Nouvelle Societe

31-08-08

Epître sur le chômage (2)

Filed under: Auteur — pierrejcallard @ 12:18

La Presse. Octobre 1993

Deuxième Épître aux Chefs et Cheftaines en mal d’emplois

Chers Kim, Jean, Preston, Lucien et Audrey,

Je vous avais demandé, la semaine dernière, de cesser de faire croire à la population que il y aurait encore un jour des jobs pour tout le monde et de parler plutôt de partage du travail. La job est une façon désuète de travailler et il y en aura de moins en moins. Il faut encourager l’entrepreneurship, le travail autonome, les partenariats, toutes les façons de travailler qui responsabilise le travailleur et qui créée un contact entre celui qui offre et celui qui reçoit le service, puisque, dans dix ans, 90 % du travail consistera à rendre des services.

Dans dix ans, soit, mais demain matin? Demain matin, il faut PARTAGER équitablement le travail qui se fait encore dans le cadre des emplois entre ceux qui doivent encore avoir un emploi. Comment? Par une réduction sélective du temps de travail par groupes occupationnels. Pourquoi ne par réduire la semaine de travail de tout le monde? Parce qu’il y a des métiers où il y a un manque de main-d’oeuvre, et que si on réduit sans discernement la durée du travail de tout le monde on va créer de sérieux problèmes. Il faut y aller occupation (métier, profession) par occupation.

Pour faire cette réduction, il faut connaître l’offre et la demande pour chaque occupation. Ce qui est tout a fait dans les limites de nos techniques d’analyse… mais il y a une génération que l’on parle, sans le faire, de compléter l’inventaire de la main-d’oeuvre et l’analyse des postes de travail du marché de l’emploi. Tant qu’on ne l’aura pas fait, on placote et on travaille à tâtons, en créant des emplois pour lesquels il n’y a pas de travailleurs, en formant selon les disponibilités de professeurs plutôt que selon les besoins du marché et, surtout, on ne peut pas partager le travail de façon équitable. Il faudra deux ans pour faire cet inventaire et cette analyse, quand vous prendrez la décision de le faire.

Quand on connait l’offre et la demande pour chaque occupation (tenant compte des substitutions, mais ceci serait trop long à expliquer ici), on peut réduire la durée de travail dans certaines occupations et ramener au travail des chômeurs et des assistés sociaux compétents pour travailler dans ces occupations.

Il y a bien des façons de le faire. A Paris, « Le Monde », il y a deux jours, consacrait toute une page à en expliquer une. Je vais vous en suggérer une autre qui a le mérite de pouvoir être expliquée simplement. Il y en a d’autres. Il suffit de penser dans la bonne direction: aider les travailleurs à devenir autonomes et, surtout, respecter leurs droits. On ne sortira pas de la crise en diminuant les salaires, c’est-à-dire en diminuant le pouvoir d’achat des consommateurs !

Un exemple, donc. Dans chaque occupation où il y a un surplus de main-d’oeuvre et où on réduit la durée du travail, on ne diminue pas les salaires, mais, au contraire, on offre un choix au travailleur dont le temps de travail est réduit. Soit être inscrit à des cours de formation professionnelle, selon ses aptitudes et les besoins de l’économie, pour la durée dont son temps de travail aura été réduit… soit occuper ses nouveaux loisirs, comme entrepreneur à temps partiel, à n’importe quelle activité productrice non salariée.

Le travailleur qui choisit d’agir comme entrepreneur à temps partiel apporte la preuve de cette activité productrice en payant des impôts dont le montant minimal aura été déterminé sur les revenus supplémentaires qu’il en tirera. Les impôts supplémentaires perçus des nouveaux entrepreneurs permettent de réduire d’autant les réductions fiscales qui sont consentis aux employeurs, dans ce cas de figure, pour les dédommager des coûts supérieurs de main-d’oeuvre que leur impose la réduction de la durée du travail dans les occupations touchées.

Simultanément, l’inscription à des cours de formation des travailleurs qui choisiront de ne pas devenir entrepreneurs permet de préparer des ressources qualifiées pour les occupations où il y a une demande non satisfaite de main-d’oeuvre. Dès qu’ils sont formés, ces travailleurs sont employés à ces nouveau postes pour lesquels une demande existe, ce qui permet de vider peu à peu de leur excédent de main-d’oeuvre les occupations où la durée du travail a dû être réduite.

Que se passe-t-il quand le surplus se résorbe dans une occupation donnée? Le temps de travail redevient normal, par étapes. A chaque augmentation du temps de travail, cependant, certains travailleurs, entrepreneurs « à temps partiel » ayant connu du succès, ne reprendront pas du collier mais abandonneront d’eux-mêmes une occupation où ils étaient continuellement à la merci d’une mise à pied. Ils opteront pour leur entreprise à temps partiel qui deviendra leur entreprise à plein temps. Un entrepreneur de plus, un employé de moins. On aura fait un pas sans douleur vers l’avenir, dans le respect des droits acquis et du libre choix des individus.

C’est une formule intéressante et qui, pour les trois ou quatre prochaines années, devrait soulager la tension. Mais, soyons réalistes, elle ne réglera pas le fond du problème. Rapidement, il n’y aura que peu d’occupations salariées où les demandes d’emplois resteront insatisfaites. Il y aura, au contraire, jour après jour, de nouvelles occupations dont la main-d’oeuvre devra être recyclée… vers l’autonomie.

Il faut donc, dès maintenant, mettre en place les mécanismes de formation et d’aide au travail autonome qui permettront de passer sans explosion sociale, d’ici dix ans, vers une société où presque tout le travail sera de créativité, d’initiative ou de relations humaines. Les concepts pour le faire existent, les moyens pour le faire existent. Seule manque la compréhension, en haut-lieu, du problème réel dont tous les spécialistes de la main-d’oeuvre sont pourtant conscients depuis longtemps: les emplois vont tous disparaître.

Une politique intelligente de restructuration du travail est possible. Il n’est pas possible, hélas, de l’expliquer en deux feuillets. Il faudrait que quiconque le mois prochain guidera ce pays y accorde un peu d’intérêt. Après les élections. Quand il ou elle aura le temps…

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