Nouvelle Societe

01-06-14

Le Sens des faits – Volume 1

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image SDF #1LE SENS DES FAITS 

Volume 1

Chronique- memento

Cent  textes   1997-1999

Introduction

Il s’en passe des choses… Tous ces choses nous font, à chacun et à tous, une vie que la plupart du temps, on doit bien se contenter de voir passer. « Quidam Lambda » – le citoyen ordinaire anonyme, comme élément « moyen » d’un ensemble sociétal – a bien peu de prise sur les évènements. Il en jouit parfois, mais la plupart du temps il les subit.

Vous et moi sommes presque toujours passifs face aux évènements. Résignés à être ballotés par le destin et les gouvernances diverses, parce que nous sommes si petits et qu’il se passe tant de choses… Chaque semaine je vais mettre en relief UN de ces évènements, ou une idée que suggère un de ces évènements. Quelque chose de court et de simple, à prendre avec le temps d’un café…. Et tant mieux si quelqu’un, quelque part, en devient un peu moins résigné, un peu moins passif… La société en sera un peu plus « évolutionnaire »…

001. Priorité: drogue ou violence? 97.10.01

Aujourd’hui, on nous annonce le suicide d’un adolescent, le quatrième suicide en moins de 8 mois, d’un étudiant d’une même école de la Rive-Sud. On en fait les manchettes. On commence à se poser des questions. Bon, il était temps !

En fait, c’est trois suicides trop tard. Pourquoi personne ne s’est-il inquiété SÉRIEUSEMENT plus tôt ? Sérieusement, ça veut dire en allant au fond des choses et en prenant toutes les mesures que la société peut prendre pour que la vie garde un sens pour ces jeunes.

Bien sûr, la société ne peut pas tout faire et chaque individu est finalement confronté à des choix qui découle de sa condition humaine. Mais si la société faisait au moins ce qu’elle peut faire? Quand on mentionne comme l’une des causes du suicide l’extorsion systématique pratiquée sur les jeunes par des gangs de voyous, je trouve révoltant qu’un directeur d’école vienne nous dire que, somme toute, c’est à la police de faire son travail et que tout ça n’est pas ses oignons.

Je trouve ahurissant que des membres du personnel de la même école prétendent faire la part des choses en nous disant que la crainte de l’extorsion n’est sans doute pas le seul facteur en cause. Je trouve navrant qu’un policier vienne nous dire, avec un air suffisant, que les choses «ne sont pas si simples…» .

Nous savions déjà que les choses ne sont généralement pas simples. Nous savions déjà qu’il y a généralement plus d’une raison à un suicide. Mais, les généralités mises à part, est-ce que maintenir la sécurité dans et autour d’une école n’est pas une priorité pour une société civilisée ?

Est-ce que ce n’est pas là une condition essentielle pour que l’école demeure un lieu pour apprendre – (idéalement pour éduquer, mais on n’y rêve même plus!) – pas un souk où s’enseigne, en travaux éminemment pratiques, les rudiments de la violence, du vol, de l’extorsion? Comment peut-on permettre que les écoliers et les étudiants vivent dans la peur ?

Ironie du sort, les nouvelles télévisées nous montrent ensuite, dans la même foulée, un impressionnant dispositif policier activé pour cueillir quelques revendeurs de pot qui ne font que répondre à une demande publique bien réelle.

Comment un gouvernement civilisé peut-il consacrer le plus clair de ses ressources policières à lutter contre le trafic des stupéfiants … alors que la violence est partout et que des crimes autrement plus impardonnables – comme l’extorsion – demeurent impunis, voire incontrôlés ?

Il faut être intellectuellement défavorisé pour ne pas voir que la lutte contre la drogue n’a d’autre résultat que de maintenir élevé le prix de substances dont le coût de production est minime… et donc d’en tirer un profit énorme. Profit que se partagent les aventuriers criminels qui en assurent la distribution à tous les niveaux… et les gouvernements dont les lois soutiennent le marché.

Les perdants? D’abord ce sont ces 10 à 12 % de la population qui sont prédisposés à l’assuétude (addiction) et qui, une fois «accrochés», consomment à n’importe quel prix: ils constituent un autre groupe de ces «faibles» que le système néo-libéral s’est donné pour mission de rançonner au profit des «forts».

Ensuite, ce sont les victimes des crimes commis par les «accros» qui ne peuvent plus payer les prix artificiels du marché des drogues. Il y a, à New-York, 400 000 drogués qui doivent trouver en moyenne USD $ 150.00 par jour pour satisfaire leur assuétude. Combien à Montréal? Quel pourcentage des crimes de violence commis sont reliés à la drogue, pas à son usage même, mais au besoin de fric pour s’en procurer?

Enfin, il y a nous tous. Nous tous qui vivons dans un climat de violence et d’insécurité qui est la conséquence directe de la volonté de l’État que se vende 100 $ une poudre qui ne vaut pas un cent. Une volonté qui n’est pas innocente. Car doit-on plutôt penser que nos gouvernants sont des irresponsables sans jugement…. ou bien qu’il existe quelque part, dans la structure du pouvoir, quelques ordures qui tirent leur profit de la lutte au trafic et du sang versé à mener cette lutte futil

Demain, ou plus tard, on nous dira que ceux qui extorquaient l’argent des adolescents de Longueil étaient des drogués. Je le regrette pour eux, mais ce n’est pas ma première priorité. Ma première pensée c’est ceux qu’on tue et ceux qu’on terrorise. Je voudrais, dans un premier temps, qu’on ramène vers leur premier devoir, qui est de protéger les citoyens, ces policiers dont on gaspille l’énergie à jouer au cow-boys avec les trafiquants.

Je voudrais, dans un deuxième temps, qu’on cesse ce soutien ignoble au prix des stupéfiants qu’on camoufle sous le couvert d’une guerre à la drogue. Une guerre qui n’a nulle raison d’être ni aucune chance de succès.

Pierre JC Allard

002. Les vautours à charte   97.10.08

Il semble qu’il n’y a pas de limite au nombre de couleuvres que ceux qui nous gouvernent peuvent faire avaler au monde ordinaire. Ainsi, la Banque du Canada vient d’annoncer froidement qu’elle augmente les taux d’intérêts pour « contrer une reprise économique trop rapide qui POURRAIT créer un risque d’inflation ». Personne ne s’inquiète. Les médias sont muets.

Muets encore, les médias, quand les banques a charte annoncent qu’elles vont refiler à leurs clients le DOUBLE de l’augmentation du taux d’intérêts que leur impose la Banque du Canada.

Silence encore, et personne ne rigole, quand la Banque du Canada se dit « surprise » par la décision des banques. Décision, bien sûr, dont il faut croire qu’elle n’a pas été concertée entre les banques – concurrence oblige – et que la Banque du Canada n’en a pas été préalablement avisée.

Ce qui est choquant, ce n’est pas tant que les possédants soient à quatre pattes sous la table pour ramasser les miettes avant que Lazare ne s’en nourrisse, c’est qu’ils se donnent si peu de mal pour dissimuler l’opération. Il semble que nous ayons atteint le point où le système n’a plus ni la peur ni le respect d’une population que son apathie condamne à une descente progressive aux enfers.

En langage clair, voici ce que la Banque du Canada, les banques et le gouvernement viennent de faire: virer sur le compte des possédants environ 1% par année d’une dette publique et privée d’environ 1,2 TRILLION, soit 12 milliards, dont une partie significative restera aux mains des banques a charte.

Ces 12 milliards sortent des goussets du monde ordinaire. Ce sont les intérêts supplémentaires que vous allez payer pour votre maison, pour votre auto… et sur le solde impayé de vos cartes de crédits, car une hausse du taux de base se répercute à travers toute la structure.

Ces 12 milliards iront dans les goussets de ceux dont les besoins sont satisfaits et n’entraineront donc pas une plus grande consommation. En fait, on vient de décider de NE PAS augmenter la consommation de 12 milliards. On vient de décider de NE PAS CRÉER LES 150 000 EMPLOIS qui auraient été nécessaires pour produire ces 12 milliards de produits de consommation.

Ne pas créer ces emplois, c’est ce qu’on appelle freiner une croissance trop rapide. Virer 12 milliards aux riches, pour les rassurer que tout gain de productivité finira bien dans leur poche et non dans celle des miséreux ou de la classe moyenne, c’est ce qu’on appelle « contrer les risques d’inflation ».

La principale activité de nos gouvernants n’est PAS de lutter contre le chômage; c’est, au contraire, de garder le chômage au niveau le plus élevé qui n’entraîne pas de désordre civil incontrôlable. Vous ne le croyez pas? Regardez comment la Bourse BAISSE chaque fois que les chiffres de l’emploi s’améliorent. Regardez et comprenez. Croyez-vous que l’objectif de nos gouvernants soit de réduire le chômage, même au prix d’une baisse des valeurs en Bourse… ou de maintenir le prix des valeurs en Bourse en faisant en sorte que le chômage ne diminue pas?

Nous venons d’avoir la réponse – encore une fois – de la Banque du Canada: on vient de faire en sorte qu’il n’y ait pas de reprise de la croissance… On vient de relancer le chômage au profit des banques – les vautours à charte, et de ceux qui vivent de leurs intérêts.

 

003. Mourir pour des idées   97.010.15 

On se fait à tout. Notre société, dans la années « 40, s’est habituée à la conscription et au rationnement; elle s’est habituée à la télévision dans les années « 50, puis il y a eu l’éducation pour tous, la révolution sexuelle, la drogue omniprésente. Retour du pendule, on a vu ensuite l’économie stagner, le chômage augmenter, les inégalités sociales s’aggraver … A travers tous ces changements, il n’y a guère eu d’autre constante que cette capacité apparemment infinie de la population à les accepter. Où se situe la limite de l’intolérable ?

Deux patientes, en attente de greffes pulmonaires, viennent de décéder… en attendant. Il n’y a pas que la vitesse qui tue: la lenteur, l’hésitation, l’indécision tuent elles aussi. Deux personnes sont mortes. Tout se passe comme s’il ne s’agissait que d’une péripétie secondaire d’une affaire plus importante – le transfert ou non, de Montréal vers Québec, du programme de greffe pulmonaire du Ministère de la Santé et des Service sociaux.

Deux personnes sont mortes. Leur jeune médecin s’indigne? « Tut, tut… » – nous dit en d’autres mots l’ex-président du Collège des médecins – « C’est que ce jeune médecin est bien jeune et bien naïf; il faut lui pardonner d’avoir dit tout-haut que le Ministère, le Ministre et le Gouvernement portaient une part de la responsabilité, alors que le Collège des médecins, bien sûr, prétend qu’il n’en est rien ».

Il est vrai – nous dit toujours l’ex-président – que le Ministre s’est servi du Collège des médecins pour tenter de laver sa réputation et que le Collège des médecins a eu tort de jouer ce jeu… mais bon, passons. Pardonnons à ce jeune médecin naïf…

Pardonner? Je ne comprends pas que ce jeune médecin naïf ne reçoive pas des félicitations publiques. Je ne comprends pas qu’un population qui semble bien bonasse, des médias dont on vante l’influence et le pouvoir, un chef de l’opposition dont on pourrait penser qu’il est là pour ça, ne demandent pas des comptes au Ministre et au gouvernement.

Il y a eu mort d’homme. Deux personnes sont mortes pour une idée. L’idée de déplacer des programmes et des ressources comme des pièces sur un échiquier, et d’amuser ainsi le bon peuple pendant que les vrais problèmes de la santé vont en s’aggravant. Parce qu’il faut bien voir que cette affaire de transfert de programmes n’est elle-même qu’une escarmouche. La vraie guerre, le vrai problème, c’est la razzia concertée pour enlever un plus à ceux qui ont peu pour donner encore plus à ceux qui ont beaucoup.

Il y aura de plus en plus de morts et de souffrances injustifiées, parce que l’État a décidé que ses vraies priorités sont de boucler son budget et de réduire sa dette, pas d’offrir à la population des soins de santé de plus en plus complets et efficaces à la mesure de nos besoins et des compétences dont nous disposons.

On parle de chômage, mais on met à pied, on limoge, on précarise, on envoie à la retraite anticipée des milliers de professionnels qu’on a éduqués à grands frais pour la collectivité. On se prive de ces ressources compétentes, alors que l’état de santé de la population se détériore et que nous AVONS BESOIN de ces ressources. Comme si le niveau de civilisation se mesurait en argent, alors qu’il ne s’est jamais mesuré autrement qu’en justice, en culture, en services rendus à la population.

Pourquoi sommes-nous à détruire systématiquement la structure de services sociaux que nous avons mise en place? Parce que la décision ferme a été prise, par ceux qui nous gouvernent, de réduire le plus possible les services essentiels offerts à tous pour privilégier l’accès des mieux nantis au superflu.

Comment nos gouvernants peuvent-ils se permettre ce choix inhumain? Parce qu’une part croissante de la population, de plus en plus pauvre et de plus en plus mal éduquée – et donc de moins en moins branchée sur la réalité politique et de plus en plus manipulable -, ne représente plus un contrepoids crédible aux exigences d’une minorité d’exploiteurs. Ceux qui sacrifient ainsi la solidarité sociale pour une poignée de dollars ne comprennent pas que ces dollars n’ont d’autre valeur que celle que leur assure un consensus qui ne peut se maintenir sans cette solidarité. « Ceux qui ignorent l’histoire sont condamnés à la revivre..»

 Pierre JC Allard

 

004. Balayer devant sa porte   97.10.22

Si chacun surveille la sienne, nous disent les néo-libéraux, les vaches seront bien gardées. En réalité, quand chacun balaie son bout de trottoir il déplace les ordures vers son voisin; le seul résultat tangible de cette excitation, c’est qu’avec toute cette poussière qui vole on ne voit plus la saleté.

Le gouvernement a décidé de déplacer vers les municipalités 500 millions de factures et, surtout, l’odieux de voir à ce que ces factures soient payées. L’Union des municipalités du Québec (UMQ) et l’Union des municipalités régionales de comté du Québec (UMRCQ) hurlent toutes deux à la mort, le fait que l’une le fasse debout en vociférant et l’autre à genoux en sanglotant ne changeant rien à l’affaire.

Les cris et les sanglots ne changeront rien, et la population sent confusément que tous ces politiciens, aux divers paliers du pouvoir, ne s’intéressent en cette affaire qu’à donner d’eux une image moins sordide en se cachant derrière le nuage de poussière que soulève un débat inutile. Inutile, parce que les vraies questions que pose ce transfert ne sont jamais abordées.

Les vraies questions, c’est d’abord, bien sûr, de voir si nos finances seront plus nettes, les contribuables plus riches, les services mieux rendus si ce sont les villes et municipalités qui portent l’odieux de prendre ces 500 millions dans la poche du contribuable et assurent ces services.

On peut penser que OUI, dans la mesure où un service est habituellement mieux rendu s’il l’est par une autorité plus proche de celui qui en bénéficie, lequel est mieux placé pour exiger des comptes. Ceci n’est vrai, cependant, que si la municipalité a la discrétion d’offrir ou de ne pas offrir le service en question; le pouvoir aussi d’y affecter les ressources qu’elle veut et de les rémunérer comme elle l’entend.

Or, on refuse d’aborder cette question de fond. Est-ce qu’on veut que certaines municipalités offrent le transport scolaire et d’autres pas ? Que certaines offrent de « bons » services et d’autres des services inférieurs ? Est-ce qu’on veut, désormais, que les municipalités puissent devenir de plus en plus « différentes », et que les citoyens de la Ville A, mieux nantis, jouissent, de plus en plus, de conditions de vie supérieures à ceux de la Ville B dont le revenu est plus modeste? Je ne veux pas ici défendre une thèse plutôt que l’autre, c’est une autre histoire. Je dénonce seulement la mauvaise foi d’un gouvernement qui occulte cette interrogation fondamentale derrière un écran de fumée.

L’autre vraie question qu’on refuse d’aborder, c’est le déplacement de charge fiscale qu’implique la perception de ces 500 millions par les municipalités plutôt que par le gouvernement. Le gouvernement se finance surtout par un impôt sur le revenu et des taxes de vente, une municipalité par des taxes foncières. Passer une facture aux municipalités, c’est donc augmenter d’autant l’impôt sur le CAPITAL et ne PAS augmenter d’autant les impôts sur le revenu et la consommation. En soi, une excellente chose… mais il faudrait tout de même le dire et en parler.

Ce qui me choque dans l’attitude du gouvernement, c’est le manque de cohérence, le manque de transparence et le manque de courage. Si on considère que l’efficacité accrue qui découle d’une gestion locale de certains services justifie des inégalités entre collectivités locales, qu’on le dise et, surtout, qu’on accorde à ces collectivités une autorité conforme à la responsabilité qu’on veut leur donner.

Si on a compris qu’il est temps qu’une taxe sur le capital remplace peu à peu les taxes sur le revenu et la consommation, tant mieux…. Mais qu’on impose les taxes foncières et autres prélèvements sur le capital au palier du gouvernement, pas en mettant les municipalités en concurrence les unes avec les autres, au profit de celles qui ont les moyens d’offrir des conditions avantageuses et au détriment des plus pauvres.

Si le gouvernement persiste à déléguer à ses créatures une responsabilité sans autorité, des obligations sans droits, des dépenses sans sources de revenu, un nombre croissant de municipalités devront fusionner ou être mises en tutelle. C’est un gouvernement veule qui veut ainsi obtenir à moyen terme, au prix d’innombrables difficultés pour tout le monde, une restructuration de sa gestion administrative du territoire qu’il n’a pas l’honnêteté d’annoncer ni le courage d’appliquer sur le champ.

Pierre JC Allard

 

005. Tout un tabac   97.10.29

 

Il y a des non-dits tarabiscotés qui mènent à des aberrations. Ainsi, parce que Villeneuve, le plus québécois des Monégasques, a gagné le championnat des conducteurs de Formule 1 et nous a donné une bonne bouffée de fierté collective, on ne sait plus trop comment appliquer cette loi qui complique la commandite des événements sportifs par les fabricants de tabac.

Au premier niveau, on peut se dire que la fierté passera mais que les cancers du poumon resteront,de sorte qu’il vaudrait mieux que nos législateurs mettent leur culotte et serrent un peu plus la vis à une industrie qui a tué plus de gens qu’il n’est mort de soldats au combat dans toutes les guerres de l’histoire réunies. Au même niveau, d’ailleurs, pourquoi l’État, qui subventionne tout le monde et son père, ne pourrait-il pas commanditer ces événements comme le Grand Prix auxquels la population tient tant et qui rapportent bien? Ce serait quelques millions bien placés et l’art, comme le sport, n’auraient pas à faire les trottoirs devant la porte des marchands de tabac.

Tout ceci est bien joli, mais il y a un deuxième niveau. Au nom de quelle logique peut-on interdire au fabricant d’un produit – dont la vente est légale – de promouvoir la vente de son produit? J’ai lu toutes les excuses habituelles qu’on donne pour interdire ou limiter la publicité du tabac, mais elles sonnent toutes creux. La vérité, c’est que le tabac est un poison mortel mais que sa vente ne doit pas être interdite… parce qu’elle ne peut pas l’être, parce que les prohibitions (comme celle de la drogue) ne servent qu’à enrichir des truands, parce que la consommation du tabac, comme de toute autre substance, est une affaire personnelle. Or, permettre la vente et interdire la publicité est un non-sens.

La consommation de toute substance est une affaire personnelle…mais qui nous regarde tous quand c’est nous tous qui en payons les conséquences. Ça, c’est le troisième niveau, celui auquel l’État devrait intervenir. Ainsi, revenant au tabac, il faudrait durcir et appliquer les lois interdisant de fumer dans les endroits publics: le non-fumeur a le droit de ne pas respirer de fumée. Il serait juste – et peut-être financièrement rentable – que même les clubs et boîtes de nuits se voient imposer UNE journée « sans fumée » par semaine, toujours la même. Ils décideraient peut-être d’eux mêmes, au vu des résultats, d’avoir deux, trois journées par semaine sans fumée. À voir.

Il faudrait aussi taxer le fumeur, puisque son péché mignon augmente de centaines de millions (ou de milliards!) de dollars notre facture de santé. Mais il est inefficace de le taxer à l’achat du tabac, on ne fait qu’encourager la contrebande. Il faut le taxer au palier de l’impôt sur le revenu, d’un montant fixe pour lui et pour toute personne a sa charge qui se déclare fumeur. Les actuaires nous diront quel montant serait juste. Il faut le taxer aussi au palier de ses assurances, en imposant une autre surprime au fumeur, en plus de celle que lui impose déjà son assureur.

Ces taxes sont faciles à appliquer. Le patient qui s’est déclaré non-fumeur et dont on constate qu’il a fumé durant la période indiquée reçoit de l’État la facture de ses frais médicaux… et son assureur ne le paye pas, remboursant plutôt à l’État les primes versées par le délinquant en plus de l’intérêt accumulé sur ces primes.

Il faudrait aussi que, dès l’école maternelle et jusqu’à la fin du secondaire, un programme efficace de conditionnement détourne les enfants du tabac AVANT qu’ils ne deviennent des fumeurs. Il y a un modèle pour ce genre de programmes; c’est l’enseignement religieux qu’on a dispensé dans les écoles pendant des décennies.

Qu’on mette à lutter contre le tabagisme autant d’effort qu’on en a mis a diffuser le Petit Catéchisme, que les fumeurs assument le coût des frais supplémentaires qu’ils imposent à la société et qu’on protège les deux-tiers de la population, les non-fumeurs, des émanations délétères des fumeurs. C’est ça la clé. Pas la prohibition, pas des contraintes à la publicité, pas des discussions idiotes sur la relation entre la nicotine et la course automobile.

Ce dont l’État a besoin, c’est d’avoir des méninges et des couilles.

Pierre JC Allard

 

006. Le banc des punitions   97.11.05

 

« 3 000 Irakiens défilent à Baghdad et brûlent des drapeaux américains… » Il faut vraiment que ce pays soit exsangue et à genoux pour qu’il n’y en ait pas 300 000… Il faut vraiment que ces gens soient bien pacifiques – ou, plus probablement, à bout de souffle – pour qu’ils se limitent à brûler des drapeaux. Il faut que nous soyons bien apathiques – et bien domestiqués par une campagne inlassable de désinformation – pour que nous n’ayons pas au moins une grande sympathie pour ces gens qu’on a floués, écrasés sous les bombes, traités comme des cobayes pour l’essai de nouvelles armes, accusés de tous les crimes, volontairement affamés depuis 6 ans … pour une poignée de dollars.

Dumont l’a dit, dans un livre écrit juste après la Guerre du Golfe: « Cette guerre nous déshonore ». Nous, c’est notre civilisation occidentale sous gérance néo-libérale. Car il serait odieux de penser que seuls les « Américains » sont coupables. À Paris, à Londres, à Montréal…, nous somme tous partie prenante de cette horreur qui dure depuis 6 ans.

Que s’est-il passé, au juste, en Irak? Au départ, un pays plus moderne. plus progressiste que ses voisins: l’Irak. Son chef ? Saddam Hussein est, disons… semblable à ceux qui l’entourent; il n’y a pas d’enfants de choeur dans les présidences du Moyen-Orient. Mais Hussein est, à l’époque, marginalement plus acceptable aux USA que ses voisins Iraniens intégristes, de sorte qu’on ne se prive pas de l’aider à en tuer quelques uns. Pendant 8 à 9 ans. 100 000 enfants parmi les morts.

Pendant cette guerre entre l’Irak et l’Iran, il faut surtout retenir que le pétrole ne sort plus d’Iran. Une bénédiction pour les autres pays producteurs de pétrole… et les compagnies pétrolières, bien sûr. Car il y a trop de pétrole disponible, les prix chutent. Le système économique mondial ne fonctionne que si au moins un des producteurs de pétrole est au banc des punitions. Le premier mauvais garçon, c’est l’Iran. Mais est-ce assez ?

Apparemment non, puisque, suite à une conversation avec l’ambassadeur des USA, Hussein se sent encouragé à occuper le Koweit, un territoire qui a fait partie de l’Irak depuis des millénaires, mais dont les intérêts britanniques ont fomenté la sécession il y a quelques années pour mieux en contrôler la production. En pétrole à l’hectare, on ne fait pas mieux que le Koweit, de sorte que l’union du Koweit à l’Irak permettrait de financer les progrès de l’Irak, alors que l’argent du pétrole Koweitien – des dizaines de milliards de dollars – ne sert, c’est de notoriété mondiale, qu’à financer les outrances d’une seule famille princière.

Vas-y Saddam…! Mais c’était un piège. L’Irak bien engagé au Koweit, c’est la campagne de l’indignation mondiale qui commence. On compare Hussein à Hitler, les princes Koweitiens deviennent les victimes et une force internationale de 500 000 soldats va parader dans le désert avec couverture médiatique bien contrôlée, pendant que les avions américains réduisent à néant, en bombardant l’Irak à plaisir, le travail et les espoirs de toute une génération irakienne.

Deuxième acte, on « libère » le Koweit. Remarquez que personne n’a demandé à la population koweitienne si elle ne préférerait pas devenir irakienne plutôt que de retourner à ses princes milliardaires pour lesquels elle n’a jamais voté. On libère et – surprise! – tous les puits de pétrole du Koweit sont incendiés. La faute des Irakiens, qu’on nous dit… sauf que ça fait aussi flamber les prix du pétrole. Quand je vois une saloperie quelque part, j’ai tendance à regarder d’abord à qui elle profite. Ici, ce ne sont pas des Irakiens qui en profitent: ce sont les compagnies pétrolières.

Troisième acte, l’armée internationale qu’on a déplacée à grand frais pour écraser Hussein… décide subitement de tourner bride et de ne pas prendre Baghdad alors qu’il ne reste plus de défense organisée devant elle. Généreux, n’est-ce pas? Sauf que si on avait abattu Hussein, il aurait fallu aider son successeur démocratique et laisser l’Irak exporter son pétrole. Avec Hussein toujours en place, et à blâmer pour n’importe quoi, on peut interdire à l’Irak d’exporter son pétrole et régulariser les cours. On fait aussi mourir de malnutrition quelques millions d’Irakiens, mais la démocratie avant tout, n’est-ce pas?… Et demain, il est déjà clair que ce sera le Nigeria ou le Venezuela au banc des punitions.

Un jour l’Histoire dira du bien de cette poignée d’Irakiens affamés qui ont encore la force de protester dans les rues de Baghdad et elle indiquera, pour qu’on puisse aller y cracher, où sont les tombes de ces salopards qui font la politique du pétrole. Mais nous n’en resterons pas moins déshonorés.

Pierre JC Allard

 

007. Des goûts et des couleurs… 97.11.12

 

Des goûts et des couleurs on peut discuter longtemps. On discute depuis 1917 des goûts comparés du beurre et de ce qu’on appelait alors l’oléo-margarine… La discussion sur les couleurs est venue plus tard, vers les années cinquante. Parce qu’il fallait, d’abord, que les fabricants de margarine PUISSENT colorer leur produit d’un jaune crédible avant qu’on ne décide de les en empêcher. Ce que fit Duplessis, si mon souvenir est bon, grand ami des cultivateurs et qui se fichait comme d’une guigne des exportation agricoles, insignifiantes à l’époque.

Le débat sur la couleur de la margarine revient à la surface aujourd’hui, plus important que jamais , puisque d’un coté il y a l’Union des producteurs agricoles du Québec (UPA)- dont au premier rang les producteurs laitiers, bien sûr, qui ne veulent pas que la margarine se déguise en beurre – et de l’autre, a l’avant garde (mais tout le contingent des exportateurs suit derrière) Unilever, l’un des trois premiers fabricants mondial du secteur alimentaire qui tient mordicus à ce que son produit s’habille de la couleur qui lui plait

Ce n’est pas un combat de poids-plume. l’UPA, c’est près de 5 miliards de production dont près de 40 % est exporté. Et c’est là le hic. Si nous voulons continuer à exporter, il faut jouer le jeu du commerce international, et donc ne pas mettre trop de barrières aux importations. De la margarine couleur Crisco ne se vend pas autant que de la margarine jaune beurre; donc, contrainte au libre commerce, nous dit Unilever, et si le commerce n’est pas libre, les poulet et les petits cochons québécois pourraient en souffrir, sans parler, à plus long terme, de l’aluminium, des pâtes et papiers et de Celine Dion…

Faut-il protéger nos producteurs laitiers à tout prix… ou prendre le parti des exportateurs en général ? JE N’EN SAIS RIEN. Je ne crois pas que quiconque sache vraiment les conséquences à moyen terme de cette décision sur nos exportations, sur notre production agricole ou sur notre société rurale. Ce que je sais, c’est qu’il s’agit d’une situation absurde parce que le problème de fond est mal posé.

Le problème de fond, c’est que chaque jour de nouveaux progrès technique rendent possibles des choses qui ne l’étaient pas auparavant, rendent disponibles à meilleurs coûts des produits qui, inévitablement, si la population y trouve satisfaction, remplaceront les produits plus coûteux.

On peut mener des combats d’arrière-garde pour défendre les mouchoirs contre les Kleenex, les bas de soie contre le nylon, les montres a ressort contre les Timex… mais, tôt ou tard, la population aura ce qu’elle veut. Il y a une certaine cruauté bête à vouloir que l’assisté social, qui boucle un budget de misère, soit privé de l’illusion même de mettre du beurre sur son pain. Il y a surtout une bêtise bien cruelle, qui consiste à défendre contre le changement les produits et les métiers que la technologie met en péril: c’est la tchnologie qui va gagner.

La solution n’est pas de défendre les produits, elle est de défendre les producteurs. Si de vendre la margarine à la couleur qui en facilite la vente réduit la production de produits laitiers, il faut offrir aux producteurs de produits laitiers une aide financière suffisante pour que certains d’entre eux se mettent à la production d’autre chose. Autre chose qui réponde à un besoin vrai de la population, pas un besoin maintenu artificiellement par l’imposition de contraintes saugrenues aux produits de substitution.

Et ce qui est vrai pour le beurre et la margarine est vrai pour tout. Il n’y a rien de plus futile, de plus nocif pour le bien commun que de vouloir « préserver » des emplois. Les emplois de production qui disparaissent sont ceux qui ne sont plus utiles. Ils ne faut pas essayer de les maintenir, il faut, au contraire, soutenir À CENT POUR CENT le revenu des travailleurs déplacés par le progrès technologique, les recycler, et produire ce dont nous avons besoin: la santé, l’éducation, les services, la culture, les loisirs.

Quand aurons-nous un gouvernement qui, au lieu de s’opposer au changement et au progrès, un progrès qui est dans l’intérêt commun, fera tout en son pouvoir pour accélérer le changement vers l’avenir mais en protégeant fermement les intérêts de ceux que le changement affecte?

Pierre JC Allard

 

008. Le trifecta   97.11.19

 

Pour ceux qui n’ont plus ni la mémoire ni les moyens de savoir ce qu’est une « trifecta », rassurez-vous: moi non plus. Mais un coup de téléphone à Blue Bonnets m’a rafraîchi les idées. Mieux que la Quinella ou le Daily Double, la trifecta c’est cette combinaison chanceuse, miraculeuse qui vous donne non pas UN, ni DEUX, mais TROIS gagnants! Cette semaine, ceux qui ont encore le coeur à lire les journaux ont été servi d’une trifecta. Mais pas une combinaison chanceuse; une trifecta du malheur, du cynisme et de l’effronterie d’un Pouvoir dont on se dit que, quoi qu’on lui fasse, il l’aura bien mérité.

En première page de La Presse: le cynisme. On nous dit sans broncher que l’inflation a encore baissé mais que, juste au cas ou elle pourrait monter, la Banque du Canada va tout de même augmenter les taux d’intérêt … pour éviter une reprise trop rapide. Il faut un sacré culot pour venir se payer la gueule du monde ordinaire qui n’a pas de travail en lui disant qu’on va s’assurer qu’il n’en aura pas de sitôt- pas de reprise trop rapide! – et qu’on va presser le citron un peu plus en augmentant les taux d’intérêt…, pour éviter une inflation inexistante qui pourtant, si elle existait, serait la meilleure façon d’enlever un peu à ceux qui ont tout pour donner quelques miettes à ceux qui n’ont rien.

C’est un fait connu de tous les économistes qu’une inflation de 5 à 6 % par année ajoute du dynamisme à l’économie. Une inflation nulle, c’est la garantie en béton que les riches deviendront plus riches même s’ils ne prennent aucun risque et donc que l’économie va stagner. C’est ce qu’on appelle un développement durable: la concentration sans bavure de la richesse dans les mains de quelques privilégiés au détriment de tous les autres. Dire le contraire est d’un cynisme à faire vomir.

Dans La Presse toujours, quelques pages plus loin: le malheur. La conséquence de la politique sociale abjecte de nos gouvernements. Un jeune qui, de diagnostics bâclés par des médecins qui n’ont plus le temps de les poser correctement en demi-traitements par des centres de santé qui n’ont plus les ressources pour en offrir de convenables, va finalement, après des jours de souffrances terribles, mourir d’une péritonite que des soins adéquats auraient sans doute pu guérir.

Un cauchemar. Une situation du tiers-monde. Le cas emblématique d’un Québec en voie de sous-développement. Un sous-développement voulu, planifié, orchestré par la mise au rancart des ressources humaines du système de la santé que nous avons dépensé des milliards de dollars pour édifier depuis trois décennies. Et pendant que ce jeune meurt faute de soins, d’autres ressources de la santé manifestent, bien timidement, pour dire qu’on ne leur donne plus les outils pour travailler… On nous annonce que non seulement le malheur est là, mais que d’autres malheurs nous guettent. Que font ceux qui nous gouvernent pour pallier à la crise? Cynique, impassible, le Pouvoir profite d’une population bonasse et vient arracher encore, un jour 1/4, un jour 1/8 de 1% d’intérêt pour les nantis.

Ça ne peut pas durer, n’est-ce pas ? Si vous avez encore un espoir, c’est que vous n’avez pas tout lu. Pendant que les enfants meurent et que les banquiers s’en mettent plein les poches, on commence maintenant à nous dire que tout ça est parfaitement naturel. Ça, c’est l’effronterie.

l’Effrontée de la semaine, c’est une certaine Sherry Cooper, de la firme Nesbitt Burns, qui vient d’affirmer que le taux de chômage « naturel » du Canada se situe à 7,5%, celui du Québec à 10,5%, celui de Terre-Neuve à 16,5%….

« Naturel » – qu’elle nous dit, la frangine – qu’un travailleur sur dix ou sur six soit au chômage, ce qui, avec l’expérience que nous avons de la dégringolade chronique des chômeurs vers le B.S, veut dire qu’il est « naturel » qu’un travailleur sur cinq, voire un travailleur sur trois, ne travaille pas. « Naturel »? Alors c’était quoi, dans les années cinquante, le chômage à 3%? Une vice social contre nature? Un effet surnaturel?

Rassurez-vous, ce n’est pas si compliqué. La Cooper nous explique que ce chômage est « naturel » parce que, si le chômage se résorbe davantage,  » il se crée des déséquilibres dans l’économie ». Et c’est quoi, ces déséquilibres dans l’économie? Le déséquilibre, c’est que les salaires « augmentent fortement »…. Ça vous chagrinerait, vous, que votre salaire augmente fortement? L’effronterie, c’est de prétendre que soit naturel un équilibre qui réduit au chômage, à la pauvreté et à l’exclusion près du quart de la population.

Cynisme, effronterie … l’outrage au malheur. On voudrait que ce ne soit-là qu’une « trifecta », une improbable combinaison de déveines… Mais, hélas, de plus en plus, ce sont les messages quotidiens, probables, que nous renvoient nos Gouvernants. Il est temps de changer les règles de la course.

Pierre JC Allard

 

009. Dimitri ne reviendra plus   97.11.26

 

Je dis Dimitri comme j’aurais pu dire Alexis; c’est un nom fictif que je choisis au hasard. Pas tout à fait au hasard, tout de même; je voudrais que ce prénom reflète la Gauche, l’Europe de l’Est, les intellectuels anglophones de NDG, ceux qui formaient le vrai noyau du RCM quand ce parti était l’opposition au maire Drapeau et n’avait pas l’ombre d’une chance de prendre le pouvoir à l’Hôtel de Ville. Il y avait alors assez d’idées, de principes, de bonne volonté au Rassemblement des Citoyens de Montréal, croyions-nous, pour faire de cette ville un modèle. Puis Jean Doré est venu, Jean Doré est parti… sans doute ni meilleur ni pire que tout autre jeune néo-réaliste qui s’accommode peu à peu d’une situation fondamentalement malsaine, corruptrice des bonnes intentions.

Ni meilleur ni pire. Le RCM s’est vidé, au cours de ses années de pouvoir, de ses Dimitris et de ses Alexis. Eux et les intellectuels de gauche sont passés à des groupuscules, à ces « particules » qui maintiennent la noblesse des idéaux et des principes dans notre société, mais sans espoir de jamais atteindre le pouvoir. Ce sont les Jean Doré qui atteignent le pouvoir, puis qui un jour le perde, le transmettant intact a leur successeur puisqu’ils auront bien pris soin de NE PAS le transformer. Le RCM qui a perdu les dernières élections municipales n’avait plus grand chose en commun avec le RCM de Dimitri. Le RCM a donc été chassé du pouvoir par Vision Montréal du pareil au même, comme un clou chasse l’autre. Comme un mal en attire un autre.

Vision Montréal n’ayant pu survivre au décès de son organisateur, la population cherche maintenant la relève. Mais quelle relève? Le RCM, de Dimitri n’avait pas résisté à la corruption des idées qu’amène le pouvoir; le RCM de Doré, la supposée alternative, n’a pas pu survivre à la perte du pouvoir, à la déloyauté qui naît, grouille et se multiplie quand ceux qui sont là pour profiter du pouvoir ne trouvent plus de pouvoir dont profiter, mais seulement des problèmes à résoudre. Le RCM a vivoté dans l’opposition, non seulement sans idéal, mais sans même un semblant de solidarité qui aurait pu en assurer la survie. Dernièrement, avec la désintégration de Vision Montréal, le mirage d’un retour au pouvoir a fait craquer son pauvre coeur de parti moribond.

Voyons dans quel état de décomposition se retrouve le cadavre du RCM. Celle qui conduit les troupes au Conseil, Thérèse Daviau, s’est précipitée récemment pour poser sa candidature à la mairie sans que son nom est fait l’objet du moindre consensus, espérant sans doute prendre une longueur d’avance sur ses concurrents. Michel Lemay, président du RCM, réagit en modifiant les règles du jeu pour la sélection d’un candidat RCM éventuel, laissant supposer qu’il favorise la candidature de Prescott contre Daviau – ou prépare un retour de Jean Doré – mais nul ne sait s’il n’a pas d’autres ambitions. Simultanément, André Lavallée, un des piliers du RCM – et son meilleur « debater » au Conseil – parle de démission. Les autres aussi d’ailleurs…

A peu près la moitié de Vision Montréal a déjà démissionné, la moitié du RCM est prête à en faire autant. Il ne s’agit plus, à l’Hôtel de ville, que d’ambition et d’intérêts personnels. Tous les partis se valent à l’oeil des arrivistes, et c’est la nuit noire de tout idéal et de tout altruisme; une nuit où tous les chats sont gris et l’électeur montréalais, bien sûr, n’y retrouvera pas ses petits. Je m’ennuie de Dimitri.

Est-ce qu’il n’est pas absolument évident que cette idée de « partis municipaux » – (qui ne sont que des « machines à faire élire », carburant à l’opportunisme, sans programmes, sans idées, sans cohésion durable) – est une idée saugrenue? Le Parti civique fonctionnait parce qu’il n’était qu’une créature de Jean Drapeau. Si on veut un régime municipal qui soit démocratique, il faut mettre fin au système des partis municipaux. C’est un système qui élimine tous les Dimitris, tous ceux qui pensent par eux-mêmes.

Si on veut que l’innovation, l’idéal, l’intelligence soit au pouvoir, il faut que le Conseil municipal, constitué de conseillers indépendants, devienne le vrai pouvoir « législatif » de Montréal, le lieu où les décisions sont prises par ceux que les citoyens ont élus. Le Maire – assisté d’un Secrétaire général qu’il désignera et des hauts-fonctionnaires municipaux dont c’est la tâche d’administrer – doit être le pouvoir « exécutif », celui dont c’est la responsabilité de proposer des politiques… et de les appliquer si le Conseil les approuve. Qui sait, il y aura peut-être un Dimitri au Conseil municipal..

Pierre JC Allard

 

010. Antidesinstitutionnalisation… ouf !   97.12.03

 

Depuis le temps que les Allemands nous faisaient la nique avec des mots à n’en plus finir pour désigner des choses simples, nous pouvons maintenant faire trois pas pour les rattraper en y allant d’un néologisme qui devient nécessaire « antidésinstitutionnalisation ». Parce qu’il faut pouvoir être contre et dire qu’on est « anti », cette infamie de l’État néo-libéral qui consiste à jeter à la rue, sous le fallacieux pretexte de les « intégrer », des individus dont on sait qu’ils ne sont pas mentalement aptes à négocier les virages de la vie ni à éviter les traquenards que leur tend notre société complexe.

Quand on commet cette nouvelle ignominie, pour permettre aux bien nantis de contribuer un peu moins au coût d’une solidarité à sens unique qui les engraisse, ce n’est pas les acquis des dernières décennies qu’on remet en questions: on refait en arrière un pas en avant que la civilisation a fait il y a des siècles. Parce qu’il faut bien penser qu’on s’occupait déjà au temps de Saint Louis de ceux qu’on appelait alors les fous. Pour les protéger et pour s’en protéger.

Je vois déjà sourire les chantres du nono-libéralisme qui me voient piégé :  » Horreur ! Regardez, ma soeur, le monsieur il a dit un mot grossier. Il a dit f..  » Oui, j’ai dit f.. et je vous dit f… . Bien sûr, je sais qu’il n’y a plus de fous, plus d’aliénés, plus de débiles… il n’y a que des handicapés mentaux, dont certains qu’on dit « légers », sans doute parce qu’ils ne pèsent pas lourd dans la balance des priorités. Mais je sais, que le « politiquement correct » n’est pas innocent. Je sais que, comme dans « 1984 » de Orwell, on ne change les mots que pour justifier que l’on ne traite plus les choses ni les gens de la même façon. Il n’y a plus de fous parce que les fous avaient besoin de soins permanents; les handicapés mentaux peuvent être mis sur le trottoir. Disons que cette décision est prise par des « émotivement défavorisés » ce qui évitera de dire qu’elle l’est par des salauds.

On désinstitutionnalise, ce qui veut dire qu’on remet sur le trottoir des individus dont on a déjà décidé pourtant, diagnostic médical à l’appui, qu’ils ne devraient pas y être. Qu’est-ce qui a changé? A-t-on trouvé un nouveau médicament miracle? Une nouvelle solidarité humaine est-elle née qui va faire que ces gens soient protégés ? Bien sûr que non! Ce qui a changé, c’est la volonté de l’État de mettre les handicapés mentaux à l’abri, comme on le fait depuis des siècles, remplacée par une nouvelle volonté: celle de réduire les dépenses de l’État, quelles que soient les souffrances qui en découlent.

Quand on remet sur le trottoir un patient de psychiatrie qu’on avait interné pour juste cause, croit-on qu’on lui rend un service? Pense-t-on que cet être défavorisé va, miraculeusement, se trouver un emploi quand d’autres qui n’ont pas de handicaps n’arrivent pas à le faire? Qu’il va gérer un budget serré, négocier ferme avec son propriétaire et se trouver le ou la partenaire rêvé(e)? En fait on le remet à sa solitude, à son échec, à sa souffrance. On le remet à son angoisse jusqu’à la prochaine phase de crise aigüe qui le conduira à l’urgence du premier hôpital sur-achalandé où il viendra perturber un système déjà au point de rupture.

Et s’il ne se rend pas au prochain hôpital? S’il décide de façon irrationnelle que c’est son voisin la cause de tous ses maux? S’il devient agressif? Est-ce qu’on rend service à la population en général en laissant errer partout, au hasard de leur angoisse, des individus dont on a déjà conclu qu’il n’étaient pas toujours capable d’un comportement raisonnable? Pour économiser quelques dollars, nos dirigeants ont décidé de changer le fardeau de la preuve. Il ne s’agit plus d’interner tous ceux dont un diagnostic médical à décrété qu’ils pouvaient parfois être dangereux, mais de laisser en liberté, pour faire des économies, tous ceux dont on croit qu’ils pourraient parfois ne pas l’être. Un risque calculé, quoi…

Je dis que c’est plutôt un calcul risqué. Combien des désinstitutionnalisés ont été mêlés à des incidents, allant de la bagarre, a l’assaut, au suicide, depuis qu’on les a mis en liberté non-surveillée entre deux crises? Essayez de le savoir ! Ce sont des chiffres qu’on nous cache, comme il faut littéralement voler les statistiques indiquant combien de crimes de violence graves sont commis par des récidivistes.

La désinstitutionnalisation ne répond à aucune préoccupation sociale ni humanitaire. Elle est une ignominie parmi tant d’autres, qui reflète l’absence de morale et de sensibilité à la misère humaine de l’État néo-libéral. Un État qui s’est donné pour unique mission d’encadrer l’exploitation des faibles par les forts; l’enrichissement de plus en plus scandaleux d’une minorité qui ne vit que de ses rentes et de spéculation, au détriment de ceux qui travaillent comme de ceux qu’on ne laisse plus travailler.

Il n’y a que le travail qui produise la richesse. Prétendre qu’une société n’a pas la richesse nécessaire pour mettre sa population au travail est une absurdité. Gérer la décroissance est une arnaque, que seules des années de manipulations médiatiques ont permis de faire accepter par la population comme une nécessité, alors que la seule nécessité est le sursaut de lucidité qui permettrait d’y mettre fin.

Le chômage est une aberration, les coupures budgétaires sont des ponctions sur les services que la population s’est mérités, ponctions qui n’ont d’autre but que de retourner aux plus riches, en intérêts, une richesse dont ils ne savent plus que jouer à défaut d’en jouir ou de la faire produire. Et pendant que continue le manège, on limoge professeurs et infirmières, on prive de travail un travailleur sur cinq… on désinstitutionnalise. Il faut s’efforcer de croire que nos gouvernants sont bêtes pour ne pas devoir admettre qu’ils sont méchants.

Antidesinstitutionnellement vôtre,

Pierre JC Allard

 

011. Le dernier des justes   97.12.10

 

Vous savez ce que c’est la Curatelle publique? C’est l’organisme qui a mandat de protéger les plus démunis de la société, ceux qui ne peuvent se protéger et qui n’ont personne qui les protègent. Des enfants, mais aussi des malades, des laissés pour compte, entre autres, de la désinstitutionnalisation. Il y en a environ 25 000 au Québec. Le gouvernement s’en occupe.

Ou ne s’en occupe pas. Pas assez, en tout cas, selon le Protecteur du Citoyen, Daniel Jacoby. – « Faites donc votre boulot » – leur dit à peu près Jacoby, mais en plus poli – « collaborez avec ceux qui ont a coeur le sort de ces gens, plutôt que de vous coller sur le réseau de la santé qui, souvent, est justement l’organisme dont les démunis ont à se plaindre… et commencez donc au moins par connaître le profil de ces personnes que vous devez protéger! » Le Devoir parle d’un rapport « dévastateur ».

Ce n’est pas la première fois que le Protecteur « dévaste » le gouvernement. En fait, ses rapports annuels, depuis 10 ans qu’il est là, devraient être vulgarisés et le résultat publié en Livre de Poche. Ca pourrait s’appeler « Chronique des Irresponsables »… Celle que je préfère de Jacoby, c’est quand il a fermé la gueule aux avocats – qui disaient que tout allait bien dans la justice au Québec – en leur répondant qu’un droit qu’on ne peut pas appliquer, quelle qu’en soit la raison, ne méritait pas de porter ce nom. Il disait ce que tout le monde pense et il le disait bien. Un type sympa, Jacoby.

En somme, le Protecteur du Citoyen fait son travail. Le gouvernement va donc le mettre à la porte. Le Gouvernement en a ras-le-bol de se faire dire ses quatre vérités par un quidam qui, de toute évidence, ne bouffe pas aux râteliers des petits copains, alors hop, dehors Jacoby. Il a déjà reçu son « pink slip » (ses « huit-jours ») comme tant d’autres. Qu’on le remplace par n’importe qui, il faudra bien des années au remplaçant pour savoir où chercher et comment gratter… On va pouvoir respirer.

Sauf ceux qui ne respirent plus, comme les mille et quelques hémophiles et autres transfusés qui ont tiré le gros lot du Sida dans la loterie du sang contaminé. Comme les milliers de victimes de l’hépatite C, frappées par la même négligence et qu’on hésite à dédommager malgré le rapport du Juge Krever, lequel dit pourtant qu’il faudrait le faire.

Et pourquoi « hésite-t-on » – (en langage clair, pourquoi va-t-on attendre que les victimes soient mortes, ce qui réduira les frais)? Parce que – nous dit le ministre Rochon – indemniser les victimes serait « une remise en question de tout le système de responsabilité de tout notre système juridique » . Ça, c’est le petit morceau que nous joue en rappel l’homme qui nous a déjà donné comme pièce de résistance le démantèlement du système de santé du Québec.

Il faudrait peut-être commencer à siffler et à chahuter. Expliquer au ministre Rochon que ce que la population veut, c’est justement ça : « une remise en question de tout le système de responsabilité de tout notre système juridique ». Pour débuter, bien sûr.

Quel rapport entre le départ de Jacoby et le scandale du sang contaminé qui mène au scandale d’un gouvernement qui se traîne les pieds pour dédommager les victimes? L’irresponsabilité de l’État, sa complaisance dans son irresponsabilité, sa haine de tout et de tous ceux qui lui rappellent sa veulerie et cette irresponsabilité. Les Jacoby sont chassés, les Rochon restent.

L’État ne peut pas limoger Krever; on va se contenter de laisser les choses traîner jusqu’à ce que les victimes se lassent, soient ruinées ou soient mortes. Comme l’histoire de la MIUF a traîné dans le cirque judiciaire jusqu’à ce qu’on l’oublie, comme les milliards dépensés sans appels d’offres au moment des Jeux Olympiques sont demeurés des pieds de pages au Rapport Malouf. (Qui s’en souvient depuis que Girerd a pris sa retraite?)

Malouf, Krever, on les oublie. Jacoby, lui, l’empêcheur de danser en rond, on peut lui donner son congé. N’aurait-il pas mieux valu que Jacoby, même si ce n’est pas tout à fait sa mission, soit consulté quant aux suites à donner au jugement Krever? Simplement pour obtenir l’avis de quelqu’un qui pense aux victimes plutôt qu’aux données comptables? Ne vaudrait-il pas mieux que l’État écoute sa conscience au lieu de la faire taire? Si après Jacoby il reste encore un juste à Québec, il nous tarde de l’entendre.

Pierre JC Allard

 

012. Nouvelle agréââ-able   97.12.17

 

Vous connaissez l’histoire du petit Romain qui pleure, à la sortie du Cirque, parce que le petit lion n’a pas eu son morceau de chrétien? Eh bien, ne pleurez pas et soyez rassurés! Cette année, il y en a eu pour tout le monde: la Banque Scotia, elle aussi, va faire son milliard de profit. Ouf ! En fait, mettant les bouchées doubles, avec un bénéfice en hausse de 42%, Scotia va se taper cette année 1 500 000 000 $ de profits.

Moins que la Royal et que la CIBC, mais plus que la Banque de Montréal – qui ne fait que 1,3 milliard – et plus que la Toronto-Dominion qui se tient juste au seuil de la pauvreté bancaire avec 1,1 milliard de bénéfices. Est-ce que vous ne trouvez pas rassurant de savoir que, pour une banque canadienne, le seuil du sérieux c’est un milliard de dollars de profits? Allez, tous en choeur : « Nouvelle agreââ-able…

Les banques à charte canadiennes, les « vautours à charte », ont fait cette année, sur le dos des Canadiens, plus de 7 000 000 000 $ de profits. Ce qui fait plus de 200 dollars pour chaque Canadien, y compris les morts qu’on n’a pas encore enterrés et les nourrissons. Si on fait la calcul à partir du nombre de contribuables, arrondissez à 500 $. Si le gouvernement nationalisait les banques et appliquait les recettes en déductions fiscales également réparties, vous auriez payé, cette année, 500 $ de moins d’impôt.

Sept milliards qui passeraient des goussets des riches à ceux des pauvres. 7 milliards qui ne seraient plus essentiellement épargnés, mais dépensés, et donc environ 200 000 emplois directs créés dans la production des biens de consommation. Ce serait encore plus d’emplois indirects qui en découleraient. Pourquoi ne le fait-on pas?

Pourquoi, malgré ces milliards de profits, année après année, les frais bancaires ont-ils encore augmenté de 25 à 35 % depuis 3 ans… alors que les caissières cèdent la place aux guichets automatiques et que les services visibles rendus au monde ordinaire diminuent chaque année? Et on nous annonce que les taux d’intérêts vont encore augmenter, ce qui entraînera probablement encore une augmentation du profit des banques… Les petits lions bouffent bien: c’est pour les martyrs que la vie est moins drôle. A qui et à quoi servent donc vraiment les banques?

On ne paye pas 7 milliards aux banques pour que celles-ci hébergent des guichets automatiques; on rémunère grassement les banques parce qu’elle constituent l’activité-pivot de notre système économique. La banque est la charnière entre le pauvre et le riche, l’étable où l’on va traire la vache. C’est l’endroit où s’effectue le prélèvement de la part que le système verse à ceux qui possèdent du produit du travail de ceux qui ne possèdent pas.

La mission des banques est de toucher l’intérêt qui est la part prélevée par les possédants sur ceux qui ne possèdent pas. Vous achetez quoi que ce soit à crédit? Où croyez-vous que va l’intérêt? Où va l’intérêt sur votre hypothèque qui, en 20 ans, représente plus que le capital emprunté ? Où vont les quarante milliards d’intérêt annuel sur la dette publique ? Et où vont ces autres milliards que payent les entrepreneurs pour créer et faire fonctionner leurs entreprises? … Car c’est une erreur grossière de confondre le « profit » de l’entrepreneur, qui est le prix qu’il touche pour le risque qu’il prend, avec cet « intérêt » que touche le financier et qui, à la limite, ne correspond qu’à la décision politique de le garder riche.

Tous ces milliards payés en intérêts ne servent qu’à garder riches ceux qui le sont déjà, à maintenir cet « ordre établi » qui maintient aussi dans la pauvreté une part croissante de la population. Les 7 milliards des banques ne sont qu’une partie « raisonnable » des sommes transférées, par le soin des banques, des pauvres vers les riches. Une commission pour services rendus. Comme les 30 deniers.

Alors, réjouis-toi, bon peuple, Scotia aussi a fait son milliard cette année; c’est le signe qu’on est satisfait en haut lieu de la façon dont tu as été tondu. Ce qui me rappelle cette histoire de l’ivrogne qui, le soir de Noël, interpelle un Christ en croix: « Allez, faut sourire, mon vieux… C’est ta fête..! »

Pierre JC Allard

 

013. L’effet “Père Noël”   97.12.24

 

La Page de l’Outrage n’est pas l’endroit où s’ébauche la Nouvelle Société; c’est le petit coin des grandes catharsis, qu’on s’empresse de recouvrir d’une pelletée de terre quand on se sent soulagé. Les projets constructifs, c’est à la section 1 de ce site qu’on les trouve. Ceci dit, on peut bien se laisser aller à rêver n’importe quoi. Alors, si vous croyez au Père Noël…

Imaginez-vous que nous sommes en décembre 1998, et rappelez-vous… C’est en février 1998, avec 900 000 sans-travail au Québec, un dollar à 68 cents U.S. et des taux d’intérêts qui grimpaient de semaine en semaine, qu’un sondage révéla que 80% des Québécois étaient d’accord avec la fin des partis politiques traditionnels et la mise en place d’une démocratie contractuelle . Ce que pense le peuple n’est pas déterminant dans notre société actuelle; mais, cette année, le Père Noël veillait et Opportuna, l’étoile la plus brillante du firmament politique, apparût en même temps aux Trois Rois Mages.

Le Roi Daniel comprit que ses chances de demeurer Chef du Parti diminuaient à mesure qu’augmentaient la crise… et les chances du Parti libéral de l’emporter aux prochaines élections. Le Roi Lucien comprit que ses chances de garder le pouvoir seraient d’autant meilleures qu’il n’aurait pas à porter le boulet de l’option indépendantiste au cours d’élections déclanchées en pleine période de crise économique. Le Roi Jean, lui, savait déjà que, n’ayant pas de parti, il était bien mieux pour lui que personne n’en eut un… Les Rois Mages, en bloc, décidèrent qu’il était temps de larguer les associations, les députés et autres embêtements, et de ne garder des partis politiques qu’une machine électorale bien huilée et toute entière à leur service. La démocratie contractuelle, quoi !

Or, ce que pensent les Rois Mages dans notre société est important, puisque ce sont eux qui ont l’Or des caisses électorales, l’Encens des médias et la Myrrhe des faveurs à distribuer. Si important que, si les Rois Mages sont d’accord, même ce que veut le bon peuple peut parfois survenir. C’est l’effet « Père Noël « , le moment béni où le bien commun résulte, par inadvertance, d’un équilibre miraculeux entre les intérêts égoistes de nos dirigeants. La démocratie contractuelle, tout à coup, cessa d’être une idée farfelue pour devenir une évidence.

Quand le Pouvoir veut ce que tout le monde veut, il lui faut encore bien moins de temps pour l’imposer. Un bonne campagne de presse avec des journalistes tout à coup attentifs…, un flot de nouvelles aux bulletins de Derome et des autres…, une grève générale symbolique d’une heure pour réclamer le changement – faite par des travailleurs heureux qu’on ne les fasse pas sortir uniquement pour laisser les employeurs écouler leurs stocks… – et, à la mi-avril, on avait déjà un nouveau système électoral.

Nous savons tous qui fut élu en juin, n’y revenons pas… mais l’important, c’est qu’une Assemblée nationale, composée désormais de représentants indépendants, dévoués, capables de s’exprimer, allait forcer le gouvernement à tenir ses promesses et à faire les changements que tout le monde voulait depuis si longtemps. Depuis les élections, nous avons tous vu comment l’effet « Père Noël » est devenu permanent.

En juillet, la loi du travail-revenu garanti qui a résolu le problème du chomage. En août, la remise en état du réseau de la santé, redevenu haut de gamme pour tous, utilisant toutes nos ressources et devenant même exportateur de services, mais sans brimer le droit de chacun d’obtenir encore plus en en payant le prix. Une bonne initiative pour tous, puisque les compagnies d’assurances savent bien mieux que le gouvernement comment rendre les médecins raisonnables.

En septembre, l’ouverture des premières écoles préceptorales, le début d’un système d’éducation qui privilégie le contact personnel entre l’élève et l’enseignant, qui soutient fermement ceux que la société a défavorisés, mais sans empecher les plus doués d’aller jusqu’au bout de leurs possibilités

En octobre, le système judiciaire a été transformé par la gratuité des services et le recours universel à l’arbitrage. En novembre, le système carcéral aussi, depuis qu’on a admis que les récidivistes des crimes de violence grave étaient des psychopathes; des gens qu’il fallait soigner… mais ne plus remettre en circulation. Le taux de criminalité pour ces crimes baisse maintenant chaque mois, et il semble qu’il se stabilisera bien en dessous de la moitié de ce qu’il était auparavant.

Notre cadeau de Noël c’est la politique fiscale réaliste qui règle le problème de la dette publique sans lèser personne tout en remplacant l’impôt sur le revenu par une nouvelle formule de financement mieux adaptée à l’économie moderne… Et en janvier, bien sûr, on signera cette entente qui mettra fin, un fois pour toutes – et à la satisfaction générale – à cette crise constitutionelle canadienne qui dure depuis prèss de 40 ans…

Il n’a pas fallu 6 mois pour mettre tout ca en marche… A croire qu’il n’y avait que la bêtise et le régime des petits copains qui nous empêchaient d’avancer… On se demande pourquoi on n’a pas fait tout ca plus tôt.

Snap, snap… réveillez-vous. Le conte est fini. Nous somme en décembre 1997. TOUT CE QUE NOUS VENONS DE DIRE EST POSSIBLE… mais il ne faut pas croire au Père Noël. Lisez plutôt la section 1 du site; la section 6, aussi, puisque tout commence par là… Voyez quels gestes VOUS pourriez poser pour que les problèmes se règlent. Pour que le monde tourne un peu plus juste. Pour que Noël 1998 soit vraiment un joyeux Noël

Pierre JC Allard

 

014. Les 7 mensonges capitaux   97.12.31

 

Dans un chronique de pure récrimination comme celle-ci, il faudrait finir l’année en rappelantles faits les plus révoltants, les décisions les plus injustifiables de 1997. Hélas, les faits les plus révoltants et les décisions les plus injustifiables de 1997 n’ont rien d’exceptionnel: ils ont été aussi ceux et celles des années précédentes. Plutôt que d’événements exceptionnels qui sont monnaie courante, je préfère donc vous parler de mensonge. Les mensonges exceptionnels qui sont devenus usuels et qui nous mènent à la catastrophe. Les sept mensonges capitaux.

Le mensonge de la lutte à l’inflation.

La vérité, c’est que nous courons vers un cataclysme parce qu’il n’y a PAS d’inflation. Quand l’inflation ne fait pas disparaître régulièrement de la masse monétaire une valeur équivalente à la somme des intérêts payés, il y a concentration de la richesse, moins de consommation, plus de spéculation et moins d’investissement, décroissance, crise, pauvreté, révolte… Historiquement, c’est une guerre qui imposait brutalement la dévaluation qu’on avait refusé de faire en douceur. Aujourd’hui qu’une guerre est impensable, qu’est ce qui mettra fin à la phase actuelle de concentration de la richesse? Le plus probable, c’est qu’une inflation galopante (qu’on permettra quand les vrais riches se seront mis à couvert) réduira à la charité de leurs enfants toute la génération de ceux qui auront mis leur confiance dans les REER, les obligations à long terme et autres pièges non-indéxés ou donc l’indexation peut être précaire. Le mensonge est de prétendre que cette dévaluation monstrueuse viendra MALGRÉ les politiques du gouvernement, alors qu’elle viendra À CAUSE de ces politiques et au moment où ce seront les petits et non les gros qui en feront les frais.

Le mensonge de la création d’emplois.

Il y aura de moins en moins d’emplois; c’est la conclusion inévitable de la révolution industrielle. D’ailleurs, nous ne pouvons maintenir notre niveau de vie et être concurrentiel sur les marchés mondiaux qu’en remplacant le maximum de travailleurs pas des machines. Les gouvernements le savent très bien: chaque fois que le chomage se résorbe un peu, la Bourse baisse! Le mensonge, c’est de prétendre qu’il y aura encore un jour un emploi salarié pour tout le monde, alors que la solution c’est le travail salarié partagé, le revenu garanti, la formation permanente, le travail autonome qui peu à peu deviendra la norme. Tant qu’on n’aura pas le courage de dire la vérité et d’instaurer le travail-revenu garanti les choses iront de plus en plus mal.

Le mensonge de l’éducation.

Nous avons cent mille emplois dans l’éducation et des milliards de dollars d’investis; un Québécois sur quatre suit des cours de quelque chose… Nous avons de l’éducation. Non. C’est un mensonge. La vérité, c’est que notre système d’éducation déphasé – comme celui de bien d’autres pays, d’ailleurs, la crise est mondiale – ne transmet plus ni valeurs, ni sentiment d’appartenance, ni aucune connaissance utile entre le moment où l’enfant sait lire, écrire et compter et celui ou débute sa formation professsionnelle spécifique. Entre les deux, on tue le temps en inculquant une pseudo culture fragmentée, dérisoire. Les polyvalentes ne sont que des garderies pour adolescents et l’éducation des adultes n’est là que pour offrir des gratifications aux laissés pour compte de la vie quotidienne: il n’y a plus d’éducation. La vérité, c’est que tout est a revoir en éducation et qu’on ne le fait pas.

Le mensonge de la justice.

Nous sommes un régime de droit et l’accès à la justice est universel. Mensonge. Si vous avez un droit à faire valoir qui dépasse le niveau des Petites Créances, demandez-vous d’abord si vous avez le temps d’attendre des années et les moyens de payer un avocat. Demandez-vous surtout si votre adversaire, en y mettant le prix, ne pourra pas vous ruiner en frais avant que vous ne puissiez obtenir justice. Le mensonge est de prétendre qu’il faille un avocat pour que justice soit rendue… alors que l’avocat ne sert qu’à circuler dans le labyrinthe scandaleux de procédures que les avocats ont bâti autour de la justice afin que personne n’y accède sans leur payer rancon. La vérité est qu’il n’y a plus d’accès efficace à la justice, parce que c’est trop long et que c’est trop cher. Il faut réformer tout le système judiciaire.

Le mensonge de la prospérité

Nous sommes un pays-modèle, prospère et qui s’enrichit. Mensonge. En 1946, nous avions le deuxième niveau de vie du monde, parce que nous sommes collés sur les Etats-Unis et que nous avions fait la Guerre mondiale… ailleurs. Aujourd’hui, tous les pays du Nord de l’Europe, y compris la France, ont des niveaux de vie supérieurs au nôtre et de meilleurs services sociaux que les nôtres. Le Japon aussi, même Singapour… et il y a 18 ans que notre niveau de vie stagne. La distribution de la richesse est de plus en plus injuste. La vérité, c’est que nous sommes un pays en voie de sous-développement et qu’il n’existe même pas un projet politique pour nous en sortir !

Le mensonge de la liberté

On parle, on discute, on vote… mais il n’y a pas d’alternatives réelles. Les partis ont des programmes mal définis qui vont du centre-centre gauche (NDP) au centre-centre droit (tous les autres). Le mensonge est de nous faire croire que nous choisissons entre des politiques, alors que nous n’avons que le choix de choisir, entre quelques unes qu’on nous soumet, la gueule du comédien qui va tenir le rôle de Premier ministre dans une pièce dont le scénario – et il n’y en a qu’un – est écrit àWashington par des financiers pour le compte de ceux qui ont le pouvoir, l’argent, les armes, les médias. La vérité est qu’il n’y a plus de vraie démocratie, seulement un exercice futile pour désigner le clown de service qui fera semblant de nous gouverner. La démocratie ne renaîtra que lorsque surgiront de la base des hommes qui seront tenus de tenir leurs promesses et ne rendront de compte qu’à la population.

Le mensonge de l’indépendance

Il y a près de 40 ans qu’on parle d’indépendance au Québec. Le mensonge, c’est de prétendre que l’indépendance changerait quoi que ce soit, en bien ou en mal, à notre vie quotidienne. Tant que les règles du jeu mondial ne changeront pas et que ce sont des mécanismes financiers internationaux qui contrôleront cette planète, l’indépendance ne changera pas grand chose. Ceci dit, le Québec pourrait bien être « indépendant »; ca nous ferait plaisir et ça ne coûte rien. Rien que les coûts artificiels de la mauvaise volonté des « Autres » dont on nous menace si nous partons. Une méchanceté gratuite, soigneusement entretenue par ceux dont ca fait l’affaire, non pas que nous quittions ou ne quittions pas le Canada – ce qui est absolument sans importance économique – mais dont ca fait l’affaire que nous perdions notre temps à en parler. Quand un peuple s’épuise durant deux générations à parler d’autre chose que des vrais problèmes, ca fait bien l’affaire de ceux qui ne veulent pas que les choses changent.

En 1998, souhaitons-nous la VÉRITÉ

Pierre JC Allard

 

015. Et un petit bridge, avec ça ?   98.01.07

 

Moi, je suis bien content pour le Docteur Gascon. Le docteur Gascon, c’est l’homme qui faisait la deuxième manchette de La Presse, le 3 janvier, et dont on voyait la bonne bouille sur 4 colonnes. On ne peut pas en vouloir au Docteur Gascon de prendre sa retraite à 59 ans. J’aurais fait la même chose à sa place. Nous ferions tous la même chose à sa place, si nous en avions les moyens et que quelqu’un nous offrait, en plus, deux ans de plein salaire pour faire ce qui nous tente. Pour le Docteur Gascon, c’est le bridge.

Comme il est tout à fait honorable que le Docteur Rheault veuille maintenant faire une thèse sur le rôle des chirurgiens-barbiers sous le Régime français plutôt que de continuer à s’esquinter, 60 heures par semaine, à soigner des malades – qui viennent trop nombreux, parce qu’il n’y a pas assez de médecins – et pour une rénumération plus faible que celle qu’il obtiendrait à 100 kilometres de Montréal.

Je suis persuadé, également, que la totalité ou la quasi-totalité des 550 médecins qu’on vient de convaincre depuis deux ans d’accrocher leur sthétoscope ont de bonnes raisons de s’être laissés convaincre et ne feront rien que de très honorable. Ce que je ne trouve pas honorable – et même déshonorant pour le Québec – c’est qu’une bande d’enfoirés au Gouvernement aient jugé opportun d’offrir jusqu’à 300 000 dollars à de vieux médecins d’expérience pour qu’ils ne soignent plus une population qui manque de soins. Pourquoi? Pour qu’on ne soit plus obligé de les payer.

Quelqu’un a décidé qu’il vaut mieux payer des médecins deux ans à jouer au bridge plutot que de risquer d’avoir à les payer plus longtemps à soigner les malades. 550 médecins à 60 heures par semaine, à quatre consultations à l’heure, c’est 132 000 consultations de moins par semaine. C’est en gros 6 000 000 de consultations par année qui n’auront pas lieu. Vous croyez que ca fait une nation plus forte?

Ce n’est qu’environ une consultation de moins par année par Québécois, mais il y a de ces consultations qui seront remises à jamais, parce qu’il y a toujours LA consultation qui vous sauve la vie… et les décès qui viennent de ce qu’on a pas consulté. Il y a des gens à Québec à qui je souhaite des malheurs: ceux pour qui la priorité c’est de retrancher 6% de coûts de la santé et qui se fichent comme d’une guigne des conséquences parce que, eux, ils connaissent le petit copain qui les entrera d’urgence à l’hôpital.

Et tout ca fait partie du même scénario pour donner moins à ceux qui n’ont pas assez. C’est pour la même raison qu’on limite si sévèrement le nombre des entrées en médecine. L’État, s’est foutu dans un sacré piège, il y a trois décennies, quand on a décidé de donner la santé gratuite à tous. On ne savait pas à quel point la médecine allait garder les gens en vie. Maintenant, les gouvernements sont encerclés par trois lachetés.

La première lâcheté, c’est de ne pas vouloir exiger de tous la participation financière à la santé de tous; l’État néo-libéral est mort de peur devant le mot solidarité. La deuxième lacheté, c’est de ne pas réviser à la baisse, à terme, les honoraires des médecins, en augmentant brutalement le nombre des entrées en médecine et en annoncant franchement qu’au 21ème siecle, il faudra deux fois plus de médecin… qui gagneront en moyenne deux fois moins cher. Il faut préparer ce changement. La troisième lâcheté, c’est de ne pas dire à la population que le strictement médical doit rester gratuit, mais que ce qui entoure la médecine doit retourner au privé et aux assureurs, afin que les mieux nantis puissent contribuer plus aux dépenses du système.

Est-ce qu’il n’y aura pas bientôt quelqu’un qui offrira une solution politique de rechange aux farceurs qui nous gouvernent?

Pierre JC Allard

 

016. Guerre et paix   98.01.14

 

Étant encore enfant, alors que les nouvelles de la guerre mondiale faisaient toutes les manchettes et occupaient à peu près tout l’espace des journaux, je me souviens de m’être souvent demandé de quoi diable on pourrait bien parler quand la paix serait revenue. Quand la guerre s’est terminée, bien sûr, j’ai eu ma réponse. Quand la guerre est finie, on dit des niaiseries.

Quand la guerre est finie, on parle de hockey, de base-ball, de la vie privée des vedettes du sport et du cinéma, de crimes crapuleux qu’on ne fait rien pour empêcher, de trafics qu’on fait tout pour encourager, de pseudo problèmes économiques qu’on pourrait régler d’un trait de plume mais qu’on laisse pourrir, comme le chômage et la dette publique, parce que l’essence d’une politique de temps de paix, c’est de ne pas faire de vagues. Rester tranquille en espérant que la situation demeurera supportable le temps de vivre une carrière de politicien sans envergure. En temps de guerre, c’est autre chose….

En temps de guerre, il y a de vrais problèmes à régler et on prend des décisions. En temps de guerre, on sait que c’est le travail qui produit, qui enrichit et qui fait gagner les guerres… et tout le monde travaille. En temps de guerre, on sait que l’argent est un papier commode pour reconnaître le travail effectué et faciliter les échanges… et on en imprime selon les besoins. En temps de guerre, on sait que c’est la solidarité qui fait gagner les guerres. Pendant la guerre, on reprend contact avec la réalité.

Je dis « la guerre », mais il faut comprendre « crise », « urgence », « catastrophe ». Au Québec, pendant deux semaines, nous avons vécu la guerre. L’ennemi, c’était la neige, le froid, le verglas. Nous avons fait la guerre. Nous allons gagner cette guerre parce que nous nous battons contre de vrais ennemis. Le froid est une réalité; un fil brisé est un vrai problème pour lequel il y a une vraie solution – le réparer – et avec lequel on ne peut pas tricher: le courant passe ou ne passe pas.

Si nous avions réagi à cette crise comme nos gouvernants réagissent à nos problèmes de « temps de paix » – chômage, éducation, justice, santé, etc. – c’est le froid et le verglas qui auraient gagné. Si nous avions procédé par commissions d’enquête, griefs, injonctions, si nous avions lancé un « vaste débat public », si nous avions pensé d’abord aux coupures budgétaires, aux privilèges syndicaux et au profit des investisseurs, nous serions morts de froid. Dieu merci, on a repris contct avec la réalité et on a fait ce qu’il fallait. Le temps d’une guerre.

Mais après? Quand la guerre à la glace et au froid sera bientôt finie, faudra-t-il vraiment qu’on revienne au spectacle navrant des politiciens de « temps de paix »? Ceux qui se gargarisent de mots et préfèrent se battre contres des fantômes, pour pouvoir dire de temps en temps qu’ils ont gagné quand ils choisissent de changer de moulin a vent ? Ceux à qui il faut 30 ans pour digérer une mise à jour de l’éducation… dans un monde où une technique qui a cinq ans est désuète? Ceux qui trouveraient « naturel » un taux de chômage de 9%, sans vouloir voir qu’il cacherait encore une réalité de 22 % de sans-travail? Des politiciens qui ne voient rien de scandaleux à ce que le monde ordinaire n’ait plus d’accès efficace au système judiciaire, trop lent et trop coûteux?

Pourquoi les gouvernements qui peuvent réagir avec célérité à une crise naturelle imprévue comme celle que nous venons de vivre ne peuvent-ils pas réagir avec la même promptitude pour résoudre les problèmes cruciaux permanents – et bien connus – de notre société? Il n’y a, hélas, qu’une seule réponse à cette question: nos gouvernants NE VEULENT PAS régler les problèmes de notre société.

Ils feignent de lutter contre le chômage, mais, en réalité, ça arrange bien les marchés financiers que près d’un travailleur sur quatre ne travaille pas; ça diminue la pression à la hausse sur les salaires, et il faut bien que les ouvriers cèdent la place aux machines si on veut des investissements rentables et une production concurrentielle. Ils feignent de lutter contre le crime organisé, mais ça fait bien l’affaire du pouvoir en place que les marginaux et délinquants les plus doués trouvent plus attrayant de régler leur problème individuel en s’enrichissnt dan le crime plutôt que de devenir les leaders d’une révolte collective dont ils seraient les Guevara et les Mao potentiels.

Nos gouvernements feignent de vouloir réduire la dette publique, mais tout le monde sait bien que le volume de la dette dépend fondamentalement d’une série de décisions quasi-quotidiennes de recourir à de nouveaux emprunts portant intérêt – plutôt qu’à la prese à billets, gratuite – pour financer les investissements de l’État. Des décisions dont chacune transporte un peu plus vers les riches l’argent qu’on ira chercher chez les moins fortunés de notre société.

Et le reste de l’action de l’État est à l’avenant. Des feintes, des escarmouches, pour soutenir l’image d’une volonté – qui en fait n’existe pas – de changer la situation actuelle, de créer une société plus équitable. Tous nos gouvernants constituent, quel que soit le parti dont ils se réclament – un bloc monolithique opposé au changement. Nos gouvernants sont en paix, bien intégrés dans les rangs de ceux à qui la situation actuelle profite. Rien ne presse. Il n’y a pas de catastrophe…

Quand la guerre est finie, on dit des niaiseries. On dit que nous sommes les meilleurs parce que Villeneuve a des nerfs d’acier et une bonne bagnole, parce que Céline a une jolie voix et un bon manager. On dit qu’il est plus important de rembourser la dette publique que d’avoir une population en santé. On fait comme s’il n’y avait pas d’autres solutions que de donner plus à ceux qui sont déjà pleins aux as et de laisser sur le bord de la route ceux qu’on ne prend pas le temps d’éduquer, de former, de mettre au travail. La solidarité? C’est pour les jours de tempêtes, pour les jours de guerre contre le froid et le verglas.

Il faudrait insuffler à ceux qui nous dirigent la volonté ferme de traiter avec le sérieux qu’ils méritent les problèmes auxquels nous sommes confrontés. Il faudrait qu’ils comprennent que la crise actuelle justifie qu’on lui fasse la guerre. Il faudrait que le temps de la paix ne soit plus le temps de l’exploitation mais le temps de bâtir.

Pierre JC Allard

 

017. … Et pour le pire   98.01.21

 

Le pire est passé. Il reste bien des branches cassées, des toîts à réparer, des fils à remettre en état, mais le pire est passé. Jusqu’à ce que le pire revienne. L’an prochain, dans dix jours ou dans dix ans. On ne sait pas quand le pire reviendra, mais on sait qu’il reviendra. Le pire, cette fois, c’était le verglas, les pannes de courant; mais souvenons-nous que le pire, c’a été aussi les inondations du Lac-St-Jean. Que le pire, la prochaine fois, ce sera peut-être une catastrophe écologique, un tremblement de terre, une épidémie… Le « pire »est inéluctable et, quand vient le temps du pire, c’est là qu’on peut juger d’une société. Une société ne vaut que par la solidarité qu’elle manifeste. Comme un mariage: pour le meilleur …ou pour le pire.

Maintenant qu’on a fait ce qu’il fallait pour résoudre le problème et qu’on commence à y voir plus clair, on en arrive à se demander qui va payer la facture: les victimes seules, ou nous tous ? Est-ce que les Montérégiens et les autres sinistrés vont supporter seuls le poids du malheur, ou TOUS les Québécois vont-ils prendre leur part du coût du désastre?

C’est la question à laquelle on va maintenant essayer de ne pas répondre clairement, comme on n’y a pas répondu lors des événements du Lac-St-Jean, comme on n’y a pas répondu lors des inondations de la Rouge au Manitoba. On va éviter la question en donnant des compensations arbitraires plus ou moins généreuses aux victimes, selon la perception qu’auront les politiciens du désir de la population de leur venir en aide.

A certains ont donnera plus, à d’autres moins, sans vraie raison… et à tous moins qu’ils n’ont perdu; pas par méchanceté ou mesquinerie, mais tout simplement parce que les règles sont inexistantes qui permettraient de définir à combien chacun a droit. On donnera… mais on évitera de dire si oui ou non les victimes ont DROIT à une compensation… et à quelle compensation exactement elles ont droit. On veut bien contribuer, mais on ne veut pas reconnaître le droit de la victime à dédommagement et donc notre responsabilité collective à dédommager.

Pourtant, ne serait-il pas normal, dans une société civilisée, que toute la collectivité soit solidaire des catastrophes NON ASSURABLES qui échoient à tous et chacun de ses membres? Est-ce que cette solidarité ne devrait pas être la pierre d’assise du désir de former une nation, de vivre ensemble, pour le meilleur ou pour le pire? Ce n’est pas une idée nouvelle que cette assurance collective (voir: 5016 ) mais les événements récents en rappelle la nécessité.

Il y a quelque chose de malsain, en effet, à traiter comme une opération discrétionnaire de charité ce qui devrait être le partage automatique des risques et l’étalement sur toute la population du coût des catastrophes qui frappent les uns ou les autres des citoyens. Tous ces risques majeurs spécifiquement exclus des polices d’assurance ordinaires – allant des séismes à la guerre – devraient faire l’objet d’une couverture générale par l’État. La compensation devrait être un droit pour la victime d’une catastrophe. La contribution de tous devrait être l’expression de notre désir de former vraiment une collectivité

En assurant ainsi chacun de ses membres contre les risques non assurables, l’État ferait enfin un pas en avant vers le progrès de la solidarité qui est l’essence de la conscience d’être une nation. Un geste qui marquerait un temps d’arrêt dans le processus nefaste de désintégration de tous les liens sociaux que nous impose le courant néo-libéral actuel.

Un gouvernement qui réagirait de la sorte en allant au secours des victimes de la catastrophe naturelle que nous venons de vivre créerait un peu d’espoir.

Pierre JC Allard

 

018. Salut à toi, Dame Bêtise   98.01.28

 

Il y a tant d’horreurs à dénoncer dans notre société, tant d’infamies et de méchanceté, qu’on n’a presque jamais le temps de s’arrêter à ce qui n’est que « seulement » bête. C’est dommage. Dommage et bien imprudent, puisqu’il y a souvent plus a craindre de la stupidité imprévisible de nos gouvernants que de leurs magouilles, lesquelles on peut au moins prévoir et dont on peut ainsi se garer. La bêtise, elle, arrive là où on ne l’attend pas. Bang, le pavé est tombé, vous êtes mort avant de l’avoir su. Mort, appauvri ou simplement mécontent. Mais attention! Laissez passer la bêtise qui mécontente et, tôt ou tard, la même bêtise, en toute innocence, reviendra vous tuer.

C’est ainsi, puisque l’on parle de pavés, que j’ai été assez mécontent de retrouver la Place Jacques-Cartier dévastée. Pas horrifié – à titre de contribuable, ça ne fera pas tant grimper ma facture et, à titre de résidant du Vieux-Montréal, ça ne fera toujours qu’un emmerdement de plus – mais mécontent.

Mécontent que quelqu’un qui aurait pu faire quelque chose d’utile – et qui est sans doute bien payé pour concevoir des améliorations au tissu urbain de Montréal – n’ait rien trouver de mieux à faire que de sacager une place bien jolie, connue des touristes, fréquentée assidûment par les Montréalais et dont, à ma connaissance, personne ne se plaignait. Pourquoi l’avoir fait ?

L’affection qu’on porte à une ville, c’est pour une bonne part le résultat de toute une foule de souvenirs que nous rappellent les lieux familiers où l’on a été heureux. Beaucoup de gens ont été heureux Place Jacques-Cartier; pourquoi ne pas avoir laissé nos souvenirs en paix? Pourquoi ne pas s’être attaqué aux lieux de laideur hideuse qui foisonnent à courte distance de là ?

Par exemple, pourquoi ne pas avoir refait de A à Z cet « agora » qu’on a construit sur l’emplacement de l’ancien Carré Viger? Cet endroit est sinistre, désert si ce n’est la présence de quelques itinérants qui ne sont pas les plus sociables. Cet endroit a tout d’un coupe-gorges. Pourquoi ne pas l’avoir modifié? Ou encore, on aurait pu corriger la planification bâtarde qui a fait flotter le Palais des Congrès au-dessus de l’autoroute Ville-Marie au lieu de la lui faire recouvrir, avec pour conséquence un vacarme infernal, un taux de monoxyde de carbone à la sortie du métro qui est un danger pour la santé publique, et un balcon d’où d’autres imbéciles jettent d’autres pavés – meurtriers, ceux-là – sur d’autres victimes. Il y a tant de choses à faire, pourquoi s’en être pris à la Place Jacques-Cartier?

Mais bon, ce n’est toujours là qu’une petite bêtise, une source de petit mécontentement… Est-ce qu’il faut vraiment s’y attarder? Non, il faut seulement en prendre pleinement conscience, comme d’un petit bijoux de bêtise qui permet de ne pas se laisser distraire par les excuses quand on regarde ensuite les colossales bêtises de l’administration municipale, les bêtises qui nous font vraiment beaucoup de mal.

La bêtise d’un pacte fiscal avec Québec qui n’a jamais abouti à des conditions satisfaisantes, pacte qui ne laisse finalement à Montréal que le droit de s’endetter au delà de ce que la loi antérieure lui permettait et qui ne règle rien pour l’avenir. Bêtise d’un règlement avec les cols bleus qui oblige toujours la Ville à NE PAS planifier ses ressources selon ses besoins et à NE PAS faire exécuter ses travaux au meilleur coût. Bêtise d’un cirque de querelles intestines au sein du parti au pouvoir à l’Hôtel de Ville, parti devenant minoritaire à coups de limogeages et de démissions, de sorte qu’on ne sait plus très bien qui mène cette ville. Bêtise d’une opposition qui s’effiloche au point qu’on ne peut plus vraiment y voir une solution de rechange.

Faut-il parler du bradage des actifs immobiliers, de l’équivoque qui plane sur les opérations des paramunicipales, de la valse-hésitation quant au poste de Secrétaire général de la Ville? Et quand le Premier Ministre du Québec vient nous dire qu’une élection ne réglera pas le problème de Montréal, que veut-il nous dire, au juste? Que la démocratie ne fonctionne plus, ou que les limites et les ressources de la ville de Montréal – telles que définies par le Gouvernement du Québec, ne l’oublions pas ! – ne permettent pas que celle-ci soit une entité viable?

Si c’est la démocratie municipale qui ne fonctionne plus, ne faudrait-il pas en changer immédiatement les règles, en supprimmant les « partis » municipaux, qui sont des non-sens, comme la proposition en a été faite il y a déjà quatre ans? Et si ce sont les limites et les ressources de Montréal qui sont désuètes, le Gouvernement de Québec, qui seul en a le pouvoir, ne devrait-il pas IMMÉDIATEMENT les changer, sans doute dans la direction indiquée par la création de la mégapole Toronto, plutôt que de procéder par insinuations ?

Cette Dame Bêtise que chantait Jacques Brel ne règne donc pas seulement à Montréal. Elle est aussi solidement établie à Québec. Ce qui ne veut pas dire qu’elle ne soit pas aussi à Ottawa, même si ceci est une autre histoire. En fait, la bêtise est partout. Vous en doutez? Notez simplement, au hasard d’une journée, toutes les améliorations évidentes que VOUS pourriez apporter à tous les biens et services qu’on vous offre… Comme si personne ne se donnait plus la peine de faire les choses parfaitement. Quand plus personne ne semble avoir le coeur à l’ouvrage de changer toutes ces milliers de petites choses qui ne sont pas ce qu’elles devraient être – du transport en commun qui se détériore aux formulaires de l’impôt que le contribuable ne comprend pas – c’est un peu comme si la société avait perdu le goût de vivre. Puis, un jour, on s’aperçoit qu’une société peut mourir durant son sommeil…

Pierre JC Allard

 

019. Un AMI qui vous veut du bien   98.02.04

 

Si vous suivez un peu l’actualité et les commentaires des auteurs de sites sur le Web, vous savez déjà qu’il y a une levée de boucliers contre le MAI – AMI en français. L’AMI est un accord multilatéral sur les investissements concocté avec discrétion depuis déjà longtemps à l’Organisation pour la coopération et le développement économique (OECD) et dont on prévoyait la signature en avril prochain.

Le problème des levées de boucliers, c’est que dans le fracas de la bataille on oublie vite de quoi il retourne et pourquoi l’on se bat. Un mot d’explication, donc, sur l’AMI, ses motifs et ses conséquences.

Présentement, chaque pays du monde a ses propres politiques concernant les investissements et, en particulier, les investissements faits sur son territoire par des étrangers. Ainsi, les États-Unis sont réticents – c’est un euphémisme – concernant les investissements étrangers dans tous les domaines qui touchent la défense nationale. Beaucoup de pays restreignent les investissements étrangers dans les secteurs d’exploitation de leurs ressources naturelles, et la majorité des pays ne permettent pas que les étrangers puissent soumissionner sur un pied d’égalité avec les nationaux pour l’obtention de contrats gouvernementaux.

Ce que veut l’AMI, c’est que tous les financiers du monde puissent être traités de la même façon quand ils investissent où que ce soit, qu’ils soient citoyens du pays ou étrangers. Concrètement, ça veut dire que Bell Canada, ALCAN – ou Petro-Canada et Hydro-Québec privatisées pour l’occasion – peuvent devenir la propriété d’Américains ou de Japonais sans que l’État canadien ou québécois puisse y mettre de contraintes. Et ce qui est vrai pour le Canada est vrai pour la France, la Russie, l’Allemagne. Mercedes peut devenir chinoise, Michelin koweitienne….

A plus forte raison, TOUTES les entreprises rentables des pays du tiers-monde peuvent devenir ainsi rapidement la propriété de capitaux des pays développés. On s’assure que les riches resteront toujours riches et que les pauvres resteront pauvres. Évidemment, il y en a qui protestent. Tellement, qu’on se prépare a reporter l’échéance de l’AMI. Il semble que le sacre du capitalisme global triomphant ne sera pas célébré en avril…

Bon… et alors? Est-ce qu’on doit pavoiser? Est-ce qu’on s’imagine qu’en l’absence de cet accord le capitalisme global est tenu en laisse? Croit-on que les États souverains démocratiques assurent maintenant le développement harmonieux de la planète? La vérité, c’est que le capitalisme triomphant fait déjà de façon détournée tout ce que l’AMI lui aurait permis de faire directement. Les grandes multinationales sont déjà aux mains de capitaux apatrides dont on ne connaît plus les vrais propriétaires, et les acquisitions d’entreprises nationales rentables dans chaque pays sont faites selon toutes les règles: par des entreprises nationales qui appartiennent à d’autres entreprises nationales… dont les actionnaires sont domiciliés au Luxembourg, au Liechtenstein, à Grand-Cayman…

Mercedes n’est probablement pas chinoise; son actionnariat réel, toutefois, n’est sans doute pas plus allemand qu’Unilever est hollandaise ou Nestlé suisse… ses actionnaires, quels que soient leur(s) passeport(s), n’ont qu’une patrie: le capitalisme global. Et ce qui n’est pas acheté est contrôlé. Il n’y a pas une seule entreprise du tiers-monde qui ne soit pas déjà à la merci d’une multinationale, soit qu’elle en dépende pour ses fournitures, pour son expertise, pour ses brevets d’exploitation, pour la distribution de ses produits. L’AMI rendrait les choses plus claires et plus simples, mais pas différentes

Le contrôle de la planète par l’économique au détriment du politique – et donc la réduction de la démocratie à un spectacle pour les naïfs – est déjà un fait accompli. L’AMI n’arrivera pas tambours battant en avril… Victoire ! Mais les multinationales ont déjà pris possession de la maison sans qu’on ne dise mot. Je me méfie des pseudo-victoires ostentatoires qui résultent de levées de boucliers tardives.

Je m’en méfie, parce qu’à nous faire croire que nous avons réussi a empêcher une invasion, on réussit trop bien à nous faire oublier que nous sommes déjà en pays conquis. L’AMI reviendra plus tard, sous un autre nom… ou peut-être qu’on ne se donnera pas la peine de le faire. La réalité n’en sera pas changée. Il ne s’agit plus de protéger la liberté et la démocratie: elles sont mortes. Le défi, c’est de les ressusciter

Pierre JC Allard

 

020. 10 000 000 $ pour un emploi   98.02.11

 

Alléluia! Alcan investit 2,2 milliards à Alma! 225 emplois créés, c’est la reprise!

Ah oui? Bon…, si vous le dites….

Il n’y a rien de plus désolant que de se sentir un trouble-fête. Être le rabat-joie. Être l’empêcheur de danser-en-rond-en-se-pétant-les-bretelles. Celui qui dit que le bonheur n’est pas dans l’absinthe, que l’amour vrai ne se vend pas dans les hôtels de passe et que la création d’emplois à 10 000 000 $ par postes de travail n’est pas la solution au chômage… Croyez-moi, je suis désolé.

Je regrette, mais il faut le dire: investir 2,2 milliards (2 200 000 000 $) pour créer 225 emplois supplémentaires n’est pas une solution au problème du chômage. Ce n’est pas ça qui va remettre les Québécois au travail, qui va faire renaître la solidarité entre travailleurs et qui va ramener la justice sociale.

Oh, la raffinerie d’Alma est une bonne nouvelle. Une bonne nouvelle, parce que la construction, pour un temps, va prendre du mieux dans la région d’Alma; parce que la position concurrentielle du Québec sur le marché de l’aluminium va se maintenir; parce que la production d’hydroélectricité en est encouragée; parce qu’Alcan est plus proche de nous que la Minière des Grands Lacs et paye des taxes; parce que 225 emplois c’est autant de chômeurs de moins.

Une bonne nouvelle, mais pas une solution. Créer des emplois de haute-technologie est une bonne chose. C’est une NÉCESSITÉ absolue, si nous voulons rester dans la course, demeurer un pays (relativement) riche. Mais il ne faut pas confondre développement économique et création d’emplois. Ce sont deux problèmes différents. Ce n’est pas en créant des emplois de haute technologie qu’on va remettre la population au travail. Pourquoi? Faites un calcul simple. S’il faut investir 2,2 milliards de dollars pour créer 225 emplois, combien faut-il investir pour remettre au travail les 800 000 et quelques chômeurs et assistés sociaux du Québec ?

La réponse, c’est 8 000 000 000 000 $ HUIT TRILLIONS DE DOLLARS. Pour que vous compreniez bien ce que représente cette somme, dites-vous que c’est de l’ordre de grandeur du produit intérieur brut des Etats-Unis ou, si vous préférez, à peu près ce qu’on peut s’attendre à investir au Québec, en dollars constants, au cours des quatre prochains siècles… ! Disons qu’il s’agit d’une solution à long terme.

Voyons le problème autrement. Si vous investissez habilement aujourd’hui 10 000 000 de dollars – et ceux qui investissent dans des raffineries d’aluminium ne sont généralement pas « malhabiles » – vous en sortez directement ou indirectement, immédiatement ou en différé, au moins un million de retour par année. Or combien tirera par année le travailleur du poste de travail de haute technologie qu’on lui aura créé en investissant 10 millions de dollars? 50 000, 60 000 dollars ? Combien iront en salaires aux travailleurs des secteurs en aval et et en amont?

En moyenne, dans l’état actuel du système de production, 38% du revenu national résulte du paiement de salaires: c’est trois fois la contribution des paiements d’intérêts. Si vous ne produisez pas 3 000 000$ de salaires annuels récurrents quand vous investissez 10 000 000 $, vous n’êtes pas en train de régler le problème du chômage mais de l’aggraver.

Comprenons-nous bien. L’investissement dans la haute technologie est NÉCESSAIRE: c’est ça qui, peu à peu, va augmenter notre niveau de vie. Mais, simultanément, si on veut que le pourcentage de ceux qui travaillent augmente au lieu de diminuer, il faut que l’on crée des emplois qui ne demandent pas ou presque pas d’investissements matériels. Il en faut beaucoup.

Comment y arriver? Par la création de postes de travail dans le secteur des services et par le partage du travail dans le secteur industriel. C’est ça, que l’on devrait faire et que l’on ne fait pas. La solution est là. Elle est connue. Elle est négligée. L’investissement dans la haute technologie est absolument nécessaire – (je le répète, parce que je suis sûr qu’il y aura un « expert » de mauvaise foi pour prétendre que je suis contre la haute technologie!) – mais ce n’est pas la haute technologie qui va absorber la main-d’oeuvre disponible et réduire le chômage. Par définition, la haute technologie, c’est ce qui produit beaucoup avec un minimum de travail. C’est se moquer de la population que de présenter les projets comme celui d’Alcan comme une solution au chômage.

Pierre JC Allard

 

021. Mentez, Mentez…   98.02.18

 

Mentez, mentez…il en restera toujours quelque chose. A Berlin, en 1945, et jusqu’à ce qu’on entende clairement tonner les canons de l’Armée Rouge, il y a eu des gens pour croire que, V-2 aidant, le Reich allait gagner la guerre. Il y a des gens – autrement sains d’esprit – qui croient que l’inflation zéro est une bonne chose pour le monde ordinaire, et ce fut longtemps une vérité d’évangile que la masturbation rend fou.

C’est sans doute en partant du principe que n’importe quelle bêtise peut devenir la vérité si elle est répétée assez souvent et assez fort que l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) vient de mériter son allocation annuelle en s’inscrivant au registre de ceux qui dénoncent les ravages du cannabis.

Les faits sont inquiétants. Dans un moment d’égarement, l’OMS a fait faire l’an dernier une étude sur les méfaits du haschisch et de la marijuana. Comme toutes les études scientifiques sérieuses du même genre, celle-ci aurait conclu que ces substances réprouvées ne créaient pas d’emphysème, ne détérioraient pas les fonctions respiratoires, provoquaient une dépendance bien moindre que le tabac et l’alcool et, somme toute, ne représentaient pas pour la population un risque grave.

Horreur! Car on comprend que l’opinion de l’OMS pourrait avoir un impact positif sérieux sur les campagnes de légalisation du cannabis … et un impact négatif tragique sur la politique officielle des U.S.A et inféodés de dépenser des milliards pour lutter contre la drogue… et donc en maintenir le prix au niveau qui fait bien l’affaire du système. Le rapport de l’OMS est donc parti directement vers la poubelle.

Pas avant, toutefois, qu’une copie ne s’en soit égarée vers un magazine britannique respecté – le New Scientist – qui a dévoilé l’existence du rapport et le comportement assez peu scientifique de l’OMS. Deuxième horreur! Et c’est là que l’OMS prend l’approche Goebbels et se plonge dans l’abjection. « Il est évident – répond l’OMS- que l’usage du cannabis crée une foule de problèmes ». Quels problèmes? Il n’y a pas à préciser, puisqu’ils sont « évidents »… Et vlan pour l’approche scientifique!

Comme il y a tout de même quelques penseurs indépendants qui ne sont pas convaincus, l’OMS, déjà au bord du gouffre du ridicule, décide de faire un pas en avant. « L’usage du cannabis est nocif » – dit Tokuo Yoshida, porte-parole de l’OMS – « parce qu’il modifie le jugement et la pensée… » « Ah bon … et l’alcool alors » – se demandent même ceux qui comprennent lentement – « est-ce que ça ne modifie pas le jugement? »

C’est que l’alcool, bien sûr, a déjà vécu la Prohibition aux U.S.A et que sa consommation est trop répandue et sa fabrication trop facile pour qu’on puisse en faire une denrée rare. Il vaut mieux le taxer… Comme le tabac, qui est pourtant identifié comme le premier facteur contributif de morbidité en Amérique du Nord. Qu’ils crèvent, nous dit le système, pourvu qu’ils payent…

Quant au cannabis, c’est un produit dangereux. Pourquoi? Parce qu’il peut être produit de façon artisanale et qu’on ne peut pas en gonfler les prix au point d’en rendre le trafic vraiment attrayant… alors que sa consommation peut détourner une part du marché qui irait autrement vers la coke et les opiacés, des marchés vraiment contrôlables et bien lucratifs.

On sait bien que, tôt ou tard, il se plantera assez de cannabis entre le foin et la luzerne pour qu’on doive renoncer à l’interdire et que, par la même occasion, on découvrira que le cannabis est tout à fait inoffensif. On le grèvera d’une taxe, histoire de rentabiliser l’affaire et de remplacer le tabac qui sera devenu inacceptable.

En attendant, on continue de mentir et, parce qu’il n’y a pas de malheur dont ne sorte quelque bien, le système nous révèle ainsi à quel point il nous ment. Mentez, mentez… il nous en restera toujours quelque chose.

Pierre JC Allard

 

022. Immigration et incohérence   98.02.25

 

Piratheep oui, Seeralan non. Les frères Sivanantham semblent promis à des destins différents, gracieuseté d’Immigration Canada. Les deux sont venus du Sri Lanka, fuyant une situation difficile; on a décidé que le premier peut rester au Canada, le deuxième non. Pourquoi?

Il ne s’agit pas ici de différences de comportement: on parle de deux adolescents, de 14 et 16 ans. On ne parle pas de situations d’origine distinctes, ce sont deux frères issus du même patelin et faisant face à des problèmes rigoureusement identiques. Naturellement il y aura appel de la décision. Il se perdra bien du temps, il coulera bien des larmes; il se dépensera beaucoup d’argent. Pourquoi notre politique d’immigration est-elle aussi arbitraire, incohérente?

Piratheep et Seeralan sont des réfugiés. Mais qu’en est-il de ceux qui s’inscrivent dans la trajectoire « normale » de l’immigration? Que vaut un contrat de travail qui dit qu’Ahmed ou Manuel est indispensable? A combien de frères, de cousines, de nièces peut-on étendre le concept de réunification des familles? En 1972, j’ai vu arriver au Canada deux immigrantes d’Amérique centrale qui, de parrainages en parrainages, ont permis à deux douzaines de leurs compatriotes de s’établir parmi nous. J’en suis heureux pour eux tous… mais quelle logique à présidé à cette opération?

Il est venu, depuis quelques années, assez d’immigrants en provenance d’Asie pour changer significativement le visage de Toronto; est-ce que les immigrants potentiels en provenance d’autres régions ont été traités de la même façon?. Est-ce que les Algériens francophones, qui vivent aujourd’hui des circonstances bien dangereuses, sont accueillis de la même façon?

Prenons aussi les immigrants-investisseurs, cette catégories d’immigrants qui reçoivent leur billet d’admission au club « Canada » en y mettant le prix (350 -500 000 $). Si vous allez de Hong Kong vers Vancouver, c’est du gâteau; mais bien peu de Russes ont réussi à obtenir le statut d’investisseurs. Des problèmes au palier des enquêtes de sécurité, paraît-il… Des problèmes tous confidentiels, bien sûr, menant donc à des décisions dont rien n’exclut qu’elles soient totalement arbitraires.

Je ne suis totalement convaincu ni des dangers de l’immigration ni de ses bienfaits. J’ai tendance à penser, toutefois, que nous y gagnerions tous à favoriser l’admission, en nombre raisonnable, de personnes dont la première caractéristique serait de pouvoir et de vouloir devenir partie prenante de notre culture. Pas parce que notre culture est supérieure, mais parce que c’est celle qui, sur un petit coin du globe qu’on appelle chez nous, devrait avoir le droit et la chance de prévaloir.

Dans cette optique, je m’étonne qu’on ne fasse pas plus d’efforts pour encourager l’adoption internationale. Il y a, de toute évidence, beaucoup de Québécois qui ne font pas d’enfants mais qui sont tout disposés à en adopter. Pourquoi cette démarche n’est-elle pas soutenue? Pourquoi, au contraire, semble-t-on faire l’impossible pour la rendre complexe et onéreuse au seul profit de quelques avocats et « courtiers » spécialisés?

Est-ce qu’il n’est pas évident que le MEILLEUR immigrant est un enfant qui, quelle que soit sa race et son lieu d’origine, sera éduqué dès l’enfance par des Québécois dans la culture québécoise… et grandira pour devenir un Québécois tricoté aussi serré que si la laine en avait été tissé sur place?

Est-ce que nous ne serions pas prêts au Québec à accorder notre politique d’immigration aux conseils d’un démographe qui nous dirait précisément combien d’enfants nous pourrions adopter pour corriger une pyramide des âges qui a été bien malmenée? Et quelqu’un doute-t-il qu’il y aurait au Québec assez de foyers généreux pour accueillir tous ces enfants qui nous manquent et à qui il manque une famille ?

Il serait temps d’introduire à notre politique d’immigration plus de cohérence. Et plus d’amour.

Pierre JC Allard

 

023. Rick et le char d’assaut   98.03.04

 

Quelques milliers d’Irakiens sont encore vivants ce matin; les bombardiers américains ne sont pas allé parader dans le ciel de Baghdad. J’en suis soulagé. Heureux comme s’il avait plu sur une arène espagnole et qu’on avait annulé la corrida. Content comme si on avait mis une croix sur la saison de la chasse. Rassuré, comme si un Pouvoir d’en haut était intervenu pour empêcher une méchanceté gratuite. Allah Akbar – Dieu est grand – disent sans doute ce matin pas mal d’Irakiens.

Grand, et bien compliqué. « Les voies de Dieu sont insondables » – qu’ils nous disaient jadis, nos curés, comme maintenant les ayatollahs… mais il est intéressant, tout de même, de voir comment le Bon Dieu s’y est pris, cette fois-ci, pour accorder un miracle à ces gens de Baghdad qui le lui demandaient si gentiment, le front à terre, cinq fois par jour.

Tout était en place pour que le prix de l’essence à la pompe remonte, de 99 cents à $ 1.30 le gallon aux U.S.A … et ailleurs à l’avenant. Faire flamber quelques puits, miner quelques champs, bloquer le détroit d’Ormuz en y coulant un ou deux navires… Un jeu d’enfants et des dizaines de milliards de dollars à faire *.

On dit ici « jeu d’enfants », comme on dirait « chasse sportive ». Vous vous installez à l’abri sur une branche et vous tirez une flèche: le chevreuil meurt d’une hémorragie, en moins d’une heure. Vous bombardez l’Irak, et un million d’enfants meurent de faim en moins de 6 ans. On bombarde de très haut ou de très loin; c’est moins dangereux. C’est ce qu’on a fait la dernière fois et il n’y avait qu’à remettre ça.

Pourquoi on ne l’a pas fait, cette fois-ci? Le premier outil de la Providence a été Rick. Le 18 février, à Columbus en Ohio, Rick Theis – (qui a une bouille « straight » à être mormon ou astronaute) – est allé, avec quelques camarades, chahuter la Secrétaire d’État des États-Unis et une brochette de poids-lourds du même acabit qui venaient s’assurer que le bon peuple américain était prêt pour sa cueillette de sang périodique.

Rick a si bien chahuté, à Columbus, qu’il est passé sur trois colonnes à la une de tous les quotidiens américains. « NON à la guerre, NON aux bombardements »… Bizarre de dire NON dans le Midwest chauvin, le pays des longues carabines et des idées courtes. Les politicologues, en entendant Rick dire NON, ont donc couru aux sondages. Et là, ils ont vu que le massacre des innocents ne faisait pas l’unanimité. Pas comme à Granada ou à Panama, en tout cas; plutôt comme au Viêt-Nam. Dangereux.

Dangereux que le peuple réfléchisse. Surtout que, fait absolument inusité, les Américains ont déçu ceux qui les manipulent en affirmant récemment, à 80%, qu’un président qui fait un boulot correct ne devrait pas être mis au pilori simplement parce qu’il fait des gentillesses en passant à une petite grue qui lui court après. Comme si le peuple américain devenait adulte… et perdait cette cruauté inconsciente qui est celle des enfants.

Le peuple ne veut pas? On annule et on rembourse…. Oh, les U.S.A ne perdront pas la face; une vague promesse de l’Irak aux Nations-Unies, en toute dernière heure, a fourni l’excuse pour ne pas bombarder. Mais tout le monde sait que les Irakiens doivent une fière chandelle à Rick.

Rick a arrêté le char d’assaut. Le rouleau compresseur de la bêtise et de la méchanceté. Comme ce Chinois inconnu, dont le monde entier a vu la photo il y a quelques années, qui avait arrêté les chars d’assaut à Beijing en leur barrant la route. Rick et l’inconnu de Tien-an-Mein apportent la bonne nouvelle que même le plus humble d’entre nous peut changer le cours de l’histoire s’il a le courage de dire NON.

Les cyniques diront que la Providence a eu d’autres outils. Il y avait aussi des milliards de dollars à faire à ne PAS bombarder l’Irak. Les Français ont intrigué en souplesse, les Japonais ont montré leur vulnérabilité à une hausse des prix du pétrole et les conséquences sur les marchés boursiers d’Asie de cette vulnérabilité. Les Russes ont parlé très crûment. Il y a eu aussi l’arrestation à New-York d’un présumé terroriste, montrant à quel point il serait facile de répandre une épidémie aux Etats-Unis à partir d’agents biologiques comme ceux dont on soupçonne l’Irak de disposer. Et il a bien fallu que quelqu’un, qui n’est sans doute pas un idéaliste, décide de « passer » le message de Rick à la une des journaux…

On a des raisons d’être cyniques: la Providence, en cette affaire, a reçu des coups de main de partout. Mais ne perdons pas de vue qu’en bout de ligne c’est Rick Theis, un type comme vous et moi, qui, un matin d’hiver, a décidé de prendre une banderolle et de barrer la route au char d’assaut. Et le char s’est arrêté. C’est un exemple à suivre.

Pierre JC Allard

 

024. Les automates programmables   98.03.09

 

Il fut un temps où chaque ouvrier avait ses outils. On reconnaissait l’un au marteau, l’autre à la truelle… Puis, les premières machines sont venues, qui n’avaient chacune qu’une seule fonction. Aujourd’hui, les machines peuvent remplir une multitude de tâches; elles sont devenues des « automates programmables », des ordinateurs auxquels on ajoute l’outillage que requiert l’un ou l’autre des travaux qu’on veut leur faire accomplir.

Economique, puisqu’on peut recycler les automates sans en sacrifier l’essentiel: les microprocesseurs qui leur servent de cerveau. Il suffit que l’automate ait à peu près les bonnes dimensions et le bon moteur pour qu’on puisse le récupérer et lui faire produire n’importe quoi ou presque. L’automate n’a pas de préférences; c’est un outil, il n’y a qu’à le re-programmer.

La démarche des Libéraux provinciaux pour recruter Jean Charest se situe dans la même ligne de pensée, sans que les politiciens qui mènent cette cabale semblent se rendre compte de ce qu’elle a d’insultant pour celui auquel elle s’adresse et de dégradant pour le processus démocratique lui-même.

Car les Libéraux n’approchent pas Charest en disant: « vous nous avez convaincus, nous nous rallions à vous ». Ils disent « vous avez le charisme et la personnalité, soyez le moteur performant qui fera triompher le parti libéral »… « Vous produisiez du « Conservateur »? Laissez-nous vous reprogrammer et produire du « Libéral », le marché est plus porteur… »

Il fut un temps où un homme public digne de ce nom avait des principes, des idées, in idéal bien à lui qui en faisait un être unique. Tel était de gauche ou de droite, libéral, progressiste ou conservateur, nationaliste, socialiste, créditiste… enfin, « quelque chose ». Et parce qu’il était « quelque chose », chaque homme public était quelqu’un. Une personnalité réelle avec laquelle on pouvait être ou non d’accord, mais dont on pouvait s’attendre à ce qu’elle occupe une place fixe sur l’échiquier. Le politicien était une référence, un pilier autour duquel s’organisait le jeu des opinions.

Mais quand le discours néo-libéral remplit tout l’écran, que toute divergence d’opinions sérieuse est supprimée et qu’on ne vote plus que pour l’homme à la bouille sympathique (pendant que les mandarins continuent à gérer un système qui ne rend de comptes à personne!), l’heure est aux politiciens « programmables »

Tous les discours se ressemblent et aucun parti ne veut s’écarter du plan de match tracé par les financiers; le chef idéal ne vaut plus donc que par son image de dynamisme et d’empathie, son talent pour briller, séduire et convaincre: c’est ça, sa valeur essentielle. On peut programmer ensuite le chef-automate en y ajoutant, selon les besoins, les idées, les principes, les valeurs qui font l’affaire.

Le bon chef, c’est maintenant celui qui n’a pas de préférences, celui qui peut s’adapter sans heurts aux exigences fluctuantes de l’économie que lui feront connaître les vrais leaders de notre société. Le « chef », c’est celui qui « vendra » à la population LA politique décidée par ceux qui ont le fric et le pouvoir. On ne lui en demande pas plus. On ne lui en offre surtout pas plus.

Quand on a compris qu’idées, principes et valeurs ne sont plus qu’affaire d’opportunité pour les politiciens programmables, on ne s’étonne plus de voir les méandres de leurs trajectoires. Vous étiez nationaliste, vous devenez conservateur fédéraliste, vous remettez ça en Bloquiste à Ottawa pour revenir enfin au pouvoir à Québec en social-démocrate… et imposer une politique de droite? … Simples exigences de la programmation; l’essentiel c’est que vous soyez populaire, dynamique, convaincant. Vous êtes un « chef ».

Vous étiez conservateur à Ottawa et on vous veut libéral à Québec? Qu’est-ce que ça peut faire, puisqu’il n’y a aucune différence, sur le plan des idées, entre un conservateur et un libéral? Vous êtes « populaire, dynamique, convaincant ». Vous avez la bouille de l’emploi: soyez un « chef » vous aussi.

On ne sait pas encore si Charest acceptera d’être reprogrammé. Si oui, il viendra nous amuser d’un combat des Chefs dont les deux protagonistes se seront ainsi insérés sur invitation dans des programmes faits par d’autre. « Je suis leur chef » – disait Sieyes – « il faut bien que je les suive…! ». Comment respecter une classe politique qui trouve normal qu’un chef abjure ce qu’il a défendu pour se rallier au credo plus « vendeur » de ceux qu’il prétend venir diriger ?

On peut dire à raison que ces chefs, au fond, ne trahissent rien, puisqu’il n’y avait rien de distinctif là d’où ils viennent et qu’il n’y en a pas davantage là où ils vont. Mais plutôt que des automates programmés pour répondre à la demande, ne vaudrait-il pas mieux avoir des chefs qui apporteraient leurs propres réponses?

Pierre JC Allard

 

025. A la recherche du temps perdu   98.03.18

 

Un résidant de Kahnawake qui cherche à faire reconnaître son statut de Mohawk – ce qui est loin d’être académique, vu les avantages financiers, entre autres, qui s’y rattachent – a obtenu récemment gain de cause devant la Commission canadienne des droits de la personne. Je présume que sa cause était juste, mais je n’en sais rien; ce n’est pas de ça que je veux parler. Le problème perdure depuis 20 ans; il attendait cette décision depuis 7 ans; le Conseil de bande affirme qu’il ne respectera pas cette décision… retour à la case départ.

Un ex-policier, soupçonné d’avoir touché des argents d’un cartel de la drogue, a fui au Portugal en 1991; aujourd’hui, confronté à la justice portugaise, il « songe » à « subir son procès au Canada ». On espère que son avocate, en temps et lieu, nous tiendra au courant du résultat de sa réflexion…

Toujours en 1991, la présidente de la CECM a été accusée d’avoir frauduleusement présentée une facture de $390 à son employeur. Le 2 février dernier, elle a réglé hors-cours, juste avant que ne débute, un procès qui devait durer 11 jours et dont elle espérait tirer en compensation près de 300 000 $. La Conseil scolaire de l’île de Montréal , en frais et honoraires d’avocats, n’en aura pas moins écopé pour près de 100 000 $.

La Cour d’appel vient de confirmer que seuls les membres en règle du Collège des médecins peuvent pratiquer l’homéopathie. On nage ici en plein sur-réalisme, puisque la médecine traditionnelle – et le Collège des médecins en est partie prenante – conteste toute valeur à l’homéopathie. Il a fallu des années pour en arriver là, des sommes faramineuses ont été dépensées… et le débat n’a pas avancé d’un iota.

Martin Suazo a été abattu par un policier de la CUM en 1995. En règlement d’une poursuite en dommage de sa famille, la CUM offre maintenant 3 700 $. J’ignore si la poursuite est justifiée, mais je constate que, 3 ans plus tard, on offre un montant dérisoire. Il n’est pas sans importance que les années aient passé… et que les victimes – si victimes il y a eu – ne puissent espérer compensation avant des années encore.

Un courtier en poissons se voit refusé par le gouvernement un permis d’exploitation d’une usine de transformation de poissons en Gaspésie. Un tribunal donne tort au gouvernement et ordonne que le permis soit émis. Le Protecteur du citoyen blâme vertement la conduite du gouvernement en cette affaire. Il y a 6 ans que ça dure… et le gouvernement en appelle de la décision… tout en offrant un montant ridicule pour régler.

Un restaurateur est condamné il y a quelques jours pour des manquements aux règles de l’hygiène… remontant au mois de septembre 1996. Combien de gens ont bouffé de la nourriture avariée chez ce restaurateur depuis 18 mois ?

Les sept (7) petites histoires qui précèdent sont tirées de La Presse du 14 mars. Elles sont typiques de centaines de cas similaires qui n’ont pas fait les nouvelles le 14 mars. Elles sont représentatives de milliers de causes civiles et criminelles qui traînent dans les archives poussiéreuses du Palais de Justice.

Des causes sont renvoyées parce que les délais écoulés ne permettent plus aux accusés de se défendre. Ça fait des innocents qui ne seront jamais innocentés… et des coupables qui pourront se moquer de la justice. Des citoyens subissent des dommages dont ils ne seront jamais compensés en temps utile, car que vous vaudra de toucher à 60 ans l’argent dont on vous a dépossédé à 40? Vous fera-t-on revivre riche les années que vous avez vécues pauvre? On ne retrouvera jamais le temps perdu avant que justice ne soit faite. Jamais.

Les camionneurs de Métro ont-il vraiment gagné? Fallait-il 6 ans pour dire aux victimes de la MIUF qu’elles n’auraient rien? Et ce fonctionnaire injustement accusé que le gouvernement fédéral neglige d’indemniser ? Et quand une compagnie peut traîner pendant des années, de jugements en appels, la remise des sommes qu’elle a chipées dans les fonds de pension de ses employés, ça leur fera une belle jambe aux pensionnés de mourir en sachant qu’ils avaient raison… !

Quand justice n’est pas rendue rapidement, il n’y a pas de justice. L’État n’ayant ni l’imagination ni le courage de mettre en place les solutions efficaces* qui permettraient que justice soit rendue en temps utile, il n’y a pas de justice au Québec aujourd’hui. Il faut que ça change.

Pierre JC Allard

 

026. Les paparazzites   98.03.25

 

« Ils » l’on fait à Diana, « Ils » vont le faire à Maurice. The Gazette , qui ne saisit pas toujours les subtilités de l’âme québécoise, a appris la dernière – mais a réussi à dire avant tout le monde – que le Rocket était malade. Triana a découvert l’Amérique, Chantecler a réussi à faire lever le soleil. Ah, ces Anglais… !

Il n’y a, en effet, pas grand honneur à proclamer l’évidence; raison de plus pour ne pas s’attarder sur les impairs de The Gazette . Parlons plutôt de tous les colporteurs de ragots. Parlons de tous ces paparazzites qui semblent croire que si on a motif de les blâmer pour ce qu’ils disent on en oubliera de les blâmer pour ce qu’ils ne disent pas .

Les parasites « mangent ou vivent aux dépens d’autrui ». Les paparazzites aussi; mais, alors que les parasites prennent bien soin de ne pas trop nuire à leur hôte, sauf en cas d’intérêts irréconciliables, les paparazzites, eux, se délectent des états morbides et se complaisent donc à les fomenter.

Au premier niveau, le paparazzite cherche le sang et les larmes. Le sang et les larmes des Grands. Il est là pour satisfaire le désir des petits de participer en spectateurs à la « vraie vie » de ceux qui sont riches et célèbres… et de le faire en partageant leurs douleurs, puisque leurs plaisirs leur demeurent inaccessibles. Le paparazzite satisfait à ce besoin individuel de pathétique.

S’il en restait là, le paparazzite aurait un rôle malsain mais sans doute nécessaire. Le problème, c’ est que le paparazzite passe vite de la satisfaction d’un besoin individuel de pathétique à une fonction sociale de héraut de la souffrance et de la méchanceté. Tout ce qui est affreux, malsain, dégueulasse fait la manchette, comme s’il y avait une oeuvre méritoire à faire en racontant chaque jour à tout le monde les événements les plus sordides de la journée. Où est l’intérêt? Quel bien en sortira-t-il? Que l’exceptionnel, même dans le crime, soit une nouvelle, on peut le comprendre; mais faut-il vraiment que chaque attentat à la pudeur et chaque cassage de gueule soit rapporté?. Le paparazzite s’est donné la mission de peindre un monde en noir. A ce titre, il est nuisible.

Là où le paparazzite est encore plus odieux, c’est quand il peint en noir sur noir. Quand il salit pour voiler la saleté. Quand il devient évident qu’il écornifle et rapporte les petits travers de notre société pour en cacher les vices. C’est quand nos journalistes nous détournent de l’essentiel qu’il sont vraiment le plus haïssables.

Quand un journaliste de The Gazette révèle à tout le monde la maladie de Maurice Richard, il manque de tact et de délicatesse. Quand un journaliste deLa Presse constate ce manque de tact – mais donne l’absolution au maladroit sous prétexte que c’est la mission de la presse d’informer – c’est déjà plus grave, car il confond la mission des médias de dire ce qui doit être dit avec leur mauvaise habitude de dire n’importe quoi.

Ce qui est bien plus grave encore, cependant, c’est quand les journaux, d’un commun accord, ne disent rien des gestes politiques d’un Chartrand ou d’un Lauzon, mais tout de la moindre mimique de Charest…, quand ils accordent un entrefilet aux Chiliens qui font la grève de la faim, mais de pleines pages à la construction d’un stade de base-ball au centre ville…, quand ils consacrent la moitié de leurs feuillets aux faits divers et au sport, mais réduisent à un éditorial biaisé toute analyse sérieuse de la maladie dont souffre la société.

Le crime des journalistes, c’est que constituant la seule opposition efficace au système ils se taisent; leur lâcheté, c’est qu’ils devraient être le rempart de la démocratie, mais qu’il sont récupérés par le système; leur turpitude, c’est qu’ils se prétendent les gardiens de nos valeurs… alors que de pitreries en compromissions, en glorifiant l’insignifiance et en occultant les vrais problèmes et les vraies solutions, ils sont de ceux qui, de l’intérieur, rongent l’arbre et le font pourrir.

Ceux dont les paparazzites font connaître les vices et les malheurs en sont les premières victimes; mais nous sommes TOUS les victimes d’un journalisme parasitaire qui se nourrit de NE PAS dénoncer les vices du système et les malheurs qui nous en échoient.

Pierre JC Allard

 

027. La pêche miraculeuse   98.04.01

 

Nous parlons souvent des requins, c’est le jour de leur envoyer une torpille. Une petite attaque assassine, une demande naïve au Système, comme ces questions que font à leurs parents les enfants qui ne croient plus au Père Noël mais qui veulent arracher un aveu: « Allez, Papa, dis-le que tu me dis des mensonges depuis des années ! « . Je voudrais que le Système nous le dise, qu’il nous prend pour des cons. Il ne le dira pas, bien sûr, mais il y a une certaine satisfaction à le voir bafouiller. Une fiole donc, de poison d’avril, pour nos ennemis les requins du Système.

Je propose que, dans les plus brefs délais, Paul Martin fasse parvenir à chaque Canadien adulte – et, pour chaque mineur, à l’adulte qui en est responsable – la somme de 1 000 $. Une bagatelle d’environ 30 milliards, c’est à dire bien moins que ce que le gouvernement canadien paye chaque année en intérêts à ceux qui lui font la faveur de le laisser imprimer ses billets de banque. Un cadeau de 30 milliards à la population, mais à certaines conditions.

Deux (2) conditions. D’abord, dépensez le, ce fric ! Ne l’investissez pas dans des REER, ne le mettez pas à la banque, ne l’appliquez pas à réduire votre hypothèque, sortez du circuit monétaire et reprenez contact avec la réalité. Achetez des biens ou des services avec cet argent. CONSOMMEZ -LE .! Si vous le consommez, cet argent servira à créer des emplois pour produire ces biens et services. Une partie retournera en profit aux riches, naturellement, mais ne soyons pas mesquins… Dépensez cet argent. et dépensez le vite. Offrez-vous une petite douceur. 1 000 $ de joie de vivre.

La deuxième condition,… c’est de s’assurer que l’État va récupérer l’argent qu’il vous a donné. Parce que vous ne croyiez tout de même pas que l’État allait vous donner 30 milliards et ne reviendrait pas le chercher, n’est-ce pas ? Si vous l’avez cru, vous avez mordu à l’hameçon…. l’État va tirer la ligne et récupérer ses 30 milliards avec un profit. Mais n’anticipons pas.

La deuxième condition, c’est que les mille dollars sont dix petits chèques de 100 $, des chèques bien spéciaux qui doivent être endossés par celui qui les reçoit et les transmet, avec signature et numéro d’assurance sociale. Il y a place sur chaque chèque pour 20 endossements, avec une date limite pour chaque endossement, à 30 jours d’intervalle.

Comment ça fonctionne? Le premier qui reçoit le billet, disons le 1er mai, doit l’endosser en paiement d’un achat avant le 1er juin. Celui qui l’a reçu du premier doit l’endosser de la même manière avant le premier juillet, et ainsi de suite…. Chaque fois que le billet est endossé ou qu’une date limite d’endossement est atteinte, sa valeur diminue de 5.00 $.

Le billet ne peut être déposé dans une banque ou aucune institution financière, il ne peut servir à payer des salaires, mais pour le reste – et le paiement des taxes et impôts en particulier – il a cours légal et c’est une infraction de refuser de l’accepter pour sa valeur au moment où le paiement est effectué. Le détenteur n’est pas pris au dépourvu; il n’a jamais moins d’un mois pour l’écouler, souvent plus, puisque le billet aura circulé plus vite qu’une fois par mois…

Quelle sera la « carrière » normale d’un tel billet? Ceux qui le recevront d’abord le dépenseront majoritairement en achat de biens durables; le 5% d’escompte inhérent au billet ne troublera pas le vendeur. Le vendeur refilera le billet à 95 $ à un fournisseur-distributeur qui le passera à 90 $ à un grossiste, lequel pourra maugréer un peu… mais pas trop: les bons clients sont à conserver. Le grossiste le passera à 85 $ à un fabricant, lequel aura appris par sa chambre de Commerce, le Kiwanis et les médias que c’est un manque de civisme que de protester contre les billets « rétrécis ».

Le fabricant le fera sans doute circuler à 80 $ comme frais de dépenses de ses vendeurs, ou comme bonus pour ses employés. Dans un cas comme dans l’autre, le billet arrivera ensuite à 75 $ chez un restaurateur, un épicier, un dépanneur, un travailleur autonome qui le renverra quelque fois dans le même circuit à 70 $…, 65 $ … etc.

Quand le billet ne vaut plus que 50 $ – et ne vaudra que 45 $ pour celui auquel il sera remis – la perte anticipée du preneur devient substantielle. Le billet va donc vers un nouveau destin: pourboires, cadeaux aux enfants, billets de loterie, gageures au casino. Encore une ou deux autres aventures, et quelqu’un trouve plus simple et correct de s’en servir pour régler une amende ou payer ses taxes plutôt que de faire porter par un commerçant un escompte qui se situe désormais à plus de 15% par transaction. L’État voit revenir son billet – (lequel ne vaut plus que 40 $, parfois encore moins…)- et le détruit.

Le billet revient , disons à 40 $. 60 % du montant initial a donc été absorbé par les détenteurs successifs du billet. Quant aux 12 milliards de valeur résiduelle des 30 milliards qui ont changé de main 10 fois, ils auront généré environ 200 milliards de transactions. Des transactions sur lesquelles on aura payé la TPS et la TVQ. Des transactions qui auront entraîné la production de biens et services et créé des emplois. Des emplois sur lesquels l’État prélèvera bien plus de 12 milliards d’impôts…

De quelle taille serait la poisson que pêcherait l’État avec cet hameçon? Écartez vos deux bras… Ou demandez à un économiste, comme Picher de La Presse, ce que ça fait 200 miliards d’achats de biens de consommation de plus dans l’économie canadienne… Et n’oublions pas la réalité tangible: toutes ces petites douceurs offertes gratuitement à tous les Canadiens. Une pêche miraculeuse.

Maintenant, disons-le tout net, un gouvernement qui voudrait vraiment le bien de la population prendrait sans doute une autre voie pour assurer la justice et relancer l’économie que de donner 1 000 $ à tout le monde et de faire circuler des assignats à géométrie variable: le but ici n’est pas de demander au gouvernement de faire cette opération. Le but est de demander au gouvernement et à ses sbires de nous dire, pourquoi on ne veut pas la faire… car les raisons de l’État sont inavouables, et si sordides qu’ils vont s’enferrer eux-mêmes s’ils cherchent à noyer ce poisson… Les requin et leurs amis ne méritent pas mieux.

Pierre JC Allard

 

028. Les grandes loges   98.04.08

 

Quand les maçons du Moyen Âge ont compris que le marché de la cathédrale était porteur et qu’ils en savaient, eux, des choses que les carriers et autres culs-terreux ne connaissaient pas, une grande solidarité est née. Pas une solidarité entre maçons, porteurs d’eau et petits tailleurs de pierre; non, une « noble » solidarité entre maçons, pour garder ce qu’ils avaient, en avoir plus et exclure les autres. C’est ainsi que se sont créés les premiers corps de métiers, les premières « corporations » dont le but était simple: obtenir plus de privilèges pour leurs membres.

Avec le temps, les tabliers des maçons se sont rétrécis, les simagrées ont augmenté et la Maçonnerie est devenue « spéculative », politique, ce qui a donné la Révolution Américaine (regardez les symboles sur un billet de banque U.S.A), a mis les calottes à leur place… mais a aussi pourri la Troisième République. Aujourd’hui, après la grandeur et la chute, les Maçons américains portent de drôles de chapeaux et font dans la bienfaisance. Ils sont devenus inoffensifs… et largement inutiles.

Ça ne vous rappelle pas quelque chose? Je ne souviens encore d’un temps où les syndicats représentaient les défavorisés. Asbestos a été un peu comme Carillon: un moment de gloire de l’histoire des Québécois. Au début des années ’50, j’étais fier d’aller me bagarrer pour les travailleurs chez Dupuis Frères. Aujourd’hui, je ne suis pas fier des cols-bleus de Montréal qui vandalisent; je ne suis pas fier des enseignants qui font le grève.

Je ne sais pas si des organisateurs syndicaux font poser des bombes dans les Macdonalds… mais je regrette que ce soit une hypothèse crédible et c’est le comportement des syndicats qui a rendu crédible cette hypothèse. Les corporations syndicales dont devenue des Loges ouvertes… et fermées.

Soyons francs: représenter les travailleurs qui travaillent, ce n’est plus représenter les « damnés de la terre » ; c’est représenter ceux qui sont dans la chaloupe et qui repoussent à la mer ceux qui veulent y monter. Ce n’est pas nécessairement bête, mais ce n’est pas d’un altruisme exemplaire . En fait, c’est d’un parfait égoïsme… et d’une grande hypocrisie, car aujourd’hui, le défi, c’est de représenter les travailleurs qui ne travaillent plus.

Le syndicalisme « opératoire » d’il y a un siècle a été récupéré par le Système qui a accepté de soutenir le syndicalisme… en échange du soutien des syndicats. On a vu se pointer la syndicalisation obligatoire et la convention collective, les déductions syndicales à la source et la formation syndicale payée par l’État… Mais les syndiqués ont défilé dans les rues aux U.S.A pour soutenir la Guerre du Viêt-Nam et, ici même, la FTQ est devenue capitaliste pratiquante pendant que les trois centrales soutiennent les BQ et PQ contre le NPD ou tout ce qui bouge à gauche…

Les syndicats ne se sont pas seulement intégrés au pouvoir, ils ont été amenés à se ranger CONTRE les défavorisés*. Acceptant le cadeau empoisonné de la syndicalisation des fonctionnaires, ils ont cessé d’être un élément de la solution pour devenir une partie du problème. C’est qu’on les voit faisant grève, dans les services publics, non pas contre un employeur « bourgeois » mais contre la population et en s’attaquant aux plus pauvres et aux plus faibles de la société: les enfants, les malades… les usagers du transport en commun.

Devenus une maçonnerie, des corporations qui défendent uniquement les intérêts de leurs membres, les syndicats ne servent plus la Gauche; ils s’en servent comme d’un prétexte pour attirer la sympathie d’une frange d’intellectuels – dont les communicateurs, bien, sûr !- qui se trouvent plus beaux à gauche… mais qui ont eux-mêmes fait leur nid bien à droite. Il n’y a plus personne à gauche.

C’est parce qu’il n’y a plus personne à gauche qu’il faut encore parler des syndicats; s’il y avait une solution de rechange, les syndicats ne mériteraient pas plus d’attention que les CLSC, les tribunaux administratifs ou quelqu’autre rouage du pouvoir. Mais il n’y a pas d’autre structure organisée dont au moins le discours soit pour la justice et la tradition pour le changement. Il faut donc faire avec…

Comment susciter chez les syndicalistes une prise de conscience qui les amèneraient à intégrer les chômeurs et les assistés sociaux, les immigrants et les retraités, les étudiants sans avenir et tous les laissés-pour-compte? Comment remettre les syndicats à gauche? Est-ce qu’il n’y a pas, dans les Grandes Loges syndicales, quelqu’un qui aurait le courage de dire que, de la même façon que ce qui est « bon pour GM » n’est pas nécessairement « bon pour l’Amérique », l’intérêt de l’Ordre n’est pas toujours non plus celui de l’humanité?

Pierre JC Allard

 

029. Poing final   98.04.15

 

Pierre Bourque avait dit non; c’est oui. Oui, Les fonctionnaires de la Ville de Montréal, obtiennent des augmentations. Mais, pour ne choquer personne, on ne parlera pas d’augmentations de salaires. On va parler de « boni ». 32 millions de boni pour les cols-blancs et bleus. Et, pour les cols-bleus qui ne travaillent déjà plus que 4 jours par semaine, une petite heure en moins (de 36 à 35) chaque semaine. Ah, oui, j’oubliais il y a aussi 9 congés payés auxquels avaient renoncé 350 cols-bleus quand ils ont eu la semaine de 4 jours en 1995; c’était vraiment trop triste, on les leur a remis.

Ca, c’est pour les col-bleus. Montréal est forcé par Québec de réduire ses salaires de 46 millions par années, mais on les trouvera ailleurs, les millions. On ne badine pas avec les cols-bleus. Les cols-bleus, c’est ce syndicat accusé à répétition de promouvoir la violence, le chantage, l’intimidation. C’est le syndicat dont les dirigeants ont été condamnés par le tribunaux. Le modèle de la négociation syndicale « au bras ». Les cols-bleus viennent de remporter une autre victoire.

Zappez sur un autre canal. En février 1993, Métro-Richelieu décide de foutre à la porte ses 150 camionneurs et de les remplacer par une structure de sous-traitance – lisez: par d’autres camionneurs qui seront payés moinscher. Métro-Richelieu en avait-elle le droit ? NON, disait la convention collective des camionneurs. NON, décide la Cour supérieure au mois d’août de cette année (enfin!). NON, confirme la Cour d’appel au mois d’octobre. « Messieurs de Métro-Richelieu » – dit la Justice-au bras-lent – « il faut ré-embaucher ces camionneurs ».

Vous croyez que c’est réglé? Vous croyez que la Justice, dans un pays qui se dit un « État de droit » peut porter des jugements et les faire exécuter? Détrompez-vous. Les jugements sont exécutoires si vous êtes un rien-du-tout, un à-coté-de-la track, un citoyen ordinaire qui ne remet pas les livres à temps à la bibliothèque municipale… mais, si vous êtes une société milliardaire comme Métro-Richelieu, les jugements ne sont que les péripéties d’une longue saga sans fin. Aujourd’hui même, les avocats des parties sont en cour, gagnant chacun en quelques heures la pitance d’un mois d’un assisté social, en train de discuter de points de droits subtils.

Y a-t-il ou n’y a-t-il pas outrage au tribunal? Et qui aurait commis cet outrage au tribunal, le Chef de la direction, le Vice-président aux ressources humaines, ou quelqu’un d’autre? Les camionneurs ne l’ont pas dit, alors ça change tout, n’est-ce pas? Ça ne vous rappelle pas la scène chez Ponce Pilate, les soldats qui demandent au Christ: « Qui t’a frappé »? Et quand on aura réglé les points de droits subtils, est-ce que les camionneurs QUI ONT EU RAISON EN JUSTICE retrouveront enfin leurs emplois? Ou une autre procédure permettra-t-elle au Gros, encore une fois, de se moquer des Petits ? Remarquez que les Petits, ici, ont été impeccables. Pas de menaces, pas de vandalisme….

Passez à la troisième chaîne. Maintenant, c’est Louise Cousineau de La Presse qui constate que les émissions de télévision qui viennent prendre la défense des citoyens – comme J.E et La Facture – sont de plus en plus populaires. Gilles Gougeon, animateur de La Facture , corrobore et déplore que ces émissions « sont en train de remplacer tous les organismes qui devraient prendre la défense (des citoyens) » et donc au premier chef les tribunaux.

Ça nous mène où cette situation d’une justice qui n’a plus prise sur les forts, des faibles qui n’ont plus d’autres recours que de s’adresser aux médias, de travailleurs bien gentils qui ont raison mais qui ne réussissent pas à faire valoir leurs droits… pendant que ceux dont tout le monde dit qu’ils ont tort obtiennent des avantages par la force ?

Ça mène à la fin de l’État de droit et à la tentation d’imposer la justice par la violence, à la pulsion presqu’irrésistible de mettre une paire de baffes aux mercenaires qui viennent cyniquement demander à la victime « Qui t’a frappé? » Un victoire de délais gagnée aux points par Métro…, une victoire de petits privilèges gagnée aux poings par les cols-bleus…, mais la décence et la justice sont K.O. Et la menace se précise d’un jour où la force prime le droit, où un poing braqué vaut mieux qu’une main tendu et devient l’ultime recours. Le poing final.

Pierre JC Allard

 

030. Le cirque du sommeil   98.04.22

 

Si vous croyez que les députés que vous avez élus au Parlement se rongent les ongles au sang pour résoudre les problèmes de notre société, vous ne lisez pas les journaux. Hier, le chef de l’Opposition au Parlement d’Ottawa a passé deux heures à s’interroger sur le rôle, le sens et l’utilité du Sénat. La question n’est pas mauvaise; le problème, c’est qu’il y a cinquante ans qu’on en parle et que la digression de M. Manning tenait lieu de discussion sur un autre sujet qui n’était rien de moins que la création d’un nouveau territoire au Canada pour les Innus. Ça n’intéressait pas le chef de l’Opposition ?

Peut-être que oui, peut-être que non; de toute façon, ce qui intéresse l’Opposition et son chef est sans importance. Comme il est sans importance, que le Bloc québécois s’enflamme sur une modification de la Loi de l’Impôt qui pourrait avantager une compagnie qui appartient pour une bonne part au Ministre des finances. Comme il est sans importance réelle que le NPD monte aux barricades pour obtenir que soient dédommagées toutes les victimes qui ont contracté l’hépatite C suite à des transfusions de sang contaminé, et non pas seulement certaines d’entre elles.

Ce n’est pas que ces sujets soient sans importance, au contraire; mais ce qu’en pensent les députés de l’Opposition est sans importance: toutes les lois que propose le gouvernement seront votées par la majorité de députés du Parti libéral au Parlement. Et ce que ceux-ci pensent de ces lois n’a pas d’importance non plus: ils les voteront parce que c’est ce qu’on leur a dit de faire et c’est ce qu’ils feront. Vous vous sentez représentés au Parlement? Vous appelez ça la démocratie?

Ça sert à quoi, ces clowneries, ces « représentants du peuple » qui viennent faire leur tour de piste, et dont les plus performants reçoivent la récompense de pouvoir s’exprimer pendant les heures de couverture par la télévision, tandis que les otaries de services claquent des nageoires ou font des bruits de bouche désagréables en arrière-plan? A attirer l’attention des médias?

Mais il y a belle lurette que les médias ont cessé de s’émouvoir pour des effets de manche. Quand tous les bouffons font les mêmes pirouettes, il en faut plus pour river les spectateurs à leur chaise. Toujours hier, donc, le plus jeune membre du Parlement canadien, le Bloquiste Stéphan Tremblay du Lac-Saint-Jean, 24 ans, a obtenu l’attention des médias, lui, en quittant la place avec son fauteuil de député sur la tête, histoire, comme il l’a dit, d’aller réfléchir chez-lui, à Alma, sur « l’efficacité et l’utilité d’occuper le dit fauteuil ». Trèèèès bonne question ! Mais est-il sérieux* ?

Sur l’autre scène du cirque gouvernemental, à Québec, un autre personnage dont on a mis le sérieux en doute a réussi à faire les manchettes en disant ce qui devrait être une évidence mais qui, dans sa bouche, est apparu comme l’hérésie en rappel à l’apostasie. Jean Charest a dit , somme toute, que quand les gens commencent à crever faute de soins dans les hôpitaux, il faudrait se demander si la première priorité est bien de ramener le déficit à zéro en un an plutôt que deux … ou de garder les gens en santé.

Une idée de bons sens et une position de dignité humaine… mais on ne l’a pas crû. Et qui ne l’a pas crû? Les syndicats !  » Il veut se donner bonne figure », dit Lorraine Pagé de la CEQ; « il veut ratisser large », commente Gérald Larose, de la CSN. Et qui est venu prendre la défense de la lutte accélérée au déficit? Clément Godbout de la FTQ :  » retarder l’échéancier pourrait être plus dommageable… » On croît rêver.

Est-ce que personne n’a pensé à dire que l’idée de remettre nos priorités sociales en ordre était une excellente idée? Une idée qui a son propre mérite, sans égard à qui l’énonce? Non. Sous le grand chapiteau du cirque politique, les idées sont secondaires; ce qui importe, c’est celui qui les véhicule. De sorte que la gauche québécoise préfère démolir une idée progressiste dans la bouche de Charest plutôt que de le lier à cette idée et de défendre l’idée d’où qu’elle vienne. Qu’il change de parti, soit; mais qu’il change d’idée… ça, c’est tricher !

Des chefs qui changent de parti, des procès d’intention au lieu de discussions, des représentants sans pouvoir et qui ne représentent personne, des débats inutiles quand les jeux sont faits, des médias blasés, et à l’affût de l’incongru, des pitreries qui font la une pendant, que les problèmes restent sans solutions. Un cirque politique où il n’y a que des clowns et des jongleurs, pas de héros. Et la population, ennuyée, somnole…

Pierre JC Allard

 

031. La Croix (rouge) et la bannière   98.04.29

 

Dites moi que c’est pas vrai. PROUVEZ-nous que ce n’est pas vrai. Quand j’étais jeune, « Croix-Rouge » était synonyme de confiance, de dévouement, de désintéressement. On donnait à la Croix-Rouge. Quand ils allaient mourir, bien des gens pensaient à la Croix-Rouge. Aujourd’hui aussi, bien des gens qui vont mourir pensent à la Croix-Rouge, mais dans un tout autre sens.

En manchette de La Presse de samedi, on nous apprend que la Société Canadienne de la Croix-Rouge aurait mené durant des années une vaste enquête « scientifique », injectant sciemment à des milliers de personnes des produits sanguins non testés contre l’hépatite C, une maladie mortelle, afin de voir si ça ferait une différence.

La question était de savoir si le test était efficace, et donc de vérifier si ceux qui recevraient des produits non testés seraient plus nombreux à développer, l’hépatite C. La réponse a été oui. Le test était efficace à 85%. Ceux qui ont reçu des produits non testés ont été environ 6 fois plus nombreux à développer, l’hépatite C. Bien des gens en sont morts ou vont en mourir; mais, comme diraient les experts des compagnies pharmaceutiques, « on a appris quelque chose. »

On a surtout appris que, quelque part dans la structure de la Croix-Rouge, se cachent des assassins. Ou des fous dangereux, car l’expérience qu’on a faite, si on l’a faite, équivaut à vérifier si un fusil de chasse est chargé en demandant à un enfant innocent de regarder dans le canon et en pressant la détente. Les belles ordures qui ont décidé de faire cette expérience l’ont menée sur des innocents, des hémophiles entre autres, à qui on n’a jamais demandé leur consentement à cette expérience et qu’on n’a jamais avertis des risques.

Ni avant, ni après. Car quand il est devenu évident que le test fonctionnait, vous croyez qu’on s’est empressé au moins de réparer les dégâts, de courir derrière les cobayes humains en leur disant: « désolé, on vous a empoisonné, essayons de vous aider? » Détrompez-vous, les assassins se sont tus, les ordures se sont terrées là où on pouvait pas les sentir, jusqu’à ce que le SIDA, plus médiatique, vienne les débusquer et attirer l’attention sur le sang contaminé.

Pourquoi le sang est-il devenu « don de mort »? Parce que les réserves contaminées valaient du fric, parce que l’image « Croix-Rouge » valait de l’or, et parce qu’une expérience « scientifique » sur des milliers de cobayes fait gagner des millions. Je suis contre la peine de mort, mais je crois qu’il y aurait une certaine justice à ce que les assassins déguisés en philanthropes se piquent sur leurs propres aiguilles.

Et notre gouvernement dans cette histoire? Avant que cette dernière nouvelle ne soit diffusée, le gouvernement proposait d’indemniser d’un montant forfaitaire les seules victimes contaminées entre 1986 et 1990, une proposition qui faisait contre elle l’unanimité des partis d’opposition et des victimes. On se demandait pourquoi et comment on avait fixé ces dates, tout en se doutant bien qu’il s’agissait, comme d’habitude, de tractations, de magouilles, de demi-vérités et de ces petits calculs qui font les grandes mesquineries.

Maintenant qu’on sait qu’un nombre considérable de ceux qui ont été contaminés alors qu’on aurait pu le prévenir ont été volontairement tenus dans l’ignorance des risques qu’on leur a fait courir, parce que la Croix-Rouge préférait étouffer l’affaire, il est difficile de penser que le gouvernement , lui, ne le savait pas déjà depuis longtemps.

Ceux qui le savaient au gouvernement et qui ne l’on pas dit, ceux qui ont laissé passer les mois sans dire la vérité, qui ont été de connivence pour cacher la gravité du crime et le nombre des victimes, afin de minimiser la responsabilité de l’État et le montant des compensations, toute cette cohorte de Ponces Pilâtes qui ont fait la queue pour s’en laver les mains sont les complices après le fait des assassins de la Croix-Rouge.

Le Gouvernement Chrétien a fait du vote sur sa proposition d’indemnisation des victimes de la Croix-Rouge un question de confiance. Au Diable la ligne partisane et les empêcheurs de penser droit! Il serait temps que les députés disent NON. Il serait temps que ceux qui nous représentent fassent passer leur conscience avant la bannière du parti. Il y a quelques jours, Stéphan Tremblay est sorti du parlement en emportant son siège; c’est un début. Mardi, ce serait un grand jour pour la démocratie si les députés, ceux qui suivent la bannière libérale comme les autres, sortaient plutôt que de voter une proposition inique. Ils pourraient sortir les mains libres, en n’emportant qu’une chose: leur honneur.

Pierre JC Allard

 

032. La bassesse gratuite   98.05.06

 

Le Québec et l’Ontario viennent de servir une magistrale paire de gifles au gouvernement Chrétien en déclarant que la loi d’indemnisation des victimes du sang contaminé était inacceptable. L’Ontario va même plus loin et annonce qu’elle prend seule la relève pour ceux que la loi fédérale laisse à l’écart. Au Québec, c’est même Daniel Johnson qui presse le gouvernement du Québec de venir compléter ce qu’Ottawa n’a fait qu’à moitié !

La première conséquence de cette levée de bouclier, c’est naturellement que des victimes à qui on refusait une compensation vont la recevoir. Alléluia ! Mais il y a d’autres conséquences à ces rebuffades en série qu’on inflige aux Libéraux de Jean Chrétien sur cette question… Même si cette chronique n’a pas été conçue comme un roman-fleuve, il est nécessaire aujourd’hui – une fois n’est pas coutume – de revenir sur le sujet de la semaine dernière

L’affaire du vote de confiance sur l’indemnisation des victimes du sang contaminé mérite qu’on y revienne, parce qu’elle a une MORALE. Comme les fables de Lafontaine ont une morale, comme les vieux films de cow-boys avaient une morale. Cette horrible affaire d’irresponsabilité, de magouille et de mesquinerie devient une leçon morale, puisque aujourd’hui les méchants sont punis et les lâches humiliés. Ne laissons pas passer cette occasion de saluer une petite victoire du bien dans la vie réelle.

Une victoire du bien? Bon, n’en mettons pas trop… Quand M. Johnson, en fin de carrière, prend tout à coup ses distances du grand frère fédéral sur cette question du sang contaminé, est-ce vraiment l’iniquité de la décision des Libéraux d’Ottawa excluant de la compensation la moitié des victimes qui le révolte… ou n’est-il que trop heureux de jeter une pelure de banane sous les pieds de ceux qui l’ont laissé tomber comme un vieux chiffon il y a quelques semaines?

Et quand M. Harris – (qui n’a jamais donné aux historiens la moindre chance d’utiliser les mots « générosité » et « compassion » dans les pieds-de-page qu’on lui consacrera un jour) – décide d’indemniser les victimes au-delà des limites que vient de fixer le gouvernement Chrétien, est-ce son coeur qui saigne… ou le début d’une campagne électorale?

N’en mettons pas trop, car il n’y a pas vraiment de héros dans cette histoire: ce sont des balles perdues qui ont abattu les méchants… et les victimes, hélas, ne seront pas sauvées. Ne clamons pas trop fort la victoire du bien, mais réjouissons-nous que la grande mesquinerie des petits politiciens d’Ottawa ait au moins été contrée cette fois, même si certains pensent que c’est par les petites mesquineries d’autres politiciens.

Réjouissons-nous de la leçon de morale que tirera la population, on l’espère, de voir ainsi pris à son propre piège un gouvernement qui se retranchait derrière une supposée entente ferme avec les provinces pour imposer à ses députés-poteaux de voter la « ligne du parti » sans égards à ce que leur dictait leur conscience.

Ne nous réjouissons pas, cependant, c’est trop triste, de l’humiliation que les circonstances font vivre aujourd’hui à ces députés libéraux qui n’ont pas eu le courage de voter selon leur conscience mais ont TOUS, au contraire, accepté de passer sous les fourches caudines, même ceux engagés depuis longtemps dans la lutte pour l’indemnisation des victimes.

Que ressentent aujourd’hui ceux qui se sont ainsi précipités dans cette « bassesse gratuite » dont parle Gogol, un abaissement qui ne procure aucun autre avantage que la satisfaction perverse de sentir qu’on est à sa vraie place le front à terre, aux pieds de ceux qui, de droit divin, donnent des ordres? Que ressentent-ils maintenat que leur couardise n’a même pas assuré le triomphe de la petite partisanerie au service de l’iniquité?

Je ne sais pas ce que ressentent aujourd’hui ces députés libéraux qui ne croyaient pas que la loi d’indemnisation des victimes du sang contaminé était juste, mais qui l’ont pourtant votée en cédant aux pression de leur parti. Mais je sais que la population va tirer la morale de l’histoire. La morale de l’histoire, c’est que des députés au service d’un parti ne servent à rien. A rien, puisque pas un seul d’entre eux, quand il fallait le faire, n’a choisi d’agir avec honneur et d’écouter sa conscience.

Il est temps de revenir à une vraie démocratie: la population voudrait ne plus avoir à rougir de ceux qui la représentent

Pierre JC Allard

 

033. Au tour de la dame de cœur   98.05.13

 

Vous avez tout vu et tout lu sur le « Tyran de Beaumont », cet individu qui a torturé ses enfants pendant 14 ans avant qu’on ne mette fin à ses jeux sadiques? Rassurez-vous, je ne viens pas en remettre et en rajouter; quand on a fait la preuve des faits et que le coupable a été condamné, je pense qu’on ne gagne rien à s’attarder sur la description des sévices. Certains regretteront que l’individu ne reçoive pas deux balles dans la nuque, mais ceci est une autre histoire.

Pensons plutôt au présent et à l’avenir. Au moment où vous lisez ces lignes, vous pouvez être certains qu’il y a, quelque part au Québec, un enfant qui est en train de passer un sale quart d’heure. En fait, si on se base sur le nombre de ces crimes, il y en a plusieurs qu’on est à faire souffrir aujourd’hui, par bêtise, par impatience, pour s’amuser… Et la plupart de ces enfants pleureraient de joie si on leur disait que ça ne durera qu’un quart d’heure; la triste réalité, c’est que ça va durer des années.

Alors, qu’est-ce qu’on fait? Eh bien, puisque ni vous ni moi n’avons les ressources ni les connaissances pour intervenir et faire cesser ces horreurs, il semble bien qu’il va falloir s’en remettre à quelqu’un pour s’en occuper. Au gouvernement, par exemple. Le gouvernement pourrait – et devrait – mettre en place un organisme bien structuré, pourvu des ressources humaines et matérielles nécessaires, dont ce serait la mission de voir à ce que ces choses n’arrivent pas. Un organisme qui, du même coup, pourrait prendre en charge les enfants en difficultés, prévenir le mal… Cet organisme serait vigilant, il réagirait avec célérité à toutes les indications laissant supposer qu’un enfant est maltraité, ce serait comme un organisme de protection de la jeunesse, quoi !

Pardon? Quoi? Je vous entends mal…. Ah, vous me dites qu’il existe déjà un organisme de protection de la jeunesse, la DPJ … Tiens donc! On aurait pas crû… Elle faisait quoi, la DPJ, pendant qu’on torturait des enfants, 14 ans durant, à Beaumont? La Presse rapporte que, durant toutes ses années, pas moins de 129 personnes de la DPJ ont été en contact avec les victimes. Comment 129 personnes dont c’est le travail – et dont on pourrait espérer qu’elles sont un tant soit peu intéressées à ce qu’elles font – ont-elles pu ne rien voir? Comment peut-on être à ce point inepte !

Elle faisait quoi, la DPJ, pendant qu’on torturait des enfants? D’abord, elle faisait l’objet de rapports. Un bilan complet en 1988 qui était déjà bien critique. Un autre en 1991, qui soulignait que le système était inefficace…, et on remet ça en 1992, alors qu’un groupe de travail constate que la DPJ manque de coordination. Quand la Commission des droits de la personne a remis un rapport dévastateur sur la DPJ, il y a deux semaines, est-ce que quelqu’un a été vraiment étonné?

Je pense qu’au moins une personne à dû être étonnée: Madame la Juge Andrée Ruffo. Pas étonnée que le rapport soit dévastateur, étonnée que quelqu’un, enfin, sorte du coma fonctionnairesque et prête au sort des enfants maltraités autant d’attention qu’au sort des bébés phoques.

Parce qu’il n’y a pas eu que les rapports périodiques des sempiternels groupes d’étude et commissions pour dire que les choses ne tournaient pas rond à la DPJ. Il y a eu aussi – surtout – les commentaires presque quotidiens de Madame Ruffo. Des commentaires si percutants, que les fonctionnaires de la DPJ ont eu l’effronterie de « boycotter » la cour de Madame Ruffo; des commentaires assez acerbes pour que le système judiciaire ait la faiblesse de céder aux pressions de la DPJ et de muter la Juge Ruffo, plutôt que de foutre en tôle, pour mépris de cour, les petits minables qui ne comprennent rien à la séparation des pouvoirs et qui pensent que c’est à l’administration de choisir ses juges.

Pendant que l’on ne s’intéressait pas assez à la DPJ – laquelle, si on en juge par le rapport de la Commission des droits de la personne, ne s’intéressait pas assez aux enfants – Madame la Juge Ruffo n’a pas cessé d’attirer l’attention sur ce problème. Elle l’a fait si souvent qu’elle a même réussi à en lasser les journalistes, lesquels, on le sait, préfèrent travailler sur du neuf, quitte à laisser les vieux problèmes sans solution.

Elle les a tant lassés qu’on se garde bien, dans les médias, maintenant que la DPJ se fait dire ses vérités par tout le monde, d’évoquer les charges à fond de train de la dame de coeur, de celle qui a eu le courage de dire la vérité sur la DPJ quand elle était presque la seule à le faire. Madame Ruffo dérange, donc on l’ignore. On la censure par omission.

Et pourtant, si on pense à aujourd’hui et à demain, est-ce que c’est par l’un ou l’autre des 129 ronds-de-cuir qui n’ont rien vu à Beaumont et leurs semblables que la DPJ devrait être repensée et remise sur le rail? Ou ne serait-ce pas plutôt par quelqu’un qui s’intéresse vraiment aux enfants? Une dame de coeur, par exemple ?

Pierre JC Allard

 

034. Ces chérubins, nos enfants   98.05.20

 

Dans la nuit du 16 au 17 mai, quelqu’un a trouvé amusant d’exprimer ses humeurs en enfonçant le para-brise d’une voiture garée sur la rue Saint-Sulpice au coin de la rue de la Commune. Pour ce faire, il a utilisé une de ces bornes en ciment affichant un panneau d’interdiction de stationner qu’on peut déplacer selon les besoins. Le pare-brise, totalement éclaté, ne s’est pourtant pas rompu; la borne est resté fichée là, comme une hache dans un billot, le panneau bien en évidence… le drapeau de la bêtise flottant sur un pays conquis.

Une victoire de la bêtise, mais une victoire sur qui? Sur quoi? La voiture est garée correctement, dans un espace réservé aux résidants et porte bien la vignette des résidants. C’est une voiture correcte, mais ce n’est pas une Rolls-Royce dorée ni une Ferrari rouge…. Où était la provocation? Borne et panneau doivent faire dans les 20 kilos; pour s’en servir « utilement », il faut tenir le panneau et balancer le bloc de ciment dans le pare-brise, ce qui exige une force supérieure à la moyenne: c’est un travail d’adulte.

Quand des adultes en goguette boivent quelques bières et cassent des pare-brise, il y a un malaise. Quand on célèbre les victoires comme les défaites des équipes sportives locales par des bris et du pillage, il y a un malaise. Le problème n’est pas tant qu’on brise quelque chose mais qu’on brise n’importe quoi. Pas tant que les choses soient brisées, mais que personne ne semble en être choqué. Tout ce qui sert d’exutoire à la population est toléré par les autorités s’il ne menace pas le Système.

Le problème est qu’une population appauvrie sans motifs, brimée sans excuses, abusée de paroles creuses, trahie sans vergogne par ceux qui devraient la protéger, l’éduquer, la diriger soit à sombrer dans la violence gratuite, la délinquance minable, le vandalisme imbécile. Le drame, c’est que la révolte sans objet et sans plan d’action mène à taper sur les innocents qui sont là plutôt que sur les responsables qui sont ailleurs. Le désespoir mène à détruire bêtement les choses qui n’ont que le tort d’être à autrui, alors que le vrai défi est de détruire le Système et de reprendre sereinement ce qui est à nous: nos droits.

Le droit à un travail, le droit à un revenu décent, le droit à une justice rapide, équitable, gratuite, le droit aux services de santé que notre richesse collective nous permet. Le droit à une éducation que ne fera pas de nos enfants des psychopathes… s’il n’est pas trop tard.

Qu’on casse des pare-brise dans le Vieux-Montréal dénote un malaise; le même malaise – né du ras-le bol de la population et de l’incapacité de l’État à y faire face – se manifeste de façon plus tragique dans nos écoles. « Un prof agressé tous les quatre jours à la CECM », titre La Presse . 30% des agressions justifient l’intervention de la police. Des menaces de mort contre un professeur, à Louis Riel, ont été assez sérieuses pour que celui-ci démissionne et parte sans laisser d’adresse. Les élèves frappent, mordent, griffent, … les écoles se taisent.

Les élèves battent leurs professeurs et se battent aussi entre eux, se menacent, se « taxent » jusqu’à pousser au suicide… Les écoles se taisent. Des parents se permettent d’intervenir sur les lieux de l’école pour prendre agressivement le parti de leurs enfants… les écoles se taisent, peut-être d’ailleurs, en ce cas, parce qu’elles sont conscientes de ne pas pouvoir assurer correctement la sécurité de ces enfants.

Les écoles manifestent la même veulerie, la même impuissance à faire respecter l’ordre que le Système lui-même et sans doute pour la même raison. L’école ne transmet plus de valeurs, plus de sentiment d’appartenance, plus de connaissances vraiment utiles au travail. Elle a abdiqué sa mission. Elle est le miroir de la société dont elle est issue et, comme cette société, elle ne se sent plus l’autorité morale d’intervenir pour empêcher les excès de ceux auxquels elle ne donne plus la sécurité ni le leadership auxquels ils ont droit.

Les écoles laissent s’installer le désordre, parce que, comme la société, elles sentent confusément que l’ordre qu’elles représentent, discrédité par l’injustice et le mensonge, n’a plus aucune légitimité. Comment empêcher le fort de taxer le faible à l’école, quand les nantis de notre société nous soutirent à tous chaque année, y compris les pauvres et les faibles, 40 milliards de dollars en intérêts ?

Une société qui n’a plus l’autorité morale d’assurer l’ordre dans ses écoles en fait les sites où s’enseigne la violence et en payera le prix. Ces chérubins, nos enfants. éduqués à l’école de la violence plutôt que de la justice, – et n’accordant aucun respect à un Système qui, d’ailleurs, n’en mérite pas – pourraient plus tard, confrontés à l’injustice et privés d’espoir, réagir autrement que les pauvres couillons qui aujourd’hui brisent lâchement des pare-brise quand ils n’en peuvent plus…

Souvenons-nous que l’image du Chérubin-enfant-joufflu-rosé est récente; dans la tradition biblique, les vrais Cherubim sont les terribles guerriers du ciel, ceux qui portent l’épée de feu… Si les exploiteurs qui gèrent le Système ne règlent pas à l’amiable pour un peu de justice, avec nous qui avons été éduqués à la discussion rationnelle et à la non-violence, ils devront faire face bientôt à ces chérubins, nos enfants, éduqués hélas autrement… et qui pourraient bien leur trancher la gorge.

Pierre JC Allard

 

035. La paille et la poutre   98.05.27

 

Madame Agnes Gruda de La Presse, avec qui je suis d’accord plus souvent qu’en désaccord, vient néanmoins de publier quelques articles qui m’ont inquiété. Madame Gruda tombe à bras raccourcis sur les Écoles Waldof, un réseau peu visible au Québec, mais mondialement connu d’ecoles expérimentales.

Il y a plus de 700 écoles Waldof dans le monde. Ce n’est pas rien. S’il s’agit d’une secte maléfique, il faudrait qu’on lui règle son compte rapidement; s’il s’agit d’une plaisante aberration, ça fait beaucoup de gens qui partagent cette douce vésanie. De quoi s’agit-il?

Sur la base des renseignements que nous fournit Madame Gruda, on comprend qu’un certain Rudolf Steiner a prétendu mettre au point une méthode pédagogique innovatrice qui fait des enfants plus sains, plus heureux… Le même Steiner aurait aussi dans ses temps libres – à moins que ce ne soit le contraire – avancé quelques thèses philosophiques et spirituelles dont le bien fondé n’est pas prouvé.

Que font les enfants éduqués « à la Steiner » ? Ils tricotent… Ils tricotent, ils font des dessins, ils dansent, ils font des poëmes et des salutations au soleil, comme de vrais praticiens de yoga. Ils apprennent quelque chose aussi. Ils apprennent assez pour passer les examens du Ministère tout aussi bien que la moyenne des adolescents qui sont en garde à vue dans les polyvalentes du Québec.

A part ça? A part ça, un « détail » important: les enfants qui fréquentent les écoles Waldof sont heureux. Leurs parents sont aussi assez contents des résultats pour PAYER pour que leurs enfants reçoivent cette formation… à moins que ce ne soit, plus prosaïquement, pour les préserver d’avoir à subir le galimatias insignifiant et prétentieux qu’on sert aux jeunes dans les écoles conventionnelles.

Ce qui me chagrine, ce n’est pas tant que Madame Gruda parte en guerre contre les Écoles Waldof et la méthode Steiner; après tout, il est improbable que quelque pédagogie concoctée il y a plusieurs décennies soit mieux adaptée à nos besoins actuels que celles de Socrate ou de Rousseau.

Ce qui me chagrine et m’irrite même un peu, c’est qu’on semble vouloir juger des résultats de la méthode de Steiner à partir de ce que ce dernier a pû dire sur d’autres thèmes. Cette façon de juger d’une méthode à partir de la personnalité de celui qui en est l’auteur a des relens d’Inquisition que je trouve déplaisants .

Je pense aussi qu’il faut prendre avec un grain de sel les « saluts et soleil » et autres fadaises pseudo ou parareligieuses. Sont-elles dangereuses pour la délicate psyché de l’enfant ? Je ne sais pas… Mais je sais qu’un Martien qui verrait qu’on propose à des enfants en bas âge d’adorer un homme nu qui saigne de partout nous prendrait pour des sauvages. Restons donc pudiquement en dehors du débat religieux.

Ce qui m’irrite prodigieusement, d’autre part, c’est d’entendre Madame Gruda crier haro sur quelques écoles dont les travers semblent relativement anodins, alors qu’on aurait bien besoin d’elle et de tous ceux qui s’intéressent à l’éducation pour dénoncer un système d’éducation qui est une loufoquerie. Pourquoi voir la paille dans l’oeil du petit voisin et non la poutre dans celui du « Système » ? À moins, que la taille de l’adversaire ne soit le premier critère qui préside à leur choix.

Nous sommes affligés d’un système d’éducation qui n’enseigne rien de valable aux enfants, entre le moment où on feint de croire qu’ils savent lire et écrire et celui où on cherche à leur montrer un métier ou une profession dont l’avenir est problématique. Toute notre éducation est à repenser… pourquoi ne pas y penser Madame Gruda?

Je crois fermement que quiconque réussit à obtenir le diplôme bidon que notre société semble exiger pour accorder le droit au travail est justifié de le faire de la manière la moins sotte possible. S’il y réussit sans devoir mettre les pieds dans une polyvalente, il est béni des dieux. Qu’il aille tricoter à l’École Waldof est un bien mince prix à payer pour échapper à cette corvée inutile et abrutissante qu’est le cours secondaire traditionnel.

Pierre JC Allard

036. Visa de sortie   98.06.03

 

Le Docteur Maurice Généreux a été condamné à deux ans de prison. Il avait plaidé coupable à l’accusation d’avoir prescrit de puissants barbituriques à deux séropositifs qui souhaitaient se suicider. Le Conseil des Canadiens handicapés se dit déçu; la sentence ne serait qu’ »une petite tape sur le bras… ». Le Procureur en la cause trouve aussi que c’est bien peu, et il ira en appel: il voulait 6 ans de pénitencier. L’an dernier, on s’est creusé les méninges pour trouver une excuse légale qui permette de ne pas condamner à la prison à vie cet homme qui avait mis fin aux souffrances de sa fille incurable. Il y a quelques années, c’était Sue Rodriguez qui faisait les manchettes en réclamant qu’on l’aide à ne plus vivre, à ne plus souffrir…

J’aimerais bien que le gouvernement arrête de faire semblant de ne pas comprendre. Est-ce qu’on s’interroge sur le droit des handicapés à vivre? Est-ce qu’on se demande si les médecins ont le droit de décider de tuer leurs patients? Est-ce que quelqu’un veut sérieusement proposer que les conseils de famille, héritiers inclus, choisissent sans leur en parler de mettre fin au moment opportun aux jours de leurs vieux parents? Si c’était ça, je pense que le débat serait terminé: l’immense majorité de la population, comme moi, veut qu’on respecte le droit à la vie des handicapés, des vieillards et de tous ceux qui veulent vivre.

Mais s’il s’agit de contester à un adulte consentant et sain d’esprit le droit de mourir quand il lui plaît, c’est une toute autre histoire. Si c’est ça et que la maladie et la souffrance – ou des raisons qui ne regardent que lui – amènent quelqu’un à prendre cette décision, je ne voudrais pas, en conscience, être celui qui viendrais l’en empêcher. Je ne crois pas que l’on devrait l’en empêcher. Je ne crois pas que le médecin ait d’autres questions d’éthique à se poser, avant d’aider un patient à mettre fin à ces jours, que de s’assurer que son patient sait ce qu’il fait et ne subit l’influence de personne.

Et qu’on ne vienne pas me dire que quiconque veut mettre fin à ses jours n’est pas sain d’esprit. Pour celui qui voit venir une mort lente et douloureuse après des jours ou des années d’une vie dont toute joie sera exclue, choisir de mourir n’est pas une preuve d’insanité: c’est une décision peut-être discutable, mais qu’il faut respecter. Ceux qui s’y opposent pour des raisons religieuses s’arrogent le droit de transformer en lois leurs croyances, ce qui est inadmissible. Le principe sacré qu’il faudrait établir, c’est que mourir est bien une décision personnelle.

Quand ce principe sera établi, on évitera bien des malentendus. On ne demandera plus aux médecins que de s’assurer que c’est bien la décision réfléchie du patient de ne plus vivre. Peut-être qu’une demande écrite devant notaire, un délai de réflexion de 30 jours et un examen par un psychiatre spécialement habilité à cette fin feraient l’affaire. Ça ou autre chose. L’important, c’est de décider une fois pour toute que la vie n’est pas une prison dont on a perdu la clef ni un goulag: on peut demander un visa de sortie.

En réglant le cas de l’adulte consentant et sain d’esprit – et par voie de conséquence de ceux qui acceptent dans les conditions pré-établies de lui prêter assistance – on règle des malentendus mais on est loin d’avoir tout réglé. On n’a pas réglé le cas de ceux qui ne peuvent pas prendre la décision eux-mêmes. Pour la majorité de ceux-ci, toutefois, il y a une solution.

Tout citoyen devrait, dans les 30 jours suivant sa majorité, être tenu de faire devant notaire une déclaration précisant ses instructions de survie ou d’euthanasie si, pour cause de maladie ou accident, il était inconscient ou devenait incapable d’une décision à cet effet. Cette déclaration consisterait en un formulaire déjà préparé permettant de répondre à certaines questions précises – conditions de ré-animation, états comateux prolongés, incapacités graves permanentes, etc – complété des notes spécifiques que l’individu voudrait y ajouter.

Cette déclaration serait scellée et gardée dans les voûtes d’un registraire de l’État. L’individu pourrait la modifier en tout temps, mais nul autre n’y aurait accès sous aucun prétexte. Advenant les circonstances où il semblerait nécessaire d’obtenir cette décision d’un patient alors qu’il est désormais incapable de la prendre, la déclaration serait ouverte en présence d’un juge, du médecin responsable et des héritiers légaux. Ce serait ensuite la responsabilité du médecin d’accomplir la volonté de son patient, telle qu’exprimée dans sa déclaration.

Cette approche non plus ne règle pas tout. Que doit-on faire pour les enfants qui souffrent ? Pour ceux qui ne sont pas sains d’esprit? Dans ces cas, il me semble que les risques de dérapage sont trop grands pour qu’on soit permissif: on ne devrait jamais justifier le meurtre par compassion de quiconque n’y a pas formellement consenti. Ce qui ne devrait pas empêcher les juges d’avoir comme aujourd’hui, envers ceux qui agissent de la sorte, l’indulgence que chaque cas d’espèce leur semblera justifier.

Si l’État prenait ainsi une position claire, on rassurerait les hancicapés et les autres qui se sentent menacés, tout en allégeant le poids sur les épaules de ceux pour qui la vie est devenue un fardeau et en exonérant ceux qui les aident à accomplir leur dernière volonté.

Pierre JC Allard

 

037. Les maîtres médecins   98.06.10

 

Une grève n’est jamais une façon équitable de régler un conflit de travail, mais il est des situations où la grève n’est pas seulement une manière désuète, pré-civilisée, de faire valoir ses droits mais une opération carrément révoltante. C’est le cas quand ce n’est pas un patron mais les pauvres, les faibles, les malades qu’on prend en otages. Une grève de médecins est quelque chose d’essentiellement répugnant.

Ceci dit, il reste que nous coupons de partout dans le budget de la santé et que nous pouvons difficilement faire beaucoup plus pour les médecins…. alors que nos médecins ne sont pas aussi bien payés que leurs collègues de certaines provinces et pays avoisinants. Cette différence de rémunération, la nature humaine étant ce qu’elle est, aura tôt ou tard pour conséquence le départ vers l’étranger d’une partie significative des ressources médicales que nous formons et formerons à grands frais.

Cet exode viendra compléter notre transformation en pays du tiers-monde sur le plan de la santé, transformation déjà amorcée par les compressions budgétaires, la limitation artificielle des inscriptions en médecine et la politique incroyablement stupide du gouvernement de payer pour hâter la retraite de médecins parfaitement aptes à continuer leur mission.

Pourtant, il est clair que nos moyens sont limités. Est-ce que nous faisons face au dilemme de nous ruiner à payer trop peu de médecins trop chers ou de devoir nous contenter de ceux qui accepteront de travailler à rabais? Non. Il y a une solution: c’est la fonction de « Docteur en médecine » qui doit être revue pour tenir compte de l’évolution et de l’expansion de la médecine.

Quelle est la nouvelle situation que crée cette évolution ? Il n’est plus question aujourd’hui que qui que ce soit puisse tout savoir sur tout en médecine. En pratique, la moitié environ des médecins deviennent donc des spécialistes. Ils le deviennent APRÈS avoir complété une formation approfondie en médecine générale, ce qui allonge indûment leurs études, puisque seuls les rudiments de cette formation générale leur seront d’une quelque utilité au cours de leur carrière de spécialistes. C’est quoi, le tronc commun entre un psychiatre, un obstétricien et un ophtalmologue?

L’autre moitié environ des médecins actuels – les soi-disant généralistes – sont en fait uniquement responsables, dans le réseau actuel, du diagnostic et du traitement des urgences. Seule une toute petite minorité de généralistes a l’occasion de coordonner les gestes de plusieurs spécialistes traitant un même patient, et une petite minorité de ces généralistes seulement a le prestige et la compétence – et donc l’autorité réelle – d’imposer ses décisions à des spécialistes qui ont reçu une formation plus longue et bénéficient donc d’une présomption de compétence supérieure.

Les tâches usuelles du généralistes d’aujourd’hui constituent en réalité deux autres spécialités – diagnostic, urgence – qu’on n’identifie pas comme telles simplement parce qu’on refuse de tirer la conclusion qu’imposerait l’analyse objective de cette situation: une modification fondamentale de la profession médicale et un renversement de la hiérarchie specialiste-généraliste. Si on acceptait de tirer ces conclusions, voici ce qu’on ferait:

Après son diplôme d’étude collégial, celui qui veut étudier la médecine recevrait un an de formation de base, puis s’inscrirait à l’un ou l’autre d’une vingtaine de programmes de spécialisation dont il sortirait, deux ans plus tard, avec un bac en cette spécialité. Encore un an de formation, pratique cette fois et en milieu hospitalier – et toujours dans cette même spécialité – et il obtiendrait sa maîtrise et le droit de pratique dans cette spécialité.

Il serait maître-ophtalmologue, maître-oncologue… et il en saurait tout autant sur cette spécialité que le spécialiste actuel dont la formation a duré deux fois plus longtemps. Deux fois plus longtemps, parce qu’on lui a enseigné une foule de choses qui ne lui serviront pas professionnellement mais justifieront qu’on le paye deux ou trois fois le salaire d’un ingénieur ou d’un économiste.

Parmi cette vingtaine de spécialités, il y aurait celle de diagnosticien. Ce serait la plus courue, et ceux qui s’y dirigeraient pourraient y renouer avec le rôle du médecin de famille traditionnel. Il y aurait aussi celle de « médecine d’urgence » et, dans des cliniques et les hôpitaux, on retrouverait enfin en nombre suffisant, non pas seulement des internes mais des professionnels d’expérience capable de faire face à toute les situations.

Ces maîtres-médecins formés en 4 ans – et dont la rémunération serait comparable a celles des autres professionnels formés en 4 ans – nous pourrions en produire selon nos vrais besoins, qui sont croissants, et non pas en tenant uniquement compte de nos fonds de tiroir, comme le gouvernement actuel.

La vision globale de la médecine…? Parmi les spécialités offertes – mais plus exigeante et plus longue – il y aurait celle de « médecine générale de synthèse et coordination » qui mènerait, elle, a un doctorat et dont les praticiens interviendraient quand les diagnosticiens le jugeraient utile. Ces docteurs obtiendraient une rémunération comparable à celle de leurs homologues américains, mais on ne les utiliserait pas pour réduire des fractures et prescrire des pilules. On les payerait cher, mais nous en aurions peu . Pas moins, mais pas plus, qu’il n’est nécessaire d’avoir de ces esprits universels pour faire fonctionner un réseau de santé efficace dans le monde réel.

Si on commençait demain cette transformation, il faudrait 5 ans avant que ne soient disponibles les premiers maîtres-médecins dont nous avons tant besoin. On y viendra tôt ou tard. Faisons-le.

Pierre JC Allard

 

038. Le boom de la misère   98.06.17

 

BOOM à l’Accueil Bonneau ! On vient de réveiller en sursaut une population qui, peu à peu, s’accoutumait à voir, comme dans les autres pays sous-développés, quelques milliers des siens mendier du matin au soir et chercher un grabat pour survivre du soir au matin. BOOM ! Regardez la pitié jaillir…. ! Mais la pitié pour qui? Pour quelques inconnus qui sont morts, ou pour ceux qui restent et à qui on se sent collectivement coupable de ne pas offrir le « strict nécessaire »? Et est-ce que ça ne fait pas pitié, aussi, cette société qui se dit riche et qu’il faut secouer très fort pour qu’elle s’occupe un peu de ses déshérités?

Il y a entre 2 000 et 25 000 itinérants à Montréal. Oui, je sais, ce n’est pas très précis comme estimation, mais tout dépend de celui ou celle à qui vous posez la question; ce qui fait une belle excuse pour ne rien faire, parce qu’il est bien difficile de faire une politique d’aide quand on ne sait pas à combien de gens elle s’adresse. Et puis ceux qui errent et quêtent dans nos rues sont un groupe hétéroclite où se mêlent les vieux de la robine, les jeunes junkies, les débutantes et débutants de la passe sur trottoir, les fugueurs et fugueuses d’occasion, les amateurs de tourisme bas de gamme et à peu près tout ce que vous pouvez imaginer. Comment faire une politique d’aide, si on n’a pas de « profil »?

Peut-être en suivant les voies du bon-sens…, ou en demandant à l’Abbé Pierre…, ou en mettant à profit la pitié qui a jailli suite à l’explosion de l’Accueil Bonneau pour cesser de dépenser du fric à concocter une politique compliquée et pour décider enfin de faire quelque chose. Il n’y a pas d’excuse valable pour que, dans une société comme la nôtre, il n’y ait pas chaque soir un repas sain et un lit tiède pour tout le monde. Et ça n’aide pas de parler de sans-abris ou de SDF (sans domicile fixe) plutôt que d »itinérants;

Il est sans doute vrai – et scandaleux – que 25 000 personnes seront une nuit ou l’autre sans abri cette année à Montréal; ils le seront pour une foule de raisons qu’il est intéressant de connaître, mais qui sont moins importantes que le fait tout simple de les loger cette nuit-là. Surtout, il existe un consensus que, si tout ce monde tâtera de l’itinérance, n’y a guère plus de 2 000 vagabonds endurcis pour qui l’itinérance est le mode de vie permanent et accepté. Et ces 2 000 personnes ne constituent pas un groupe si disparate; ce sont en immense majorité des hommes, ils sont sans liens familiaux actifs et ils ont une dépendance pathologique envers l’alcool, ce qui en fait des malades. C’est ça le fameux « profil ». Ces malades, qui les soigne ?

Personne ne les soigne, sauf s’ils échouent en crise dans une urgence d’hôpital. Pourtant, il en coûterait quoi à la ville de Montréal de disposer de 2 000 lits en dortoir, et de donner à chaque itinérant « régulier »- et ils sont connus – une fiche lui assurant gîte et couvert? Sans doute moins, bon an mal an, que le coût des travaux absurdes qui ont saccagé la Place Jacques-Cartier. En fait rien du tout à la ville de Montréal, puisque chaque itinérant pourrait se voir assigner un curateur et, disposant désormais d’une adresse fixe, pourrait recevoir son chèque du B.S et PAYER via ce curateur pour son lit et son repas.

Pourquoi ne le fait-on pas? Est-ce parce que nous avons perdu toute pudeur que nous ne cachons plus l’itinérance, ou faute de fonds que nous n’y apportons pas de remède… ou parce que nous tenons à garder bien a vue l’image omniprésente de la misère exemplaire? Les vieux clochards ne sont pas là pour être soignés mais pour illustrer le destin qui frappe ceux qui ne jouent pas le jeu et, aussi, pour consoler ceux qui ne bénéficient pas du boom économique néo-libéral mais à qui il reste un chèque du B.S pour vivre, dont les enfants sont nourris à l’école et qui n’ont encore à quêter que quelques jours par mois pour joindre les deux bouts.

« Voyez » – nous dit le Système – « Ça pourrait être pire; vous pourriez être seul, éthylique, sans abri… Accrochez-vous solidement à la pauvreté subventionnée et taisez-vous; un moment d’inattention, un geste de révolte et vous pourriez tomber dans la misère abjecte, l’itinérance… ». Et une partie croissante de la population apprend de cette leçon de choses à faire la queue en attendant un emploi qui n’existe pas, en attendant une formation qui ne mène à rien, en attendant la soupe…

Il faudra quoi, pour que ceux qui exploitent la population comme un cheptel et profitent du boom de l’économie se réveillent en sursaut? Que la façade de leur société mal conçue et mal gérée leur explose au visage?

Pierre JC Allard

 

039. Une nation à naître   98.06.24

 

Qu’est-ce qu’on fête le 24 juin au Québec  ?  Ça dépend… On a dit que ceux qui ignorent l’Histoire sont condamnés à la répéter; il n’est donc pas mauvais de se rappeler que, de mémoire d’homme – j’en suis la preuve vivante – la Saint-Jean-Baptiste a été d’abord la Fête de la Race. Nous étions « nés d’une race fière », notre berceau avait été béni et notre carrière tracée par le Ciel. Le genre de contexte qui n’incite pas à des remises en question, de sorte que l’on ne s’en posait pas trop, des questions.

La « parade » de la St-Jean montrait des zouaves pontificaux, moins nombreux chaque année; les orphéons des orphelinats – ils étaient encore pleins – jouaient des marches mussoliniennes pudiquement présentées en chants scouts; le petit Saint-Jean-Baptiste fermait la marche, gagnant d’un concours de beauté entre enfants de notables. Des enfants blonds, bien sûr. En ce temps-là, les notables se portaient bien et le blond se portait beaucoup. Pas de questions.

Quand est venue la Révolution tranquille et le temps des questions, Saint-Jean-Baptiste s’est mué en Précurseur. Un prophète adulte, musclé, vêtu d’une peau de bête. Un type sérieux qui erre dans le désert et qui pourrait chercher des ennuis. On les a eu, les ennuis: les bombes de l’ALQ et des deux FLQ, les « trois colombes » – dont Pierre Trudeau – et, pour finir, les événements d’Octobre « 70. Après ça, Saint-Jean-Baptiste version II a été mis en veilleuse, comme un écran d’ordinateur.

Quand la St-Jean s’est rallumée en version III, il y a quelques années, c’était en Fête nationale, avec réjouissances populaires et allégories triomphalistes commanditées par le gouvernement et le secteur privé. Le secteur privé se porte bien, la coopération entre l’État et les nouveaux notables est revenue au zénith. Plus de questions. Ou plutôt, si: on fête quoi, le 24 juin? Il faudrait le dire vite et le redire souvent, avant qu’il ne se crée des malentendus: nous fêtons une nation qui n’existe pas. Nous fêtons une nation à naître.

Une nation à naître? Mais la « nation québécoise », alors? « Nous-autres », au sens de Jacques Parizeau le soir du référendum? « Nous-autres », nous sommes un peuple de blancs, francophones, étant ou ayant été catholiques et comptant au moins un ancêtre établi ici avant 1760. Nous sommes une grande famille, une tribu, un clan, une ethnie, un peuple … Nous sommes conscients d’être un tout et d’avoir des affinités. Une nation? Mais oui, pourquoi pas! Le malentendu, soigneusement entretenu depuis trente ans, ne consiste pas à dire que nous sommes une nation mais à nous être approprié le vocable « Québécois ».

On dit « Québécois », c’est plus commode; comme »Américain » sonne mieux que « États-unisien ». Mais quand vous et moi nous disons « nation québécoise » ou « culture québécoise », c’est à « nous-autres » que nous pensons: les « blancs, francophones, étant ou ayant été catholiques et comptant au moins un ancêtre établi ici avant 1760 ». Nous ne pensons pas à un million d’Autres qui ne sont pas « nous-autres » mais qui cohabitent avec nous sur le territoire du Québec. Pas plus que les « Américains » ne pensent aux Boliviens ou aux Guaranis quand ils définissent la culture américaine.

Mais le Autres sont ici, tout comme les Guaranis sont bien en Amérique. De sorte que, malgré le vocabulaire politiquement correct qu’on nous sert – avec souvent, d’ailleurs, pour des motifs électoraux, le ton de ne pas vraiment y croire – nous savons bien que la notion d’une nation québécoise tirant son sentiment d’appartenance de ce qu’elle habite au Québec et se définissant comme telle est une fiction. La nation québécoise « territoriale » n’existe pas. Pas encore.

Ce qui est là aujourd’hui, sur le territoire du Québec – et qu’on partage ou non les options de Jacques Parizeau ne change rien à cette réalité – c’est « nous-autres » … et les autres. Les Autres peuvent chanter et danser avec nous, mais nous savons que, même si officiellement c’est aujourd’hui la fête nationale du Québec, l’immense majorité d’entre eux ne croient pas plus à une « nation québécoise » que le Québécois moyen ne croit que cette fête soit encore celle de Saint-Jean-Baptiste.

Or, si les Autres ne commencent pas à y croire, nous sommes perdus. Perdus, parce que ce million d’étrangers parmi nous – que personne ne songe à chasser ni à exterminer mais qui sont là pour rester – rend inévitable que la population du Québec, bientôt, ne soit plus ni si blanche ni si post-catholique… mais qu’elle se réclame en nombre croissant d’ancêtres venus non pas il y a longtemps de Normandie ou du Poitou, mais de quelque part « ailleurs » et au cours du vingtième siècle.

Pour que se perpétue une nation québécoise de « nous-autres », il aurait fallu, il y a cent ans, pour le meilleur ou pour le pire, choisir la colonisation plutôt que l’expatriation. Il aurait fallu, il y a cinquante ans, à tort ou à raison, continuer la revanche des berceaux. Désormais, il n’y aura de nation « québécoise » – au sens territorial du terme, qui est le seul correct – que si cette nation intègre les Autres. Ce que nous fêtons aujourd’hui, c’est notre espoir que cette nation naîtra.

Notre espoir que les Québécois de demain – qui ne seront certes plus tout à fait « nous -autres » – garderont néanmoins une culture que nous leur transmettrons et qui les gardera semblables à nous-mêmes. Une culture francophone. Le 24 juin est d’abord l’affirmation de notre volonté de garder le Québec français. Il n`y a pas de logique formelle à ce choix, mais c’est sur ce terrain que nous avons décidé de jouer notre honneur.

Pas de logique formelle, car nous ne serions pas morts de honte si nous étions nés au sein de ces 97% de l’humanité qui ne parlent pas français mais disent néanmoins parfois, en leurs propres mots, des choses intéressantes; la question n’est pas là. Nous serions honteux, toutefois, si, étant de ceux qui l’ont appris de leur mère, nous ou nos enfants CESSIONS de parler français. Honteux comme quelqu’un à qui on a collé les épaules au plancher; parce que nous serions conscients alors que moi, vous, « nous-autres », n’avons simplement pas dit assez de choses intéressantes pour que les « autres » jugent indispensable de venir nous écouter.

En ce 24 juin, pour que naisse la nation québécoise, prenons donc la résolution de dire des choses « intéressantes ». Il ne s’agit pas de contraindre les Autres à l’usage du français, mais de les séduire. Faisons-le. Disons, en français, plus de choses intéressantes. Rappelons-nous cette réalité triviale qu’il ne faut pas de Loi 101 pour que tous les grands restaurants du monde présentent leur menu en français; il suffit d’être les meilleurs…

Pierre JC Allard

 

040. Et si on se fédérait?   98.07.01

 

Chaque année, comme le Premier de l’An suit Noël, la fête du Canada suit celle du Québec, apportant un deuxième long week-end et permettant un sondage annuel des opinions des Québécois. Malgré des hauts et des bas – et l’évidence d’une tendance lourde qui laisse prévoir que, tôt ou tard, c’est l’été qui remportera tous les suffrages – la Saint-Jean reste le plus populaire des deux événements. Au Québec francophone, on est indiscutablement, en grande majorité, Québécois d’abord et (parfois) Canadien ensuite.

Ceci est vrai même des fédéralistes convaincus, de telle sorte qu’on peut s’étonner que les référendums n’aient pas joué cette carte en préambule.  » Québécois d’abord, je confie au gouvernement du Québec, selon son jugement, le pouvoir de négocier…. » Croyez-vous que les Québécois n’auraient pas dit OUI ? Bon, ce n’est pas de ca que je vais parler aujourd’hui. En ce jour de la Confédération, je veux parler de se fédérer. De revoir les pouvoirs et les délégations de pouvoir à tous les paliers. De redistribuer les tâches selon les compétences, pas seulement entre Québec et Ottawa, mais entre tous les intervenants responsables.

Et il n y en a pas que deux, des intervenants responsables, il y en a des tas. Commençant par vous et moi et tous les autres adultes sains d’esprit qui prennent chaque jour, comme individus, plus de décisions les concernant que toutes les instances qui les gouvernent réunies. En prenons-nous trop ou pas assez? En d’autres mots, ne faudrait-il pas faire le point et se demander si nous ne sommes pas sous ou sur-gouvernés, compte tenu de ce que le monde est devenu depuis la dernière fois où l’on a fait sérieusement l’exercice, il y a environ deux siècles?

Et ce qu’on ne veut pas faire soi-même, ne devrait-on pas, dans une large mesure, pouvoir le déléguer à des corps intermédiaires de son choix, famille, regroupements professionnels, associations de co-assurance, comités de quartier, etc? Les villes, les MRC, les régions ne devraient-elles pas assumer beaucoup plus de responsabilités et de pouvoir, à commencer par le droit de se définir comme ville, MRC ou région selon leur spécificité ?

« Le pouvoir de décision » – disait Stafford-Beer, consultant à la mode des années « 70 – « devrait se situer au palier le plus près de ceux que cette décision concerne où toute l’information est disponible ». La responsabilité d’exécuter la décision devrait aussi être confiée à ceux qu’elle concerne, dans toute la mesure où ils en ont la compétence et acceptent de le faire à un prix concurrentiel. (Oui, je me doute de ce que les syndicats peuvent penser de cette idée, mais j’aime mieux la vérité que Platon).

Le Québec? Il faudrait prendre au palier du Québec toutes les décisions qui nous concernent tous comme collectivité et qui dépassent le cadre de ce qui peut être réglé au palier des régions. Tout ce qui a trait à notre identité culturelle, par exemple, mais en interprétant largement les variations que suggérerait le caractère propre dont chaque région se réclame.

Le Canada? En bonne logique, il semblerait opportun que soient confiées à ce palier les responsabilités touchant la monnaie, la défense, la sécurité publique, les relations internationales, le commerce interprovincial… Y a-t-il autre chose? En bonne logique, non, mais peut-être conviendrait-il de maintenir un contrôle canadien sur les critères de base de gratuité en matière de santé et d`éducation ainsi que sur les normes minimales de sécurité sociale. Par opportunité, pour garantir un « espace de compassion » de taille suffisante face à la menace du désert social que sont les Etats-Unis.

Mais n’arrêtons pas là. Tout le mal que j’ai dit – comme tant d’autres – de l’Accord Multilatéral sur les Investissements (AMI) ne doit pas faire oublier que l’heure est venue de poser les assises d’un gouvernement mondial. Un gouvernement qui a déjà ses « ministères » – OMS, FMI, OIT, Interpol, Unesco, etc. – et auquel il ne reste qu’à donner des pouvoirs et des responsabilités réelles… ainsi qu’une légitimité qui lui viendra quand on en aura assuré la représentativité démocratique.

Ce gouvernement mondial viendra se poser au faîte de la pyramide, coiffant les États jusque là souverains qui lui délégueront – on l’espère – celles de leur responsabilités qu’il est dans l’intérêt de l’humanité qu’un gouvernement mondial assume: le maintien de la paix, le respect de l’environnement, la lutte contre le crime. Les responsabilités et les moyens concrets de s’en acquitter, bien sûr.

Pourquoi parler de « fédérer » quand nous appelons à cette redistribution des pouvoirs et des compétences? Parce que les trois (3) principes premier qui présideront à cette nouvelle distribution des pouvoirs devraient être: a) que toute autorité vient d’en bas, de l’individu; b) que tout pouvoir n’existe que par délégation de l’individu ou délégation du corps intermédiaire auquel l’individu l’a délégué, et c) que tout ce qui n’est pas spécifiquement délégué – donc tout pouvoir résiduel – est présumé ne pas l’avoir été. OR C’EST CETTE FAÇON DE PROCÉDER QUI EST L’ESSENCE MÊME D’INE FÉDÉRATION..

Ceux qui l’oublient, ceux qui s’appuyant sur la lettre contre l’esprit feignent de croire – ou font en sorte – que l’autorité et le pouvoir se situent en haut et non en bas de la pyramide de délégation, ceux-là n’ont à s’en prendre qu’à eux-mêmes de l’impopularité de ce qui n’est qu’une caricature de ce que devrait être une fédération.

Mais quoi qu’on pense de la répartition des pouvoirs entre Québec et Ottawa, ce ne sont pas les errements de notre système qui empêcheront que la « fédération » à tous les niveaux soit le mode de gouvernement de l’avenir. Pourquoi ne pas mettre à profit notre expérience canadienne, reprendre l’exercice à zéro et distribuer les pouvoirs à tous les paliers selon le bon sens et ce que les gens veulent? Pourquoi ne pas nous nous permettre à tous d’être à la fois Montréalais ou Gaspésiens, ET Québécois ET Canadiens…, sans oublier que nous sommes tous les habitants d’une seule planète où certaines règles devraient être universellement appliquées ?

Pierre JC Allard

 

041. Vilnius et les tam-tams   98.07.08

 

La Lituanie est un petit pays qui sort de presque 50 ans d’intégration forcée à l’Union soviétique. Un pays pauvre et sans beaucoup de ressources, qui a connu son heure de gloire il y a des siècles et des siècles. Au fond de la Lituanie, presque à la frontière du Bélarus, loin de la Baltique, loin de toute chaîne de montagne, loin de quelque paysage qui pourrait présenter le moindre intérêt, il y a Vilnius. Peu de Québécois connaissent Vilnius, Encore moins y sont allés. Dommage.

Dommage, parce que les gens qui nous gouvernent – et plus précisément ceux qui administrent Montréal – auraient intérêt à visiter Vilnius. Ou plutôt, non, je corrige: NOUS aurions intérêt à ce que les gens qui nous gouvernent visitent Vilnius. Eux pas, ils auraient honte. Honte de revenir vers nous après avoir visité une ville où l’on lave, on brosse, on ravale, on rénove, une ville où, après des décennies d’abandon, on a décidé de s’activer à recréer la beauté.

La nature n’a pas gâté Vilnius, mais les gens de Vilnius, eux, en ont créé de la beauté et ils y tiennent. Rue après rue, cour après cour, la vieille ville de Vilnius en a redevenir un petit bijou de style baroque, toute en couleurs pastel. Vite, en quelques années. On travaille dur, à Vilnius, on a un plan.

Quand on pense comme un cuistre, on se demande pourquoi ils se donnent toute cette peine. Le climat n’est pas rigolo à Vilnius et il n’y a pas tant de touristes; est-ce que l’argent et les efforts qu’on met à rénover Vilnius seront « rentables »? On peut aussi penser autrement: prendre conscience que des citoyens peuvent juger important, pour leur propre satisfaction, de vivre dans une ville qui soit jolie et que ceux qui les gouvernent peuvent accepter ce choix. Quand tel est le cas, on peut dire vraiment que « la fierté a une ville ».

Peut-on en dire autant chez-nous? Montréal n’est pas bien pourvue en églises baroques, mais là n’est pas la question. Est-ce une raison pour que la laideur soit encouragée – (je pense à l’Agora sur l’ex-Carré Viger, au Palais des Congrès trônant sur la puanteur de l’Autoroute Ville-Marie, à l’édicule qu’on veut bâtir coin Berri-Ste-Catherine)… ? Est-ce une raison pour qu’il n’y ait rien ici qui ressemble à un plan d’urbanisme qui permettrait d’aménager des perspectives, d’harmoniser les styles, de placer intelligemment les nouveaux édifices dans le décor urbain en tenant compte de l’ensemble au lieu de borner la vision de l’architecte à l’espace qu’il doit remplir?

Pourquoi des rénovations parcimonieuses, menées sans entrain, sans véritable espoir, comme s’il s’agissait toujours de colmater une brèche, jamais de faire un pas en avant? Pouquoi des travaux qui traînent en longueur, pourquoi jamais un édifice qui suscite l’enthousiasme ? Même le Musée de l’architecture a surtout eu le mérite de ne pas défigurer la vieille demeure Saughnessy, pas celui d’innover. Pourquoi ne pas mettre les gens au travail, nous donner comme au temps de l’Expo le sentiment de bâtir quelque chose de plus intéressant qu’un aréna ou un stade de baseball?

On peut penser, à juste titre, que nous avons des problèmes plus graves à régler que la beauté de Montréal. Mais, ne nous y trompons pas, la négligence, l’incurie et la bêtise dont on fait preuve quand il suffirait d’un peu d’imagination et d’intérêt pour que cette ville devienne plus belle, c’est la négligence, l’incurie et la bêtise dont on fait preuve quand il suffirait d’un peu d’imagination et d’intérêt pour que nos autres problèmes sociaux et économiques soient réglés. La ville qu’on laisse à l’abandon, c’est le symbole même de la population qu’on a aussi abandonnée.

Et ce n’est pas seulement la beauté qu’on néglige, c’est aussi la joie qu’on traque. Montréal n’est pas bien pourvue en églises d’art baroque mais elle est pleine de Montréalais. Des Montréalais qui ont, comme personne, le sens de la fête. Ça, on l’a vu à l’Expo, aux Olympiques et on le voit encore chaque été. L’été, Montréal est l’une des villes les plus intéressantes du monde.

Ce qui m’amène aux tam-tams. Cette fête populaire, multiethnique qui a lieu chaque dimanche au flanc du Mont-Royal, c’est aussi un symbole. C’est une fête qui est née spontanément, sans subventions, de la simple volonté de quelques Montréalais – des milliers de Montréalais – d’exprimer leur joie de vivre. C’est le symbole d’une volonté de vivre ensemble, de s’amuser…

Dimanche dernier j’y étais, en spectateur. J’y ai vu des gens s’amuser. J’y ai vu aussi circuler par vagues des apprentis-policiers, des jeunes qui ne pratiquaient pas la guitare ou la batterie mais la mâchoire serrée et le regard arrogant. Ils assuraient l’Ordre. Mais y avait-il désordre? Y a-t-il jamais eu à la fête des tam-tams quelque problème que ce soit? Est-ce que nous, les Montréalais, nous voulons vraiment qu’on serve des contraventions de 130 $ aux pique-niqueurs qui prennent un verre de vin sur la pelouse?

Est-ce que c’est ça qu’on attend de nos policiers? De ceux qui nous font des règlements? Notre sens de la fête, notre joie de vivre, c’est notre Art Baroque à nous, les Montréalais; on ne nous en a pas fait d’autre. A défaut de mettre le paquet pour l’encourager, on souhaiterait que nos gouvernants – ceux-là même qui ne sont pas foutus de nous faire un plan d’urbanisme acceptable – aient au moins la jugeote minimale de ne pas y faire obstacle

Pierre JC Allard

 

042. Les frégates   98.07.15

 

Vous connaissez les frégates? Je me parle pas des bateaux, mais des oiseaux du même nom qui fréquentent surtout la côte du Pacifique, de la Californie au Chili. Vitesse, maniabilité, les frégates sont les maîtres toutes-catégories de la navigation aérienne. A coté des frégates, les autres prédateurs ont l’air un peu pataud. La supériorité en vol des frégates est telle, en fait, que même si elles se nourrissent pourtant de poisson, les frégates ne prennent même plus la peine de pêcher. Elles se contentent d’attendre que les espèces moins douées aillent se mouiller comme des imbéciles, puis les frégates font leur boulot.

Le boulot des frégates, c’est le vol à l’esbroufe. Monsieur frégate fait des tonneaux autour du pélican qui rentre à domicile avec le poisson qu’il a pris, lui barre la route, le frappe au besoin de l’aile, jusqu’à ce que le pélican échappe sa proie qui est captée en chute libre par madame frégate qui n’attendait que ce moment. La dextérité des frégates est telle que, parfois, celle-dernière n’a pas à se donner cette peine, monsieur frégate plonge lui même en piqué cueillir le butin.

On vient d’annoncer que le Canada aura cet année le taux de croissance le plus élevé des pays du G-7: 3,5%. Un peu mieux que les États-Unis, beaucoup mieux que l’Europe. On dirait que le malade prend du mieux… Bonne nouvelle n’est-ce pas? Oui, ça pourrait être une bonne nouvelle, mais attendez la fin. Vous vous souvenez de Madame Cooper*, l’économiste de Nesbitt Thomson, celle qui nous disait froidement l’an passé qu’un taux de chômage de 10 ou 12% est « naturel »? Madame Cooper a de moins bonnes nouvelles pour les pélicans que nous sommes tous, nour les espèces inférieures qui nous mouillons encore à essayer de produire des biens et des services au lieu de devenir tous des virtuoses de la spéculation.

Que dit Madame Cooper, du haut de sa chaire d’économiste senior d’une grande institution financière? Elle dit que le dollar canadien est bien faible, et qu’il ne s’en remettra pas aussi longtemps que l’on n’aura pas relevé les taux d’intérêts. Si vous pensez que Madame Cooper est en train de faire là de la prévision économique, c’est que vous êtes un pélican. Pour ceux qui connaissent le comportement des rapaces et prédateurs, Madame Cooper vient de servir une mise en demeure au gouvernement canadien.

Traduit en pélican, le message au gouvernement est le suivant: « En gardant le dollar canadien bas, vous favorisez les exportations canadiennes et vous créez des emplois; du même coup, vous découragez les importations, vous améliorez la balance des paiements et vous laissez espérer une croissance élevée. Donc, vous marquez des points sur la plan politique. Bon, ça va, on ne vous en veut pas, il faut bien que les pélicans aillent pêcher… mais maintenant, c’est au tour des frégates. Maintenant que les naïfs ont travaillé, il faut passer à la deuxième étape: l’extorsion. Il faut donc faire monter rapidement les taux d’intérêts, afin que le produit de la pêche aboutisse comme d’habitude chez les frégates, entre les serres de l’espèce supérieure: les riches, les manipulateurs de capitaux, ceux qui ne travaillent pas, ceux qui ne se mouillent jamais. »

Ça, c’est l’avertissement au gouvernement. Mais, ce n’est pas tout; comme les oiseaux de proie ont deux yeux qui regardent chacun de son coté, ça leur permet, tout en regardant le gouvernement d’un oeil sévère, de faire en même temps un clin d’oeil aux petits copains. En fait, Madame Cooper ne prévoit rien, elle envoie simplement un signal clair aux frégates que l’heure est venue de prendre leur essor.

Ce qui – traduit encore une fois en langage de pélicans – veut dire que les financiers , manipulateurs de capitaux et autres spéculateurs peuvent maintenant, avec la bénédiction des pseudo organismes de contrôle internationaux, jouer le dollar canadien à la baisse jusqu’à ce que les taux d’intérêts soient haussés. Chaque point de pourcentage à la hausse veut dire 6 milliards de dollars qui sortent de vos poches et s’en vont vers les seuls détenteurs d’obligations du Canada.

Ces 6 milliards, c’est la mise en bouche. Ensuite, la hausse se répercute sur tous les prêts publics et privés et c’est environ 20 milliards que les pélicans laissent choir au profit des frégates. Et ça, c’est pour une hausse de 1% des taux d’intérêts. Naturellement, si les frégates ont vraiment faim, on peut faire beaucoup mieux. A quel niveau peut monter l’extorsion? Au début des années « 80, le Canada a émis des obligations qui portaient intérêt à plus de 19 % ! Et après, on se demande pourquoi les jeunes pélicans n’ont pas le coeur à la pêche…

Pierre JC Allard

 

043. Le prix Mengele   98.07.22

 

Hitler n’aurait pas aimé recevoir le Prix Attila. Quand un type ne fume pas, ne boit pas, est végétarien et crée des emplois, il ne s’attend pas à ce qu’on fasse à son sujet des rapprochements malveillants. Attila n’aurait pas aimé recevoir le Prix Assurbanipal. Quand on mène une politique de colonisation active – se voyant un peu comme le Curé Labelle, mais sur des terres qui pouvaient vraiment faire vivre les Alexis et les Donalda de l’époque – on ne veut pas être associé à un homme qui s’est fait un nom en empalant et en écorchant vifs ses ennemis.

Les hommes et leurs crimes, avec le temps, deviennent légendaires et donc plus grands que nature. Où n’est-ce pas plutôt que, manquant de perspective, on ne voit pas à leur grandeur nature les crimes qui sont commis aujourd’hui? Il est difficile de penser que son partenaire de golf est un monstre, parce qu’on le voit sourire, caresser ses enfants et flatter son chien; mais l’histoire n’a pas retenu qu’Hitler aimait les enfants, ni qu’Attila avait pour son cheval une affection sans bornes. Qui sait ce que pensera l’histoire de votre partenaire de golf?

Avez-vous fait dix-huit trous récemment avec l’un ou l’autre des politiciens ou des fonctionnaires qui nous font une politique de santé? Ou avec l’un ou l’autre des financiers et gestionnaires néo-libéraux qui leur donnent des ordres? Il n’y a a pas si longtemps, on pouvait croire que nos dirigeants étaient seulement inintelligents. Aujourd’hui, il est clair que l’explication de l’imprévoyance et de la bêtise est devenue insatisfaisante. Aucun politicien assez habile pour être élu ne peut être assez mentalement démuni pour suivre la politique que mène présentement le Québec en matière de santé sans en comprendre les conséquences. La mauvaise foi est devenue un élément incontournable de l’explication.

Malgré les mensonges rassurants qu’on sert à la population, il est hors de doute que la politique actuelle de sabordage systématique de notre réseau de la santé mène à réduire progressivement la part des coûts de la santé que l’État prendra en charge, et donc à créer une situation néo-libérale « correcte » où les ressources médicales serviront en priorité les besoins de ceux qui peuvent se les offrir et n’accorderont aux autres que ce qui en restera.

Le sabotage de ce réseau, qu’il a fallu 25 ans et des milliards pour mettre en place, se fait en six (6) attaques concertées

1 – Mettre à la retraite anticipée un maximum de médecins et d’autres professionnels de la santé.

2 – Maintenir au plus bas les admissions en formation médicale.

3 – Ne pas investir dans les immeubles ni les équipements de santé.

4 -Désorganiser le système par des réformes administratives , fusions, déménagements dont l’utilité est douteuse mais dont le potentiel de création de confusion et de mécontentement est évident.

5 – Couper les budgets d’opération pour forcer la fermeture de lits et démotiver le personnel qui s’accroche à sa mission.

6 – Favoriser la diffusion d’histoires d’horreur – hélas vraies ! – concernant les erreurs de diagnostic, les retards ambulanciers, les délais aux salles d’urgence, les « débranchements » contre la volonté du patient aux soins intensifs.

Le but visé est de réduire l’efficacité du système public – et de faire connaître largement cette perte d’efficacité – jusqu’à ce que le système public devienne inacceptable pour toute cette partie de la population qui a les moyens financiers de choisir une solution de rechange. Alors, les compagnies d’assurance et les groupes financiers qui, de plus en plus, en sont les propriétaires offriront cette solution de rechange à ceux qui peuvent se l’offrir. Les autres seront en liste d’attente interminable, pour obtenir l’accès à des ressources humaines insuffisantes, travaillant dans des salles vétustes avec des équipements désuets. Nous sommes à vivre une expérience médico-sociale de grande envergure.

Des milliers de gens souffriront et mourront parce qu’on ne leur aura pas donné à temps le meilleur traitement possible. L’excuse aura été de réduire les dépenses collectives, pour que ceux qui ont du fric puissent faire quelques placements supplémentaires et de couper quelques dollars sur les impôts pour aller chercher quelques votes. C’est une action criminelle. Monstrueuse. Quand on le dit aujourd’hui, tout ça semble exagéré. Comme auraient semblé grossièrement exagérés à Berlin, en « 44, les rapports sur les expériences médico-sociales du Docteur Mengele à Auschwitz..

En fait, il est vrai que j’exagère. Quand on voit que la grande « libération » de la Russie a fait diminuer de 7 ans la durée de vie moyenne de 200 millions de personnes – 1 400 000 000 d’années-vies perdues, pour les néo-libéraux qui aiment la statistique – ou qu’on se rappelle que 40 000 enfants meurent de faim tous les jours parce qu’on a détruit l’agriculture des pays pauvres pour leur exporter nos surplus agricoles, on ne peut sérieusement penser à un Prix Mengele au Québec pour nos petites histoires de sabordage de réseau. Nos expériences médico-sociales ne méritent même pas un accessit au Prix Mengele. Juste le mépris.

Pierre JC Allard

 

044. La dernière aubaine   98.07.29

 

La lumière au bout du tunnel, c’est parfois un train qui arrive en sens inverse… Quand les chantres du néo-libéralisme nous livrent leur version des « lendemains qui chantent », leur orchestration prévoit toujours une partie de virtuose pour l’Internet–marché-global- parfaitement-transparent.

« Bientôt » – nous disent-ils – « apparaîtra un paradis qui est tout juste au-delà de notre horizon technologique actuel. En ce paradis, tous les fabricants de tous les produits et services du monde seront simultanément présents « en ligne » sur l’Internet, en « temps réel ». Ils y constitueront alors, pour le Roi Consommateur, un marché parfaitement transparent et réaliseront ainsi le rêve d’un état de concurrence parfaite qui, jusqu’à présent, n’a existé que dans les vaticinations des économistes classiques. C’est là, dans le cadre néo-libéral issu du capitalisme triomphant, que la libre-entreprise pourra donner toute sa mesure. Chacun, comparant toutes les offres qui lui sont faites en provenance du monde entier, pourra y satisfaire tous ses besoins au meilleur rapport qualité-prix possible. Chaque fournisseur, mettant toute son énergie et son talent au service d’une réduction de ses coûts de production et de gestion, livrera une lutte titanesque à tous ses concurrents, de l’Islande à Fiji, pour vous offrir LE meilleur produit au meilleur coût. L’aubaine finale qui met un terme à tout marchandage ».

Chanceux que nous sommes ! Vous et moi et tout le monde, les Rois Consommateurs, allons ce jour-là obtenir, sur un marché global parfaitement transparent, le meilleur produit au prix le plus bas du vendeur le plus efficace. Le vendeur le plus efficace sera sans doute celui qui produira à l’abri du fisc, payera le moins ses travailleurs et aura trouvé une astuce pour floué ses fournisseurs, mais disons que ce mauvais garçon ayant fait la passe et étant parti pour les Iles du Sud, c’est une compagnie respectable qui vous offre l’Aubaine. Où en sommes-nous, maintenant que le Paradis est devenu une réalité?

Nous somme dans une situation assez embarrassante, puisque, nous conduisant tous comme un troupeau d’acheteurs néo-libéralement éclairés qui optimisent leur propre intérêt, nous nous précipitons tous évidemment chez le Vendeur Efficace qui nous offre l’Aubaine, sans même un regard pour les pauvres fabricants, commerçants, distributeurs en gros et au détail et autre minables qui se sont mis hors-jeu en ne devenant pas LE meilleur.

En quoi ont-ils péché, ces laissés pour compte? Un travailleur de trop sur la chaîne de production? Une note de chauffage trop élevée … qu’on n’a pas à régler quand on produit à Casablanca? Une cotisation à un régime de retraite qu’on ne paye pas en Angola quand les travailleurs meurent avant quarante ans? Un subside qu’a refusé un fonctionnaire d’ici mal corrompu alors qu’un autre fonctionnaire, la-bas, a été plus compréhensif? La raison n’a pas d’importance. La transparence parfaite a révélé l’Aubaine. La concurrence est écrasée, il ne reste qu’un gagnant, un seul Vendeur Efficace qui vend à tous les Rois Consommateurs.

Que font les minables, quand le Vendeur Efficace a assuré sa suprématie et que, fort de ce premier succès, il est en bonne position pour maintenir indéfiniment sa domination du marché? Que font leurs ouvriers, leurs fournisseurs…? Que font les Rois Consommateurs, entre deux phases de consommation, quand ils doivent gagner quelque part leur croûte, comme minables autonomes ou comme employés de minables qui ne produisent plus rien, parce que ce n’est pas eux qui ont gagné la course au Vendeur Efficace?

Sortez et allez faire une ballade le long d’une rue commerciale. Comptez les boutiques qui vendent des vêtements, des appareils ménagers, des cosmétiques, des pièces de rechange, les innombrables babioles et bricoles que nous achetons tous d’un commerçant du voisinage. « Tôt ou tard » – (bientôt, chanceux que nous sommes, nous disent les chantres du marché transparent et de la concurrence parfaite!) – « vous pourrez obtenir tous ces produits à meilleur compte sur l’Internet, directement du Vendeur Efficace »

Aucun de ces commerces que vous connaissez ne gagnera sans doute la course ni ne deviendra le Vendeur Efficace. Vos petits commerçants seront donc devenus inutiles. Ils se joindront aux autres travailleurs inutiles qui font déjà la queue pour un chèque du BS. Il ne restera sur toutes nos artères commerciales que les regrattiers, les prêteurs sur gages, les salons de tatouage, les bars de danseuses nues… Ne me dites pas que certaines de nos rues commerciales en sont déjà là: je le sais

Pierre JC Allard

 

045. Gais, Gaies, marions nous   98.08.05

 

Moi je veux bien, mais pour quoi faire? Avant d’aller plus loin, je vais faire trois aveux. D’abord je ne suis pas gai. Ensuite, les gais m’intéressent parce qu’ils sont encore victimes d’une certaine discrimination, mais pas plus que les femmes, les enfants, les vieillards, les immigrants, les malades, les pauvres…. Enfin, ce n’est pas vraiment des gais que je veux parler aujourd’hui, mais du mariage.

Quand les gais* défilent devant une société qui se défile, en parlant de famille, de mariage et d’enfants, ma première réaction, c’est que les gais devraient avoir les mêmes droits que tout le monde. Ma deuxième est de me demander pourquoi diable les gais voudraient se marier. Puis, quand les réponses évidentes à cette question m’apparaissent – sécurité, patrimoine commun, engagement a long terme, affection…- j’en arrive à la conclusion que tout ça n’exige pas ce qu’on appelle un mariage. Ni pour les gais…, ni pour les autres.

A l’origine, le mariage est une extension du droit de propriété: l’homme vole ou s’achète une femme pour lui faire des fils, comme il vole ou achète une vache pour lui faire des veaux. Ça, c’est l’approche primitive. Plus tard, quand on se civilise, le mariage devient une façon de s’échanger des otages, puis un symbole d’alliance. On unit deux royaumes, deux fortunes, deux légendes. Ce sont les familles qui se marient.

Les légendes s’unissent encore aujourd’hui: Nixon/Eisenhower, Onassis/veuve Kennedy, Michael Jackson avec la fille d’Elvis… Dans la plupart des pays du monde, ce sont encore les familles qui arrangent les mariages « importants », ceux qui donnent lieu à des dots, des donations, des créations de fiducie, des transactions financières. En haut de la pyramide sociale, le mariage « d’amour » reste perçu comme une aberration néfaste qui ne devrait avoir lieu qu’au théâtre.

Plus bas dans l’échelle sociale, le mariage a été encouragé par L’Église et l’État pour profiter de la phase de générosité du mâle en rut, lui arracher une promesse de prise en charge des enfants à naître, et éviter ainsi des dépassements budgétaires au poste « orphelins et mères nécessiteuses ». Quand le mariage n’est pas une opération financière, c’est une structure de protection des femmes et des enfants.

Dès que les femmes ont obtenu un accès à l’éducation et au marché du travail, elles se sont empressées de renoncer à la « protection » souvent odieuse du mariage en proportion directe de leur autonomie et de leur sécurité nouvellement acquises. On s’est d’abord divorcé, puis on a cessé de se marier. Aujourd’hui, le mariage est en chute libre. Quand il n’y a pas de fortunes à unir ou des avantages fiscaux à obtenir, de plus en plus, on ne se marie pas.

L’institution du mariage ne colle plus à la réalité actuelle; on doit donc, au cas par cas, y trouver des solutions de rechange. Pour donner aux conjoints leur dû en cas de divorce…, pour que soit payé au conjoint de fait, en cas de décès, la même chose qu’ au conjoint légitime…, pour que les assurances offertes en bénéfices marginaux couvrent les membres du « ménage », quel que soit leur sexe… Mais tous ces accommodements ont en arrière-plan le contrat « normal » de mariage, ce qui complique les choses et entretient un débat moyenâgeux.

Car on oublie trop souvent que le mariage est essentiellement un permis de copuler. Et une obligation de le faire, puisque le mariage non « consommé » peut-être annulé. Est-ce qu’on veut vraiment, en l’an 2 000, faire dépendre des contrats du fait que les gens font ou ne font pas « la chose » ? Si les gens veulent faire bénir leur union conjugale à l’église, c’est bien leur droit; mais, au point de vue juridique, il faut remplacer le mariage par autre chose. En fait, par deux choses.

D’abord, protéger l’enfant. Le mariage était fait d’abord pour ça; le mariage disparaît, protégeons autrement Trop de querelles pour garde d’enfants sont devenues des disputes sordides pour le contrôle d’une pension alimentaire dont l’enfant ne bénéficie pas. Il faut une loi imposant la recherche de paternité si elle n’est pas reconnue et faisant de l’enfant le créancier de ses parents jusqu’à sa majorité, pour un montant forfaitaire (le même pour tous) correspondant à ses besoins essentiels et 10% sans cumul des revenus de chacun d’eux. S’il y a séparation de fait des parents, un « tuteur public » est désigné qui administre ce revenu de l’enfant, surveillant l’usage qu’en fait quiconque en a la garde.

Ensuite, promouvoir, au lieu du mariage, un contrat « d’affinité et affection » permettant à deux ou plusieurs adultes – qui vivent ou ne vivent pas ensemble, font ou ne font pas l’amour, sont ou ne sont pas du même sexe… – de mettre en commun leur patrimoine et de s’avantager comme bon leur semble, y compris par testament, aux conditions et pour la durée qu’il leur conviendra de déterminer. Les gais y trouveront leur compte, comme toute le monde.

Pierre JC Allard

 

046. L’hydre   98.08.12

 

Ceux qui me connaissent ou qui ont lu quelque unes de ces Pages de l’Outrage savent que je ne suis pas un grand admirateur des banques. Je vais donc vous étonner, comme j’ai déjà étonné plusieurs de mes amis, en vous disant que je suis tout à fait d’accord avec ces projets de fusion bancaire qui soulèvent pourtant tout un tollé ces jours-ci. La Banque Royale veut absorber la Banque de Montréal? Je dis: bravo ! La CIBC veut faire de même avec la Toronto-Dominion? Je crois que c’est une bonne nouvelle. Un pas dans la bonne direction.

Je crois que l’erreur de ceux qui montent aux barricades pour s’opposer à ces fusions tient à ce qu’ils ne voient pas les choses dans la bonne perspective et que, ce faisant, ils sont à se faire rouler dans la farine par les néo-libéraux et à mettre en péril la cohérence de l’argumentaire de la Gauche.

Ils voient deux banques gourmandes en train de se taper un festin… alors qu’il serait plus près de la vérité de voir deux banques qui se croyaient invulnérables se faire dévorer. Plus de Banque de Montréal, plus de Toronto-Dominion, ça fait déjà deux bandes de pirates de moins à piller les ressources du pays. Bon débarras.

Oh, je sais bien que nous ne serons pas moins dépouillés… pour l’instant. Les deux « gagnantes » vont prendre la relève et continuer la rapine. Au lieu de 5 banques qui font chacune un milliard et plus de profit par années, nous en aurons 3 dont deux ferons plus de deux milliards. Alors pourquoi se réjouir?

Pour deux raisons. La première, c’est que les raisons invoquées pour justifier les fusions sont en totale contradiction avec les balivernes que racontent généralement les néo-libéraux pour expliquer l’impérieuse nécessité de laisser le secteur privé braconner sur les terres publiques. Pourquoi les fusions, nous disent aujourd’hui les banquiers ? Parce qu’il vaut mieux pour le pays avoir de GROSSES banques, efficaces, capables de prendre leur place sur les marchés mondiaux que de « petites » banques incapables de faire des économies d’échelle et dont la première préoccupation est de se faire concurrence les unes aux autres.

Pardon ? Est-ce que j’ai bien compris? Est-ce que nos hypercapitalistes banquiers néo-libéraux sont en train de nous dire qu’il vaut mieux atteler les chevaux au même char et partir dans la bonne voie que de les laisser tirer dans toutes les directions en faisant l’acte de foi néo-libéral que le meilleur ira plus loin plus vite et que de la compétition naîtra un pays plus riche et une société plus juste ? Il semble bien que ce soit ça. Mieux vaut donner un objectif commun aux ressources de la Banque Royale et à la Banque de Montréal, nous disent maintenant les banquiers, que de les mettre en situation de libre-concurrence.

Parfait. C’est bien ce que j’ai toujours pensé. J’ai toujours pensé, comme l’immense majorité des gens dans l’immense majorité des situations de la vie, qu’il vaut mieux coordonner les efforts pour atteindre un but commun que de se tirer mutuellement dans le pied. Je suis heureux que les banquiers et leurs amis soient tout à coup obligés d’admettre que la concurrence a parfois des mérites mais n’est pas la panacée universelle.

Parfait, mais il faudrait aller jusqu’au bout de la logique des fusions. Si le pays se portera mieux d’avoir deux banques qui auront chacune près de 500 milliards de dollars d’actifs, parce qu’ainsi elles auront le « poids » suffisant pour lutter sur les marché internationaux… Je pense que le pays se porterait encore mieux d’avoir une seule banque qui « pèserait » 1,25 trillion et qui serait VRAIMENT de la taille des grandes banques transnationales.

Et si nous avions cette banque unique qui ferait correctement le poids, ne serait-il pas encore mieux qu’elle soit « nationale » et que ce soit tous les citoyens qui en soient les actionnaires, récupérant du coup 7 à 8 milliards par année de profit qui aujourd’hui vont aux riches? La première raison pour laquelle j’adore cette idée de fusion c’est quelle vient justifier l’intégration de TOUTES les banques au profit de TOUS les citoyens.

La deuxième raison, c’est que les banques qui se fusionnent facilitent grandement le processus de leur nationalisation éventuelle. Elles font une partie du chemin, elles offrent un modèle pour compléter l’opération. Dans la légende, Hercule avait eu bien du mal à venir à bout de l’Hydre de Lerne, une repoussante créature en forme de pieuvre qui, au lieu de tentacules, était pourvue de multiples têtes dont chacune, lorsqu’on la tranchait, donnait naissance à deux nouvelles têtes. Il lui fallait les trancher toutes d’un seul coup.

Imaginez la joie du Héros si l’Hydre, dans un mouvement de totale arrogance, avait décidé de « fusionner » ses têtes au lieu de les multiplier… Ne hurlons pas au scandale quand les banques se fusionnent, de peur d’effaroucher la Bête. Réjouissons nous, au contraire, qu’il va bientôt suffire de nationaliser et d’intégrer DEUX (2) entreprises seulement pour redonner aux citoyens le contrôle de 70 % de leur système bancaire. Affûtons nos épées…

Pierre JC Allard

 

047. Micmacs, arnaques et complaisance   98.08.19

 

Les Micmacs on levé le barrage. Nous vivons à nouveau dans un État de droit. Pour combien de temps? C’est devenu un bonne excuse d’être Amérindien. Comme ces cargos qui arborent le « pavillon de complaisance » du Liberia ou du Panama et qui font parfois dans la piraterie sans qu’on en sache trop la vraie provenance.

Ma trisaïeule maternelle – la grand mère de la mère de ma mère – était Montagnaise. Du moins, c’est ce qu’on m’a dit. A première vue, ça fait de moi un autochtone à 6,25 %; ai-je droit à une réduction d’impôts? Il est bien probable que d’autres de mes ancêtres ont folâtré à l’interracial et que, comme tant de Québécois, je sois à 10, à 15 ou à 20% Amérindien. Puis-je avoir plus?

Le Québécois « pure laine » a cueilli une bonne part de gênes indigènes en courant les bois et, si je n’avais peur d’être pris au sérieux, j’ajouterais que c’est ce qui le rend résistant au froid et amateur de blé d’inde. Il y a eu un énorme métissage au Québec, car on ne se détestait pas tant entre Indiens et Blancs avant qu’il ne devienne rentable d’être différents. Il faut combien de « sang indien » pour être un Autochtone? Et pour un Autochtone qui est « visible », il y en a combien qui ne le sont pas?

Ça m’agace quand on me parle dans la même phrase de racisme et de la question autochtone. Il n’y a jamais eu de racisme anti-amérindien militant au Québec. Mais il y en aura un, inévitablement, si on laisse des millionnaires Micmacs stopper l’économie de toute une région pour obtenir des privilèges de coupe de bois, si on laisse des contrebandiers Mohawks jouer un rôle pervers sur la politique fiscale du pays et si on laisse des avocats de toutes les couleurs prendre prétexte de la race de leurs clients Cris ou Innus pour saboter le développement du Nord québécois.

La vérité, c’est qu’il n’y a pas au Québec un conflit entre deux races, mais deux (2) chocs entre notre culture à nous d’une part et, d’autre part, deux (2) types de « cultures autochtones ». Il en découle deux crises différentes qui n’ont en commun que d’être gérées de façon également ineptes.

Le premier choc est avec les cultures autochtones des Amérindiens et Innus du Grand Nord. Ils vivent à l’écart et possèdent encore un mode de vie traditionnel: ils ont bien le droit de le garder, aussi longtemps qu’ils le pourront et le voudront. Mais c’est un choix individuel; un choix que chacun d’eux doit faire en tenant compte de la réalité présente et des avantages comparés qu’il y a à vivre de chasse et de pêche dans les bois ou dans un milieu urbain moderne. Nous n’avons pas à biaiser ce choix en le vidant de sa conséquence logique, qui est qu’on a le train de vie de ce qu’on produit.

Nous n’avons pas la responsabilité de soudoyer des chefs de bandes et leurs sujets pour qu’ils nous fassent la faveur de rester en milieu hostile, pour la joie des anthropologues, dans des campements où la vie n’est plus acceptable que dans la mesure où elle est entretenue à grand frais par une infrastructure moderne qui est, elle, entièrement le produit de NOTRE culture.

Nous n’avons pas la responsabilité de préserver artificiellement le mode de vie et la pensée ancestrale des Amérindiens; ceci est une vison réductrice, discriminatoire, intolérable de l’avenir de chaque enfant amérindien, lequel a le droit d’être aussi moderne que les Papous, les Touaregs, vos enfants et les miens. Le maintien de la « pensée ancestrale » est une fumisterie. Car si nous, les descendants des colonisateurs, pensions et voulions vivre comme nos ancêtres du dix-septième siècle, nous ne penserions pas à soutenir la création de sociétés amérindiennes mais à voler les fourrures des « sauvages » au printemps et à vendre leurs scalps aux Anglais. Le monde a changé. Pour nous, pour eux, pour tout le monde. Pour les Autochtones du Nord, le mot-clef est « évolution ».

La deuxième crise autochtone à laquelle nous faisons face est le résultat du choc avec les Amérindiens qui vivent « au Sud », en banlieue de nos établissements et largement en marge de la loi. Il y a une certaine ignorance à parler ici de racisme – alors qu’un test d’ADN montrerait à quel point la génétique de ceux-ci s’est mêlée à celle des Québécois de vieille souche – et beaucoup de cynisme à parler de « cultures » autochtones, alors que ces pseudo-cultures, totalement parasitaires, ont acquis toutes leurs techniques et toutes leurs manières de faire d’une population non-autochtone qu’elles exploitent.

Ce n’est pas la culture traditionnelle des Micmacs de faire la coupe de bois pour vendre à des scieries, ni de pêcher le saumon pour approvisionner les supermarchés. Ce n’est pas celle des Mohawks de tenir des maisons de jeu, de passer de l’alcool aux frontières ni de fabriquer des cigarettes. Ce que nous avons laissé se développer au Sud, ce sont des sous-cultures mafieuses, des cultures de piraterie dont certains des leaders ne sont pas plus autochtones que vous et moi, mais les font naviguer sous pavillon amérindien de complaisance.

La majorité de ceux qui se réclament de ces soi-disant « cultures » autochtones au Sud ne se distinguent pas tant de la population dite « blanche » par leur apparence, leurs coutumes, ou leur modes de vie que par les privilèges fiscaux et autres qui leur sont accordés. Des privilèges qui n’ont pas pour effet de les ramener à une culture qui leur soit propre, mais de les marginaliser de plus en plus au profit de quelques truands, bien loin culturellement de l’héritage amérindien. Oka, les Micmacs… On n’arrête pas le chantage en y cédant. Plus on attend, plus ce sera difficile à régler. Il faut avoir le courage de mettre fin aux sous-cultures de brigandage. A l’abordage…!

Pierre JC Allard

 

048. Les véroniques   98.08.26

 

Ceux qui préfèrent attaquer le boeuf à l’arme blanche ailleurs que dans une assiette – et avant qu’il ne soit totalement sans défense – savent ce qu’est une « véronique ». La véronique est la plus connue des feintes qui permettent au matador de détourner le taureau qui charge de sa cible légitime – le matador – pour lui faire attaquer en pure perte un bout de tissu qui vole au vent. Il y a des demi-véroniques, des véroniques complètes… Il n’y a pas de « double-véroniques » en tauromachie. Dans l’arène politique, oui.

Ne parlons pas de la demi-véronique des politiciens. Ça, c’est le niveau amateur de la demi-vérité, du quasi-mensonge, de la presque-promesse, des engagements reniés, des loyautés de caméléon, la phase de conditionnement avant le match. C’est la feinte primaire que maîtrise quiconque se fait élire, serait-ce à un comité de parents.

La vraie véronique, en politique, c’est quand on se donne la peine de tisser une cape à la grandeur de l’arène, quand le leurre est tellement gros, tellement rouge, tellement mobile que le matador disparaît. Tiens, par exemple, l’épouvantail de l’inflation. Est-ce que TOUT n’allait pas mieux quand nous avions 4% d’inflation par année? Est-ce que tout n’allait pas encore mieux quand nous en avions 7%? Pourtant, on accepte la décroissance, le chômage, la pauvreté qui augmente… pour « lutter contre l’inflation » – et laisser 7 milliards de profits annuels pour les banques – On lutte… ¡ Ole…toro!

Un autre exemple, bien de chez-nous au Québec: l’indépendance. Il y a 40 ans qu’on détourne l’attention de la stagnation, de l’obscurantisme, de l’inégalité, de la pauvreté… – et surtout de la bêtise et de la veulerie de nos politiciens – en faisant frémir sur commande la fibre nationaliste. Ceux qui nous gouvernent, nous exploitent nous possèdent, ne bougent pas d’un pas: ils agitent simplement le drapeau…. et la colère passe. Sans les toucher. Ce n’est pas nouveau, c’est pour cette même raison qu’on faisait les Croisades…

Mais il n’y a pas que chez-nous qu’on fait la corrida. La plus grande des Plazas de Toros, c’est bien sûr la politique américaine, puisque c’est là que les grandes arnaques se conçoivent et s’appliquent. À Washington, depuis qu’on n’a plus les « affreux Soviétiques » à blâmer pour tout – et en attendant que les « horribles Islamistes » deviennent une menace crédible – les grandes feintes sont la lutte contre la drogue et celle contre le terrorisme.

Attention ! Je ne dis pas que la drogue n’est pas un fléau. Je dis que la drogue est un fléau parce qu’on en manipule artificiellement le prix et que la pseudo « lutte contre la drogue » n’est qu’une autre feinte du système financier pour détourner l’attention des vrais problèmes que sont l’injustice et l’exploitation.

Je ne dis pas qu’il n’y a pas de terrorisme, je dis que le terrorisme est soigneusement entretenu par des agents provocateurs à la solde du système, et canalisé pour faire un peu de dégât bien spectaculaire … en évitant les vraies cibles dont la destruction mettrait le système en péril. La lutte contre le terrorisme est aussi une feinte… et un élément de provocation indispensable, dans la mesure où elle utilise elle-même les méthodes du terrorisme, dont le bombardement des innocents, pour favoriser la haine, inciter à la vengeance et garantir que la violence ne trouvera pas sa cible légitime: les exploiteurs.

Quand le matador a senti de trop près le souffle de la bête (lire: quand le système se sent menacé) – ou qu’on prépare une exceptionnelle arnaque au profit des exploiteurs – on peut détourner l’attention des badauds en offrant une victime expiatoire. C’est le rôle du Président de monter alors sur le bûcher. C’est pourquoi j’ai toujours la frousse quand un Président des États-Unis à des ennuis: l’objectif est toujours de cacher une razzia plus dégueulasse qu’à l’ordinaire.

Ainsi, prenez ce pauvre Nixon. Pendant que tout le monde ne pensait qu’à ses déboires, le système QUADRUPLAIT le prix du pétrole et en tirait environ 400 milliards de dollars, dont pas plus d’une vingtaine ne sont restés aux mains des cheiks arabes (les « monstres » de service) alors que le reste retournait en courant, comme un chien qu’on siffle, vers ses maîtres, les financiers du système.

Carter et la crise des otages? Coucou, regardez la caméra… Pendant qu’on s’intéresse aux otages en Iran, le prix de l’or passe de 35 $ à 900 $ sans qu’on s’en offusque. C’est une dévaluation de fait de plus de 95% de ces dollars américains avec lesquels on avait acheté l’Europe après la guerre. Les USA ont fait faillite et racheté leur dette à 4 cents au dollar. Une merveilleuse escroquerie.

Ce qui m’inquiète, aujourd’hui, c’est ce que cache le sacrifice de Clinton. Que va-t-il nous arriver? Surtout que la population américaine ne fonce pas et qu’il faut l’aiguillonner. Hier, les aveux abjects du Président; aujourd’hui, la « double-véronique »: on bombarde des innocents dans des pays sans défense, pour feindre de détourner l’attention des vicissitudes de Clinton… qui ne sont là que pour détourner l’attention … de QUELQUE CHOSE

Mais détourner l’attention de QUOI ? Si une procédure de destitution de Clinton est mise en marche, avec le cirque médiatique obligé, c’est que le Système nous prépare une extraordinaire saloperie.

Le taureau? Cherchez la grosse bête… Oui, c’est ça, vous avez trouvé. Le taureau c’est le peuple « démocratiquement souverain », c’est vous et c’est moi. C’est la pauvre bête qui trépigne, qu’on aiguillonne et qui saigne de partout, que ses bourreaux esquivent et qui finira dans l’assiette des riches et de leurs banquiers. Et si le peuple ne voit pas ses énormes cornes et ne sait pas s’en servir, c’est qu’il est cocu. Est-ce que ça s’éduque, un taureau?

Pierre JC Allard

 

049. La crise? Parlons en…   98.09.02

 

J’ai assisté en fin de semaine dernière à l’assemblée annuelle d’Alternatives. Alternatives, c’est un de ces carrefours où se rencontrent ceux qui ne sont pas d’accord avec la façon dont nos gouvernements gèrent la société. En principe, participent à Alternatives un large éventail de ceux qui veulent un changement, allant, de droite à gauche, de militants syndicaux progressistes… conservateurs à certains groupes qui encouragent la désobéissance civile.

Ça, c’est en principe. En pratique, Alternatives c’est d’abord une structure bien établie et huilée, avec 4 millions de dollars de budget, in Conseil d’Administration de 11 membres, des employés qui revendiquent, non sans résistance, un maximum d’autogestion d’un organisme dont l’autogestion fait pourtant partie du credo de base … et des douzaines de projets. Des projets à l’étranger: en Angola, en Inde, au Brésil. . Ailleurs, pas ici. Pas en Gaspésie, pas dans Hochelaga-Maisonneuve.

Pourquoi cette fixation sur l’Ailleurs? Parce que le plus clair du budget d’Alternatives est fourni par le gouvernement fédéral, plus précisément par l’Agence canadienne de développement international (ACDI). Disons qu’Alternatives est un programme d’aide à l’exportation. On facilite l’exportation de la contestation et du désir de changement. Changer le monde? D’accord, mais pas dans ma cour…

Une astuce bien transparente de récupération et qui ne fonctionne qu’à moitié. On n’empêche pas les habitués d’Alternatives – professeurs et autres intellectuels de gauche d’une part, militants de la rue d’autre part – de continuer à penser à la crise de chez-nous tout en posant les gestes, bien louables au demeurant, qu’exige une mission d’entreprise ciblée sur les problèmes des autres.

« On ramasse les subventions et on n’en pense pas moins… » nous dit presque mot-à-mot la Direction d’Alternatives. C’est vrai qu’on n’en pense pas moins, mais est-ce assez? Attention, je ne jette la pierre à personne. J’étais à cette réunion, personne ne m’y a traîné de force et j’y ai collaboré de mon plein gré. Je n’adresse à personne d’autres reproches que ceux que je m’adresse à moi-même. Mais je m’en adresse beaucoup.

J’étais à cette réunion sans avoir un véritable agenda, après une année durant laquelle je n’ai participé que bien peu aux activités de l’organisme; je n’ai personne que moi à blâmer si je n’en ai retiré que de frotter mes velléités aux velléités des autres. Mais, ceci dit, il faut tout de même regarder sans complaisance ce que représente Alternatives.

Quand une structure incite ceux qui réfléchissent à la crise à se limiter à en faire le diagnostic – et canalisent vers des drames du bout du monde l’action de ceux qui pourraient agir, pour les détourner de ceux que nous vivons ici – l’opération n’est pas innocente. Les uns continuent de dire ce qu’ils aiment dire et les autres touchent salaire pour parler de faire ce qu’ils aiment faire, mais toute cette énergie ne produit pas de mouvement. Elle se dissipe en lumière et en chaleur.

En « lumière », le premier jour des débats, quand les penseurs ont dit et redit, de plus en plus subtilement, pourquoi le monde ne tournait pas rond, avec une unanimité qui faisait la preuve que le répéter n’était pas aussi indispensable que le croyaient ceux qui nous livraient leur discours.

En « chaleur », le lendemain, jour des rapports et des élections, quand, les penseurs ayant cédé la place aux administrateurs, les intrigues byzantines ont remplacé les constats de l’évidence de la veille, prouvant encore une fois, s’il en était besoin, que les luttes de pouvoir ne sont pas moins féroces quand les enjeux sont dérisoires.

Le bilan? Bien de la bonne volonté se perd, ce n’est pas innocent. On voit à Alternatives un dialogue de sourds entre la tête et les bras; un membership qui est reparti sans avoir reçu de directives. On a vu les non-dits prudents des revendicateurs institutionnalisés comme les syndicats qui, pour en retirer la légitimité d’un embryon d’activisme, ont invité à ce garden-party de la Gauche tranquille les vrais contestataires comme ceux de l’Opération Salami … mais se sont bien gardés d’avaliser leur action.

Ces vrais contestataire croient-ils avoir un impact sur les premiers et les réanimer? Il n’est pas dit que ça n’arrivera pas et cette récupération de la contestation par le pouvoir que constitue Alternatives ne réussît donc qu’à moitié. Les jeux ne sont pas encore faits. La tentative de récupération a été un succès total, hélas, quand il s’est agit d’escamoter les solutions et de détourner les participants de toute planification concertée pour mettre des solutions en pratique. Agir contre la crise? … Mais non, voyons, parlons en…

Pierre JC Allard

 

050. Rouler sur l’or   98.09.09

 

Généralement, je n’ai pas beaucoup de bonnes nouvelles à offrir sur cette page. Même les projets que je propose le sont dans d’autre sections du site, de sorte qu’on est ici dans le territoire des grincheux. Pourtant, aujourd’hui, je voudrais faire une fleur à l’Abitibi. Et pas une gerbe mortuaire: le bouquet de la Mariée.

Mais commençons par le commencement. Vous avez vu la plongée de notre pauvre dollar canadien? Avant de vous plaindre, voyez ce qui se passe en Russie! Au moment où j’écris ces lignes, le rouble passe la barre des 20 pour un dollar. C’était 6 pour un dollar en juillet, de sorte qu’à peu près tout en Russie, sauf le pain et la vodka, va bientôt coûter 3 fois plus cher. 10 fois plus cher à Noël, sans doute. Cent fois plus cher à Pâques et, à la Trinité, l’argent russe en Russie ne vaudra probablement plus rien: on aura atteint l’égalité presque parfaite de la pauvreté pour tout le monde.

Et il n’y a pas que les Russes et nous. Au Japon, l’argent a perdu 35 % de sa valeur; en Thaïlande 50 %, en Indonésie 95%… et la Chine va bientôt dévaluer elle-aussi. En Amérique latine, selon les pays, l’argent se dévalue de 10%, 100% ou 1000% par année. L’argent qui ne vaut plus rien? Il y a des précédents; la France après la guerre, l’Allemagne, surtout, au début des années « 30.

Bien sûr, vous allez me dire qu’il y a le tout puissant dollar américain; mais vous vous trompez. Le dollar semble une valeur de tout repos quand on le compare aux autres monnaies – et c’est certainement le dernier qui tombera – mais c’est celui justement qui emportera tout l’édifice. Le dollar aussi va se casser la gueule.

Pourquoi? Parce qu’un billet de banque n’a pas de valeur en soi; il représente seulement la promesse de pouvoir acquérir un bien ou un service et il exige deux choses: a) un État fort capable d’imposer le cours de son argent de façon crédible… et b) une relation raisonnablement stable entre les billets de banque en circulation et les biens et services que l’on peut obtenir. Or, il n’y a plus, depuis longtemps, une relation raisonnablement stable entre l’argent en circulation et ce que l’argent permet d’acheter.

Chaque année, tout ceux qui ont du fric veulent toucher un intérêt de 5%, 10%, 25%… voire, 50% dans certains pays du tiers-monde. Une partie de cet argent vient de la poche des plus pauvres, naturellement, mais on ne peut leur prendre plus, car alors ils n’auraient plus d’argent pour consommer et les entreprises des riches feraient faillite. Alors on imprime la différence. En fait, on n’a même plus à imprimer: avec l’argent virtuel électronique, on n’a qu’à annoncer qu’il existe… et c’est ce qu’on fait. Mais, hélas, on ne peut pas créer de la même façon les biens et les services réels que cet argent devrait représenter… il y a un déséquilibre croissant.

On peut vivre avec un déséquilibre à deux conditions. D’abord, que l’argent « de trop » ne soit pas vraiment en circulation. C’est ce qui arrive quand tout cet argent est donné aux riches, car celui qui a tout ce qu’il veut ne dépense pas plus quand il reçoit davantage. Il épargne cet argent, le place, spécule avec, en fait un outil de pouvoir… mais ne le dépense pas. On ne s’aperçoit donc pas qu’il n’existe pas de richesse concrète représentée par tout cet argent.

La deuxième condition, c’est qu’il y ait la foi. Il faut que tout le monde – et surtout ceux pour qui l’argent est encore une façon de payer leur loyer et l’épicerie – CROIENT qu’ils peuvent le faire avec leur chéquier, leur carte de crédit, leur REER et la menue monnaie qui a encore une forme tangible. Or cette foi peut disparaître d’un seul coup. Elle disparaît quand le bon peuple voit les riches traiter l’argent de façon si cavalière qu’il perçoit confusément qu’il y a là quelque chose qu’on ne lui dit pas. Il commence à douter

Dans le doute, le bon peuple court à la banque retirer son argent, comme il l’a fait en Russie, comme il le fait peu à peu au Japon. Ou il vend ses stocks en bourse pour des dizaines de milliards de dollars, comme c’est arrivé une journée la semaine dernière aux U.S.A. Le système s’empresse de corriger le jour suivant, mais c’est un bluff; c’est de la fausse monnaie mise en mouvement pour lui donner l’apparence d’être vraie. Si le peuple ne retrouve pas la foi TRÈS vite, le système s’effondre.

Quand l’argent ne vaut plus rien, votre maison est toujours là. Tous les biens sont toujours là et la capacité d’en produire n’a pas changé. Pourtant, toute l’économie s’écroule, faute d’un moyen d’échange auquel les gens puissent croire. Est-ce qu’on peut prévoir une solution de rechange pour limiter le cataclysme de la perte de foi en la monnaie et relancer l’économie? Il y en a une qui est connue depuis environ 5 000 ans. L’OR.

Il y a un atavisme qui fait que l’or est universellement accepté comme ayant une valeur. Quand le papier de vos billets de banque et de vos obligations ne vaut plus que son poids en papier, l’or vaut toujours son pesant d’or. Le pays qui aura la sagesse de se constituer une réserve d’or suffisante traversera la crise qui s’en vient comme Noé le déluge.

Si le Gouvernement du Québec achetait immédiatement, même au dessus de la valeur du marché, toute la production que l’on peut tirer au cours des cinq prochaines années de toutes les mines d’or exploitables du Québec, il se constituerait une réserve contre la crise qui lui serait bien utile. L’opération étant l’équivalent d’un achat à terme sur le marché boursier, le gouvernement en tirerait aussi un profit spectaculaire si le prix de l’or monte… et il montera. Enfin, la relance des mines d’or en Abitibi et ailleurs créerait enfin des vrais emplois utiles et apporterait une nouvelle prospérité dans une région qu’on a bien oubliée.

Faisons le vite, car une semaine ou l’autre, cette année ou l’an prochain, le Dow Jones chutera de 1500 ou 2 000 points et rien ne roulera plus que ce qui roulera sur l’or.

Pierre JC Allard

 

051. Les receveurs   98.09.16

 

Autant vous le dire tout de suite, je ne suis pas un fanatique du sport. Quand le Président Chirac nous dit que la victoire de la France en Coupe du Monde est « un grand moment de l’histoire », ma première idée est penser que Jeanne d’Arc ou Bayard devrait apparaître et lui mettre une baffe. Ceci dit, je suis très conscient de l’extrême importance du sport-spectacle dans une société où les héros ne courent pas les rues et où on n’a pas souvent l’occasion de pavoiser *. Je suis « pour » le sport, même si le base-ball, en particulier, ne me donne pas des palpitations.

Pas de palpitations, sauf quand j’entends parler pendant des mois – en bien ou en mal – de déménager les Expos au centre-ville et de leur construire un stade sur mesure à coups de centaines de millions… sans que personne ne se pose les bonnes questions. Ça, ça m’énerve, parce que je ne crois pas que tous les journalistes de tous les médias soient bêtes. J’en déduis qu’on censure. Il y a un embargo sur les bonnes questions. Je vais donc les poser, ces questions que personne ne pose. Faites votre part: posez les, vous aussi. À tout le monde.

La première question, c’est pourquoi personne n’a fait la moindre étude de marché sur l’impact de la localisation du stade sur les intentions des spectateurs potentiels. On nous dit que si le stade est au centre-ville les assistances augmenteront. Vraiment? Vous en êtes surs? De combien croyez-vous qu’elles augmenteront? Avez-vous le « profil » du spectateur moyen? De celui qui va déjà au base-ball et, surtout, de celui qui maintenant n’y va pas mais choisirait d’y aller si le stade était situé ailleurs.

Aucun des hommes d’affaires prestigieux qui soutiennent l’idée du nouveau stade au centre-ville ne lancerait le moindre produit sur le marché sans avoir fait une telle étude. Une étude toute simple, peu coûteuse… Est-ce bien présomptueux de penser que cette étude a été faite et qu’elle n’a pas donné les résultats qu’on aurait souhaités? Mais ne soyons pas méchants. Disons qu’on n’y a pas songé… mais alors, il faudrait la faire cette étude.

Deuxième question. Si les pouvoirs publics soutiennent financièrement cette aventure, quelle garantie ont-ils que cet effort conservera vraiment à Montréal une équipe de ligue majeure ? Si malgré cette re-localisation les assistances n’augmentent pas, si les salaires des joueurs augmentent, eux, les pouvoirs publics auront-il obtenus la garantie efficace que les propriétaires ne décideront pas de vendre la franchise dans quelques années? Je n’ai pas entendu dire que la subvention qu’on accorderait aux Expos donnerait des droits à ceux qui les subventionneraient.

Troisième question et de loin la plus grave. A qui va surtout profiter la construction d’un stade au centre-ville? C’est Nous qui donnons quand l’État donne, ça on le sait; mais qui reçoit? Vous? Moi? Les spectateurs qui feront 10 minutes de moins de métro pour s’y rendre? Non, la construction d’un stade au centre-ville va profiter principalement aux propriétaires des terrains où sera construit le nouveau stade et aux propriétaires des terrains immédiatement adjacents. Ce sont eux, les vrais « receveurs » de la subvention. Qui sont-ils? Pourquoi personne n’a-t-il osé demander qui ils étaient?

Au base-ball, le receveur est le grand méconnu. L’attention de la foule est fixée sur le lanceur qui fait ses pirouettes et sur le frappeur qu’il veut déjouer; pourtant, c’est le receveur qui analyse le frappeur adverse et qui commande son tir au lanceur. C’est le receveur qui mène le jeu, qui fait les signaux secrets… et qui porte un masque.

Quittons un instant des yeux M. Brochu qui fait des pirouettes et les gouvernements qu’il tente de déjouer. Regardons du coté des « receveurs ». Je voudrais savoir à qui appartiennent les terrains dont on va catapulter la valeur dans la stratosphère si on construit le nouveau stade. Si ces terrains appartiennent à des compagnies et si les propriétaires de ces compagnies sont des inconnus, je voudrais bien qu’on fasse un petit effort pour lever le voile et savoir à qui appartiennent ces hommes à qui appartiennent ces compagnies.

Tout le monde financier s’est rangé en ordre de bataille pour soutenir cette idée de la construction d’un nouveau stade au centre-ville et a mis tout le fric qu’il fallait pour en faire la promotion. C’est le genre de soutien qu’on ne donne qu’à des amis. Qui sont ces gens qui ont tant d’amis? Qui a donné l’ordre de bataille? Qui fait les signaux? Il faudrait que les vrais receveurs de subventions enlèvent leurs masques…

Pierre JC Allard

 

052. Aubergines et grosses légumes   98.09.23

 

 

Quand Girouard, à l’émission J.E., pose la question « Y a-t-il deux justices au Québec? », il est bien modéré. Il y a au Québec – et au Canada – autant de justices que de statuts sociaux, de lâcheté et de réseaux de copinage, ce qui fait beaucoup de « justices » et donc pas de justice du tout. Girouard met en parallèle le traitement bien différent que la justice accorde aux éleveurs de porcs qui bloquent la circulation sur la 20 d’une part et aux Micmacs qui en font autant sur la 132 d’autre part. Il a bien raison de dire que la différence ne tient pas aux droits de chacun mais à la crainte qu’ils peuvent susciter. On respecte la force, pas le droit. Or quand la force prime le droit il n’y a pas de justice.

Quand il n’y a pas de justice, le pouvoir n’a plus de légitimité. Ce qui ne veut pas dire que tous les crimes soient excusables, loin de là, mais ce qui signifie que l’indignation, le déchirement de toge et les cris de vierges offensées ne constituent plus des éléments crédibles dans l’arsenal de ceux qui veulent faire respecter la loi. Il ne va plus de soi que la moralité et la légalité aillent de paire.

Ça donne de curieuses situations. Prenons le cas des « aubergines », les mercenaires de la contraventions. On découvre que certains d’entre eux – peut-être avec la complicité de tous, mais ce n’est pas prouvé – ont mis en place une opération d’escroquerie et de détournement de fonds publics. Que fait-on dans un état de droit? On enquête, on identifie tous les présumés coupables, on les traduit en justice et on condamne ceux qui le sont vraiment aux peines prévues par la loi. La sanction administrative du renvoi vient normalement s’ajouter à l’amende ou à la peine de prison, parce que l’employeur n’a pas à garder des criminels à son emploi. Tout est clair.

Mais que se passe-t-il dans un État en pleine déliquescence morale comme le nôtre? D’abord on ne réagit pas au crime, mais à l’apparence du crime et à son impact électoral possible; on ne réagit donc pas par un processus de justice mais par des mesures qui donnent l’apparence de la justice. Or, comme l’apparence de justice naît du choc entre le spectaculaire médiatique et les émotions du bon peuple qui ne lit que les rubriques, ce qu’on fait a toutes les chances d’être injuste et déraisonnable.

Le déraisonnable, ici, c’est de punir des criminels par une simple sanction administrative – le congédiement – ce qui est insuffisant et ne peut qu’encourager d’autres entreprises du même genre. L’injuste, c’est de congédier un peu au hasard, pour satisfaire le public qui veut une décision exemplaire, ainsi que sous l’Occupation, en France, on fusillait dix otages pour venger chaque soldat tombé dans une embuscade.

Ensuite, dans un État qui n’est plus un État de droit, on voit que les intervenants n’opposent plus vraiment la justice à l’injustice ou la rigueur à l’arbitraire, mais défendent seulement leur propres agendas, chechant à substituer des injustices qui leur sont favorables à celles qui ne le leur sont pas. Ainsi, les syndicats vont voler à la défense de leurs membres injustement congédiés… mais se garderont bien d’avouer que certains, et peut être la vaste majorité de ceux-ci, mériteraient en fait un châtiment autrement plus sévère.

Chacun prend parti, mais il n’y a plus guère de gens pour prendre le parti de la justice. De sorte qu’au lieu de séparer ceux qui ont raison de ceux qui ont tort et les bons des méchants, notre « justice » ne sépare plus que les gagnants des perdants et les forts des faibles. Et quand on en arrive là, il ne faut plus compter que la petite voie de la conscience vienne prêter main forte à la Loi.

Comment voulez-vous que celui qui glisse une fausse pièce dans un parcomètre se sente coupable, quand il sait que son voisin ne paye plus rien du tout, ayant glissé la bonne pièce dans l’appareil de la corruption érigée en système? Comment voulez-vous culpabiliser le travailleur au noir, quand il a compris que le système fait tout a fait sciemment ce qu’il faut pour le maintenir sans emploi? Et quelle honte y a-t-il a esquiver tous les impôts qu’impose une société, quand cette société en exempte les plus riches et les plus puissants?

Quel respect peut-on avoir pour la justice d’un système qui a laissé filé les Mohawks après qu’il y ait eut mort d’homme, qui prétend punir adéquatement ceux qui ont tué Barnabé en coupant sur leurs jours de congé, qui monte une opération judiciaire exceptionnelle pour laver rapidement la réputation de Mulroney… mais n’hésite pas à utiliser tous les délais d’appel pour retarder le paiement de milliards de dollars dûs à des femmes, ses employées, cyniquement sous-payées pendant des années ?

Pierre JC Allard

 

053. Les grands électeurs   98.09.30

 

 

Le problème de notre société n’est pas que tout va mal; si on ne nous avait pas mis l’eau à la bouche avec le progrès économique et les victoires sociales des années « 50 à « 70, on pourrait même penser que tout va bien. Le problème, c’est qu’on a perdu le chemin du progrès et que l’injustice a repris la place qu’on croyait lui avoir enlevée. Le problème, surtout, c’est qu’à peu près tout le monde s’en fout.

Prenez la liberté, par exemple; la démocratie, le droit des gens à gérer la société et leur destin. On a tué et on est mort pour la Liberté avec plus d’enthousiasme que pour toute autre cause – sauf, peut-être, Dieu et la Patrie – mais qui a dit qu’il est plus facile de mourir pour la femme qu’on aime que de vivre avec elle? Nous avons maintenant pour la démocratie conquise un amour platonique, nous contentant d’en dire du bien et de lui payer distraitement son dû à chaque élection. Et même ça…

Oh, on peut encore émoustiller les électeurs avec un référendum par ci par là; mais, pour ce qui est de la vraie gouverne de l’État, la chose publique ne suscite plus de grandes passions. Combien d’entre nous s’intéressent à la façon dont nous sommes dirigés, gérés, manipulés? La Liberté n’a plus les amants qu’elle avait .

A coté de ceux qui s’abstiennent – la moitié des électeurs aux élections municipales, neuf sur dix aux élections scolaires – il y a ceux qui honorent la démocratie sans conviction, votant sans même prendre la peine de s’informer des programmes des partis. Et encore, ce minimum d’intérêt est réservé à la période du rut électoral; qui, entre deux élections, suit vraiment de près le processus législatif ?

À peu près tout le monde s’en fout. Ce qui nous donne les résultats navrants que nous voyons: l’injustice sociale, les services qui se détériorent, et l’exploitation de tous par quelques uns qui est redevenue aussi florissante que sous n’importe quel despotisme. Comment les exploiteurs sont-ils parvenus à faire de la population ce troupeau docile qui va LIBREMENT là où on lui dit d’aller se faire tondre?

On peut blâmer le contrôle des médias et de l’éducation…, une meilleure connaissance machiavélique des limites de tolérance de la population…, la richesse accrue que produit la technologie moderne et qui procure aux exploiteurs une marge de manoeuvre plus large que jamais… Mais il y a un autre facteur dont on doit tenir compte: la complexité croissante de la gestion de l’État. Le citoyen ne PEUT plus suivre la démarche de ses gouvernants. Il s’en désintéresse, et c’est cette apathie qui est devenue la complice privilégiée de l’injustice

Le citoyen ordinaire n’a simplement pas le temps de comprendre les liens entre les gestes que posent ses chefs politiques et les effets qui en découlent sur sa vie quotidienne. Je ne parle pas des liens techniques qui exigent une expertise; ces liens ont toujours été mystérieux pour l’homme de la rue et la démocratie peut très bien fonctionner sans qu’il les comprenne, il suffit qu’il puisse exprimer clairement le résultat qu’il désire. Je parle des liens de simple bon sens que toute personne moyenne peut comprendre… si elle a en tête les éléments du problème.

Les avoir en tête ne demande pas du génie, mais demande du temps. Un démocrate pratiquant doit avoir le temps de s’intéresser à des douzaines de dossiers complexes. Qui, sauf quelques passionnés, a aujourd’hui le temps de suivre tous les dossiers de l’État et d’en comprendre les péripéties?

Nous perdons le fil, nous perdons l’intérêt et, n’ayant pas en tête les éléments de base des questions à débattre, nous acceptons l’opinion que nous servent les médias. Nous acceptons sans discuter le message du Pouvoir. C’est ainsi que la démocratie telle que nous la connaissons a atteint son niveau d’incompétence et ne réussit plus à faire prévaloir les intérêts de la majorité.

Pour que la démocratie redevienne efficace, il faudrait des électeurs qui aient la passion de la chose publique. Ils sont combien parmi nous qui ont cette passion? Il faudrait qu’ils se manifestent et deviennent les « grands électeurs », un palier intermédiaire entre les citoyens et ceux qui les gouvernent. Le « grand électeur », dûment enregistré comme tel, serait quelqu’un qui, s’intéressant vraiment à la chose publique, obtiendrait le mandat de voter à leur place d’au plus 30 électeurs éligibles à une élection et qui le connaissent depuis au moins 5 ans, .

Personne n’aurait à déléguer son droit de vote; mais celui qui ne serait pas intéressé à toutes ces questions de société qui nous interpellent pourrait au moins voter contre l’apathie en déléguant son suffrage à quelqu’un qui en ferait bon usage. Il accorderait ce mandat sans que ses droits démocratiques en soient lésés, puisqu’il pourrait y mettre fin en tout temps. En déléguant ainsi son droit de vote à quelqu’un qu’il connait personnellement et en qui il a confiance, le citoyen re-créerait une démocratie représentative à échelle humaine.

Ce sont les grands électeurs – ces 3% de la population qui s’y intéressent vraiment – qui deviendraient la base de la vie politique. Bien sûr, il faudrait voir à ce qu’aucune pression indue ne s’exerce pour contraindre quiconque à céder son droit de vote, mais qu’on ne vienne pas nous dire qu’on ouvrirait ainsi la porte à la corruption. Au contraire, les grands électeurs constitueraient un électorat plus dynamique, mieux renseigné, moins vulnérable à la manipulation. La démocratie aurait trouvé des amants plus attentifs et elle ne s’en porterait que mieux.

Pierre JC Allard

 

054. La mauvaise graine   98.10.07

 

 

Si vous avez déjà mis à la poubelle La Presse du samedi 3 octobre – ou si vous avez déjà renoncé à lire les journaux – vous avez congé cette semaine: cet article n’est pas pour vous. Si vous avez encore ce journal, cependant, nous pouvons faire ensemble une petite analyse de ce qu’on pourrait appeler un travail pratique du cours de Manipulation 101 qui semble devenu un prérequis à une carrière de journaliste. Allez vite cherchez ce journal et ouvrez-le à la page 3.

En haut, à droite… « La SPCA fait campagne… » et c’est signé Isabelle Hachey. Vous y êtes? Bon. Nous avons ici une occasion exceptionnelle de voir une débutante utiliser assez grossièrement les principaux trucs du métier pour vous façonner une pensée « correcte »; en identifiant ici ces trucs, vous apprendrez à les reconnaître quand ils vous seront servis de manière plus subtile par les maîtres-manipulateurs des médias. Ceux qui vous disent que nous vivons dans une démocratie, que les banques sont vos amies et que le taux de chômage « naturel » doit frôler les 10%.

Vous avez l’article en main? Demandons-nous d’abord ce que veut nous vendre ici la-journaliste-impartiale-sans-idée-préconçue-qui-ne rapporte-que-les-faits. Ici, elle veut descendre en flamme la SPCA, laquelle rappelle que les petits salopards qui éviscèrent des chats pour s’amuser peuvent grandir et devenir les grands salopards qui battent, violent et assassinent.

Pourquoi La Presse consacre-t-elle sa prestigieuse Page 3 à taper sur la SPCA? Peut-être un rédacteur qui a la nostalgie des « chiens écrasés » où il a fait ses débuts…, un « pupitre » mordu par un cabot…. Un gros ponte du journal qui fait une fleur à Isabelle… Je n’en sais rien et c’est sans importance. L’important, c’est de voir les petites astuces des manipulateurs… en profitant de ce qu’elles sont ici bien mal gardées.

D’abord voyez le titre. Règle #1: attirer l’attention. Donc, mettre en évidence le « tueur Marc Lépine ». Remarquez que c’est exactement ce que La Presse reproche à la SPCA, mais la cohérence n’est pas essentielle à une bonne manipulation. Règle # 2: paraître impartial tout en mettant l’adversaire ou la victime sur la défensive. La Presse nous dit donc: « L’organisme se défend de faire preuve de mauvais goût. » Remarquez que La Presse n’accuse pas la SPCA de mauvais goût et ne précise pas qui l’en accuse… elle se contente d’énoncer que la SPCA se défend… Ça donne le ton.

Au premier paragraphe – le « lead » pour les initiés de la manipulation – remarquez l’usage des guillemets autour de « massacrer ». Les guillemets, normalement, indiquent que l’on cite quelqu’un. Subtilement, toutefois, les guillements autour d’un seul mot veulent dire que l’auteur de l’article est en désaccord avec le mot qu’il cite et invite le lecteur à partager son désaccord. Isabelle Hachey nous amène à croire que la SPCA fait un usage abusif du mot « massacrer » , lequel, selon le dictionnaire, est pourtant tout à fait le mot à utiliser pour décrire une « grande tuerie d’animaux ». Ce faisant, elle nous prépare à croire que ces gens de la SPCA sont vraiment des extrémistes… Mais, ça, elle va le faire dire par un autre.

L’autre va être Jacques Talbot, psychiatre. Il est difficile de savoir si le Dr Talbot partage vraiment les vues de Madame Hachey ou s’il n’a été que manipulé lui aussi. S’il les partage, je le déplore: quiconque ne perçoit pas intuitivement qu’un enfant qui torture des animaux peut devenir un adulte à risque ne mérite pas de soigner qui que ce soit. Donnons plutôt le bénéfice du doute au Dr Talbot, lequel, attrapé au pied-levé au téléphone, a sans doute dit prudemment qu’il n’existait pas encore de preuves définitives établissant un lien entre la cruauté envers les animaux et la violence envers les humains.

C’est à partir de ça que notre aspirante manipulatrice, ayant sans doute tenté en vain de rejoindre une demi-douzaine d’autres experts, a bâti son dossier comme s’il reposait sur un consensus de la profession médicale. Comment ? En insérant des petits mots assassins qui paraissent anodins.

Ainsi, on nous apprend que le Dr Talbot « met sérieusement en doute « … Ah bon… mais n’est-il pas scientifiquement raisonnable de mettre en doute tout ce qui n’est pas irréfutablement prouvé? Comme l’existence de Dieu, ou l’intelligence de Isabelle Hachey…? Ce qui n’est pas un argument démontrant que Dieu n’existe pas ni qu’Isabelle Hachey soit une sotte. Les doutes du Dr Talbot sont-ils donc des arguments contre la démarche de la SPCA? Imaginez qu’au lieu de « massacre » entre guillemets, ce soit le mot « vices » en haut de la troisième colonne que l’auteur y ait mis, voyez-vous comment c’est la crédibilité du psychiatre plutôt que celle de la SPCA qui aurait été minée insidieusement ?

Après, l’insinuation, le piège:  » M. Barnotti, ne pensez-vous pas que certaines personnes pourraient être choquées… » et la victime, terrorisée par le pouvoir de la presse qui est là, menaçant, passe aux aveux:  » Oui, il y a des gens qui se sont plaints… je ne voudrais pas que ça devienne une bombe (entendez: que La Presse nous fasse des misères)… »

Mais Madame Hachey a « trois colonnes à la 3 » à remplir… de sorte que M. Barnotti se serait dit « tout de même confiant d’amasser beaucoup de sous »… alors que je suis sûr qu’il a plutôt affirmé être confiant d’atteindre ses objectfs. Toujours ce pouvoir de déformer dont la presse abuse.

Et l’angélisme tartuffard, au bon moment, comme le coup de pied dans les couilles : « une collecte (celle de la SPCA) qui joue clairement sur les sentiments de la population ». Comme s’il y avait des levées de fonds qui ne jouaient pas sur les sentiments de la population ! Allez donc…

Pour finir, le renvoi à la chronique de Lubrina. Un souci tardif d’impartialité? Ou toute cette histoire n’est-elle qu’une émulation entre deux collègues qui s’affrontent par réactions des lecteurs interposées?

De toute façon, c’est une histoire qui nous arrange. Faites maintenant vos devoirs: passez aux articles qui parlent de Bouchard, Charest et Johnson et voyez comment les mêmes trucs sont utilisés pour vous manipuler.

Il n’est pas mauvais de toucher parfois l’ivraie du doigt au milieu du bon blé; ça incite à chercher une solution à cette mauvaise graine de criminels crapuleux qui fait ses classes de cruauté sur les animaux. Et à cette mauvaise graine de manipulateurs qui pousse chez les jeunes journalistes.

Pierre JC Allard

 

055. Les hommes de confiance   98.10.07

 

Presque tout le monde connaît Dante et sa fameuse vision de l’enfer. C’est en son « honneur » qu’on qualifie de « visions dantesques » les grandes fresques du cinéma de l’horreur, du type « Apocalypse Now » ou « Débarquement en Normandie ». Ce qui ne veut pas dire que l’on a tous lu la Divine Comédie, ou qu’on s’en souvienne.

Tenez, par exemple, savez vous quel groupe de pécheurs Dante a jugé les plus ignobles de tous et a mis dans son dernier « cercle », au plus profond des enfers, dans les bras de Satan, si on peut dire? Les meurtriers?, les violeurs d’enfants?… Non. Pour Dante et son époque, l’être le plus infâme était celui qui, « feignant l’amitié et ayant obtenu avec malice la confiance d’autrui, lui était félon et usait de cette confiance pour le mener à sa perte ». Le modèle « Judas », quoi.

Aujourd’hui, il semble que les temps ont changé. Traîtrise, félonie…? Mais non, voyons! Disons plutôt: « astuce », « sens des affaires », « ré-alignement », « mise à jour »… Heureusement que les temps ont changé, sinon Satan en aurait plein les bras…! Mais les gens, eux, ont-ils vraiment changé leurs valeurs? Pas sûr, parce que, vous n’avez peut-être pas remarqué, mais les groupes professionnels qui ont plongé au niveau le plus bas des sondages d’opinions ont tous quelque chose en commun: ce sont ceux à qui, traditionnellement, la population faisait confiance.

Ce ne sont pas des « capitalistes » ou des « banquiers » dont la population à la plus piètre opinion. Même s’il est évident que c’est bien par eux que le plus clair du mal arrive, le monde ordinaire ne le prend pas « personnel », selon l’expression courante, quand les riches et les forts le dépossèdent, car il en a toujours été ainsi. Les plus mal-aimés, ce sont ceux qui ont feint d’être ses amis et l’ont mené à sa perte: les politiciens, les avocats, les leaders syndicaux, les journalistes…

Ce qui met le monde ordinaire sérieusement en rogne, c’est quand il s’aperçoit que le journaliste qui devrait lui dire la vérité ne lui dit que ce qui fait bien l’affaire du système. C’est quand il voit que les défenseurs de la classe ouvrière ne défendent que leurs cotisants et se recyclent en investisseurs. Quand il comprend qu’il vaut souvent mieux ne plus même parler à un avocat que de risquer une facture dont le montant pourra dépasser la valeur des droits en litige. Quand il doit se résigner à choisir ses gouvernants parmi des candidats interchangeables, qui ont tous pour programme de défendre le système tel qu’il est et de voir à ce que les choses ne changent pas.

Le monde ordinaire souffre de ne plus faire confiance à personne. Et politiciens, avocats, leaders syndicaux et journalistes ne sont que les quatre Rossinantes vedettes de la parade des félonies. Le monde ordinaire, de mémoire d’homme, a vu ses curés défroquer… et accusés en masse de molester les enfants, ses médecins faire la grève… et mis en demeure de ne pas faire des heures supplémentaires, ses enseignants se réfugier dans une convention collective… et astreints à dire des insignifiances devant trop d’enfants pour qu’ils puissent même se souvenir de leurs noms.

On a vu nos militaires commettre des atrocités et des bassesses, nos policiers coupables d’agression et de corruption, nos fonctionnaires s’acharner à NE PAS faire justice, quand ils refusent d’obtempérer à des jugements de cours ordonnant que soient dédommagées les victimes de la mauvaise foi et du crétinisme administratif. On a vu un premier ministre en accusation, des sénateurs en prison, des juges démis pour des écarts de langage… ou blamés pour avoir pris le parti des enfants.

Tous ceux qui d’office servaient de balises à la société et de confidents à la population ont soit trahi massivement la confiance qu’on mettait en eux, soit été eux-même calomniés au point de ne plus offrir un refuge tranquille. Et quand Monsieur ou Madame tout-le-monde va se blottir auprès de son ou sa conjoint(e), il doit encore prendre garde d’oublier que la majorité des mariages finissent en divorces et que le partage obligé du patrimoine est une embuscade qui se prépare de longue main…

On se plaint – et moi le premier – de l’apathie de la population face à son sort, à son évolution sociale, à ses choix politiques… Mais vers qui la population pourrait-elle se tourner? Où sont les hommes de confiance? A quel saint se vouer ? On rêverait qu’une cohorte d’Abbés Pierre, une légion de Don Quichotte, une armée de gens de bonne volonté, compétents, dignes de confiance et faisant voeu d’altruisme apparaisse à l’horizon, comme des moines mendiants ou des jésuites de l’an 2000.

Jusqu’à maintenant, je ne vois rien venir. Mais je regarde tous les jours.

 

Pierre JC Allard

 

056. Sim city   98.10.14

 

Pour ceux qu’amusent les jeux intellos sur ordinateurs, il n’y a pas plus captivant que Sim City. On ne s’attaque pas ici à des devinettes ou à des stratégies primaires: il s’agit de planifier le développement d’une ville ! Budget, règlements, investissements, urbanisme, services… tout est là. Et ça se tient. Faites une erreur de zonage et vous manquez le bateau. Mesquinez sur le service des incendies et le feu dévore des quartiers de votre ville. Allez-y trop fort sur les emprunts et vous finirez en tutelle. Il faut des semaines pour bâtir une Cité Sim.

Bien sûr, si vous êtes un débutant, vous allez vous gourer: on efface tout. Si vous êtes un joueur ordinaire, ca va… Mais, si vous êtes un champion…wow ! Les vrais pros de Sim City ont modélisé les grandes villes du monde et en ont créé d’autres, imaginaires, futuristes, qui n’ont en commun que de respecter les normes d’une saine gestion. Entre le joueur ordinaire et le champion, il y a l’imagination, le feu sacré. Si vous jouez Sim City avec une vision inspirée – tout en équilibrant votre budget et en maintenant vos « citoyens » heureux – vous êtes un champion.

Moi, je m’ennuie de Jean Drapeau. Je m’ennuie de l’imagination et du feu sacré. Et puis, on dira ce qu’on voudra, en ce qui a trait au rapport qualité-prix, la situation financière de la ville n’était pas plus mauvaise à l’époque du Roi Jean. On en avait pour notre argent et, pour ce qui est de faire des « pactes » avec Québec ou Ottawa, le vieux maître ne négociait pas tellement avant… il envoyait la facture. Je ne dis pas que c’est la bonne façon de faire; mais ceux qui l’ont suivi auraient eu avantage à étudier un peu la technique du poker aux pieds du vieux champion… !

Et la fierté, en 1967, pendant l’Expo, on en avait à revendre. Ceux qui n’ont pas la quarantaine bien avancée ne peuvent pas savoir ce que ça signifiait, alors, de se dire Montréalais et de SAVOIR que personne n’avait fait, ni ne faisait mieux ailleurs. Nulle part. On était dans le peloton de tête, pas en concurrence avec Cleveland ou Baltimore.

Je m’ennuie d’un temps où nous voulions être les meilleurs. On avait déjà accepté que la revanche des berceaux c’était fini – et qu’on ne serait pas les plus « gros » – mais nous étions convaincus qu’on pouvait être les meilleurs. On avait abandonné le rêve d’une métropole qui finirait le siècle avec 6 millions d’habitants, mais on se voyait devenir civilisé. On rêvait d’une ville qui deviendrait plus belle, plus cultivée, une ville de concorde…

Je n’irai simplement pas voter aux élections municipales du 1er novembre à Montréal: je ne vois aucun intérêt à aucune des propositions faites par l’un ou l’autre des candidats et j’ai trouvé navrants d’insignifiance les quelques débats qui les ont opposés. 1% par ci…, 1% par là … Des discussions de taxes foncières dans une ville dont la majorité des habitants ne rêvent même pas d’être propriétaires, des quasi-promesses assorties de positions de repli sur la manière de dépenser moins. JAMAIS un mot sur la nécessité d’offrir plus, de redevenir plus.

On se propose d’être le maire de cette ville comme si la fonction consistait à en être le comptable ou l’auditeur! Comment un Montréalais raisonnable peut-il choisir le maire qu’il nous faut, alors que les candidats abdiquent d’avance le défi d’avoir une vision qui nous inspire et l’imagination des moyens pour que cette vision se réalise? Pourquoi perdre une minute à choisir à qui de ces candidats du « passé défini », du « passé antérieur » ou de l’ »imparfait » il faut confier notre avenir, quand on ne nous propose aucun projet d’avenir?

Quels sont les vrais problèmes à régler pour que Montréal ait un avenir? Il y en a dix (10) 1. Réunir Montréal et sa banlieue pour gérer l’agglomération de façon cohérente et équitable, comme Toronto l’a compris. 2. Recréer la concorde et l’AMITIE entre francophones-de-souche et allophones-immigrants. 3. Compléter le développement dans les secteurs de haute technologie par un développement du tourisme et de l’industrie des congrès, des secteurs créateurs d’emploi. 4. Assumer de façon solidaire la lutte à la pauvreté, mettant d’abord un terme à la prolifération de l’itinérance. 5 Favoriser efficacement l’accès à la propriété. 6 Faire le choix du transport en commun et en faire une priorité. 7. Investir dans les industries culturelles, créatrices d’emplois et sources de retombées économiques importantes. 8 Mettre en place un véritable plan d’urbanisme pour que cette ville, avec le temps, devienne belle. 9. Ne plus parler de « pacte fiscal » – on a vidé le terme de son sens – mais mettre Montréal à la tête d’un mouvement des municipalités, des MRC et des régions pour imposer à Québec une nouvelle répartition du produit des taxes et impôts, une nouvelle donne qui colle à la réalité d’un nouveau partage des pouvoirs qui avantage de plus en plus les niveaux les plus proches de la population et de ses besoins. 10. Définir un rôle de leader pour le Maire de Montréal.

Il faut permettre que le Maire de Montréal ait un rôle de leader. Le Maire devrait être à l’écoute de la population. De cette écoute, et en usant de sa créativité et de son imagination, il devrait concevoir le « Projet » qui soit un cheminement vers notre avenir. Ce Projet, il devrait pouvoir l’expliquer, le défendre, nous en convaincre tous…. Il devrait pouvoir le faire accepter à Québec, à Ottawa et à Wall Street. Il devrait pouvoir en proposer de façon cohérente les étapes de réalisation à des conseillers municipaux qui représenteraient leurs électeurs. Le Maire, surtout, devrait être en communication constante avec les citoyens, leur expliquant chaque semaine, via les médias, où l’on en est du Projet et les motivant aux efforts nécessaires pour que ce Projet se réalise.

De ces vrais problèmes, on ne parle pas; on nous demande plutôt de nous réjouir des économies qu’on réalisera… en ne faisant rien de ce qu’on devrait faire. Comme tout bon bâtisseur de Cités Sim, le Maire devrait, bien sûr, voir à ce que les budgets soient établis en fonction des priorités et soient respectés. Pour ce faire, il s’assurerait que l’administration municipale dispose bien de comptables… mais il ne nous demanderait pas de les élire.

Un Maire de Montréal…, ça respecte les normes d’une saine gestion, ça équilibre le budget, c’est vrai; mais, comme un champion de Sim City, ça offre aussi l’imagination et le feu sacré. Une flamme, une vision…, c’est ça la différence entre un maire ordinaire et un champion de niveau Drapeau. Et c’est ça qui rendrait les citoyens heureux. Ce sera pour une autre fois?

Pierre JC Allard

 

057. Pleurez élites, pleurez   98.10.21

 

On avait dit du Duc de Guise assassiné que « mort, il avait l’air plus grand »… Je trouve que rabroués par la population qui, comme le dit Foglia, « semble le faire exprès » pour élire Bourque et les remettre à leur place, les chroniqueurs de La Presse apparaissent au contraire encore plus petits. Je trouve de mauvais goût, à dix jours des élections, que Agnes Gruda et Lysiane Gagnon décident de monter aux barricades pour sommer les Montréalais de « battre Bourque », alors qu’il n’est pas évident que les autres candidats seraient un moindre mal. Peut-être les autres candidats feraient-ils mieux que Bourque, mais ce n’est pas ÉVIDENT.

Il est choquant que les journalistes de La Presse veuillent nous faire croire que seuls les obtus choisissent Bourque et que ce soit le propre d’un esprit supérieur de voter pour Doré ou Duchesneau. Les raisons de ne PAS voter pour Doré sont encore collées aux vitrines des espaces commerciaux qui étaient déjà – et sont restés – inoccupés depuis l’élection de 1994. Quant à Duchesneau, on peut ne pas aimer, n’est-ce pas? Est-on pour autant un imbécile?

Prescott? Qui est Prescott? Les médias ont fait ce qu’il fallait pour qu’on ne connaisse pas Prescott. Quand la campagne a débuté, les médias ont mis Prescott au rancart, pour la seule raison que les sondages donnaient les trois autres candidats à égalité et en avance. Prescott n’était pas un « gagnant » et il n’était donc pas intéressant. Qui il était, ce qu’il pensait, son programme… aucune importance; les journaux avaient décidé qu’il ne gagnerait pas et, lui retirant sa juste part de couverture, s’assuraientt qu’il ne gagnerait pas.

D’ailleurs, même aujourd’hui, Prescott n’est pas encore traité comme les autres. Quand le sondage SOM, rapporté par La Presse le samedi 24 octobre, demande à la population s’il est un candidat pour lequel elle ne voterait PAS, on prend bien soin de ne poser la question que pour Doré, Duchesneau et Bourque. Pourquoi? Parce que Prescott, étant moins connu, aurait été de loin le moins impopulaire des candidats… Il n’est pas question que La Presse publie une statistique aussi favorable à un « non-gagnant »… Ben voyons !

C’est ça qui est le rôle dégueulasse des médias: renforcer la position de ceux qui « peuvent gagner » – c’est-à-dire de ceux qui rassurent parce qu’ils ne peuvent ni ne veulent rien dire ni rien changer – et éliminer les autres, qui dérangent parce qu’ils ont des idées neuves et pourraient être des facteurs d’évolution.

Tous les médias ont ce parfait cynisme – et leur crédibilité à tous est en baisse – mais les journaux vont plus loin dans l’effronterie et c’est pour ça que Foglia a raison: beaucoup de gens vont être heureux de voir l’élection de Bourque assener ce qu’on espère le coup de grâce à l’influence des journaux traditionnels sur l’opinion publique. Les médias écrits vont plus loin dans la malfaisance, parce qu’ils dénaturent.

D’accord, la télévision dénature aussi, à sa façon, en réduisant et en simplifiant, en rendant presqu’impossible tout débat sérieux, comme Chomsky dans son film en a fait une démonstration magistrale… mais seul le journaliste « écrit » – parce qu’il se substitue complètement à sa victime qui disparait – peut carrément faire blanc ce qui est noir, rapporter le contraire de ce qu’on lui dit, mettre l’accent sur le détail et escamoter l’important, trahir dans le titre le sens de son article, insinuer le pire, promouvoir le mépris sans avoir l’air d’y toucher et autrement abuser d’une position de force pour nuire, parfois sans autre intérêt que de satisfaire sa propre prétention.

Il y a longtemps que les journaux n’informent plus mais désinforment… et rigolent entre copains par-dessus la tête des gens ordinaires. Aujourd’hui ils s’étonnent qu’on ne les écoute plus. Ils n’ont pas compris le message quand Parizeau, dans sa dernièere campagne, a refusé de donner des entrevues à la presse écrite. Ils ont oublié Jean Paré qui avait dit des horreurs de Péladeau… puis s’était rétracté, quand le vieux renard lui avait fait savoir que l’entrevue avait été enregistrée… Lysiane Gagnon a oublié qu’elle a publié un article infâme quand un médecin bien connu s’est suicidé « pour faire un exemple »… mais qu’elle ne proteste plus quand c’est Pauline Julien qui le fait. Pourquoi ? Parce que tout le monde, cette fois, semble d’accord?

Si au moins les chroniqueurs tiraient du succès de Bourque une leçon d’humilité, manifestaient l’inquiétude de s’être trompés ou de ne pas avoir fait leur boulot, de ne pas avoir bien montré à la population toutes les alternatives… Mais non, jamais ! C’est la faute à la population… « La faute » – comme se moque Aznavour – « du public qui n’a rien compris »…

Vous voulez savoir ce que c’est que la prétention et la condescendance? Écoutez Lysiane, dans La Presse du samedi 24, parler de ces Montréalais qui sont allophones, ont moins de 12 ans de scolarité ou un revenu inférieur à 15 000 $: « C’est sur un solide bloc de démunis et de « peu instruits » que repose sa popularité (celle de Bourque). …  » Montréal est une ville qui a perdu une très grande partie de ses élites (sic) naturelles »… « Toronto… abrite une solide classe moyenne et une bourgeoisie(re-sic) bien enracinée (…) Montréal, au contraire est une ville décapitée »

Décapitée, en effet. Il faut que cette ville ait perdue la tête pour qu’on accepte sans hurler ce langage élitiste, fascisant, ce clin d’oeil au scrutin censitaire, cette contestation préalable du résultat d’une élection démocratique qui n’est pas encore jouée en disant que c’est bien dommage que les gens « valables » vivent ailleurs et qu’il ne reste à Montréal qu’une majorité d’immigrants, d’incultes et de pauvres, lesquels, bien sûr, vont élire un crétin. Est-ce qu’il n’y a pas des lois contre ce type de propagande?

Je trouve bien disgracieuse la façon dont les journalistes encaissent la nouvelle de leur perte d’influence – pourtant combien méritée ! Je comprend qu’ils aient le fiasco honteux et l’impuissance hargneuse, mais ne pourraient-ils, au moins, tourner le dos un instant, baisser la tête pour faire face au problème et nous épargner l’arrogance ?

Pierre JC Allard

 

058. Le pacte fiscal   98.11 04

 

Il conviendrait sans-doute que j’y aille aujourd’hui, comme un peu tout le monde, de mes deux sous de sagesse sur les élections municipales. Je n’en ferai rien, parce que j’ai déjà dit tout le mal que je pensais de cet exercice – auquel aucun des candidats n’a offert de contribuer un véritable programme ou même une idée! – et que j’ai déjà dit, aussi, ce qu’il faudrait faire pour Montréal. En résumé… et avec force détails.

Parlons donc plutôt tout de suite de ce dont on va bientôt tant parler: le « pacte fiscal »qui permettra à Montréal de remplir ses obligations et d’aller de l’avant. C’est LE point sur lequel tous les candidats étaient d’accord – sans préciser, bien sûr, leurs véritables intentions – ce qui me permet le plaisir de me démarquer d’eux tous en apportant une proposition concrète.

D’abord, il faut comprendre que la notion de « pacte fiscal » n’est là que pour pallier une carence chronique de moyens financiers au niveau de la métropole, carence qui résulte d’un problème plus fondamental. C’est ce problème qu’il faut comprendre.

Le problème, c’est que la complexité des services que l’État moderne doit rendre – et l’évolution libertaire des mentalités – impose , d’une part, une décentralisation accrue, une « gestion de proximité » des services de l’État par des administrateurs élus qui soient proches de la population. Montréal, comme les autres municipalités, d’ailleurs, va donc devenir de plus en plus, le palier de gouvernement vers lequel on va déléguer de nouvelles responsabilités*.

D’autre part, ces municipalités qui vont prendre de plus en plus d’importance dans la structure de l’État sont traditionnellement bien restreintes sur le plan des pouvoirs de taxation dont elles disposent. Une ville n’a pas le pouvoir, par exemple, de mettre un impôt sur les revenus. En fait, elle ne peut guère taxer directement que les propriétaires et les hommes d’affaires, lesquels ne représentent qu’un minorité de la population.

Les villes, à partir de la base et des moyens fiscaux qui leur sont consentis, n’ont pas la possibilité de lever les fonds dont elles ont besoin de qui elles veulent et comme elles le souhaitent, de sorte que la carence ne pourra aller qu’en empirant. Un « pacte fiscal » ne doit donc pas se limiter à quelques petits avantages marginaux, à quelques miettes… il faut que ce soit une révision en profondeur de l’assiette fiscale et des moyens de financement des MRC et des régions comme de Montréal.

On doit remettre les pendules à l’heure. Ce qui ne veut pas dire, nécessairement, accorder aux villes le droit de lever des impôts et des taxes indirectes; ce ne serait pas efficace. Ce qu’il faudrait, plutôt, ce serait que le gouvernement du Québec (et/ou celui d’Ottawa si la structure fédérale est reconduite):

a) revoit d’abord la répartition des tâches et des responsabilités actuelles de tous les paliers de gouvernement et d’administration, abandonnant aux niveaux le près possible de la population tout ce qu’il est possible de décider démocratiquement et de gérer efficacement à ces niveaux;

b) consente à ce que ces « niveau le plus près possible de la population » puissent déterminer ce qu’ils veut prélever de leurs habitants, à quel taux et par quels moyens: taxe sur la propriété ou sur les transactions commerciales, impôt sur le revenu, ou quelqu’autre base raisonnable et pratique qu’ils pourraient imaginer;

c) accepte de percevoir le produit de ces taxes et impôts et de les remettre au niveau qui en a fait la demande: municipalité, région, etc. Une section de votre formule d’impôt pourrait donc se lire « administrations locales » que vous rempliriez selon les taux applicables à votre lieu de résidence.

Ainsi, le « Grand Montréal » – une Communauté Urbaine de Montréal, remaniée et, surtout devenue démocratique ! – pourrait décider d’exiger sur son territoire une taxe de vente sur les équipements, par exemple, mais pas sur les produits alimentaires, d’imposer d’un 10% supplémentaire les revenus des corporations ou des personnes ayant plus de 100 000 $ de revenus, etc… (Attention ! je ne dis surtout pas que ces deux mesures seraient souhaitables ! Je les donne en exemple de la grande latitude qui serait accordée aux administration locales, à leurs risques et périls)

Ayant décidé des taxes et impôts qui s’appliqueraient spécifiquement sur leur territoire, les administration locales – MRC, villes, etc. – laisseraient le gouvernement en assurer la perception et leur en verser le produit. Elles pourraient, à partir de ce contrôle large de leur entrées de fonds, établir une gestion rationnelle et une vraie politique de développement.

Cette manière d’agir stimulerait l’émulation entre les villes et augmenterait l’écart entre les services que rendraient les unes et les autres. Un écart qui deviendrait d’autant plus significatif que des services de plus en plus importants seraient délégués « au niveau le plus près possible de la population ». Éducation, santé…

C’est un choix fondamental de société et cette approche n’a pas que des avantages. Tenant compte de la situation présente, de la nature humaine et des objectifs à long terme que devrait se fixer une Nouvelle Société, elle offre cependant à notre avis, plus d’avantages que de désagréments.

Cette approche qui favorise les particularismes au dépens de l’uniformité est sans doute la voie de l’avenir. Elle exige, toutefois, si on veut éviter les horreurs du néo-libéralisme actuel, que l’essentiel soit maintenu par l’État au profit de tous les citoyens, où qu’ils habitent. Cette question dépasse le cadre de la fiscalité; nous y reviendrons un jour.

Pierre JC Allard

 

059. 4 (larges) colonnes à la 5   98.11.11

 

Je n’ai vraiment rien contre la candidate Line Beauchamp, que je ne connais pas personnellement, non plus qu’aucun de ses adversaires. Tout ce que je sais d’elle, c’est qu’elle a l’appui de Pierre Foglia. Ce qui est plutôt une bonne note, puisque je pense que Foglia est certainement dans la bonne moyenne des gens qui peuvent porter un jugement éclairé. J’en ai seulement contre l’injustice et l’hypocrisie.

Une injustice et une hypocrisie qui n’ont rien à voir avec Foglia ni Line Beauchamp, mais qui découlent de la loi électorale et de la place des médias dans le système. Un système pourri à l’os. Une parodie de démocratie. Parce que Line Beauchamp, grâce à son ami Foglia, entre dans la course avec un avantage énorme sur ses concurrents : 4 colonnes de compliments à la page 5 de La Presse, un article de fond qui la met en évidence auprès de 1 000 000 électeurs.

Le problème n’est pas que Foglia appuie Line Beauchamp; c’est bien son droit, et c’est à ca que devrait servir sa crédibilité. Le problème, c’est le monopole de l’espace médiatique. Les adversaires de Line Beauchamp n’auront jamais l’occasion d’occuper 4 colonnes à la 5 de La Presse. On ne dira jamais du bien, ni même du mal, d’eux au profit de 1 000 000 électeurs. Ils vont rester des inconnus. Ce qu’ils disent, ce qu’ils pensent, leur programme – s’ils en ont un – va rester bien discret. Les électeurs devront choisir entre Line Beauchamp dont on leur a dit du bien… et des inconnus. C’est ca, l’injustice.

L’hypocrisie, c’est que, pendant que Line Beauchamp dispose ainsi d’une extraordinaire publicité gratuite, les candidats en général doivent comptabiliser leurs moindres dépenses électorales. De sorte que les autres candidats, ceux qui n’ont pas d’amis à La Presse, non seulement ne bénéficient pas d’une publicité qui vaudrait une fortune si elle était vendue, mais ne peuvent même pas tenter de contrer cet avantage indu en y allant, par exemple, d’une distribution illimitée de tracts ou de la publication d’un bouquin, sans être restreint par les limites imposées aux dépenses électorales.

Attention ! Je ne suis pas contre la limitation des dépenses électorales; je dis seulement que ces limites sont dérisoires, aussi longtemps qu’on ne s’assure pas que tous les candidats ont un accès égal aux médias. C’est d’une totale hypocrisie de prétendre qu’on équilibre les chances entre les candidats par un contrôle des dépenses, alors qu’il est évident que les dépenses utiles d’un candidat sont essentiellement celles qui le font connaître et font connaître ses idées. Or, RIEN n’existe pour garantir une diffusion au moins minimale des idées de chacun des candidats, ni imposer une parité entre la publicité gratuite que les médias leur accordent.

Et ce qui est injuste dans la course entre la candidate Beauchamp épaulée par Foglia et ses rivaux, l’est tout autant quand on compare la publicité accordée aux Péquistes et Libéraux aux miettes qu’on accorde aux autres partis. Sans parler des candidats indépendants, présumés par les médias être tous toqués et stériles de toute idée. Les médias jugent… puis diffusent la lumière de leur propre jugement, ce qui écarte tous ceux dont les idées ou les chances de succès ne satisfont pas aux critères des journalistes. Ceci est l’un des obstacles majeurs à l’exercice d’une véritable démocratie.

Pour que la démocratie trouve son compte, il faudrait, au minimum, que tout candidat puisse disposer, dans chaque média, d’un espace (temps d’antenne) égal a 50% de l’espace (temps d’antenne) accordé au candidat qui en reçoit le plus. Dans le cas exemplaire de l’article de Foglia, il serait raisonnable que les concurrents de Line Beauchamp se voient offrir chacun la moitié de l’espace de la chronique de celui-ci pour se présenter et dire pourquoi, eux aussi, méritent peut-être le respect des électeurs.

Pierre JC Allard

 

060. C’est l’aviron, qui nous mène…   98.11.18

 

Il semble bien que le champion en titre va garder sa ceinture et que Lucien Bouchard présidera encore pour un autre mandat (au moins) au destin du Québec. C’est un choix de la population qui ne me surprend pas. J’ai vu moi aussi, comme tout le monde, les deux hommes et les deux machines s’affronter. J’ai compté les coups et j’ai ai conclu que, si les choses doivent rester ce qu’elles sont, il vaudrait mieux, en effet, garder à l’affiche celui qui a eu le talent indéniable d’offrir l’image la plus sereine, le plus rassurante, la plus habile… et garder au pouvoir la machine qui a su créer cette image.

Une machine tellement plus intelligente, tellement mieux rodée que sa rivale… Car il fallait du génie pour maintenir à 55% le taux de satisfaction envers un gouvernement qui a saboté le système de santé, laissé péricliter l’éducation, tout sacrifié au mythe néo-libéral de l’équilibre budgétaire aux mépris des besoins de la population et dont toute la vision de l’avenir tient à un référendum incertain menant à une très problématique indépendance.

Il fallait d’autant plus de génie pour le faire que la population est tout à fait consciente des failles du régime. Elle est notoirement insatisfaite, entre autres, de ce qu’on a fait du réseau de la santé et elle ne veut pas d’un référendum. Pourtant, elle va choisir de reporter le PQ au pouvoir. Et elle le fait en toute lucidité.

Heureusement, en effet, elle ne le fait pas parce qu’elle croit aux balivernes des politiciens et pas plus aux promesses du PQ qu’à celles des Libéraux ! Selon un sondage (Sondagem, Le Devoir 17 novembre) 78,1 % des Québécois y croient &laqno;peu ou pas du tout» ; 61,7 % sont d’avis que les chefs des partis ont fait trop de promesses et 66,9 % non seulement ne croient pas que le gouvernement élu réalisera ses promesses électorales mais ne croient même pas que ces promesses soient réalisables… !

Mais si la population ne croit pas un mot de ce qu’on lui dit, comment choisit-elle ses chefs? Un ami anglophone qui a lu Lafontaine m’a dit, pour résumer cette élection: « les grenouilles veulent un roi… » Je ne crois pas que nous soyons si bêtes. Je crois que la population incrédule va élire le PQ parce qu’elle ne croit plus que quelque parti que ce soit puisse changer la situation; toutes choses étant égales, elle préfère donc voter pour le chef le plus sympathique, l’équipe qui lui semble la plus astucieuse…. « J’ai point choisi, mais j’ai pris la plus belle. C’est l’aviron, qui nous mène en rond… »

Ce qui ressemble aux Américains qui soutiennent Clinton parce qu’il a une bonne bouille… ou au personnage principal de « 1984 » qui, ayant subi toutes les avanies et perdu toutes ses illusions, voit VRAIMENT ce qu’on veut qu’il voit et n’attend même plus qu’on le lui suggère pour crier « Long Live Big Brother ».

55 % de la population est satisfaite. On va ré-élire Bouchard pour ne pas élire Charest. On fait avec ce qu’on nous offre. C’est une explication, mais ce n’est pas une excuse. Car, pendant qu’on « fait avec », une nouvelle est passée presque inaperçue: le Conseil Scolaire de l’Île de Montréal va déplacer 100 000 $ du poste « éducation interculturelle » de son budget pour acheter de la nourriture aux enfants qui ne peuvent plus suivre leurs études parce qu’ils n’ont rien à bouffer à la maison. Un montant bien insuffisant, dit le Conseil, c’est un million de dollars qu’il faudrait…

Ces milliers de familles dont les enfants n’ont rien à manger se rangent-elles parmi les 45 % d’insatisfaits? Peut-être, mais rien n’est moins sûr. Il y a fort à parier, au contraire, que la manipulation a si bien investi la démocratie qu’environ 55% d’entre elles, comme les autres, sont « satisfaites » du régime. Pauvres comme riches, perdants et gagnants, nous sommes devenus des incrédules satisfaits par notre propre incrédulité, comme ces femmes qui feignent de jouir parce qu’elles ont cessé de croire à l’orgasme.

Les familles dont les enfants ne mangent pas à leur faim ne sont sans doute ni plus ni moins incrédules – et donc ni plus ni moins satisfaites – que la moyenne de la population. Elles ne sont ni plus ni moins désespérées que les autres incrédules de voir le jour où on leur offrira un véritable choix entre DEUX programmes, entre DEUX politiques, plutôt que le choix simpliste entre deux images, entre deux voix en canon qui chantent un même refrain.

Pierre JC Allard

 

061. Le Diable et le Bon Dieu   98.11.25

 

La Nature vient de faire au Honduras ce que les Américains ont fait en Iraq il y a quelques années: détruire à peu près tout ce qui pouvait se détruire. Mais la Nature ayant des moyens plus puissants que le Grand Satan des Iraniens, elle l’a fait en mieux…. c’est-à-dire en pire. 15 000 morts, 2 millions de sans-abri, 3 milliards de dommages, surtout au niveau des infrastructures.

J’ai déjà assez d’ennemis en hauts lieux sur cette terre, je ne me lancerai certainement pas ici dans le rouspétage théologique. Disons donc pudiquement que les voies de Dieu sont insondables… et concentrons sur ce qui est la faute du Diable, la faute du Système.

Ce qui est la faute du Système, c’est qu’il faudra une génération au Honduras pour se remettre des séquelles de la catastrophe, alors que quand un ouragan frappe la Floride, – ou un tremblement de terre le Japon ou la Californie – faisant 10 fois plus de dégâts matériels, on n’en voit plus guère de traces l’année suivante.

Quand le Bon Dieu frappe les pays riches, les pays riches reculent d’un pas et avancent de deux. Quand Il frappe les pays pauvres, les pays pauvres restent à terre longtemps. Le niveau de vie du Hondurien moyen est trente (30) fois moins élevé que celui d’un Américain; il en faut du temps pour économiser le prix d’une nouvelle route… La différence entre un an et une génération, c’est la faute du Diable

Pourquoi les Honduriens sont-ils pauvres? Des milliers de bouquins sont écrits pour expliquer le sous-développement dans le monde moderne, la plupart évitant soigneusement d’en donner les vraies raisons. Je vais vous les dire en 4 paragraphes courts. Quand on vous dira  » Ce n’est pas si simple », demandez doucement en quoi ce n’est pas si simple et insistez pour qu’on vous explique… et tenez moi au courant.

1. Il y a un peu plus de deux cents ans, nous étions tous pauvres; on cultivait pour manger et on vivait et mourait au rythme des famines. En Occident, la révolution industrielle est venue qui a permis que de moins en moins de travailleurs suffisent à produire la nourriture dont nous avons besoin… et que nous devenions riches de tous ces biens produits par les 97% (au Canada) de la population qui n’ont plus a produire de nourriture.

2. Tous ces produits manufacturés – mais surtout la NOURRITURE ELLE -MÊME – nous pouvions, grâce au machines dont nous disposions, la produire en Occident en surabondance et à bien meilleur prix que les pays qui n’avaient pas pris dès le départ le chemin de l’industrialisation. En vendant ces produits et cette nourriture à vil à ceux-ci, on s’est assuré qu’il ne serait pas avantageux d’y produire ces produits et cette nourriture et que ces pays ne pourraient JAMAIS nous faire concurrence. Ils devraient, au contraire, limiter leur production à ce que nous, Occidentaux, ne produirions pas parce que les machines ne pouvaient le produire.

3. La conséquences perverse immédiate a été que les pays non industrialisés ont cessé les cultures de subsistance – facilement mécanisables – dont ils avaient besoin pour nourrir leur population et se sont spécialisés dans les monocultures à haute intensité de main-d’oeuvre: café, cacao, bananes… Mais comme ils sont bien trop nombreux à cultiver des bananes, on les leur achète au prix que NOUS fixons alors que nous leur vendons les produits alimentaires essentiels et les produits manufacturés au prix qui fait NOTRE affaire. C’est ce qu’on appelle le libre-échange.

4. Pour le « fine tuning », nous leur offrons une aide bilatérale et multilatérale internationale liée à l’achat de NOS produits… mais qui reste toujours inférieure à l’intérêt que nous leur chargeons chaque année sur leur dette cumulée. Il n’y a donc dans les pays sous-développés que l’argent que NOUS décidons qu’il y soit, ce qui permet d’y garder tous les salaires au prix que NOUS souhaitons, et d’y produire à rabais les composantes de la production industrielle que NOUS choisissons d’y produire sans nuire à NOTRE propre équilibre de main-d’oeuvre… pour la défense et l’enrichissement optimal de NOS exploiteurs. Le Honduras et les autres pays sous-développés seront donc toujours aussi pauvres que NOUS le voudrons.

Je dis NOUS, les Occidentaux, parce que c’est en bloc que nous sommes perçus comme responsables dans les pays du tiers-monde et, aussi, parce que nous sommes tous plus ou moins coupables de fermer les yeux et de ne rien faire pour que les choses changent. Mais, en réalité, nous savons bien que quelques uns seulement parmi nous bénéficient de cette exploitation criminelle du tiers-monde.

Ce sont les mêmes qui travaillent inlassablement à réduire aussi au niveau de subsistance la majorité des populations occidentales. Ceux qui sapent les acquis sociaux pour équilibrer les budgets. Ceux qui ont laissé stagner notre niveau de vie depuis 20 ans, empochant TOUS les gains de productivité réalisés depuis une génération. Ceux qui sont les multiples avatars du Système, les multiples visages du Diable.

Pierre JC Allard

 

062. Les conditions gagnantes   98.12.02

 

Comme bien d’autres, j’ai été étonné le soir des élections. Étonné, d’abord, qu’on ne nous annonce pas la mort du commis-voyageur; que le vote libéral n’ait pas plongé sous la barre des 40 % et que Jean Charest, qui était arrivé d’Ottawa sans programme, sans idées et se présentait sous un parti d’emprunt, n’ait pas été renvoyé sur ses terres avec armes et bagages, c’est à dire sa gueule et son bagout. Au contraire, les Québécois lui ont accordé une pluralité des voix. Dans un régime présidentiel à un tour, nous aurions confié notre destin à Jean Charest.

Qui en aurait fait quoi? C’était quoi la pensée de Charest? Améliorer les services, baisser les taxes, payer la dette? Pas très original…. Heureusement, en trichant sur le vote par le truc des comtés inégaux, nous avons élu Bouchard ! Mais, au fait, c’est quoi le programme de Bouchard? Améliorer les services, baisser les taxes, payer la dette… et faire l’indépendance. Sauf que l’indépendance, Lucien vient de nous dire après les élections qu’il ne la fera pas. Du moins, pas tout de suite.

Si nous avons des lendemains qui chantent, quelque chose me dit que ce sera un air que nous connaissons. Parce que si nous n’avons comme projet de société que les mêmes platitudes qu’on nous a servies à la dernière élection et à l’autre avant, il faut être bien optimiste pour penser que nous allons vivre autre chose que ce que nous vivons depuis… disons, une vingtaine d’années. La même grisaille médiocre, la même stagnation. Enthousiasme? Changements? Connais pas…

Il ne s’est rien passé de significatif au Québec pour remettre les pendules à l’heure depuis le premier référendum. Toutes les structures sociales et politiques spécifiques qui nous encadrent aujourd’hui découlent d’une activité créatrice fébrile qui s’est manifestée entre 1976 et 1980. Le premier mandat Levesque. La première équipe du PQ. La deuxième vague de la Révolution tranquille. Tout ce qu’on n’avait pas fait sous Lesage et dont on parlait depuis 12 ans a été mis en place sans plus attendre en 1976. Mais après….. la sieste. Le Québec, depuis 1980, hiberne en attendant la prochaine équipe du tonnerre.

En attendant la naissance d’un nouveau parti, un nouveau clivage des opinions selon d’autres lignes que celle du débat sur l’indépendance, des hommes nouveaux ayant la légitimité de NE PAS avoir été des politiciens durant cette misérable décennie de stagnation économique politique et sociale. Un nouveau parti qui véhicule des idées neuves, des réformes… l’avenir. C’est ça, les conditions gagnantes pour le Québec.

Une crise chronique sans solution, un cynisme pur et dur envers les politiciens actuels, une morosité abyssale face à un avenir bouché, les conditions sont aujourd’hui réunies qui favoriseraient l’émergence d’un nouveau parti. Mais les Québécois ne se partagent pas efficacement autrement qu’en deux camps: pour qu’un nouveau parti puisse prendre le pouvoir, il faudrait qu’un parti qui a donné ce qu’il avait à donner disparaisse, comme les conservateurs sont morts pour que naisse l’Union Nationale et que celle-ci est morte pour que naisse le Parti Québécois. Le problème – ou l’espoir – aujourd’hui, c’est que les DEUX partis qui occupent l’échiquier sont moribonds.

Le Parti libéral est à mourir de ne pas avoir de pensée politique, de ne se définir que par ce qu’il n’est pas, d’être si insignifiant, au sens littéral du terme, qu’il doit s’importer un chef pour se donner une image. Le Parti Québécois se meurt de n’avoir pas su remplacer ses premiers objectifs sociaux et organisationnels – qu’il a atteints- par de nouveaux rêves à réaliser. Le PQ se meurt de ne plus être qu’une quête mise en veilleuse d’une souveraineté que la transformation des vrais outils du pouvoir dans le monde rend maintenant purement symbolique.

Nos deux partis principaux sont devenus si semblables que ces frères siamois pourraient nous faire le plaisir de mourir ensemble, mais n’y comptons pas trop: quand un nouveau parti naît pour incarner le changement, il est normal que ce qui reste de frileux dans la société se réfugie sous une vieille couverture. A défaut de débarrasser le plancher tous les deux, lequel des deux partis va nous rendre le service de trépasser? Et pour être remplacé par qui et par quoi?

Si Charest s’était vraiment effondré et nous avait quitté, le scénario aurait été simple. L’ex-jeune libéral Dumont aurait pu être appelé à la barre d’un nouveau « Parti d’action libérale démocratique » et aurait eu 4 ans dans l’opposition avec la légitimité de représenter près de 60 % de la population, lui permettant de mûrir lentement sous la lumière et de prendre le pouvoir en 2003. Mais Charest ne s’est pas effondré.

Rien ne dit que Dumont ne sera pas là malgré tout la prochaine fois, ayant grandi en âge et en sagesse, mais il semble difficile de penser que l’ADQ entretiendra la ferveur de ses partisans pendant toutes ces années si elle ne projette pas rapidement l’image d’être LA solution de rechange. Les conditions gagnantes pour l’ADQ, ce serait qu’une scission au sein de l’un des deux autres partis lui apporte des députés, une structure, un vrai cheval de bataille… qui sera celui qui aura servi de motif à la scission. Cette fracture d’un des deux grands partis en sa faveur est nécessaire à l’ADQ, comme la création de l’Action Libérale a été nécessaire pour donner sa chance à l’Union Nationale en 1936, comme le départ de Levesque du Parti Libéral était indispensable pour que le mouvement indépendantiste puisse devenir le Parti Québécois et prenne un jour le pouvoir. Rien, aujourd’hui ne laisse prévoir une telle scission.

Et si ce n’était pas l’ADQ? Il faudrait peut-être regarder dans cette soupe alphabet des partis minuscules dont la découverte a été pour moi la deuxième surprise de cette élection. BP, LN, ML, PCQ, PDS, PE, PIQ… Il y a tout de même près de 75 000 Québécois qui, sans aucun espoir de gagner, ont pris la peine de sortir dans le froid et/ou la neige et de faire la queue pour passer le message qu’ils ne voulaient RIEN savoir des partis traditionnels. Supposons un instant que ces milliers d’électeurs ne soient pas tous des imbéciles ou des plaisantins… Ne vaudrait-il pas la peine de touiller un peu cette soupe, histoire de voir s’il n’y flotte pas quelques idées ?

Les conditions gagnantes pour le Québec de demain, c’est peut-être Dumont, peut-être un groupuscule inconnu, peut-être un homme – ou une femme – qu’on ne soupçonne même pas aujourd’hui de visées politiques, peut-être quelqu’un qui claquera la porte d’un des grands partis en emmenant avec lui ceux qui s’ennuient… Tout ce dont nous sommes sûrs, c’est que ce sera autre chose que la ritournelle médiocre qu’on nous fait fredonner depuis une génération et dont les élections récentes ne nous ont permis que de choisir celui qui en battra la mesure.

Pierre JC Allard

 

063. Rûb-al-Khaali   98.12.09

 

« Avant que ne viennent les jours dont tu diras: je n’y ai point pris de plaisir…. »(Ecclesiaste)

« Cela dont on ne peut dire ni qu’il est, ni qu’il n’est pas, ni qu’il est et n’est pas, ni qu’il n’est ni n’est pas… » (Upanishads)

Lawrence of Arabia s’était payé la tête de ceux qui lui reprochaient de ne pas maintenir une certaine continuité dans sa façon de rendre les noms de lieu arabes dans son bouquin, leur rappelant que chaque phonème arabe se situait à peu près à égale distance de deux ou trois phonèmes anglais et qu’il ne faisait, lui, que reproduire au mieux ce que tous ces Arabes avaient dit, parlant tous des mêmes endroits mais avec des intonations différentes et sans se soucier de comment ces Anglais infidèles voudraient bien l’entendre… Ce qui me rappelle G.B. Shaw, expliquant que « fish », en anglais, pourrait s’écrire « ghoti » en prononçant « gh » comme dans « enough », « o » comme dans « women » et « ti » comme dans « nation »…

Vous êtes toujours là? Bravo! Vous vous demandez pourquoi je vous assome de quatre (4) citations en un paragraphe, après avoir écrit 4 megs de textes sur ce site sans trop en abuser? Et pourquoi ces citations qui n’ont l’air de mener à rien? Justement, c’est ça l’astuce. Je suis en train de vous parler de RIEN. De vous entraîner a résister au vide, comme une vraie capsule de la NASA. Résister au vide, ça va devenir un facteur de survie pour ceux qui s’intéressent à la politique de chez-nous.

Roub-el-Ghali veut dire « espace vide » en arabe et le bidule en question est au Tan-ez-rouft – (qui veut dire « lieu où il n’y a rien » en Tamachek!) – ce qu’est le Sahara à un jardin fleuri. Le Rob-il-Caly est vraiment la quintessence du désert. Or, quelque chose me dit que le discours politico-social au Québec, au cours des prochaines années, va avoir des airs d’espace vide: plat, avec quelques tempêtes de poussières et des horizons qui n’en finissent plus de mener à rien.

Attendons-nous à des discussions de clercs sur l’orthographe, la syntaxe et la sémantique d’une question référendaire qui ne sera finalement pas posée. Soyons prêts à un simoum de citations, la plupart tirées de Milton Friedman ou d’Alain Minc, qui auront en commun d’être toutes à coté des vraies questions, prouvant, si besoin en était, qu’il ne suffit pas d’être cultivé pour produire une récolte. En avant pour la traversée du désert.

Comment parler d’une prochaine traversée du désert, quand on a, juste derrière nous, 21 ans de stagnation économique et qu’on a occupé nos quarante dernières annés a ergoté sur un oui ou un non? Parce que, souvenons-nous, il y a 40 ans que Rumilly a battu le rappel pour l’indépendance. C’est long, 40 ans. C’est le temps qui sépare l’ampoule électrique d’Edison de la bombe atomique ou, plus joyeusement, Lindbergh de Neil Armstrong. On peut en faire des choses en 40 ans…. Est-ce que ça peut vraiment devenir plus aride que ce qu’on ne fait pas depuis une génération, alors qu’on était si bien parti en 60, en 67, en 76 ? Eh oui, hélas, c’est possible; c’est ça l’espace vide – le « ø » des mathématiciens – le Raub-hil-Quali dans lequel on s’est foutu aujourd’hui avec des élections qui ne portent aucun message, le désert qu’on peut prévoir et qui va faire paraitre presque verdoyant ce qui a précédé!

Parce que le PQ, élu sans faire de vraies promesses autres que de continuer… va continuer. Continuer à saboter la Santé, à oublier l’Education, à ignorer la Justice. Le PLQ – qui est en fait d’accord avec le PQ sur tout, sauf sur le choix d’un Premier ministre et la souveraineté ! – va nous en mettre plein les oreilles de rhétorique, mais rien d’autre. De sorte que, bien en file derrière leur dromadaire de tête respectif, nos deux caravanes partisanes, la bleue et la rouge, vont pouvoir marcher lentement, en parallèle, indéfiniment, vers n’importe où et nulle part et en évitant toute remise en question.

Oh, de temps en temps, ils vont se cracher au visage; c’est dans la nature du chameau et ça fait partie de la description de tâche d’un méhari charismatique… mais les caravanes ne changeront pas de trajectoires. Ici et là une oasis: « le déficit 0 est atteint »…, « 1% de moins de participants à la main-d’oeuvre » (on dira moins de chômeurs, ça paraît mieux)…. mais ce n’est pas ça qui nous enlèvera la soif. Ce n’est pas ça qui nous mènera ailleurs que nulle part et qui fera que la génération qui nous suit pensera qu’on a servi à quelque chose.

Ça pense à quoi, un chameau qui mâchouille en se tapant ses 30 km par jour vers nulle part dans les sables du non-changement? A nos problèmes? A des innovations? A l’avenir? Non, non, ça, ce sont les mirages, les faux-pas à éviter, les idées, lesquelles, comme on sait, sont la gale du chameau. Dans le désert du « tout va bien », la priorité c’est de trouver la manière d’écrire Rew-Ball-Kelly qui plaira à tout le monde et aux Anglais. Mais, à trop changer, on finit par perdre le sens initial. Comme le sens de l’indépendance, par exemple. Dites oui, dites que c’est bien ça, même si ça ne ressemble plus à rien, et au diable les chiens qui aboient. Au diable les chômeurs, les jeunes, les malades: les caravanes passent.

Ce qui me rappelle une autre citation, pour terminer, de Bernanos. « Vous avez mis les peuples au collège. On s’ennuie dans vos collèges; les révolutions sont nos vacances ».

Pierre JC Allard

 

064. Tiens, si on virait le concierge…   98.12.16

 

Quand les peuples s’ennuient, il n’y a pas qu’une révolution pour les amuser. Il y a les guerres, les famines, les ouragans, voire les Jeux du Cirque. Tout ce qui est méchant peut distraire le peuple. Faute de mieux, on peut toujours congédier les domestiques. Laissons dormir un instant notre petite satrapie québécoise (si loin dans les marches de l’Empire…) et allons au coeur du problème: à Washington. Il se passe des choses dans la Capitale qui vont avoir un impact sur tous les colonisés. Les Congolais, les Québécois, les Japonais, les Américains…

Les Américains aussi? Colonisés? Mais oui, bien sûr; quand on parle de colonisation, aujourd’hui, ce n’est pas un peuple qui en opprime un autre, c’est une certaine classe qui exploite toutes les autres et qui opprime les Blancs comme les Noirs, les Jaunes comme les Bruns. Oh, il y a tout de même plus d’exploiteurs aux USA qu’au Bangladesh; mais le système est global et il y a des exploiteurs de toutes les nations. Le directeur du Fond monétaire International (FMI), par exemple – celui qu’on pourrait considérer comme le coordonnateur en chef de l’exploitation – est un Français…

Il ne faut pas penser « Amérique » quand on accuse le Système, mais le FMI est à Washington. Washington est une siège social commode pour le Système. C’est à deux pas de Wall Street où on se distribue la richesse, des Nations-unies où on écoute les doléances des manants, du CIA qui surveille le jeu, du Pentagone qui manie la trique… et de la Maison Blanche où règne Bill Clinton, le Grand Pontife de la Démocratie.

Bill, qu’on prétend l’homme le plus puissant de la planète, mais qui n’est, en fait, que le concierge de la Maison USA. Celui qui fait aux USA ce que font, dans chaque pays, les autres concierges qu’ont le droit de se choisir les aborigènes pour administrer l’éducation, la santé, les services et autres babioles, pendant que le Système conserve la possession tranquille de la richesse et du pouvoir par la création de monnaie réelle ou virtuelle et le contrôle des taux d’intérêts. Pour l’argent, le Système ne s’en remet pas aux concierges. Dans chaque pays, un organisme s’en occupe qui ne rend vraiment de comptes qu’aux institutions financières et qui constitue un maillon d’une structure globale que coiffe le FMI. Aux USA, c’est la Federal Reserve Bank; au Canada, la Banque du Canada; en Europe, une nouvelle banque centrale, indépendante des pouvoirs politiques.

Ne touchez pas au grisbi mais, pour tout ce qui n’entrave pas la concentration de la richesse entre les mains de ceux qui ont le pouvoir, les gouvernements élus peuvent normalement faire tout ce qui leur plaît. Les aborigènes ont le droit de choisir le concierge comme ils l’entendent, et Firmin peut tondre la pelouse, vider les cendriers, battre les tapis…. Un bon concierge sait ce qui est de son ressort: tout ce qui fait plaisir au peuple, mais sans modifier la distribution de la richesse. La distribution de la richesse, c’est du ressort du propriétaire.

Bill qui est un concierge populaire – et donc exemplaire, puisque c’est tout ce qu’on demande d’un politicien – vient de recevoir un premier avis de congédiement. Bizarre, car il n’a pas empiété qu’on sache sur les prérogatives des vrais dirigeants et le fait que Clinton ou un autre soit président ne modifiera pas d’un iota la politique américaine. Alors, pourquoi virer le concierge? Pourquoi même menacer de le faire? C’est là que ça devient intéressant. Parce que s’il est sans importance qu’un quidam ou son voisin soit Président des USA, la destitution ou même la menace de destitution d’un président est une opération choc sur la psyché des aborigènes. La vraie question, c’est: « Pourquoi le Système veut-il leur administrer ce choc? » Il n’y a que deux explications possibles….

La première, c’est que la menace de destitution de Clinton, correctement médiatisée, va produire une chaîne de variations brutales en dents-de-scie des marchés boursiers. Ceux qui vont connaître d’avance les péripéties du psychodrame de la destitution vont pouvoir gagner sur toutes les hausses et sur toutes les baisses du marché. Gagner des sommes qui dépassent la raison. La plongée/remontée de Wall Street, entre juillet et décembre 1998, a déjà permis que des centaines de milliards de dollars changent de mains; pourquoi ne pas faire durer le plaisir …?

« Il démissionne demain » – va dire la rumeur publique, amplifiée par les journaux à la solde du Système…. et le Dow-Jones va perdre 5%. « Jamais je n’abandonnerai ! « – annoncera le Concierge le jour suivant et, – les médias ajoutant que trois Républicains se rallient finalement au pauvre bougre – la bourse montera de 6 % !

Encore une fois ? Allez, hop ! Une jeune mexicaine annonce que Bill lui a touché les nichons et le Vice-président Gore déclare que, si la chose est vraie, lui même se dissocie du président, une déclaration qui entraîne une baisse de 10% des marchés. Mais, le lendemain, la jeune mexicaine avoue qu’elle a menti et a été soudoyée pour le faire par Gingrich lui-même, ce qui amène cinq sénateurs républicains à changer de camp et à proclamer que Clinton est une victime innocente, permettant que le Dow-Jones franchisse enfin la barre des 10 000…

Est-ce qu’il y a encore un innocent sur cette terre qui pense que tout ce cinéma à Washington a quelque chose à voir avec la vie sexuelle de Clinton? Ou avec le fait qu’il ait « menti »? (Comme si l’on pouvait faire une carrière politique – ou défendre les intérêts d’un État – en ne disant que la vérité !) En réalité, seuls les spéculateurs veulent croire que d’autres spéculateurs y croient et, en bout de piste, seuls sortiront sans nausée des montagnes russes de Wall Street ceux qui auront toujours su la veille ce qu’écriront les journaux du lendemain.

Dégueulasse? Et pourtant, le scénario des montagnes russes boursières est le « meilleur » scénario. Le pire scénario, c’est celui dont j’ai déjà parlé*: que le vaudeville Lewinsky cache une vraie saloperie que le système va nous faire passer en douce pendant que les badauds fantasment sur les cigares du concierge libidineux et discutent de sa sortie. Que se trame-t-il dans les vrais couloirs du vrai pouvoir ? Une fabuleuse arnaque… ou pire ? C’est ce que le monde ordinaire va bientôt apprendre à ses dépens

Pierre JC Allard

 

065. Solstice   98.12.23

 

Il y a un jour dans l’année où le soleil est à son plus bas… puis remonte. Noël, trois jours après le solstice d’hiver, est la fête immémoriale de la lumière, le moment ou le pithécanthrope futé remarquait que les jours étaient bien désormais de plus en plus longs et qu’on pouvait recommencer à croire au printemps. Pour les Juifs, c’est encore Hannukah, la Fête de la Lumière; pour les Chrétiens, c’est l’arrivée du Sauveur… Noël, c’est un message d’espoir, la bonne nouvelle qu’on a atteint le point le plus bas et que dorénavant ça ira mieux. J’espère que ça ira mieux. J’espère que nous avons passé le solstice, parce que la lumière est bien basse. La Presse du samedi 19 décembre m’a presque découragé.

D’abord, l’affaire de l’Iraq. J’ai déjà dit ce que je pensais de cette saloperie*; je ne suis donc pas surpris que les intérêts pétroliers en remettent, et c’est presque une bonne nouvelle qu’on n’ait tué que quelques douzaines d’Iraquiens: ç’aurait pu être pire. Ce qui m’a déprimé, c’est le sondage de La Presse qui nous dit que 69 % des Québécois sont d’accord avec l’idée de bombarder une population sans défense et croient vraiment que Saddam est à bâtir un arsenal de virus et de toxines pour partir à la conquête de ses voisins.

Est-ce que le lecteur moyen de La Presse ne comprend pas: a) que l’Iraq affamé a bien d’autres problèmes que de fomenter des conflits ? b) que de tous les pays du monde, l’Iraq – patrouillé depuis 7 ans par des missions d’inspection – est sans doute parmi ceux où il serait le plus improbable qu’il y ait une force crédible d’ armes atomiques, chimiques ou biologiques? c) que de tous les pays du monde, les USA sont certainement celui où il y a le plus d’armes atomiques, chimiques et biologiques? d) qu’aucun pays contemporain n’a agressé autant que les USA, au Viêt-Nam, à Granada, à Panama, au Guatemala, à Cuba, au Nicaragua, au Chili, en Libye, au Soudan ? La lumière est faible.

Puis l’histoire Clinton. Les maîtres du monde sont à s’entredéchirer pour une histoire de cul, avec une partisanerie qui montre l’hypocrisie du débat et exclut toute intelligence. J’ai déjà dit aussi ce que j’en pensais**. Plus près de chez-nous, les pompiers vandalisent. Encore des gens dont le métier pourrait faire des héros mais qui se conduisent comme des cols-bleus de la Ville de Montréal. Ça paye, l’intimidation***. La justice? Connais pas… Encore des modèles que nos enfants n’auront pas. Les jours sont bien courts

Et ce médecin qui renvoie la petite diabétique mourir chez elle. « Juste un petit virus » – qu’il a dit…, pendant que deux autres médecins sont condamnés à 53 000 $ de dommages pour avoir annoncé un cancer du foie et sa mort imminente à un patient qui n’avait pas le cancer du foie et est toujours vivant. Rien à voir avec les urgences bondées et les coupures au budget de la santé, les mauvais diagnostics, n’est-ce pas ?**** Les soirs tombent si vite.

La Commission de la santé et sécurité au travail (CSST) un autre organisme en qui on voudrait avoir confiance est accusée d’avoir tronqué les rapports de ses propres inspecteurs, d’avoir tout fait pour cacher son incurie qui a causé mort d’homme, d’avoir réprimandé ceux qui voulaient dire la vérité. Les nuits sont longues.

Puis Foglia vient nous dire que voler à l’étalage, il ne faudrait pas en faire une infamie. Bon. C’est gentil d’avoir l’indulgence facile et le mot infamie devrait, en effet, être gardé pour les grandes occasions. Mais qui parle d’infamie? Je pense qu’il y a quelque chose de fondamentalement indigne dans le fait de piquer une tablette de chocolat, un geste petit qui marque la limite trop prudente du défi trop modeste au système dont on est prêt à souffrir les conséquences. C’est cracher dans le café du patron quand il n’est pas là, c’est pisser, les volets fermés, sur des swastikas qu’on dessine et qu’on efface après. Le soleil est vraiment à son plus bas

J’ai la nostalgie d’un certain respect de soi qui interdit de se pencher pour ramasser un méchant sou dans la merde, de barbouiller ses initiales sur les Pyramides, de voler du pain quand on n’a pas faim et de défier les fauves en cage. Toutes choses qui ne sont pas infâmes, mais dégradantes. Je serais agacé de vivre dans une société dégradée où tout le monde pique quand on ne les voit pas. Parce que je ne veux pas compter les cuillers après le départ de mes invités. Parce que j’aime penser que ma femme prend son bain tous les jours, même quand je n’y suis pas. Pas pour offrir une image correcte, mais pour être propre, tout simplement.

Et parce que je ne veux pas vivre dans ce genre de société, j’en veux un peu a Foglia de faire un clin d’oeil complice à tous ceux qui ne sont pas « infâmes » mais qui ne sont pas non plus les modèles dont nous aurions bien besoin… J’aurais mieux aimé qu’il tire son chapeau à Vasile Murgaseanu, cet inspecteur qui, malgré les menaces, vient de dénoncer les manigances infâmes – (c’est le temps de parler d’infamie) – de la CSST son employeur.

Murgaseanu, c’est les jours qui rallongent. Trois comme lui, et on pourrait recommencer à croire au printemps.

Joyeux Noël

Pierre JC Allard

 

066. Strip-Tease   98.12.30

 

Vous connaissez cette histoire du tailleur peu scrupuleux qui vend au Roi, à prix faramineux, un costume d’une étoffe superbe… mais invisible aux incompétents ? Comme prévu, tout le monde et le Roi lui-même s’extasient devant le tissu merveilleux – qui bien sûr n’existe pas – de sorte que le Roi parade devant ses sujets, supposément vêtu du costume magique mais en réalité nu comme un ver… jusqu’au moment où un enfant qui n’a pas d’emploi a perdre dise innocemment « le Roi est nu », au grand dam du tailleur et à la courte honte des courtisans.

On me demande souvent quel est le talon d’Achille du système. Il est visible, totalement vulnérable, et il n’exige pas pour qu’on l’atteigne de violence ni de subtiles conspirations. Si vous pouvez regarder un billet de banque qu’on vous offre, vous esclaffer et ressentir profondément l’absurdité de faire quoi que ce soit pour ce bout de papier, vous avez fait la moitié du chemin vers le salut. Si un nombre significatif de gens en font de même, le Système vacille.

Si le consensus cesse, qui prête une valeur a 16 trillions d’argent virtuel sur la planète qui ne représentent rien – et qui peuvent devenir 17 trillions demain, par la volonté du FMI et des petits copains – le Système crève. Comme le Mark de 1932, le Peso argentin d’il y a dix ans et le Rouble de l’an dernier sont morts, quand on leur a dit qu’ ils étaient nus. Mais attention! Faire crever le Système équivaudrait, pour nous tous, à scier la branche sur laquelle nous sommes assis. Avant de dire « le Roi est nu », il faut penser à une solution de rechange.

La solution de rechange, c’est un autre médium d’échange. Quelque chose qui nous permette, à vous et à moi, de poursuivre la division des tâches qui est la base de la société en troquant votre travail contre le mien, le nôtre contre celui des autres et vice-versa. Quelque chose comme de l’argent… Mais seriez vous très étonné si on vous disait que le Système est TRÈS hostile à l’idée de quelque chose qui puisse être substitué à l’argent?

Beaucoup de gens essayent de temps en temps. On l’a tenté à Vancouver, à Kingston… Je vous donne la formule, mais, si vous tentez l’expérience, regardez bien des deux cotés avant de traverser la rue…

1. créez un Secrétariat et invitez tous les sans-emplois à s’inscrire (les autres aussi, d’ailleurs);

2 imprimez des « Crédits de solidarité » (CS) en précisant bien que ce n’est pas de l’argent et que ça ne vaut rien;

3 distribuez la liste des membres avec leur profession à chacun de vos membres;

4 distribuez aussi à chaque membre 100 CS identifiés à son nom ou par un numéro de code;

5. invitez vos membres à requérir les services des autres membres, les récompensant de 1 CS par heure de travail;

6. celui qui accepte des CS en récompense peut les échanger au Secrétariat pour des CS à son nom;

7. nul ne doit donner plus de 20 CS sans en accepter au moins un, ni en donner 50 de plus que ce qu’il a accepté;

8. celui qui ne respecte pas la règle ci-dessus est suspendu; on peut savoir qui l’est en téléphonant au Secrétariat;

9. les commerçants même non inscrits peuvent accepter un paiement total ou partiel en CS;

10. ces commerçants peuvent échanger ces CS au secrétariat et en obtenir à leur nom qu’ils pourront utiliser ou donner en primes.

Si on évalue le salaire moyen à 13 dollars l’heure, la distribution des CS à ses membres par le Secrétariat est l’équivalent de prêter 1 300 dollars chacun à tous les inscrits pour acheter les services des autres inscrits ou les biens des marchands qui acceptent de collaborer au projet. C’est leur prêter cette somme sur la garantie de leur capacité et de leur volonté de travail. La seule garantie qu’ils possèdent.

C’est une garantie dont le Système ne veut pas tenir compte. Pas seulement parce qu’il n’y a pas de « demande effective » pour les services que peuvent rendre les travailleurs sans emploi – (comprendre: ceux qui ont de l’argent ont déjà ces services et les autres, on s’en fout.) – mais, surtout, parce que permettre aux « pauvres » de payer ces services avec leur travail aurait un effet inflationniste et appauvrirait un peu les gras-dur du système.

Tout ce que chacun peut faire pour contrer cette mauvaise volonté du Système est un beau geste qui met à nu les « rois » qui nous exploitent. C’est aussi une épine au flanc de la Bête et donc un geste courageux. Pourquoi ceux qui peuvent le faire – comme les syndicats, par exemple – ne posent-ils pas ce geste qui créerait, sans aucune mise de fonds, un véritable Fond de solidarité ?

Bonne année

Pierre JC Allard

 

067. Résolution   99.01.06

 

 

C’est le moment de l’année où beaucoup se croient obligés de s’engager à faire ce qu’ils n’ont jamais fait; pour d’autres, c’est le moment de vérifier si leur prochain va continuer à faire des bêtises. Il y a trois jours, un ami m’a demandé si je persisterais longtemps à écrire sur l’internet des textes qui prônent la justice sociale, des textes de réflexions qui, m’a-t-il dit, ne peuvent intéresser que « les ‘perdants’ qui ne lisent pas, ne réfléchissent pas et n’ont pas l’internet ». Si au moins, a-t-il ajouté, tu « montais aux barricades »…

Ouff ! Un point pour l’ironie, deux de perdus pour la condescendance… mais n’est-ce pas vrai que j’ai l’air de prêcher la vie végétarienne dans un congrès de bouchers? Pourquoi, est-ce que je me donne la peine de le faire? Pourquoi et pour qui ? 69 % des Québécois, il y a quelques semaines, étaient d’accord avec les bombardements américains sur l’Iraq; le même pourcentage qu’aux U.S.A ! Il est clair que message ne passe pas. Pourquoi VOUS donnez-vous la peine de me lire et sans doute de lutter vous aussi pour un monde meilleur? Nous sommes si peu nombreux…

Je pense que, vous comme moi, nous sommes bien conscients qu’il n’y a qu’une infime minorité de ceux que notre société exploite qui pensent à un changement. Je le regrette, mais est-ce une raison pour laisser tomber? Je ne crois pas. Je pense, au contraire, que c’est toujours ainsi historiquement que les choses se passent. Ce n’est pas par les exploités que les changements arrivent; ils ont trop à faire pour survivre et, de toute façon, ceux qui n’ont pas le pouvoir ne peuvent ni le prendre ni rien changer.

Quand le changement survient, c’est toujours parce que des « gagnants », au lieu de rafler leur part de la mise, décident de ne plus jouer le jeu mais de jouer plutôt à changer le jeu. Le changement doit venir de ceux, pauvres ou riches, qui lisent et qui réfléchissent et qui aujourd’hui ont l’internet. Bien sûr, la majorité des gagnants ne veulent pas que les choses changent; pourquoi changer les règles d’un jeu auquel on gagne ? Mais il y a des exceptions…

Il y a trois (3) sortes de gagnants qui prennent ainsi sur eux de mêler les cartes et de lutter pour une nouvelle donne : a) ceux qui, ayant déjà tout, choisissent le raffinement de l’altruisme, b) ceux qui, n’ayant rien, saisissent l’occasion que les circonstances leur accordent et créent un jeu qui leur plaît, et c) ceux qui estiment ne pas recevoir leur juste part du butin.

Le premier groupe, c’est celui des « despotes éclairés » et des philanthropes: Saint-Louis, Carnegie, Soros… Langlois ?. C’est fou ce qu’un homme de pouvoir peut faire à un système quand ça l’amuse de faire du bien! Le deuxième groupe, c’est celui des Bonaparte, des Castro, des Lévesque… de Dumont? Le troisième groupe, de loin le plus large, recouvre ceux qui, même déjà riches et puissants, sont néanmoins encore plus ambitieux, audacieux, astucieux… Il y a toujours des Lafayette et des Mirabeau dans toute révolution.

Ce sont ces trois groupes que nous visons, vous et moi, quand nous prêchons le changement. Il faut cibler ces trois groupes de gagnants-réformateurs potentiels et leur fournir des armes, parce que ce sont eux qui, ensemble, forment un mélange détonant. Il faut fournir des idées à ceux qui ont le pouvoir, l’occasion et l’intérêt de prendre le risque du changement. Ceux qui n’on pas l’internet et ne lisent pas ne s’intéresseront au changement que plus tard, quand il commencera à pleuvoir.

C’est pour ça que vous et moi ne devons pas renoncer à formuler des idées de réforme qui soient stimulantes pour les idéalistes, d’autres idées- ou parfois les mêmes – qui soient populaires, et donc propices aux hommes de charisme… et que nous ne devons jamais oublier que l’implantation de chacune de ces idées doit ménager un espace où ceux qui ne pensent qu’à leur intérêt trouvent aussi leur intérêt, car l’égoïsme est un facteur à ne pas négliger.

Il y a des temps où l’on demande des volontaires sur les barricades, et j’ai beaucoup de respect pour ceux comme Duhamel et son groupe qui ont bloqué la Bourse pour dénoncer l’AMI, ou ceux qui ont été malmenés au Peppergate de Vancouver. Mais, il y a toujours aussi, avant les grands changements, des gens qui écrivent; ils jouent un rôle utile, car, quand la bagarre commence, il vaut mieux avoir quelques ébauches de solutions de rechange à portée de la main plutôt que de rédiger des réformes sociales sur un affût de canon ou une table de taverne. C’est pour ça que nous devons être résolus à continuer à proposer des solutions

J’ai déjà dit que les idées que j’émets sont à qui voudra les prendre; il y en a quelques unes, d’ailleurs, qu’on a prises et qui commencent à avoir une belle carrière; j’en suis heureux. Et je vais continuer. Ma résolution, pour 1999, c’est de terminer avant la fin de l’année un projet de société qui tienne la mer. Je ne crois pas que ce projet devienne un best-seller; mais je pense qu’il y aura des amateurs pour monter dans l’arche… quand il commencera sérieusement à pleuvoir.

Pierre JC Allard

 

068. Ethique et Titanic   99.01.13

 

Le Juge Muldoon vient de servir une volée de bois vert au gouvernement en autorisant le recours collectif d’un Manitobain qui prétend que tous les Canadiens – et lui en particulier – sont lésés quand le gouvernement passe une loi spéciale pour laisser filer hors du pays 2 milliards de dollars des fondations Bronfman sans en prélever d’impôts, une bagatelle de 700 millions de dollars.

« Tut tut » – qu’il disait, notre gouvernement, par ses avocats – « de quoi il se mêle, ce quidam? Qu’est ce que ca peut lui foutre qu’on laisse partir 2 milliards de dollars aux USA et 700 millions de revenus pour l’État? » Quand on regarde les choses sous le bon angle, on voit ce qu’on veut. L’avocat, c’est celui qui voit les choses sous le bon angle.

Ainsi, par exemple, puisque la plupart des Canadiens donneraient bien 25 cents a un clochard qu’ils ne connaissent pas, qui ne travaille pas et qui n’a n’a jamais rien fait pour ce pays, pourquoi tous les Canadiens ne donneraient-ils pas chacun 20 dollars à la famille Bronfman que tout le monde connaît, qui travaille dur et dont personne ne met en doute la contribution à l’économie nationale ? Ou, prenant une approche d’économiste plutôt que d’avocat, si une femme normale peut faire un bébé en 9 mois, est-ce que neuf femmes bien organisées ne pourraient pas nous en produire un en 1 mois ? Le Juge Muldoon a pris une position plus proche de la pensée du monde ordinaire et il faut lui en savoir gré.

Ceci étant dit, le vrai problème qu’a créé la « loi spéciale » du gouvernement en faveur des Bronfman ce n’est pas les 700 millions que nous avons tous perdus – (et qui ne reviendront jamais, quoi que fassent les juges, puisque, quel que soit le sort du recours collectif, ce sera toujours les contribuables qui écoperont, non seulement du capital, mais des frais d’avocats en sus!); le vrai problème, c’est que la légitimité du gouvernement-fisc est devenue nulle.

Il y a longtemps qu’on dit que les lois fiscales sont faites pour prélever l’argent des pauvres et non celui des riches; on vient d’en donner une preuve supplémentaire et, du même coup, la preuve de l’impudence des riches et de LEUR gouvernement. Car quand la loi en vigueur déjà faite pour favoriser les nantis ne suffit pas, quand par inadvertance on a oublié de laisser ouverte la porte pour que les chevaux puissent être amenés sans bruit… au diable le bruit! On défonce le mur et on file par la brèche.

Et personne – sauf les avocats comme moi, bien sûr – ne croira que la brèche a été faite au vu d’une analyse rigoureuse, par des fonctionnaires impartiaux et honnêtes et sans qu’un seul pourboire ni une contribution électorale ne vienne encourager les troupes. Nous, les avocats, nous donnerons le bénéfice du doute et je suis sûr que nous aurons raison: personne ne prouvera jamais que les Bronfman ni aucun fonctionnaire ni politicien ait commis une faute en cette affaire. Sauf une erreur de jugement, mais ce n’est pas illégal de manquer de jugement. Ça, c’est le bon angle, l’angle légal.

Mais le mauvais angle? L’angle des gens ordinaires qui n’ont pas étudié la présomption d’innocence, ce sera qu’on peut tout acheter avec du fric et que si le fisc a le pouvoir de rançonner les petits mais pas les gros, il n’y a rien de MAL à ne pas payer ses impôts. Un risque, oui – comme il y a un risque à ne pas vider ses poches quand un truand vous le demande un couteau à la main – mais une responsabilité morale ? Non.

Pas plus que le petit cochon Babe n’a la responsabilité morale de se mettre en rang pour l’abattoir, pour être « solidaire » des autres victimes. Pas plus que les « troisième-classe » du Titanic n’avaient la responsabilité de sombrer tous ensemble pendant que des canots de sauvetage de la Première classe quittaient le paquebot a demi vides (un fait historique avéré). C’était une époque où les gens ordinaires tortillaient leur casquette et cédaient le haut du pavé.

En faisant un « spécial » pour les Bronfman, le fisc vient de crier « sauf-qui peut » aux troisième-classe de notre société en perdition … et la casquette ne se porte plus tellement. Le fisc pourra encore prendre, mais qui rougira désormais de tricher, d’esquiver, de ne céder au fisc que ce que celui-ci pourra prendre? Le gouvernement a commis une erreur. Mais ce n’est pas illégal de manquer de jugement, n’est-ce pas?

Pierre JC Allard

 

069. Le doute raisonnable   99.01.20

 

Je n’aurai pas eu l’occasion de rencontrer Gaëtan Girouard. Je ne faisais rien des activités auxquelles J.E. s’intéressait et, comme tant d’autres, je ne prêtais attention à ses émissions que le temps de développer une saine indignation velléitaire, une mini-colère eupeptique: « Dieu que les gens sont mauvais…! Ciel que le système est pourri ! Encore un peu de café ?… »

Le plus près que je sois jamais passé de faire quelque chose avec J.E, c’est quand j’ai conseillé à un client de s’adresser à eux; ça semblait tellement plus efficace que de dépenser du temps et du fric en frais d’avocats quand la mauvaise foi de l’adversaire était évidente… et tout aussi évidente l’inutilité d’un système judiciaire qui mettrait 5 ans à constater cette mauvaise foi et ruinerait le bon bien plus vite que le méchant…

Aujourd’hui, je regrette de ne pas avoir été plus actif, de ne pas avoir automatiquement référé à Girouard tous les cas dont j’ai été témoin de crapulerie, d’exploitation éhontée des faibles et des pauvres. Je regrette aussi de ne pas avoir pris 10 minutes pour écrire à Girouard tout le bien que je pensais de ce qu’il faisait, pour le féliciter de maintenir chez la population l’espoir qu’il existe encore une chance d’obtenir justice.

Peut-être que si cette immense majorité des gens qui pensaient du bien de Girouard et de son action le lui avait dit, il aurait regardé avec plus de sérénité les passes d’arme de ceux qui le détestaient, de ceux qui supportaient mal qu’on les empêche de danser en rond. Tous des coupables? Peut-être pas, reste à voir; mais quand on dit qu’il y avait 35 millions de dollars de réclamations en diffamation contre Gaëtan Girouard, il faudrait ajouter que la preuve n’a JAMAIS* été faite que quiconque a été mis au pilori par J.E ne l’ait pas été à juste titre.

Peut-être que ça aurait changé quelque chose que ceux qui appréciaient Girouard le lui dise. Peut-être, aussi, que ça n’aurait rien changé du tout, car il importe peu que des milliers de gens vous aiment si quelqu’un vous déteste assez. Si quelqu’un vous déteste pour vous tuer.

Attention. Je ne dis pas que Gaëtan Girouard a été assassiné; je n’en sais rien. Je dis simplement qu’il est impératif que l’on fasse sérieusement enquête sur ce « suicide », pour plusieurs raisons. La première, c’est que selon le psychiatre Mailloux, abondamment cité par La Presse, le défunt n’était victime d’AUCUN des dix (10) événements extérieurs qui le plus souvent sont à l’origine ou contribuent à la décision de mettre fin à ses jours. Avait-il vécu un deuil, une faillite, une maladie, un divorce? Non.

Bien sûr, il y a des gens qui se suicident sans connaître aucun de ces problèmes externes: on peut être déprimé sans raisons; mais, la plupart du temps, cette tendance suicidaire a été diagnostiquée. Rien n’indique qu’elle l’ait été chez la victime. La première raison de regarder de près les circonstances de la mort de Gaëtan Girouard, c’est qu’il ne semblait pas avoir le moindre motif pour se suicider.

La deuxième raison, c’est qu’une foule de gens avaient, eux, des motifs de se défaire de lui. Par vengeance, sans doute – car on ne fait pas le travail de haute justice sur les basses oeuvres de tant de gens « indélicats » sans s’attirer de solides inimitiés – mais aussi et surtout, sans doute, par mesure préventive. Il serait du plus haut intérêt que l’on regarde ce qu’il y avait sur la table de travail et dans les cartons de J.E.

Qui allait être dénoncé au cours des prochaines semaines? Il serait absolument inacceptable que les dossiers de Gaëtan Girouard meurent avec lui et, sans tomber dans la paranoïa, il faudrait voir s’il n’y a pas un cobra, voire un dragon, parmi les couleuvres et les vipères que Girouard allait bientôt déranger. Il existe un doute raisonnable que la mort de Girouard soit le fait d’un prédateur plus gros et plus violent que ceux qu’il levait d’habitude. Il faudrait tout faire pour que ce doute ne persiste pas.

La troisième raison d’aller au fond de cette affaire est que le coroner attribue le décès à l’asphyxie. Ce n’est pas une mort douce. Ce n’est pas la mort instantanée par « pendaison » comme l’infligeait notre système pénal. Est-il raisonnable de penser qu’une personne ayant la culture de Girouard et voulant mettre fin à ses jours ne prenne pas la peine de trouver une corde de bonne longueur pour se pendre et choisisse de s’étrangler? Un doute n’est-il pas ici raisonnable?

Il faudrait qu’on aille au fond des choses. La victime aurait laissé une note d’adieu de plusieurs pages; si Gaëtan Girouard en est l’auteur, ne recèle-t-elle pas un indice laissant croire qu’il ne l’a pas composée de son plein gré? Et si elle n’en recèle pas, n’existe-t-il pas aujourd’hui des analyses permettant de vérifier si le style de cette missive est bien le sien ou si elle ne lui a pas été dictée sous contrainte?

La mort d’un homme de bien est toujours une tragédie. Faisons au moins le nécessaire pour qu’elle ne prenne pas figure d’un avertissement servi à tous ceux qui contestent.
*

(En 2003, UNE (1) action en diffamation a été accueillie contre Girouard et TVA. Il faudrait donc maintenant ne pas dire JAMAIS, mais presque jamais… )

Pierre JC Allard

 

070. Le toile de crabe   99.01.27

 

Dans les tout-premiers cours de composition française qu’on nous donnait au collège classique, on nous mettait en garde contre l’abus et surtout le mélange des métaphores. L’exemple caricatural de ce péché contre l’esprit de la langue était ce célèbre « char de l’État qui navigue sur un volcan », et de nous expliquer le prof, par le menu, qu’un char ne navigue pas et qu’on ne navigue pas sur un volcan…

Dommage… Pourquoi ne pourrait-on pas écrire comme Dali peignait ces montres qui coulent comme du beurre et décrire ce panier de crabes qui, depuis bientôt 25 ans, filent, tissent, tricotent et défont la nuit la Toile du Stade, comme Pénélope sa tapisserie, pas pour berner les prétendants mais pour les enrichir. 100 millions de dollars par ci, 150 millions par là… Plus de fric chaque fois pour les consultants, les architectes, les ingénieurs et les constructeurs que tout ce qu’on a investi depuis ce temps dans le logement social.

Et ca tisse, ça grouille et ça grenouille… La toile se déchire ? SNC-Lavalin vient nous dire, la bouche en coeur, que l’appel d’offre qui ne leur a PAS confié le dernier contrat pour la toile en Teflon ne s’était pas déroulé de façon rigoureuse… et toutes les grenouilles de s’esclaffer en se tapant la bedaine, vu que personne n’a pensé une minute que l’avant-dernier appel d’offre, celui qu’a gagné SNC-Lavalin pour la toile, se soit déroulé, lui, d’une façon rigoureuse.

Ni l’autre avant, d’ailleurs, ni le précédent… Il y a déjà 20 ans que, dans un pays « dont je ne veux pas me souvenir du nom », un type qui s’y connaissait bien en filatures de crabes et de grenouilles m’a expliqué l’aspect génial des Olympiques de Montréal en général, dont la Toile du Stade n’est que l’appendice caudal d’une métaphorique Pléiade de comètes d’arnaques.

« Jamais dans toute l’Histoire, ni avant ni après « – m’a-t-il dit –  » il ne s’est donné en temps de paix, dans un pays occidental, 2 milliards de dollars de contrats sans appels d’offres. L’astuce utilisée, géniale dans sa simplicité, est devenue une leçon pour nous tous: créez un besoin…, créez une urgence…, puis faites n’importe quoi »

De temps en temps, une toile déchire et crabes et grenouilles filent un mauvais coton, mais une bagatelle ne fait pas le printemps et, petit à petit, l’oiseau fait son lit à partir du même bas de laine qui est toujours le nôtre. Vue par un optimiste, la décision de rogner 13 millions du coût de la dernière toile en fait une aubaine parmi nos mésaventures.

Continuons donc dans la logique olympique, et voyons ces 13 millions comme de l’argent en banque. Voyons ce mat tendu vers nous, non pas comme le pilori où sera submergée notre fierté nationale, mais comme l’aube d’un nouveau pas en avant. Voyons d’abord de quelle source à germé cette tragi-comédie. Qu’est-ce qui a mis la puce à l’oreille des crabes et les a lancés sur la piste?

Il semble qu’un beau jour, après des années de travail sur le Stade, quelque crabe en autorité ait jugé que l’architecte Taillibert qui l’avait conçu prenait du retard et serait avantageusement remplacé pour en assurer la réalisation par quelques grenouilles locales. « Avantageusement » se prêtant ici à toute interprétation compatible avec le principe que, toile ou non, on ne prend pas des mouches avec du vinaigre.

On connait la suite. De fil en aiguille, on a fait une toile amovible qui a si mal fait son boulot qu’elle a finalement obtenu sa permanence… et eu beaucoup d’augmentations. Le plus grand mérite du Stade, à ce jour, est qu’aucune pièce ne s’en est encore détachée qui soit tombée sur la tête de quelqu’irréductible surréaliste.

Maintenant qu’on a tout essayé – et qu’on a pris pas mal plus de retard que le concepteur n’aurait jamais osé en prendre ! – est-ce que ça ne vaudrait pas la peine d’appeler Monsieur Taillibert, bien poliment, et de lui demander s’il ne réparerait pas les dégâts, à quel prix il le ferait et si son assurance professionnelle ne couvrirait pas les éventuelles anicroches ?

Parce que, à ce jour, il n’est pas démontré que Taillibert ne peut pas livrer la marchandise; ce qui si, a été amplement prouvé, c’est que nos crabes, eux, ne savaient pas filer et ne tenaient même pas le dessus du proverbial panier. Allons, un petit geste d’humilité: appelez Taillibert et que nos grenouilles restent coites, coites, coites…

Pierre JC Allard

 

071. Potlatch   99.02.03

 

La contribution la plus originale du Canada à la sociologie universelle n’a pas été conçue à McGill ni à Varsity; c’est une trouvaille de nos indiens Nootkas . On dit toujours que les humains sont égoïstes, mais saviez-vous qu’il existe des tribus amérindiennes de la Colombie Britannique dont les membres ont pour premier objectif dans vie de DONNER tout ce qu’ils peuvent? Le potlatch est la cérémonie au cours de laquelle ils donnent ainsi à qui mieux mieux. Ça crée quelques ennuis, mais pas trop pourvu que ça reste dans la tribu. Parce qu’évidemment, si l’ascenseur ne revient pas… les lendemains sont difficiles.

Ça serait-y pas beau si les Bronfman, dont nous parlions il y a quelques semaines, au lieu de virer 2 milliards de dollars aux USA, les avaient donnés aux chômeurs canadiens ? Et encore plus beau s’ils étaient relancés aujourd’hui par les Desmarais ou les Irving qui n’auraient d’autre but que d’en donner plus? Ça n’arrivera pas, rassurez-vous, et je n’accepterais pas le mandat de les en convaincre…! Il ne faut pas dire aux riches de donner; ça les met en rogne.

On se demande bien pourquoi, d’ailleurs, puisque les riches ne dépensent presque pas. Le problème, justement, ce n’est pas que les milliardaires aient des milliards, mais qu’ils ne les dépensent pas. Dépenser pour vrai, s’entend, dans le sens de consommer du pain, du caviar, ou de tirer un sain plaisir de vider une bouteille de Romanée-Conti à 1 000 $. Dépenser, dans le sens de donner une chance à ceux qui ne travaillent pas de travailler et de gagner leur croûte.

Ah, si les riches consommaient … ! Peu importerait que l’argent soit outrageusement gaspillé, pourvu qu’il circule, car c’est pour ça que l’argent a d’abord été créé. Quand l’argent ne circule pas, l’économie ralentit et tout le monde en souffre: les travailleurs ne travaillent pas, les enfants des pauvres ne mangent pas avant de partir pour l’école, même les milliardaires perdent les millions qu’ils ne feront pas…

Ah, si les riches dépensaient un peu… En supposant qu’on mette au Canada 30 milliards de dollars en circulation* – ça ne représenterait encore qu’environ 2% de nos actifs! – et ça créerait une offre de travail supérieure au nombre des chômeurs et assistés sociaux du pays…

Mais les riches ne donneront pas leur argent et ne le dépenseront pas non plus. La plupart des gens n’ont pas idée à quel point il est difficile de dépenser plus de 3 ou 400 000 $ par année, ce qui n’est pourtant que l’intérêt sur son capital d’un tout petit millionnaire de rien du tout. Quand vous « valez » un milliard, comment peut-on vous demander de « consommer » les deux millions par semaine que vous rapporte cet argent? Des tonnes de truffes, des piscines de champagne, des brigades de serviteurs en livrée…?

Contrairement au dicton populaire, l’appétit ne vient pas en mangeant: on se lasse vite de manger. Ce qui croît avec l’usage, c’est l’ambition, le désir insatiable de faire grandir les chiffres dans un portefeuille d’actions. Alors, les vrais riches ne dépensent presque pas: ils prêtent et accumulent des intérêts, ou investissent et font des profits, réduisant d’autant plus l’argent en circulation, mais ils ne « dépensent » pas.

Alors, pas de potlatch pour nos riches ? Erreur; nos riches « donnent » tout le temps, laissant aller leur fric sans en retirer ni bien ni service tangible. Ils se passent l’argent entre riches, d’un compte de banque à l’autre, dans l’espoir d’en avoir plus … qu’ils se repasseront aussi indéfiniment, sans en retirer rien de concret. Les riches se vendent entre eux des Van Gogh, dont ils disent chaque année qu’ils valent plus cher; ou ils s’achètent des bijoux, ce qui ne consiste, en somme, qu’à changer du papier pour des cailloux. Les riches vivent un potlatch ininterrompu, mais ils ne vivent leur potlatch qu’entre eux.

Le fric ne PEUT pas sortir de la tribu des riches. Car ça veut dire quoi, quand les entreprises font des profits records pendant que nous avons une croissance malingre de 2 à 3 % dont on se dit satisfait, une population dont le niveau de vie stagne depuis une génération et qui tire 20% de son revenu global de paiements de transferts? Ça veut dire que notre société a érigé en système un potlatch « virtuel » réservé à la seule tribu des riches. (Il y a aussi un potlatch virtuel pour le monde ordinaire qui se joue avec l’argent des REER, mais nous en reparlerons)

Quand la Bourse s’envole vers des sommets, permettant aux riches de devenir plus riches, notre société leur donne des milliards qui ne représentent aucune valeur tangible dans le monde du réel. Et ces milliards « virtuels », elle ne peut les donner qu’aux riches, puisqu’eux seuls ne les dépenseront pas – puisqu’ils n’en ont pas besoin – mais les utiliseront comme des outils de pouvoir, comme des laissez-passer qu’il suffit de montrer puis qu’on remet dans sa poche. Les riches, comme des clochards, peuvent s’échanger des chèques de milliards de dollars s’ils conviennent de ne pas les encaisser. Et c’est bien ce qu’ils font.

Tant que les milliards demeurent des symboles dans des livres, les riches demeurent riches … et puissants. Mais si nos riches prétendaient se présenter à la banque de la réalité et « consommer »même une partie infime de leur richesse, on verrait que notre société ne dispose pas des biens et services nécessaires pour honorer le « chèque » que constitue la valeur des actions en Bourse et des dépôts en banque. L’ascenseur ne reviendrait pas et les lendemains seraient bien difficiles.

Pierre JC Allard

 

072. Talleyrand de Boisbriand   99.02.10

 

Vous connaissez Talleyrand? Le prince des diplomates, l’homme qui a traversé la Révolution française en montant d’un échelon chaque fois qu’une tête tombait et qui, ayant trahi tout le monde en France pendant vingt ans, a néanmoins sauvé la France après la défaite de Napoléon en bluffant toute l’Europe? Un grand homme mais aussi, comme disait de lui Napoléon: « une merde dans un bas de soie.

En fait, Talleyrand était un joueur de poker avant l’heure; si vous comptez les coups en faisant abstraction du décor, le personnage Talleyrand n’est pas si différent de celui du « gambler » classique d’un film Western… ou de nos brillants financiers qui ruinent leurs concurrents par des magouilles en Bourse. Nous avons nos Talleyrands, la soie en moins, bien sûr.

Le problème des démocraties c’est que, dans cette partie de poker menteur qu’est le monde néo-libéral, nous misons sur un gouvernement auquel on demande de rafler la mise mais dont on s’attend à ce qu’il joue avec toutes ses cartes ouvertes sur la table et en ne disant que la vérité. Tiens, prenez cette histoire de GM à Boisbriand, où il s’agit de garder quelques milliers d’emplois directs et indirects et quelques milliards de dollars d’investissement. Bernard Landry nous dit qu’il va jouer très dur…

Ça veut dire quoi, ici, jouer dur? Monsieur Landry est parfaitement transparent: il annonce qu’il va donner a GM plus de subventions que quiconque. Pas très fort… mais, que peut-il dire d’autre? Pourtant, tout le monde autour du tapis sait bien qu’il n’y a qu’une façon de gagner à ce poker: savoir où sont les meilleures cartes dans le paquet … et ne surtout pas compter sur le hasard pour les avoir dans son jeu.

C’est quoi les cartes du Québec pour garder l’usine GM? D’abord, une carte « ouverte » qui est celle des allégements fiscaux dont parle Bernard Landry. On peut en parler, c’est celle qui est de bonne guerre, celle que le système préconise. Celle qui consiste à garantir aux investisseurs de retirer plus que ce qu’ils apportent avant même qu’ils ne commencent à produire et à faire des profits. C’est une carte-maîtresse et ça permet souvent de mettre la main sur la cagnotte. Aux yeux de tous, ce qui fait une jolie réputation au gouvernement qui a mené le jeu. Mais il y a un os…

Le vice de la stratégie « subventions » c’est que, tout le monde la connaissant et la jouant à fond, il y a belle lurette que les projets de ce type coûtent plus cher que ce qu’ils rapportent: les gouvernements ne font plus leur beurre à ce poker, ils payent pour gagner. Exemple: l’aluminerie Alouette, de Sept-Iles, dont on s’est aperçu que la valeur des abattements consentis sur le prix de l’électricité consommée dépassait le montant total des salaires payés à notre main-d’oeuvre! Or le minerai vient de l’étranger et toute la production de l’usine repart vers l’étranger… elle est où, la cagnotte?

Mais il y a une autre stratégie au poker néo-libéral, celle de la carte « cachée ». La carte cachée, c’est le contrôle du marché. Parce que le problème premier de GM n’est pas de fabriquer des voitures, mais de les vendre. Est-ce que le Québec a une carte cachée quand il est en concurrence avec d’autres sites américains et qu’il discute avec GM? Est-ce qu’il peut avoir une influence sur le marché? La bonne réponse à donner, c’est: « Non, non, jamais ! Nous sommes un gouvernement démocratique et transparent. Nous croyons au Gatt, à l’Alena, à l’OMC, à la libre-entreprise, au libre jeu des acteurs économiques… »

Bon, c’est dit. Maintenant, imaginez-vous les acteurs économiques québécois jouant librement dans une petite pièce en cinq (5) tableaux.

Tableau 1. (Le bar du Beaver, au Queen Elizabeth) « Dites, Mr Smith, si vous saviez que votre usine de Boisbriand allait vendre toute sa production des 5 prochaines années sans que GM ait à faire autre chose que de lui fournir le CKD (les intrants)? Pas de problèmes de relations de travail, pas d’augmentation des coûts, juste un profit certain… vous la fermeriez cette usine? Non ? C’est ce que je pensais…. « 

Tableau 2. (Un bar à la mode de Laval) « Dis donc, ça fais longtemps que tu fais de l’action syndicale, les gars t’apprécient… t’aimerais pas ça faire un GROS Tricofil ? Une coopérative des travailleurs de Boisbriand qui aurait un contrat avec GM pour les intrants, qui utiliserait les concessionnaires GM pour la vente et le service mais qui produirait SA voiture et qui ferait SES profits pour SES travailleurs. On l’appellerait la Papineau…. L’argent ? Inquiète toi pas pour l’argent… »

Tableau 3. (Un bureau sur Crémazie)  » Comment ça, les ouvriers coopérés vont casser les prix de la convention? Les ouvriers de Boisbriand vont travailler et ils vont faire autant d’argent qu’avant. Pour compenser les cotisations perdues, vous allez avoir des actions de classe Q, dans la compagnie qui va prêter à la Coopérative et toucher une part des profits pour le Fonds de Solidarité. Si vous embarquez pas, la Caisse peut le faire tout seul, mais vous allez avoir l’air fou en…. »

Tableau 4. (Un salon du Club Saint-Denis)  » Mes amis, « Québec Inc. » est un mythe, nous le savons, mais nous avons des obligations qui devraient nous inciter à suivre le conseil que nous a donné discrètement l’avocat du conseiller du Ministre. Celui-ci, bien sûr, n’interviendra pas directement mais nous avons de bonnes raisons de croire qu’il est sérieux. Au cours des prochaines années, les véhicules corporatifs, comme les véhicules du gouvernement, c’est de la Coop qu’on les achète, point final. Les appels d’offres? Oui, mon cher, bonne question; on les fait, les appels d’offres, on les fait, comme d’habitude… « 

Tableau 5. (Un concessionnaire GM, de Répentigny ou d’ailleur)  » Oui, fille, t’aimes mieux la Ford; mais le steward a dit: si y en a un ‘osti qui achète d’autre chose cette année qu’une Riel ou une Chenier de la Coop, y est mieux de pas la mettre dans le parking de la shop… « 

Le Québec est différent. On se comprend. On se parle. On peut faire entre Québécois, sans se signer des protocoles d’ententes qui agacent les organismes de contrôle, des choses que les Ohioniens ou les Iowanins ne peuvent pas faire, parce qu’ils n’ont pas, eux, cette solidarité tacite qui découle d’une appartenance identitaire. On peut le faire… ou il peut suffire de montrer qu’on pourrait le faire (l’approche Uzi…). C’est notre carte caché. Ce n’est pas si différent de la carte que Talleyrand avait jouée au Congrès de Vienne.

Pierre JC Allard

 

073. Nguyen 96, Roy 60   99.02.17

 

Je me suis amusé à énoncer sans commentaires le titre de cet article à quelques unes de mes relations d’affaires. Le consensus a été que je faisais allusion au score d’un match de basket-ball. C’est vrai que Michael Jordan venait d’annoncer sa retraite. En fait, je citais La Presse qui nous annonçait que dans le district de Montréal, l’an dernier, il est né plus de Nguyen (96) et de Patel (79) que de Roy (60), de Tremblay, de Gagnon ou d’enfants portant quelque autre patronyme québécois « de souche ».

Si quelqu’un ne voit pas le lien, ça veut dire que dans une ou deux générations, à moins qu’on ait vidé le Saguenay-Lac-Saint-Jean dans un grand effort de concentration urbaine, il y aura nécessairement à Montréal plus de Nguyen et de Patel que de Roy, de Tremblay et de Gagnon. Soulignons que le nombre des Nguyen dépassera alors encore largement celui des Roy à Hanoi, et que tout indique que ce sont les Patel et non les Tremblay qui seront encore majoritaires à Bombay.

Les Roy et les Tremblay ne seront donc plus majoritaires nulle part. Enfin, nulle part qui apparaisse comme un point sur une petite mappemonde. J’ai pris la nouvelle avec la sérénité qui convient à mon âge, comme le Marquis de Montcalm qui allait mourir « sans voir les Anglais dans Québec ». (Même si j’ai toujours pensé que notre divin Marquis à nous était plutôt soulagé de mourir sans devoir lire l’analyse de sa performance par les chroniqueurs dans les journaux du lendemain…)

J’ai pris la nouvelle avec équanimité, car j’ai eu mon vrai choc culturel quant au résultat du match Nguyen-Roy il y a bien longtemps. En 1984, pour tout vous dire, quand au Tableau d’honneur de l’École St-Luc que fréquentait mon fils j’ai vu 15 noms vietnamiens: les trois (3) premiers de chaque classe, pour les Secondaires 1, 2, 3, 4, et 5. Trois fois 5 font 15. Quand on a vécu un blanchissage 15 -0 en éducation, on ne panique pas pour un 96-60 en démographie. Sauf que…

Sauf qu’il faudrait arrêter de se tordre les mains, de se tirer dans le pied et, surtout, de se péter les bretelles sur le miracle de notre survivance et la valeur de notre culture québécoise. Il faut admettre que le Québec est devenu et deviendra de plus en plus un état multiethnique, que ceci arrivera que le Québec fasse ou non partie du Canada et même si l’immigration stoppait net demain matin. Il faut surtout admettre que ce n’est pas une catastrophe, mais une opportunité.

Une opportunité de survivre comme culture et d’être encore en nombre suffisant pour assurer le développement de cette culture… si les Nguyen et les Patel se sentent aussi Québécois que les Roy et les Tremblay. Et ça, il n’en tient qu’à nous. Il n’en tient qu’à nous, je l’ai déjà dit*, de présenter pour nos immigrants un option valable d’assimilation. Assimiler à notre culture les Nguyen et les Patel – qui sont venus ici pour être assimilés, ne l’oublions pas. En faire des Québécois, comme les Johnson, les Benazra, les Foglia, les O’Leary sont devenus des Québécois

Une nation ne survit pas par la seule transmission de ses patronymes mais par sa capacité à insuffler son âme. Je ne parle pas du « melting pot » américain ou argentin, mais de la France elle-même. Faites l’expérience de noter, à Paris, dans l’annuaire téléphonique ouvert au hasard, les patronymes qui ont une consonance « française » et les autres, allemands, italiens, algériens, juifs, espagnols, polonais, russes… Pourtant, les Français ne se sentent pas une minorité chez eux.

Sacha Guitry disait « Être Parisien ce n’est pas naître à Paris, mais y renaître; ce n’est pas y être mais EN être; c’est une dignité. » Je voudrais que nous, Québécois, puissions aussi prétendre de façon crédible que c’est une dignité de devenir Québécois. Pas en nous appropriant des succès individuels – Céline Dion, le Cirque du Soleil, etc – mais en pouvant faire état de réalisations collectives. Réaliser de nouvelles Expo 67, de nouvelles Baie James… le potentiel est toujours là de le faire, à l’état larvaire dans cette solidarité entre Québécois qui renaît de temps en temps, durant la Crise du Verglas par exemple.

Mais pour qu’on prenne la voie de la dignité, de la fierté tranquille qui justifie que les autres veuillent devenir NOUS, il ne faut pas reculer d’horreur quand le nombre des Nguyen augmente; il faut plutôt se demander avec objectivité pourquoi il n’y a pas plus de Roy et de Tremblay avec les Nguyen aux Tableaux d’honneur des écoles. Changer notre système d’éducation et ce qui en découle.

Il faut surtout faire en sorte que l’équilibre entre les autres et nous – à tous les Tableaux d’honneur, ceux des écoles mais aussi les autres – ne se rétablisse pas par le déclin souvent annoncé des Nguyen de deuxième génération au contact d’une culture de la facilité dont nous nous contentons trop souvent, mais par notre volonté de faire mieux tous ensemble.

Pierre JC Allard

 

074. Au nom de la loi..   99.02.24

 

Je garde tout mon respect au Juge Paul Mailloux. Le Juge Mailloux vient de débouter un pauvre type qui réclamait un dédommagement de la Banque Nationale. La Banque, au total mépris de ses propres procédures, avait remis à la conjointe du pauvre type, sans l’autorisation de celui-ci, 9 000 $ en obligations qui appartenaient à ce dernier. La conjointe est en tôle, l’argent est foutu… et le pauvre type se retrouve comme la reine Amélie.

La banque est-elle responsable? Devant Dieu, ça me semble évident, mais devant la loi… Le Juge Mailloux, qui ne fait qu’appliquer la loi, n’est-ce pas, nous dit que la banque à commis une faute mais que ce n’est tout de même pas la faute de la banque si Madame la conjointe est malhonnête. La cause de la perte, ce n’est pas la faute de la banque, c’est la malhonnêteté de Madame. Banque, vous êtes libre… !

A première vue, – la loi ayant prévue, dans un moment de grande sagacité, qu’une clause devrait être interprétée comme ayant un sens plutôt que n’en ayant pas – on aurait pu penser qu’une banque qui vous dit qu’elle ne donnera pas votre argent sans votre signature est tenue de ne pas le faire et est tout aussi responsable de votre perte que si elle avait jeté votre argent au feu. Mais à seconde vue, après témoignages, plaidoiries, frais et honoraires… elle ne l’est pas. Causa causans , cause efficiente, cause instrumentale… Allez donc voir ! Je m’ennuie des cours de philos du Collège Sainte-Marie. Il n’y a pas d’appel des jugements de la Cour du Québec.

Je garde tout mon respect à la Cour du Québec. Mais s’il faut deux événements pour qu’un résultat en découle, et si ce résultat advient qui sans moi ne serait pas advenu, n’en-suis-je pas responsable? Qui est le plus responsable, de celui qui a fabriqué la bombe ou de l’autre qui a allumé la mèche? Ou peut-on croire que l’un soit innocent? Ou que les deux le soient? Car, a-t-on pensé que l’on vilipende peut-être ici la conjointe puisque, faisant avec la banque une transaction que celle-ci a acceptée sans discussion, la conjointe pouvait avoir une raison de croire de bonne foi que cette transaction n’était pas malhonnête?

Je garde tout mon respect pour la loi. Mais je pense qu’il faut changer la loi; car la loi étant ainsi faite – et je n’ai pas de raison de penser que le Juge Mailloux soit un âne qui l’ait mal interprétée – nous vivons dans une société de droit bien précaire. Parce que si vous poussez votre femme à la rivière et qu’elle se noie, est-ce votre faute si elle ne savait pas nager ? Vous faites un hold-up, votre complice tue le caissier; pourquoi vous en tenir responsable? Vous écrasez un piéton? Que faisait-il sur la chaussée, cet imprudent qui maintenant vous cause des embêtements posthumes?

Cherchez bien et vous verrez que, quoi que vous ayez pu faire – même commettre une faute, comme la Banque Nationale – les conséquences néfastes de votre faute ne se seraient jamais produites si d’autres « causes » n’étaient pas intervenues. Si vous tuez votre voisin à coups de haches, n’est-ce pas lui le « coupable » ? Ce qui est la faute de la nature ou du Bon Dieu, mais certes pas la vôtre…

Essayez demain avec votre banque l’excuse de la « responsabilité contributoire ». Je refile de la fausse monnaie? Blâmez le faussaire, je ne le connais même pas…! J’ai fait un chèque sans provision? C’est le chèque du BS qui n’est pas arrivé à temps, passez cette charge bancaire – que de toute façon est du brigandage – à l’État, ou au Syndicat des postiers. Je ne vous paye pas l’hypothèque, ce mois-ci, ce con de Ministre des finances a laissé baisser le dollar canadien…

Ce n’est pas tout à fait la même chose? Ce n’est jamais tout à fait la même chose; c’est pour ça que nous avons des juges qui interprètent la loi. Mais comme nul n’est censé ignorer la loi, il faudrait bien que l’on sache deviner aussi comment les juges l’interpréteront. Il y sans doute aujourd’hui un pauvre type de plus qui a perdu toute confiance en la justice, mais ce n’est pas la faute du Juge Mailloux.

Prenez Benoît Proulx, accusé à tort puis acquitté d’un meurtre commis en 1982; jugeant malicieux le comportement de la poursuite en cette affaire, la Cour supérieure avait accordé des dommages à Proulx. La Cour d’appel les lui retire maintenant. 16 ans se sont écoulés. Une vie brisée…, mais l’État doit jouir d’une « immunité relative », dit la Cour d’appel. L’État s’en tire s’en payer…, comme une banque.

Prenez la Ville de Montréal qui a dépensé 1 000 000 $ en frais d’avocats pour se défendre contre les poursuites engagées suite à l’incendie de la Place Alexis-Nihon en 1986. Le procès a commencé le mois dernier. Des 69 millions de dollars qu’on réclamait à la Ville il y a 13 ans, il ne restent plus que 26 millions en litige. Où sont passées les autres réclamations?… Le temps a eu raison de ceux qui n’avaient pas les moyens de payer leurs avocats pendant 13 ans. Quoi qu’il arrive, la ville aura fait une bonne affaire en payant un million de dollars à ses avocats; les délais qu’elle a obtenus lui ont déjà épargné 43 millions de dollars.

Le bon droit? L’équité? Quel rapport avec la justice ? Causa causans , cause efficiente, cause instrumentale… Il est très utile d’avoir un million de dollars à payer à ses avocats. Idéalement, il vaut mieux, d’ailleurs, être l’État, ou une banque. Ne croyez pas que ce soit à cause du Juge Mailloux que le pauvre type blousé par sa conjointe – mais pas par la banque, la loi a dit non – va perdre toute confiance en la justice; la vraie cause, c’est simplement que la justice n’est pas efficace.

Pierre JC Allard

 

075. Travail 2020   99.03.03

 

Quand on pense à la société de demain, on voit des images de loisir et de haute technologie. Mais la société de demain, pas plus que celle d’aujourd’hui, ne va s’organiser principalement en fonction de nos vacances. Elle va s’organiser en fonction de nos besoins et de ce qu’il faudra faire pour les satisfaire. On travaillera autrement, en 2020, mais le travail – nos efforts pour satisfaire nos besoins et nos désirs – ne cessera pas d’exister.

Quand on pense à la société de demain, la première question à se poser demeure donc l’affectation de nos ressources humaines et il faut avoir en tête un modèle de ce que sera le travail dans 20 ans si on veut planifier avec un peu d’intelligence le chemin qui nous y mènera.

Or si quelqu’un fait ces prévisions aujourd’hui, ses résultats ne transpirent pas dans nos politiques d’éducation et de main-d’oeuvre. On continue à enseigner et à former comme si les travailleurs allaient se presser aux portes des usines et comme si nos politiques d’austérité allaient stopper la tendance vers une augmentation des services personnels et socioculturels. Or ce n’est pas vrai, cette tendance ne s’arrêtera pas

En 2020, il restera au Québec entre 10% et 15 % de la main-d’oeuvre dans le secteur industriel au sens strict. Entre 5% et 7 % dans la construction et les transports, selon l’issue du combat d’arrière-garde qu’auront mené les syndicats. La main-d’oeuvre dans l’agriculture aura continué sa longue descente lente et, à moins de surprises, les industries extractives auront été presque entièrement automatisées. Disons 2,5% de la main d’oeuvre pour le secteur primaire.

Avec le développement des magasins de type Wal-Mart et du commerce sur Internet, le nombre des travailleurs du commerce de gros et détail sera désormais lui aussi en chute libre. Dramatique déclin aussi des employés du secteur des banques, assurances et institutions financières ainsi, d’ailleurs, que des employés de niveau secrétarial dans tous les secteurs. Les pressions du public auront aussi forcé une réduction du fonctionnariat à tous les niveaux, sauf en ce qui a trait aux fonctions de sécurité qui elles seront en croissance.

Où diable la main-d’oeuvre de l’an 2020 trouvera-t-elle sa niche? Les 4 branches d’activité en croissance seront la Santé, l’Éducation, la Recherche et les Loisirs, la définition de chacun de ces domaines étant élargie pour permettre l’adjonction d’une main-d’oeuvre tendant vers la moyenne sur le plan des aptitudes et de la formation.

Ainsi, c’est le volet de ce qu’on appelle aujourd’hui les médecines douces et les « thérapies » qui se développera le plus vite dans la branche de la Santé, parce qu’il nécessite moins d’investissements lourds; comme se sera la catégorie professionnelle des « auxiliaires » qui accueillera surtout les travailleurs (euses) déplacés du secrétariat, parce que cette catégorie exigera un recyclage moins long et moins coûteux.

Phénomène similaire dans la branche éducation, avec une prolifération des cours de croissance personnelle, de culture générale, d’étude des langues, de hobbies, de préparation à des tâches professionnelles simples.

La Recherche, au contraire – et en tout premier lieu la recherche médicale et pharmaceutique – deviendra le premier secteur utilisateur de main-d’oeuvre hautement qualifiée, reprenant le rôle que joue présentement la gestion et que jouait l’ingénierie il n’y a pas si longtemps.

La branche Loisir intégrera en un seul tout ce qui est aujourd’hui le Tourisme/Hébergement – (déjà le premier secteur économique mondial, en chiffre d’affaires, avant le pétrole, l’automobile, l’informatique, etc. !) – et tout le volet du divertissement (Entertainment).

Ces quatre (4) branches occupent déjà 28 % de la main-d’oeuvre, soit près de 1 000 000 de travailleurs au Québec (contre 650 000 dans les industries manufacturières). En 2020, ce pourcentage devrait se situer entre 35 et 40%. Toute l’absurdité de la politique actuelle du gouvernement dans les domaines de la santé et de l’éducation apparaît quand on comprend cette évolution du système de production des biens et services.

Simultanément, le statut des travailleurs changera. Le pourcentage des travailleurs autonomes atteindra au moins 35% en 2020, même si nous ne faisons rien; mais si, comme nous le recommandons ailleurs sur ce site (701 html), des mesures sont adoptées rapidement pour tenir compte de l’évolution de nos besoins, c’est de 60 à 70 % de l’activité professionnelle globale que représentera le travail autonome en 2020, souvent en parallèle à un emploi salarié dont la durée n’excédera pas 15 heures/semaine.

Comment vous situez-vous face à cette transformation de la main-d’oeuvre? Et vos enfants? Songez-y, personne ne semble le faire pour nous.

Pierre JC Allard

 

076. Gott mit uns ?   99.03.10

 

Les Anglais parlent de tenir le « haut du pavé » moral (Moral high ground) et les Français d’être « du coté des anges »; les Allemands, qui ne font pas dans les demi-mesures, disent plus ambitieusement: GOTT MIT UNS ! Dieu est avec nous!. Ouff! Ça rassure d’être sûr qu’on est dans son bon droit… Mais il demeure, n’en déplaise à Mgr Turcotte, que c’est une sale histoire, cette affaire des enfants maltraités dans les crèches et les orphelinats.

Une sale histoire, parce qu’il n’y a pas de vraie solution. Une pension, peut-être, pour chacun selon les sévices qu’il a subis? (Le gouvernement dit qu’il ne veut pas régler « au cas par cas », mais c’est ça qui serait juste; j’ai toujours honte quand l’État n’a pas le temps de faire justice et est trop occupé pour s’occuper des victimes.) Mais une sale histoire, quoi qu’on leur donne, car les « orphelins de Duplessis » n’avaient qu’une vie et on la leur a gâchée. On ne peut pas la leur rendre… et enrichir leurs avocats n’y changera rien.

Des excuses? C’est gentil, mais qui demande à être excusé de quoi ? Les Québécois en bloc d’avoir été gouvernés à la diable il y a deux générations? Le gouvernement péquiste qui s’excuse du gouvernement Duplessis? Ce n’est ni moi ni mes ancêtres qui avons fait le coup: c’est « ma soeur ». Ma soeur ou le frère machin. Mais des milliers et des milliers de « frères » et de « soeurs » – avec abnégation et générosité, comme l’a dit le Premier Ministre – nous ont donné pendant des décennies les ministères de l’Education et des Affaires sociales que nous n’avions pas. De quoi doivent-ils et doivent-elles s’excuser?

Sont-ils et sont-elles collectivement responsables des abus qui ont eu lieu? L’Église toute entière doit-elle demander pardon du 1% ou 0,1% de névrotiques et de pédérastes sados en son sein qui ont abusé d’une position d’autorité? Comme tous les Allemands seraient responsables d’Auschwitz, les Américains du massacre de Maï Laï et les Anglais de la déportation des Acadiens? Ou vous et moi des gestes de l’armée canadienne en Somalie?

On a aujourd’hui l’excuse bien facile; je vois des gens échapper leur serviette au restaurant et demander pardon… Au lieu de présenter du bout des lèvres des excuses dont on fera monter la valeur en feignant longtemps de ne pas vouloir les offrir, l’Église devrait réfléchir à ce qui a permis que ces choses arrivent et en tirer des conclusions CONSTRUCTIVES pour l’avenir.

Si certains religieux, ici comme ailleurs, ont pu abuser des enfants sans être inquiétés, ni même dénoncés pendant si longtemps, c’est à cause de l’énorme capital de respect et de sympathie que 99% ou 99,9% des gens d’Église ont bâti par leur « abnégation et leur générosité ». Même les Québécois qui n’ont plus la foi et dont la pratique religieuse se résume à un souvenir d’enfance conservent en grande majorité un préjugé favorable envers l’Église. Un préjugé souvent inconscient, mais tenace.

Bien sûr, quand les faits sont indéniables, on acceptera que le religieux ait pu commettre des actes sordides; mais on accueillera la rumeur avec plus de réserve, l’accusation avec plus d’incrédulité et la preuve avec plus de stupeur – et de colère – que s’il s’agissait d’un avocat, d’un policier ou d’un politicien. Même incroyants, beaucoup de nous Québécois avons gardé cette l’impression que Dieu est aux cotés de l’homme d’Église … et que ce que l’Église nous dit porte une parcelle de la Vérité.

Et c’est pour ça que le grand scandale de l’Église de notre temps, ce ne sont pas les crimes qu’on commis certains de ses membres – elle en a vu d’autres – mais son refus de se commettre du coté des pauvres et des déshérités comme elle en a reçu le mandat. Le refus de l’Église de mettre en jeu le potentiel énorme de crédibilité dont elle dispose encore pour dénoncer les horreurs du système néo-libéral: c’est ça son « péché contre l’Esprit ».

J’en ai parlé à des prêtres. A des évêques. J’ai reçu deux réponses contradictoires. La première, c’est : « Nous le faisons déjà; voyez notre manifeste Responsables et solidaires « . C’est vrai. J’ai pu en distribuer des extraits comme propagande NPD lors de la dernière campagne électorale! Mais l’Église en parle sans avoir l’air d’y croire. On est loin de Mgr Charbonneau levant des fonds dans les églises pour les mineurs d’Asbestos… et limogé l’années suivante pour sa peine.

La deuxième réponse est:  » On ne nous écouterait pas… » C’est faux. Voyez les « preachers » américains amener leurs auditoires au bord de la transe. Voyez les fanatismes islamiques, hindous, chrétiens faire leur bonne part pour faire de ce monde un enfer… L’Inquisition et les Croisades sont toujours à un peu plus de pouvoir près de redevenir la politique des églises; le pouvoir de la religion pour le mal est un fait. Mais j’ai vu, aussi, l’Église prendre position pour les faibles en Amérique latine et contribuer à l’espoir.

L’Église n’est pas écoutée quand elle rabâche un discours anti-sexe et anti-plaisir d’un autre âge qui est devenu aujourd’hui non-signifiant. Mais l’Église est écoutée quand elle apporte un message chrétien. L’Église pourrait utiliser son potentiel de crédibilité et son organisation pour devenir le point de ralliement et le principal foyer de résistance au néo-libéralisme: elle n’aurait qu’à citer les Évangiles. On lui pardonnerait alors bien des choses. Et nous qui voulons que les choses changent serions heureux que « Dieu soit avec nous »

Pierre JC Allard

 

077. Nos-z’amours   99.03.17

 

La saga des Expos se poursuit. J’ai déjà dit ce que je pensais du sport et de son rôle. J’ai parlé aussi des stades, l’ancien et le nouveau et, surtout, des vrais jeux qui se font en coulisses, quand les mises se comptent par centaines de millions sinon par milliards de dollars. Aujourd’hui je vais proposer une réponse à cette question des Expos. Je sais, je sais que j’avais dit que je ne mettrais rien de constructif dans ce blogue seulement des plaintes et des grincements de dents… mais c’est plus fort que moi. Une fois seulement. De toute façon cette solution dérange trop les intérêts des chacals qui tournent autour de la carcasse des équipes de sport professionnelles pour que ceux qui sont mêlés à ce dossier y accorde une minute d’attention.

Quel est le problème du base-ball professionnel à Montréal? Il est double; d’une part la population ne s’y intéresse pas assez – ce qui limite les entrées de fonds – et, d’autre part, les joueurs coûtent et coûteront de plus en plus cher, ce qui nous condamne à avoir des équipes de moins en moins bonnes. Or, dit la sagesse des peuples comme des experts, il n’y a pas de marché pour voir jouer une équipe perdante.

Logique impeccable… sauf que ce n’est pas vrai. Ceux d’entre nous qui sont assez vieux peuvent se souvenir du phénomène des Mets de New-York: une équipe de dernière place qui, sur le même territoire que les puissants Yankees, a réussi néanmoins à attirer pendant des années de meilleures assistances que ces derniers. Les New-yorkais étaient en amour avec les Mets. Ils préféraient aller voir perdre les pitoyables (« pathetic ») Mets que gagner les arrogants Yankees. L’amateur type de base-ball se reconnaissait dans cette pauvre équipe qui n’avait pas beaucoup de talent, mais bien du courage.

Si les Montréalais se reconnaissaient dans leur équipe de base-ball ils iraient au stade. Ils y iraient qu’elle gagne ou qu’elle perde. Ils y iraient que le stade soit là où il est ou dix minutes plus près du centre Molson. Premier pas pour que les Montréalais « se reconnaissent », que Montréal soit « une ville de base-ball » et que le Québec tout entier s’intéresse au base-ball? Vendez au prix du marché l’équipe actuelle et constituez une équipe entièrement composée de Québécois. Je ne dis pas de « Québécois de souche »; je dis Québécois, tout simplement, et est Québécois, pour les fins du présent argument, quiconque aime le Québec et veut s’y établir en permanence. Felipe Alou est Québécois.

Que les « scouts » des Expos fassent leur travail et identifient les meilleurs – ou les moins mauvais – joueurs de base-ball professionnels Québécois, peu importe qu’ils soient à Topeka au Kansas ou à Drummondville. S’il en manque, qu’on prenne des amateurs ! Je veux voir des Gauthier et des Tremblay au stade. Comme des Johnson et des Stasny, d’ailleurs, si ce sont des Johnson et des Stasny québécois, mais je voudrais voir des francophones sur le terrain

Ils vont perdre? Certainement. Mais la plupart des pays n’ont aucune chance de gagner la Coupe du Monde de football, ce qui n’empêche pas la moitié – au moins ! – de l’humanité de s’y intéresser. UNE seule victoire en Coupe du Monde est un triomphe pour la Corée ou le Honduras. Quand NOS Expos – qu’on devrait sans doute rebaptiser  » Nos-z’Amours » – vont frapper leur premier circuit et gagner leur premier match, Montréal sera une « ville de base-ball ». Parce que nous aurons remporté une victoire sur toute l’Amérique

Et ça arrivera, parce que le base-ball est en grande partie un jeu de hasard: les pires équipes de l’histoire ont gagné près du quart de leur matchs! Prenons pour premier objectif modeste de ne pas faire pire que les plus mauvais. Puis, un jour, l’engouement pour le base-ball augmentant, nous aurons une équipe qui fera mieux que la moyenne; encore quelques années… et nous ferons peut-être mieux qu’aient jamais fait nos Expos 100% importés.

Et Gauthier comme Johnson ne nous coûteront pas des millions par années. Disons un salaire qui sera ce qu’ils gagnent aujourd’hui + 20 %… et des boni à la performance. Beaucoup de boni. Et aussi, un pourcentage des recettes, un pourcentage qui peut aussi varier selon la performance. La première année, on parle de la performance de l’année en cours; mais l’an prochain et les années suivantes, le pourcentage peut varier en fonction de la performance de l’année précédente ou, plus équitablement, de la moyenne des années précédentes.

Il n’est pas dit que certains de ces joueurs québécois auxquels on donnera ainsi leur chance de deviendront pas des vedettes. Tôt ou tard, de toute façon, notre équipe suscitera des vocations et nous en aurons des vedettes. Nous quitterons-t-elles pour aller au plus offrant?

Ca dépend. Ça dépend de l’importance qu’ils accorderont au fait d’être ici des héros. Ça dépendra, aussi, des contrats qu’on aura signés avec eux. On peut décaler le paiement des bonis, étaler par augmentation successives le salaire convenu sur 10 ou 20 ans, en faire une caisse de retraite, voire traiter l’équipe comme une « coopérative », elle-même partenaire des « retraités » et des commanditaires/gestionnaires dans une société propriétaire de la franchise… il y a mille façons de réaliser un slalom élégant entre, autour et par-dessus les normes légales imposées par les dictateurs du « base-ball majeur ». C’est pour ça que les Expos ont des avocats.

Qui devraient être les commanditaires/gestionnaires? La Ville de Montréal, le Gouvernement du Québec ou les deux. Le sport est devenu trop sérieux pour qu’on en confie la gestion à des « sportifs » spéculateurs.

Pierre JC Allard

 

078. Le Québec en ballottage   99.03.24

 

C’est facile de devenir une vedette d’Hollywood. N’excédez pas votre poids normal de plus de 25 livres et faites le minimum d’exercice physique pour qu’à 60 ans vos chairs ne ballottent pas – littérallement – quand vous marchez d’un pas normal ou que le vent dépasse 10 noeuds; vous pourrez alors déambuler fièrement le long du Boardwalk d’Hollywood sous les regards envieux de tous ceux qui ne l’ont pas fait.

Je parle d’Hollywood en Floride, naturellement. Le site du film « Florida » qui, il y a quelques années, nous faisait bien rire des aventures de ces Québécois en villégiature prolongée, épouvantés à l’idée qu’une vacherie du destin pourrait les forcer à émigrer … au Québec. Une scène du film montrait cette procession de bedaines et de côtes levées, dorées à point, portant chacune la cicatrice de « son opération ». Très drôle.

Ce n’est pas très drôle de vieillir, et je sais de quoi je parle. Mais il faut faire la part des choses entre ce qui est inévitable et ce qui ne l’est pas. La Floride est pleine de retraités de tous les âges et de toutes les couleurs; compte tenu du climat, c’est inévitable et mes vieux os sont bien contents qu’on leur fasse leur place au soleil. Mais quand tous les commerçants de la plage peuvent du premier coup oeil identifier la majorité des Québécois à leur condition physique déplorable et les aborder en Français, ça ne me fait pas tellement plaisir.

En fait, ça m’attriste et ça me fait peur. Assez peur pour que je me sois remis à faire quelques flexions matinales. Assez peur pour que je vous en parle, car ce n’est pas inévitable. Je ne crois pas que nos ancêtres coureurs-des-bois nous aient légué une hérédité d’obèses et des vésicules biliaires tout juste bonnes pour trente ans. Je pense que les Québécois choisissent de renoncer à leurs abdominaux comme Ésaü à son droit d’aînesse et qu’il faut que ça cesse. Parce que la base d’une société qui fonctionne, c’est une population saine et en bonne condition physique.

Nous ne sommes pas en bonne condition physique. Sur la plage d’Hollywood, les Québécois sont visiblement plus amochés que les autres. On vit dix ans de moins, en moyenne, dans le Centre-sud de Montréal qu’à Westmount. Différence de revenu, disent les sociologues, et ils ont raison, mais ils n’ont raison qu’à moitié. Parce que la pauvreté, au niveau où on la trouve au Québec, est indubitablement un facteur de mauvaise santé, mais les conséquences n’en sont pas insurmontables.

On peut se vouloir en bonne santé et en bonne condition et faire ce qu’il faut pour l’être. Ça demande plus d’effort, mais c’est ça le défi et c’est de relever ce défi qu’on aurait le droit d’être fier. Continuons le combat pour changer les règles du jeu social, mais souvenons-nous que ce ne sont pas les « pauvres » qui passent l’hiver en Floride et ne négligeons pas l’importance d’inculquer à chacun la volonté et les habitudes requises pour « garder la forme ». On ne demande pas à tous les vieillards d’avoir la belle gueule de Gratien Gélinas, mais ils pourraient faire pour le mieux…

On pourrait enseigner à nos enfants que le bonheur n’est pas vraiment de bouffer des chips en regardant des bandes dessinées et introduire une composante prioritaire de conditionnement physique au programme scolaire. Pas du ballon-chasseur, du vrai conditionnement physique; comme celui dont ils parleront sans le faire, 40 ans plus tard, sur la plage d’Hollywood, en allumant une cigarette et en se versant un autre bière.

Si on montrait à nos enfants – en supprimant du programme quelques unes des insignifiances qui l’encombrent – à s’entretenir eux-mêmes comme ils voudraient que soit entretenue leur bicyclette, ça pourrait mener à des adultes pour qui le bonheur ne serait pas de bouffer des chips en riant des blagues de nos innombrables comiques. Nos humoristes qui sont pour la plupart très drôles, d’ailleurs, mais dont on ne sait plus trop parfois s’ils ont bien du talent où si c’est nous qui leur offrons des sujets bien faciles.

Pierre JC Allard

 

079. La marche du Samouraï   99.03.31

 

 

Ce qu’on sait de l’entraînement des preux chevaliers japonais du Moyen-âge se limite à bien peu de choses, nous arrivant souvent par le biais de films de Kung-fu « made in Hong Kong » dont le total respect pour la vérité historique reste à prouver. L’un des éléments sur lequel on semble être d’accord, toutefois, c’est la « marche du Samouraï ».

Un Samouraï devant être en tout temps complètement conscient de son environnement, le postulant devait pouvoir, après une marche rituelle dont la durée varie selon les source, en rapporter fidèlement les péripéties. « Trois grues sont passées, la première plus petite que les autres ». L’herbe est jaunie sur 20 mètres, à gauche, après le deuxième carrefour ».  » J’ai croisé 4 femmes, 6 hommes et 2 vieillards, au dernier il manquait deux dents…  » . Vous voyez le scénario ?

Je vous raconte ça, parce qu’on me demande souvent ce qu’il faut faire, ce que chacun PEUT faire pour nous rapprocher un peu d’une Nouvelle Société. Je crois que chacun peut et devrait faire, le plus souvent possible, sa propre marche du Samouraï; une brève visite d’inspection et de critique constructive des failles petites et grandes de notre société.

Un exemple? Je sors de chez-moi, Vieux-Montréal, la chaussée est délabrée depuis des années; n’y a-t-il pas un plan de réfection? Cent mètres plus loin, la Place Jacques-Cartier, dont je me souviens qu’elle était en chantier le printemps passé; en avait-elle besoin? Et qu’a-t-on fait de la statue de Nelson? Une question sans doute politiquement incorrecte… Un restaurant dont le chef faisait des merveilles a fermé ses portes; on ne lui permettait pas de s’annoncer coté rue Notre-Dame. Un cube de pierre est là; laid, inutile, traité comme une oeuvre d’art: il a coûté 400 000 dollars. Je regarde l’Hôtel-de-ville. N’y a-t-il pas des choses à changer? Lesquelles? Comment?

Rue de la Commune, coin Bonsecours, je me rappelle soudain que, 25 mètres sous mes pieds, passe la Ligne 4 du métro qui va de Berri à Longueuil. Est-ce qu’une station ici ne revitaliserait pas l’est du quartier et le développement du « Faubourg Québec » tout en facilitant l’accès au Vieux Port? Et si la voie ferrée qui longe le port devenait une ligne de métro rejoignant à la Gare Centrale la ligne vers Deux-Montagnes, devenant la mythique ligne 3 dont on parlait il y a 35 ans, avec correspondance à Bonsecours avec la ligne 4 et à Edouard-Montpetit avec la ligne 5 ? Si on faisait VRAIMENT un effort pour le transport en commun? Si vous êtes ingénieur en transport, ne devriez-vous pas proposer quelque chose?

Rue Viger, j’ai un souvenir nostalgique pour le parc du même nom et ses arbres centenaires, auquel a succédé une horreur de béton, un espace désert bien mal nommé « Agora ». Retour vers le Palais des Congrès, un malentendu architectural dont on a décidé qu’il ne recouvrirait pas l’autoroute Ville-Marie mais flotterait au dessus, laissant s’en échapper le bruit et les gaz délétères; symbole aussi, maintenant, d’un autre malentendu entre l’État et les architectes dont on voudrait qu’ ils rendent cette ville plus belle… mais en confiant toujours les contrats au plus bas soumissionnaire. Pourquoi n’aurions nous pas un vrai plan d’urbanisme? Et si vous êtes architecte ou urbaniste, n’avez-vous rien à suggérer?

N’avez-vous rien à suggérer si vous êtes médecin, avocat, informaticien, mécanicien… ? Si chacun dans son milieu de travail et de loisir – en mettant à contribution sa compétence professionnelle mais aussi son simple bons sens – identifiait les problèmes qui nous assaillent de toute part et proposait des solutions concrètes, ce serait un énorme bond en avant car c’est l’apathie qui est la source première de tous nos maux.

Ici, un abribus. Si on les chauffait un peu en hiver, les portes des véhicules venant s’ajuster sur les portes des abris côté chaussée et les portes côté trottoir étant pivotantes pour raison d’économie ? Là, une de nos églises, toutes portes cadenassées; Dieu ne reçoit pas tous les jours. Pourtant, c’est une de nos spécificités comme peuple qu’une poignée de travailleurs criant misère aient pu se priver et donner l’argent pour construire ces nefs aux dimensions de cathédrale. Pas une fois, mais à des douzaines de reprises – et certains de ces édifices ont une valeur architecturale et artistique certaine. Pourquoi ne pas ouvrir les portes?

Une affaire de sécurité? On ne manquerait pas de bénévoles qui, cellulaire en main, pourraient surveiller les lieux et obtenir de l’aide en quelques minutes au besoin… et je me sentirais plus fier d’avoir été baptisé si, les jours de grand froid, les itinérants passaient la nuit sur un banc d’église plutôt que dans une ruelle.

Un parc. Fermé au coucher du soleil… Est-ce qu’un peu d’éclairage la nuit, en été, nous ruinerait ? Et, encore une fois, on ne manquerait pas de volontaires « armés » de cellulaires pour y assurer la sécurité. Un grand magasin. Vide. Il est trop tôt… Qu’arriverait-il si, au lieu de viser l’ouverture 24 heures sur 24, on déplaçait les heures d’ouverture de telle façon que les commerces soient ouverts quand les gens ont terminé leur boulot et ont le temps d’aller faire du shopping?

Pendant qu’on y est, pourquoi ne pas décaler aussi les heures de travail des usines de celles des bureaux, de sorte que l’ouvrier puisse faire ses emplettes et voir son médecin avant ou après ses heures de travail? Décaler aussi, peut-être, les heures d’ouverture des bureaux de l’État de celles du secteur privé. Décaler quoi et de combien de temps? Je ne le sais pas, mais je sais qu’une enquête simple nous le dirait: pour quelques dizaines de milliers de dollars l’État pourrait le savoir. Et la meilleure solution à court terme aux embouteillages, ne serait-ce pas de distribuer sur toute la journée les « heures de pointe ».?

Tournez à gauche, tournez à droite, il y a toujours quelque chose qui ne va pas et qui pourrait être remis en ordre. Facilement. Il n’y a que ceux dont c’est le travail de s’en occuper qui ne voient ni les problèmes ni les solutions. Si vous voulez faire quelque chose pour un monde meilleur, il n’est pas essentiel de vous faire brûler vif. Faites la marche du Samouraï, identifiez un ou plusieurs problèmes, suggérez une solution aux autorités (in)compétentes… et donnez-moi des nouvelles.

Pierre JC Allard

 

080. Le prix du sang   99.04.07

 

Un million de Kosovars errent sur les routes. On vient aux U.S.A. de voter six milliards de dollars pour continuer de « pacifier » le Kosovo et on pense à envoyer sur le terrain 33 000 réservistes américains, faisant mine d’oublier que la Wermacht – qui n’était pas une troupe d’amateurs – n’a jamais pu venir à bout des partisans de Tito même en laissant sur place une armée de plus de cent mille hommes. Si on met le pied sur ce nid de fourmis rouges on va le regretter. Pour le moment, on bombarde Belgrade, ce qui est moins dangereux. C’est l’Iraq qui recommence.

L’Iraq, mais avec le pétrole en moins, de sorte qu’on n’a même pas ici l’explication de la cupidité; il ne reste que celle de la bêtise. La bêtise criminelle d’une coterie de gens bien intentionnés qui ne veulent pas que les Serbes et les Kosovars divorcent. Il y a à peu près huit siècles que s’affrontent dans les Balkans les cultures slave, islamique et occidentale. Il n’y a pas de raison pour que ces gens s’aiment; ils n’ont même pas besoin de raisons pour se haïr! Je ne sais pas qui d’eux a raison: je crois qu’ils ont tous tort, chacun à la mesure de sa haine et de sa violence. Les Serbes ne veulent pas vivre avec les Croates, les Bosniaques ou les Albanais et ceux-ci veulent encore moins vivre avec des Serbes. Je ne pose pas de jugement de valeur sur leurs motifs respectifs mais je constate que quand ils sont ensemble ils s’égorgent. Je crois que c’est une raison suffisante pour les séparer.

Comme je ne le ferais pas exprès pour mettre dans une même cage un berger allemand et un pit-bull qui ne s’aiment pas. Tito, comme un dompteur de fauves, les a bien forcés à vivre un temps ensemble mais il n’y a plus de dompteur de fauves à l’Est. Nous avons apporté la démocratie et la démocratie, c’est la liberté. La liberté, entre autres, de divorcer. Comme les Tchèques et les Slovaques, comme les Ukrainiens et les Russes, etc. Quand les conjoints n’ont pas les moyens de payer leur divorce, parce que le partage du patrimoine est complexe – comme en Bosnie ou ou Kosovo – l’intervention intelligente de la communauté internationale devrait être de faciliter le divorce, pas de les garder dans la même cage.

Comment on pourrait le faire? En y mettant le prix au départ. Justement parce que la situation en Yougoslavie n’est pas, comme en Iraq, une simple question de fric, on aurait pu la régler avec du fric. Imaginez une commission des Nations-Unies identifiant sur une carte du Kosovo la zone continue – pas d’enclaves – où les Kosovars forment la majorité de la population. Proposons qu’à l’intérieur de cette zone les Kosovars retrouveront tous les droits et l’autonomie que leur avait accordés Tito et dont ils étaient satisfaits.

Que faire de la minorité des habitants de cette zone, Serbes ou autres, qui ne voudraient pas vivre dans un territoire où les Kosovars seraient l’ethnie et la culture dominantes? Allons voir individuellement tous les résidants minoritaires et offrons d’acheter leur maison à sa valeur réelle plus 20 %. Garantissons à chacun le transport gratuit vers un autre territoire yougoslave de son choix et, au point d’arrivée, une résidence de transition gratuite pendant 6 mois, un « parrain » volontaire qui recevra une petite provision pour ses frais et facilitera son insertion sociale, un cours de formation professionnelle selon les besoins du site d’accueil… A ceux qui ne sont pas propriétaires, offrons les mêmes avantages, le prix de la maison en moins mais avec un montant égal à la moyenne des 20% de surprime incitative payés aux propriétaires.

A ces conditions vous croyez qu’il y en a beaucoup qui refuseront? Si les offres sont discrètes et que ceux qui les acceptent ne sont donc pas victimes de représailles de la part de démagogues et de la racaille que ceux-ci ameutent, une immense majorité des membres des ethnies minoritaires accepteront cette offre. Une bonne campagne de sensibilisation et même les démagogues ne pourront pas s’interposer efficacement.

Certains resteront mais ceux-ci ne poseront pas de problèmes car ils seront trop peu nombreux pour être remarqués et les règles du jeu seront claires que rester c’est choisir l’assimilation. S’ils causent des troubles, ils seront traités comme tout autre fauteur de troubles. Ni plus, ni moins.

Simultanément, faisons la même proposition en sens inverse aux Kosovars qui habitent les régions où ils sont minoritaires. Quand le double transfert de population entièrement pacifique et VOLONTAIRE est terminé – disons en deux ans – le « nettoyage ethnique » est accompli. Personne n’est mort; il ne reste qu’une certaine envie – chez ceux qui n’ont PAS été invités à migrer – envers les chanceux qui ont pu recevoir un bon prix – le plus souvent pour une mauvaise terre occupée d’une méchante cabane – et partir vers un environnement où ils se sentiront vraiment chez eux.

Le prix de cette opération? Bien peu de chose si on compare aux 6 milliards de la guerre puisque les propriétés achetées des uns seront en grande partie revendues aux autres . Pas toutes, pas au même prix peut-être, mais revendues au prix d’un marché que ces migrations auront rendu dynamique et à une clientèle d’acheteurs que l’achat de leur propriété aura rendu solvables.

Qui payerait ce prix relativement modeste – disons un milliard de dollars? En théorie l’Etat yougoslave, mais dans le cadre d’un prêt à 50 ans sans intérêt consenti par le Fond Monétaire International et qui, comme les autres prêts de ce genre ne sera en fait jamais remboursé. Qui croit que la Yougoslavie aurait refusé cet arrangement ou que les Serbes et Kosovars du Kosovo, à titre individuel, auraient refusé de vendre et de partir ? J’aurais été curieux de voir à quel prix l’hectare se seraient cédées les terres ancestrales sacrées si on avait mis de vrais millions sur la table.

Pourquoi on ne l’a pas fait? Parce qu’il y a dans les pays occidentaux un lobby d’intellectuels qui ne veulent pas que les ethnies se divorcent. Ces intellos qui donnent des cours, écrivent dans les journaux, font de la politique et encombrent les organismes internationaux font plus de mal que Hussein et Milosevic réunis. Parce qu’on les écoute et qu’ils ne savent pas de quoi ils parlent. Parce qu’on leur a appris que tous les hommes étaient égaux, ils en déduisent qu’ils devraient tous vivre en bon voisins sans se préoccuper des odeurs de couscous, de goulasch ou de sardines. Le monde n’est pas ainsi fait.

Je n’aime pas ces théoriciens intellos qui vivent dans des enclaves protégés d’Arizona ou des quartiers de Paris où il n’y a pas d’Algériens mais qui donnent des leçons de morale. De quoi se mêlent-ils, ces gens qui font leur propre lavage ethnique à la pièce mais qui demandent aux autres de mélanger les couleurs? Ils sont ceux par qui le sang coule.

Il est maintenant trop tard au Kosovo. Mais il faudrait se préparer pour la prochaine – car il y aura une prochaine fois – et agir de la sorte en Macédoine, en Roumanie, au Cachemire, au Nigeria… Quelque part, bientôt, il y aura des ethnies que l’Histoire a mariées et entremêlées sur un même territoire et qui voudront divorcer. Il faudrait leur faciliter le divorce AVANT que le sang coule. En payer le prix qui est celui de la paix.

Tout ça est cynique, indigne, mercantile, déshonorant, en contradiction avec nos principes de fraternité humaine, notre sens du sacré et la mission civilisatrice de l’Occident? Si vous voulez… mais chacun son sens de la dignité. Je trouve dégueulasse qu’on laissent les gens s’entretuer pour se donner bonne conscience. J’aimerais mieux qu’on ait fait quelques échanges de terres plutôt que de bombarder des innocents et de mettre un million de réfugiés sur les routes.

Pierre JC Allard

 

081. La ville naturelle   99.04.14

 

La Commission Bédard vient de remettre un rapport sur la fiscalité municipale. Bonne idée, car rien ne va plus de ce coté: tout le monde est d’accord que le pelletage de responsabilités dans la cour des instances locales qu’a effectué l’an dernier le gouvernement du Québec ne peut aller sans compensation fiscale. Tout le monde est d’accord, aussi, que Montréal porte un fardeau exorbitant dont bénéficient injustement les municipalités qui l’entourent. Il y a des choses à changer.

La Commission Bédard veut changer des choses. Elle recommande, entre autres, la fusion en trois (3) entités de la vingtaine de municipalités qui se partagent l’île de Montréal. Elle fait aussi allusion à une augmentation des pouvoirs des villes qui confierait à celles-ci les responsabilités présentement dévolues aux commissions scolaires. La Commission ouvre ainsi la porte à d’autres transferts de tâches dans le domaine des services sociaux.

La Commission est ainsi des citoyens qui souhaitent qu’un maximum de pouvoir social soit détenu et exercé le plus près possible de ceux qui y sont soumis. Partout dans le monde, en déléguant vers les instances locales on veut équilibrer la nécessité de confier à des organismes lointains, internationaux, impersonnels l’arbitrage des échanges économiques globaux ainsi que gestion des fonctions d’ordre et de sécurité qui ne peuvent pas connaître de frontières.

La Commission va dans la bonne direction. On ne comprend pas très bien, toutefois, pourquoi elle a décidé d’un itinéraire plutôt que d’un autre. Pourquoi, par exemple, trois (3) villes sur l’île de Montréal, alors qu’il y a bien au moins trente ans qu’on parle de n’en créer qu’une seule? Pourquoi, d’ailleurs, limiter à une île l’identité d’une cité qui a dépassé depuis bien longtemps cette frontière géographique? Les deux-tiers de ceux qui, travaillent, achètent, se divertissent à Montréal – et qui à l’étranger se présentent comme Montréalais! – n’habitent plus sur l’île de Montréal.

On parle de « rationalisation » de l’encadrement municipal. Bravo. Mais avant de rationaliser, il faudrait d’abord raisonner. Il faudrait définir et préciser la rationalité et la raison d’être d’une ville ou de toute instance de pouvoir local. Qu’est ce qu’une ville? Pourquoi UNE ville et non pas deux? Pourquoi trois et non pas vingt-et-une? Pourquoi introduire des instances locales au lieu de n’être tous que citoyens et contribuables du Québec, du Canada ou du monde?

Qu’on ne me fasse surtout pas dire que je suis contre la délégation à des instances locales ! Je ne dis pas qu’il n’y a pas de bonnes raisons à l’existence d’une structure de gouvernement par paliers; au contraire, non seulement suis-je totalement convaincu de l’importance de rapprocher le pouvoir décisionnel de l’individu mais je crois que la restructuration à tous les niveaux de la pyramide du pouvoir est l’essence même de l’avènement d’une Nouvelle Société.

C’est justement pour ça que je suis un peu choqué par une démarche qui escamote le vrai débat que devrait poser la fiscalité municipale. Le vrai débat qui doit toucher trois (3) aspects. L’impact politique des instances locales, leur taille et les fonctions qu’il faut leur confier.
L’impact politique crucial de la fiscalité municipale vient de ce que celle-ci n’est que l’aspect le plus visible d’une question infiniment plus vaste: l’équilibre social à maintenir entre les deux tendances « dynamisme/individualisme/liberté » et « sécurité/bien-commun/solidarité ». On perçoit parfois la recherche de cet équilibre comme un conflit entre la Droite et la Gauche mais il faut comprendre que ce conflit ne peut mener à la victoire d’un parti; seulement à rétablir selon les circonstances le point d’équilibre qui permette qu’une société existe.

Créer une instance locale ou lui accorder des pouvoirs accrus, c’est une occasion offerte à certains citoyens de se différencier des autres. La fiscalité n’est pas toute la réalité de cette différenciation mais elle en est le symbole: le droit ou la permission concédée à certains citoyens de prélever LEURS taxes à LEUR guise pour réaliser LEURS projets au vu de LEURS intérêts. Bien sûr c’est un pas vers la Droite et un accroc à la solidarité mais c’est aussi une manière de responsabiliser les citoyens et de les intéresser à la chose publique. Il y a le pour et le contre de chaque décision de déléguer. Il y a un équilibre à trouver; il faut laisser de coté les vieilles querelles doctrinaires et chercher cet équilibre.

Les aspects « taille » et « fonction » sont imbriqués. Il existe des normes techniques évidentes qui déterminent la taille idéale des entités qui doivent gérer les divers éléments de la vie en société et les services qui sont offerts à la population. Ainsi, il semble normal que la responsabilité de gérer une école soit confiée à une entité administrative qui gère un bassin de population apte à fournir à l’école une masse d’élèves permettant son fonctionnement efficace.

Mais les normes techniques ne sont pas tout. Il faut aussi créer des entités administratives « naturelles » – c’est-à-dire qui correspondent à des sentiments d’appartenance réels – et ce sont ces entités naturelles qui doivent exercer les pouvoirs que permet et que techniquement suggère leur taille. Ce qui crée une difficulté, puisque une instance locale ne doit pas, en bonne logique, devenir plus importante que l’instance de palier supérieur dont elle dépend.

Concrètement, au Québec, c’est la « conurbation » montréalaise – la ville naturelle – qui pose problème, constituant une masse si importante que sa reconnaissance risquerait de créer un État dans l’État du Québec. Alors on hésite… Mais la solution n’est pas de nier que le Grand Montréal existe, ni de le priver des pouvoirs nécessaires à son développement; ce serait plutôt d’identifier d’autres « appartenances » au sein du Grand Montréal, limitant par les pouvoirs des quartiers ce qu’aurait d’exorbitant le pouvoir de la métropole.

Ces appartenances sont déjà là au palier des quartiers – elles sautent aux yeux – et seront encore plus présentes au sein d’un éventuel Grand Montréal. Il s’agit donc de créer – comme Jean Doré le souhaitait, reconnaissons-le – des entités administratives qui correspondent à ces appartenances. Ceci fait, le défi est de préciser les décisions qui doivent être prises au palier du Grand Montréal, celles qui peuvent l’être au palier des quartiers, celles qui pourraient peut-être même l’être par des collectivités encore plus restreintes que le quartier et auxquelles on pourrait accorder une existence légale.

Il faut bien, par exemple, que le transport en commun soit géré au palier d’une métropole… mais le stationnement pourrait être une responsabilité du quartier, de même que le zonage qui n’affecte pas le plan d’urbanisme global, l’école primaire, les mini-garderies, les cliniques d’urgence… Et un partage habile entre métropole et quartiers garantira que l’on puisse garder au palier du Québec les décisions de solidarité qui doivent être prises par et pour tous les Québécois s’ils veulent rester une collectivité.

Pierre JC Allard

 

082. Les maîtres-parleurs   99.04.21

 

Il y a quelques années déjà que je dois occasionnellement fréquenter la « Division de pratique » de la Cour Supérieure. La Division de pratique est l’endroit où, en principe, on ne décide finalement de rien. C’est le royaume du temporaire et du transitoire, le lieu des escarmouches qui précèdent les grandes manoeuvres légales. En réalité, la Division de pratique étant d’abord et avant tout le temple du dilatoire, c’est là que se perdent une bonne partie des causes, mêmes les plus importantes.

Certaines se perdent pour vices de forme, erreur de procédures et autres raisons qui ont tout de même un rapport éloigné avec le fond du litige, mais la plupart se perdent par impatience, par pauvreté, par dépit. La Division de pratique, voyez-vous, c’est là que les avocats attendent… et sont payés pour attendre. Attendre des heures, pour plaider souvent un élément mineur, devant un juge qui entend des douzaines et des douzaines de causes… La Division de pratique est l’endroit où l’on attend. Avec le risque d’une remise, bien sûr.

La remise, c’est la bombe atomique du dilatoire. Vous perdez une journée de travail, vous assignez des témoins qui perdent aussi une journée de travail, puis arrive le Maître-parleur de l’adversaire qui, d’entrée de jeu, demande que tout ça soit remis d’une semaine, ou de deux, ou de trois; son horaire est si chargé… Votre propre avocat va protester, bien sûr, mais sans en mettre trop. La semaine prochaine, ou dans six mois, c’est lui qui voudra un délai… alors mollo, mollo, et doux doux sur les effets de manches. Les clients passent, les confrères sont là pour la vie.

Un raffinement, surtout le vendredi, est d’entretenir le suspense. Passera? Passera pas ? Cet après-midi peut-être… Ooops! trop tard. C’est le juge lui-même, cette fois, qui prend l’initiative de fixer la date qui convient aux deux maîtres-corbeaux. Deux semaines, un mois… Cette journée vous aura coûté 500 ou 1 000 dollars. Combien de fois voulez-vous vivre ça avant de jeter l’éponge? Les grands et les gros ne jettent jamais l’éponge; les petits passent avec l’eau du bain…

Si vous avez à vivre ça, au moins apprenez quelque chose. Prêtez attention aux autres causes qui défilent, aux arguments des avocats, aux objections faites, aux témoignages des témoins; aux jugements rendus, surtout. Si vous êtes sans formation juridique, comme la majorité des gens, vous allez vite ressentir un vague malaise, surpris de la majorité des jugements rendus. Surpris et peut-être scandalisés, comme si c’est le bon droit qui en prenait pour son rhume à chaque coup. Vous écoutez les parties et leurs témoins et vous vous dites: « C’est celui-ci qui a raison »; la plupart du temps, c’est l’autre qui sortira gagnant. Pourquoi?

Ce n’est pas que les juges soient particulièrement bêtes ni qu’ils aient un préjugé contre le bon droit; c’est simplement que vous êtes ici dans l’antre du Droit, que le juge doit juger en Droit et que le Droit ne va pas nécessairement main dans la main avec la justice et encore moins l’équité. En fait, surtout en Division de pratique, le Droit est généralement ce que l’on oppose à la justice et à l’équité – avec succès la plupart du temps.

Si vous réfléchissez, d’ailleurs, vous allez comprendre que cette situation est inévitable. Celui qui est dans son bon droit et qui a la loi de son coté n’est pas souvent appelé en Division de pratique, car son adversaire qui a tort et est de de mauvaise foi n’ira pas se casser les dents à moins que son avocat n’ait trouvé une astuce légale qui lui donne une chance de gagner malgré tout… ou de gagner du temps et de ruiner son adversaire en procédures. C’est celui qui a trouvé cette astuce qui monte aux barricades et il arrive en cour avec la loi de son coté ou du moins une bonne chance qu’elle le soit. Si la loi est de son coté, généralement il gagne puisque c’est la mission du juge d’appliquer la loi. Celui qui n’a que le bon droit pour lui est donc le perdant.

La majorité de ceux que vous voyez en Division de pratique ont la justice OU le droit de leur coté, mais pas les deux. Vous allez donc assister 10 fois, 20 fois, 50 fois au cours de la journée à la lutte éternelle entre l’innocence et la duplicité, mais avec une dimension passionnante qu’on ne retrouve nulle part ailleurs: un duel entre la rouerie de l’avocat qui a la loi pour lui mais veut la déguiser en vraie justice et les arabesques byzantines de celui qui représente le bon droit en position de faiblesse et veut le faire triompher en lui donnant des allures « légales » qu’il n’a pas, au risque qu’on puisse mettre en doute ce bon droit lui-même.

Parfois, la scène prend une tournure de vaudeville. La bouffonnerie atteint à des sommets quand les avocats au dossier ont tous deux choisi de ne pas perdre LEUR temps à venir ergoter d’un point qui n’a d’autre intérêt que de faire perdre celui des autres, et se font représenter par un confrère ou un avocat junior de leur bureau auquel on a remis le matin même un dossier qui peut comporter 100 pièces et couvrir 5 ans de discussions serrées.

Le vague et l’ambigu sont alors de la partie, chacun feignant de savoir de quoi il s’agit sans en connaître vraiment les éléments essentiels. Certains juges réagissent alors avec indulgence et laissent les procureurs s’y retrouver un peu avant de les renvoyer dos à dos avec une remise, un accord de principe ou une décision qui ne fait de mal à personne. D’autres sont moins tolérants et les clients peuvent alors entendre sur ceux qui les représentent des commentaires d’autant plus dévastateurs qu’ils sont tout aussi indiscutables qu’indiscutés.

La Division de pratique répond à un besoin incontournable du système judiciaire actuel: il faut bien régler quelque part toutes ces questions que le formalisme du droit rend pertinentes. Mais si le droit n’était si formel ? Si l’on jugeait en équité ? Si la loi était écrite dans un langage qui la rend accessible? S’il y a avait assez de magistrats pour qu’il n’y ait plus d’attente? Si la justice était gratuite – comme on s’indignera dans 50 ans qu’elle ne l’ait pas toujours été? Si…, si…, si on rebâtissait tout simplement un système judiciaire qui n’aurait pour objectif que de rendre justice rapidement et sans ruiner les plaideurs ?

Pierre JC Allard

 

083. Colorado   99.04.28

 

Encore une fois, la presse américaine – et même étrangère, car ce qui touche les USA intéresse tout le monde – a délaissé un temps le Kosovo, les Khmers Rouges repentis et même les nouveaux sommets de la bourse de New-York pour accorder ses manchettes à la tuerie du Colorado. Des jeunes tués par d’autre jeunes, sans autre motif que le désir de tuer. Une tragédie qui devient de plus en plus monnaie courante.

Et c’est bien ça le plus dramatique: la banalisation de ce genre d’événements. La banalisation et, dans un sens, l’acceptation de la possibilité omniprésente que quelqu’un vous tue, vous, votre femme ou vos enfants sans aucune raison. Pas pour vous voler, pas parce qu’il vous déteste, pas dans un accès de folie meurtrière, pas pour créer un climat de terreur propice à quelque marchandage, mais pour rien. Simplement parce que tuer brise la routine et n’a, en fait, aucune importance.

Les auteurs de la tuerie du Colorado ne défendaient pas une cause, ils n’entendaient pas des voix, il ne voulaient rien obtenir. Ils avaient prévu de s’enfuir… – et de recommencer en plus gros! – mais ils avaient un plan B qu’ils ont mis en pratique qui était de se suicider et qui ne leur apparaissait que marginalement moins satisfaisant que le premier. Comme si tout ça ne les concernait qu’indirectement, comme un film à la TV.

Ceux qui ont tué n’étaient pas fous selon les critères usuels. Ils voyaient la même réalité que nous, ils établissaient des rapports de cause à effet, ils étaient efficaces. Ils n’accordaient simplement pas la même importance que la majorité des gens à certaines valeurs. Parce qu’ils étaient peu nombreux et que les conséquences de leur gestes ont été spectaculairement négatives il est facile de se dissocier de leur vision du monde. Parfois c’est apparemment moins clair. Selon les circonstances, selon le tapage que fait la société et qui rend inaudible la voix de la conscience.

En 1917, Le général Pétain faisait fusiller des officiers qui avaient négligé d’abattre sur le champ des soldats qui avaient refusé de sortir des tranchées pour faire une sortie contre l’ennemi et gagner 20 mètres de terrain, ajoutant ainsi quelques victimes aux 700 000 autres tombées à la seule bataille de Verdun. Félicité pour son courage par Clemenceau, Pétain allait devenir Maréchal de France, avec les résultats qu’on connait.

En 1938, en Allemagne, un membre du parti Nazi qui avait tué un Juif sans raison a été acquitté en alléguant qu’étant d’origine aryenne absolument pure la présence d’un Juif lui était si intolérable qu’il ne pouvait résister à la pulsion de le tuer. Il faut se souvenir que ce jugement a été publié dans les journaux et qu’à l’époque des milliers de gens ont trouvé cet argument raisonnable.

En 1945, confronté à la difficile opération d’envahir le Japon, Truman décidait de laisser tomber deux bombes atomiques qui allaient faire plus de 100 000 morts. Il était réélu l’année suivante, bien sûr.

Au cours des années 50, alors que l’inquisition McCarthy battait son plein aux U.S.A., le cinéaste Elias Kazan trahissait sans vergogne tous ses amis, brisant leur carrière et les condamnant à la pauvreté ou à l’exil. On vient de lui remettre un prix pour l’ensemble de son « oeuvre ».

Les Marines américains envahissent Panama pour régler quelques comptes avec un président présumé trafiquant et tuent quelques centaines ou milliers d’innocents « en passant ». Pas de problèmes. On brûle les villages vietnamiens au napalm pendant des années, on bombarde l’Iraq, on envahit Granada, une minuscule île des Antilles, parce qu’elle est une « menace pour la sécurité des Etats-Unis »…

On se fait l’Iraq, le Ruanda, la Somalie, le Kosovo … comme si tout ça ne nous concernait qu’indirectement, comme un film à la TV. Le Dow Jones va vers 11 000 pendant que 60 000 enfants dans le monde meurent de faim TOUS LES JOURS. Le Système n’est pas fou. Il voit la même réalité que nous, il établit des rapports de cause à effet, il est efficace. Il n’accorde pas la même importance que la majorité des gens à certaines valeurs. Vous n’aimez pas la vision du monde du Système? Qu’importe, le vacarme médiatique est tel qu’on n’entend plus rien…. Sauf quand des jeunes qui n’ont rien à perdre le disent à leur façon.

Pierre JC Allard

 

084. Colorado – 2   99.05.05

 

Il est rare que je revienne deux fois de suite sur un même sujet. Je le fais aujourd’hui parce que ce sont « eux » qui ont commencé à remettre ça. Eux, ce sont les jeunes qui par CENTAINES, ont lancés des appels à la bombe dans les écoles des U.S.A. et en ont déposées quelques unes… On nous dit qu’il n’y pas de victimes. On veut dire: pas de nouvelles explosions; les victimes, elles, sont toujours là.

Les victimes, ce sont tous les jeunes d’une génération à qui on a laissé en héritage le cynisme comme philosophie et la décadence comme projet de vie. L’attentat du Colorado a ouvert l’abcès, et maintenant ces jeunes viennent dire qu’ils n’ont pas vraiment le goût de vivre ce que la vie est devenue: une arène où s’affrontent chacun et son voisin pour « gagner ». Gagner quoi ? Car, la vie ayant inexorablement une fin, s’il n’y a pas d’autre but à la vie que de « gagner », la plus grande victoire n’est-elle pas de détruire le plus d’adversaires possible puis de partir en apothéose, rendant cette « victoire » finale? « 

J’habite les U.S.A. depuis quelque mois et je vois tous les jours ici le réflexe de défense instinctif de quiconque croise un se ses semblables sur le trottoir, surtout s’il est différent: Noir, Latin, Étranger. La peur et la méfiance sont omniprésentes, perceptibles. La moindre transaction commerciale, serait-ce l’échange d’un chèque pour des devises, exige que les parties soient aux aguets. Chaque sourire Colgate est là, sur les lèvres de vos interlocuteurs… pour disparaître quand la faveur requise est obtenue.

Pourtant… Demander un renseignement? Faites vite. Surtout, n’essayez jamais de modifier l’ordre des questions qu’on vous pose, ne vous écartez pas des catégories de questions auxquelles un employé a été entraîné à vous répondre. Quoi que vous disiez, il revient à sa routine. On en a fait une machine, simple transition avant qu’une vraie machine le remplace.

Depuis le massacre du Colorado, il y a eu une hausse significative de la violence chez les jeunes aux U.S.A. et il y a eu cette épidémie de menaces qui fait craindre le pire. De sorte qu’on s’interroge… Un sondage a révélé que 30 % des Américains n’avaient jamais adressé la parole à leurs voisins, que 65 % ne leur rendraient pas un menu service « à moins d’une urgence grave ». Les U.S.A sont la caricature de ce que sont devenues toutes les sociétés occidentales. Nous ne sommes plus que des gladiateurs. Il n’y a plus de place dans nos sociétés pour la fraternité. Vite, une bombe … et « Morituri te salutant.

Le Québec? Le drame de Polytechnique et notre taux de suicide – une des première causes de décès, maintenant, chez certains groupes d’âge – sont là pour montrer que nous suivons la même voie. La voie du désespoir. Comment notre monde en est-il arrivé là? De quels pères spirituels inconnus ces jeunes sont-ils les orphelins? Pourquoi la génération de « 68 qui voulait changer le monde a-t-elle donné naissance à une génération qui ne veut plus rien?

Peut-être le spectacle choquant des révolutionnaires soixante-huitards se transformant en pantouflards et s’accrochant à leurs privilèges au détriment des jeunes y est-il pour quelque chose. Peut-être la toute-puissance apparente du Système qui, techniques de pointe aidant, ne semble laisser à l’individu aucune chance de s’en sortir. Peut-être, comme beaucoup l’ont dit souvent, la « mort de Dieu » et l’immobilisme des religions traditionnelles de l’Occident. Personne n’en sait vraiment rien et, quand on dira qu’on le sait, c’est simplement qu’on aura renoncé à s’interroger.

La vraie question, d’ailleurs, c’est de trouver comment s’en sortir. C’est de trouver le chemin qui mènera à une nouvelle solidarité. On peut parler tant qu’on voudra d’une Nouvelle Société et de son fonctionnement, mais, aussi longtemps que chaque individu se percevra comme seul et en lutte contre tous, une structure sociale, quelle qu’elle soit n’encadrera que le malheur des uns et des autres.

Comme ce cordonnier à qui l’on disait de limiter à la forme des chaussures ses critiques du tableau du peintre, je ne bifurquerai pas d’un site où j’en ai déjà plein les bras à chercher des solutions sociales pour m’interroger sur les valeurs spirituelles, la solitude et le sens de la vie. Mais j’espère que quelqu’un le fait et j’aimerais bien qu’on me dise où sont les réponses.

Pierre JC Allard

 

 

085. Bavures et baveux   99.05.12

 

Il y a six (6) ans un homme d’affaires tout à fait respectable a demandé poliment au Ministère de l’agriculture, des pêcheries et de l’alimentation du Québec un permis pour créer à Tourelle, en Gaspésie, une usine de transformation de poissons. En soi, c’est une bonne nouvelle: on ne se presse pas aux portes pour créer des industries en Gaspésie. Il me semble que le Ministère concerné aurait dû s’empresser de donner son accord, faciliter la tâche à l’entrepreneur et peut-être lui accorder une subvention.

Ça, c’est ma première réaction, mais je n’y connais rien. Peut-être existait-il de bonnes raisons de ne PAS accorder ce permis: épuisement des stocks, concurrence déloyale, manoeuvres financières douteuses… Après tout, c’est pour ça qu’on a des fonctionnaires qui, en principe, y connaissent quelque chose: pour dire OUI ou NON, rapidement et avec de bonnes raisons à l’appui. Dans le dossier de Tourelle, ils ont dit non.

Fin de l’aventure? Que non, car, comme nous l’avons dit, on s’attend à ce que les fonctionnaires aient de bonnes raisons pour appuyer leurs décisions. Dans l’affaire de Tourelle ils n’avaient pas de bonnes raisons. Ils on pris une décison arbitraire, injustifiée. Ça, ce n’est pas mon opinion de quidam qui n’y connaît rien: c’est l’opinion de la Cour du Québec, de la Cour Supérieure, de la Cour d’appel et du Protecteur du Citoyen.

Ça fait beaucoup de monde qui croient qu’il y a eu une bavure. Beaucoup de gens qui croient que les fonctionnaires ont eu tort, et que le promoteur du projet – qui a dépensé pas mal de fric pour monter un projet valable et sans doute encore plus pour suivre le long chemin de croix des poursuites judiciaires – devraient être dédommagé. Qu’est-ce qu’on attend pour le faire?

On attend que le temps passe, que le promoteur se lasse, que la bavure soit oubliée. Qu’est-ce qu’on veut prouver? Que les fonctionnaires sont au-dessus de la loi? Que le pouvoir judiciaire et la justice au bras lent ne peuvent rien contre l’administration au gros bras? Ce n’est pas la première fois que l’État et ses fonctionnaires font le coup. J’ai moi-même oublié le nom de ce fonctionnaire fédéral, limogé sans motif il y a des années, à qui tous les tribunaux ont donné raison mais qu’on a toujours négligé de payer.

Pensez à ces fonctionnaires de la protection de la jeunesse refusant de se présenter devant la Juge Andrée Ruffo… et dont on a vu par la suite, pourtant, à quel point elle avait raison de dire que leur travail laissait à désirer. Et souvenons nous de cette prise de position scandaleuse du gouvernement fédéral qui prend tous les moyens pour retarder le paiement à ses employées les plus mal rémunérées des montants que le tribunal l’a condamné à leur verser en compensation des salaires inéquitables qu’il leur a payés pendant des années.

Un gouvernement n’est légitime que s’il se plie à ses propres lois. Un fonctionnaire n’est respectable que s’il respecte les normes qu’on l’a chargé d’appliquer et si, dans l’hypothèse où une bavure a été commise, il se hâte de la corriger. Ce n’est pas ce qu’on fait dans l’affaire de Tourelle. C’est de plus en plus souvent ce qu’on ne fait pas; le fonctionnaire étouffe, camoufle, s’entête, se bute et gaspille en litiges injustifiés l’argent du contribuable pour avoir raison du contribuable lui-même.

Quand Louis XIV vous envoyait à la Bastille « parce que tel était son bon plaisir » il ne prétendait pas gérer un État de droit. Il ne prétendait pas respecter une Charte des droits et libertés: il était roi de « droit divin ». Le fonctionnaire qui manie l’arbitraire comme un privilège l’a, lui, cette prétention. Jusqu’où ira l’arrogance de cette engeance de petits maîtres qui nous encadrent au nom de la loi mais n’obéissent à cette loi que quand elle leur donne raison?

Une bavure ça se corrige. C’est ceux qui s’obstinent à nous postillonner au visage qu’il serait urgent de corriger. N’y aura-t-il pas un juge pour faire le constat du mépris dont les Cours comme la population sont victimes quand les fonctionnaires n’obéissent pas à un jugement?

Pierre JC Allard

 

086. « Vers demain »   99.05.19

 

Quand je vois le Dow-Jones franchir la barre magique des 10 000 sans ralentir et crever 11 000 en un temps record, je n’éprouve pas l’émoi triomphaliste que les prophètes du néo-libéralisme voudraient que nous ressentions. J’ai plutôt la même sainte trouille que m’inspirent certains numéros du Cirque du Soleil, ceux où il semble inéluctable que, tôt ou tard, quelqu’un se casse la gueule. J’ai la trouille, mais je me souviens aussi avec une certaine nostalgie de Réal Caouette, des Créditistes et des Bérets blancs.

Je me souviens d’une époque où des gens simples disaient, en leur propres mots, que l’argent n’était qu’un outil, que les banques étaient des opérations de brigandages institutionnalisées et qu’on ne s’en porterait que mieux si l’État distribuait chaque mois aux citoyens un « dividende » social qui constituerait pour chacun sa juste part de l’enrichissement national.

Parce que ceux qui le disaient n’utilisaient pas le vocabulaire des économistes en titre, on ne se privait pas de se moquer de « la piasse à Caouette » et il était de bon ton de sourire quand quiconque parlait du Crédit Social ou du Ralliement des Créditistes. On souriait, ce qui évitait d’engager le débat. Et quand le journal « Vers demain » répétait ad nauseam les mêmes thèmes, les rieurs avaient beau jeu pour souligner qu’il n’apportait rien de nouveau.

Une génération plus tard – et les Bérets blancs, pour autant que je sache, étant passés à l’histoire – il n’est pas sans intérêt de constater aujourd’hui qu’il n’y a sans doute pas de meilleur mot que « créditiste » pour qualifier le mode de gestion que tous les gouvernements depuis Trudeau ont appliqué au Canada… et les autres gouvernements modernes à leurs États respectifs. La monnaie, dégagée de la contrainte que lui imposait sa relation avec l’or, est bien devenue un outil et, comme le disait le vieux slogan des Créditistes, on a rendu « financièrement possible tout ce qui est techniquement réalisable ». Demain est arrivé.

Nous vivons dans un régime « créditiste ». Évidemment, on n’a pas tout pris du « crédit social ». On a pris le crédit mais on a négligé le social, de sorte que le « dividende » n’a pas été distribué à la population pour soutenir le pouvoir d’achat et faire tourner l’économie; le « dividende » – la plus-value, année après année du progrès technologique – est resté sagement dans le giron des nantis et s’est soldé par une hausse météorique de la valeur des actions en bourse.

Parce que l’argent est resté dans la bourse des riches, il n’y a pas eu cette inflation des prix à la consommation dont nous menaçaient jadis les détracteurs de la « piasse à Caouette », une inflation qui, d’ailleurs, intelligemment contrôlée, aurait été une bénédiction. Il n’y a eu qu’une explosion de la valeur des titres boursiers. Une enflure exorbitante, démesurée de la richesse virtuelle qui ne représente aucune réalité puisque notre niveau de vie réel, en dollars constants, n’a pas bougé depuis 17 ans alors que le Dow-Jones, depuis 1982, est passé de 750 à 11 000, multipliant sa valeur nominale par 14 !

Pour comprendre toute l’absurdité de cette richesse « virtuelle » que représente un Dow Jones à 11 000, il faut revenir à un langage simple collé à la réalité, le langage qu’auraient adoré les vieux Créditistes. Ça vaut quoi, pour vrai, une action en Bourse?. L’action d’une compagnie en Bourse, vaut l’espérance du profit à réaliser en vendant aux gens les produits de cette compagnie. Si les gens n’on pas plus d’argent qu’il y a 17 ans, on ne peut pas faire plus d’argent qu’il y a 17 ans à leur vendre quoi que ce soit. Une compagnie peut valoir plus, une autre moins mais, en moyenne – ce que tentent de représenter les indices comme le Dow Jones ou Standard & Poor – les actions en Bourse (sauf en fonction de l’accroissement démographique) ne valent pas vraiment plus aujourd’hui qu’il y a 17 ans. La hausse de valeur des actions en bourse est une pure construction mentale.

La réalité, c’est que le régime « créditiste-capitaliste » des trois dernières décennies a créé une situation non seulement plus injuste mais infiniment plus dangereuse que celle qu’aurait créée un « crédit social », puisque l’inflation progressive qui aurait résulté de la distribution d’un dividende social aurait pu être progressivement corrigée alors que la bulle fragile de la valeur boursière illusoire qu’on nous propose comme base de la richesse peut nous éclater au visage à tout moment, donnant un sens nouveau et terrifiant à ce « vers demain » que les Créditistes naïfs de la génération passée proposaient comme un message d’espoir.

Pierre JC Allard

 

087. En sursis   99.05.26

 

Shawn, 20 ans, a été condamné à 18 mois d’emprisonnement « avec sursis ». Concrètement, ceci veut dire que Shawn est libre. Il est quelque part aujourd »hui, marchant peut-être derrière vous sur le trottoir. Déambulant peut-être devant l’école que fréquentent vos enfants. Il est peut-être retourné sur la piste cyclable du Canal Lachine. C’est la, en mai 1998, que Shawn, avec d’autres jeunes, a battu trois personnes à 15 minutes d’intervalle. Pour rien.

On dit « battu » mais on ne parle pas d’une paire de taloches. On ne parle pas d’une rixe. On parle de trois (3) agressions sauvages, gratuites, à sens unique, pour le plaisir de cogner. L’une des victimes a passé quatre semaines dans le coma, plus de deux mois à l’hôpital. Une autre a subi un affaissement crânien et portera désormais en permanence une plaque de métal à la tête. Ils ont été battus pour rien. Pour le plaisir de cogner.

Les complices de Shawn ne sont pas en liberté. Pas encore. Stéphane a été condamné à un an de détention. En fera-t-il six mois? Quatre? Deux? Quand le mettra-ton à la porte de la prison pour laisser la place à un autre? Cet automne, il sera certainement libre lui aussi. L’an prochain, à cette date, Shawn et Stéphane pourront tout à fait légalement se revoir . Avec un peu de chance, Michel, le troisième larron, aura « servi » le tiers de sa peine de 26 mois et pourra se joindre à eux. Ils pourront parler du bon vieux temps.

Shawn – a dit le Juge – méritait « une chance » parce qu’il semblait désireux de se réhabiliter. Espérons que la Providence accorde la même chance aux victimes qui sont certainement tout aussi désireuses d’être réhabilitées. Espérons. Mais il n’est pas sûr que l’an prochain, à cette date, les victimes aient retrouvé toutes leurs capacités d’antan. Il est tout à fait possible qu’elles ne les retrouvent jamais.

Shawn avait déjà un casier judiciaire. C’est comme ça qu’on l’a trouvé: il avait laissé ses empreintes digitales sur la scène du crime. Quand on l’a arrêté, il a « collaboré » avec la police en dénonçant ses complices. C’est un peu beaucoup pour ça, aussi, qu’on lui a accordé le sursis. Violent, malhabile et déloyal, je ne trouve pas Shawn bien sympathique. Ceci dit, ce n’est pas de sympathie qu’il s’agit. Je ne déteste pas Shawn, pas plus que je ne déteste tout autre bête féroce. Je ne crois simplement pas qu’il soit raisonnable de remettre Shawn et ses complices en liberté.

La majorité de ceux qui ont commis deux (2) crimes de violence grave en commettront au moins un troisième et 71 % des crimes de violence graves au Canada sont commis par des récidivistes qui ont déjà des crimes de violence grave à leur dossier. J’ai dû chercher pendant des mois pour avoir ces chiffres. On les cache. On prétend que les « données ne sont pas compilées de façon à fournir ces renseignements ». Tiens donc … ! À quoi on joue ?

Chaque fois qu’on remet un Shawn en liberté on crée un mort ou un blessé grave « en sursis ». On sait qu’il y aura probablement un jour un innocent quelque part qui sera attaqué, meurtri, tué par la bête fauve qu’on a laissé échapper. Et pourtant, on leur ouvre la porte. Nous sommes prisonniers de ce « probablement » qui n’est jamais une certitude en aucun cas individuel, même s’il est aussi incontournable, statistiquement parlant, que le lever du soleil.

Parce qu’on doit accorder à Shawn et à ses complices le bénéfice du doute qu’ils s’amenderont, je sais que, d’ici deux ou trois ans, je lirai dans un entrefilet du journal que l’un ou l’autre d’entre eux – ou les trois – auront agressé, blessé, laissé pour morte une autre victime. C’est vous, moi, nous tous qui sommes en sursis. En sursis de rencontrer Shawn le jour où il aura le goût de tuer. Est-ce qu’il n’y a pas une solution?

La solution passe par la redéfinition du psychopathe et l’acceptation de la notion bien chrétienne du pardon. Que l’on accepte dans un premier temps que la violence est un désordre mental. La violence « en soi » ne profite pas au criminel; elle est toujours gratuite dans la mesure où un criminel habile aurait toujours pu y substituer une alternative plus astucieuse. La violence est l’expression d’une folie.

Si la violence est une folie – donc une maladie et non un crime – il faut renoncer à punir celui qui s’en rend coupable; il faut se limiter à le mettre hors d’état de nuire et lui assurer les traitements requis. Ce qui change tout, car on n’a pas à donner à un malade le « bénéfice du doute » qu’il ne subira pas une autre attaque du mal; au contraire, il faut se prémunir, pour son bien comme le nôtre, contre la possibilité d’une rechute. En fait, s’il existe une probabilité raisonnable de rechute, c’est le devoir de la société de prendre les mesures préventives qui s’imposent.

Si on parle d’un malade quand on parle d’un récidiviste et de violence grave, les données dont nous disposons laissent croire à une haute probabilité de rechute: il faudrait garder sous observation ce malade. Indéfiniment. Pas pour le punir, mais pour le soigner. Et pour nous assurer qu’il ne sera plus en mesure de blesser ou de tuer d’autres innocents. C’est un non sens de laisser en liberté des récidivistes comme Shawn. Notre société qui feint de le faire par pitié ne montre en le faisant que sa propre irresponsabilité. Elle mériterait que les futures victimes lui demandent des comptes.

Pierre JC Allard

EPILOGUE:  Cet article a été publié en mai 1999. En juillet 2001, Shawn a agressé et mortellement blessé un vieillard.  pjca

 

088. Les bonnes ondes   99.06.02

 

On s’interroge beaucoup ces mois-ci sur la mission, la programmation et les modalités de financement de Radio-Canada. Une bonne chose, car le moins qu’on puisse dire c’est que la radio-télévision d’État ne se démarque pas brutalement de ses concurrents. Elle s’en démarque même si peu qu’on doit se demander pourquoi le contribuable devrait payer pour une programmation qui ne diffère en rien de celle des douzaines – et bientôt des centaines – d’autres diffuseurs qui occupent les ondes.

Ça sert à quoi, une radio-télévision d’État, quand le débat sur son rôle est entre ceux qui voudraient une programmation « comme les autres mais en mieux », plus populaire que celle du privé si faire se peut … et ceux qui préféreraient quelque chose de moins « mercantile » mais qui pourchasserait néanmoins férocement les commandites pour faire ses frais? Ca sert à quoi, si ce n’est à fausser le jeu de la concurrence, un service public qui joue selon les règles du privé, qui veut faire ses frais et qui n’apporte rien que le privé ne voudrait pas apporter? J’aimerais mieux que la radio-télévision d’État fasse autre chose que le secteur privé

Autre chose que de l’argent, par exemple. Ce qui m’irrite du débat sur la vocation de Radio-Canada, c’est l’absence d’un lobby sérieux qui milite pour un réseau d’État qui romprait totalement avec le commercialisme. Tout le débat actuel, en définitive, tourne autour d’une facture; posons donc une fois pour toute le principe qu’ il ne faut pas demander à Radio-Canada de faire ses frais, pas plus qu’à une école, un hôpital ou une route de « faire ses frais » : il faut diffuser ce qui mérite de l’être et payer la note.

Ce n’est pas pour rien que je compare Radio-Canada à l’éducation, à la santé et aux routes; comme à l’éducation et à la santé, la population a droit à l’information gratuite et on assiste donc ici à une autre bataille de la grande offensive néo-libérale qui vise à ne rien donner qui puisse être vendu. La situation ici est bien différente, toutefois, car, au contraire de l’éducation et de la santé, le public ne risque pas d’être en manque d’information gratuite, il en est plutôt sursaturé! A-t-on besoin malgré tout d’une radio-télévision d’État? Uniquement si on offre « autre chose ».

Ça voudrait dire quoi, un réseau d’État qui fait « autre chose »? Que ce réseau soit un lieu où une information sans biais est transmise et où les IDÉES sont largement diffusées. Les idées, c’est la politique, l’éducation, la culture. Radio-Canada existe pour dire et montrer aux Canadiens ce qu’ils ont le droit de voir et d’entendre mais pour lequel l’espérance de gain n’est pas suffisante pour allécher un producteur privé.

Ce qui ne signifie pas Ovide en latin et l’intégrale de Schoenberg – (sauf les 29 février, car les marginaux de la culture ont aussi des droits) – mais la politique rendue intelligible, l’éducation attrayante et la culture que les gens aiment et à laquelle ils veulent avoir accès. Allons-y de quelques exemples

Information

Que l’information que nous donne CNN soit corrigée par la présentation des points de vue de Tass, de Chine Nouvelle, d’agences africaines, sud-américaines et arabes; les « Autres » ont parfois raison: laissons la population en juger;

Que les nouvelles locales et régionales occupent la place qui leur revient, avec un maximum d’interventions de citoyens ordinaires au palier des commentaires.

Politique

Que le débat politique soit ouvert aux tiers partis, aux groupuscules, aux tendances marginales, aux groupes de pression, à tous ceux qui ont des solutions ou des revendications. Il n’y aura pas foule? Que le débat revête la forme d’une confrontation et l’on verra les cotes d’écoute monter, comme les « combats des chefs » attirent un public qui la plupart du temps ne se presse pas aux assemblées politiques…

Éducation

Que l’on enseigne tout en divertissant, comme le font maintenant tant de canaux – Histoire, Découverte, Planète animale, PBS.. – en allant plus loin dans cette voie et en STRUCTURANT toute cette connaissance.

Que l’on mette en place et finance une gamme complète de canaux dont l’ensemble pourra offrir une panoplie croissante de cours de formation générale et professionnelle.

 

Culture

Que l’on enregistre et diffuse des pièces de théâtre et spectacles de variétés d’ici et d’ailleurs – incluant Broue, le Cirque du soleil, l’Olympia… – ce qui coûtera moins cher qu’une production et permettra de payer une redevance aux troupes en fonction de leur cote d’écoute. Que l’on ne s’inquiète pas d’une baisse des assistances; fréquenter le théâtre est un événement social que ne remplacera pas une soirée devant la télé. Au contraire, ceci modifiera favorablement le seuil de rentabilité des spectacles produits au Québec et incitera à en monter davantage.

Que l’on diffuse en direct les premières, vernissages, concerts, etc.; c’est ainsi qu’on apprivoisera la population à la culture;

Que l’on diffuse les grands événements sportifs, des Olympiques aux Championnats de Formule 1, mais qu’on ne se mêle pas des matchs de saison régulière: c’est le domaine du privé.

Nous n’avons pas besoin d’une radio-télévision d’État qui s’agite à faire ce que le privé pourrait faire encore mieux et qui ne donne qu’un minimum ridicule de ce qu’il appartiendrait à un diffuseur public de donner. Radio-Canada – et je ne changerais pas ce verdict d’un iota si on parlait de Radio-Québec – doit redevenir un service public ou disparaître.

Pierre JC Allard

 

089. Hologrammes   99.06.09

 

J’ai vu récemment, dans un pays latin, l’image d’un Christ en croix saignant de partout mais qui faisait des clins d’oeil. La technique des hologrammes permet, quand le spectateur se déplace, de lui montrer des angles différents et des images distinctes, dont celle d’un crucifié les yeux ouverts, puis fermés, qui serait ridicule à en confiner au blasphème si elle n’était révérée avec toute la candeur qui fait la foi des charbonniers.

Il y a des risques à changer de points de vue, ce qui justifie la plupart des gens de n’en vouloir voir qu’un seul. Quand la réalité est ainsi faite, pourtant, que la vérité oscille et que le bien devienne insaisissable, c’est en ne voulant pas voir les deux angles qu’on devient ridicule. Les journaux, cette semaine, étaient pleins de tels « hologrammes » qui nous invitent à prendre du recul et à voir les deux cotés de la médaille.

1. Un juge Québécois vient de confirmer à un père québécois la garde de l’enfant que celui-ci a fait à une jeune guatémaltèque et qu’il lui a subséquemment enlevé en des circonstances qu’on décrit comme un kidnapping pur et simple. L’homme était employé à l’ambassade du Canada. Il part il emmène son enfant. C’est Madame Butterfly avec la musique en moins.

Personne ne conteste l’enlèvement. Personne ne reproche rien à la mère qui s’est ruinée à venir plaider ici cette cause qu’elle a perdue. On a décidé « pour le bien de l’enfant » qu’il serait mieux avec son père. C’est tout. Je ne sais pas si l’enfant sera mieux avec son père qui l’a enlevé; je sais que le juge n’en sait rien lui non plus et que la garde de l’enfant est généralement accordée à la mère. Je sais que kidnapper un enfant est un crime et qu’on n’accorde généralement pas la garde de l’enfant à un criminel. Je sais surtout que si un père guatémaltèque avait commis le rapt au détriment d’une mère canadienne on verrait les choses d’un autre angle. En fait, on a jugé qu’il valait mieux pour l’enfant vivre au Québec – on a un si beau pays – plutôt qu’au Guatemala, même avec sa mère. Peut-être. Question d’angle.

2. Les six (6) derniers des vingt-cinq (25) artistes qui occupaient un immeuble de la rue Clark depuis 5 ans pour en empêcher la transformation en condos ont finalement vidé les lieux cette semaine. Ils ont gagné quelques batailles juridiques mais ont finalement perdu la guerre quand le promoteur a fait faillite et a cessé de payer la facture du chauffage au gaz. A vous de décider s’il faut pleurer sur le sort des artistes qui devront se chercher une autre piaule ou sur celui du promoteur que cette guérilla a ruiné et qui verra maintenant un autre promoteur… transformer cet immeuble en condos. Le nouveau promoteur a déjà obtenu tous les permis nécessaires.

3. Le gouvernement Bouchard vient de répondre par une loi au problème des jeunes travailleurs auxquels on n’accorde pas les mêmes échelles salariales qu’à ceux qui les ont précédés. Il vient surtout de répondre aux critiques de Dumont reprises par les libéraux; il ne faudrait pas laisser le PQ s’aliéner les « jeunes », les « syndicalistes » ni les « PME », ses trois clientèles de base.

Comme les fabricants d’automobiles de Detroit des années cinquante qui planifiaient la désuétude de leurs produits pour optimiser leur profit, le gouvernement a cependant concocté une loi toute cosmétique dont il a aussi prévu qu’elle viendrait trop tard (en 2002 !), ne ferait pas assez (lisez-la, vous verrez) et ne tiendrait pas la route plus de cinq ans.

A peu près tout le monde a commencé à hurler à la mort – et à raison puisque la loi est une plaisanterie – mais personne n’a mis de l’avant une petite coccinelle de loi qui réglerait le problème, parce que le problème est insoluble dans la structure actuelle du travail salarié. On ne peut globalement payer plus, car nos entreprises ne seraient plus concurrentielles. Alors? Va-t-on « ajuster » les salaires des travailleurs en place qui ont des droits acquis et sont syndiqués… ou faire porter le chapeau par les jeunes au lieu de les laisser en chômage?

Vous pouvez choisir votre camp. Comme les coeurs tendres – dont je suis – qui regardent « Animal Planet » et ne savent plus trop s’il faut applaudir ou verser une larme quand la gazelle échappe à l’assaut de la lionne affaiblie dont les petits meurent de faim. Question d’angle, encore une fois, et le PQ, qui renvoie en fait le problème à plus tard, ne fait pas autre chose que ceux d’entre nous qui zappons avant de connaître le sort des lionceaux. Pleutre, mais pas bête.

4. La juge Rayle, au congrès du Barreau, a dit assez brutalement aux avocats réunis pour l’entendre qu »il vaudrait mieux pour eux être honnêtes. Soyez honnêtes – leur a dit Sa Seigneurie – « vous allez vous démarquer de vos collègues ». Comme le blanc sur fond noir, comme la « rose au milieu des épines » dont parle le Cantique des cantiques, comme la petite bougie dans la nuit obscure… ainsi, suggère la juge Rayle, tranchera sur ses pairs – qui eux ne le sont pas? – l’avocat qui choisira d’être honnête.

Brutal. Le fait qu’une vaste majorité de la population pense la même chose justifie-t-il que la juge Rayle émette un commentaire aussi cinglant? Petite vague et grand remous au Palais: un avocat en règle et qui n’a rien à se reprocher ne devrait-il pas s’insurger, protester, exiger des excuses? Ou, derrière la forme, ne vaut-il pas mieux se demander si au fond le constat n’est pas pertinent? Question d’angle, encore une fois; il y a parfois de bonnes raisons de dire des choses brutales. Faut-il se draper dans la foi du charbonnier et crier au blasphème… ou voir s’il vaut mieux avoir les yeux ouverts ou fermés et trouver l’angle d’où la vérité vous fait un clin d’oeil?

Pierre JC Allard

 

090. Le duce, en trois temps   99.06.16

 

Monsieur Boucher (« Mom » pour les intimes et, aussi, pour tous ceux qui lisent les journaux) est sorti en triomphe récemment d’un procès qu’on lui faisait pour un crime dont il faut penser qu’il était innocent puisqu’il en a été acquitté. Son acquittement a laissé bien des doutes dans l’esprit de bien des gens. Pas des doutes quant à sa culpabilité – puisque, médias aidant, la plupart des gens en étaient convaincus bien avant que le procès ne débute et n’en démordront pas – mais des doutes quant au processus judiciaire qui a mené à son acquittement.

En effet, peut-on se demander, comment un autre verdict que l’acquittement aurait-il été possible? Si l’inculpé est innocent, un jury raisonnable l’acquittera; s’il est coupable de ce dont on l’accuse – et des mille autres méfaits que colporte la rumeur publique – pourquoi un juré sain d’esprit s’exposerait-il à sa vindicte en le condamnant ? Qui voudrait être sur le jury qui aura envoyé en prison un chef de gang, un homme de pouvoir?

Les Mohawks abattent froidement un policier dans un affrontement qui prend des allures d’insurrection? On fait parader la troupe puis on demande aux rebelles de déguerpir de nuit sans coups férir. Les Micmacs mettent un coin de pays en état de siège? On palabre, on parlemente, on règle à l’amiable. Un milliardaire veut faire sortir des milliards de dollars du pays sans payer d’impôts? On lui concocte une loi sur mesure car quel fonctionnaire ou politicien voudrait être celui qui a fait perdre des centaines de millions à un « capitaine d’industrie », un homme de pouvoir?

De plus en plus, on n’a plus la justice que méritent les droits qu’on possède, mais celle du pouvoir qu’on a et qu’ont les groupes qu’on contrôle ou auxquels on accepte de s’inféoder: syndicats, corps professionnels, « comités pour la défense de…  » J’ai déjà parlé du crépuscule de l’État de droit. J’ai déjà déploré le remplacement sans vergogne, par une logique de pouvoir, d’une justice reposant sur un consensus en faveur du droit qui était la pierre d’assise même de notre société démocratique. Cette semaine, nous avons fait un pas de plus dans la mauvaise direction.

Un autre pouvoir s’est ostensiblement manifesté cette semaine quand le policier Lesiège, que nous avons tous vu aux nouvelles, sur vidéo, cassant consciencieusement sur le pavé la gueule d’un prévenu sans défense, a été exonéré de tout blâme. Le témoin a charge – qui a quelques démêlés avec la police – a jugé qu’il avait mieux à faire ce matin-là que d’aller témoigner au procès du policier Lesiège. Pas de témoin, pas de cause, ce qui nous vaut un autre innocent: il n’y a pas eu violence excessive. Le vidéo? Des rumeurs. M’énervez pas avec le vidéo !

Un policier est aussi un homme de pouvoir. Il a derrière lui des gens armés qui font corps avec lui pour le meilleur comme pour le pire et qui, sans être formellement au-dessus de la loi, ont néanmoins la capacité d’en orienter l’application concrète. Pourquoi un petit malfaiteur sain d’esprit s’exposerait-il à la vindicte des policiers? Qui voudrait être celui qui a envoyé en prison un policier, un homme de pouvoir?

L’acquittement de Lesiège me désole. Remarquez que si j’étais policier j’aurais parfois la tentation de tabasser les malfrats que j’arrête à grands risques et qu’on relâche aussitôt. Je serais tenté de me percevoir comme un justicier et de mettre au moins une paire de taloches à ceux qui volent, battent, violent et s’en tirent avec une réprimande. Je serais tenté, mais j’espère que je résisterais à la tentation; parce que quand ceux qui sont en principe du coté des anges doivent prendre les moyens des truands pour que la justice soit faite, on passe à une autre phase de l’agonie de la société.

L’acquittement de Lesiège me désole, parce que c’est une incitation à faire prévaloir la justice en marge de la loi et donc le constat renouvelé que celle-ci est de plus en plus impuissante. Un message, d’ailleurs, que véhiculent sans cesse le cinéma et la télévision: la loi est veule, inepte, lourde, ridicule; seul un Justicier peut apporte l’espoir… Est-ce qu’on ne comprend pas où cette voie nous mène?

Dans un premier temps, les gangs se développent en opposition au pouvoir. La faiblesse, et l’inertie des gouvernements permettent que les moyens dont une démocratie se dote pour assurer la primauté du droit soient détournés subtilement de leur fin pour servir les intérêts de ceux qui savent manier l’astuce, la menace, la corruption. Ainsi, on a vu la Charte des droits et libertés utilisée bien plus souvent pour permettre à certains qu’en d’autres temps on aurait jugés coupables d’échapper à la loi que pour faciliter la défense de leurs droits à ceux que leur faiblesse empêchait de le faire. Cette étape arrive à maturité quand la justice défaille. Quand on peut penser que le crime restera probablement impuni et que la victime ne sera sans doute pas dédommagée. Nous en sommes bien là depuis déjà quelque temps.

La deuxième étape, dont l’acquittement de Lesiège vient confirmer qu’elle est bien engagée, est celle où les gangs se développent non plus en opposition mais en parallèle au pouvoir. Pour lutter efficacement contre les « forces du mal », les « forces du bien » utilisent les armes de ces dernières, cherchant discrètement à maintenir l’ordre et la justice en marge de la loi. Pour le faire impunément, les « bons » s’assemblent et chacun compte désormais sur le pouvoir dont dispose son gang pour se protéger et accomplir sa tâche. La fin justifie les moyens et brutaliser ou fabriquer des preuves pour faire condamner celui dont « on sait » qu’il est coupable devient une manoeuvre acceptable. Évidemment, il y a des bavures; on peut se tromper, comme pour Barnabé, cafouiller comme dans l’Affaire Matticks … mais l’intention est pure.

L’intention est bonne, mais, peu à peu, s’établit une alternative à la voie du droit pour obtenir justice. Une alternative qui mène aux Escadrons de la mort du Brésil et, aussi – parce que les genres se mêlent quand on est hors-la-loi – à cette « mission » que se sont donnée à ce qu’il semble les hôtes de nos prisons de régler leur compte aux violeurs d’enfants. Une alternative qui conduit à Escobar finançant des écoles en Colombie, au FBI kidnappant des trafiquants au Mexique, à la France récupérant Carlos au Soudan et au rapt par Israël des vieux Nazis où qu’ils se trouvent.

Quand l’alternative est bien entrée dans les moeurs et que la population ne croit plus à la justice de droit – ni à la démocratie qui ne vit qu’en symbiose avec elle – le temps vient de passer à la troisième étape: les gangs au pouvoir. Plusieurs gangs comme en Russie; c’est l’État mafieux. Ou un seul gang… et c’est l’État fasciste. Quand la majorité de la population se sent exclue d’un pouvoir que se partagent des gangs qui deviennent d’autant plus exclusifs qu’ils ont plus de succès, cette majorité se cherche un chef.

Quelqu’un qui paraisse plus grand, plus, fort, plus décidé que même Lasagne ou Mom Boucher. Quelqu’un qui ait le profil d’un chef de gang mais qui parle à tout le monde. Quelqu’un qui ne parle pas d’argent – il n’y en a jamais assez – mais d’idées vagues qu’on peut partager, comme celle de Justice. Et alors la justice ne s’applique plus discrètement mais OUVERTEMENT en marge de la loi. On met la démocratie à la poubelle et on règle les comptes. Pendant 10 ans, 20 ans… Le temps que renaisse l’espoir. C’est ça le message que passe l’impunité de Lesiège. Est-ce qu’il va falloir vivre ça, ou allons-nous nous ressaisir à temps?

Pierre JC Allard

 

091. Présages   99.06.23

 

Les paysans siciliens qui s’accrochent aux vignes sur les flancs de l’Etna ont les nerfs solides. Un petit craquement par ci, une petite secousse par là. Le vin en vaut la peine… mais il faut savoir quand partir. Quand ça tremble de plus en plus souvent et de plus en plus fort, quand l’odeur de soufre se fait plus présente, les vignerons du volcan regardent courir les chats et voler les oiseaux: les petites bêtes s’y connaissent en présages. Il faut seulement prêter attention et décoder.

Si on veut avoir une longueur d’avance sur la prochaine éruption sociale, il faut savoir décoder les journaux. Tous ces galimatias des médias, qui semblent si incohérents, ont un sens quand on sait interpréter le vol des oiseaux de malheur. Prenons La Presse du samedi 19 juin, par exemple.

En page F 1, Miville Tremblay cite Kenneth Courtis de la Deutsche Bank, lequel a la candeur d’avouer que lorsque le système bancaire mondial, qui a un capital total de 1,4 T$. ($1 400 000 000 000), prête 2,4 T$. aux pays émergents (lire: insolvables), on risque d’avoir des surprises… Bravo, on commence à parler du vrai problème. Ça nous change de l’euphorie sélective à la Claude Piché mais, comme cette situation n’est pas nouvelle et que Tremblay, Piché, tous les économistes et une bonne partie de ceux qui ont un DEC connaissent et peuvent interpréter les faits, je note que la nouvelle, ici, ce n’est pas que le système bancaire soit insolvable; c’est qu’on commence à en parler.

Bien sûr, pour ne pas être soupçonné de vendre la mèche aux gens simples, Tremblay fait suivre le message de Courtis de trois (3) commentaires d’économistes qui viennent nous dire qu’il n’y a pas de problèmes. Les conneries habituelles. Lisez, c’est instructif… Mais, surtout, marquez d’une pierre blanche le jour où une page financière ne consacre plus que la moitié de ses feuillets à des conneries optimistes. Ça sent le soufre…

En page F 4, on annonce que le G7 (les sept pays les plus riches du monde) réuni à Cologne, a décidé de donner 27 milliards de dollars aux 36 pays les plus pauvres de la planète. Quand on compare les 27 milliards ainsi « donnés » à cette dette de 2 400 milliards auquel réfère le paragraphe précédent, on voit qu’il s’agit de bien peu de chose. En fait, il ne s’agit d’ailleurs même pas d’un don d’argent neuf qui permettrait à ces pays de faire un petit bond en avant; il s’agit de la remise d’une dette encourue pour acheter les produits des pays industrialisés… du G7, lesquels maintenant se donnent bonne conscience en effaçant l’ardoise!

Rien de généreux la-dedans. Les pays exploiteurs effacent une dette qui, de toute façon, n’aurait jamais pu être remboursée; maintenant, ils vont pouvoir vendre encore à crédit à ces pays et soutenir ainsi leurs propres économies sans contrevenir aux règles de l’Organisation Mondiale du Commerce. Le résultat net de l’opération? Les taxes des contribuables ordinaires des pays riches vont subventionner les ventes aux pays émergents et permettre des profits extraordinaires aux grandes transnationales, ce qui est tout à fait dans la ligne normale de pensée du système néo-libéral.

Pourquoi voir un présage dans cette magouille tout ce qu’il y a de plus courant? Parce que le Wall Street Journal proteste contre cette mesure. Wall Street voudrait que les prêts aux pays pauvres soient laissés à la discrétion du secteur privé. Ça non plus, ce n’est pas une surprise, mais c’en est une que Wall Street critique publiquement une mesure du G7. Le vol des charognards devient erratique… gardons un oeil sur le cratère.

Tout le système devient erratique. Excessif. Prenons la manipulation des consommateurs. En page A 12 et A 13 du même quotidien vous pouvez constater une percée historique dans le domaine de la publicité. LISEZ CES PAGES. Il faut le voir pour le croire. L’utilisation tout à fait éhontée du « subliminal périphérique » et des « intercalaires » de l’hypnose ericksonnienne dans un texte qu’il faut relire deux fois pour bien comprendre qu’il s’agit d’une publicité. Un coup de maître. Du génie!

Une horreur! Quelqu’un a-t-il pensé à l’effet de cette publicité sur un lecteur qui ne maîtrise pas parfaitement la langue ou l’écriture? Je présume qu’il y aura un débat – qui multipliera l’impact de cette pub ! – et qu’on prendra des mesures pour que ça ne se reproduise pas… Mais le simple fait d’accepter une telle pub est l’indice d’une société tarée et qui n’a plus rien à perdre. Le présage qu’on n’en a plus pour longtemps à mettre des pubs dans les journaux.

Enfin, en page A 16, une excellente nouvelle. La condamnation des 86 protestataires contre l’AMI du groupe Salami qui ont préféré être arrêtés devant le Sheraton en mai 1998 plutôt que de se disperser pour laisser la place aux palabres des architectes de la mondialisation par et pour les riches. Condamnés comme prévu – la loi est claire et ils ne niaient pas les faits – les protestataires se sont vus reconnaître par le tribunal « un haut niveau de conscience sociale » et leur sentence consistera en travaux communautaires.

Une bonne nouvelle, puisque la société reconnait ainsi que ces protestations qui reflètent « un haut niveau de conscience sociale » sont une oeuvre pie. Ce jugement vient dire à mots couverts qu’il est bien du devoir des citoyens – selon la jurisprudence de Nuremberg – d’intervenir en marge et au besoin contre la loi quand la structure du système est incapable ou refuse de prévenir l’inéquité. Il ne reste plus guère qu’à admettre que la quintessence du « travail communautaire » est justement ce genre de manifestations… et à encourager la récidive!

Ce jugement est une bonne nouvelle. Dans le cadre de l’évolution de notre société, cependant, il est aussi un présage: le présage d’un divorce définitif entre la légalité et la moralité qui augure de la fin imminente du système. Quel dédoublement de la personnalité de l’État ne nous menace-t-il pas, en effet, quand on insinue du même souffle que ceux qu’on condamne ont peut-être le bon droit pour eux?

On donne un aval à peine voilé à ceux qui ont assumé illégalement la responsabilité immédiate de dire ce NON que notre société a bien tardé à servir à l’AMI. On accepte la rectitude que se soit transformé en une décision personnelle ce qui aurait dû être une décision collective et que ce soit des individus qui aient assumé la tâche de défendre le bien commun. On fait le constat, a posteriori, que ce soir-là de mai 1998 la bonne conscience était dans la rue et non pas dans les officines de l’État, comme elle était dans la rue le jour du Peppergate

Je suis heureux de la victoire contre l’AMI; je me porte volontaire pour me joindre aux protestataires condamnés et exécuter avec eux les « travaux communautaires » qu’on leur imposera – (je crois, d’ailleurs, que nous serions beaucoup à manifester cette solidarité si le mot d’ordre en était lancé) – mais ne nous leurrons pas: ce jugement s’inscrit dans la dynamique que je dénoncais la semaine dernière de la désintégration de l’État de droit.

Soyons attentifs aux présages. Le moment vient vite qui exigera que renaisse un nouvel État de droit et que ceux qui ont une haute conscience sociale ne soient plus dans le rue mais au pouvoir.

Pierre JC Allard

 

092. Comme en « 14 »   99.06.30

 

Toute guerre est regrettable. C’est un euphémisme, mais c’est aussi le mot juste; car, quel qu’en soit le déroulement et même le résultat, il est impensable qu’on fasse la guerre sans le regretter, sans se dire quelquefois – et dix fois plutôt qu’une – qu’il aurait mieux valu ne pas la faire. Les maux qu’entraînent un conflit armé sont toujours, objectivement, pires que ceux qu’ont a pris les armes pour corriger. Mais pourquoi diable fait-on la guerre!

La cause immédiate des guerres est toujours un malentendu, car la guerre est trop bête pour qu’on ait une bonne raison de la faire. Il n’y a jamais de bonne raison. Ça commence par une vétille, ça s’aggrave à cause de la morgue de quelqu’un qui n’ira pas au front et qui pousse un bluff ou lance un ultimatum de trop, puis, parce qu’il serait insoutenable de faire marche arrière, on ajuste la pondération des valeurs subjectives – liberté, foi, honneur, patrie – pour justifier le carnage.

C’est comme ça, en 1914, que toute une génération est partie « mourir pour la France », alors que la cause immédiate de la guerre tournait autour d’une affaire de juridiction pour décider du sort du meurtrier serbe d’un prince autrichien. En 1940, le prétexte était un droit de passage à Danzig. Aux mecs qui crèvent dans la boue, qui n’ont rien à foutre des juridictions et des droits de passage, on dit qu’ils meurent pour une cause; en réalité ils meurent pour des intérêts qui ne sont pas les leurs et parce que quelqu’un, trop préoccupé par ses affaires, a oublié à quel point une guerre est regrettable.

Juste avant d’écrire ce texte, j’ai vu et entendu à la télévision une infirmière, interviouwée sur la ligne de piquetage, déclarer qu’il valait mieux « crever sur le trottoir en protestant que de se faire mourir à travailler aux conditions qu’on leur offre ». Une exagération, bien sûr, une hyperbole; personne ne se « tue » au travail et personne ne va « crever » sur le trottoir. C’est le langage du bluff, de la surenchère, un mot comme un autre mot pour jalonner l’escalade verbale…. Vraiment ? Vous en êtes sûrs?

Je n’aime pas cette escalade du bluff et de l’ultimatum où le gouvernement est le premier de cordée. On impose des amendes colossales pour briser les reins des syndicats? Les syndiqués ne croient plus qu’il auront à payer ces amendes; ils ont appris, par l’expérience, qu’en cours d’escalade on atteindra un seuil à partir duquel ces amendes deviendront menue monnaie dont on obtiendra quittance. On prépare une loi spéciale imposant le retour au travail? Les travailleurs ont déjà annoncé qu’ils ne s’y soumettraient pas. Qu’est-ce qu’on fait après?

Après, s’il ne s’agissait que des cols bleus de la Ville de Montréal, on saurait vers quoi on se dirige. Vandalisme, attentats ciblés, une partie de bras-de-fer, puis un règlements entre lutteurs qui savent en mettre plein la vue en faisant un minimum de dégâts. Les infirmières ne sont pas des lutteurs professionnels. Ça fait vingt ans qu’on les sous-paye, qu’on en abuse parce qu’ elles sont faibles, un peu bonasses, faciles à rouler dans la farine. Qu’est-ce qu’on fait aux infirmières qui n’obéissent pas à la loi? On met les meneurs en prison? On leur tape dessus?

Ce sera quoi le prochain ultimatum d’un gouvernement qui, préoccupé par ses « affaires » – déficit, indépendance, etc – semble avoir oublié le sens et donc les conséquences d’une escalade dans la répression? Comment un gouvernement qui a eu la morgue de provoquer la crise en faisant les manchettes avec un « PAS UN CENT DE PLUS ! » retentissant peut-il faire marche arrière sans perdre la face?

J’ai peur que le gouvernement n’évalue pas à sa bonne mesure le ressentiment des infirmières et des ambulanciers. Je me méfie des bêtises que peut faire un gouvernement qui bluffe en regardant ses jetons plutôt que les cartes sur la table et les yeux de ses adversaires: c’est une situation propice aux malentendus. Un gouvernement qui évalue mal le ressentiment des Québécois, en fait, puisque trois (3) Québécois sur quatre (4) soutiennent la cause des infirmières.

Nous, Québécois, nous reconnaissons dans ces infirmières faibles, bonasses, faciles à rouler dans la farine dont on abuse depuis si longtemps. A la télé, en arrière-plan de l’infirmière interviouwée, on entendait la cacophonie incessante des klaxons des sympathisants. Le gouvernement l’a-t-il entendue, ou va-t-on rouler les biceps et faire des menaces… comme en « 14 ?

J’ai peur que le gouvernement, prisonnier de son escalade, ne nous amène à lui « déclarer la guerre ». Une société civile déclare la guerre à son gouvernement quand elle prend parti pour l’illégalité. Lorsque les cols bleus ont envahi l’Hôtel de Ville, la population, choquée, a exigé de la fermeté; si les infirmières occupaient les bureaux du gouvernement, la majorité de la population ne dirait-elle pas plutôt bravo?

Si on voulait les évincer par la force, quelle attitude adopterait un mouvement syndical qui n’a pas eu depuis bien longtemps – et n’aura peut-être pas avant encore bien plus longtemps! – la chance d’un soutien populaire large? Comment réagiraient ceux qui n’ont connu ni la violence des années « 60 ni la crise d’Octobre 70 et qui ont donc de celle-ci l’ignorance dont on fait les héros?

Les gens qui nous gouvernent n’on pas l’air de voir à quel point la population est fébrile. Vous avez lu ces articles sur la croissance inouïe de la violence à bord des avions? Des gens tranquilles, un peu bonasses, qui en ont ras-le bol et qui sautent littéralement à la gorge d’un quidam en autorité qui les a humiliés une fois de trop? Ou ces histoires d’automobilistes qui deviennent fous de rage pour des accrochages anodins auxquels s’est ajouté un regard condescendant ou une parole blessante et qui explosent, qui agressent ou qui tuent, pour un oui pour un non, quand ils sont pris dans des « bouchons » qui sont le symbole de leur vie? Nos dirigeants n’ont plus peur de la violence: c’est cette suffisance qui mène aux grandes erreurs.

J’ai l’âge où l’on devient pacifiste; tout ce site vise à une transformation sans violence de notre société. J’espère que les infirmières obtiendront justice et, surtout, que quelque imbécile au gouvernement ne fera pas une autre déclaration provocante qui nous ramènera trente ans en arrière.

Pierre JC Allard

 

093. “Manger l’herbe d’autrui…”   99.07.07

La police de Brossard nous annonçait fièrement, dans les journaux de fin de semaine, la réussite d’un beau coup de filet qu’elle préparait depuis quatre (4) mois: l’arrestation d’une trentaine de personnes… coupables de guilis-guilis sexuels ou gestuelle apparentée dans un motel de la Rive-Sud. Les corps policiers de Longueuil et de Saint-Hubert ont collaboré en fournissant des fourgons cellulaires additionnels. Sur la même page, on parle de Julie Payette qui revient de l’Espace.

Pendant que les doués du XXème Siècle se baladent dans l’Espace, une bande de Pierrafeux anachroniques trouvent utiles de dépenser l’argent des contribuables à faire des descentes d’inspiration moyenâgeuse pour embêter quelques citoyens bien adultes et consentants qui ne font de mal à personne. On croit rêver. On revoit l’agent Courval, il y a quarante ans environ, stoppant la représentation des Grands Ballets Africains parce qu’on y voyait des seins, et ajoutant cette phrase immortelle que « quand ça bouge, c’est obscène »…

Je croyais que le Bill Omnibus de Trudeau, il y a trente ans, nous aurait débarrassé de ces singeries. Je croyais qu’on avait dit, l’an dernier, que les participants adultes à des échanges de partenaires étaient dans leur droit. Je crois me souvenir que la Cour Suprême a confirmé que la prostitution n’est pas un crime. A quoi ils jouent, les policiers de Brossard?

N’est-ce pas à Brossard, justement, que quelques jeunes Chinois ont grillé récemment les pieds de quelques vieux Chinois pour leur faire dire où était caché leur magot? Pourquoi les policiers qui ont perdu leur temps à monter une opération contre les « criminels par impudicité » n’ont-ils pas mis a profit leurs talents et leurs ressources pour mieux prévenir la violence? Est-ce que nous n’avons pas assez de problèmes au Québec – grèves illégales, tensions sociales, pauvreté, chômage, etc, – sans qu’on y ajoute de se couvrir de ridicule comme aux plus belles heures de la Grande Noirceur?

« C’est qu’on vise les tenanciers; ils font un paquet d’argent… » Ils font un paquet d’argent parce qu’il offrent un service que la population demande, ce qui est plus qu’on ne puisse dire de pas mal de services rendus par pas mal de fonctionnaires. On est jaloux, ou quoi? Quand la loi vise les « tenanciers » et autres proxénètes, c’est le sale type qui pousse à la prostitution des innocents ou des êtres sans défense pour ensuite leur extorquer le plus clair de leurs gains qu’elle veut viser, pas l’entremetteur qui se sort une petite ristourne pour avoir réglé des problèmes de logistique à la satisfaction de toutes les parties en cause.

Si on ne veut voir que la lettre plutôt que l’esprit de la loi, pourquoi ne pas aller jusqu’au bout de l’absurde et accuser de proxénétisme les journaux dont les petites annonces – payées – offrent explicitement tous les « services » du sexe au sens le plus large avec une jolie profusion de détails parfois rigolos? Quand un journal publie que « vieille croûte généreuse cherche jeune soupe à l’oignon très belle et bien chaude pour la gratiner », à quel type de « déjeuner sur l’herbe » pense-t-on? Croit–on qu’il ne se passera pas quelques billets au dessert?

Je ne suis pas impressionné outre mesure par l’opération pour la morale des policiers de Brossard. Je ne crois pas que les partouzes soient le premier péril qui menace notre société. Je pense qu’il s’en passe tous les jours des pires (meilleures) dans toutes les villes du monde. Je pense que les présumés tenanciers ne seraient sans doute pas inquiétés, aujourd’hui, s’ils s’étaient incorporés et avaient pris la peine de se renseigner sur la façon légalement acceptable de s’annoncer et de tirer profit d’un transaction.

Une fable de Lafontaine, qui dénonce l’hypocrisie et la lâcheté, nous parle de ces animaux malades de la peste qui, après avoir donné aux carnassiers l’absolution de crimes autrement plus sérieux, crient haro sur le baudet … qui a « tondu du pré la largeur de sa langue ». « Manger l’herbe d’autrui, quel crime abominable ! »

Je trouve ridicule tout ce tintamarre et toute cette énergie dépensée pour que quelques individus ne s’aiment plus les uns les autres, alors que la société est pleine de vrais carnassiers. S’il faut aux policiers de Brossard encore un peu de pratique avant de s’attaquer aux criminels endurcis, je souhaiterais qu’ils se fassent la main sur des adversaires plus coriaces que les amateurs de partouzes. Ils pourraient, par exemple, mettre fin au taxage dans les écoles et briser ainsi la carrière naissante de ceux qui y font leur apprentissage de futurs truands. Serait-ce trop leur demander?

Pierre JC Allard

 

094. Allons, enfants de la patrie…   99.07.14

 

Personne ne parle jamais de la « Quatrième Voie ». La majorité de la population veut rester canadienne, une minorité plus que significative de la population veut devenir québécoise, un petit groupe est à coaguler autour du concept de « monnaie unique » et des bienfaits du libre-échange qui ne tardera pas à nous dire que notre avenir est « américain »… mais au Québec – « pays de langue et culture française »- il semble que personne ne veuille être Français.

Est-ce bien vrai? Ou n’y a-t-il pas une solide conspiration du silence pour occulter cette évidence qu’il n’y a pas que les trois options traditionnelles Quebec-Canada-USA qui s’offrent à nous, mais aussi un quatrième choix d’avenir qui serait de renouer avec notre histoire et de redevenir Français?

Hier soir, veille du 14 juillet, j’ai eu la curiosité de poser la question à quelques amis réunis. La France ? ha… ha… ha! Un canular! Et quand on repose la question sérieusement, c’est non. Non, parce que les Français sont comme ci…, et qu’ils sont comme ça… et qu’ils parlent une langue qui n’est pas tout à fait la nôtre… Bon. Affaire classée? Minute! Après deux verres de vin rouge, ce n’est plus « la France, non », c’est devenu « la France, si… ». Puis, quand on va au fond des choses et de la bouteille – « in vino veritas » – on s’aperçoit que TOUT LE MONDE ou presque voudrait être Français. Tiens donc!

Et pas seulement les intellos nostalgiques qui sirotent un pastis, ne mangent que du pain baguette et feignent de s’intéresser au Tour de France. Oh non ! On en arrive au même résultat avec le chauffeur de taxi, les col-blanc, les col-bleu et toute la gamme des cols-roulés… On y arrive même plus vite avec eux – et le verre de vin en moins – car la vérité vient plus naturellement aux gens simples. « La France? Oui, si… « 

Si quoi? Quand on enlève une à une les pelures de réticence, on en arrive à des vérités qui ne font pas plaisir. Oui, devenir Français…, si on se sentait de taille à occuper un espace culturel valable dans une France où le Québec trouverait sa place. Oui, devenir Français, si les Américains nous « laissaient partir » (sic). Oui… si la France et les « vrais » Français voulaient de nous… . C’est avec des « si » comme ceux-là qu’on ne va pas à Paris.

Un peu navrant, vous ne trouvez pas? Comme si le grand tabou à toute discussion concernant l’hypothèse d’un rattachement à la France venait du refus de nous avouer à nous-mêmes un sentiment viscéral d’infériorité et une peur morbide de nos voisins anglo-saxons. Un sentiment d’infériorité qu’on veut cacher sous une fierté affichée avec cette énergie qu’on met à défendre les causes qui ne sont pas évidentes.

« Je suis fier d’être Québécois »! Oui, bien sûr, qui en doute? Mais on est ni plus ni moins fier d’être Bourguignon ou Provençal, ce qui n’empêche pas d’être Français. Est-ce que nous ne pourrions pas être tout ce que nous sommes, ne rien renier de ce que nous avons été … mais renouer avec Saint-Louis, Voltaire et Napoléon et nous offrir ainsi l’encadrement le plus « porteur » pour devenir le mieux de ce que nous pourrons être? On ne parle pas assez de la Quatrième Voie: la France.

L’encadrement le plus porteur pour l’avenir du Québec, c’est la France et, derrière la France, l’Europe. Un Québec qui serait la troisième région économique de France – après Paris et Rhône-Alpes – n’aurait à rougir de rien. Bastion avancé en Amérique du Nord d’une Europe dynamique, nous verrions les entreprises non seulement françaises mais allemandes, hollandaises, etc. s’établir chez-nous pour y préparer la conquête du marché des USA. Pas seulement pour des raisons de proximité et de logistique, mais aussi et surtout parce que nous connaissons à fond la langue, les lois, les coutumes de ce marché USA. Être des Français (Européens) en Amérique serait infiniment plus profitable pour les Québécois que d’être les partenaires juniors de l’ALENA.

Et la culture? Alors, là, c’est la voie royale! Le problème culturel fondamental pour l’avenir du Québec francophone n’est-il pas son incapacité à assimiler la masse des immigrants qui viennent ici se substituer à une relève que notre faible taux de natalité ne produit pas? C’est ce problème qui rejoint et amplifie celui d’une minorité irrédentiste au Québec qui choisit de ne PAS être de culture francophone. Or le problème de l’assimilation serait totalement réglé si le Québec était la France.

D’abord, un immigrant qui arrive en France (au Québec) ne pense pas à autre chose qu’à devenir Français: si c’est l’Amérique-USA qu’il veut, il ne tardera pas passer la frontière de nuit et l’on n’en entendra plus parler! Ensuite, la question du bilinguisme ne se posera même pas. On pourra toujours, dans un beau geste de générosité, maintenir des services en anglais pendant quelques années; mais ce sera une période de grâce et il n’y aura pas de malentendus à ce sujet.

Enfin, notre propre assimilation à la France d’Europe dans le respect de notre spécificité sera facilitée par un phénomène de migration interne Québec-Hexagone qui prendra une ampleur considérable, à la mesure des mythes dont les deux populations actuelles s’affublent. Des dizaines de milliers de Parisiens viendront chercher leur « cabane au Canada »… alors qu’un nombre sans doute similaire de francophiles inconditionnels chez-nous se hâteront d’aller la-bas réaliser leurs fantasmes culturels.

Ce brassage de population sera bénéfique pour tout le monde. Même les « accents » qui nous séparent tendront à converger. Avec un peu de chance, Antenne -2 se rapprochera du français international de Bernard Derome et Lucien Bouchard s’exprimera un peu plus comme Giscard d’Estaing. Pasqua et Jean Chrétien ne changeront sans doute pas de langage, mais une langue sûre d’elle-même peut bien tolérer un peu de folklore.

Une bonne campagne médiatique – on pourrait l’appeler « Opération Roussillon »- et je serais curieux de voir les sondages sur une souveraineté-association… avec la France.

Allons ! Défions toutes les Bastilles! Pensez « France » et passez un joyeux 14 juillet… et sans rancune pour ce pavé dans la mare des options OUI et NON qui stagnent depuis quarante ans.

Pierre JC Allard

 

095. Le coup de pied de l’âne   99.07.21

 

J’ai un préjugé favorable envers Fidel Castro. J’ai connu, pour y avoir vécu, pas mal de dictatures à travers le monde et j’ai même serré la patte à quelques dictateurs. J’ai déjà provoqué de mini-crises d’hystérie chez certains de mes amis de la gauche en disant qu’on n’était pas si mal dans l’Espagne de Franco et l’on me jette aujourd’hui des regard noirs quand je souligne que Tito était la SEULE bonne solution pour ce bizarre espace géographique qu’on appelle la Yougoslavie.

Ceci dit, je suis CONTRE les dictatures mais, de toutes les « dictatures » que j’ai connues, il n’y en pas qui me soient apparues plus nécessaires que celle à Cuba, ni de dictateur qui m’ait fait meilleure impression que Fidel. Pendant que les Trujillo, Somoza et autres guignols prenaient le pouvoir pour faire du fric et rien d’autre, Castro a donné aux Cubain une dignité et une raison de vivre… et nul ne l’a jamais accusé de cupidité. Fidel Castro mérite le respect. La révolution cubaine mérite le respect.

Le Devoir, la semaine dernière, a manqué de respect envers Castro et Cuba. (http://www.ledevoir.com/mon/1999b/cuba090799.html) Parce que Castro est vieux et que Cuba est petit. Ce faisant, ce journal a prouvé une fois de plus qu’il est parfois bien petit… et qu’il est peut-être trop vieux. Je vous livre ci-dessous la lettre que j’ai envoyée au Devoir. Je ne crois pas qu’elle sera publiée…
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¡ Cuba sí, Yanqui no !

Je suis profondément choqué de lire en éditorial du Devoir du vendredi 9 juillet (1997) qu’il y a une « lutte de la communauté internationale contre la dictature cubaine ». A ma connaissance, la communauté internationale est quasi-unanime, depuis des décennies, à réprouver l’embargo et les autres mesures inacceptables qu’ont prises et que prennent encore les USA pour tenter de détruire le régime castriste.

Et quand je parle de mesures inacceptables, je ne colporte pas des ragots. J’ai été conseiller juridique du gouvernement castriste en 1960-61 et, pendant ces deux années, j’ai passé une partie significative de mon temps à Cuba. J’ai vu de mes propres yeux des récoltes dévastées par des parasites qui n’existaient pas à Cuba auparavant et qui sont apparus soudainement dans le sillage de la mauvaise humeur américaine. Des épizooties, aussi, qui sont restées inexpliquées. Même si officiellement l’embargo ne devait pas s’appliquer aux produits pharmaceutiques, j’ai dû aussi faire pas mal de tapage à l’époque, ici même au Canada, pour que des firmes « canadiennes » acceptent de vendre des produits pharmaceutiques de première nécessité à Cuba malgré les pressions dont elles étaient l’objet de la part de leurs « associées » américaines.

La vérité c’est que les USA à Cuba, comme plus tard au Vietnam et ailleurs, ne respectaient aucunes conventions ni exceptions humanitaires et ne s’embarrassaient pas des moyens pour ramener Cuba au rôle qu’on lui avait assigné dans le plan américain: une île au soleil donnée en fermage à la pègre pour qu’elle puisse y offrir aux Américains en goguette 10 plages, 40 casinos et 60 000 prostituées.

Je me souviens de Cuba en 1955, 1957… puis en 1960-61. C’est de ça que devrait avoir l’air la libération d’un peuple. Une dignité retrouvée. Je neparle pas de la propagande gouvernementale, je parle du comportement de centaines d’individus ordinaires que j’ai rencontrés au hasard d’une rue à La Havane, Cienfuegos, Santa Clara, Santiago, et à cette Isla de Pinos dont l’intox américaine, dans les journaux de Miami, prétendait pourtant qu’on avait fait une colonie pénitentiaire!

Je ne suis pas retourné à Cuba depuis 1962. Quand Cuba est vraiment entré dans le giron soviétique – après 3 ans de vains efforts pour rétablir des relations correctes avec les USA – mon mandat s’est terminé et j’ai préféré ne pas aller constater l’inévitable détérioration d’un petit pays devenu le souffre-douleur de la brute son voisin. Je ne sais pas précisément comment la situation a évolué à Cuba, mais je sais bien que ça ne peut avoir été que pour le pire. Je sais aussi que, malgré les sabotages, les vexations, l’infiltration incessante d’agents provocateurs, Cuba demeure une oasis en Amérique latine où l’éducation, la santé et le logement social sont encore des priorités.

Je suis persuadé que les tares qu’on reproche au régime cubain n’existeraient pas si les USA n’avaient pas jugé intolérable qu’on fasse la preuve qu’il existait une alternative à la relation dominant-dominé qui est leur seul modèle pour une relation entre le Nord et le Sud. Il n’y a jamais de Nuremberg pour les vainqueurs; mais quelle que soit aujourd’hui la situation à Cuba, je n’ai aucune hésitation à en pointer du doigt les véritables responsables.

Je trouve donc grotesque qu’on parle de « complaisance » du gouvernement canadien envers Cuba – dont nous sommes le premier partenaire commercial! – révoltant qu’on se réjouisse de la suspension d’une aide à Cuba quant nous soutenons sur tous les continents des douzaines de dictatures qui ont plus de torts que Cuba sans en avoir aucune des vertus, odieux qu’on suggère que le Canada « envisage des riposte économiques nuisant de façon chirurgicale (sic) aux cercles du pouvoir cubain » . Chirurgicales? Comme les frappes américaines sur l’Iraq, sans doute?

Je trouve inconvenant que Le Devoir vienne se mettre en ligne pour donner un coup de pied au vieux lion Fidel. N’aurait-on pas l’impression d’un devoir plus courageusement rempli si vous dénonciez ceux qui, de mémoire d’homme, nous ont offert le spectacle de leur turpitude, de leur mauvaise foi et de leur brutalité non seulement à Cuba, mais aussi au Guatemala, au El Salvador, au Nicaragua, à Granada, à Panama et au Chili, sans parler de la République dominicaine, de l’Angola, de la Somalie et, bien sûr, de l’horreur du Vietnam et de la « chirurgie » en Iraq?

Pierre JC Allard

 

096. (1984 – )   99.07.28

 

Il doit être bien troublant d’entrer de son vivant au dictionnaire et de voir ce tiret après votre date de naissance qui attend… Mais, si les meilleures choses ont une fin, Dieu merci les autres aussi ! Ainsi, on peut espérer mettre bientôt un point final à l’Ère de l’Hypocrisie dont George Orwell nous annonçait l’avènement pour 1984, une prédiction qui s’est réalisée sans trop qu’on s’en aperçoive… ce qu’Orwell avait aussi prévu, bien sûr.

Si vous n’avez pas lu « 1984 «  de Orwell, courez l’acheter et lisez-le. Vous y trouverez un monde où les gouvernements font la guerre pour détourner l’attention… mais sont unanimement occupés d’abord à contrôler et exploiter leurs propres populations. Un monde où les prévisions se réalisent toujours, puisqu’on les corrige après coup pour qu’elles correspondent aux faits. Un monde où on a subtilement détourné le sens des mots afin qu’ils ne puissent même plus exprimer une pensée séditieuse. Quand on a lu 1984, on ne lit plus jamais les journaux de la même façon… et on s’esclaffe en écoutant les nouvelles télévisées.

J’ai déjà effleuré le sujet en déflorant un article de La Presse (La mauvaise graine), je ne reviendrai pas sur les techniques de la fugue et du contresens; j’aimerais seulement attirer votre attention sur le dernier pays conquis du « politically correct » : le sport. Je ne m’y connais pas en sports, de sorte que je vous prie de me corriger si je dis des énormités; ce que je veux souligner, c’est l’hypocrisie du Système et elle, je la connais bien.

Il y a une semaine, je vois par hasard qu’un certain Rose, un des grands joueurs de base-ball de tous les temps, ne sera pas admis au Temple de la Renommée… parce qu’il aurait parié jadis sur le résultat des matchs. Ah bon ? Je suis perplexe. Est-ce que le Temple de la Renommée n’est pas là pour commémorer les grands joueurs de base-ball? Je comprends qu’on puisse ne pas apprécier qu’un joueur donne même prétexte à penser que le résultat des matchs puisse être truqué, je comprends qu’on puisse le punir, le mettre à l’amende, l’incarcérer au besoin, faire jouer des contacts en Haut-Lieu pour lui refuser l’entrée du Paradis… mais je ne comprends pas qu’on veuille le faire OUBLIER.

Ou plutôt, je comprends, mais je n’accepte pas l’approche « 1984 ». Parce qu’on veut donner comme héros à une population qu’on veut débile, des cogneux-de-pelotes qu’on rend millionnaires pour qu’ils aient un semblant de personnalité, on est piégé dans la logique perverse que quiconque n’est pas le modèle de héros qu’on souhaite ne devrait pas être un bon cogneux-de-pelotes. Or la Nature, dans son total mépris pour les exigences du Système, ayant souvent donné le talent de cogner des pelotes, de tap-taper des « ballounnes » ou de pousser des rondelles à des gens qui n’ont pas, en plus, la morale de Mère Thérésa, le Système biffe, gomme, efface.. puis nie la réalité.

Quand on nie la réalité, on se casse la gueule. C’est pour ça que je m’inquiète quand on nous dit d’oublier Rose – ce qu’on a déjà à moitié réussi, puisque je ne me souviens pas de son prénom. C’est pour ça que je trouve dangereux qu’on décide qu’un type n’est plus champion du monde des poids-lourds parce qu’il ne se conduit pas bien. Comme je trouvais dégueulasse, à l’époque, qu’on veuille faire croire que Mohammed Ali n’était pas le meilleur boxeur … parce qu’il ne croyait pas aux vertus rédemptrices du napalm sur la psychè des enfants vietnamiens.

On peut discuter de ce qui est dégueulasse, mais on ne peut pas nier la réalité. Aujourd’hui, de plus en plus, on nie la réalité. Dans le monde du sport, ça nous ramène au temps de la ségrégation raciale, quand le champion du monde était toujours un Blanc… parce que les Noirs n’étaient jamais admis dans le ring. Les Noirs n’existaient pas. Après, pendant longtemps, c’est les Chinois qui n’existaient pas. Aux Olympiques de Los Angeles, c’était les Russes, ce qui a permis aux Américains un triomphe sans précédent… et sans suite.

Aujourd’hui, ce sont les « drogués » qui n’existent pas. De sorte qu’on ne sait plus trop si le meilleur athlète au monde est vraiment le meilleur, ou seulement le meilleur de ceux qui satisfont aux exigences du Système. Combien de records mondiaux « officiels » sont inférieurs aux performances qui ont été réalisées… puis « effacées » sur la base d’un test de dopage? Est-ce qu’on oublie qu’il y a une petite usine chimique dans chaque être vivant? Chaque athlète produit des endorphines qui l’aident à courir et à lutter. Quand le coeur du cycliste Merckx au repos, naturellement, sans drogues, battait 50 fois à la minute plutôt que 70, est-ce qu’on aurait dû le mettre hors-concours? Si un athlète se nourrit de bifteck et l’autre de navets, est-ce une concurrence déloyale? Il n’y a rien dont on se nourrit qui n’ait un impact sur la performance; où doit-on mettre la barre de ce qui est ou n’est pas une « drogue »?

Quand deux hommes ont le droit de monter dans une arène et de se taper dessus jusqu’à ce que l’un d’eux tombe inanimé, est-ce qu’il faut vraiment se demander ce qu’ils ont bouffé au petit déjeuner? Si nous ne sommes pas prêts à être vraiment civilisés, soyons au moins cohérents dans la sauvagerie…. Les stéroïdes vont faire mourir les athlètes, qu’on nous dit ? On peut aussi faire mourir des enfants – et ruiner ce qu’on leur laisse de vie – sans les droguer: en les gardant au gymnase huit ou dix heures par jour. On l’a fait souvent. Est-on bien sûr qu’on ne le fait pas encore? On ne peut pas espérer être le meilleur si on n’excède pas ce qu’il est « normal » de faire; est-ce qu’il ne faudrait pas revenir au principe de l’adulte consentant?

Vite, c’est vite et fort, c’est fort, c’est un fait, pas une opinion; prétendre qu’il faut avoir une haute moralité pour être un champion est un mensonge dangereux. Dangereux, parce que si vous recevez un crochet de gauche d’un boxeur « qui n’existe pas » vous tombez quand même et que vous ne rattraperez pas celui qui court plus vite que vous, même si on l’a « effacé ». Dangereux, parce qu’on en vient à penser qu’il est significatif pour la gouverne de l’État qu’un président des USA trompe ou ne trompe pas sa femme. Dangereux, parce qu’au lieu de s’attaquer aux problèmes des groupes sociaux dont les résultats aux tests d’aptitudes sont significativement inférieurs à la moyenne, on peut simplement prétendre que ces écarts n’existent pas.

Quand l’hypocrisie atteint le point où c’est la lucidité qui est en voie d’extinction, il n’est pas sorcier de prévoir que nous frapperons bientôt, à cent à l’heure, l’un ou l’autre de ces obstacles économiques, politiques, sociaux dont on nous dit qu’ils n’existent pas … et que l’on fermera la parenthèse. (1984 – ?).

Pierre JC Allard

 

097. Ombelix au pays des Chimères…   99.08.05

 

À la fin du XXème siècle, l’Amérique au nord du Rio Grande est tout entière soumise à l’hégémonie anglo-saxonne, à l’exception, au Nord-est, d’une vaste taïga, peuplée de caribous, d’autochtones, d’une myriade de métèques et de deux peuples fondateurs, dont « nous-z’autres » qui ne nous en tirerions pas mal si nous n’avions pas à porter continuellement sur le pavois deux clans d’irrépressibles totons, les Peurdurix et les Ombelix.

Les Peurdurix se sentent tout petits. Ils peuvent avoir le cheveu plat à la Bourassa ou bouclé à la Charest, ils peuvent être riches – style « Conseil du Patronat » – ou misérabilistes genre « ma pension de vieillesse et rien d’autre », mais leur caractéristique essentielle est d’avoir peur. Le plus grand nombre d’entre eux ont surtout peur que l’indépendance leur tombe sur la tête, mais il y a aussi des Peurdurix dont la seule phobie est l’inflation et une minorité non négligeable d’entre eux qui ont peur de parler anglais. Leurs pères ont voté « non » à la conscription puis se sont enrôlés volontaires, ont été pour les curés sous Duplessis… puis pour la révolution pour autant qu’elle soit « tranquille ».

Le mot d’ordre des Peurdurix est de passer le risque, la responsabilité et le blâme éventuel aux autres, parce qu’ils ont surtout peur d’eux-mêmes. La majorité d’entre eux sont fédéralistes parce que c’est rassurant, mais il y en a beaucoup au contraire qui sont souverainistes – mais avec association, bien sûr et en souhaitant au fond que ça n’arrive pas – parce qu’ils ont encore plus besoin d’avoir Ottawa comme bouc émissaire que comme parapluie. Les Peurdurix sont férocement opposés au changement parce que le changement est un risque et qu’ils se sentent trop petits pour courir des risques.

Les Ombelix sont très gros. Ou plutôt, regardant sans cesse leur nombril, ils se voient très gros. Ils sont nés d’une race fière, ils savent que nous avons une culture alors que les anglos sont des Béotiens et que Toronto est une ville ennuyeuse où les bars ferment le dimanche. Riches ou pauvres ils sont convaincus que la Gaspésie est mieux que la Côte-d’Azur, que notre train de vie est bien supérieur à celui des Européens, comme en 1945, que Montréal est la « deuxième ville française du monde » et que le « modèle québécois » est un succès boeuf qui ne doit rien aux modèles scandinaves des années soixante.

Les Ombelix ont l’identification facile. ils sont fiers des succès de Plamondon en France, de Celine Dion aux Etats-Unis et du Cirque du Soleil partout, comme s’il s’agissait là de produits du terroir. La plupart se disent sociaux-démocrates, mais ils sont fiers de Bombardier, de Desmarais et de Québec Inc. La plupart, sont pour l’indépendance, mais on ne manque pas d’Ombelix fédéralistes qui sont bien fiers aussi que l’Unesco dise du Canada que c’est le meilleur pays du monde. Les Ombelix sont férocement opposés au changement parce qu’ils sont gras, qu’ils se croient gros et qu’ils veulent le rester.

De telle sorte que nos Peurdurix – dont la « sage prudence » n’est qu’une profonde lâcheté – et nos Ombelix – dont la complaisante « fierté » repose trop souvent sur une ignorance crasse – constituent, depuis des lustres, une alliance solide contre tout ce qui pourrait être un véritable changement. Au Québec, comme des choeurs de tragédies antiques , on peut toujours s’attendre à ce qu’un « Ne changeons pas, nous sommes parfaits! » vienne donner la réplique à un  » Ne changeons pas, c’est dangereux! » .

Quand on écoute les Peurdurix et les Ombelix et que’on regarde leur gesticulation, on ne voit plus la réalité et on perd le sens même du drame. Les Peurdurix et les Ombelix sont des livreurs de chimères, aussi inutiles que des ménhirs et qui pèsent très lourd sur l’avenir d’un peuple.

Car pendant qu’on rêve, le tiers des Gaspésiens n’ont pas de travail, notre niveau de vie est inférieur à celui d’une bonne demi-douzaine de pays d’Europe et il y a pas mal plus de francophones à Kinshasa ou à Casablanca qu’à Montréal. Est-ce qu’il ne serait pas temps de comprendre que nos deux grands ennemis sont la peur et l’arrogance, les deux se prêtant main forte, depuis des décennies, pour nous priver de la lucidité qui nous permettrait de poser le diagnostic de nos problèmes et du courage d’y apporter de vraies solutions?

On peut lire depuis des semaines, dans le journal Le Devoir, des articles dont on souhaitait qu’ils « pensent la nation » québécoise et qu’ils nous proposent un avenir. Je n’ai sauté aucun de ces articles et je n’ai de querelle avec aucun des auteurs, ni aucun des messages qu’on y a livrés… mais je reste sur ma faim. Je vois des rangées de chimères, en enfilades et en cercles, parfois les unes supportant les autres comme des dolmens. Il me semble que notre avenir est plus vaste, plus complexe que l’image qu’en donnent ceux qui le limitent à un débat linguistique et à ses conséquences étroitement politiques.

J’aimerais qu’on se sorte du duo Peurdurix – Ombelix et qu’on passe à autre chose. Je voudrais que, si on a peur, on ait au moins des raisons d’avoir peur et que si l’on est « fier » on nous dise précisément de quoi l’on est fier. Parce que je pense que la peur ça se domine et que la fierté ça doit rester discret. Je pense que le véritable avenir du Québec passe d’abord par une prise de conscience de ce que notre démographie, la géopolitique et le sens que semble se donner l’Histoire contemporaine feront inexorablement du Québec. La lucidité; c’est ça, la potion magique qui donne le courage et qui fait grandir

Notre avenir, il passe ensuite par l’acceptation de cette réalité et la décision de définir notre évolution en fonction de cette réalité. Sans peur et sans complaisance. Je crois que nous pouvons le faire. Je suis persuadé qu’il y une majorité de Québécois qui ne se pensent pas si petits qu’ils ne puissent survivre ni si gros qu’ils ne puissent encore grandir. Ils ne demanderaient pas mieux que de travailler simplement, sereinement à devenir « plus » et « mieux » que ce qu’ils sont réellement, comme un arbre qui grandit.

Il n’y a pas de honte à grandir. Est-ce que ceux qui nous gouvernent ne pourraient pas nous proposer un but et nous en montrer le chemin? Et nous offrir une bonne lampée de cette lucidité qui fait grandir?

Pierre JC Allard

 

098. Loto-Police 99.08.12

 

J’ai passé quelques jours chez un ami qui habite le Plateau Mont-Royal. Chaque matin, j’ai vu le manège des résidants et non-résidants déplaçant leurs voitures, chacun selon ses privilèges, pour obtempérer à des interdits de stationner aux libellés fantaisistes et souvent contradictoires. Les jeux se font puis… rien ne va plus; les croupiers de l’ordre passent et distribuent les contraventions.

La Banque gagne toujours. Il y en a toujours qui vont payer, puisque le nombre de places de stationnement offertes est toujours inférieur à la demande. Il ne s’agit pas de faire respecter un règlement mais de percevoir une taxe. Faire payer les moins patients, les moins malins… et ceux qui peuvent se permettre de payer l’amende. Je présume qu’on a calculé que les amendes, même en tenant compte des coûts de perception, rapportent plus que des parcomètres. Peut-être.

Peut-être qu’on n’a rien calculé du tout et qu’on joue au chat et à la souris par simple bêtise. Une bêtise plus grave qu’elle n’en a l’air. Car, quand on réduit ainsi la réglementation à un truc fiscal, on grave dans la tête des gens que la loi n’a pas de valeur absolue mais n’est qu’un piège à éviter, un traquenard qu’on contourne quand on a l’astuce requise, un prix à payer quand on a les moyens de le faire. Or, la rue est pleine de gens qui peuvent risquer 35 dollars pour se garer où ils veulent et envoyer au diable leurs concitoyens. Ils le font.

J’ai déjà proposé. il y a bien longtemps, que les voitures patrouilles assignées aux autoroutes ne se mettent pas en embuscade mais circulent simplement, tous clignotants allumés, à la vitesse maximale permise. Personne ne les dépasserait et tous les automobilistes circuleraient en deçà de la limite. Est-ce que ce n’est pas ce qu’on souhaite quand on établit une limite de vitesse ?

Mais non, voyons, ne soyons pas naïfs. On veut des sous. Le prix des amendes -excès de vitesse ou stationnement interdit – est fixé de façon à ne pas être dissuasif, mais à maximiser le rendement de la perception, faisant en quelque sorte de toute l’opération une roue de fortune. Chanceux, malchanceux… est-ce bien sérieux?

Évidemment, le message que la loi n’est pas sérieuse n’est pas perdu. Si un entrepreneur veut couper des arbres centenaires, pourquoi encourir des frais significatifs à demander des permis et attendre? On coupe, on paye une amende dérisoire… et au diable lois, règlements et autres tracasseries. On veut détruire un immeuble historique – comme la maison Van Horne, par exemple, sur Sherbrooke, il y a quelques années ? On démolit, on paye et on rigole. Au diable l’urbanisme, le patrimoine et la qualité de vie des autres.

Même chose pour les déchets toxiques, les cimetières de pneus, les polluants dans nos rivières. Même chose quand Hydro Québec veut faire passer une ligne de transmission par monts et pas vaux. Au diable le paysage, les études environnementales, l’opinion et les droits des riverains. Au diable la loi. On tire d’abord, on discute après. Compte tenu des chances d’être pris et du coût des pénalités, l’illégalité est un beau risque.

Même loterie chaque fois qu’un sinistre – comme l’incendie de la Place Alexis-Nihon – risque de coûter un montant sérieux à une compagnie d’assurance; on plaide sans égard au bon droit jusqu’à ce que le temps et les coûts légaux aient eu raison des assurés et ramené au plus bas les montants à verser. Au diable les victimes, c’est de bonne guerre. Messieurs, faites vos jeux.

La loi feint seulement d’être dissuasive; elle n’est plus un impératif. Dans le monde des affaires, respecter la loi est devenu une option parmi d’autres. Une option qui a ses avantages et ses désavantages dont on peut discuter « raisonnablement » dans les conseils d’administration. Il n’y a plus d’opprobre à défier la loi: c’est un risque calculé. Pour les individus, le mépris de la loi commence au volant, il se poursuit au moment de rouler un joint, de payer ses impôts, de travailler au noir. Un risque à courir.

Il fut un temps où l’on pouvait tuer son voisin et échapper au châtiment en payant une indemnité à sa famille. On n’en est pas là – même si dans l’affaire O.J.Simpson il y en a beaucoup qui l’ont pensé – mais il reste que, dans la vie quotidienne, légalité et moralité ont divorcé. Celui qu’attrape le bras de la justice ne se sent plus tant honteux que victime de la deveine. Est-ce qu’on peut respecter un système qui punit au hasard, comme on décime une rangée d’otages?

Chaque fois que la loi est bafouée, même pour des vétilles, c’est le signe d’un État qui n’a plus de légitimité. Et ce n’est pas les gouvernements à magouille, élus eux aussi au hasard des états d’âmes que suscitent leur manipulations, qui lui rendront cette légitimité. La loi doit redevenir respectable et être respectée.

Pierre JC Allard

 

099. Chapeau, chapeau, chapeau…   99.08.19

 

Si vous avez des enfants de moins de deux ans, vous connaissez les Télétubbies.Sinon, un mot d’explication. La British Broadcasting Corporation diffuse un programme TV qui a été VRAIMENT fait pour les enfants. Pas pour les parents; pour les enfants. Les acteurs? Quatre bonshommes en peluche de couleurs vives. L’intrigue? Une histoire du genre: « j’ai perdu mon chapeau et je l’ai retrouvé ». Le vocabulaire? Celui d’un enfant de deux ans. La gestuelle? Indubitablement copiée sur celle d’un enfant de deux ans. Le mot-clef? Redondance.

Le résultat? Miraculeux. Hypnotique. Les Télétubbies peuvent river à leur siège pendant des heures les enfants de moins de deux ans. Les Télétubbies font les gestes et émulent le processus mental de jeunes enfants. Les jeunes enfants se reconnaissent dans les Télétubbies et les jeunes enfants adorent donc les Télétubbies. Évidemment, pour un adulte normal, une cassette des teletubbies est un instrument de torture, mais l’émission n’a pas été faite pour des adultes. Dans leur concept et leur réalisation les Télétubbies sont une oeuvre géniale.

Le discours politique actuel au Canada et au Québec n’a pas été fait pour des « adultes politiques ». Nous avons des partis politiques qui n’ont pas de programmes mais des chefs hauts en couleur. Le vocabulaire, la gestuelle sont inspirés de celle des citoyens moyens qu’on présume sans intelligence et sans intérêt pour la chose publique. L’intrigue? Depuis 40 ans, c’est la même: le Québec partira, ne partira pas… « Chapeau, chapeau, chapeau, chapeau… » Le mot-clef? Redondance

Nos politiciens, interchangeables sous leur déguisement rouge ou bleu, émulent le processus mental de jeunes enfants. Le citoyen qui est resté un enfant face à la politique se reconnaît dans ces politiciens qui radotent et en trouve toujours un qu’il adore. Pour les « adultes politiques », la façon dont on gère ce pays est une abomination et la façon dont le gouvernement rend compte de sa gestion est une insulte à l’intelligence…. mais le discours des politiciens ne s’adresse pas à des adultes politiques et la gestion de l’État n’est pas faite pour le bien de tous mais de quelques uns. Le Système atteint ses objectifs. Le Système, dans son concept et sa réalisation, est une oeuvre géniale.

J’ai une petite fille qui grandit. Il y a déjà quelques mois qu’elle connaît par leurs noms Po et Laa-laa – deux des Télétubbies – et qu’elle connaît suffisamment le déroulement de l’histoire pour dire « ballon » ou « chapeau » avant que l’objet n’apparaisse à l’écran. Jusqu’à maintenant la fascination agissait sans partage. Qu’elle se gratte, qu’elle boive ou qu’elle mange, l’oeil restait fixé sur les petits bonshommes. Mais hier…

Hier, elle s’est levée comme une miraculée et elle est allé chercher son tricycle. Oh elle n’a pas brisé la grande histoire d’amour avec les Télétubbies ! Pas encore. Elle revient de temps en temps devant l’appareil et elle dit « chapeau » au moment opportun: elle ne chante pas encore mais elle connaît la chanson. Elle sait quand Laa-Laa va retrouver son ballon, de sorte qu’elle peut désormais passer à autre chose et ne revenir que pour les « grands moments ». La redondance a fait son oeuvre. Elle a appris. Génial, que je vous dis. Mais elle n’a plus vraiment besoin des Télétubbies.

A deux ans, elle traverse sans doute une crise aussi significative que la puberté ou la ménopause: elle commence à comprendre que les mots non seulement peuvent, mais DEVRAIENT signifier quelque chose. Est-ce que ce n’est pas la même chose que vit le citoyen québécois moyen qui se désintéresse totalement de la politique au quotidien et ne revient y jeter un coup d’oeil qu’au grand moment des élections? Le citoyen moyen a appris que le discours politique actuel est vide de sens, qu’il n’y a pas vraiment de projet de société en marche, que la gesticulation de ses gouvernants n’a d’autre but que de le garder tranquille pendant que ceux qui ont le pouvoir vaquent à leurs occupations » sérieuses », lesquelles ont pour seul but de se blouser les uns les autres et de faire du fric. La redondance a eu raison de son intérêt.

Je ne crois pas que la dynamique politique du Québec change de façon significative avant qu’un élément extérieur – une crise financière aiguë, par exemple – ne vienne briser l’équilibre. En attendant, je pense qu’il faut mettre l’accent sur le développement de solutions de rechange. Pour cette raison, ceci est la 99ème et dernière « Page de l’Outrage ». Ce site va retourner à sa vocation première qui est de proposer un projet de société… et je pourrai respecter mieux désormais le calendrier de publication des articles de fonds préalables à ce projet: fiscalité, question constitutionnelle, gestion de l’État et relations État-citoyen dans une société branchée à l’Internet.

Il y a aussi une autre raison qui justifie de mettre fin à cette chronique. Je crois que les thèmes que j’ai abordés depuis deux ans ont largement épuisé la valeur illustrative de l’actualité courante comme témoin à charge contre le Système. Les problèmes de la santé, de l’éducation et de la justice, le brigandage des banques, l’hypocrisie de la lutte à la drogue, l’inanité de nos jeux politiques, la brutalité du Système, les vicissitudes de la démocratie, la menace omniprésente de la violence et de la montée en puissance du fascisme, sans parler des faits divers que j’ai cru exemplaires, je crois que nous en avons vu assez de cas flagrants pour que les liens apparaissent désormais d’eux-mêmes.

Il y aura d’autres horreur, bien sûr; il y en aura tous les jours et sans doute de plus en plus. Mais ces horreurs seront les effets des mêmes causes que nous avons déjà dénoncées et seront appliquées par les mêmes méthodes que nous avons déjà identifiées. Pourquoi répéter? Je ne veux pas imposer la torture de la redondance aux « adultes politiques », ni une image de trop à quiconque a choisi de grandir. Il y a eu un temps pour l’outrage; passons à l’étape suivante.

Pierre JC Allard

 Epilogue

Le mot de la fin… Pour dire que ce n’est pas fini. En septembre 1999, j’ai cessé comme prévu ces billets hebdomadaires pour me consacrer à l’ébauche d’un projet de société que je voulais à tout crin terminer avant la fin du millénaire. Ce qu’ont donné ces efforts – et ceux que j’y ai ajoutés pendant plus d’une décennie après le mythique An 2 000 – constituent les neuf (9) tomes de la Collection Nouvelle Société, tous disponibles sur ce site.

Ma rupture avec le commentaire d’actualité n’a cependant pas été définitive. Dès avril 2002, j’ai recommencé a écrire des billets comme ceux qui précèdent, mais en mettant désormais l’accent sur le situation internationale plutôt que sur le Québec. On trouve aussi ces billets sur le présent site : Le sens des faits, volume 2 , et seq.

Pierre JC Allard

 

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