Nouvelle Societe

02-12-13

Tome 2 – Produire autre chose… autrement

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Produire autre chose autrement XNOUVELLE SOCIETE

Tome 2 –  Produire autre chose… autrement

Pierre JC Allard

 

 

 AVANT-PROPOS

 Ceci est le Tome 2 de la collection Nouvelle Société.  Dans le premier – « La crise de l’abondance » – nous sommes remontés quasi au déluge, pour en redescendre et constater comment, vers le milieu du XXe siècle, l’humanité, presque sans s’en rendre compte, a franchi un seuil unique dans son évolution: elle a atteint l’abondance.  Concrètement, il est devenu possible, hors des situations de crises exceptionnelles causées par la nature ou la bêtise humaine, de fournir le gîte et le couvert à tous les habitants de cette planète, sans efforts surhumains, mais en utilisant normalement les ressources et les techniques disponibles.

Si on regarde cette longue marche, il en ressort surtout une impression de relativement bienveillante fatalité.  On ne voit pas trop comment l’humanité, étant ce qu’elle est, aurait pu bifurquer dans une autre direction. On essaye tout, puis finalement on trouve…   Ainsi, cette dernière phase assez lamentable, depuis que nous avons atteint l’abondance, il y a une soixantaine d’années et n’avons réussi qu’à en tirer des inégalités croissantes devenues insupportables; il semble bien que la crise économique et financière actuelle y imposera une solution par l’absurde et que tout ce fric virtuel qu’on a créé pour que Pierre puisse écraser Paul est à se révéler une purée de citrouille. Et les douze coups de minuit sonnent déjà…

Une crise ? Tout accouchement est une crise. Dans le volume précédent, nous parlions de « métamorphose » ce qui, gémissements en moins, est bien le plus radical des accouchements, mais aucune raison de croire que celle-ci ne se terminera pas aussi pour le mieux. L’abondance, c’est ce que nous cherchions plus ou moins consciemment depuis des millénaires.  Ce but maintenant atteint, il faut passer à autre chose. Comme toujours, on se recréera un projet d’éternité ou on trouvera un accommodement astucieux plus gratifiant pour vivre dans l’absurde.

Avant tout, cependant, il nous faudra faire le constat et le compte des bouleversements que signifie ce passage à l’abondance pour toutes les structures sociales et économique que nous avons mises en place depuis que nous marchons sur deux pattes et que nous vivons en groupes. Après une euphorie tempérée par le déni, l’humanité va s’apercevoir qu’il n’y a aucune de ses activités collectives actuelles qui ne doive être repensée.

Repensée à la lumière de ce simple fait que l’abondance transforme en un réseau de préférences et donc de choix ce qui, durant les siècles de pénurie, était un tissu dense d’obligations imposées par la survie.  TOUT va donc changer. Il faudra s’y faire. Après le travail millénaire pour mettre au monde l’abondance, on mettra certainement quelques décennies à sortir du post-partum…

Un post-partum durant lequel, qu’on fasse, c’est encore produire qui sera au coeur de notre existence. Produire autre chose, produire autrement… mais produire ! Ce que décrit ce deuxième volume de la série Nouvelle Société, ce sont les étapes prévisibles des changements qui seront apportés pour adapter notre société à l’abondance et habituer la population à vivre dans cette société d’abondance.

La structure de ce second volume, comme du premier, est celle d’une collection de mini essais et chaque chapitre peut en faire seul l’objet d’une lecture. Il est résulte la répétition en leitmotiv de certains concepts, dont on m’a assuré qu’elle était tolérable. Mes regrets a ceux que cette redondance pourrait ennuyer.  De chapitres en chapitres, j’apporte ici des points de repère. C’est en joignant les points par des traits et vous aurez une esquisse. Seulement une esquisse, car  je n’ai pas la prétention de créer seul une Nouvelle Société. Vous devrez y mettre du vôtre.

Dans une première partie, nous allons voir de nouvelles règles du jeu pour produire, ainsi que les attitudes et les comportements qui conditionneront ces règles.  Elles sont l’ossature invisible sur laquelle se développera la nouvelle structure bien visible du système de production. La liste ne s’en veut pas exhaustive, car elle serait longue, fastidieuse, et ce bouquin ne serait plus une collection d’essais mais un manuel.

01 Parler de production

Ce deuxième volume de la série Nouvelle Société traite de la production. Au cours de la période de rééquilibrage que sera ce post-partum suivant la naissance de l’abondance, c’est ça qu’il faut surveiller de près: l’évolution accélérée du système de production.  N’est-il pas paradoxal que, l’abondance acquise,  alors que tout va basculer et que notre vision du monde va complètement changer nous nous attardions sur la production ?  Est-ce que cette question de production n’est pas devenue secondaire, oiseuse même ?   Ne devrions-nous pas réfléchir plutôt au sens de la vie, à nos valeurs qui vont changer, à l’impact sur nos relations interpersonnelles, voire à notre place dans l’univers… ?

On le croirait, mais, dans le monde imparfait où nous vivons, le choix de la production comme thème de ce deuxième volume est au contraire incontournable, pour trois (3) raisons.  D’abord, parce que toute la structure de pouvoir de notre société repose sur la capacité qu’on prête à ceux qui nous gouvernent de satisfaire nos besoins en répondant aux exigences de ce qui est encore perçu comme un état de pénurie; ceux qui ont le pouvoir ne s’empresseront pas de nous détromper.

On ne nous dira pas, braves gens, la pénurie n’existe plus, nous vos chefs et maitres à penser somme devenus gentiment surannés. On va plutôt prudemment apporter à la société les changements qui permettront d’adapter sans heurts celle-ci à l’abondance et à la population d’apprivoiser le concept d’abondance et ses effets sans volonté excessive d’émancipation.  Aujourd’hui, on ne proclame donc pas l’abondance, on la cache. On la cache sans ostentation – si on peut dire – : on n’en parle pas. Or, aussi longtemps que nous n’aurons pas pris collectivement conscience de l’abondance, produire continuera logiquement d’apparaitre comme notre premier objectif.

Ensuite, la majorité des gens vont continuer à penser production parce qu’ils ne verront rien de plus motivant a faire. Non seulement le ver à soie ne sait pas qu’il va pouvoir voler, mais il ne voit pas ce qu’il pourrait bien y avoir de plus intéressant que de bouffer des feuilles de mûrier.  L’être humain dans la pénurie, ne peut comprendre l’abondance que comme la solution aux problèmes de la pénurie. C’est en vivant l’abondance que l’on en découvrira les possibilités.

Enfin, parce que tous les changements viendront encore via la transformation du système de production. Comme toujours…   Le meilleur indicateur des changements à venir dans une société, est son système de production, car elle produit ce que lui dicte sa « majorité effective » – ceux dans cette société qui, ensemble, ont la force d’imposer leur volonté aux autres – et en mettant à profit  les techniques dont elle dispose.

Or, les progrès de la science et de la technologie modifient ce qu’une société peut produire. Ils ont aussi un impact sur ce qu’elle VEUT produire, car ces innovations rendent certains besoins plus faciles à satisfaire et réduisent d’autant l’importance de ceux qui peuvent les fournir, accroissant au contraire la demande pour de nouvelles compétences… et  le pouvoir de ceux qui peuvent les offrir. Ces changements bouleversent les rapports de force au sein d’une société. Ils modifient la composition de sa majorité effective… et annonent les priorités que celle-ci va se fixer.

Chaque fois qu’une société succède à une autre, on y produit autre chose parce que le progrès le permet…  et on y produit autrement parce que les rapports de force ont changé.  Notre société d’abondance ne fera pas exception.   L’enrichissement ne s’est pas arrêté le seuil de l’abondance franchi… et les priorités de production continueront d’évoluer au rythme de cet enrichissement qui restera prémonitoire.

On peut dire « comme toujours », mais cette fois le changement sera bien plus profond. Nous disions, en conclusion du premier volume de cette série, qu’avec l’abondance qui la met à l’abri du besoin l’humanité « devient autre chose ». Elle ne change pas que d’oripeaux…  C’est une métamorphose. Après des millénaires de pénurie et quelques générations dans le cocon d’une industrialisation intensive, l’humanité a définitivement quitté l’indigence.  Elle change de morphologie.

Elle entre dans un monde d’infinies possibilités, avec les ailes que lui donne une capacité de produire qui rend inutiles les luttes incessantes du passé pour satisfaire ses besoins matériels. C’est en ce changement d’attitude – le passage obligé d’une relation humaine basée sur l’affrontement vers une nouvelle relation basée sur la collaboration – que consiste la véritable métamorphose.

Toute la société se transformera et aucun des rapports sociaux, économiques et politiques  que nous connaissons ne restera inchangé. Pour prévoir ces changements, c’est l’évolution de la structure de production qui restera le meilleur indicateur, car c’est d’abord la prise de conscience d’une croissante abondance matérielle qui entrainera les changements d’attitudes.  Le système de production, source de cette opulence matérielle en devenir,  n’est  donc pas seulement la corne d’abondance, il est aussi, plus que jamais, la boule de cristal où se profile l’avenir de la société.

02 Les deux axes de l’évolution

Presque tout va changer avec l’abondance… sauf la quête de l’optimum.  Le désir d’avoir plus pour moins sera toujours là dans une structure de production postindustrielle, comme dans toutes celles qui l’ont précédée et l’on continuera de privilégier l’efficacité. On voudra encore investir au mieux les efforts pour en tirer le meilleur résultat. C’est ce critère qui détermine tous les autres et il produit ses effets sur deux plans.

Cette recherche de l’efficacité, dans le contexte d’une augmentation indéfinie des connaissances, impose un processus lui aussi indéfini de fragmentation des activités de production en unités sans cesse plus fines. Nous allons donc vers une spécialisation croissante et une maquette des tâches indéfiniment plus complexe. Le même désir d’efficacité conduit à la prolifération des machines et à l’amélioration continue de leurs performances. Cette double évolution est inévitable et de même les conséquences qui en découlent.

Spécialisation et mécanisation nous conduisent à produire autre chose et à travailler autrement, produisant des services plutôt que des biens restreignant progressivement le travail humain à ce qu’une machine ne peut pas faire. On peut suivre facilement l’évolution de la production au rythme de l’industrialisation, quand on voit qu’elle se fait selon ces deux (2) grands axes  « nature du produits » et « modalités du travail », dessinant deux (2) lignes de clivages sur la maquette des activités de production.

Le clivage qui tient à la nature des produits est entre biens (tangibles) et services (intangibles). À mesure que la production de biens « tangibles » peut être automatisée, les besoins matériels sont de mieux en mieux satisfaits et le centre de gravité  de la production se déplace  inéluctablement vers la fourniture de services qui reste déficiente. Produire du tangible devient progressivement plus facile et requiert moins de soins. De moins en moins de gens s’y emploient ou même s’en préoccupent.  Produire des « choses » apparaît trivial.  C’est l’intangible qui semble important…

Cette valorisation relative continue de l’intangible incite à tenir le tangible pour acquis.  Dangereuse illusion, car le matériel n’a évidemment rien perdu de son importance; l’homme n’est pas pur esprit et, sans biens tangibles, il meurt.  Ajouter des rouages à la roue arrière d’une bicyclette ne rend pas la roue avant superflue… Prudence, donc, dans la réaffectation des ressources de production vers les services… et la désaffection pour l’industrie. Il y a une limite à substituer des courtiers en stocks miniers à de vrais mineurs à gueules noires. Cela dit, l’évolution vers la production de l’intangible ne cessera pas; il faut en tenir compte.

Le deuxième axe d’évolution en production ne tient pas à la nature des produits, mais à celle du travail pour les obtenir.  Tout travail est programmable ou improgrammable: c’est une autre dichotomie.  Les activités de production qui sont programmables, mais non encore programmées, le seront tôt ou tard, puisque le rapport de la valeur relative du travail humain à celle du travail-machine est fonction de la richesse collective qu’apporte la mécanisation elle-même.

Le passage de la main-d’œuvre vers l’improgrammable, est synchrone de l’enrichissement collectif dont il est à la fois la cause et l’effet, dans une boucle parfaite de rétroaction (feed-back) positive, car le revenu du consommateur doit augmenter pour acquérir tout surplus produit.  Il cesse  donc progressivement d’être « rentable » d’utiliser un humain pour faire quoi que ce soit qu’une machine peut faire. La machine se substitue au travailleur chaque fois que faire se peut et le travail humain se concentre sur les activités improgrammables. Économiquement cette boucle est tout à fait vertueuse, mais socialement elle crée des distorsions dans notre société axée sur le travail. Il y a des balises à poser…

À quoi sert cette notion des deux axes d’évolution de la production ?  À identifier les activités et à optimiser leur ré-agencement continu en nouveaux emplois et postes de travail.  Sur un marché du travail libre, dans un système de production en évolution, les postes de travail sont des agrégats opportunistes de tâches qui se mettent spontanément en place et n’optimisent donc pas l’efficacité pour bien longtemps.

Il y a des corrections incessantes à apporter à la maquette des postes de travail. Ce sont les critères « tangibles vs intangibles » pour les produits, « programmable vs improgrammable » pour le travail, qui vont permettre l’identification des activités et des tâches nouvelles, puis leur répartition optimale par fonctions et leur regroupement en postes de travail.

On optimise l’efficacité en regroupant les activités qui peuvent être programmées et en les programmant au moment idéal. On facilite l’affectation utile du capital et son amortissement serein, si on prévoit le rythme de transformation inévitable d’une demande pour des biens en une demande pour des services.

Cette notion n’est utile, toutefois, que dans la mesure où  les « deux axes d’évolution » des activités de production déterminent bien deux dimensions. En pratique, les deux variables sont largement dépendantes, car il est évident que la production de biens tangibles exige un apport plus important en matières premières et en capital fixe, alors que le travail improgrammable, semble plus présent dans la production de l’intangible. L’exercice n’est-il pas superflu ? Non, pour deux (2) raisons.

D’abord, ne confondons pas la forme de la matrice avec les paramètres qu’on y inscrit. La corrélation entre les deux variables est imparfaite et reflète souvent des habitudes plutôt qu’une nécessité. Ainsi, on peut très bien programmer la production de services intangibles, alors que même celle des biens tangibles repose aussi finalement, en haut de la pyramide, sur les activités improgrammables – créativité, initiative et relations humaines – qui sont le propre de l’être humain :

Ensuite, ce ne sont pas les modifications quantitatives mais la variation de l’importance relative des facteurs travail-capital-ressources qui modifient les rapports de forces et transforme la structure de production. C’est parfois sur le petit clou qu’il faut taper… Toutes les combinaisons de matérialité et d’automation ne sont pas équiprobables, mais elles sont presque toutes possibles; il est donc important de rester réceptif aux combinaisons inusitées, car ce sont celles qui nous éclairent le plus et peuvent être  annonciatrices des plus grands changements.

03 Un nouveau rapport des forces

On dit que la production repose sur trois (3) facteurs :  matières premières, travail, capital. Ils sont toujours tous les trois nécessaires, mais l’importance qu’on accorde à chacun varie et avec elle le statut des acteurs dont ce facteur constitue l’apport. C’est ce qui transforme la hiérarchie sociale et conduit à une nouvelle société.

Le rapport de forces entre les facteurs est complètement bouleversé par l’avènement de l’abondance. Au commencement, la terre était la matière première et le seul « capital » important. Le propriétaire s’arrogeait sa « rente », un entrepreneur y mettait son initiative, prenait des décisions et en retirait les revenus bruts moins les frais d’exploitation et cette rente imposée par le propriétaire: c’était son « profit ».  Plus ou moins de profit, selon les circonstances et selon la gourmandise du proprio.  Le travailleur apportait son travail  – l’énergie – et en retirait… ce qu’on lui donnait. Il n’était que le plus lourd des frais d’exploitation

On exploitait la nature.  Mais, exploitant la nature, on y a trouvé l’énergie.  Un grand bond en avant, car en faisant de l’énergie une matière première on changeait radicalement le rôle d’un autre facteur :  le travail.  Avec de nouvelles sources d’énergie, utiliser un être humain comme un chameau à la noria pour tenter d’en tirer un cheval-vapeur a cessé d’être une bonne affaire.  Avec l’industrialisation, tout geste qui exigeait une dépense significative d’énergie a progressivement été confié à une machine et le travailleur-chameau est devenu surabondant.

Parce qu’on réfléchit, aussi, les gestes répétitifs ont aussi été confiés à la machine, en séquences de plus en plus complexes, de sorte que seule est restée finalement , comme composante valable du travail, une chaîne de décisions. La chaîne des décisions que les machines ne peuvent pas prendre, quand on ne peut pas encore associer la seule meilleure réponse au problème posé et qu’on ne peut donc pas en confier la résolution à des algorithmes et à des automates.

Tout travail est ainsi devenu progressivement une prise de décisions. La  distinction initiale entre le « travailleur » qui apportait l’énergie et l’«entrepreneur » qui apportait l’initiative est donc devenue désuète.  Il ne reste plus que des « travailleurs de l’initiative » et on s’attend désormais de chaque travailleur qu’il ait l’initiative d’un entrepreneur et une part croissante de créativité. S’il en est dépourvu, il est inutile.

Le travail est devenu initiative et créativité. La « compétence » est ce qui permet de prendre les  bonnes initiatives et les bonnes décisions…  ou au moins d’en prendre de meilleures plus souvent.   On pourrait définir la compétence comme une aptitude acquise à prendre les bonnes décisions.  Or, il n’y a pas « la compétence », mais « des » compétences.

Avec l’abondance, la production tend à se complexifier. Une complémentarité des tâches s’impose qui mène à une division de plus en plus fine du travail, forçant la fragmentation de la main-d’oeuvre en une myriade de compétences complémentaires, toutes utiles, voire essentielles. Il se crée ainsi une multitude de petites niches, dont chacune exige des compétences distinctes.  Or, c’est parce que le travail-energie était indifférencié que l’industrialisation l’avait rendu surabondant. Différencié en compétences spécifiques à l’intérieur de ces niches, le travail devient une ressource rare.

La rareté des compétences croît inexorablement avec la complexification de la production, alors que l’équipement n’est toujours qu’une application reproductible – et sujette à désuétude – d’un produit, lui-même résultat d’une démarche de production où la compétence joue un rôle croissant.  Cette primauté de la compétence sur la matièere est de plus en plus manifeste à mesure que l’on remonte dans la structure de production, vers les paliers en amont où l’on produit « les outils », puis jusqu’au palier de la conception et de la recherche.

Quand la main-d’œuvre n’est plus une masse de travailleurs interchangeables, mais une mosaïque de compétences complémentaires, chacune indispensable, la rareté du travail sous ses multiples avatars le rend plus précieux que le capital fixe.   On voit tout à coup le travailleur comme un entrepreneur et l’on découvre que l’entrepreneur est – et a toujours été – un travailleur.

Peindre  l’entrepreneur bras dessus, bras dessous avec le capitaliste, est une fausse perception : une image véhiculée par le capitaliste se cherchant un  bouc émissaire.  L’entrepreneur est un travailleur: le travailleur de l’initiative.  Quand le travailleur décide, le rapport des forces entre capital et travail change; il devient une facette du rapport du capital à l’entrepreneuriat et sa rémunération traditionnelle est mésadaptée.

Le travailleur interchangeable touche un salaire, résultat d’une négociation avec le propriétaire dont les termes ne dépendent que de la force respective de parties. L’entrepreneur, lui, décide; il est donc juste qu’il supporte le risque de sa décision et soit payé selon le résultat de son initiative.  Il doit faire un « profit » qui rémunère son initiative et son risque.

« Décider » et « prendre un risque » sont des contributions valables à la production: l’entrepreneur est bien un travailleur. Le capitaliste, lui, ne travaille pas : il possède. On peut dire que son capital travaille pour lui, mais on comprend que ce n’est pas la même chose…  Le capitaliste ne fait pas un profit : il touche un intérêt sur son capital, ce qui est  bien différent. Totalement différent, car l’entente est qu’il touche cet intérêt, quel que soit le résultat de la production à laquelle sert son capital.

Le seul risque du capitaliste-proprio, aujourd’hui comme hier, semble qu’il cesse d’avoir la force d’aller quérir manu militari la rente qu’il exige pour consentir l’accès à la ressource rare qu’il s’est approprié, la terre ou la machine. Mais un nouveau risque lui est apparu, car le capital, comme équipement, est désormais toujours tenu en otage des exigences du travailleur.

Pire pour le proprio, la demande pour des « services » est insatiable, la croissance des expertises requises est exponentielle et c’est la compétence du travailleur qui est la ressource rare. Il s’ensuit un rapport de force différent entre les facteurs: c’est le travail désormais le meneur du jeu.

Pour assurer le dynamisme de l’économie, il faut reconnaître au travailleur son rôle d’entrepreneur.  La société doit inviter le travailleur à entreprendre, garantissant sa sécurité matérielle par un travail-revenu garanti… mais en protégeant la collectivité des abus que le travailleur-entrepreneur pourrait commettre.  Le rapport des forces a changé.

04 Capitalisme ou entrepreneuriat ?

Une société d’abondance se met en place par la transformation de son système de production. Elle doit faire face au défi de produire des services plutôt que des biens et de rendre à la Machine tout ce qui est à la Machine, ces deux éléments ne sont pas négociables.  Elle doit aussi accepter un nouveau rapport de forces entre le capital et les travailleurs devenus décideurs; ici  il y a un choix à faire.

La société peut poursuivre dans la voie du capitalisme qu’on connait. L’augmentation de productivité se solde alors par une réduction des acteurs actifs en production et c’est une toute petite élite financière, allant en s’amenuisant, qui gouverne la société, avec le support tacite d’une majorité de la population qui reste passive. Ce modèle repose sur un travail salarié et n’exige qu’un minimum d’entreprise personnelle. Le capitalisme, pour la demande effective, s’appuie sur une distribution par l’assistanat d’un revenu complémentaire au travail.  Il récompense ses supporters par le paiement de pensions et de rentes et il peut les motives par l’actionnariat, qui est un capitalisme à rabais pour les gagne-petit. C’est le modèle du « pain et des jeux ».

Si la société choisit d’aller plutôt vers l’entrepreneuriat, c’est aussi une minorité qui fait fonctionner la société, mais elle est établie selon la compétence.  Au contraire de l’élite financière, dont les effectifs diminuent avec la concentration de la richesse, ceux de cette « aristocratie » – au sens étymologique du terme – de la compétence sont en croissance. Leur nombre augmente nécessairement avec la complexité de la production et la complémentarité des tâches qu’elle requiert.

Il est évident que cette deuxième alternative est plus dynamique que la première.  Faut-il en déduire qu’elle est la meilleure ? Faut-il croire, surtout, que c’est celle que choisira spontanément une population démocratiquement consultés si on lui en donne le choix ?  Ce serait une grave erreur. Le choix n’est pas du tout évident.

Gardant plus de pouvoir s’il encourage la prolifération de ceux à qui il donne que de ceux qui ont la force d’exiger de lui ce qu’ils veulent, le capitalisme ne voit pas l’assistanat d’un mauvais œil. L’abondance rend plus facile à ceux qui possèdent de satisfaire à leur discrétion les besoins essentiels et même les caprices de ceux qui n’ont rien. Sont-il vraiment une majorité dans la population à en vouloir davantage ?

Le capitalisme, dans sa résistance à l’entrepreneuriat, à aussi deux (2) types d’alliés inattendus. D’abord, ceux qui capitalisent la connaissance. Le pouvoir de la connaissance est encadré par la possession de titres reconnus. Quiconque a un diplôme a un intérêt acquis à ce que les choses ne changent pas. C’est le cas de tous les corps constitués. Ils sont du côté des droits acquis, dans le camp du passé et donc les alliés de l’inertie.

Il y a évidemment des escarmouches entre le vieux capitalisme basé sur la possession des équipements et un nouveau capitalisme basé sur celle des diplômes, mais ce sont des querelles intestines.  Au moment de vérité, celui qui s’est approprié une connaissance qui est source de pouvoir la possède comme un chien son os.  Il est du côté de la stabilité et donc du statu quo.  Il est l’allié circonstanciel du capitalisme.

Le deuxième groupe d’alliés circonstanciels du capitalisme, ce sont tous les assistés. Normal, puisque l’assistanat est aux dépens de ceux qui travaillent et au profit de quelqu’un qui ne travaille pas. Les assistés peuvent, par réflexion ou conviction, prendre fait et cause pour un changement éventuel possible de leur condition d’assistés, mais leur INTÉRÊT immédiat est du côté d’un système qui leur donne plus pour moins : le capitalisme actuel, avec l’obligation de « générosité » que lui impose le maintien de la demande effective.

Il y a des degrés dans le soutien au statu quo des divers assistés. Ainsi, les rentiers, qui sont de vrais micro-capitalistes, sont des alliés plus fidèles que les pensionnés – qui peuvent en vouloir plus et changer de camp – et, surtout, que les bénéficiaires d’une aide périodique qui attendent une prestation immédiate et peuvent basculer immédiatement du côté du changement si on ne la leur donne pas. Les assistés jouent aujourd’hui le rôle du lumpenprolétariat de Marx.  Leur appui au capitalisme est plus ou moins solide, mais, quand les jeux sont faits, ils sont pour la stabilité.  Ils le sont, en particulier, les jours d’élections.

Le choix entre capitalisme et entrepreneuriat n’est donc pas encore final. Le capital peut quitter sans coups férir la production au sens strict, sans rien perdre de sa richesse ni de son pouvoir sur la société, en utilisant simplement deux approches complémentaires : l’extorsion par le contrôle des matières premières et une connivence avec l’État pour spéculer sur les variables monétaires.

Il a amorcé ce retrait de la production, mais avec réticence.  Lentement. Trop lentement. À chaque délai qu’il s’accorde, il fait le choix maternaliste de satisfaire tout le monde par le crédit et l’assistanat plutôt que par l’entreprise.  Or, il est devenu clair que cette fuite en avant ne permettra pas de gagner la course contre la décadence.  Devant nous, il y a un trou noir.  Il y a le moment de vérité où l’on verra avec consternation que l’argent ne vaut plus rien. Une fin du monde. (N.B: cette crise qui était une prévision il y a 10 ans est devenue une réalité en octobre 2008, ce qui ne change rien aux conclusions de ce volume)

La crise viendra et il faudra faire en catastrophe ce qu’on aurait pu faire en toute sérénité : mettre en place les nouvelles façons de produire, de gouverner et de satisfaire la population qui sont celles d’une Nouvelle Société.

Même au lendemain de cette fin du monde, il n’est pas sûr qu’on acceptera  immédiatement un système entrepreneurial de production, avec ce que cette diffusion de l’autorité comme de la responsabilité aura pour effet sur la distribution de la richesse et surtout du pouvoir. Mais on y viendra…  L’interdépendance croissante montrera même au plus obtus qu’un égoïsme bien compris passe par la collaboration et que la solidarité est essentielle. Le défi est de hâter cette prise de conscience.

05 Vouloir produire

L’humanité qui a atteint l’abondance produit ce qu’elle veut – c’est le privilège que se mérite la chenille en devenant papillon – mais elle DOIT vouloir produire. Même dans l’abondance, il est vital qu’une société cherche encore à produire et qu’elle favorise cette ambition chez tous ses sociétaires.  Si l’on perd cette ambition d’avoir plus – et cette foi que la société nous apporte davantage, quand on participe à l’effort commun – il n’y a plus d’alternative réaliste à la contrainte pour convaincre les sociétaires de travailler et de vivre ensemble.  Une société doit VOULOIR produire L’inappétence est un péché mortel.

Pourquoi parler d’inappétence dans un monde où une personne sur six ne mange pas à sa faim ?  Parce que ce qui semble un terrible déficit de production n’est qu’une série d’obstacles artificiels aux paliers de la distribution et du partage. Il saute aux yeux, aujourd’hui, que tous les besoins et même la plupart des désirs et caprices matériels des humains  pourraient être satisfaits sans enlever quoi que ce soit à qui que ce soit.   Nous sommes tout près de la satiété.

Toutes les ressources naturelles sont là, les techniques aussi et le facteur travail ne demande que la volonté qu’on l’utilise pour produire tous les biens matériels que nous voulons. Avec une formation adéquate, nous pourrions aussi, sinon combler, du moins satisfaire l’essentiel de la demande pour les services.  Il suffirait que l’on ait cette volonté de produire qui imprégnait l’Occident pendant les Trente Glorieuses, pour que nos objectifs les plus audacieux deviennent réalisables à très court terme.  C’est la structure même qui est faite pour appauvrir.

La pauvreté n’est pas une fatalité; c’est une décision politique. On voit la structure biaisée des échanges et la distribution malsaine de la richesse comme les effets monstrueux de la rapacité et de l’avarice et, parce que ces tares existent vraiment, il est pratique de croire que le problème est là.  Parce que la réalité est insoutenable, on la peint ainsi en noir dans l’espoir qu’on ne la verra pas. Mais ces tares seules seraient bien incapables d’épuiser l’abondance !   Il faut un effort conscient constant pour garder la pauvreté.

La manipulation pour appauvrir, il faut bien le comprendre, ne vise pas à prendre davantage des pauvres; ils n’ont rien dont les riches aient besoin. L’abondance a simplement rendu vain le sens qu’une humanité en pénurie pouvait donner à son parcours et, en l’absence de valeurs spirituelles, la même perte de sens frappe les individus un à un quand leur survie matérielle est assurée.  On s’ennuie et on veut littéralement se distraire. On joue et on feint de s’amuser.  Les riches s’amusent avec les pauvres. Le jeu des uns est devenu plus important que la vie des autres.

Rien ne presse donc pour annoncer l’abondance, car seul ce partage biaisé de la richesse retarde la dérive vers l’inappétence. On craint que le désoeuvrement ne donne le loisir de la violence à ces cohortes d’improbables gagnants du tiercé que sont les pauvres et l’on attend avant de rendre la richesse effective…  Mais c’est un attentisme aberrant, car on ne triche pas avec la technique.  Ce qui est connu ne se laisse pas oublier.

Le désoeuvrement dans le tiers-monde est venu de toute façon, mais sans l’abondance, exacerbant la colère et menant droit à la violence qu’on voulait éviter. Dans le monde développé, demande effective oblige, la pauvreté ne peut être que relative et un pare-feu nous protège des dangers de la richesse: la nécessité d’un consensus.  Dans une société complexe, chacun devient peu à peu indispensable à tous et le pouvoir que lui confère son indispensabilité est son billet d’admission à la majorité effective. La majorité effective s’est donc élargie; il ne peut plus rien se faire dans une société d’abondance, sans un très large consensus.

Les pays riches doivent composer avec cette majorité effective élargie. Il leur faut parfois lutter avec acharnement pour NE PAS donner à leurs citoyens ce qu’ils veulent…. et leur gâter l’appétit. Mais chercher un consensus est aussi l’excuse parfaite pour ne rien faire.   Quand un consensus est requis pour la détermination des objectifs de production eux-mêmes, NE RIEN FAIRE est une option.

En l’absence d’une volonté collective, le choix de l’individu qui n’est pas poussé par une impérieuse nécessité est souvent aussi de ne PAS produire. Quiconque contrôle un élément indispensable de la production peut faire  chanter toute la société, exigeant qu’on le paye non seulement pour son apport utile réel, mais pour un ajout  énorme de pseudo-travail – gratifiant, mais inutile – pour lequel il présente sa facture !

Insidieusement, on enlève au travail sa composante de production réelle. Sa rémunération ne reflète plus alors sa véritable contribution, seulement le pouvoir de négociation du travailleur… qui tend vers l’infini.  Le travail utile, celui qui souvent demanderait un véritable effort est escamoté autant que possible. Voyez autour de vous.  Quelle part du travail des autres comme du vôtre correspond à la satisfaction d’un besoin et quelle part ne sert qu’à meubler les heures par une activité de pure convenance ?

En situation d’autonomie et l’absence d’un contrôle patronal réel, la valeur du travail doit être objectivée par un arbitrage consensuel, sans quoi chaque travailleur indispensable devient un exploiteur en puissance. Cet arbitrage qui aujourd’hui n’existe pas doit être créé, sans quoi, pour éviter la rupture de toute cohésion sociale, la contrainte se substituera à la promesse comme outil de gouvernance.

Si cette contrainte est mise en place, la société d’abondance ne devient pas un bagne, mais il peut se dessiner, au palier de l’État et de ses créatures, un certain autoritarisme un peu déplaisant.  Une impatience arrogante, aussi,  chez ceux qui ont encore une volonté d’action et qu’énervent le laxisme et la nonchalance de ceux qui ne l’ont plus.  Sous le couvert d’un autoritarisme sans véritable but , c’est le maternalisme sans varie pitié qui s’installe.

Ce faisant, on ne règle pas le problème de donner un but à la production… Notre société doit se donner un projet. VITEl’inappétence, qui semble à des années-lumière, n’est qu’à une simple décision politique près de devenir réalité.

06 La contradiction

Pendant que la plus grande partie de l’humanité est gardée dans la misère, les patriciens de l’Occident, repus, vont aux jeux et aux bains, s’amusent des cancans people au Forum et des intrigues au Capitole, discutent  sans vraiment y croire des périls qui ne sont plus « gaulois » ou « parte », mais maintenant « jaune » ou  islamiste »…   Il faut remettre les citoyens au travail.  Vouloir produire quelque chose.  Qu’est-ce qu’il veut le citoyen de l’Occident décadent ?

N’est-il pas obscène de se préoccuper des caprices de ceux qui ont tout avant des besoins de ceux qui n’ont rien ?  Choquant, en effet, mais il faut poser le constat lucide que, la nature humaine étant ce qu’elle est et l’équilibre des forces celui que l’on voit, la satiété des possédants est un pré-requis à la satisfaction minimale des besoins des autres.

On ne mettra en place un système de production-consommation global acceptable, que si la dynamique en est transformée dans les pays développés.  Si on veut que le bébé dépose délicatement son verre sans le briser et qu’il y en ait pour les autres, il ne faut pas le lui arracher, mais lui offrir un hochet et un câlin.   Que veulent les citoyens?

Les citoyens de pays développés, s’entend, à qui l’on a permis l’accès à l’abondance et, parmi ceux-ci, ceux qui sont de la majorité effective, avec voix au chapitre pour décider de ce qui sera produit.  Ils veulent des SERVICES: santé, culture, loisirs… Notons bien, toutefois, qu’ils ne veulent pas des services en lieu et place, mais EN PLUS des biens industriels dont ils sont déjà gavés.

Une consommation plus frugale de ces biens industriels servirait bien leur propre santé et le simple bon sens, mais cela ne leur apparaîtra que peu à peu, quand celle-ci leur aura été vantée par les médias et sera devenue non seulement économiquement opportune et moralement correcte, mais socialement fashionable.  Il faut que les patrons de consommation de notre société changent à leurs propres rythmes, car l’on n’imposerait pas un sevrage à l’enfant sans qu’il ne trépigne et casse tout.

Ce sevrage imposé ne se ferait pas sans mal, d’ailleurs. Car, sans même entrer dans la question du tiers-monde, si collectivement la surabondance est là dans les pays développés,  la pauvreté persiste au sein de l’abondance.  Il y a de telles failles dans la distribution que, si on n’y prenait garde, chaque fois que ceux qui sont à l’apex descendraient d’un cran vers la frugalité, la rigidité de la structure de consommation précipiterait ceux d’en bas dans la misère !

Une Nouvelle Société mettra bien l’accent sur la production de l’intangible, ces services que la population réclame, provoquant cette  expansion du secteur tertiaire qui est le signe ostensible de la métamorphose, mais la production/distribution des biens tangibles des secteurs primaire et secondaire n’en continuera pas moins d’exiger encore une attention constante.  On continuera de s’y intéresser, mais  AUTREMENT, cependant, et c’est cet autrement dont on doit prévoir les exigences les conséquences et les dangers.

Tout ce qu’une machine peut faire sera fait par une machine ; tout le travail humain refluera donc vers l’exécution des tâches improgrammables.  Mais le citoyen consommateur qui veut des services veut aussi des biens.  Des biens fabriqués en série, d’abord, dont il comprend intuitivement que, n’exigeant pas de travail humain, la valeur ne peut qu’en devenir négligeable et qu’il peut en  consommer sans même leur prêter attention…  mais aussi des biens ayant cette même touche « humaine » que des services. À ceux-ci, il s’intéressera beaucoup.

Le consommateur est ambivalent face à la structure industrielle et à la notion de progrès.  Il veut l’abondance, mais il a la nostalgie des heures passées à cheviller ce que l’epoxy colle en un tournemain.  Une table vermoulue met une larme à son oeil que les contreplaqués laissent sec. Il comprend que mettre l’accent sur  les services nous ramène au patron fondamental des millénaires précédents, où ce n’était pas l’outil, mais la compétence de l’artisan qui faisait la valeur du service ou du produit.  En plus des services au sens strict, il veut celui équivoque du « sur mesure » et de l’artisanat.

C’est ce que veut la population qui doit déterminer le nouveau modèle d’encadrement des activités économiques.  La primauté du  facteur travail et cette nostalgie pour l’artisanat doit-elle nous suggérer de créer un encadrement du travail qui s’inspire des modèles de naguère ? Sur quelques points, oui, et il ne faut pas s’en priver. L’autonomie du travail en est un exemple, de même que  la reconnaissance du particularisme des travailleurs.  De même, l’idée de  produire par  « projets »  et le concept du travail autonome que l’on fait de sa propre initiative, « en parallèle »  à un autre, un emploi celui-là qui joue le rôle de la « corvée » d’antan.

Pour fonder une Nouvelle Société, la notion d’entrepreneuriat doit renaître et aussi, surtout, celle d’arbitrage, car essence d’une société est d’y résoudre les différents,  ce qui nous rappelle qu’avant des rois il y eut des Juges en Israël… Il y a beaucoup des concepts ayant précédé la révolution industrielle dont celle-ci  nous a obnubilé la pertinence et doivent être redécouverts.

Il ne faut pas, toutefois, verser dans l’archaïsme. La société qui commence et son système de production ne s’apparenteront pas au monde d’un pâtre biblique, mais plutôt à ceux de ses rêves les plus fous.  On verra une personnalisation du travail, comme avant la Révolution industrielle, mais dans un contexte de communication instantanée, de moyens de transport qui offrent l’ubiquité du tapis magique … et le Roi  peut vraiment avoir des yeux partout.   Aladin a trouvé la Lampe.

La nouvelle structure des échanges impliquera un retour à des principes qui donneront la primauté a l’individu, mais dans un monde de technologies avancées qui impose une coopération de tous les instants et une planification minutieuse.  C’est la  technologie qui est la lampe, et le monde ne reste « génial » que si on s’y met tous et que chacun frotte bien là et comme il doit frotter. L’encadrement de la production dans une économie tertiaire présente donc des exigences opposées, voire contradictoires, d’initiative personnelle et d’action collective. Il faut résoudre ces contradictions.

07 Le rêve d’Aladin

Pour que fonctionne la société « géniale », il y a des exigences contradictoires à concilier : comme celles de la liberté accrue de l’individu et la nécessité d’une intervention plus fréquente de l’État.

Il y a, d’une part, la  nécessité absolue de respecter la liberté de l’individu.  Dans le contexte d’une économie complexe d’interdépendance, ce n’est pas un vœu pieux, mais une exigence incontournable, puisque ce sont les individus qui – sans possibilité efficace qu’on les y contraigne, car leur bonne volonté est essentielle –  déterminent finalement de leur plein gré et selon leur motivation, la qualité et donc la valeur réelle des services qu’ils rendent.  Il en va ainsi, quand il s’agit de services, quelle que soit la structure dans laquelle on les intègre. L’individu est libre, parce qu’il est indispensable et incontrôlable.

Cette liberté va s’exprimer d’une part dans ses choix de consommation. Le  citoyen consommateur devant qui s’ouvre une économie tertiaire y voit l’occasion de décider enfin vraiment de sa propre consommation. Dans une économie industrielle, la nécessité de produire en masse l’obligeait à ajuster sa demande à l’offre; mais, dans une économie de services où chaque produit est différent et où la satisfaction s’obtient au cas par cas, Aladin, qui constate avec quelle facilité on peut produire des biens en abondance, rêve de demander ce qu’il a toujours voulu :  EXACTEMENT ce qu’il veut.  On ne l’en privera pas sans mal…

Maintenant que la société est « géniale », il veut tous ses caprices et il a de grandes attentes.  Aladin veut des biens et services en abondance et il les veut sur mesure.  Caprice ?  Bien sûr, mais le Génie est là pour ça.  C’est pour ça qu’on a frotté la lampe.  Produire en masse des objets sur mesure apparaît comme la quadrature du cercle, mais c’est néanmoins ce qu’il veut.

Le but d’un nouvel encadrement de la production doit être de remplacer la subordination de la demande à l’offre, propre à une société industrielle, par une adaptation de plus en plus précise et donc de plus en plus satisfaisante de l’offre à la demande, dans une économie où l’on verra que, – au-delà de la simple atteinte des conditions objectives de réussite – le succès ultime tient à la SATISFACTION de celui qui reçoit les biens et services rendus.

La liberté de l’individu va s’exprimer dans sa façon de consommer, mais aussi de produire. L’entrepreneuriat – et donc l’autonomie – sont des conditions essentielles  à l’accomplissement efficace des tâches improgrammables et, de toute façon, Aladin ne sera satisfait que si non seulement il consomme ce qu’il veut, mais, que, comme travailleur, il le produit comme il l’entend.

C’est pour le travailleur du tertiaire que sera créé le nouveau modèle d’encadrement de la production, mais ce modèle s’imposera partout, parce qu’une part croissante des tâches « humaines » du secteur secondaire seront aussi improgrammables.  Chaque fois qu’une griffe personnelle ajoute une valeur, ce sont parce que des activités « humaines » ont fait appel à la créativité et assimilé le produit à l’art plutôt qu’à l’industrie. De même, le facteur humain reste lié à la prise de décision, à l’initiative qui est toujours présente pour chapeauter toute production.

Les grandes entités industrielles ne disparaîtront pas, mais elle seront structurées comme  des « projets ».  Au sein de ces projets, le succès dépendra  des décisions laissées à des travailleurs à compétence « personnalisée », dans des espaces de gestion délimités où s’exerceront leur créativité et leur MOTIVATION.  C’est l’apport de ces individus qui sera déterminant.

Ainsi, y a-t-il activité plus caricaturale de l’ère industrielle que la confection ?   Pourtant, c’est cette structure par projets qui s’applique déjà chez un grand couturier, lequel doit – seul ou avec une toute petite équipe – être un désigner, un homme d’affaires, un  communicateur, un gestionnaire…  Évidemment, derrière le désigner et ses proches collaborateurs qui participent de son action personnelle, il faut encore aujourd’hui, pour que la confection soit une industrie, d’autres équipes, de Chinois ou de Sri lankais, anonymes celles-là, qui filent tissent ou tricotent…  Mais, dans bien peu de temps, il n’y aura plus derrière l’équipe du designer que des machines.

Toute la production industrielle va se calquer sur le modèle tertiaire et se structurer par projets. Pensez à la production d’un film-fleuve à budget milliardaire, comme « Star Wars »  –  le prototype même de l’entreprise-projet – puis appliquez la même formule à la production de la prochaine Mercedes.  Mais quand on travaille dans la matière, il faut être économe…

On fera donc les plans, les devis et les tests, on fera la campagne publicitaire, puis l’on en vendra sur papier, livrables «à la sortie », des millions d’unités, chacune subtilement différente des autres.  On les vendra… et  alors seulement, on les fabriquera. On recyclera ensuite l’équipement et l’on passera à un autre projet. On concevra et on fabriquera autre chose.    Ce sera la voie pour toute production de bien durables ou semi-durables.

C’est ça, que voudrait Aladin.  Le rêve d’Aladin de produire sur mesure n’est pas chimérique, mais pour satisfaire ces demandes sur mesure dont chacune constitue en quelque sorte un « projet » – et pour le faire a la hauteur de tout ce que la technologie rend possible – il faut pouvoir identifier et combiner toutes les expertises complémentaires indispensables qui, ensemble, peuvent permettre la réalisation de chacun de ces projets.

La complexité de la demande impose  une planification rigoureuse de l’économie dans son ensemble. Il faut que l’on prévoie de mieux en mieux les besoins et que l’on transmette et utilise de plus en plus rationnellement l’expertise disponible. C’est la connaissance qu’on gère – une ressource toujours en carence –  et l’abondance ne peut passer que par la planification.  Il faut une présence plus assidue d’un planificateur global:  l’État.

Le  dilemme est de concilier la montée en puissance de l’individu qui devient plus riche, plus irremplaçable, de moins en moins contraignable – et dont le but social ultime est la liberté ! –  avec notre désir unanime que le monde reste « génial ».  Le monde ne restera  génial, c’est-à-dire maître et utilisateur de la technologie, que si nous consentons à la gestion de notre interdépendance et donc à une présence accrue de l’État comme réalisateur de notre capacité de faire des prodiges quand nous travaillons tous ensemble.

Comment résoudre ce paradoxe d’encadrer la liberté ?  Comment donner  à  Aladin, travailleur et consommateur, exactement ce qu’il veut ?

08 Constats et postulats

Le premier objectif d’une Nouvelle Société est de transformer le système de production pour que l’on produise mieux… Et c’est en mettant en place un nouveau système de production qu’on crée une Nouvelle Société. C’est le travail qui crée la richesse et le produit EST la richesse. Les mêmes facteurs de production et les mêmes acteurs sont bien tous présents, dans ce nouveau système, mais les rôles qu’on leur attribue sont substantiellement modifiés.

Le système de production et de distribution d’une Nouvelle Société se distingue de celui de la société actuelle de bien des façons. On peut voir l’ampleur de ces différences en jetant un coup d’œil sur la liste non exhaustive de constats et de postulants que nous énonçons ici.

1. La révolution industrielle, suivie de la révolution informatique, a créé une situation où il est désormais non seulement possible, mais techniquement trivial, de produire tous les biens matériels dont a besoin la population de la planète, non seulement pour sa survie, mais pour une confortable aisance. Il y en a pour tout le monde.  Bien sûr, il faudrait mettre un frein à l’expansion démographique débridée et il faut prévoir des alternatives aux ressources non-renouvelables qui s’épuisent, mais le problème actuel de la pauvreté n’est pas au palier de la capacité de production, mais à celui de la distribution de cette production.

2. On ne peut créer une richesse supplémentaire réelle de biens et de services que par le travail. Plus précisément, en ramenant au travail ceux qui ne travaillent pas. Quiconque peut et veut travailler doit pouvoir le faire et à celui qui sans excuse légitime ne veut pas le faire, la société n’a rien à donner. Cette création de richesse nouvelle résultant d’un retour au travail devrait bénéficier aux travailleurs qui reviennent au travail, puisque ce sont eux qui la produisent. L’écart entre riches et pauvres en serait d’autant diminué et il y aurait redistribution RELATIVE de la richesse. Cette redistribution relative nourrit ceux qui en profitent, mais sans rien enlever à personne.

3. Si la remise au travail de tous les travailleurs valides ne suffit pas à rendre la demande effective pour tout ce qui est nécessaire à la satisfaction des besoins de tous, c’est qu’une hausse générale du pouvoir d’achat du travail s’impose ou que des correctifs doivent être apportés au rapport entre les rémunérations accordées aux divers types de travail. Toute valeur étant ajoutée par le travail, il est normal que soit distribuée à ceux qui ont exécuté ce travail, sous tous ses aspects, une valeur égale à celle du produit et qui en permet donc l’acquisition

4. Une remise au travail exige la réaffectation du capital, mais ne suppose pas sa confiscation. Une Nouvelle Société le voudrait-elle, d’ailleurs, que la richesse monétaire qu’elle pourrait confisquer terminerait sa précaire vie virtuelle au moment où l’on s’en saisirait et elle s’évanouirait en fumée. En renonçant à l’agitation spéculative stérile actuelle et en revenant à une véritable production de biens et services, on recrée du même coup la demande effective, sans laquelle les « riches » eux-mêmes ne peuvent plus acquérir davantage de richesse réelle.

5. Le passage vers une Nouvelle Société ne doit pas faire de perdants. Tous ceux, riches ou pauvres, qui perdent au changement doivent être indemnisés des dommages réels qu’ils encourent et parfois même raisonnablement compensés du manque à gagner légitime dont il sont privés. Quand un examen objectif de la situation le suggère, il faut respecter non seulement tous les droits, mais aussi certains privilèges acquis. La société tout entière doit être solidaire du changement et une structure fiscale adéquate doit voir à ce que tous supportent les coûts d’indemnisation et de compensation nécessaires, chacun selon ses moyens, comme chacun selon ses moyens doit contribuer au remboursement de la dette publique

6. Une Nouvelle Société est permissive, mais dirigiste. L’État démocratiquement élu oriente la production en fonction d’un plan qui hiérarchise les besoins et privilégie l’atteinte de certains objectifs. Le dirigisme d’une Nouvelle Société ne s’exprime pas par des contraintes ou des ordres, mais faisant que l’intérêt public soit toujours placé dans la trajectoire qui mène directement chaque producteur vers son plus grand profit et ne puisse être raisonnablement contourné.

7. Toute situation de monopole privé ou public restreint le choix du consommateur et diminue la motivation du producteur à l’innover. Il faut éviter ces situations, autant que faire se peut.  Quand le volume et/ou la nature de la production ne permettent pas d’alternative au monopole, on en pallie les effets négatifs en suscitant une concurrence interne entre équipes de gestion pour exercer le contrôle du potentiel équipement, ou entre équipes de travail au sein de l’entreprise pour en participer aux profits.

8. La société ne donne rien, sinon en échange d’un travail. Un programme de revenu garanti couvre tous les besoins des travailleurs et se prolonge pour assurer leur retraite, alors qu’une assurance universelle, en vigueur dès la naissance, procure aux handicapés et invalides un revenu qui remplace ou complète celui que leur travail leur aurait apporté. Une Nouvelle Société n’hésitera pas à concéder un crédit à la consommation. Sa politique financière rendra toutefois ce crédit facile à gérer et le revenu garanti lui en garantira le remboursement par retenue à la source.

9. Quiconque possède un moyen de production a non seulement le droit de l’exploiter, mais le devoir de le faire de la façon la plus efficace ; en tirer le meilleur profit, est la preuve de l’efficacité du propriétaire. Plutôt que d’exproprier les entreprises inefficaces pour en confier la gestion à l’État, une Nouvelle Société s’assure que la gestion en passe en de meilleures mains en transformant la valeur fiscale que le propriétaire fixe à son entreprise en « Offre de vente irrévocable » (OVI).  La compétence prend charge et on s’assure du même coup que l’assiette fiscale correspond bien à la valeur marchande des entreprises.

Cela dit, le premier constat à faire, celui qui détermine toute la structure du nouveau système de production, c’est que le progrès et l’enrichissement de la société exigent le choix sans compromission de la COMPLÉMENTARITÉ.

09 Complémentarité

Il y a des milliers d’années que nous cherchons à atteindre l’optimum de l’efficacité, à connaître mieux et à faire plus. Collectivement, nous connaissons la réponse à de plus en plus de questions et nous disposons désormais d’un énorme coffre à outils de compétences, ce qui nous facilite la satisfaction de nos désirs et nous promet un avenir meilleur. À condition, naturellement, que nous sachions utiliser ces connaissances.

On ne les utilisera correctement que si on pousse la division des tâches à un nouveau sommet qui reste à inventer. L’optimum n’a pas pire ennemi que la redondance, le double emploi, le surjet inutilement large, par paresse ou inadvertance. Il faut que les tâches – et donc les compétences qui permettent de les exécuter – s’ajustent comme une marqueterie, avec juste ce qu’il faut d’empiétement planifié pour se prémunir contre les imprévus. La quête de l’optimum passe nécessairement par  l’exploitation de toutes les possibilités de la complémentarité.

Avec l’automation, tout travail humain répétitif apparaît bien inutile. Pourquoi répéter et refaire, puisque la machine répète et multiplie sans autre limite que celle des ressources disponibles ? Il ne s’agit plus de faire, mais de créer, de décider et de communiquer. Dites « Sésame », une seule fois, et la caverne s’ouvre : tous les trésors sont là. Ne pas s’y mettre à deux quand un seul suffit…

En théorie, l’on optimiserait la production – et donc la richesse – SI CHAQUE TRAVAILLEUR SE DIFFÉRENCIAIT PAR SA COMPÉTENCE ET DEVENAIT PARFAITEMENT COMPLÉMENTAIRE À TOUS LES AUTRES. C’est ainsi que non seulement tous ensemble on en ferait plus, mais aussi que chacun, étant unique et irremplaçable, disposerait d’un pouvoir égal à tous.

Non seulement serions-nous tous riches, mais l’égalité et l’équité règneraient sur le monde… Dans une société postindustrielle, quand le défi de l’industrialisation a été relevé, que la production en masse est devenue triviale et que seuls importent dorénavant les facteurs humains de créativité, d’initiative et d’interaction, la quête de l’optimum devient la recherche de la parfaite complémentarité.

Bien sûr, c’est une vue de l’esprit. Un optimum irréalisable, puisque l’adéquation de chacun a une fonction et une seule exigerait un ensemble statique, ou du moins parfaitement prévisible, alors que la réalité est dynamique, que les compétences requises sont en changement constant avec les progrès de la technologie et que c’est bien sous l’égide de ce constant progrès que nous concevons notre avenir.

La parfaite complémentarité est une vue de l’esprit qui a des airs de cauchemar, d’ailleurs, puisque si cette complémentarité parfaite entre les travailleurs était par miracle réalisée, si chaque élément de la production était unique et qu’aucun n’était superflu, la défaillance d’un seul élément signifierait l’arrêt de la production tout entière !

Intéressant parallèle à faire avec l’URSS qui, se présumant pérenne et indivisible, avait optimisé ses économies d’échelle en éparpillant sur tout son territoire des usines dont chacune détenait parfois le monopole d’un produit, faisant ainsi souvent dépendre une production dans l’Oural de composantes fabriquées uniquement en Lettonie ou en Moldavie… et vice-versa. La rupture des chaînes approvisionnements qui a suivi sa dissolution politique a ramené l’économie de la zone ex-URSS en arrière, du temps requis pour créer des chaînes d’approvisionnement moins téméraires.

La parfaite complémentarité est un mirage, mais c’est un mirage utile car, si elle est inaccessible – et n’est même pas souhaitable ! – elle n’en constitue pas moins le meilleur but à fixer pour l’établissement d’une nouvelle structure de production. Une cible qui n’est pas là pour être atteinte, mais pour montrer la direction, comme on vise l’horizon au lancer du javelot. Une économie tertiaire doit poursuivre la marche dans la direction de la complémentarité. Pas pour y parvenir, c’est une distopie, mais parce que c’est dans cette la direction qu’est l’abondance que nous cherchons.

La spécialisation, qui tend à donner à chaque travailleur  un “monopole”, ne risque-t-elle pas de donner aussi à chacun un pouvoir exorbitant?  Cette montée en puissance de l’individu face au groupe est  un danger bien réel; il faut s’en prémunir, on peut et on doit le faire.  Mais on ne peut reculer devant les aspects négatifs d’une division plus fine du travail ni freiner cette évolution. La richesse est par là.

Nous sommes encore bien loin, d’ailleurs, de cette dangereuse parfaite complémentarité ! Pour l’avenir prévisible, chaque pas vers la complémentarité est un gain; un pas vers le jour où une économie tertiaire pourra offrir au consommateur, qui a appris du secteur industriel les délices de l’abondance, une abondance en services comparable à l’abondance en produits que lui a donnée l’industrie.

Un objectif qui paraît impossible à réaliser, puisque, la machine ne pouvant les multiplier, il faut produire les services un-à-un et il n’y en aura jamais assez. Mais qui aurait dit, il y a cent ans, quand les cuisinières portaient des coiffes, que chaque foyer aurait un jour sa « cuisinière » portant sa hotte et rougissant plus vite que les filles de Camarès ? Il n’y aura sans doute jamais assez de services, mais c’est en scindant et en re-combinant les compétences dont nous disposons que nous apprendrons à programmer une plus large part des services et à en disposer en abondance.

C’est aussi en poussant la division du travail que nous retirerons sur le champ plus de services et de satisfaction, en attendant que la vraie programmation progressive  des tâches nous offre ces services avec une munificence plus proche de celle du secteur industriel pour ses produits.

Cette quête de la complémentarité doit être poursuivie. La compétence doit nécessairement être d’abord fragmentée, puis reconstituée comme ces outils fragiles que l’on n’assemble qu’au moment de s’en servir. La complémentarité doit s’appliquer à tout le système de production et à chacune de ses parties.  La complémentarité doit être le premier objectif pour la planification du système et de ses composantes. Elle sera d’autant plus efficace  que nous aurons réussi cette complémentarité  avec des modules de formation plus petits et pourrons agencer des tâches mieux définies. La première clef est là.

10   Le cerveau Cro-magnon

Pourquoi des modules de formation plus petits? Pour des raisons économiques et sociales que nous voyons plus loin, mais d’abord pour la raison tout bête que le cerveau humain est limité et qu’il ne semble pas que cette contrainte ait changé depuis quelques millénaires. On ne peut pas mettre une infinité de connaissances dans un cerveau humain

Le cerveau humain est limité.  Il y a des cerveaux où l’on peut en mettre plus, mais c’est là une variable sur laquelle, pour l’instant du moins, la science ne peut pas agir et dont la manipulation, même si elle était possible, soulèverait des questions et des débats dans lesquels je ne voudrais sous aucun prétexte m’immiscer. Disons seulement qu’aucun cerveau humain n’est illimité, ce qui ne prête pas à controverse.

Il est évident que le pourcentage de ceux, au sein d’une population, qui sont capables de faire la synthèse d’un nombre donné d’éléments est une variable dont il faut tenir compte, même si on souhaiterait ne pas avoir à le savoir, puisque c’est cette capacité de stockage et de synthèse des connaissances qui nous permet d’acquérir les uns et les autres les compétences requises pour que nous puissions nous répartir les tâches, produire ce que nous voulons produire et faire fonctionner la société.

Cette capacité de stockage et de synthèse des connaissances est une donnée technique, une contrainte regrettable, mais avec laquelle il faut composer, car on ne peut pas faire dépendre la disponibilité des services dont la société a besoin d’apprentissages que leur complexité rend inaccessibles à une partie si importante de la population qu’on ne puisse espérer trouver en nombre suffisant ceux capables de les assimiler puis de rendre ces services.

Dans l’état actuel de la science, la capacité du cerveau humaine ne peut pas être augmentée.  Il faut faire avec… et la nature nous montre la voie. Quand les petits protozoaires grossissent, le rapport de leur surface à leur volume devient insuffisant pour qu’ils puissent se nourrir par osmose. Ils « comprennent » que leur interface avec le milieu ambiant n’est optimisée que s’ils restent raisonnablement petits et ils se scindent en deux.

De la même façon, mais en inversant le flux, quand la masse des connaissances d’un individu augmente, non seulement atteint-il un seuil où il ne peut en absorber davantage, mais sa bonne volonté à en faire bénéficier la société reste limitée par sa capacité de communiquer, laquelle n’augmente même pas au rythme de ses connaissances.

C’est l’heure de s’inspirer des amibes et de recourir à la scissiparité. Il faut partager les connaissances autrement et ensuite mieux se répartir les tâches. Il y a un avantage évident à fragmenter les connaissances. Pour compétent qu’il soit, un spécialiste, au contraire d’un ordinateur, ne pourra toujours que traiter en séquence les problèmes auxquels il est confronté. Avantageux de  se répartir les compétences?  Incontournable.  Il n’est simplement pas possible de ne pas le faire: il y a en a trop.

Naturellement, on pourrait mieux utiliser notre cerveau. Si on acceptait, par exemple, que le système d’éducation n’exige plus que les étudiants mémorisent toutes les données nécessaires pour résoudre un problème, mais seulement les procédures permettant d’avoir accès en mémoire externe à ces données, sur Internet, par exemple. N’augmenterait-on pas le nombre de ceux qui peuvent faire ce qui doit être fait, si on se bornait à exiger d’eux la mémorisation des algorithmes – ou même, à la limite, celle d’un index des algorithmes – permettant de combiner efficacement les données techniques et scientifiques nécessaires pour agir ?

Oui, ce changement de l’objet des apprentissages est indispensable et, tôt ou tard, on franchira ce pas: l’éducation doit viser à “externaliser” la mémoire.  Mais même ce grand bond en avant au palier de l’apprentissage ne fera que retarder l’échéance d’une inévitable saturation de la capacité de stockage du cerveau des experts de toute nature sur lesquels nous comptons. Il va devenir progressivement plus difficile d’apprendre et de retenir toutes ces connaissances qui se multiplient et donc chacune devient indispensable.

Ce n’est qu’en distribuant plus largement les connaissances au sein de la population, par une fragmentation des modules d’enseignement qu’on peut encore penser couvrir l’universalité de ce qui doit être connu… Ce n’est que de cette façon qu’on peut imaginer qu’ensemble nous posséderons toutes les compétences disponibles pour atteindre au mieux tous les résultats cherchés. Ce n’est que par cette scissiparité, qui est l’aboutissement de la projection de la division du travail sur la formation, que l’on peut espérer gérer la complexité de l’avenir.

Au-delà d’un tronc commun réduit à son strict essentiel, la compétence doit être acquise par petites unités modulaires, préférablement intercalées dans le système de production lui-même, et le coût de cette formation doit être  amorti par une mise en application aussi rapide que possible. On en est maintenant arrivé au seuil de complexité – et à une augmentation incontrôlable des coûts de formation – qui imposent qu’on le fasse.

Quelle serait la taille idéale des modules de formation dans une économie qui accepterait d’optimiser la division du travail ? Je n’ai pas de réponse à cette question, puisque pour chaque type de services à rendre il existe un partage optimal des connaissances. La seule façon correcte de le déterminer est de façon empirique et il faudra du temps pour obtenir cette validation des hypothèses que l’on posera.

En attendant cette validation empirique, toutefois, il n’en faut pas moins, à partir des données dont nous disposons, procéder à une scission IMMÉDIATE des professions existantes en spécialités moins complexes. On peut, sur le plan pédagogique, regrouper les connaissances à acquérir en modules qui en permettront un meilleur assemblage pour satisfaire la demande. Sous réserve d’améliorer ce découpage pas la suite, il faut se hâter de le faire

Se hâter, car la capacité d’apprentissage a des limites inconnues que l’on pourrait et devrait connaître et dont il faut tenir compte, mais il y a deux (2) autres arguments – un argument économique et l’autre social – qui doivent  nous convaincre d’aller rapidement vers une spécialisation plus pointue et des modules de formation plus restreints.

11. Hop… au travail !

Il y a des raisons économiques et sociales, pour mieux se partager le travail. Économiques, car le ratio du temps d’une formation au temps d’utilisation de cette formation est l’une des variables qui en déterminent la rentabilité. Il est clair qu’il est plus productif de mettre 6 mois à apprendre ce que l’on utilisera pendant 6 ans que l’inverse.

Or, pour la majorité des formations, ce ratio aujourd’hui se détériore. Non seulement parce que le simple volume de données à acquérir pour chaque profession augmente et va sans cesse augmenter – à moins que la science ne cesse ses recherches ou que la société ne renonce à en tirer profit, ce qui serait inattendu et bien décevant – mais parce que la période d’utilité d’une formation professionnelle avant qu’elle ne devienne désuète ne peut elle-même que diminuer au rythme où s’accélère le progrès technologique.

Dans une économie de haute technicité, les connaissances générales ne servent que de pré-requis et de discriminants culturels. Elles sont essentielles, mais concrètement ce sont les connaissances pointues, spécifiques, qui sont utilisées et leur durée utile est de plus en plus éphémère. Il n’est donc plus rentable d’imposer au travailleur une longue et unique période d’apprentissage, suivie d’une longue période d’application.

Considérant que les temps et les coûts de la formation vont augmenter – et que pendant que les étudiants sont en formation, ils sont déjà un « capital fixe » qui ne produit pas – il est de plus en plus rentable, lorsque l’étudiant a acquis une compétence utilisable, de le mettre sur le marché du travail au plus tôt, pour qu’il l’applique avant qu’elle ne devienne désuète. Cela, sous réserve de le ramener en formation de façon périodique et, au plus tard, quand sa compétence acquise ne trouvera plus preneur

Ce critère économique impose des temps de formation plus courts et des spécialités reconnues par certification dont le champ soit beaucoup plus restreint que celui des professions que nous reconnaissons aujourd’hui, ne correspondant plus qu’à une partie des corpus professionnels actuels dont on les aura extraits.  Les professions traditionnelles doivent être scindées en leurs composantes qui deviendront complémentaires.

Nous avons déjà dit que l’éducation peut mieux utiliser les ressources humaines en externalisant la composante “mémoire” des apprentissage et en partageant la connaissance.  La complexité croissante qui l’exige suggère aussi que ce soit au palier de la production elle-même, que soit faite la synthèse des compétences acquises.

C’est donc d’une ÉQUIPE de spécialistes complémentaires – et non plus d’un seul expert présumé omniscient – qu’il faut exiger la somme des compétences requises pour résoudre les problèmes complexes que pose notre monde de haute technicité. Au Moyen-âge, Pic de la Mirandole prétendait tout savoir ; aujourd’hui, nul ne peut connaître plus qu’une infime parcelle du savoir. Le Moyen-âge est fini.

Et il y a aussi le plan social…  Sur le plan social, il faut ramener tout le monde au travail, On ne doit pas permettre que tout le travail soit confié à  une petite élite de surdoués, sans quoi le phénomène de l’exclusion fera basculer la majorité effective dans le camp de ceux qui veulent détruire la société et ils y parviendront. Ceci ne découle pas de considérations de justice et d’éthique, mais est une fatalité qui résulte d’un simple rapport de force.

Il existe aujourd’hui des pays entiers dont l’apport au reste de la planète est nul ou négatif, puisque la valeur produite par le travail qui y est accompli n’atteint pas, aux prix du marché international, la valeur, des biens de simple subsistance qui y sont consommés. Même dans les pays développés, sous diverses appellations de chômage ou politiquement correctes de «non-participation», de 20 à 25% des « travailleurs », ne travaillent pas. Dans une société globale où tous les besoins et les désirs que l’on pourrait satisfaire ne sont pas satisfaits, comprend-on à quel point il est ABSURDE qu’il n’y ait pas de travail pour tout le monde ?

Il est scandaleux – et extrêmement dangereux – que l’on maintienne à l’échelle globale une situation où, sur le plan de la production, les trois-quarts des gens ne peuvent RIEN apporter à l’autre quart qui a tout. Tout le monde dans une société doit pousser à la roue. Tout le monde doit être utile. Tout le monde doit POUVOIR être utile.

Pour favoriser une réinsertion au travail sans laquelle la société va se désagréger, le défi n’est pas de créer plus de postes de travail qui exigent une formation de cinq, dix, ou vingt ans.  C’est de privilégier un partage du marché du travail en spécialités et en tâches plus simples exigeant un formation plus courte et dont chacune puisse être confiée à un plus grand nombre de travailleurs. Il faut qu’il y en ait pour tout le monde.

Pour ces seules considérations économiques et sociales, il ne faut donc pas hésiter, en attendant le moment où le découpage des professions pourra s’appuyer sur des critères psychométriques et des analyses expérimentales rigoureuses, à choisir d’errer dans le sens d’un fractionnement abusif plutôt que trop timide des professions actuelles.

Nous voyons ailleurs, dans la série Nouvelle Société, comment il faut mettre en place une éducation et une formation modulaires et comment il doit s’y joindre une certification professionnelle universelle qui prend acte de cette fragmentation des professions existantes en modules dont chacun fera foi d’une compétence beaucoup moins large qu’aujourd’hui.

La mise en place de cette formation et celle de cette certification modulaire sont les préalables essentiels à la répartition différentes des tâches dans un système de production dont la complexification de l’économie exige la spécialisation croissante. L’offre de services doit être fragmentée de façon de plus en plus raffinée pour satisfaire la demande. Il faut concevoir autrement le rôle du travailleur et son identification.

Il y a un précédent à cette fragmentation systématique des compétences. Même si on a fait une bien mauvaise réputation à la parcellarisation du travail, nous ne négligerons pas cette leçon du passé …

12 Les raccourcis

On en sait de plus en plus. On peut donc répondre de mieux en mieux aux défis que nous pose la vie. Pour pouvoir apporter la meilleure réponse possible à chaque problème qui se pose, toutefois, il faudrait parcourir à chaque fois tout l’univers des connaissances. Or, le coffre à outils est maintenant bien profond et bien garni. La connaissance est bien là, mais personne, quelle que soit son expertise, n’en possède plus qu’une parcelle et ne peut donc éclairer plus qu’une facette de cette « meilleure réponse.

On a donc un meilleur résultat si on met en interaction plus de « gens qui savent », chacun de plus en plus spécialisé. La spécialisation permet une meilleure efficacité du travail en le fractionnant en éléments plus simples, réduisant les temps de formation et augmentant donc le nombre de ceux qui peuvent bénéficier de cette formation et rendre le service requis. Cette fragmentation et les raisons pour la faire rappellent une démarche d’organisation du travail que l’on a déjà bien connue. C’est ce que voulait réussir le taylorisme, ce que l’on a appelé péjorativement le « travail en miettes » ….

Pour réaliser quoi que ce soit, planter un clou, préparer le déjeuner ou envoyer une fusée dans l’espace, il faut poser une séquence de gestes. Chaque geste est un choix entre tous les gestes qui peuvent alors être posés. Comme pour aller porter une lettre du point A au point B, il faut virer quelques fois et donc faire des choix. Marcher est facile, mais il faut savoir où tourner. Pour aller quelque part, il faut connaître le chemin qui y mène.

Un être humain qui veut aller quelque part apprend le chemin qui y mène. On peut mémoriser le plan, mais tout le monde n’est pas doué pour le rallye et, si on a des milliers de lettres à aller porter au même endroit et qu’on est pressé, il vaut mieux établir des relais. Chacun fait son bout de chemin, tend l’enveloppe au suivant puis revient. C’est ainsi que Cyrus, César et Napoléon faisaient livrer leur courrier. Moins de décisions à prendre, seulement marcher…

Seulement marcher, mais, depuis la révolution industrielle, on marche moins. Connaître le chemin permet, en principe, de programmer toute activité dont on « connaît le chemin » et d‘en confier l’exécution à une machine. Au début du XXe siècle, on pouvait déjà, avec les machines dont on disposait, programmer des pans entiers de la production. Pas toute la production, cependant, car s’il n’y a pas de problème à programmer la marche vers un résultat quand il s’agit d’aller droit devant, il n’en va pas nécessairement ainsi si, en cours de route, il y a un carrefour. À chaque bifurcation, il faut prendre une décision.

Une décision simple, ou complexe. Quand les conséquences d’une décision sont claires, la décision est facile: on prend la meilleure direction, laquelle apparaît clairement au vu du résultat cherché. Comme pour aller du point A au point B, dans une ville américaine dont les rues se coupent a angle droit, il suffit de tourner successivement à gauche ou à droite un certain nombre de fois. On peut vite programmer les processus qui n’impliquent que ce genre de décisions. Mais si les conséquences d’un choix ne sont pas parfaitement connues et ne peuvent même pas être prévues avec une probabilité convaincante, le choix devient complexe.

Pour aller de la Place du Tertre à la Place de la Contrescarpe, il ne suffit pas de choisir entre virer à gauche ou à droite … On peut toujours programmer un peu à l’aveugle, en se disant que l’on est « presque » certain du résultat, mais celui qui choisit son chemin mécaniquement, sans bien connaître les repères, peut bien confondre le dôme des Invalides avec celui du Panthéon et se retrouver loin de son but. Dans un processus mécanisé, les incertitudes, aussi minimes qu’elles soient, se multiplient et l’on peut se retrouver vite hors de la marge acceptable de tolérance. Quand les décisions sont complexes, il y a un seuil à partir duquel il vaut mieux s’en remettre à un contrôle humain.

Quand l’intelligence de la machine est encore rudimentaire, on doit donc programmer les lignes droites, mais garder une intervention humaine pour négocier les virages ambigus. On programme d’une décision complexe à l’autre en gardant un humain aux virages difficiles et le processus de production devient une marqueterie de tâches, programmées et non-programmées.

Au départ, les tâches confiées aux travailleurs sont les plus importantes et les machines essaient de les imiter. Peu a peu, toutefois, la machine apprend à prendre la plupart des virages et c’est le travail mécanisé qui devient la norme. L’importance relative du travail-homme et du travail-machine s’inverse et, au lieu d’une production faite par des hommes dans laquelle interviennent quelques machines, on se retrouve avec une production faite par des machines, dans laquelle les humains n’occupent que les postes que les machines ne peuvent pas encore faire, ce qui est fort bien, mais aussi les postes qu’il est encore trop coûteux de programmer, ce qui l’est beaucoup moins.

Dans le premier cas, en effet, le travail humain apporte avec lui la créativité, l’initiative, l’entregent que la machine ne peut pas offrir. Dans le second, le processus général de production est établi en fonction du travail-machine et, au lieu de machines qui imitent les hommes, ce sont les travailleurs qui doivent imiter les machines. Dans ce cas, il apparaît rentable de diviser le travail humain en ses composantes simples et d’agencer ces composantes de la même façon que sont agencés les divers éléments d’une machine.

C’est la machine qui est le modèle et le travailleur idéal agit comme une machine. Son travail est plus efficace s’il n’a qu’un minimum de décisions à prendre. Comme le marcheur qui n’à qu’à marcher…. Plus la tâche humaine se rapproche du simple geste, plus l’interface homme/machine s’ajuste à la machine et plus le couple travailleur/machine est présumé performant. Cette approche est généralement associée à Frederick Winslow Taylor, qui l’a décrite dans The Principles of Scientific Management, un livre publié en 1911 et qui a eu beaucoup de succès.

13  La phase grise

Confrontés à la mécanisation croissante qui seule garantissait l’efficacité – et une baisse des coûts de fabrication compatibles avec une expansion indéfinie de la production et l’enrichissement de la société – les entrepreneurs d’une économie industrielle en sont vite venus à voir chaque usine comme une vaste machine dont les travailleurs n’étaient que les rouages les moins prévisibles et les plus coûteux. Dans cette vision mécaniste du rôle du travail, la taylorisation a trois (3) grands mérites pour l’entreprise.

D’abord, elle facilite l’intégration du travailleur à la machine, permettant une organisation scientifique du travail et une meilleure efficacité objective. Ensuite, elle permet l’utilisation des ressources humaines sans que celles-ci aient à recevoir une longue formation, augmentant le bassin potentiel de travailleurs pour chaque tâche. Enfin, la même analyse des temps et des mouvements du travailleur qui permet de scinder le processus en tâches simples, montre du même coup le fonctionnement qu’on attend de la machine qui le remplacera. La taylorisation apparaît ainsi comme une simple transition. Une quasi-mécanisation, des tâches qui sont encore trop complexes pour une machine, en attendant que ces tâches puissent être totalement programmées.

Des tâches trop complexes pour une machine, mais trop simples pour un être humain et qui deviennent donc fastidieuses. On se souvient peut-être moins, aujourd’hui, du taylorisme lui-même que du film de Chaplin « Les temps modernes » et du livre « Le travail en miettes », publié en 1958 par Georges Friedmann, décrivant l’effet déshumanisant de ces tâches conçues pour des machines, mais exécutées par des êtres humains. Aujourd’hui, on a presque oublié le taylorisme, mais avant de disparaître le taylorisme a eu le temps de se faire détester.

Un peu injustement, d’ailleurs, car si Friedmann avait indéniablement raison dans sa charge contre le travail en miettes, il venait dire du mal de la bouffe après qu’on eut mangé. En 1958, les tâches taylorisées, en effet, avaient de moins en moins de raison d’être, dans un processus industriel qui terminait sa programmation et une économie qui devenait tertiaire : quand la programmation est possible, les tâches taylorisées, évidemment, doivent disparaître. Cela va de soi. Aujourd’hui, il n’en reste presque plus.

Qu’on y ait mis fin, toutefois, ne prouve pas que la taylorisation n’ait jamais été utile. N’est-ce pas grâce à la taylorisation que les tâches fastidieuses, à quelques vestiges près, sont maintenant exécutées par des machines et des automates programmables ? Sous les critiques qu’on adresse au taylorisme, il faut voir s’il ne se cacherait pas uniquement le rejet, parfaitement justifié, d’une situation d’exploitation que la taylorisation rendait plus facile.

Parce que le taylorisme rend inutile de former les travailleurs, il les rend interchangeables et les prive de pouvoir. Il permet donc à qui les emploie de prétendre que, s’ils ne sont pas formés, c’est qu’ils ne peuvent pas l’être, de les traiter de haut et d’en abuser. Cette morgue de l’employeur qui a tout le pouvoir envers ceux qui n’en ont aucun est un vice, cependant, qui ne découle pas du partage efficace des tâches qu’apporte le taylorisme ; elle découle d’un rapport de force entre l’offre et la demande.

Le meilleur exemple de l’effet de ce rapport offre/demande et du rôle facilitateur plutôt que malsain du taylorisme est sans doute celui de l’évolution du statut de la femme, laquelle n’était pas la bienvenue sur le marché du travail aux USA durant la Grande Crise, mais qui a été accueillie à bras ouverts dans les usines, pendant la Guerre de 39-45, alors qu’on manquait de main-d’œuvre. C’est parce que les tâches étaient taylorisées que les femmes ont pu, avec une formation ultra-sommaire, se substituer aux travailleurs appelés sous les drapeaux.

Le taylorisme apparaît entre le moment où l’on commence à vouloir programmer un processus et le moment où l’on y parvient. Il y a alors une phase grise, durant laquelle on ne connaît pas assez le processus pour le mécaniser entièrement, mais où l’on peut en mécaniser de larges pans, en effectuant simplement des contrôles dans les « virages ». C’est la zone où des incertitudes nombreuses peuvent faire sortir de la marge de tolérance le résultat des opérations mécanisées.

Il ne faut donc pas, durant cette phase, que les chaînes de choix à poser soient trop longues sans qu’un contrôle humain n’intervienne, mais il est plus efficace que l’action humaine se fonde sans heurts dans le processus mécanisé et donc que ces contrôles n’exigent qu’une connaissance limitée et bien pointue. On veut des rouages « intelligents ».  Durant cette phase de transition, on gagne à tayloriser les tâches.

Or, c’est exactement la situation que nous vivons présentement dans le secteur tertiaire. On peut mieux satisfaire les exigences de la production de services et donc la demande du consommateur, si on le fait à partir d’une offre de compétences morcelée en spécialités fines. Il nous faut donc réviser notre jugement sur le taylorisme

Comment le taylorisme qui visait à structurer des tâches fondamentalement programmables, exécutées pour des employeurs par des salariés interchangeables peut-il nous aider à planifier la gestion d’un secteur tertiaire dont les activités-clefs sont improgrammables et seront exécutées dans un cadre de travail d’autonomie et d’entrepreneuriat, par des travailleurs hautement spécialisés et donc de moins en moins interchangeables?

On comprend que le taylorisme peut nous éclairer sur les exigences de la situation actuelle, quand on réalise que les différences entre travailleurs hautement spécialisés d’une économie tertiaire ne sont pas discrétionnaires. Elles ne sont pas simplement l’expression de leur liberté individuelle, mais doivent, au contraire, correspondre avec précision aux besoins identifiés de la société et constituent une contrainte. Elles DOIVENT être complémentaires. Dans l’optique de la collectivité, on ne peut voir les travailleurs que comme les rouages d’une structure globale qui constitue une énorme machine. Le système de production est une machine à rendre des services. Nous sommes dans la phase grise…

14  La structure-machine

En fixant à la structure des services le rôle ambitieux de répondre de façon optimale à toutes les demandes exprimées que l’état de la technologie et notre richesse collective nous permettent de satisfaire, on a fait de cette structure un cadre tout aussi contraignant, pour chaque travailleur individuel, que pouvait l’être jadis l’entreprise capitaliste dont un travailleur de l’industrie devait satisfaire les exigences.

Ce sont les exigences globales de cette « machine à rendre des services » que se veut une société postindustrielle, qui déterminent le nombre correct des spécialistes dans chaque niche de compétence, ainsi que les modalités de leurs interventions et leur interface avec les autres spécialistes. Le travailleur hautement spécialisé doit aujourd’hui se soumettre au rôle que lui impose la structure-machine d’une économie intégrée, exactement comme le travailleur de jadis devait obéir aux modèles de travail qui convenaient à l’usine-machine de l’époque industrielle.

Les travailleurs d’une économie intégrée peuvent être parfaitement libres, mais ils ne le sont sans dommage pour eux et la société qu’à l’intérieur du cadre de la fonction à laquelle les confine leur spécialité. S’ils ne s’acquittent pas des fonctions qui leur sont ainsi dévolues et qui découlent de leur spécialité, leur utilité sociale diminue et devient celle de quiconque n’a pas de spécialité. C’est un choix qui leur appartient, mais dont les conséquences sur leur revenu et leur statut peuvent être brutales.

Un médecin qui ne fait pas un travail de médecin, ou un avocat qui ne fait pas un travail d’avocat, peut bien faire tout ce que son talent lui permet de faire. Il est libre et il n’a pas de « patron ». S’il se prévaut de cette liberté pour sortir de son rôle, toutefois, il ne possède plus alors de compétences professionnelles qui le démarquent et, hormis le prestige qui se rattache à sa formation et dont il peut se réclamer auprès des naïfs, il se retrouve simple quidam, non qualifié et bien vulnérable.

Celui qui veut échapper à son rôle professionnel, défini par ses diplôme, peut réussir – et c’est un beau risque – mais, s’il trébuche, il doit revenir à sa compétence reconnue, ou se replier sur le statut qui correspond à un autre des modules de formation reconnus qui ont marqué son cheminement et qui sera probablement un statut bien moins gratifiant que celui dont il jouissait quand il jouait le jeu.

Cette servitude qu’impose la formation acquise n’est pas une vision basée sur l’extrapolation d’une tendance, ni sur l’avenir anticipé d’une économie tertiaire en gestation ; c’est la situation actuelle. Nous sommes dans une structure-machine. La complémentarité implicite qui justifie la spécialisation exige une synthèse qui pose le même défi que les tâches taylorisées de naguère

Indispensable synthèse, car face à une offre de services fragmentée la demande globale de services ne consiste toujours qu’en demandes ponctuelles qui correspondent à des désirs humains et utilisent un autre langage. Des désirs qui apparaissent tout simples à celui qui les formule. « Je veux vivre longtemps et en bonne santé »…, « Je veux une abondance de tout, mais sans que nul ne soit privé de rien »….

Ses désirs lui apparaissent tout simples, sa demande constitue un tout et elle n’est satisfaite que si le résultat correspond à ses attentes. Ce qui se passe dans la « boîte noire » du système pendant que la réponse adéquate est concoctée ne l’intéresse pas. Comme les prodiges que devait faire l’ingénieur d’une usine taylorisée n’intéressaient que fort peu son propriétaire.

Chaque demande du consommateur d’aujourd’hui, pour simple qu’elle apparaisse, exige néanmoins une réponse complexe, si on veut la satisfaire en tirant pleinement partie des progrès de la technologie auxquels on fait appel. D’autant plus que ses demandes explicites maquillent souvent son vrai désir, qui a toujours été et demeure de recevoir un service « sur mesure » pour en tirer la parfaite satisfaction d’un besoin qui lui est unique et qu’il ne saurait même pas lui-même exprimer !

Un nombre croissant de spécialistes à compétences plus pointues sont donc mobilisés pour satisfaire chaque demande du consommateur. L’efficacité croît, et avec elle la satisfaction. Si on fait les synthèses appropriées bien sûr. Avec la spécialisation, croît le besoin de faire la synthèse des compétences, selon divers patrons qui correspondent à la multitude des désirs des consommateurs. Pour que sa demande puisse rester « simple », il y a des synthèses à faire.

Traditionnellement, des « généralistes » les ont faites, mais la somme des connaissances et leur variété sont maintenant telles, qu’aucun généraliste ne peut plus les faire et le seuil est franchi précisément alors même qu’une vision holistique s’impose partout et que quiconque n’y paye pas hommage sera mis en défaut par le contrôle qu’on fera de la réaction à la situation globale de tous et chacun des intervenants.

Un ordinateur le fera, qui n’aura pas la créativité de définir les paramètres de cette vision holistique, qui n’en comprendra pas les facettes émotives et auquel on ne laissera certes pas l’initiative d’en tirer les conclusions ni les conséquences, mais qui, comme le geai qui ne chante pas, mais qui siffle, sera toujours présent pour rendre indispensable que TOUS les facteurs soient pris en compte.

Cette exigence d’une vision holistique et le contrôle omniprésent qui en résulte soulignent bien le corollaire de la spécialisation plus fine qui est devenue nécessaire pour couvrir le champ élargi de nos connaissances : la nécessité de substituer une synthèse externe efficace de ce que ces spécialités peuvent apporter à la synthèse « interne » qui aurait eu lieu autrefois dans l’esprit du généraliste. Mais n’est-ce pas la même problématique que cette synthèse externe d’OST(Organisation scientifique du travail) qu’exigeait une production taylorisée, cherchant à obtenir une efficacité de machines des travailleurs du secteur industriel en attendant que des machines les remplacent ?

Excluant tout contrôle coercitif du comportement des acteurs – solution absurde quand la motivation est le premier facteur d’efficacité ! – quelle structure de production permettra de réaliser les innombrables synthèses requises?

15  Salut, Taylor !

Le passage à une économie tertiaire et aux procédés de production qui sont ceux du tertiaire a pour conséquence que l’utilisation des ressources humaines soit en mutation et en transition vers un autre équilibre. Tout comme elle l’était à l’époque de Taylor et de Ford. La structure globale de production doit répondre au défi de la multiplication des connaissances et la meilleure option est de fragmenter les professions en unités plus petites. Le parallélisme avec le taylorisme est évident.

Le taylorisme fragmente un processus en activités plus simples, afin que plus de gens puissent s’acquitter de l’une ou l’autre d’entre elles. C’est une quasi-programmation et un pas vers une vraie programmation éventuelle, quand une activité devient si simple qu’une machine peut la faire. La taylorisation montre la voie vers la mécanisation de chacune des tâches, mais, mettant en évidence la logique de leur agencement, elle conduit aussi, dans les limites du possible, à la mécanisation du processus tout entier.

Ce que l’on est à faire aujourd’hui, pour optimiser la complémentarité des ressources humaines dans une économie de plus en plus complexe, s’apparente à une taylorisation des services. On ne le fait plus, comme on le faisait dans industrie au temps du « travail en miettes », pour éviter de former adéquatement les travailleurs, mais au contraire parce qu’on se bute maintenant aux limites concrètes de ce qu’il est psychologiquement possible et économiquement rentable de leur enseigner.

La motivation immédiate est donc différente, mais la stratégie à long terme reste toutefois la même. Exactement comme la stratégie des entreprises industrielles de naguère était de programmer au maximum leurs processus de production, il s’agit pour le nouveau système de production d’identifier les composantes des services qui peuvent être programmées, d’en arriver à la programmation de toutes les activités qui peuvent l’être et de pouvoir n’affecter ainsi le travail humain qu’à ce qui est improgrammable.,

Au bout de la taylorisation des services, il y a l’espoir peut-être chimérique, mais motivant, d’une vraie programmation des services. Le système de production dans son ensemble, on l’a dit, est une vaste machine à rendre des services. Il ne s’agit pas de tout programmer, mais tout ce qui peut être programmé DOIT être programmé. Cette programmation croissante est la voie de l’abondance.

Avant qu’elle ne conduise à cette programmation optimale, il y a déjà trois (3) avantages spécifique à une taylorisation des services. 1) Il y a d’abord celui d’une meilleure utilisation des connaissances qui se multiplient de façon exponentielle, permettant que soient raccourcis les délais entre une découverte scientifique ou une avancée technologique et son application. 2) Il y a aussi l’avantage d’avoir des chaînes plus courtes de formation, évitant ainsi que l’on n’acquière à grands frais des compétences qui deviendront désuètes avant que le coût de leur enseignement n’ait été correctement amorti. 3) Enfin, la fragmentation des fonctions ouvre la possibilité de faire participer activement une plus grande partie de la population à la production des services comme des biens .

Ce dernier point est crucial, car il faut mettre fin à cette horreur, que nous vivons déjà et qui ne peut qu’évoluer pour le pire si nous n’y réagissons pas, d’un marché du travail où il semble que seule une élite puisse apporter une contribution valable à la société et aux autres.  Une majorité des travailleurs apparaissant aujourd’hui superflus et constituant même plutôt une charge embarrassante.

Les avantages de la taylorisation sont clairs; elle recèle toutefois deux (2) grandes menaces qui semblent y être liées. Qu’en est-il de ces « menaces » ? La première de ces menaces, le grand crime historique du taylorisme pour lequel Chaplin puis Friedmann lui ont fait un procès, est de niveler les différences, de rendre les travailleurs globalement interchangeables et donc exploitables à merci. La deuxième, plus insidieuse, est que son aspect contraignant fait du travail taylorisé une inexorable fatalité et conduit à une perte de motivation. Quand on y regarde de près, cependant, on constate que ni l’une ni l’autre de ces menaces ne peut vraiment exercer sa malfaisance dans une économie tertiaire.

Sur le premier point, un néo-taylorisme dans le secteur des services ne peut pas être relaps du crime de nivellement, quelle que soit la malice de ceux qui voudraient en profiter : une spécialisation plus poussée des travailleurs des services ne les rend évidemment pas interchangeables. Au contraire, elle les rend de plus en plus différents et indispensables, leur conférant en fait une telle position de force que l’on devra faire des efforts constants pour qu’ils soient surabondants à l’intérieur de chaque catégorie qu’on aura définie et se prémunir du chantage que chaque travailleur pourra exercer sur les consommateurs. Sur ce point, nous sommes bien à l’abri du mal que portait en germe le taylorisme traditionnel !

La seconde menace, au contraire, est bien réelle et ne peut disparaître, puisqu’elle est l’inévitable revers de cette Organisation Scientifique du Travail qui confère au taylorisme son efficacité. Le travailleur devient dépendant d’une compétence et d’une seule. Cette menace est d’autant plus grave que nous avons dit, vingt fois plutôt qu’une, que la motivation est le premier facteur de la productivité du travailleur dans une économie de services. À quoi bon accorder à celui-ci l’autonomie face à un employeur, s’il est totalement déterminé par les contraintes du rôle de plus en plus précis auquel sa compétence l’astreint ?

Cette contrainte de la formation acquise qui, taylorisation aidant, devient la fatalité qui est incontournable pour chacun d’une expertise reliée à une fonction professionnelle et une seule. Peut-on y remédier ? OUI. On peut garder une impeccable motivation dans une structure de services taylorisés. Il suffit de comprendre et d’accepter que l’on doit désormais travailler en quatre (4) dimensions.

16  Le travail en 4 D

On ne veut pas revivre le « travail en miettes » et la nature des services ne tolèrerait pas une baisse de la motivation des travailleurs. Pourtant, il faut tayloriser les services, scinder le processus de la machine à rendre des services en petites unités complémentaires dont l’ensemble réponde aux besoins. C’est la condition sine qua non d’une exploitation efficace des connaissances qui augmentent sans cesse et une étape incontournable vers la programmation qui nous donnera la richesse en services que nous voulons. Est-ce un dilemme insoluble ? NON, car la taylorisation des services ne conduira pas à une perte de motivation. Pourquoi ?

Parce qu’il y a une différence fondamentale entre la production d’un bien et celle d’un service. D’où venait la perte de motivation du travailleur taylorisé dans une structure industrielle ? D’une limitation forcée de son potentiel. Pour que le travailleur industriel taylorisé reste dans la zone de productivité optimale, il fallait restreindre son action à ce qu’il connaissait parfaitement et donc lui interdire toute incursion hors de son connu. Son poste de travail devait être totalement fermé. Comme ce que l’on connaît parfaitement ne représente plus un défi et devient donc vite sans intérêt, il en découlait inévitablement une perte de motivation, une diminution de la diligence et de l’attention, des accidents, de l’absentéisme, etc.

Quand il est question de services, au contraire, non seulement l’espace de productivité maximale n’est pas borné, mais il est NÉCESSAIREMENT ouvert. Il est ouvert, parce qu’au contraire d’un produit tangible dont toute la valeur réside dans ce qu’il est, la valeur d’un service tient tout autant et parfois plus à la façon dont il nous est rendu et donc à la personnalité de celui qui nous le rend. Il tient, aussi, aux circonstances et à la perception qu’a celui qui le reçoit de son propre besoin, comme des gestes qui sont posés pour y répondre.

Derrière le but explicite que l’on fixe à un service, se profile donc toujours son but réel implicite qui est la satisfaction qu’il apporte. Une satisfaction qui ne tient pas seulement à l’objectif fixé, mais au rapport entre cet objectif et le désir de l’utilisateur et à une foule de facteurs inquantifiables et largement subjectifs.

Celui qui rend le service doit pouvoir évaluer correctement ces facteurs et comprendre que le résultat concret qu’il obtient est normalement une condition nécessaire, mais rarement suffisante de la satisfaction du demandeur de services. Pour en arriver à une satisfaction optimale de la demande de services, il faut que celui qui rend un service y ajoute un apport individuel.

Dans le contexte industriel de naguère, un travailleur sur une chaîne de montage ne pouvait se motiver par sa créativité, son initiative ou les aspects relationnels du poste qu’il occupait, car s’il sortait de la dimension programmée du poste, il rompait le processus et ce qu’il y ajoutait n’apportait rien de plus au produit. Quand le produit est un service, au contraire, ce que le travailleur apporte par sa créativité, son initiative ou son entregent en est un élément essentiel, un apport indispensable à la satisfaction de l’utilisateur qui est la finalité cherchée.

Le travailleur peut y contribuer de façon déterminante, car la satisfaction optimale de celui qui reçoit le service implique toujours d’avoir PLUS que ce qu’il demandait, de l’avoir parce qu’il est qui il est, parce qu’il est lui-même une PERSONNE qui mérite d’avoir « plus », parce qu’on l’apprécie et qu’on l’aime… La gratification de l’utilisateur de services, même des services les plus triviaux, augmente énormément quand il a l’impression que celui qui le lui rend trouve satisfaction à le lui rendre et choisit LIBREMENT de lui donner plus, ne serait-ce qu’un emballage plus joli ou un bonbon à la sortie, quoi que ce soit qui le distingue des autres clients et lui manifeste qu’on l’aime…

Or, cet apport personnel indispensable est improgrammable. Ce « plus » librement consenti, qui complète la satisfaction de celui qui reçoit le service peut être feint, mais, par définition, perd toute sa valeur s’il apparaît programmé. Cette valeur découle entièrement du comportement « humain » du fournisseur de service. À sa créativité quand il identifie ce « plus », à son initiative quand il choisit de l’ajouter, à sa délicatesse et à son empathie quand il l’apporte.

Parce que cette composante « apport personnel » est improgrammable, on peut tayloriser les services sans que le travailleur y perde sa motivation. En effet, ce que l’on peut atteindre par la synthèse des compétences requises, en taylorisant ou éventuellement en programmant la fourniture du service, c’est le résultat objectif et rien d’autre. Quoi qu’on en programme, la satisfaction – qui est le but réel du service rendu – reste dépendante du fournisseur du service et il lui appartient, de façon DISCRETIONNAIRE, de faire ou de ne pas faire ce qu’il faut pour que cette satisfaction puisse être obtenue. Ce manque d’intérêt fut le drame des économies communistes, son contraire peut être maintenant le salut pour le taylorisme dans les services.

C’est cet apport humain discrétionnaire qui restera toujours l’essence du service, car la technologie peut changer continuellement à la hausse les paramètres qui font la valeur objective du service rendu, mais la satisfaction parfaite recule alors pour rester inaccessible et va se blottir au niveau de ce PLUS que seul le travailleur humain peut ajouter. C’est pour cette raison que, malgré les laparos et les machines à diagnostics, il restera toujours l’éternelle nécessité d’un médecin qui compatit. C’est pour la même raison qu’est assurée la pérennité des garçons de café… et celle des cafés et restaurants eux-mêmes, malgré les distributrices de café à haute performance et les cafétérias self-service.

Le fournisseur de services doit constamment travailler en quatre (4) dimensions. Une première dimension de son travail est définie par les paramètres quantifiables qui assurent la production et la remise du service. Cette dimension exige une synthèse croissante des compétences et un arrimage optimal des tâches, lesquelles doivent être taylorisées et éventuellement programmées. Les (3) autres dimensions, cependant – la CRÉATIVITÉ, l’INITIATIVE et l’EMPATHIE – ne le seront jamais.

Quand la composante objective du service est tenue pour acquise, la motivation que gardera le travailleur qui en est responsable sera à la mesure de l’importance croissante que le demandeur de services accordera à ces trois autres dimensions. Dans ces trois dimensions, le fournisseur de services n’est jamais « taylorisé ». Au contraire, il doit agir comme un entrepreneur.

17  L’heure des entrepreneurs

Le travailleur peut exprimer sans crainte sa créativité et son initiative dans une tâche de services, même taylorisée : tout le système devient entrepreneurial !

La première caractéristique essentielle du système de production d’une économie complexe est qu’il faut y privilégier la spécialisation. Pour optimiser la complémentarité des tâches et mieux satisfaire la demande, la maquette des services d’une économie complexe doit être fragmentée et la structure de la main-d’œuvre devenir de plus en plus modulaire. La deuxième, c’est qu’il faut y promouvoir l’entreprise. Les systèmes de gestion du travail et du revenu, de l’éducation, de la formation et de la certification professionnelle d’une Nouvelle Société sont établis pour tenir compte de cette exigence.

Une Nouvelle Société prend pour acquis, d’abord, que la mécanisation et l’automation ont atteint le seuil où il n’est plus rentable de confier au travailleur d’autres fonctions que celles d’initiative, de créativité et de communication. Dans ces fonctions, où la qualité compte tout autant que la quantité, l’apport du travailleur n’est optimisé que si sa motivation est à son meilleur, ce qui suggère fortement que la rémunération de son travail soit liée à ses résultats.

On constate que la concurrence – qui permet à l’utilisateur de services d’exprimer en continu son appréciation des fournisseurs – est aussi un facteur d’optimisation de la performance et de l’innovation ininterrompue qui conduit au mieux-être. De plus en plus, il va donc falloir accepter que chaque travailleur devienne un entrepreneur.

Une Nouvelle Société, sera entrepreneuriale. Elle le sera bien davantage, que la société néo-libérale, car ce que celle-ci a mis en place sous le nom de « libre-entreprise » est une structure de production qui encourage bien timidement une relation adéquate entre travail et récompense. La notion d’entreprise, dans la structure de production actuelle, est viciée par deux (2) facteurs. D’abord, par la ponction systémique sur les résultats de l’entrepreneuriat que prennent les shylocks – les propriétaires du capital – ensuite, par une approche salariale de la rémunération qui est un vestige du travail à la chaîne, procédé typique de la production industrielle mature.

Dans une petite entreprise, quand chaque ouvrier surveillait sa navette, on pouvait rémunérer à la pièce. Plutôt mal que bien, puisque la machine est reine et l’ouvrier quasi interchangeable, mais on gardait le rapport travail-résultat. Quand arrive la grande industrie – et la chaîne de production qui fait de l’usine une seule énorme machine dont les ouvriers ne sont que des pièces détachables – les écarts de productivité entre ouvriers ne sont plus un avantage, mais un inconvénient, comme le serait dans tout autre machine un rouage qui tournerait plus vite qu’il ne faut. Il devient alors préférable de restreindre le rythme de travail de tous les ouvriers au rythme que peuvent suivre tous les ouvriers sur la chaîne. On nivelle par le bas.

Approche subtilement perverse sous couvert de justice, car si on ne demande à personne d’en faire plus, pourquoi en payer certains davantage ? Un seul salaire pour tous et la machine sera bien gardée. Les syndicats seront heureux, puisque nul n’aura intérêt à se tuer au travail et l’on croira ainsi avoir mis un frein à l’exploitation.

En réalité, l’exploitation aura augmenté, dans toute la mesure du possible, c’est–à-dire en fonction inverse du pouvoir des travailleurs, lequel tend à diminuer puisque, étant tous égaux sur la chaîne, ils sont désormais PARFAITEMENT interchangeables et qu’il y en a toujours trop…. L’exploitation sera pire, mais moins visible, apparaissant plus supportable parce que chacun en portera sa « juste » part.

Avec les progrès de l’automation et de la robotisation, toutefois, on substitue de vraies pièces détachables aux travailleurs qui en tenaient lieu à l’intérieur des usines–machines. L’ouvrier sort de la machine et doit recommencer à penser. Il n’est plus interchangeable. L’efficacité du système dépend de sa capacité à penser et sa capacité à penser dépend pour une large part de sa motivation.

Il faut qu’il VEUILLE en faire plus. Il faut qu’il soit rémunéré au mérite. Prisonnier d’une structure de travail à la chaîne dans le secteur industriel, le système néo-libéral n’a pas pris les mesures nécessaire pour universaliser une approche de paiement selon les résultats. Ironiquement, le lien entre performance et récompense sera plus direct et plus clair dans une Nouvelle Société que dans le régime actuel dit de « libre-entreprise » !

Loin de briser le lien entre travail et récompense, une Nouvelle Société, au contraire, complétera partout où faire se peut la structure entrepreneuriale de la société. Elle établira ce lien là où le système actuel ne l’a pas fait, particulièrement en introduisant un régime de paiements par capitation dans les grands services qu’offre l’État.

Ce sont les insuffisances du système entrepreneurial de contrôle de la production qui seront corrigées et les individus seront tenus indemnes des disparités inacceptables et de la misère qu’une approche de rémunération au mérite mal gérée peut créer. On remplacera, par exemple, la sécurité d’emploi qui est une entrave au développement, par une sécurité du revenu qui est l’expression solidaire d’un engagement collectif.

Une Nouvelle Société va assurer une justice commutative tout autant que distributive. Elle va accepter la nature humaine comme l’une des constantes du problème. Ce n’est pas parce qu’on veut plus de justice et moins d’inégalités qu’on peut ni qu’on doit ignorer que les gens ne travaillent que pour atteindre LEURS objectifs. Pour qu’un système de production soit efficace, il faut que tous ceux qui y prennent des décisions et tous ceux qui y exécutent des tâches y trouvent leur compte. Il faut donc que soit mis en place un système qui récompense la sagacité et l’effort.

Une Nouvelle Société va redonner une légitimité à la notion que la rémunération doit dépendre des résultats et généraliser l’application de ce principe. En revanche, les aberrations actuelles qui favorisent la spéculation au détriment de la production seront éliminées. De même cette monstruosité d’un monde où la majorité des travailleurs potentiels sont exclus de toute contribution efficace à l’effort productif global au nom de la rentabilité du capital fixe investi.

C’est ça, un système entrepreneurial. L’avènement d’un système entrepreneurial est une révolution tranquille, puisqu’il découle tout naturellement de la prolifération de travailleurs autonomes à tous les niveaux au sein de la structure de production.

18  La marche vers l’autonomie

C’est par l’autonomie que vient l’entrepreneuriat. Le travailleur hyper spécialisé d’une structure de production finement fragmentée devient quasi unique : il constitue à lui seul une « offre de service» que la demande tend toujours à excéder. L’interdépendance entre les acteurs d’une société complexe les rend tous indispensables et augmente donc le pouvoir de chacun.

Le travailleur est en position de force. Il l’est d’autant plus que sa compétence devient plus pointue et que le seuil est vite atteint au-delà duquel nul ne sait mieux que lui ce qu’il doit faire. Travailler, désormais, c’est décider. Le travailleur doit avoir un pouvoir de décision, car s’il n’a pas à décider il est inutile et une machine le remplace.

On peut dès lors contrôler les résultats de son travail, mais non plus son travail lui-même. On le peut d’autant moins que, indépendamment de sa compétence technique, les facteurs-clefs de la qualité de son travail que sont sa créativité, son initiative et son entregent sont conditionnés par sa motivation. Quand le travailleur est ainsi en position de force, les seuls facteurs de motivation auxquels l’on peut vraiment se fier pour qu’il optimise son travail sont ceux qu’il a « internalisés », lesquels ne peuvent se développer parfaitement qu’en l’absence de contraintes externes, quand le travailleur est autonome.

En parallèle à une évolution vers la spécialisation et la complémentarité, un nouveau modèle d’encadrement des activités économiques doit donc aussi gérer une évolution vers l’autonomie. C’est la seconde caractéristique que doit privilégier une économie complexe. Le travailleur qui est autonome et décide doit aussi devenir un « entrepreneur », ce qui ne signifie rien d’autre que de lier les avantages qu’il retire de son travail à la justesse de ses décisions. L’autonomie est le premier palier nécessaire de l’entrepreneuriat.

La motivation du travailleur et donc l’efficacité du système passe par l’autonomie. Dans le sens étymologique le plus strict, le travailleur autonome est celui qui établit lui-même ses propres règles. Un travailleur autonome est celui qui peut définir les paramètres et les conditions de son travail, à partir de ses objectifs, de sa propre vision des circonstances et de ses obligations. Autonomie, on l’a compris, ne signifie pas le rejet de toute directive, mais simplement la libre acceptation de celles auxquelles on choisit de se soumettre.

L’autonomie tend à s’imposer dès que le travail apparaît comme une séquence de décisions. Cette évolution découle assurément au départ des exigences d’une économie de services, mais il ne faut pas penser qu’elle sera circonscrite au secteur tertiaire. Parce que le tertiaire tend à englober presque toute l’économie, les normes qu’on y applique conditionnent irrésistiblement le reste de la production et l’espace restructuré par l’autonomie du travail s’étend, recouvrant aussi les secteurs primaire et secondaire.

C’est le modèle de production du tertiaire qui s’impose et tout travail en vient à être perçu comme un service. Lorsque l’on met en place une nouvelle structure d’encadrement pour le système de production, il faut tenir compte de cette pollinisation de toute l’économie par les concepts du secteur tertiaire. L’autonomie du travail reflète bien la transformation en cours d’une société industrielle mature en une société postindustrielle, laquelle deviendra elle aussi mature quand, justement, l’autonomie s’y sera généralisée. L’autonomie fleurira partout. Deux (2) forces concourent à transformer les salariés en travailleurs autonomes.

La première est une démarche proactive vers l’autonomie qui conduit les travailleurs à réclamer une indépendance qui leur paraît indispensable pour accomplir au mieux les tâches d’une économie de services qui exigent créativité, initiative et empathie. Cette première force engendre l’autonomie au rythme des avancées technologiques… et du désir des travailleurs d’y accéder, lequel dépend, de la sécurité de revenu que le système leur consent.

La deuxième force est réactive et moins souvent revendiquée. C’est la volonté plus ou moins explicite des employeurs de ne plus s’embarrasser, au-delà d’une stricte relation donnant-donnant, de ces travailleurs salariés qui, dans une économie de services, détiennent de plus en plus de pouvoir et sont donc de moins en moins faciles à géreré Il devient plus efficace de concéder l’autonomie au travailleur que de supporter son indocilité latente, d’où le désir chez bien des employeurs de se défaire au plus tôt de leurs employés

Le désir du travailleur de quitter son emploi et celui du patron de l’en chasser sont deux forces qui agissent dans la même direction. Il n’y a guère pour s’y opposer de quelques corps constitués, tels les syndicats et corporations professionnelles. Ces institutions font un baroud d’honneur pour le maintien d’un statu quo qui ne sert que leurs seuls intérêts, mais c’est un combat d’arrière-garde. Elles ont un effet dilatoire, mais ne peuvent pas faire barrage. Ces regroupements traditionnels d’autodéfense de leurs seuls intérêts, d’ailleurs, ne pourront subsister dans une économie essentiellement tertiaire que si leurs objectifs et leurs moyens d’action sont complètement repensés.

Répondant au désir de tous les agents économiques de tirer les avantages qui découlent d’une motivation accrue dont travailleurs et utilisateurs vont ensemble bénéficier, la marche vers l’autonomie se fait donc en consensus, au pas des efforts conjoints que font les entreprises pour la promouvoir et les travailleurs pour en profiter. Le travailleur d’une économie complexe devient un entrepreneur, non seulement parce qu’il veut l’être, mais aussi parce que presque tout le monde veut qu’il le soit, ce qui contribue pour beaucoup à accélérer la transformation progressive des salariés en travailleurs autonomes.

Nous allons déjà vers plus d’autonomie. Dès que l’on aura mis en place un régime de travail/revenu garanti, ce qui est une décision strictement politique et d’application relativement facile, l’autonomie deviendra le statut normal des travailleurs. Nous avons vu ailleurs que la structure d’une société tend à s’adapter à un nouveau paradigme, bien avant que l’État ne lui donne son satisfecit et ne promulgue les nouvelles règles du jeu. Dans les limites de sa tolérance, la structure d’encadrement de la société industrielle s’adapte spontanément aux exigences d’une économie tertiaire et encourage déjà l’autonomie. Le système lui-même agit comme s’il souhaitait cette transformation.

19 L’évolution discrète

Nous allons tout naturellement vers plus d’autonomie. Nous assistons tous les jours aux changements qui sont apportés peu à peu à la structure de production actuelle, pour que celle-ci s’adapte aux nouveaux besoins. La mise en place d’une nouvelle structure qui favorise la complémentarité et l’autonomie est à se faire. On peut en voir cent exemples autour de soi. Elle se fait discrètement, toutefois, parfois de façon bien cauteleuse. Pourquoi ?

Parce que si, à moyen terme, l’autonomie permet à des citoyens dont la liberté essentielle tient au pouvoir que leur confère leur interdépendance de développer une solidarité œcuménique avec tous ceux qui participent de cette interdépendance – c’est sans doute un grand espoir de l’humanité – la marche vers l’autonomie, à court terme, revêt inévitablement la forme d’une désintégration des structures plus limitées qui encadrent les solidarités partisanes, claniques et corporatistes actuelles.

Pour ceux qui s’identifient à ces structures plus restreintes, il y a donc un côté sombre à la marche vers l’autonomie et l’État, comme le Système, comprenant l’inanité d’une discussion sur les notions viscérales d’appartenance, choisit de laisser l’évolution se faire discrètement et les structures désuètes se faner, s’étioler et disparaître sans entonner à chaque fois un libera. En laissant faire, en fermant les yeux… et en donnant un léger coup de pouce.

Ainsi, sans le dire, on a donné droit de cité au travail au noir. On a pris pour acquis que celui qui vit de l’aide sociale va travailler au noir et arrondir ainsi son revenu à un niveau acceptable. Du même coup, il rend bien service, répondant à la demande pour les petits boulots, une demande massive qui, autrement, ne serait simplement pas satisfaite. On condamne donc du bout des lèvres le travail au noir – qui est, sous un autre nom et sans en avoir la reconnaissance formelle, exactement le travail « en parallèle » qu’une Nouvelle Société veut légitimer et promouvoir – mais on le laisse proliférer, car on voit bien qu’il est inévitable et que, en fait, il nous arrange bien.

De même, on ne feint que pour la forme d’exiger des travailleurs autonomes le paiement d’une fiscalité directe (impôt sur le revenu ), alors que, pour compenser le manque à gagner, on exige plus que leur part raisonnable des travailleurs salariés. Pour ces derniers, on capte l’impôt à la source, luttant ensuite férocement pour ne leur en rendre que ce qu’on ne peut éviter de leur rendre et assujettissant le remboursement à des formules cabalistiques dont seul un expert peut comprendre le sens. Ce faisant, on confirme que les principales victimes seront les contribuables qui pourraient résister avec le plus d’acharnement à la perte de leur statut de salariés. Comment montrer plus clairement que le salut est dans l’autonomie ?

Enfin, les entreprises suppriment des emplois tant qu’elles peuvent. Il est déjà évident que la tendance est de ne garder au sein de l’entreprise que les décideurs. Par habitude et pour éviter des conflits de travail, on y garde aussi pour l’instant un personnel de secrétariat et de soutien, mais on en limoge autant qu’on peut dès que les ordinateurs et les machines le permettent. La plus grande partie de ce personnel de soutien et d’intendance, comme le reste des effectifs techniques et administratifs, est évacuée par la sous-traitance, l’impartition et les autres procédés qui remplacent le salariat pour permettre la motivation nécessaire à une production efficace dans une économie de type tertiaire.

Ces changements, comme on peut le prévoir, présupposent tous une plus grande complémentarité et vont dans le sens d’une augmentation de l’autonomie du travail. Ce qui ne va pas sans causer parfois des souffrances, puisqu’on y procède sans avoir préalablement mis en place un régime de travail/revenu garanti qui est la clef de voûte d’une restructuration ordonnée de la main-d’œuvre et des compétences.

Ce qui cause aussi quelques grincements de dents, puisque ces changements entraînent une perte de prestige et de pouvoir pour les organisations fondées en principe sur la solidarité, mais en fait sur le corporatisme entre leurs membres, comme les syndicats, et les corps professionnels. Des gémissements intermittents en sourdine, aussi, chez ceux comme les partis politiques et les églises qui font profession de courtiser ces organisations de solidarité.

Le passage d’une structure de petites solidarités bâties sur des oppositions à une solidarité globale de collaboration est porteur de progrès et va dans le sens d’un respect accru pour chaque intervenant social, à la mesure de son caractère irremplaçable découlant de sa complémentarité. Quand il est suscité sans la protection du travail/revenu garanti, cependant, il n’offre ce respect que sous condition que le travailleur soit « utile » et il y correspond, hélas, un croissant mépris pour ceux qui ne se rendent pas indispensables.

Ce mépris et la fracture sociale qui en résulte montrent bien que nous avons atteint la limite de la flexibilité du cadre socioéconomique actuel dont les acteurs privés peuvent tirer avantage pour y apporter des modifications. C’est maintenant la responsabilité de l’État de veiller à compléter la transformation et de le faire en palliant ses effets négatifs.

L’État doit le faire en remplaçant les lois et les normes qui freinent – bien futilement – l’évolution vers la complémentarité et l’autonomie, par de nouvelles lois qui, au contraire, iront dans le sens du changement et l’encadreront correctement. L’État est sommé par les circonstances d’intervenir et de poser des gestes concrets et irréversibles pour le changement : en modifiant le système de formation, le système judiciaire, le système fiscal et, surtout, en introduisant une garantie de revenu pour tous les citoyens

Si l’État pose ces gestes de bon gré et avec habileté et diligence, nous passerons aisément dans une Nouvelle Société. S’il ne le fait pas, nous y passerons quant même, mais le risque est grand que la transition se fasse dans les larmes, plutôt que dans la joie.

20  L’autonomie spontanée

L’autonomie apparaît d’abord spontanément, quand la nature du travail improgrammable l’exige. Chaque tâche, de par sa nature, est programmable ou ne l’est pas, mais le marché du travail s’est constitué en fonctions traditionnelles où se mêlent ce qui peut être programmé et ce qui ne peut pas l’être. C’est en prenant conscience de ce qui peut l’être qu’on découvre par étapes successives, dans tout travail, la part qui en est improgrammable. Ainsi qu’on fait une statue en « enlevant ce qu’il y a de trop ».

Les postes de travail qui composent la maquette de la structure globale de production sont des regroupements d’opportunité qui répondent aux préférences des employeurs, tout en respectant les exigences de la production. Ils sont, la plupart du temps, partiellement programmables et en voie d’être « programmés » . Ils sont plus ou moins « taylorisés », selon la manière dont l’homme et la machine se répartissent le travail. Il y a donc des degrés dans l’autonomie que chaque fonction exige. Des degrés non seulement dans la liberté plus ou moins totale qu’on doit permettre à chaque travailleur, mais aussi dans la nécessité de la lui accorder.

Toute programmation de sa production rend le produit moins coûteux, plus accessible et est un gain pour la collectivité. La production est donc en marche vers une plus grande programmation et une plus grande autonomie des travailleurs devient inévitable. Leur liberté, en effet, croit avec la programmation, puisque chaque nouvelle composante du poste qui est reléguée aux machines en fait apparaître plus clairement les aspects qui ne peuvent pas l’être. Plus les machines s’installent, plus apparaît improgrammable le reliquat non-programmé des activités… et plus se manifeste le besoin d’autonomie de ceux qui font ce que les machines ne font pas.

En acceptant toute programmation que l’efficacité suggère, on fait le choix le plus judicieux et, simultanément, on voit s’accroître l’autonomie nécessaire des ressources humaines impliquées. On peut prévoir l’évolution de cette marche vers l’autonomie. On peut donc mieux orienter la formation des ressources humaines et faciliter du même coup le cheminement vers la spécialisation dont dépend l’enrichissement progressif de la société.

Certaines activités exigent une plus grande autonomie, mais quel que soit le degré d’autonomie qu’exige aujourd’hui une activité, on peut être certain que, si cette autonomie n’est pas totale, elle tendra à augmenter. L’autonomie requise pour l’exécution optimale de chaque activité de la maquette de production des services augmentera au rythme des progrès de la technologie qui permettront la programmation de ses divers aspects encore non programmés. Cette tendance est irrésistible et irréversible.

Cette tendance donne continuellement naissance à de nouvelles activités taylorisées, quasi–programmées, dans lesquelles des travailleurs, n’interviennent que minimalement en attendant que l’automation permette de s’en dispenser. Chaque fois qu’une activité traditionnelle arrive en bout du cycle de taylorisation et est définitivement programmée, on peut dire qu’elle cesse d’exister comme poste de travail. Il en naît cependant une nouvelle activité, radicalement transformée dans ses exigences, qui est celle de départ libérée de ses aspects désormais programmés. Cette nouvelle activité, par construction, est improgrammable dans l’état actuel des techniques. Elle semble reposer sur des facteurs exclusivement humains … et exige une plus grande autonomie.

La marche des travailleurs vers l’autonomie suit donc avant tout le rythme de la programmation successive de certains des aspects des activités encore non programmées. Pour l’avenir prévisible, ce phénomène crée une rétroaction positive. Toute programmation crée une nouvelle situation elle-même en mouvance vers plus d’autonomie, puisque la nouvelle activité que constitue le reliquat improgrammable ainsi épuré peut aller plus loin dans la créativité, l’initiative et les aspects relationnels qu’elle implique et qui répondent à ses objectifs fondamentaux.

La nouvelle activité peut aller plus loin, jusqu’à ce que la croissance exponentielle des connaissances qu’elle exige la confronte à son tour aux limites du « cerveau Cro-Magnon ». Elle tend alors à se scinder pour que chaque nouvelle « spécialité-fille » en émanant puisse se consacrer à approfondir une partie seulement des connaissances plus pointues que sa libération des éléments programmés avait permis à la spécialité-mère d’absorber.

On peut ramener ici l’image des petits protozoaires scissipares, mais on peut aussi simplement constater que c’est bien ainsi que la science évolue depuis des siècles, de filiations en filiations, au rythme des instruments qu’on lui donne et de la croissance des effectifs et des temps de formation qu’on y consacre, en s’appuyant, surtout, sur le corpus grandissant qui lui sert de base et dont l’expansion se ramifie.

On ne peut rationaliser notre quête incessante de la connaissance et la croissance arborescente de la science en rentabilisant nos découvertes, que si on encourage une même « scissiparité » au palier de l’application de ce qui a été découvert. Dans la mesure où on le fait, on dégage progressivement la composante improgrammable de chaque activité de sa gangue de tâches répétitives que la machine prend en charge. On crée ainsi une situation où augmente ce besoin d’une plus grande autonomie que requièrent la créativité, l’initiative et une insistance croissante sur les aspects relationnels de chaque fonction.

Cette spécialisation conduit à une situation où l’autonomie doit être totale, puisque le travail ne peut plus être jugé qu’à ses résultats. C’est la situation que l’on a depuis longtemps acceptée pour les professions « libérales ». C’est surtout de ce type de travailleurs littéralement « hors pairs » qu’a besoin la structure de production d’une Nouvelle Société. Avec l’évolution de l’économie tertiaire, le nombre augmentera constamment des activités qui reflèteront ce cadre de travail inspiré des carrières libérales.

Une totale autonomie peut et doit mener à la plénitude de l’entrepreneuriat. Tout travailleur autonome est un entrepreneur, dès que la rémunération de son travail est liée directement au volume et à la qualité de sa production. Une qualité qui, dans une économie de services, ne se mesure pas seulement selon des critères objectifs, mais tout autant ou même plus à la satisfaction du client.

Le nombre de ceux qui travailleront dans cette autonomie totale s’élargira constamment, et spontanément, pour trois (3) raisons. Premièrement, parce que c’est ce statut qui convient le mieux au travailleur et suscite en lui la plus grande motivation; deuxièmement, parce que le processus de certification professionnelle qui sera mis en place dans Nouvelle Société multipliera le nombre des activités où l’autonomie peut s’appliquer; enfin, parce que la sécurité de revenu qu’offrira cette Nouvelle Société incitera de plus en plus de travailleurs à prendre le risque devenu bien léger de cette totale autonomie.

21  La compétence olympienne

Quand les professions se scindent et que, pour maximiser l’efficacité, les compétences deviennent de plus en plus complémentaires, un spécialiste de type différent apparaît. Celui qui est au faîte de sa spécialité et à qui personne dans son domaine ne peut opposer, une plus grande compétence que la sienne. Il n’y a plus personne au-dessus de lui. Il a atteint l’Olympe.

La plupart des spécialistes de ce type sont déjà des professionnels autonomes, mais pas tous. Il y en a dont on a fait des salariés. Les corporations les ont parfois enrégimentés pour s’assurer l’exclusivité d’une ressource rare, pour mieux protéger la confidentialité des renseignements qu’elles doivent parfois leur confier, par concession à l’hybris de leurs directeurs, voire par simple inadvertance dans le cadre d’une entente à long terme. Parfois, au contraire, elles l’ont fait pour répondre à l’exigence du professionnel lui-même de se voir garantir sa sécurité financière en disposant en permanence d’une source de revenus. On a ainsi embauché un avocat, un comptable, un médecin…

Il est unique. On l’interroge quand personne d’autre ne sait. Il est là justement parce qu’on présume que personne à l’intérieur – ni même, on l’espère à l’extérieur – de l’entreprise ne s’y connaît mieux que lui dans son champ de compétence. Personne ne peut juger de son travail, seulement des résultats de son travail. Il est donc apparent pour l‘employeur, pour le professionnel lui-même et pour tous les tiers concernés que, même salarié au sein de l‘entreprise, ce professionnel exerce son activité de façon autonome. Satisfaisant ? Dans un système où vont prévaloir la complémentarité et l’entrepreneuriat, il serait bien surprenant que ce professionnel demeure longtemps un salarié.

Son statut au sein d’une entreprise, en effet, est fondamentalement instable. Quand le champ d’expertise de sa profession croît, ce qui est toujours le cas dans une économie en rapide transformation, le professionnel de haut niveau ne peut en absorber toutes les nouvelles facettes, elles sont trop nombreuses. Or, c’est toujours là que sa réalité professionnelle l’interpelle, car c’est toujours la dernière innovation qui est la réponse au problème qui n’a pas encore été résolu. Il devient donc en pratique plus ignorant chaque jour, au rythme de l’augmentation des connaissances. Il doit de plus en plus fréquemment faire appel à des ressources externes plus finement spécialisées.

Il peut réagir en se spécialisant davantage, maîtrisant quelques-unes de ces nouvelles facettes, mais ce sera à l’exclusion des autres. Une partie de ce qui était sa tâche lui échappera et sera confiée à des travailleurs autonomes possédant une expertise plus pointue. Il peut aussi, si la taille de l’entreprise le permet, choisir de faire de la synthèse sa spécialité et confier TOUTES les interventions ponctuelles à des ressources externes, ne s’en réservant que la coordination. Mais il ne pourra en faire que le suivi administratif, car comment pourrait-il assurer la supervision technique d’autres spécialistes dont le spectre d’expertise est étroit, unique, complémentaire au sien et dont la compétence est elle aussi « olympienne » ?

Qu’il aille vers la spécialisation pointue ou la synthèse, celui qui était jusqu’alors le fournisseur exclusif d’une expertise ne le sera plus. Si par exemple il était juriste et choisit la voie de la synthèse, il deviendra un administrateur, un décideur, peut-être le « Chef du contentieux » et sans doute un partenaire plutôt qu’un employé de l’entreprise… , mais il ne sera plus son « avocat ».

S’il a choisi la voie de la spécialisation, il ne sera plus que l’un des nombreux conseillers juridiques à compétences pointues auxquels l’entreprise fait appel, uniquement selon ses besoins spécifiques en chaque cas… Devenu un parmi plusieurs, son statut d’employé permanent, alors que les autres sont autonomes, deviendra inconfortable. Il partira et, pour l’entreprise, la bonne solution sera de le remplacer par un autre professionnel autonome.

Ce qui vaut pour l’avocat vaut pour le comptable, le médecin, l’informaticien, le graphiste et pour tout travailleur dont la compétence individuelle est exceptionnelle, mais dont l’utilisation dans leur véritable champ d’expertise devient d’autant plus occasionnelle que celui-ci est bien précis. On rentabilise souvent la disponibilité de ces experts au sein de l’entreprise en leur assignant des tâches à peine connexes à leur compétence. Mais cette utilisation d’un expert « parce qu’il est là », pour faire ce qu’il ne faudrait pas cet expert pour faire, est une mauvaise utilisation des ressources humaines. On cessera de le faire.

Le travailleur à compétence olympienne doit aller vers l’autonomie. Il ne faut pas croire, surtout, qu’il faille être Einstein ou Lacan pour accéder à cette compétence olympienne que personne ne peut discuter ; il suffit de mettre le temps qu’il faut à apprendre de quoi que ce soit, plus que quiconque n’aura le temps ou ne se donnera la peine d’en apprendre. C’est l’objectif avoué de tout aspirant au Ph.D. C’est le rêve implicite de tout spécialiste. Un rêve qui va se réaliser de plus en plus souvent, au rythme où les compétences se scindent pour devenir complémentaires et indéfiniment pointues.

Jadis, le superviseur, souvent issu du rang, connaissant bien le travail de celui qu’il supervisait ; c’est lui qui l’avait formé. Il lui déléguait ce qu’il ne voulait pas faire lui-même, mais il savait le faire et l’on savait qu’il le savait. Il était clair qu’il se gardait le droit de corriger son ex-apprenti et il avait la crédibilité pour le faire. Maintenant, on a des salariés à compétences complémentaires uniques, indescriptibles et incompréhensibles aux profanes que sont les autres simples mortels… dont celui qui le supervise.

Quand le spécialiste atteint ce seuil, le superviser sur le plan technique devient oiseux. Son poste de travail est une « boîte noire » dont on ne peut juger qu’à ses résultats. De plus en plus, personne au sein d’une entreprise n’a les connaissances et l’expérience requises pour discuter de la façon dont un autre travailleur spécialisé s’acquitte de ses fonctions.

S’il contribue à une production intermédiaire, on peut juger du travail de chacun en vérifiant que les extrants qui découlent de son intervention s’ajustent bien à ceux des autres postes de travail et constituent les bons intrants pour les activités en aval. S’il est au stade final de la production, même les résultats objectifs qu’il obtient sont secondaires : c’est la satisfaction du client qui devient le seul vrai critère.

Le spécialiste à compétence olympienne est donc jugé à ses seuls résultats. Mais si seul le résultat est évalué – et non les moyens pour l’atteindre – le travailleur a-t-il vraiment encore un patron ? Son employeur n’est-il pas devenu simplement son client ? Dans cette optique, plutôt qu’un employé salarié, il semble plus efficace que le travailleur soit autonome ou associé aux profits de l’entreprise… ce qui n’est qu’un autre visage de l’autonomie. Associé aux profits de l’entreprise ou d’une partie de l’entreprise. Aux profits d’une équipe.

22  Les équipes

On peut être autonome seul ou avec d’autres. En ce dernier cas, on est partenaire d’une entreprise ou d’une équipe. Pourquoi des équipes ? Le développement exponentiel des connaissances nous fournit l’occasion d’un contrôle croissant sur la nature et sur les problèmes auxquels elle nous confronte, mais ces connaissances ne peuvent être mises à profit pour nous apporter plus de bonheur que si l’on accepte l’obligation d’en scinder l’apprentissage entre plusieurs experts, puis d’en faire la synthèse au moment de les appliquer.

La complémentarité implicite qui justifie la spécialisation exige des synthèses et la formule la plus simple de synthèse est que les spécialistes se regroupent et travaillent en équipes. Dès qu’un problème est quelque peu complexe, ce ne seront plus des individus mais des ÉQUIPES qui seront seules en mesure d’y apporter la meilleure solution.

Appeler à la rescousse une équipe plutôt qu’un seul expert – pour autant que les compétences des coéquipiers soient complémentaires et que chacun reconnaisse bien quelles sont les siennes – permet évidemment d’appliquer plus facilement la gamme complète des compétences dont nous disposons à la solution des problèmes à résoudre. À chaque problème simple, un spécialiste, mais à chaque problème complexe, une équipe de spécialistes. C’est dans cette voie que nous nous engagerons, car n’y a pas vraiment de voie alternative.

Le modèle de base bien banal à suivre pour constituer des équipes et réaliser la synthèse de leurs compétences est simplement l’entreprise actuelle. Toute production industrielle est déjà une telle synthèse externe de multiples compétences qui convergent vers un objectif, lequel, dans le cas d’une entreprise industrielle est la fabrication et la vente du produit. Ce qui va changer, dans un nouveau système de production, c’est la taille optimale des équipes et leur fluidité.

La taille de l’équipe idéale va diminuer, parce que, la motivation devenant le premier facteur de productivité et les apports « humains » (créativité initiative interaction) y prenant plus de place, une équipe ne sera parfaitement efficace que si se crée entre tous les membres une relation directe qui rendra tout autre coordination technique superflue. Cette relation directe entre chaque équipier signifie que la complexité des interactions au sein du groupe augmente comme la factorielle (!) du nombre des équipiers. Les équipes où l’on voudrait réunir trop de participants actifs ne seront donc pas fonctionnelles.

La taille de ces équipes variera, mais dans une fourchette étroite. La taille idéale est celle qui favorise la créativité, l’initiative, la relation à échelle humaine, tout en permettant des économies d’échelle sur le soutien à la gestion, le secrétariat, la recherche et en étalant les coûts du risque financier que l’équipe doit supporter pour ses équipements et la diffusion d’une image de marque.

Alors que leur taille diminuera vers celle du module de travail correct qu’on ne tardera pas à identifier, la fluidité des équipes devra augmenter, parce que le propre des services est justement qu’ils constituent des « produits » uniques, chacun tiré à un seul exemplaire, répondant à une demande spécifique. Il y a des similitudes entre les demandes, sans quoi l’équipe n’aurait aucune permanence (un cas que nous verrons ailleurs), mais l’équipe-type doit être mise en place comme un groupe ouvert, auquel on peut faire des ajouts ou dont on peut n’utiliser qu’une partie des ressources.

Dans l’industrie, on peut s’en remettre largement aux entreprises pour qu’apparaissent les équipes: elles y existent déjà en germes, c’est leur statut au sein de l’entreprise qui est à définir. Certaines équipes naîtront de la scission par paliers des corporations existantes, puis de nouvelles entités se créeront qui obéiront dès le départ aux mêmes règles, s’ajustant par essais successifs à la taille et à la forme qui seront les plus efficaces. Cette création d’équipes en allant du grand vers le petit est dans le sens de l’autonomie et de l’entrepreneuriat ; dès que l’efficacité en est prouvée, l’autonomie rencontre ici peu d’obstacles. Dans le secteur industriel, il suffit de laisser naître les équipes

Dans le secteur tertiaire, il y aura une certaine réticence au départ, car on ne parle pas de fission, mais de fusion et l’on va du petit vers le grand. Or chaque fournisseur de services, même de plus en plus spécialisés, tend à se voir et surtout à se vouloir un« généraliste » et donc omniscient. Comme les Chinois du Moyen-âge, il voit son « empire » au milieu, les autres spécialités lui apparaissent ancillaires, marginales, à subordonner… Le cas caricatural et pathétique est celui de la médecine, où l’obstination du médecin à prétendre en savoir autant qu’il peut en absorber nous empêche d’avoir les spécialistes en nombre suffisant pour utiliser adéquatement tous les outils que la science médicale nous offre.

C’est pourtant dans le secteur des services qu’une synthèse sera le plus indispensable. Est-ce qu’on pourra s’en remettre ici au bon sens et laisser naître naturellement dans le tertiaire les regroupements nécessaires entre microspécialistes taylorisés ? Seulement à la condition que les connaissances spécifiques aient été correctement identifiées et transmises au palier de la formation et que la certification professionnelle soit accordée par modules qui reflètent ce qui devrait être la composition d’une équipe.

Si l’on fait les choix de formations qui tendent à créer une situation où seul un travail en collaboration peut résoudre les problèmes, on peut poser pour hypothèse que le bon sens prévaudra et que l’on acquiescera aux synthèses que réclame une division plus poussée du travail. Ainsi, depuis que l’on n’ampute plus à la scie après avoir donné un litre de whisky au patient, personne ne conteste qu’il faille une équipe dans un bloc opératoire et qu’il serait inacceptable que le chirurgien qui opère doive simultanément surveiller l’anesthésie. Le chirurgien, l’anesthésiste, l’infirmier et les autres avec eux ont appris à travailler en collaboration. Ils ont un projet à réaliser ensemble. Ils doivent constituer une équipe.

Dans le cas du bloc opératoire, le bon sens a eu le meilleur des égoïsmes particuliers. C’est au palier de la formation qu’on devra agir avec discernement si on veut que le même modèle prévale partout.

23  Stakhanov et rafistolage

Dès que le revenu garanti aura fait disparaître la hantise du pain quotidien, l’autonomie va se répandre par contagion au sein du salariat. On verra vite que l’autonomie est le statut privilégié, non seulement pour ceux dont la « compétence olympienne » ne permet pas qu’ils ne soient pas autonomes, mais pour presque tout le monde, dont deux (2) groupes de travailleurs aujourd’hui souvent salariés et qui ne devraient pas être privés de l’autonomie.

Le premier de ces groupes consiste en ceux dont le travail est purement orienté vers l’atteinte de résultats quantifiables. On pense aux activités où les moyens ne sont rien et où le résultat est tout. Les activités de pure performance, dont ce sont le talent et la détermination du travailleur, une foule de qualités indéfinissables et surtout sa motivation qui garantissent le succès. Ici travaillent les stakhanovistes.

Dans l’ex-URSS, quand la faim justifiait les moyens et qu’en faire plus était une nécessité récurrente, on encourageait la performance dans le travail plutôt que les normes syndicales et l’on avait donné pour héros à une génération Stakhanov : l’ouvrier exemplaire qui produisait plus et plus vite que n’importe qui.  Stakhanov aurait dû être un travailleur autonome.

Tout le pan de la main-d’oeuvre qui s’occupe de vente et de commercialisation basculera dans l’autonomie et l’entrepreneuriat le plus pur, de même que toutes les autres activités où la performance est la variable-clef. Retour à l’horreur des débuts de la révolution industrielle ? Pas dans une économie de type tertiaire, où c’est la qualité qui est importante, que la satisfaction du client est le premier objectif et que le client a sa pleine liberté de choix sur un marché concurrentiel. On est loin des enfants tuberculeux travaillant 12 heures par jour dans les mines. C’est la compétence, désormais, la ressource rare. C’est le travailleur qui est en position de force.

Qu’on ne s’inquiète donc pas des travailleurs s’éreintant pour en faire toujours plus et gagnant des salaires de famine. C’est le système actuel qui les exploite déjà autant qu’il est possible de le faire, en leur faisant miroiter des promesses ! Il n’est pas mauvais que celui qui veut en faire plus, le faire mieux et le faire plus vite puisse le faire : on permet simplement ainsi que certains des mirages soient transformés en réalité. N’y a-t-il pas un danger que le travailleur ambitieux ne s’auto exploite ? Bien sûr, mais c’est son libre choix. Ce ne sont pas les critères de la justice commutative qu’il faut mettre au rebut, ce sont les « termes d’échange » biaisés par le système qu’il faut changer.

La vente, sous toutes ses formes, en est l’exemple emblématique, mais il y a bien plus d’activités de ce type qu’on veut bien nous le laisser croire. Il n’est pas mauvais de se souvenir que ce n’est pas par charité chrétienne qu’on a abandonné le travail à la pièce dans l’industrie, mais parce qu’il était incompatible avec le travail à la chaîne, globalement plus productif, mais qui interdisait des performances individuelles. Les travailleurs de tous les types d’activités où l’on peut efficacement produire à la pièce semblent nécessairement destinés à un statut d’autonomie.

C’est le statut qu’ils réclameront, dès que le revenu garanti deviendra une réalité, puisque ceux dont la performance sera insuffisante seront recyclés sans heurts et sans perte financière vers des tâches plus conformes à leurs habiletés. Les autres travailleurs dont la performance est LA variable significative du travail, comme les avocats égarés dans le monde corporatif, vont devenir eux aussi autonomes. Ces travailleurs y gagneront à travailler à leur rythme; l’employeur qui deviendra ainsi leur client y gagnera aussi, de sorte que, dans une situation où le revenu garanti assure la sécurité de base, toute activité axée sur la performance sera vite rémunérée uniquement sur la base de la performance.

L’autonomie restera toujours discrétionnaire. Ce sera toujours à chaque employeur de décider s’il veut embaucher un vendeur en lui offrant un salaire, une commission ou un mélange des deux… ou le remplacer par un message téléphonique préenregistré et un mailing sur Internet. Affaire d’intuition et de rentabilité. Ce sera toujours au travailleur cependant, maintenant rassuré par un revenu garanti, d’accepter ou de refuser le statut qu’on lui propose. Parions que pour les travailleurs de la performance ce sera l’autonomie qui s’imposera….

Le deuxième groupe de travailleurs qui vont choisir avec enthousiasme l’autonomie, c’est celui des spécialistes d’un métier traditionnel de la maintenance et de la réparation en tout genre – électricité, mécanique, électronique, plomberie, informatique, etc. – qui oeuvrent aujourd’hui comme techniciens salariés dans une échoppe qui ne leur appartient pas.

La protection que leur offrira le travail/revenu garanti, de même que la disponibilité accrue du financement qui résultera de la nouvelle gestion du crédit par l’État dans une nouvelle société, permettront à ces travailleurs de lancer leur propre entreprise ou de devenir partenaires dans celle où ils sont déjà employés. L’occasion s’en présentant, ils deviendront autonomes et l’immense majorité d’entre eux se transformeront ainsi en entrepreneurs.

Seront-ils nombreux ? On peut penser que la demande pour ce type de travail de réparation diminuera, au rythme où augmentera la valeur relative du travail, la mécanisation réduisant les coûts de fabrication initiale et abaissant donc le seuil où il vaut mieux acheter du neuf que réparer. Le système actuel méprise le rafistolage. La masse est déjà énorme des composantes modulaires qui vont au recyclage parce qu’un élément minuscule en est brisé.

Cette tendance peut se poursuivre et le jour viendra peut-être où chacun, seul ou avec son voisin, sans compétence particulière et sans autres outils que ceux qu’on lui aura fournis pour l’occasion, pourra enlever et mettre au rebut le vieux moteur de sa bagnole et le remplacer par un neuf, acheté sur Internet et livré à sa porte. Peut-être. Peut-être, au contraire, les considérations environnementales s’imposant, verra-t-on la récupération et la réparation reprendre une importance perdue depuis longtemps. Le rafistolage peut devenir une mission. Une dignité. Une mystique. Le jury social délibère…

Peut-être cette classe de travailleurs autonomes deviendra-t-elle plus importante qu’en tout temps depuis la révolution industrielle. Ce qui est sûr, c’est que là où il y aura entretien, réparation et rafistolage, l’entrepreneuriat sera la règle. On sera au cœur de l’artisanat. La qualité du service s’en améliorera de beaucoup, car chacun a déjà pu constater que le patron artisan entrepreneur est normalement plus disponible et courtois que même le meilleur de ses employés.

Le jury social délibère, mais il y a un non-dit qui pèse lourd dans ce dossier: l’avantage social à cette évolution vers l’entrepreneuriat. Chaque employé devenu entrepreneur devient parti prenant de la structure sociale et la défend au lieu de la contester.

24  Les mal-aimés du salariat

La main-d’oeuvre est en marche vers l’autonomie. Elle s’avance en deux (2) colonnes. Il y a d’un côté la colonne qu’on pourrait dire des « volontaires» , celle des professionnels de haut niveau et autres spécialistes à compétence olympienne. Celle de ceux que leur ambition pousse à se doter de leurs propres règles et à suivre leur propre agenda, celle de ceux qui se savent des « gagnants » et ne demandent qu’à le démontrer, avec d’autant plus d’empressement que le revenu garanti met désormais un filet sous le trapèze de l’entrepreneuriat.

Dans cette colonne marchent allègrement les travailleurs qui veulent obtenir une plus grande liberté d’action et une plus grande gratification pour leurs efforts. Ceux dont la motivation est exacerbée et qui ont vraiment tout à y gagner et rien à perdre au changement. Ils entreront les premiers au pays du travail autonome. Il n’y a qu’à les laisser partir. Les entreprises acquiescent volontiers à cette migration, parce qu’elles tirent avantage de la motivation accrue des salariés qui deviennent autonomes ainsi que de la réduction des coûts de supervision et d’administration qui en résulte, mais elles ne prennent pas souvent l’initiative de la promouvoir. Elles applaudissent au défilé.

Cette colonne où l’on chante est suivie d’une autre cependant, où l’on va d’un pas moins guilleret. Il y a un aspect moins agréable à la migration vers l’autonomie, quand il ne s’agit pas tant d’avoir un travailleur autonome en plus que d’avoir un travailleur salarié en moins. Aux volontaires pour qui l’autonomie est nécessaire afin d’optimiser leur travail, il faut ajouter les « conscrits », ceux à qui on l’imposera, simplement parce que les entreprises ne demandent qu’à être délivrées au plus tôt de leurs salariés, pour trois (3) raisons dont les effets se cumulent.

D’abord, pour une première raison technique bien objective. Les exigences de la production changent et vont changer de plus en plus vite. Tout ce qui pose obstacle a une adaptation instantanée aux circonstances est un grave handicap pour la production. Si demain l’on n’a plus besoin de la compétence, ni donc des services, du travailleur « A » il ne faut plus devoir s’en embarrasser, ni surtout, bien sûr, le rémunérer. Ce qui ne signifie pas que l’individu n’ait pas droit à un revenu garanti ; seulement qu’il y a droit comme citoyen et non comme employé.

Chaque jour où c’est l’entreprise qui doit le prendre en charge, elle met à mal sa profitabilité et sa position concurrentielle. Sur un marché comme celui qui existe aujourd’hui, fragmenté, mais libre-échangiste, où les entreprises sont soumises à des règles différentes, mais visent une même clientèle, seules peuvent survivre les entreprises qui ne sont soumises qu’aux règles les plus permissives : les règles les plus néfastes pour les travailleurs.

Sur un marché fermé – global où parfaitement protectionniste et où on leur impose à toutes les mêmes obligations – le problème de l’entreprise est moins dramatique, mais elle reste avec un rôle bancal, car elle doit introduire à sa mission, qui devrait être un calcul d’optimisation de ses ressources pour produire mieux, la contrainte d’une interaction constante avec l’État et ses agents.

Interaction, d’abord, pour s’assurer qu’elle est VRAIMENT soumise aux mêmes obligations que ses concurrentes, ce qui n’est déjà pas une tâche simple, mais une interaction obligée constante, aussi, sur de multiples autres plans, ce qui devient une opération lourde et un irritant sévère.  L’État a mis à profit la relation entre l’employeur et ses employés, relation qui implique des rapports assidus, des contrôles divers et des échanges financiers, pour se décharger sur l’entreprise d’une foule de responsabilités dont le fardeau pour celle-ci devient intolérable.

L’entreprise qui a des employés se voit imposer par l’État une responsabilité fiscale, des charges sociales et un rôle-clef dans l’administration des régimes d’assurances, de retraites et de santé. Ce n’est pas son rôle. Sans ses salariés, l’entreprise est libérée de ces pensums. C’est une deuxième raison pour laquelle les entreprises ne veulent plus de salariés; elles ne veulent plus être les commissionnaires de l’État.

La troisième raison, c’est que la relation employeur-employé est devenue souvent odieuse et qu’on veut lui substituer autre chose. Dans une économie de services, il se glisse partout une composante relationnelle. C’est le travail/compétence, maintenant, la ressource rare. Le travailleur est libre de prendre ou de laisser tout emploi sur un coup de tête. Les salariés sont donc désormais difficiles à motiver et impossibles à contrôler.

Il n’est pas nécessaire que sa compétence pointue l’exempte par défaut de toute supervision pour que le travailleur apparaisse ingérable. La menace constante d’un choc entre la morgue de l’employeur et l’arrogance qui est naturelle à l’homme – cet « animal à la nuque raide » dont parle la Bible – est une raison suffisante pour qu’on souhaite ne plus gérer des salariés.

Pour l’employeur, il est préférable de contrôler la plus grande part possible de ses travailleurs au niveau de leurs résultats. Il veut donc croire – la plupart du temps à raison – que l’employé pourra travailler mieux si on reconnaît formellement son autonomie et qu’on lui consent l’accès à l’entrepreneuriat que cette reconnaissance rend possible. Or cette option ne présente pas souvent de difficultés insurmontables. La quasi-totalité des postes de travail du secteur privé et la majorité de ceux du secteur public pourraient être confiés à des travailleurs autonomes.

Même avec la protection d’un revenu garanti, le passage du statut de salarié à celui d’autonome peut créer des injustices, car les résultats obtenus dépendent souvent largement des circonstances ou de facteurs liés à l’entreprise, plutôt que de la performance même du travailleur qui servira de base à sa rémunération… mais l’autonomie rend tout tellement plus facile….

On aborde donc le passage à l’autonomie avec le même pragmatisme et la même désinvolture qui, jadis, ont permis que le servage devenu plus efficace remplace l’esclavage. Après les volontaires de l’autonomie, les conscrits…. Les salariés ne seront plus bien longtemps une majorité des travailleurs. On ne les aime pas assez…
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25  La grande mise à pied

Après les volontaires, les conscrits…. Quand l’employeur ne souhaite rien tant que de rendre son employé autonome, la marche vers l’autonomie peut ressembler beaucoup à une grande mise à pied. Une énorme mise à pied, car ces travailleurs au statut mal-aimé représentent le plus clair des effectifs de la main-d’œuvre. L’autonomie, de gré ou de force. Pour ceux qui ne le veulent pas, on commencera par licencier les plus inutiles, suivront ceux qu’on peut le plus aisément convaincre et on terminera par ceux qui n’ont rien à y gagner, mais dont on verra tout de même à ce qu’ils n’y perdent rien.

D’abord, les inutiles. Il y a, dans le système de production, surtout dans le primaire subventionné, le secondaire syndiqué, et le tertiaire public, des pseudo activités qui sous-tendent des emplois dont la contribution à une production utile est nulle. Ce sont celles dont l’exécution des tâches ne demande ni créativité, ni initiative, ni capacité d’interaction.

Pas de créativité, car ces tâches sont parties d’un puzzle qui est le résultat de négociations antérieures, souvent bien anciennes, qui font de chacun le comparse de son voisin pour un simple échange rituel de papier où l’originalité serait souvent une source de confusion. Pas de contacts relationnels significatifs, car le rapport d’action direct est aux choses – surtout le papier – pas aux personnes, le contact avec ces derniers se limitant aux échanges avec les collègues croisés à l’abreuvoir. Pas d’initiative réelle, non plus, puisqu’il ne s’agit que d’appliquer des décisions prises à un niveau supérieur, ou pire, à la simple transmission ne varietur de ces décisions.

Ces activités sont inutiles, car même si elles servaient une fin quelconque elles sont complètement programmables. Le seuil de rentabilité justifiant leur programmation peut ne pas avoir été atteint, indiquant alors que les salariés qui s’en occupent sont mal payés, mais il le sera tôt ou tard. Ces activités seront une à une programmées et les travailleurs qui s’y emploient, devenus visiblement superflus, passeront de l’emploi qu’ils occupaient et qu’on va programmer à un autre qui ne l’est pas encore. Les travailleurs seront ainsi mus par des forces extérieures, jusqu’à ce qu’une solution permanente ait été trouvée qui leur redonnera une utilité réelle dans le système de production.

Malgré la rationalisation qu’a apportée l’automation, il reste encore de ces activités inutiles. Quelques-unes au secteur secondaire, beaucoup au secteur tertiaire. Elles ne demandent qu’à disparaître. Elles sont encore nombreuses dans les très petites entreprises, où l’on n’a pas encore débusqué leur superfluité, mais il y en a surtout dans les grandes entreprises, où on les conserve pour respecter des ententes syndicales. C’est le cas historique  légendaire du « troisième homme » dans la locomotive diesel.

L’État encourage souvent encore le maintien de ces pseudo-activités, pour garder un simulacre de plein emploi qui lui procure des avantages politiques à courte vue. Dans un régime de revenu garanti, où l’employeur n’est tenu d’employer que selon ses besoins et où l’employé ne souffre pas préjudice matériel de son licenciement, ces activités vont disparaître presque sans délai. Le temps de remettre un papier, d’offrir un verre ou une montre en or. On connaît déjà un grand nombre de ces activités totalement programmables qui sont en sursis et l’on en trouve d’autres tous les jours ; peu à peu, elles disparaîtront.

Que deviennent les travailleurs « inutiles » ? Nous voyons plus loin la situation de ceux qui poursuivent leur travail autrement et dont seul le statut va changer; nous parlons ici de ceux dont la fonction même disparaît. Nous avons vu plus tôt comment des postes de travail se scindent pour donner naissance d’une part à des activités programmées et, d’autre part, à une ou plusieurs nouvelles activités improgrammables vraiment productives. Les pseudo-activités sont celles dont le modulo est 0, si on peut dire, celles dont après qu’on en a réparti le contenu programmable entre divers postes, le reliquat improgrammable est nul.

Où vont les travailleurs chassés de ce pseudo-travail ? Si aucun nouveau poste improgrammable n’est créé, peut-on parler quant même de marche vers l’autonomie ? Oui, et cette répartition entre activités programmées dont il ne reste rien pour un travailleur en est une étape importante. N’oublions pas que nous sommes en régime de plein emploi universel et de revenu garanti ; les travailleurs déplacés qui ne trouvent pas immédiatement un travail improgrammable et leur apportant un statut d’autonomie sont affectés ailleurs, à un travail salarié ayant encore une certaine utilité puisqu’il a été provisoirement maintenu….

Il est bien possible que ce poste soit vite programmé à son tour et que le travailleur passe en transit par d’autres postes de pseudo-activité. Fastidieux ? S’il s’en lasse, une formation courte – durant laquelle son revenu demeurera inchangé – le conduira à une affectation utile dans une société tertiaire où la demande pour la compétence est toujours supérieure à l’offre puisqu’elle est infinie. Nos désirs ne seront JAMAIS satisfaits.

Le travailleur en transit ou en formation vivra cette transition sans anxiété, car c’est la peur d’être privé de revenu qui créait l’anxiété. Évacuer les travailleurs des postes de pseudo-activité est simplement réaliser de façon enfin humaine, la dernière phase d’une démarche qui a marqué toute l’industrialisation et a été conduite souvent avec une bien plus grande brutalité ! En bout de piste, on trouvera les travailleurs autonomes dont nous avons besoin.

La grande mise à pied est en marche et elle supprimera tous les emplois inutiles.  En 2 ans ou en 1o sera une décision politique, c’est celle du revenu-travail garanti. Mais le changement se fera. Les employeurs voudront même supprimer tous les emplois qui leur SEMBLERONT inutiles. Il faudra donc être vigilant, car l’employeur qui ne demande qu’à se débarrasser de ses salariés trouve toujours une façon de dire qu’ils ont la galle et trouve aussi des excuses pour le faire. Il va falloir poser des limites à ces mises à pied…

Vraiment ? N’avons-nous pas dit qu’il ne devrait exister aucune contrainte au licenciement ? Attention. Licencier un travailleur est une chose, supprimer un service est une autre affaire… Ce n’est plus le travailleur, mais le consommateur qui peut être lésé, car les entreprises qui décident de le faire n’ont pas toujours la même vision que les consommateurs de ce qui est utile.

26  Les fonctions évanescentes

Nous avons déjà parlé des activités salariées qui sont programmables et seront programmées, mais qu’en est-il des activités qui ne sont PAS programmables, mais seront néanmoins programmées ? Un choix que peut faire l’employeur…

Quiconque produit quoi que ce soit doit s¢raisonnablement √si chaque élément qu’il inclut à son produit fait l’objet d’une demande effective bien identifiée de la part de la clientèle ou si, au contraire, on peut supposer que le produit trouverait quand même preneur sans cette composante. Si la suppression de cet élément ne laisse pas prévoir une perte de clientèle pour l’entreprise, mais réduit les coûts de production, il faut s’attendre a ce qu’on le supprime.

En application du même principe, si un service est offert qui ne peut être entièrement programmé à cause d’un élément improgrammable, mais dont on peut supposer que la suppression de cet élément n’aura pas d’effet sur les ventes, on peut s’attendre à ce que le producteur élimine cette composante improgrammable au plus tôt, puis procède à la programmation du reste pour réduire ses coûts. Raisonnable.

Raisonnable, si le client a le choix. Mais qu’en est-il si le producteur fournisseur de services est un monopole ou un cartel de fait ? En l’absence de concurrence, le consommateur ne peut pas signifier son choix.  Quand l’entreprise a ce pouvoir absolu, elle peut décider, tout à fait arbitrairement, que toute composante improgrammable qui la gêne n’a pas sa raison d’être.

La composante improgrammable étant sacrifiée, l’activité peut désormais s’inscrire au tableau des activités à programmer. Il y a des fonctions qui disparaissent…. Les travailleurs qui rendent le service auquel correspond cette fonction qu’on supprime rejoignent ceux dont les tâches ne requièrent ni créativité, ni initiative, ni empathie. Ils ont la galle et l’on peut mettre fin sans trop de compassion à leurs jours de salariés.

L’opération est facile. On identifie toutes les décisions à prendre pour rendre le service qu’on veut programmer, on assimile ces décisions ouvertes à quelques choix programmables fermés. en faisant disparaître toutes celles qui ne peuvent pas l’être… puis l’on programme. C’est ce qu’on a fait avec les caissières de banque et les réceptionnistes et c’est ce qui est à se faire pour ceux qui sont commis à répondre aux plaintes dans les « services à la clientèle ».

En ce dernier cas, bien représentatif, l’employé est d’abord instruit de ne jamais répondre à une question du client, à moins qu’elle ne soit formulée dans les termes des instructions qu’on lui a remises; dans un deuxième temps, le client ne répond plus qu’à un questionnaire, les commentaires libres étant simplement ignorés; dans l’étape finale, toutes les combinaisons question/réponse « acceptables » ayant été définies, il ne reste qu’à assurer l’interface client/machine – un jeu d’enfant avec Internet – et à licencier l’employé. La tâche est dorénavant programmée. Il n’est pas nécessaire de réduire les coûts du client, on peut simplement ajouter aux profits…

 27 Les réticents

Supprimer le travail inutile est la partie facile du passage à l’autonomie. Le vrai défi, c’est de réaménager le travail utile pour qu’il le soit davantage. C’est ce que ne permet pas le système de salariat. Pour garantir la sécurité financière du travailleur, on a mis en place une structure rigide de droits acquis et d’exigences légalistes reposant sur des ententes qui se veulent aussi à long terme que possible, alors que la production dont nous avons besoin – qui est surtout désormais une production de services – n’est possible que dans une structure fluide, avec des ententes souples pour répondre à des exigences changeantes. On ne doit reconnaître qu’un seul droit acquis au travailleur : celui de son revenu garanti, conforme à sa qualification.

La production n’est optimisée que si les travailleurs sont parfaitement mobiles et leurs fonctions malléables. La rémunération du travailleur doit tenir compte de cette exigence de parfaite plasticité ; le prix peut en être négocié, mais l’exigence même, non. Rendre les travailleurs autonomes ne veut donc pas dire nécessairement s’en dispenser; souvent, c’est seulement leur statut qu’il faut changer, pour que dans le respect des ententes contractuelles auxquelles ils auront consenti, leurs fonctions puissent être modifiées facilement par quiconque exécute le travail.

L’autonomie n’est pas le refus d’obéir à des règles, mais la liberté de choisir à quelles conditions on le fera, le refus n’en étant que le cas limite, rare et fondamentalement improductif. Le travailleur qui n’est lié à un employeur que par une entente contractuelle à durée fixe dont il a déterminé lui-même les conditions est un travailleur autonome. Son employeur est l’acheteur de ses services : son client.

Avec les contraintes qu’impose l‘État et les concordats avec les syndicats, peut-on sérieusement prétendre que la main-d’oeuvre qu’utilise aujourd’hui une entreprise soit toujours le reflet exact de ce que l’entrepreneur voudrait qu’elle soit ? On en est loin ! Or, une société n’est vraiment entrepreneuriale que si l’on n’impose pas à l’entrepreneur ces contraintes ; dans les conditions actuelles, on ne peut pas juger de l’efficacité d’aucun entrepreneur, ni de celle du système lui-même.

On doit rétablir pour l’entrepreneur un droit de gérance beaucoup plus ample – et c’est l’une des faces de la médaille autonomie – mais comment rendre une masse de travailleurs autonomes et les mettre à la bonne place sans compromettre les principes d’une société de droit et d’équité et dans le respect des droits acquis, particulièrement, ceux des plus faibles ?

Ne pensons pas que les entreprises vont simplement congédier tous leurs employés et ne réembaucher que ceux dont elles ont besoin. Cette approche de confrontation serait vexatoire et, de toute façon, ce ne sont pas les postes qu’on aurait ainsi rendus vacants qu’il faudrait combler par des travailleurs autonomes. Ce sont d’autres postes qui naîtront alors, dont on ne pourra faire la description et comprendre les exigences que lorsque aura été mise en place la nouvelle structure.

Or, pas plus qu’on ne peut qu’arrêter la Terre de tourner, on ne peut mettre le système de production hors service le temps d’y effectuer des réparations. Il va falloir procéder progressivement et de façon consensuelle, utilisant l’argument massue du revenu garanti pour obtenir de chacun qu’il renonce à son emploi en considération des conditions avantageuses qu’on lui offre pour accepter la rupture de son contrat de travail.

Qui va accepter ? Tous ceux pour qui le marché est en expansion, puisqu’ils ne risquent rien, mais peuvent gagner beaucoup à un réajustement de leur rémunération qui tienne compte de la demande et puisse augmenter en fonction de leurs efforts individuels. Il suffit, pour obtenir leur acquiescement, que leur décision soit libre et qu’on ne permette donc pas à des corps constitués d’intervenir pour les manipuler.

Qui pourrait ne PAS accepter l’autonomie ? En principe, seront d’abord réticents ceux à qui leur avenir n’apparaît pas prometteur dans un marché ouvert. Qui sont-ils ? Quelles sont les grandes cohortes de travailleurs dont on peut prévoir que, par simple réflexe, ils diront non et refuseront l’autonomie ? Les plus mal-aimés, bien sûr…

D’abord, prévoyons trouver dans le camp du « non » ceux dont la formation a été incomplète. Un nouveau système de production prévoit donc l’affectation automatique à une formation de son choix, parmi celles pour lesquelles il existe une demande, de ceux dont on ne considère pas que leur compétence actuelle puisse trouver preneur à brève échéance sur le marché du travail.

Dans une Nouvelle Société, le recyclage n’est pas une disgrâce: TOUT LE MONDE Y PASSE. Les professionnels les plus valorisés sont même tenus – on le verra ailleurs – de remettre leur compétence à jour à tous les 5 ans ! Notons aussi que le revenu du travailleur demeure inchangé durant son affectation à une formation et que, s’il l’a poursuivie avec succès et est certifié à une catégorie professionnelle dont la rémunération est supérieure, ce revenu AUGMENTE après cette formation.

Les travailleurs âgés aussi hésiteront, mais tout le monde désormais a droit, à l’âge fixé par le contrat social, à un revenu annuel de pension qui est un pourcentage déterminé par le consensus social de ses gains en carrière. Qui plus est, à moins qu’un contrôle médical corroboré ne le déclare incapable d’assumer les obligations qui découlent de l’exercice de sa profession, nul n’est obligé de prendre sa retraite et donc de passer de son revenu professionnel garanti complet à cette pension qui n’en équivaut qu’à une portion.

Que peut perdre le travailleur en fin de carrière à un changement qui pourrait surtout diminuer sa charge de travail en laissant son revenu intact ? Et s’il s’ennuie,  le travail « parallèle », reste accessible à tous et en tout temps. Ceux qui refuseront le passage à l’autonomie auront bien tort et ils se convaincront peu à peu de l’accepter.

28  Les compétences maison

Ceux qu’il sera plus difficile de persuader, ce sont ceux dont la compétence est si intimement liée à un poste de travail que le poste n’existe pas sans eux… et que, sans le poste, ils ne sont plus très sûrs d’avoir encore une raison d’être en production….

Le système de formation actuel propose des programmes de formation qui correspondent à sa vision des besoins des entreprises. Parfois, une analyse des tâches est faite qui permet de définir la compétence qu’exigent les divers postes de travail, mais, le plus souvent, surtout pour les petites entreprises, leurs besoins sont assimilés à ceux d’autres postes semblables dans des entreprises dont les effectifs plus nombreux ont justifié qu’on fasse cette l’analyse. C’est ainsi qu’on définit les modules de formation qu’on souhaite capables d’enseigner les compétences qu’exigent les activités du système de production.

Ce faisant, on accepte de ne PAS former pour les besoins des petites entreprises, lesquels sont fondamentalement différents, puisque leur taille rend toujours nécessaire que certaines fonctions soient regroupées. Pour cette raison et pour les exigences de la demande, ces petites entreprises, surtout dans les services, ont été amenées à se doter de structures qui ne correspondent pas à celles des manuels d’organisation et dans lesquelles les tâches sont dévolues de manière tout à fait pragmatique. Certains aspects de leur organisation nous échappent, et les modes d’apprentissage qui permettraient l’acquisition formelle des compétences qui répondent aux besoins particuliers de chacune d’elles nous échappent évidemment tout autant.

Dans une société où la formation détermine un palier de qualification par aptitudes voulues polyvalentes, sans faire la plupart du temps référence à une capacité précise vérifiée par une analyse concrète pour accomplir des tâches clairement identifiées, c’est sur le marché du travail, dans les cadres de l’emploi, que le travailleur acquiert ce qui le rend vraiment utile. Cela vaut pour presque toutes les formations professionnelles.

Il s’est donc développé, au sein du système de production, des apprentissages menant à des compétences qui apportent les réponses adéquates aux problèmes bien particuliers des petites entreprises comme des autres, mais ces compétences sui generis ne découlent pas de l’assemblage méthodique de connaissances reliées à un tronc commun. Elles reflètent seulement la façon de produire spécifique à une entreprise, une manière de faire conditionnée par la taille de cette entreprise, ses conditions d’approvisionnement, la concurrence à laquelle elle fait face, voire les idiosyncrasies de ses dirigeants.

La capacité de répondre à ces situations particulières à une entreprise a été, la plupart du temps, acquise par des travailleurs qui se sont joints jeunes à cette entreprise avec une formation de base succincte et y ont développé ensuite sur le tas cette compétence maison, unique et sur mesure. Les conditions de cet apprentissage ne nous sont pas parfaitement connues et, parfois, il n’est même pas certain que cette compétence puisse faire l’objet d’un apprentissage formel. Cette compétence du travailleur est bien réelle, mais la plupart du temps ne lui est pas formellement reconnue. Elle demeure un non-dit.

Acquérir cette compétence sui generis a pu demander bien des efforts, mais elle n’est pas aisément clairement identifiable et exportable…. Ceux qui l’ont acquise se sont dotés d’une compétence bien pointue, mais tranchée, si l’on peut dire, dans le mauvais sens du gâteau. Parce qu’elle n’a été qu’un agencement opportuniste de connaissances disparates, la formation qu’ont reçue ces travailleurs ne vaut qu’à la maison et n’a pas d’application universelle. Ils sont donc à la merci de leur employeur qui, bien sûr, ne les en aime pas davantage.

L’utilité de leur compétence ne se manifeste pleinement que dans le seul contexte de l’entreprise où elle leur a été transmise et n’est de nature à intéresser qu’un seul « client » … qui est justement leur employeur. C’est le flou même de leur compétence composite, en fait, qui leur sert aujourd’hui de seule protection, impliquant souvent une multitude de décisions qui dépendent chacune de facteurs dont l’appréciation est si subtile que l’on ne sait pas vraiment si la programmation en est possible ni surtout rentable.

Dans une structure du travail en rapide transformation, cette compétence maison basée sur une connaissance de procédés empiriques peut vite cesser d’être un atout, toutefois, pour devenir un simple obstacle au changement. L’employeur peut donc chercher à profiter du moindre prétexte pour mettre fin au statut de salariés de ceux qui ont ce type de compétence et les transformer en travailleurs autonomes, afin de ne plus les payer qu’en fonction du travail effectué.

La porte de l’autonomie est grand ouverte pour ces travailleurs, mais, en l’absence d’autres débouchés pour leur compétence bien ciblée, on comprend que cette «autonomie » dont ils jouiront, quand elle leur échoira, ne leur ouvrira que des perspectives bien limitées. Si on en fait des travailleurs autonomes, il leur sera bien difficile d’offrir leur compétence sur le marché ; ils constituent donc, en quelque sorte, une main-d’œuvre captive. Quand la sécurité du revenu remplace la sécurité d’emploi et qu’est enlevée toute contrainte au licenciement, ce sont surtout ces travailleurs qui semblent en position difficile,

Les travailleurs à compétence maison sont bien nombreux. Tant qu’une Nouvelle Société n’aura pas établi une procédure de reconnaissance universelle des acquis professionnels dans un système de formation professionnel collant au marché du travail, ils représenteront la majorité des travailleurs sans statut professionnel.

Le travailleur Dupont qui devient autonome, avec pour tout bagage une compétence « maison » d’utilité restreinte, voire douteuse, a comme tout autre travailleur la responsabilité personnelle d’en acquérir une meilleure : une Nouvelle Société est entrepreneuriale et veut pousser à l’initiative.  Il est peut-être le moins aimé des mal-aimés. Dans l’immédiat, toutefois, au moment de son licenciement et de son retour comme autonome sur le marché du travail, sa situation est-elle si mauvaise ?  Il faut voir comment en pratique les choses se passeront.

29  Au bercail ou ailleurs

En pratique, on lui garantit un emploi et un revenu de salaire au moins égal à celui qu’il avait au moment de sa mise à pied. S’il veut travailler comme travailleur autonome et peut en tirer de meilleures conditions, à la bonne heure, considérons le problème comme résolu. S’il ne cherche pas ou ne réussit pas à se créer une niche, cependant, le « Bureau du Travail » lui trouve une affectation. Quelle sera cette affectation ? Il y a deux (2) scénarios.

Le premier scénario, c’est que son ex-employeur cherche à remplir, plus ou moins remanié, le poste que Dupont occupait. L’affectation des travailleurs étant faite selon les similitudes entre leurs compétences et les exigences des offres d’emploi, c’est sans doute vers son ancien poste que Dupont sera d’abord orienté et, si son travail était satisfaisant, il est probable qu’on le lui confie. Il se retrouve donc là où il était, mais y travaillant moins d’heures pour un même salaire – la différence étant couverte par l’État – et avec, en plus, la possibilité d’arrondir ses fins de mois grâce à un travail autonome en parallèle à son emploi. Il a évidemment gagné au change.

Bien possible que l’ex-employeur s’aperçoive alors que son ex-salarié lui en donne plus que tout autre travailleur que pourrait lui suggérer le Bureau du Travail et qui ne se sera pas frotté, lui, durant des mois ou des années, au contexte et aux manières de faire de son entreprise. L’employeur qui a réussi à se libérer de son travailleur salarié découvrira peut-être qu’il y avait VRAIMENT une plus-value dans cette compétence maison que ce travailleur avait acquise dans son entreprise…

L’entrepreneur ne peut-il pas optimiser ses coûts en ne cherchant pas à embaucher un autre salarié, mais en offrant plutôt à quelqu’un un contrat comme artisan autonome ? À Dupont, par exemple… ? Tout dépend de ses besoins. S’il ne requiert le travail de Dupont que pour si peu d’heures que celui-ci peut accepter cette proposition pour en tirer un revenu d’appoint comme travailleur autonome en parallèle à un autre emploi qui lui méritera son salaire garanti, l’employeur aura les services de Dupont au prix dont ils conviendront et qui pourra être avantageux pour l’employeur… et aussi pour Dupont, bien sûr.

Si, toutefois, l’employeur veut les services de Dupont comme travailleur autonome pour un nombre d’heures qui rend impossible à ce dernier d’occuper un autre emploi à plein temps, il devra lui offrir une rémunération horaire supérieure à ce qu’il lui payait auparavant comme salarié. Dupont ne renoncera naturellement pas au salaire garanti qu’il touche maintenant et qui, pour moins de travail, est égal à son salaire antérieur, si le travail autonome qu’on lui offre ne lui rapporte pas plus !

Même si la mise à pied de Dupont, travailleur possédant sa seule compétence maison, crée des bouleversements qu’on préférerait éviter, on s’aperçoit que, dans ce cas de figure où il revient au bercail, à plein temps ou à temps partiel, tout le monde aura gagné au changement. Le travailleur touchera plus et l’entreprise ne payera plus que pour les services dont elle a vraiment besoin, ce qui est la voie vers une production efficace.

Évidemment, si les deux parties y gagnent, quelqu’un doit payer la note. C’est l’État qui prend l’ardoise, par la compensation à l’entreprise pour l’augmentation du salaire horaire qui découle du salaire partagé et de la réduction concomitante des temps de travail. Évidemment, si nous tous, comme contribuables acceptons cette charge, c’est que le consensus social aura jugé que l’augmentation de productivité et de la qualité des services rendus dont nous bénéficions comme consommateurs aura justifié cet engagement de la collectivité.

Le deuxième scénario est que son ex-employeur a rationalisé son entreprise et n’a vraiment plus besoin de Dupont. Ce dernier sera alors assigné à un autre poste, sans doute non qualifié, mais il touchera néanmoins le salaire qu’il touchait auparavant et qui correspondait à la compétence de fait qu’on lui attribuait. Son retour à l’autonomie ne le pénalisera pas. À terme, trois facteurs vont résoudre le problème des travailleurs à compétences–maison.

D’abord, leur nombre diminuera par attrition. Les nouveaux travailleurs arriveront tous désormais sur le marché du travail avec une qualification formelle, tandis que des possibilités presque infinies de formation permettront aux travailleurs en place d’acquérir une compétence identifiable et plus avantageuse. Ensuite, une analyse plus raffinée permettra la reconnaissance formelle de tout ou partie de leur compétence et permettra du même coup qu’une distinction et un différentiel salarial s’établissent entre cette compétence aujourd’hui mal définie qu’ils possèdent et une simple absence de compétence. Enfin, leur compétence s’élargissant ou se précisant selon les besoins, beaucoup de ces travailleurs, atteindront le degré de polyvalence qui optimisera leur marché. Ils trouveront avantageux de travailler uniquement comme autonomes.

Le passage à l’autonomie apporte une meilleure motivation, une productivité accrue et une meilleure adaptation du travail fourni à la demande pour ce que ce travail produit. Un meilleur partage, aussi, de la plus-value découlant de cette productivité accrue. Partage, d’abord, entre les travailleurs devenus autonomes et les entreprises, mais le nombre des fournisseurs de chaque service va s’optimiser – au vu des désirs de la clientèle, exprimés par la décision des clients d’en payer le prix – et c’est à une meilleure qualité de services que va ultimement conduire une production rationalisée.

La situation du travailleur licencié par un employeur ne sera donc pas catastrophique. L’employeur qui licencie un employé qui ne lui est plus utile retourne simplement à la collectivité une ressource dont la collectivité devra faire le meilleur usage possible, sans brimer la liberté du travailleur, mais sans subordonner non plus l’intérêt de tous à ses habitudes. Le travailleur salarié qui est rendu à l’autonomie est invité à se rendre utile et à en tirer un revenu. S’il n’y parvient pas, il reçoit le revenu qu’on considère son droit acquis et le Bureau du Travail lui indique comment fournir l’apport en compétence qui doit en être la juste contrepartie.

30  L’invitation au voyage

Il y a un nombre grandissant des travailleurs dont leur employeur ne veut plus comme salariés, parce que leur performance dépend d’une motivation que le salariat ne peut leur donner. Leur licenciement ne crée pas de catastrophe. Le salarié pour qui l’on choisit l’autonomie ne démissionne pas de la société, ni n’en est exclu ; il change de place. Ceci ne signifie pas, toutefois, que cette façon cavalière de s’en séparer soit la meilleure. Le système de production d’une Nouvelle Société, plutôt que de congédier ses salariés, préfère donc les inviter poliment à se déplacer.

Pour certains – professionnels à compétence olympienne, vendeurs ambitieux et débordant d’énergie, artisans rêvant d’avoir pignon sur rue – la décision est prise avec enthousiasme. Il en est, toutefois, dont on ne peut faire sur le champ des travailleurs autonomes utiles, parce que leur expertise est trop limitée ou qu’ils ne sont pas psychologiquement prêts à assumer de bon gré le statut de travailleurs autonomes.

Le salarié que l’on veut persuader de prendre la voie de l’autonomie peut ne pas se sentir assez sûr le lui pour partir en pèlerin solitaire. Il doit alors pouvoir s’initier au voyage par étapes, voyager en groupe… Il peut y avoir des étapes entre le salariat et l’autonomie. On peut travailler en équipes se formant pas affinités… Il peut y avoir la sous-traitance.

Aujourd’hui, la sous-traitance a bien mauvaise presse. Proposer la sous-traitance, c’est évoquer l’image d’une entreprise qui jette ses employés à la rue et confie l’exécution des tâches qui leur incombaient à une nouvelle entreprise, laquelle embauche de nouveaux travailleurs pour faire le même travail à des conditions moins avantageuses. Cette approche est non seulement disgracieuse, mais elle a le démérite technique de balayer du revers de la main toute l’expérience que les anciens travailleurs ont pu accumuler.

Cette sous-traitance suppose des postes de travail dont la qualification est nulle ou négligeable et n’est applicable que si les nouveaux travailleurs pressentis sont disponibles à rabais. On ne parle pas de ce type de sous traitance dans une Nouvelle Société, car  les postes de travail dont la qualification est nulle seront vite occupés par des machines et toute expérience valable est désormais, analysée et valorisée. Avec le revenu garanti, un « travailleur à rabais » ne peut être qu’un travailleur venant chercher une rémunération d’appoint « en parallèle» à son emploi, ce qui est une tout autre dynamique sociale.

La sous-traitance dont nous parlons ici est celle qui implique essentiellement les travailleurs de l’entreprise elle-même et ne fait que modifier leur statut de salariés. Correctement gérée, elle est une étape vers l’autonomie et la responsabilisation, donc vers l’efficacité, le respect de tous les acteurs économiques et une plus grande richesse collective. Elle est une invitation au voyage

L’entreprise qui ne veut plus de ses salariés, mais qui a toujours besoin de leur apport et ne veut pas carrément les congédier peut bien, dans le cadre d’un contrat de sous-traitance, transporter leur contrat de travail à une autre entreprise qui assumera la responsabilité de leurs tâches. Mais elle peut aussi, bien plus efficacement, les inciter à se constituer eux-mêmes en compagnie et leur donner ce mandat de sous-traitance aux conditions dont ils conviendront. En utilisant cette approche, elle n’a plus à les mettre à la porte; elle les lance simplement en affaires.

Le travailleur salarié dont les services ne sont plus requis par son employeur, mais qui est mis sous contrat par une entreprise sous-traitante, ne devient pas un travailleur autonome. Il semble, à prime abord, que la sous-traitance ne fasse que déplacer le problème du travailleur mal-aimé ou parfois l’aggraver. Pourquoi parler de la sous-traitance comme d’une étape vers l’autonomie ?

Parce que ce faisant, l’entreprise qui sous traite à des conditions acceptables un contrat à ses employés les invite à un tour guidé, une excursion qui est une incursion dans le pays de l’autonomie, pour que le travailleur apprenne à y circuler à l’aise avant qu’il n’y aménage en permanence. La sous-traitance vers les employés eux-mêmes n’équivaut pas une simple translation du travailleur vers un nouvel employeur : elle est la première étape d’un procédé essentiellement itératif. La logique de la sous-traitance, en effet, lorsque celle-ci a été mise en mouvement, conduit nécessairement à une analyse périodique de la mission et des schèmes de production de l’entreprise sous-traitante comme de l’entreprise-mère et à des sous-traitances en cascades pour obtenir un rendement optimal.

Ces sous-traitances successives tendent à amener par étapes les entreprises à la taille idéale où l’autonomie du groupe et un sentiment d’appartenance peuvent émuler les avantages de l’autonomie de l’individu sur le plan de sa motivation. La taille où tous les participants, ou au moins une majorité croissante d’entre eux, peuvent devenir des partenaires dans l’entreprise sous-traitante. Devenir des travailleurs autonomes et des entrepreneurs.

Le pari est que la productivité des travailleurs réunis dans une compagnie qui leur appartient et dont ils assurent la gestion augmentera suffisamment pour que, simultanément, la rémunération horaire des travailleurs puisse être plus élevée, alors que le coût unitaire des produits/services sera plus bas pour l’entreprise, permettant d’offrir les bien et services à meilleur coût au consommateur. C’est ça la voie de l’abondance. Les expériences de cogestion réalisées un peu partout dans le monde laissent penser que ce résultat est non seulement possible, mais probable.

La proposition de sous-traitance de l’entreprise à ses salariés est une invitation à un grand voyage. Dans une Nouvelle Société, le système de production doit reproduire de haut en bas, par la sous-traitance, l’image des fractales de Mandelbrot dont nous avons appris qu’ainsi tendent à se configurer les structures organiques. La sous-traitance est déjà en marche comme alternative privilégiée à l’emploi traditionnel et elle va déferler comme un raz-de-marée sur tous les secteurs de la production.

31  L’approche fractale

L’État a toujours une responsabilité implicite de gérance de l’enrichissement collectif et donc de la production. Quand la société permet la création d’une entreprise, elle lui confie en fait la responsabilité de satisfaire un besoin des sociétaires que la collectivité, autrement, devrait prendre sur elle-même de satisfaire. Elle lui laisse le choix des moyens et consent à ce que sa rémunération dépende des résultats qu’elle obtient et donc de son efficacité….

Pour réunir et gérer efficacement des compétences qui se ramifient ad infinitum dans le système de production qui découle de l’abondance, il faut diffuser plus largement l’obligation de synthèse et la fonction de gérance qui définissent la notion d’entreprise elle-même. Il n’y a pas meilleure façon de le faire que la sous-traitance, laquelle peut reproduire à tous les niveaux le modèle qui prévaut à celui de l’économie tout entière.

Sous-traiter, pour une entreprise, c’est retransmettre en aval la responsabilité d’atteindre un objectif précis que la société lui a confié. Elle le fait  en déléguant à une entité distincte le choix des moyens, faisant dépendre les  profits de celle-ci de ses résultats et donc de son efficacité.  On voit que c’est l’application, à un autre palier, du même processus qui a permis que se développe une économie entrepreneuriale.   C’est reproduire au sein de chaque partie de la structure le schéma organisationnel qui a fait ses preuves pour l’ensemble, puisque c’est la même problématique qui y prévaut.  C’est une approche fractale, à la Mandelbrot.

Pour une société qui veut non seulement demeurer entrepreneuriale, mais le devenir davantage, la sous-traitance est la voie logique à suivre pour répondre à la complexification exponentielle de sa structure de production : il faut que la responsabilité de produire et la motivation du profit rejoignent en profondeur d’autres paliers et jusqu’aux plus petits éléments de cette structure de production.

Comment s’amorcera ce processus ? Des groupes de travailleurs au sein de l’entreprise seront incités à se constituer en équipe et se verront sous-traiter un objectif de production en considération d’un prix ferme.  Ils pourront travailler au sein de l’entreprise, qui leur fournira les matières premières, et avec l’équipement de celle-ci dont le coût d’amortissement aura été prévu dans les conditions du contrat.  Ils seront autonomes.

Ce sera un premier pas, mais le contrat ferme qu’ils auront signé avec leur ex-employeur cautionnera leur crédibilité auprès des fournisseurs et des banquiers et, en temps opportun, ils pourront  assumer la responsabilité de leurs achats et de leurs équipements.  Il deviendra alors logique – et avantageux pour tous – qu’ils deviennent eux-mêmes une entité corporative, sous-traitante de la corporation initiale.  Ils pourront accorder à cette dernière  l’exclusivité de leurs services, mais dans la mesure seulement où ils en auront convenu et la lui auront consentie ; cette exclusivité ne se présumera pas et sera rarement absolue.

L’équipe des travailleurs autonomes  serra devenue une compagnie et assumera toutes les responsabilités d’une compagnie. Elle pourra même déplacer ses pénates. Peut-on dire des membres de cette équipe devenue compagnie qu’ils sont vraiment des travailleurs autonomes ? Oui, dans la mesure ou leur rémunération n’est plus un salaire, mais consiste en une participation aux profits de l’entreprise sous-traitante. LEUR entreprise.

Il pourra se développer des inégalités au sein de cette nouvelle compagnie, certains travailleurs devenant de quasi-patrons et d’autres de quasi employés ou même des salariés !   La compagnie qui dérivera dans cette direction, toutefois, fera face aux mêmes problèmes de motivation que la compagnie-mère initiale… et réagira de la même façon. Certains professionnels y deviendront plus autonomes et évolueront vers un rôle de consultants, alors que les travailleurs dont la production est le résultat d’une action conjointe tendront à s’y constituer en équipes qui s’émanciperont à leur tour, pour remettre sans cesse la rémunération du travail en rapport étroit  avec l’utilité du travail de chacun.

Ce processus d’essaimage ne cesse et l’équilibre ne devient stable, que quand chaque travailleur du système peut gagner plus en travaillant plus… et ne peut espérer gagner plus en travaillant seul ou dans une structure plus restreinte.  C’est vers cet équilibre que tend le système, dans une structure de complémentarité où le rôle de chacun est indispensable et où la garantie d’un revenu qui n’est pas une pitance – mais une juste évaluation de sa valeur professionnelle qui ne fluctue pas selon les aléas du marché ! – met chaque travailleur en position de force pour exiger son dû.

La structure de production globale tend donc à devenir un agencement de « structures participatives » – ici dans le sens littéral du terme – à l’intérieur de chacune desquelles prévalent la compétence pour les décisions et l’équité pour le partage des revenus. Cette structure globale de l’industrie n’exige pas qu’on l’impose, seulement qu’on la laisse naître

Les avantages de gérer en participation et de produire au sein d’une entité de taille humaine – en fait, de taille « familiale » – sont tels, qu’il faut envisager une structure de production presque totalement par paliers. Dans cette structure globale, l’équipe de travail qui se forme puis devient  compagnie peut naître à tout niveau.  Ce n’est pas normalement une corporation géante qu’elle aura pour cliente,  mais plutôt une entité bien plus petite, elle-même née d’une autre… et cette dernière sous-traitante  d’une autre également… et ainsi de suite, jusqu’au palier d’une ex-division, déjà énorme, d’une de nos compagnies géantes actuelles dont elle se sera scindée.

Ce processus de constitution en équipes de travail et d’incorporation visant à la sous-traitance peut être appliqué avec profit à autant de paliers qu’il en est où le résultat est clairement identifiable et où la valeur ajoutée dépend de la motivation, de la qualité et de la quantité du travail effectué.  On le fera et c’est ce qui maintiendra la motivation essentielle à l’efficacité et au profit.

La structure de production devient ainsi fractale. Elle est une collection de mini-entreprises dont chacune a son plan, son équipement, sa structure interne, mais toutes structurée selon le même modèle d’entrepreneuriat participatif.  On a une structure gigogne, dont les modules tendent vers une même taille qui apparaît optimale.  La taille où l’on se connaît et l’on se parle, conscients d’être indispensables les uns aux autres.

Parler de « mini » entreprise » se réfère à la volonté de garder à cette échelle humaine le nombre de participants actifs, pas à l’importance de l’entreprise, ni à la richesse dont elle dispose, pas plus que la taille d’un Conseil d’Administration d’aujourd’hui n’est révélatrice de l’importance des décisions qu’il prend….  Une équipe collée aux ateliers et devenue entreprise pourra ne gérer que quelques milliers d’euros, une autre au faîte de la pyramide, pourra en gérer des dizaines de milliards.  Mais le  modèle sera le même. On aura une structure modulaire.

32 Une structure modulaire

La structure modulaire qui découle de l’approche fractale reflète, en lui permettant de s’exprimer, le dynamisme d’une main-d’œuvre qu’on a rendue autonome et qui devient nomade.  Les individus sont uniques ; ils s’associent, pour optimiser leur complémentarité, en unités de production opportunistes s’adaptant à une demande qui évolue constamment.

Ces unités sont les composantes opératoires du système ;  bien différentes dans leurs fonctions, elles sont néanmoins bâties sur un modèle similaire , ce qui les rend plus faciles à recombiner. On peut avoir au besoin des permutations inusitées des ressources humaines et donc un système de production plus plastique, mieux adapté à sa perpétuelle transformation.

Le travailleur y trouve son compte, car le module auquel il s’intègre a la masse critique nécessaire pour que le pouvoir que lui confère son indispensabilité prenne un sens bien concret et une valeur marchande.  L’équipe devenue mini entreprise n’est pas vulnérable comme l’est toujours un individu, mais celui-ci peut s’y identifier sans en  perdre son autonomie, puisqu’il y adhère librement et garde la discrétion de s’en retirer. Le module n’est pas indivisible, mais il peut avoir cette cohésion « familiale » qui permet de mieux résister à la corruption et à la zizanie et laloi s’assure que des pressions indues ne s’appliquent pas.

La nature du travail dans une économie de type tertiaire exige une initiative, une créativité une qualité de la relation interpersonnelle qui ne se développent que si existe une grande motivation.  Le travail autonome et l’entrepreneuriat qui relie étroitement résultats obtenus et rémunération, favorisent cette motivation.  Une structure modulaire permet d’encadrer l’autonomie de la sécurité matérielle et affective qui découle de l’appartenance à un groupe et d’avoir l’entrepreneuriat à discrétion.

C’est la seule structuration qui convienne au rythme de transformation qui s’est naturellement imposé dans la production.  À quelques exceptions près, dont nous parlons ailleurs, c’est donc cette façon de travailler par équipes, elles-mêmes parties d’autres d‘équipes, dans une structure modulaire gigogne qui prévaudra partout.  D’abord dans le secteur tertiaire qui occupera peu à peu la quasi-totalité de la main-d’œuvre, mais aussi dans les secteurs secondaire et primaire.

La fluidité qu’on peut introduire dans une structure modulaire en fait aussi la réponse à un autre problème : la tendance à la concentration de la richesse propre à une structure d’entrepreneuriat.  Quant il s’agit de production, cette tendance mène à l’émergence de monopoles et de cartels de fait, des entités qui n’ont pas la motivation d’innover, ni celle d’optimiser leur efficacité puis de diminuer leurs prix pour rendre effective la demande d’une plus large clientèle. Les monopoles et cartels de fait sont des obstacles à l’enrichissement sociétal réel.

Ils sont une menace imminente, car la structure de production actuelle est déjà composée essentiellement de corporations géantes occupant chacune une position de dominance pérenne dans une branche d’activité. La modularité de la structure de production vient corriger cette situation néfaste.  Comment ?  C’est leur contrôle des brevets et des ressources humaines qualifiées qu’exige le type de production propre à leur branche d’activité qui garantit à ces monopoles ou cartels  leur suprématie… or, une structure modulaire rend ce contrôle impossible.

Une structure « modulaire », composée d’une myriade d’unités de production autonomes et entrepreneuriales, chacune elle-même propriétaire de brevets, devient plus flexible et plus volatile.  Les  cloisons étanches entre branches d’activités sont abattues, puisque les ressources humaines qualifiées deviennent autant d’agents libres qui peuvent se ré-agencer comme les pièces d’un jeu de meccano, créant les conditions pour une nouvelle dynamique de concurrence.

La valeur du capital fixe investi devenant relativement modeste, si on la compare à celle du capital-compétence que représentent les travailleurs et à celle du capital de connaissances qu’incarnent les brevets, les barrières à la concurrence tombent. Rien ne dissuade plus un milliardaire du pétrole de financer un Steve Job et de disposer rapidement en cascade de toute une série d’équipes de travail qui lui permettront d’affronter Microsoft à armes égales sur  le terrain de celle-ci.  De même, l’argent de Mitsubishi peut concurrencer Hoffman-Laroche en pharmacie, Cargill peut miser sur une voiture à carburant végétal et défier Toyota ou GM, au Brésil, puis dans le monde entier….

Les combinaisons sont illimitées. Les  grandes corporations qui contrôlent aujourd’hui leurs segments respectifs du marché vont devoir se prémunir des incursions de nouveaux rivaux, incursions que vont rendre faciles non seulement la mobilité accrue des compétences, mais aussi celle d’un capital de risque que le remboursement de la dette publique va rendre plus abondant et qui va s’investir de plus en plus dans ces compétences.

Une structure entrepreneuriale à tous les niveaux et disposant, comme nous le voyons  ailleurs, d’un accès facile à des capitaux pratiquement illimités, crée une concurrence si vive que les fabricants DOIVENT adapter leur production à la demande plutôt que de tenter de manipuler celle-ci.  On a donc  une réponse au vœu d’Aladin : le contrôle de la production quitte l’offre pour la demande et revient au consommateur.

Privés de ce contrôle – et donc empêchés de prolonger ad nauseam la production des mêmes choses pour rentabiliser sans fin leurs équipements – les producteurs doivent tenir compte de quatre (4) nouvelles données :  1) à l’exception de la santé de l’éducation et des loisirs, les marchés importants sont matures et plus  profit ne peut venir que d’une razzia sur leurs parts respectives des marchés ou de la satisfaction de nouveaux désirs à la mode ;  2) la concentration des efforts qui s’ensuit sur la satisfaction de ces désirs à la mode, rend toujours plus imminente l’échéance où chacune de ces demande spécifique sera saturée ; 3) la publicité « galéjade » disparaissant avec l’inévitable transparence d’une société « Internet », c’est l’efficience de la production qui devient le facteur le plus important de la profitabilité ; 4)   la croissance exponentielle des techniques accélère l’obsolescence de tout capital fixe qui permet cette efficience.

Confrontés à cette réalité, les producteurs prennent la décision réaliste de réduire dramatiquement les temps d’amortissement de leurs équipements et, surtout, ils répondent aux exigences des investisseurs en introduisant l’impact VÉRITABLE de cette décision dans leurs plans d’affaire, plutôt que de le camoufler sous des vœux pieux. La conséquence inéluctable en est que, comme des bâtisseurs de barrage, TOUS les producteurs doivent désormais penser en termes de « projets ».

33.  Produire par projets

Dans une structure de production modulaire, où aucun individu ne se cache d’avoir son propre agenda et où les équipes se forment pour optimiser l’assemblage de ressources autonomes dans un système en perpétuel changement, on ne produira plus que par « projets ».

Une entreprise n’est-elle pas toujours nécessairement un « projet », une projection dans l’avenir des conséquences des décisions que l’on va prendre et des gestes qu’on va poser?  Assurément, mais l’étymologie cache un malentendu. La science administrative a réglé ce malentendu en distinguant du projet la notion de « mission d’entreprise ».

Prenons un exemple. Un clan de nomades du néolithique peut se mettre en marche de bon matin, dans la steppe, en se contentant de choisir une direction. On se fixe un point à l’horizon et on va tout droit, présumant qu’on découvrira des pâturages satisfaisants et que tous en seront ravis. On n’ira jamais trop loin, car il n’y a pas de destination; le but est une « mission » qui est de nourrir les troupeaux et l’on aime bien être ensemble….

Mais il y a un autre scénario. Des gens qui ne se détestent pas – mais n’ont pas d’empathie particulière – peuvent se croiser, choisir de faire  un bout de chemin ensemble vers le prochain point d’eau puis de se quitter. C’est un plan de voyage bien différent. Ils ne partagent pas une mission ; ils ont un projet.

Aujourd’hui, en production, les intérêts des partenaires divergent vite et on ne tient pas à s’accompagner au-delà du point où ils divergent : on s’embarrasserait.  On ne tient donc à rien entreprendre ensemble sans savoir où l’on veut aller et quand on se quittera.  Un bon projet a un but bien précis. Identifiable. Quantifiable. Un projet a une fin. On évite bien des malentendus, si l’on convient au départ du parcours et des détails de la soirée d’adieu…

Un projet correspond à la convergence des intérêts de ceux qui y affectent des ressources, pour le temps où il leur semble à tous prioritaire de faire cet usage de ces ressources. Les intérêts fluctuent et la coïncidence des priorités n’est jamais parfaite; on l’ajuste donc pour rendre le projet réalisable, en imposant à tous les participants un faisceau d’engagements réciproques qui devient la structure de l’entreprise.   Ces engagements doivent être contraignants – et la loi y verra – mais ils sont néanmoins respectés de meilleure grâce, s’ils ne briment pas trop  les parties.  Il est donc préférable que l’entreprise soit restrictive, dans ses objectifs et sa durée, afin de n’exiger le sacrifice que d’un minimum de liberté.

Le but fixé à une entreprise est idéalement le plus grand commun diviseur des objectifs des participants ; sa durée idéale est la plus courte qui permet d’atteindre ce but tout en optimisant l’amortissement des investissements. L’amortissement est la clef de la rentabilité.  Quand, comme aujourd’hui, la technologie s’emballe, c’est au palier des amortissements que le bât blesse.  C’est l’obsolescence accélérée du capital fixe qui pousse d’abord le financier à exiger de l’entrepreneur que ce dernier précise son plan d’affaire… et d’amortissement.  Projeter la rentabilité de l’entreprise au-delà du moment où le capital fixe sera désuet apparaît au financier comme bien téméraire.

Cette menace de l’obsolescence du capital fixe est peu à peu rejointe et finalement largement dépassée, d’ailleurs, par celle de l’obsolescence du capital-compétence – que doit pallier le recyclage constant des travailleurs – et par celle du capital-connaissance, qui s’incarne dans le brevets et dont nous voyons ailleurs comment la durée de vie devient plus courte et les principes d’exploitation différents.   Le financier ne veut donc pas financer un plan qui exprime une vision d’une « mission » ; il veut un « projet »dont le profit sera devenu une réalité avant que les travailleurs, les équipements et les brevets qu’il rassemble aient terminé leur vie conjointe utile.

Il faut penser « projet ».  À ces composantes statiques que sont les grandes corporations, on  va donc substituer des regroupements ad hoc, plus dynamiques et plus efficaces, ayant pour but la réalisation de « projets » et « mégaprojets ».   Chaque projet qui tient la route est une combinaison originale unique de compétences, détient les brevets nécessaire pour réaliser ses ambitions et s’est garanti un accès sûr aux ressources naturelles dont il a besoin.

Dans ce schéma, les grandes corporations ne disparaissent pas, mais elles deviennent des assemblages financiers d’opportunité dont les liens avec le politique sont clairs…  ou parfois ne le sont pas. Nous en parlons ailleurs. Au sein de ces corporations, il y a des projets dont chacun est une entité distincte qui a son plan, son propre financement, son espérance de profit.

Dans  l’espace que délimite un projet, des équipes participent aux coûts et aux profits, chacun à la mesure de sa contribution, telle que les partenaires en ont convenu. C’est dans cet espace-projet que le travailleur, dont la compétence est la plupart du temps bien pointue, exerce sa créativité et prend les décisions dont dépend le succès de son équipe. Succès qui ne dépend que d’elle et de lui, car leur seul risque doit être celui de LEUR ineptie.

Ils ne cherchent pas d’autres risques, car le défi du travailleur devenu  entrepreneur est de produire efficacement, pas de spéculer sur des impondérables hors de son contrôle. Une société n’est vraiment entrepreneuriale que quand chacun est ainsi récompensé pour sa diligence à utiliser sa créativité et son initiative et ne supporte les frais que de ses propres fautes et de ses propres erreurs. S’il y a des incertitudes qui subsistent – et il y en aura  – on en fait couvrir le risque par un assureur, rôle qu’assumera souvent, mais pas toujours, la corporation-mère.

Les projets milliardaires ne sont plus alors l’affaire d’un seul homme, ni leur risque celui d’un seul financier. Ils sont des milliers à y participer, mais pas actionnaires anonymes. Chacun bien identifié faisant de son mieux et en retirant les profits qu’il mérite.   À chaque palier, c’est l’apport d’une équipe qui compte et dans chaque équipe le rôle de l’individu qui est valorisé. Les équipes se font et se défont, les projets se réalisent et d’autres leur succèdent.  C’est l’apport des individus qui est déterminant.

Tout le système de production va ainsi se structurer par projets, dans une recombinaison incessante de petites équipes à taille humaine et de travailleurs autonomes.

34  Le consommateur au pouvoir

C’est pour le consommateur qu’on produit et sa satisfaction est évidemment la raison d’être de la production. Or, on a frotté la lampe de la technologie et on a une société « géniale », mais Aladin, aujourd’hui, doit encore prendre ce qu’on lui donne.  Cette soumission de la demande à l’offre dans un contexte de production industrielle est une grande source de frustration. C’est une inversion du rapport de force normal qui devrait  exister entre l’offre et la demande qui amplifie la  perception de pauvreté que projette le système, même quand celui-ci livre l’abondance. Une perversion qui entraîne par compensation le gaspillage éhonté des ressources et peut conduire à une pauvreté relative, mais bien réelle, celle-la.

Une Nouvelle Société veut  remplacer la subordination de la demande à l’offre, propre à une société industrielle, par une adaptation de plus en plus précise et donc de plus en plus satisfaisante de l’offre à la demande.  On pose pour principe qu’un service n’est vraiment bien rendu que si, par-delà la simple atteinte de ses conditions objectives de réussite, il aboutit à  la satisfaction de celui  qui le reçoit.  Or, dans un système de production où les connaissances se multiplient, le consommateur qui présente  une demande un peu complexe ne peut recevoir une réponse optimale à sa requête que si interviennent divers spécialistes.   Il  faut donc une nouvelle structure d’encadrement de la production.

Quand Aladin demande : « exactement ce qu’il veut », son rêve n’est pas totalement chimérique, mais il est bien ambitieux. On comprend que, pour satisfaire ses demandes « sur mesure » et le faire a la hauteur de tout ce que la technologie rend possible, il faut  relever le défi d’identifier précisément toutes les connaissances et donc toutes les compétences dont nous disposons comme collectivité.  Il faut en chaque cas scinder en leurs composantes les demandes d’Aladin – dont chacune constitue en quelque sorte un « projet » – puis combiner comme  il se doit toutes les expertises complémentaires indispensables qui, ensemble, peuvent permettre la réalisation de chacun de ces  projets et lui donner satisfaction.

L’offre ne peut répondre à la demande que si on fait une multitude de combinaisons et de synthèse des éléments de la production.   Dans une structure industrielle, ces combinaisons et ces synthèses sont faites au niveau de l’offre, parce que c’est le capital qui sert de ciment.  Le produit offert est déjà une synthèse.  Le producteur produit, gère ses stocks et pousse férocement par la publicité à la consommation de ce qu’il peut offrir.  Mais si c’est la demande qui doit être au pouvoir, c’est le consommateur qui doit déterminer la forme des produits. C’est un tout autre défi.

Tout le système de production va donc se structurer par projets. Un projet est constitué  pour une durée précise et il se définit par un but et des objectifs intermédiaires, quantitatifs et qualitatifs. L’horizon est fixé  en tenant compte de la durée réaliste d’amortissement du capital fixe qu’on y investit ; les équipements sont acquis avec ce terme en vue et leur amortissement est établi sur cette période.

C’est en fonction de cet horizon réaliste que les marges de profits sont estimées et non en supposant que des astuces publicitaires ou réglementaires  permettront d’en poursuivre indéfiniment la rentabilisation.  Elles sont donc établies avec un œil  sur le  moment de l’apparition probable d’un substitut permettant une production plus rentable ou plus conforme aux désirs de consommateurs, ce qui signifiera alors la mise au rancart de l’équipement devenu suranné, avec une provision le cas échéant pour une valeur résiduelle.

Le financier investisseur – celui qui, en dernier ressort, fait que l’on produit ou qu’on ne produit pas – préfère de beaucoup le risque d’un « projet ».  Un projet avec son début et sa fin, son plan bien précis, toutes ses ressources  bien identifiées, ses amortissements déjà pris en compte et son profit prévu avec la marge d’erreur qu’on juge acceptable.  C’est cette structure par projets, aussi, qui correspond le mieux  à la nécessité d’introduire l’entrepreneuriat pour tous, à tous les niveaux de la production.  Seul produire par projets  permet de donner à Aladin ces biens et services sur mesure dont il rêve.

Lorsqu’on souhaite une nouvelle structure de production adaptée à cette exigence, il faut penser à une structure modulaire dans laquelle il y a des myriades de travailleurs autonomes et de petites entreprises, celles-ci étant en fait des équipes de travail – dont les équipiers normalement seront normalement moins de 12 et jamais plus de 30 – et qui vont se rassembler dans le cadre de « projets ».  Il y a un promoteur qui prend l’initiative d’un projet – un but, des ressources, un plan – réunit les ressources, leur fait accepter son plan, puis voit à ce que le but soit atteint.

La façon usuelle de procéder sera que tout ce qui doit être fait soit confié à un entrepreneur, qui  lui-même le répartira par larges pans  dont il donnera la responsabilité en sous-traitance à d’autres entrepreneurs, qui eux-mêmes en feront autant. C’est une structure gigogne aussi complexe que chaque situation l’exige qui va travailler à la réalisation des projets.

Des investisseurs assurent le financement de base du projet tout entier, mais tout ou partie de la responsabilité financière pour chaque composante du projet est assumée à chaque palier par ceux qui l’exécutent puisque leur rémunération varie..  À chaque niveau, il doit donc y avoir accord entre ceux qui financent et ceux qui travaillent, ce qui en fait conjointement les décideurs de tout ce qui est fait, chacun dans la sphère de sa compétence. La distribution des profits est éparpillée à travers toute la structure, tel que les participants en ont convenu.

Dans cette optique, le système de production cesse d’être une collection de grandes entreprises permanentes pour devenir un réseau dynamique de projets de durées variables, mais déterminées, réalisés par des structures temporaires agencées par des entrepreneurs avec l’appui de financiers et auxquelles sont greffées pour le temps requis les ressources nécessaires.

En devenant modulaire, la structure de production permet que non seulement l’équipement, mais tous les facteurs de la production soient optimisés. Les ressources naturelles sont identifiées et leur disponibilité assurée avant que le projet ne débute. Les ressources humaines sont mises sous contrat pour la durée du projet, ou mieux, pour la durée du segment du projet où leur participation est utile. La production par projet est motivante, favorise la concurrence et est souverainement efficace.

Une Nouvelle Société peut ainsi donner le pouvoir au consommateur. Aladin  peut alors frotter la lampe et demander ce qu’il veut.  Complexe ?  Oui, mais est-ce plus complexe que de mettre en scène mille figurants ?  Ou que de mettre un homme sur la Lune ?

35  La naissance des projets

Il faut qu’un consensus entre capital et travail permette que naissent les projets. Est-ce possible ? Oui, pour deux (2) raisons.

D’abord, parce qu’il est plus facile de rétablir le rapport normal entre l’offre et la demande et de donner le pouvoir au consommateur dans une économie tertiaire, quand il s’agit de services et qu’on n’a pas à lutter contre l’opposition systématique d’un producteur qui a des stocks accumulés et un investissement en capital fixe déjà commis qui doit être amorti.

Ensuite, parce que, la désuétude des équipements et des brevets s’accélère tellement, avec les progrès de la science et de la technologie, que la prise en compte précise de son amortissement total devient une obligation préalable à tout investissement. Ce qu’ont fait, justement, quand on pense « projets » et qu’on en fixe la durée. La capital aime bien penser par projets.

Bravo pour le capital fixe qui s’affranchit de sa résistance au changement, mais n’avons-nous pas dit que c’est le « capital-compétence » qui deviendrait le capital le plus significatif ? Est-ce qu’on ne retrouvera pas chez les travailleurs eux-mêmes, dont la formation est ce capital , la même résistance au changement, le même désir de n’amortir que sur l’éternité leur investissent, lequel apparaît ici comme leurs connaissances acquises ?

Bien sûr. Cette opposition systématique au changement est bien là et se manifeste sous la forme de corporatismes divers. Les capitalistes de la connaissance, comme tous les autres shylocks, sont un obstacle à l’évolution. On peut déjà voir cette aberration de matières scolaires périmées ou dont l’on n’a plus besoin, qui sont encore enseignées simplement pour feindre ainsi d’amortir le coût de formation de ceux qui ont appris à les enseigner. Il va falloir surmonter cet obstacle. Tous les corporatismes doivent disparaître.

Les corporatismes vont disparaître, parce que la compétence de chaque travailleur, devenant complémentaire et donc différente de celle de tous les autres, ses intérêts en deviennent eux aussi différents. Lier sa fortune à celle d’autres travailleurs comme lui n’ajoute plus significativement au pouvoir que son indispensabilité confère déjà au travailleur. Plus il devient unique, plus c’est avec ceux qui le complètent et non avec ceux qui lui ressemblent qu’il a avantage à s’associer pour accroître sa position de force.

Simultanément, l’État va lutter contre la menace de chantage que fait peser sur la société le travailleur indispensable, en tirant parti d’une complémentarité imparfaite. L’État va manier l’outil de la certification professionnelle, critère du travail-revenu garanti, pour garder légèrement surabondante l’offre de toute expertise, empêchant que le prix ne s’en envole. On peut désormais prévoir l’offre et la demande avec une raisonnable exactitude et en assurer l’équilibre, d’autant mieux que des compétences modulaires à apprentissages plus courts permettent un meilleur temps de réaction. Quiconque voudrait que la demande se plie à ce qu’il peut offrir se retrouverait vite en concurrence bien inégale avec ceux formés pour répondre précisément aux vœux des consommateurs.

Le travail s’adaptera à la demande. Contrairement au capital fixe, dont l’adaptation se fait en gérant une mise au rancart rapide, le travailleur n’est pas remplacé, mais transformé sans cesse par une formation continue extrêmement diversifiée. Celle-ci lui sera rendue facilement accessible et il sera guidé à travers les options qu’elle offre afin qu’il puisse faire les choix qui correspondront le mieux à la demande … et qui optimiseront ses propres chances de réussite. Une structure de production par projets accommode au mieux cette évolution du rôle du facteur travail comme celle du capital. Ils ont des intérêts communs. Les partenaires sociaux vont apprendre à s’aimer et des projets vont naître

Comment viendra cette conversion de la structure de production en un vaste réseau de projets? Elle est déjà bien en marche. Une corporation géante  à multiples vocations, Mitsubishi, par exemple, pourrait se transformer en une constellation – une galaxie ! – de « projets », presque sans aucun délai. Son organigramme actuel tient déjà compte de l’affectation de la plupart de ses ressources à des projets et des conditions de leur utilisation partagée lorsque les circonstances exigent qu’elles demeurent communes à plusieurs projets.

Il suffirait d’un travail juridique et comptable relativement simple pour que naisse, en place de la compagnie actuelle, toute un réseau d’entreprises connectées, mais largement autonomes. Les participants de chacune pourraient, d’un trait de plume, en assumer tout ou l’essentiel de la responsabilité des engagements… et en retirer chacun une rémunération conforme à la nature, au volume et à la qualité de son apport.

Le même scénario est réalisable pour quelque grande entreprise que ce soit. Par-delà la transformation des entités existantes, toutefois, il faut penser à l’émergence de nouveaux « projets ». Qui sera l’initiateur/promoteur d’un projet ? Qui sera l’entrepreneur qui en assumera les risques et en retirera les profits ? Quiconque le souhaite pourra le faire s’il en a les moyens, ce qui, en pratique, veut dire quiconque sait établir un plan de production, assembler les ressources pour son exécution et a l’argent ou la crédibilité requise pour que le financement en soit assuré.

Parfois, c’est un concepteur professionnel, avatar du MBA actuel, qui prendra l’initiative de monter un projet et qui, seul ou avec une équipe, en dressera le plan détaillé, en obtiendra le financement, puis mettra sous contrat les ressources humaines essentielles à sa réalisation. Parfois, au contraire, ce sera un groupe financier qui, ayant choisi un secteur où il veut s’investir, donnera à un concepteur professionnel le mandat de mettre en place le projet et sa structure. Le projet mis en place suivra son cours, comme suit aujourd’hui le sien une corporation, à cette distinction près qu’un projet est un espace-temps fermé. Il a un objectif précis, un plan, un budget fixe et une échéance.

Il est possible de mieux satisfaire nos besoins en misant ainsi sur un système de production fluide, en perpétuelle recombinaison de ses ressources, basé sur la complémentarité et l’entrepreneuriat, constitué d’une multitude de travailleurs autonomes et d’équipes réalisant des « projets » qui font trois petits tours et puis s’en vont.  Mais il faut accepter un nouveau rôle pour l’État dans le système de production.

36  L’État contrôleur

Nous avons parlé d’une fonction de gérance de l’État qui va de paire avec sa mission de gouvernance. Le jugement que les gouvernés portent sur l’État tient bien moins aux principes que celui-ci affiche qu’à la façon dont il gère leurs activités quotidiennes. L’interdépendance imposant la démocratie – avec la dose de manipulation quo peut y mettre , bien sûr – l’opinion des citoyens n’est pas sans intérêt pour l’État et il cherche donc à les satisfaire. La façon dont l’État exerce sa fonction de gérance s’exprime dans le système de production et, réciproquement, les exigences des citoyens envers l’État dépendent pour beaucoup du système de production mis en place.

La complexité croissante de nos connaissances et de leur application concrète exige un système de production parcellaire qui favorise la complémentarité des tâches et l’entrepreneuriat. Le nombre des intervenants se multiplie et encore bien plus le nombre des décisions qu’ils doivent prendre. Ceci crée une nouvelle dynamique où les individus ne peuvent vraiment agir commodément dans leurs rôles de travailleurs–entrepreneurs et de consommateurs que si l’État assume un double nouveau rôle en production. D’abord une fonction de contrôle dont nous discuterons d’abord, puis une implication plus grande dans la production même dont nous traiterons dans des textes subséquents.

D’abord, une fonction de contrôle plus présente, plus minutieuse, prenant la forme d’un élargissement des « chasses gardées » de l’État, ces domaines où, même lorsqu’il décide de s’en remettre au secteur privé – ( les entrepreneurs) – pour la production et donc la création de la richesse sociétale, il se réserve le droit d’intervenir pour le bien commun.

Il y a trois (3) de ces chasses gardées qui doivent s’élargir quand est mise en place une structure modulaire de production reposant sur la complémentarité et l’entrepreneuriat, pour tenir compte d’un nouveau rapport de force entre l’individu et l’État qui les rend alors tous deux plus dépendants de l’apport de l’autre: La planification, l’arbitrage et la réglementation.

D’abord, la planification. Dans une structure entrepreneuriale, l’État ne peut plus se limiter à quelques directives initiales, mais il lui incombe d’informer pleinement et constamment une population maintenant composée de décideurs. Les agents économiques décident et DOIVENT donc désormais savoir. Simultanément, ces « recommandations », devenant l’expression d’un consensus social dans une société participative, elles deviennent plus légitimes et peuvent donc paradoxalement être plus exigeantes que les directives de naguère. Il devient plus important que jamais qu’on s’y conforme. Pour s’en assurer, il faut donc qu’au « conseil » donné de départ se greffe un suivi souple, mais insistant, de la façon dont les acteurs s’y conformeront

Ensuite, l’arbitrage des conflits résultant des échanges entre les acteurs économiques, pour s’assurer que sont respectés non seulement leurs droits fondamentaux et infrangibles de citoyens – responsabilité liée à la fonction de gouvernance de l’État – mais aussi les droits circonstanciels qu’ils se créent les uns envers les autres lorsqu’ils concluent des ententes entre eux. Cette fonction d’arbitrage de l’État, qui est un élément de sa responsabilité de gérance doit évoluer.

Auparavant, on pouvait se contenter d’une intervention ponctuelle, épisodique de l’État pour régler les différends, mais ceci est insuffisant dans un système de production entrepreneurial où augmente en flèche le nombre des décideurs et des échanges et où, surtout, s’accroît l’importance de chaque décision.

Dans un système dynamique où prévaut l’interdépendance, chaque activité de production implique trop d’intervenants et à trop de conséquences en cascades pour qu’on puisse permettre que le cours des échanges entre les acteurs économiques soit paralysé par des caprices. Il n’est pas question que le fil des événements soit longtemps interrompu.

Quand il y a un doute quant à la légalité d’une action ou d’un comportement, ce doute être résolu et toute inquiétude dissipée AVANT même que les gestes contentieux ne soient posés. Un contrôle constant de la légalité de toute décision est indispensable au bon fonctionnement du système économique et l’on a donc TOUJOURS besoin de l’arbitrage de l’État.

Enfin, la troisième chasse gardée de l’État – sa fonction de réglementation – doit aussi évoluer. L’État a le droit – qui est aussi son obligation – de surveiller la performance globale des entrepreneurs, de voir l’impact global de ce qu’ils font, de l’évaluer et au besoin d’apporter, par législation et réglementation, les correctifs nécessaires pour en supprimer les effets néfastes.

L’État doit optimiser le cadre normatif des relations entre producteurs et entre producteurs et consommateurs. Il doit en transformer les mécanismes pour vérifier qu’ils satisfont la demande de la population et répondent bien aux intérêts de l’ensemble des citoyens. Pendant que l’État-Arbitre s’assure que les règles en place sont bien respectées, un État-Législateur, devenu beaucoup plus actif, va rebâtir constamment la structure de ces règles pour qu’elles restent toujours conformes aux exigences d’une société qui évolue.

Quand est mise en place une structure modulaire de production reposant sur la complémentarité et l’entrepreneuriat, l’État doit intervenir fréquemment – en fait, constamment – pour modifier les règles, mais il doit le faire en s’assurant toujours du respect des droits acquis. Chacun doit avoir l’assurance tranquille que, même si les règles changent, les gestes qu’il a posés dans la légalité et de bonne foi ne seront jamais remis en question.

En élargissant ses trois (3) chasses gardées, l’État devient beaucoup plus présent dans la production et donc dans la vie des individus. Il faudra en tenir compte au moment de produire ou de consommer. Ceci est une conséquence inéluctable du fait que, dans une société d’interdépendance, il est de moins en moins de gestes que l’individu puisse poser qui n’aient pas un impact sur la collectivité et n’intéressent donc pas l’État comme représentant de cette collectivité.

L’État-contrôleur, devient un tiers intervenant obligé, quasi omniprésent dans la production. Le défi est de veiller à ce qu’il n’en devienne pas pour autant le maître du jeu, ce qui serait en totale contradiction du caractère entrepreneurial d’une Nouvelle Société. Il a deux (2) principes a toujours respecter: il doit être un intervenant non seulement impartial, mais neutre et son intervention ne doit jamais être indûment dilatoire.

37  La planification

La première chasse gardée de l’État en production est la planification. Pourquoi ? Parce qu’il est salutaire de donner une orientation aux efforts de la société. Il est normal dans une société que chacun tire à hue et à dia, mais il y a avantage à ce que l’ensemble des actions entreprises suive tout de même une ligne directrice, afin que ce ne soit pas seulement par essais et erreurs que l’effort collectif atteigne une certaine cohérence. On fait donc des plans…

Jadis, quand l’État proposait un plan, on ne lui demandait que de mettre à profit les connaissances plus vastes dont il disposait pour montrer la voie. Maintenant, la complexité de la production suggère de mettre en place une structure de complémentarité où l’entrepreneuriat occupera presque tout l’espace, ce qui exige une plus grande transparence, puisque la plus grande partie des décisions ponctuelles y seront prises non par l’État, mais par des entrepreneurs. Ils doivent savoir. Ils doivent comprendre.

Pour cela, un simple « plan » n’est plus suffisant, il doit être accompagné des données qui permettent à l’agent économique moyen, de bonne foi et raisonnablement intelligent, de se rendre compte du bien-fondé des recommandations qu’on lui fait. Le plan, quel qu’il soit, et toutes ses ramifications, doivent désormais être non seulement énoncés, mais explicités et justifiés, puisque c’est une multitude de décideurs qui devront y donner suite et qu’il ne s’agit pas de les y contraindre, mais de les en convaincre.

Le simple privilège d’orienter la production que conférait à l’État sa connaissance plus complète de l’ensemble des variables se transforme donc en une responsabilité de connaître tout ce qui peut être connu et d’en informer une population maintenant composée de décideurs. L’orientation donnée doit donc, désormais, refléter un consensus social. À l’arbitraire doit se substituer un faisceau de choix collectifs, dont chacun va exiger une forme de consultation des acteurs.

Il ne suffit plus que les intervenants soient d’accord, il faut qu’ils COMPRENNENT.  Sinon, même s’il y a accord sur les résultats souhaités, des désaccords surgiront quant aux moyens à utiliser. Il faut se donner la peine d’en arriver à un véritable consensus aussi sur les moyens.  On y parviendra si les producteurs ont accès à la même information que l’État et s’ils en font la même interprétation. La pierre d’achoppement, c’est l’ignorance.

Par-delà sa tâche de planifier – et de planifier en fonction d’un consensus – il y a donc une autre tâche pour l’État qui est de dissiper l’ignorance, améliorant sa connaissance des processus économiques et diffusant largement ce qu’elle aura appris. La première chasse gardée de l’État, la planification, doit s’élargir pour qu’on y joigne des activités de recherche et d’information. C’est à ce prix que l’orientation que fixe l’État fera consensus et sera respectée.

La responsabilité de planification de l’État va le conduire à mettre en place un système de cueillette de l’information, d’interprétation des données recueillies, de prévision et de projection de l’impact à N horizons des conclusions qu’on peut tirer de cette information. À l’information quantitative va s’ajouter une analyse qualitative fournie par une structure adéquate de recherche. Il va falloir que l’information devenant accessible, facilement intelligible, sa diffusion rapide et sa divulgation sans réserves.

L’objectif d’une meilleure cohérence de la production est aussi mieux atteint, si l’État n’offre plus seulement une planification initiale, même enrichie de ses composantes « recherche » et « information », mais aussi un soutien dynamique aux entrepreneurs qui les accompagne à toutes les étapes de la production. Cela signifie une structure étatique permanente de diffusion de l’information et que l’État complète sa planification ex-ante par une fonction continue de conseil. L’action de l’État va donc revêtir la forme d’une vaste gamme de services rendus aux entrepreneurs sous la rubrique « planification & information ».

Toute l’information publique doit être rendue disponible à tous. Elle doit d’abord se propager à tous les paliers de la production, car tous les travailleurs-entrepreneurs, à tous les niveaux, seront plus efficaces s’ils disposent de toute l’information requise pour se former une vision d’ensemble des objectifs. Elle doit ensuite être rendue accessible aussi à ceux qui ne sont pas déjà intégrés au processus de production en place, mais qui VOUDRAIENT produire.

Cette divulgation large est cruciale, car si l’État ne facilite l’information qu’à ceux qui ont déjà pignon sur rue, la production sera totalement contrôlée par les producteurs en place, chacun dans sa sphère d’activité, sans possibilité sérieuse pour quiconque de leur faire concurrence. Cette mainmise ne pourrait mener qu’a un ralentissement de l’implantation des technologies nouvelles, celle-ci se stabilisant au rythme qui optimise le profit des producteurs en activité plutôt que le bien des consommateurs et l’enrichissement de la société. L’individu tire une rente de la compétence qu’il acquiert ; il ne doit pas en tirer une de l’information qu’il possède.

L’information fournie au producteur doit l’aider à établir sa propre stratégie. Libre à lui de ne pas tenir compte de cette information car l’utilisation n’en est pas coercitive, mais peu écarteront d’une démonstration irréfutable, étayée par des faits et des chiffres, qu’une façon de faire est la meilleure. La majorité comprendront que les prévisions de l’État sont probablement les plus sûres et que, les politiques de l’État étant faites en fonction de ces prévisions, ne pas suivre la voie suggérée serait bien téméraire…

La plupart des entrepreneurs ajusteront VOLONTAIREMENT leur propre plan d’action à la planification proposée par l’État; en informant, on met d’accord ceux qui sont de bonne foi et dont les errements seraient venus d’une méconnaissance des processus. Quant à ceux qui sont de mauvaise foi, il sera plus facile de s’en prémunir quand celle-ci aura été ainsi rendue évidente.

L’entrepreneur reste libre, cependant ; certains prendront une voie contrariante. Si l’État a erré – ce qui arrivera parfois – celui qui aura eu raison envers et contre tous et même l’État en sera alors normalement récompensé par un succès à la mesure de sa perspicacité et de l’originalité de sa démarche. En attendant, son opiniâtreté aura permis que le consommateur garde toujours un maximum de choix.

38  L’arbitrage

L’État qui confie la production au secteur privé – les entrepreneurs – se réserve généralement, sans même y penser, la fonction d’intervenir pour régler leurs différends. On prend pour acquis que cela va de soi, puisque c’est bien le rôle de l’État et son évidente prérogative de voir à ce que justice se fasse. En fait, il y a ici une confusion.

Dès qu’existe un État, il fait des lois et cherche à s’assurer qu’elles sont respectées. Dans un État de droit, une large part de ces lois ont pour but de protéger les droits qu’on juge inhérents à la nature humaine ou qui découlent du statut de citoyen. On se réfère à une éthique ou à un document fondateur qu’on présume consensuel pour justifier cette intervention de l’État. Personne ne conteste sérieusement que l’État doive le faire, même si on peut être en désaccord sur la façon dont il s’acquitte de cette obligation. Nous en parlons ailleurs, mais ici il s’agit d’autre chose.

Quand on pense production, relations des producteurs entre eux et relations entre producteurs et consommateurs, on peut bien parler de droit « civil », mais on ne pense pas à un droit qui protège l’identité, la liberté ou autres droits immuables de la personne. On ne pense pas à des situations où l’État se manifeste pour faire appliquer des normes que la société impose à tous et qui prétendent distinguer le « mal » du « bien. On pense à des contrats. À des ententes. Ce qui est bien ou mal pour les parties dans le cadre d’un contrat ne doit regarder qu’elles.

Quand c’est leur libre consentement qui a créé aux parties – majeures et saines d’esprit – un droit ou une obligation, on devrait parler de droit « contractuel ». Un contrat ne contrevient vraiment à l’ordre public que s’il porte préjudice à des tiers. Pour le reste, le contenu de l’entente ne regarde que les parties et n’a de lien avec la justice et l’éthique que dans la mesure où il est « bien » de tenir ses promesses et « mal » de ne pas le faire.

Quand une structure de production modulaire entrepreneuriale apparaît, elle multiplie les occasions de litiges. La responsabilité de l’État de voir à ce que les ententes soient respectées n’est pas mise en cause, cette chasse gardée devra au contraire s‘élargir, mais le privilège que s’était aussi réservé parfois l’État de s’en mêler parfois autrement que pour assurer le respect des engagements va être revu. En droit contractuel, il faut revenir au vieil adage que « le contrat est la loi des parties » … et s’y tenir. La société n’a pas à juger des raisons ni de la pertinence des clauses d’un contrat, seulement de la validité du consentement. L’État doit garantir aux individus, que sauf dol ou violence, les promesses faites seront tenues. Rien d’autre.

Évidemment, il y a des circonstances où les deux parties ne sont pas « majeures et saines d’esprit », où des tiers son impliqués et où l’ordre public est donc en jeu. La justice civile doit alors suivre son cours. Quand il s’agit d’ententes « ordinaires » qui n’ont pas ce caractère exceptionnel, cependant, c’est d’un arbitrage qu’il s’agit. Le nombre des contrats « ordinaires » va exploser dans une société entrepreneuriale. L’État va devoir s’en occuper plus et mieux… surtout, bien souvent, en ne s’en mêlant pas. Ce qui mérite un mot d’explication.

D’ores et déjà, le dynamisme des échanges économiques est gravement compromis par l’utilisation malicieuse qui est faite des délais et des coûts inhérents aux procédures judiciaires. Ceux qui en ont les moyens peuvent retarder indéfiniment la résolution d’un conflit et ruiner leurs adversaires en frais. La simple menace d’une action en justice peut dissuader le simple citoyen de faire valoir ses droits. Il est de notoriété publique que la stratégie des compagnies d’assurance est de lasser ceux qui veulent être indemnisés. Des recours collectifs contre des pollueurs sont contrés par des procédures intentés contre ceux qui osent en prendre l’initiative. La justice n’est pas bien servie.

La structure économique est elle-même mise à mal chaque fois qu’est contesté un contrat, pour futiles que puissent en être les motifs, puisque la crédibilité financière des parties est remise en question, de même que celle de leurs fournisseurs dont les créances peuvent alors être jugées en péril, de même que celle des institutions financières elles-mêmes, à la mesure de tous les engagements envers elles ou leurs débiteurs dont la validité est incertaine. Un énorme poids d’obligations litigieuses pèse sur l’économie.

Les obligations litigieuses ne sont que la pointe de l’iceberg. Les délais de 1, 2, 5, 10, 30 ans pendant lesquels on peut demander l’annulation rétroactive d’un engagement rendent toute évaluation du risque bien précaire et la possibilité d’un effet en cascades augmente encore l’incertitude. Le système de production repose tout entier sur des actes de foi… que les événements transforment de plus en plus souvent en tristes exemples de naïve crédulité.

Le système actuel n’est déjà plus viable. Imaginez une structure de production entrepreneuriale, quand est décuplé le nombre des accords qui peuvent être requis pour produire quoi que ce soit, et que les parties contractantes ne sont plus des entités ayant pignon sur rue et protégeant tout au moins une certaine réputation… mais n’importe qui ?

Le système ne peut fonctionner que si l’État impose un processus de résolution immédiate des conflits, car dans une société d’interdépendance, tout se tient. Chaque décision compte, chaque veto, même par omission, peut avoir un impact irrémédiable. Si un conflit apparaît qui n’est pas résolu sans délai, tout stagne, puis tout s’arrête.

Dans une société en rapide mutation, non seulement tout droit écrit, mais l’application impérative de toute jurisprudence, devient une incitation à en exploiter les failles.  Le droit devient une astuce et donc un apprivoisement de l’injustice. L’équité ne peut résulter que d’une casuistique en perpétuelle reconstruction qui donne une large discrétion aux juges et arbitres, mais en y apportant la garantie d’une procédure d’appel efficace et à multiples paliers.

39  Changer les règles

La troisième chasse gardée de l’État, c’est la discrétion qu’il s’accorde de légiférer et de réglementer dans l’exercice de sa fonction de gérance, donc au-delà de ce qu’exigerait sa seule fonction de gouvernance. Quand il se déleste sur les entrepreneurs de sa responsabilité de produire et d’enrichir la société, il ne renonce pas à son droit d’évaluer la façon dont ceux-ci s’acquittent de leur mission ni d’y apporter, le cas échéant, les correctifs nécessaires pour que la population soit satisfaite. Satisfaite des produits et des services qu’on lui offre, satisfaite, surtout, de la façon dont on lui procure ces biens et services.

L’État est en fait au service de la majorité effective de la société dont l’intérêt est que les règles s’adaptent pour refléter l’équilibre des forces tel qu’elles sont distribuées AUJOUR’HUI et non tel qu’elles l’étaient hier. L’État, qui veille à ce que cette adaptation se fasse, doit vaincre des résistances, mais il a normalement la collaboration d’une vaste majorité des citoyens. L’État – nous ne parlons pas d’un gouvernement, lequel peut avoir un agenda idéologique, mais de l’État qui est l’émanation de toute la société et en réalise la volonté – est présumé, par définition, être du côté des gagnants.

Toujours, mais il a un défi plus exigeant à affronter pour le faire, toutefois, au moment où le rapport des forces bascule en faveur du changement. Quand apparaissent des tendances qui annoncent une recomposition de la majorité effective, son action pour passer d’aujourd’hui à demain est perçue comme une trahison par ceux qu’il a aidés à passer d’hier à aujourd’hui et qui ne lui en gardent aucune gratitude. Qu’il prenne trop tôt ou trop tard le parti du changement et il sera désavoué. L’État doit être bien alerte.

C’est dans le système de production que les exigences du changement apparaissent en premier lieu et elles doivent être satisfaites sans délai. Les règles d’un système de production entrepreneurial signifient une mutation profonde. L’État qui ne faisait que planifier, désormais doit informer ; il ne fait plus que juger des différends, mais doit maintenant les résoudre  avant qu’ils ne naissent. Il doit jongler de plus en plus vite avec les règles du jeu elles-mêmes, édicter les lois et mettre en place les règlements au rythme des changements qui s’accélèrent. Comment doit-il s’y prendre pour réussir cette mission ?

Aujourd’hui que le rapport des forces bascule, l’État doit comprendre de quel côté l’arbre va tomber. La société devient plus dépendante de chaque individu, alors même que le soutien constant de la société devient à l’individu plus irremplaçable. L’individu doit toujours tenir compte de l’impact de ses propres gestes sur la collectivité – laquelle d’ailleurs ne le laissera pas l’oublier ! – mais la société doit aussi prendre acte du pouvoir accru de l’individu. Comme dans tout autre société, le jeu social dans une Nouvelle Société reposera sur un rapport de forces, mais quand tous les partenaires sont indispensables le rapport des forces doit s’exprimer de façon plus accommodante, plus civilisée…

L’État va devoir « changer les règles » plus souvent et le faire avec moins d’atermoiements, mais sans oublier que l’individu a désormais un pouvoir accru. Ce n’est pas seulement le pouvoir de l’État qui s’effiloche face à celui de ses citoyens, c’est le pouvoir de toute majorité qui est remis en question par celui de faire barrage que possède maintenant de facto toute minorité significative. L’État, qui sera pourtant bien pressé, va devoir marcher à pas feutrés dans sa troisième chasse gardée, se souvenant que les règles qui ne font pas consensus ne seront sans doute pas respectées.

Légiférer et réglementer, va signifier de plus en plus convaincre et persuader. L’encadrement normatif de la production va devoir être soumis à la contrainte d’un dialogue constant entre l’individu et l’État, dans une structure de consultation permanente de tous les intervenants qui ira désormais bien au-delà de la simple « démocratie » et dont nous voyons ailleurs les détails. Pour éviter même toute suspicion d’une tyrannie de la majorité – qui est toujours le danger d’un système démocratique – il sera incontournable que l’on reconnaisse, au-dessus de la démocratie, une autorité éthique qu’incarne un « Contrat social ». De cet aspect aussi, nous discutons ailleurs.

L’État ne cherchera pas à imposer des normes bouleversantes à une société qui sera déjà en métamorphose. Dans sa troisième chasse gardée, il va plutôt s’activer à créer et appliquer les règles qui lui permettront de maintenir les grands équilibres. Équilibre entre bien et mal nantis dans la répartition de la richesse. Équilibre entre les partenaires obligés, dans une structure de production morcelée où des assemblages seront sans cesse requis et où l’État devra constamment aider l’individu à faire des synthèses. Équilibre entre producteurs et consommateurs, qui sont les mêmes intervenants s’échangeant leurs rôles à divers moments d’un cycle auquel ils participent tous….

L’État fixera par lois et règlements la répartition des tâches entre secteur privé et secteur public. Il ajustera selon les circonstances, dans le respect des droits acquis, la frontière en deçà de laquelle, même dans une structure entrepreneuriale, l’État ne peut pas déléguer son rôle de producteur sans mettre en péril son pouvoir ou sa crédibilité. Il fera de même pour maintenir une concurrence sans laquelle il serait bien ardu de garder longtemps vivace l’esprit d’entreprise.

Il serait oiseux de chercher à prévoir tous les changements normatifs que l’avenir exigera. L’important est d’affirmer que l’État à l’obligation de faire ces changements et l’autorité pour les faire, à une seule condition : ne pas oublier que ce n’est pas lui qui décide. La société a le pouvoir; l’État exécute.

Le Contrat Social – qui prime tout – impose à l’État une moralité. L’État qui devra composer avec une accélération exponentielle du rythme de changement en établissant et appliquant ses normes avec célérité devra s’acquitter avec la même célérité de son obligation morale de corriger ses erreurs et de dédommager les victimes de cette précipitation qui deviendra systémique.

L’État-contrôleur sera un intervenant obligé partout.  Parfois – pas très souvent – l’État se manifestera aussi comme producteur.

40  L’État producteur

Depuis la révolution industrielle et son impact sur la distribution de la richesse, on se pose des questions sur le capitalisme, confondant le « capital passif » – qui n’est qu’un autre nom pour la richesse – avec le « capital actif » que constituent les infrastructures, les équipements, les outils et tout ce qui permet au travail de produire. Simultanément, depuis que quelqu’un a baissé la voix et chuchoté « socialisme », on s’interroge sur le rôle de l’État dans la production, confondant souvent la propriété des moyens de production avec leur gestion et leur contrôle.

Pourtant, exproprier une entreprise et en déclarer la collectivité l’unique propriétaire, ce qui peut être fait par un simple transport de capital action et une écriture aux livres, est une décision de l’État bien distincte de celle d’en gérer la production. La propriété collective est un option politique. C’est la gestion de la production qui est significative et dont nous traitons ici. Produire, c’est ré-agencer les éléments d’une situation de départ, créant par ce travail une valeur ajoutée. Il y a des plans à faire, qui les fera? Il y a des décisions à prendre. Qui les prendra ? Un salarié dont ce sera la tâche ou un entrepreneur qui y trouvera son profit ?

Quand on parle de production, c’est ça qui importe : qui décide. La dichotomie entre secteur public et secteur privé est donc un raccourci trompeur, car il y a des décisions prises par des salariés du secteur privé, alors que d’autres peuvent l’être par des fonctionnaires qui touchent des primes occultes à la performance. Précisons donc que nous voulons distinguer ici entre ce qui doit être produit par la structure privée entrepreneuriale gigogne que nous avons décrite et ce qui doit l’être par l’État, utilisant les fonds publics, géré par un fonctionnariat honnête sans velléités d’entrepreneuriat. Dans cette situation-type, comment devrait se partager la responsabilité de produire entre les secteurs privé et public ?

L’État doit produire ce qui fait consensus. Nous pourrions reprendre ici, pour décrire le système de production et son partage entre secteurs privé et public, la métaphore que nous avons utilisée ailleurs, d’une « machine à rendre des services ». Dans ce système-machine, le rôle de l’État correspond aux activités programmées. Quand il y a consensus sur ce qu’on veut, où l’on va et comment s’y rendre, il n’y a plus de décision à prendre et l’on peut programmer. La collectivité « programme », en donnant à l’État le mandat de produire. Quand il reçoit ce mandat, l’État doit produire.

Ou plutôt, il doit COMMENCER à produire. Il va préciser les objectifs du mandat qu’il a reçu, faire un plan, puis avancer dans sa mise en application. Jusqu’au premier « virage »…. Comme dans la production taylorisée de naguère, quand il y avait des « virages » où c’est un humain qui devait venir guider la machine, l’État qui veut produire va se buter à des choix. Il arrivera à des bifurcations, face à des alternatives quant aux moyens techniques à prendre dont aucune ne fera consensus. C’est là que doit « s’arrêter Alexandre ».

Le rôle de l’État dans sa fonction de gérance, c’est de définir une problématique qui identifie ces bifurcations. Quand, dans sa démarche vers le but à atteindre, il arrive à un de ces carrefours, il doit posséder la compétence requise pour lancer un appel d’offres, en s’adjoignant dans chaque cas l’expertise technique d’appoint nécessaire pour préparer les cahiers des charges idoines… puis passer la main au privé.

L’État n’a pas à décider des moyens. Ce n’est pas son rôle et il n’y connaît rien. Quand il y a désaccord sur le but visé, ou qu’on hésite sur la marche à suivre, il y a des décisions à prendre. Le meilleur décideur est l’entrepreneur qui tire profit de sa décision… Quand il faut choisir entre les moyens, nul mieux qu’un entrepreneur n’a la motivation pour le faire, car c’est SA fortune et SA réputation qu’il y risque. L’État, dans chaque cas, doit alors confier la tâche au plus apte, étant présumé le plus apte celui qui, parmi ceux qui ont la compétence et la crédibilité pour prétendre atteindre les objectifs précis qui ont été fixés, s’engage à les atteindre au mieux et aux meilleures conditions.

Dès que le secteur privé est ainsi intervenu, la réalisation subséquente du projet suit la filière du processus de sous-traitance qui est l’essence du fonctionnement d’une structure de production modulaire ; les tâches sont fragmentées et réparties par étapes, jusqu’au palier où ce sont des travailleurs autonomes, seuls ou en équipes, qui en deviennent responsables.

À chaque palier, chacun fait la synthèse des travaux qu’il a sous-traités, puis rend des comptes à celui de niveau plus élevé dont il tient son mandat. En haut de cette pyramide il y a l’État, le maître-d’œuvre de l’enrichissement sociétal, mais quand il n’y a plus consensus, mais des choix techniques à faire les entrepreneurs doivent apparaître.

Les « règles » qui déterminent les  « virages » significatifs où l’on passe du consensuel à un choix d’options devront être évaluées et corrigées sans cesse. Elles déterminent d’abord les moments, où il convient que l’entreprise privée entre en jeu, puis les procédures mêmes qui permettront que les mandats soient confiés aux plus aptes et que soit correctement contrôlée et évaluée leur exécution de ces mandats.

Tant pour ajuster les points de passage du public vers le privé que pour rendre transparent le processus par lequel les contrats sont accordés et leur exécution éventuellement jugée satisfaisante, l’État va s’appuyer sur une démarche permanente de consultation populaire. Au consensus citoyen initial qui aura décidé du projet et défini les objectifs, on cherchera donc à ajouter autant que possible des consensus quand aux moyens à utiliser.

Ces consensus apparaîtront aux cahiers des charges et baliseront l’action des entrepreneurs. Le secteur public ne doit rien « produire » qui excède de son administration courante de la chose publique, sauf dans le cadre et selon les termes d’un projet ayant un but précis… et un cahier des charges.

41  Les fonctionnaires

Quand on scinde la responsabilité de produire entre un secteur privé et un secteur public, on fixe en fait la frontière de l’entrepreneuriat. L’autonomie doit fleurir partout dans une structure de production complexe … ou presque. Presque. De la même façon que nous avons défini précédemment le « travailleur autonome » dans le pur sens étymologique de celui qui fixe ses propres règles, il faut définir un « travailleur hétéronome », comme celui qui ne fixe pas les siennes, mais se limite à appliquer celles qu’on lui a dit d’appliquer, dans le cadre strict et au vu des seuls critères qu’on lui a imposés.

La structure de production actuelle est pleine de travailleurs hétéronomes, mais ils vont peu à peu disparaître au rythme où une économie tertiaire va devoir privilégier la créativité et l’initiative. L’économie d’une Nouvelle Société ne peut pas être totalement un espace d’autonomie, cependant, car il y a une catégorie d’activités où la marche vers l’autonomie s’arrête et où aucun entrepreneuriat n’est permis. C’est celle des activités qui correspondent au domaine éminent de l’État.

Dans le champs de ces services qui découlent de l’autorité même de l’État, l’autonomie non plus que l’entrepreneuriat, ne peuvent avoir leur place. Ces services constituent une catégorie d’activités bien distinctes et à autonomie nulle. Celui qui a une fonction de responsabilité pour l’établissement ou l’application discrétionnaire des politiques et des procédures de l’État dans son rôle de gouvernance est le fonctionnaire, au sens strict où nous l’entendons. L’autonomie et l’entrepreneuriat de l’individu cessent lorsqu’il devient fonctionnaire.

Quand nous parlons d’autonomie nulle, ceci ne signifie pas que le travailleur n’y exerce plus son jugement et n’y prend plus de décisions, seulement qu’il doit faire abstraction de sa volonté propre et n’utiliser quelque discrétion qui lui échoit que comme une occasion de mieux comprendre ce que veut l’esprit des lois, lequel doit être son seul guide chaque fois que la lettre en est imparfaite. Dans l’exercice de sa fonction, il ne doit être rien d’autre qu’une créature de l’État et ne doit être motivé que par le seul plus grand bien de la collectivité qu’incarne l’État.

Il ne doit pas avoir quelque intérêt personnel que ce soit aux gestes qu’il pose et aux décisions qu’il prend. Un « fonctionnaire entrepreneur » est une contradiction et si, par duplicité ou par le jeu des circonstances, un fonctionnaire devient un entrepreneur, ce ne peut être que dans un contexte de corruption et donc une abomination.

Les responsables de la mission éminente de l’État – sous ses aspects de stricte gouvernance, de justice ou de sécurité – ne peuvent pas, de toute évidence, travailler dans l’autonomie. Ceci est vrai des décideurs politiques, des planificateurs et gestionnaires décideurs, qu’ils soient élus ou nommés, et qu’ils soient à l’emploi du gouvernement lui-même, ou des autres instances investies par l’État ou les citoyens eux-mêmes d’un pouvoir de gouvernance ou d’administration. Les tuteurs et curateurs, par exemple, et tous les mandataires doivent être bien prudents et leurs mandats bien clairs.

Cette même règle s’applique, aussi, à tous ceux dont le travail n’est pas de décider ni de gérer la chose publique, mais dont les fonctions expriment l’autorité de l’État ou d’une instance de gouvernance. À ce titre, sont donc exclus de l’autonomie, ceux dont le travail consiste en ces innombrables décisions ponctuelles qui manifestent au quotidien cette autorité de l’État : ceux qui assurent la sécurité (policiers et militaires), ceux qui dispensent la justice et ceux qui représentent le pays à l’étranger. Ils doivent faire abstraction de toute préférence et chercher à s’identifier complètement à la volonté collective qui les a mandatés.

On ne peut accorder l’autonomie à ceux qui incarnent l’État ni en faire des entrepreneurs. Ils ont un patron et ils doivent le garder : c’est la société. En l’absence des gratifications qui vont de paire avec l’autonomie et l’entrepreneuriat et qu’on ne peut accorder à ceux qui nous gouvernent, sous peine que leurs entreprises ne passent avant leur souci de nous gouverner et parfois le contrarient, c’est un grand défi à relever de s’assurer leur motivation adéquate tout en respectant les normes de l’éthique et de la justice.

C’est un défi VITAL, car le rôle de plus en plus important de l’entrepreneuriat sous toutes ses formes, dans une Nouvelle Société, pourrait créer une certaine frustration et éveiller une certaine envie chez ceux qui en sont ainsi les seuls privés. L’hétéronomie tend à chasser l’initiative hors du cadre de travail formel et à susciter une créativité parallèle. Le marché du travail d’une Nouvelle Société en tient compte… mais il n’y a pas d’exutoire pour le fonctionnaire.

La tentation de la corruption va donc devenir de plus en plus forte. La corruption est un problème partout et le danger va grandir que ne soit banalisée la corruption et que l’éthique sociale ne s’en accommode. Or la corruption est la maladie mortelle de la démocratie. On peut difficilement imaginer crime plus néfaste dans ses conséquences sociales, en effet, que de mettre à profit un mandat reçu de toute la société pour toucher un pot-de-vin et sacrifier à votre intérêt propre les intérêts et les espoirs de milliers ou de millions de personnes qui vous ont fait confiance.

La corruption est le péché de Judas, le péché des « félons qui, s’étant acquis la confiance d’un autre, se servent de cette confiance pour tromper celui qui la leur a accordée et lui nuire en en tirant profit ». Dans l’Enfer de Dante, dans les bras mêmes de Satan, il y a ces félons…

Il va falloir accorder une importance accrue à la corruption et traiter avec plus de sévérité, sans pardon ni pitié, les décideurs publics convaincus de s’être laissés corrompre, comme ceux coupables d’avoir même tenté de les corrompre. Mais il va falloir, surtout tenter, de manière bien pragmatique, de dissuader ceux qui seraient tentés de le faire. Quand la corruption est une option acceptable, une société ne peut pas fonctionner correctement.

42  La satisfaction préemptive

On punira les décideurs publics corrompus, mais la punition appréhendée, toutefois, n’est pas le meilleur incitatif pour garder les décideurs dans la voie de la vertu ; rien ne rend un homme plus imperméable à la corruption que la possession tranquille des moyens financiers de satisfaire ses désirs. Un décideur riche et satisfait est un décideur bien difficile à corrompre. L’hétéronomie qu’on exige des fonctionnaires a donc son prix et la société ne doit pas rechigner à le payer. Elle le payera en deux (2) volets.

Le premier volet, c’est de combler le décideur public. Le salaire des décideurs publics, nommés ou élus, doit être doublé ou triplé ! Être un mandataire du peuple et décider en son nom doit être le plus prestigieux des emplois et il doit s’y rattacher un salaire exceptionnel. Les décideurs publics sont aujourd’hui mal payés, puisqu’ils ne touchent pas, tant s’en faut, ce que touchent les entrepreneurs et gestionnaires du secteur privé qui décident de questions bien moins importantes et manipulent des fonds bien moins considérables. Il faut que la rémunération des décideurs responsables de l’État augmente.

Les sommes nécessaires pour leur consentir ces salaires exceptionnels sont insignifiantes en regard des budgets de l’État et tout avantage financier raisonnable qu’on pourrait leur consentir est négligeable, si on les compare au coût d’une seule mauvaise décision de l’État. Pourquoi cette aberration d’un salaire minable à ceux qui devraient être les mieux rémunérés ? Les décideurs publics ne sont pas mal payés parce qu’on manque de moyens, mais à cause d’un vieux fond de puritanisme qui voudrait laisser croire qu’ils sont parfaitement désintéressés et ne veulent PAS s’enrichir. Cet angélisme naïf est délétère pour la démocratie, car c’est une corruption rampante et tolérée qui vient nous dire chaque jour que ce n’est pas vrai.

Il faut cesser de croire qu’il est condamnable qu’un Ministre, qui gère 10 ou 20 milliards des fonds publics, touche une rémunération annuelle de 500 000 ou d’un million d’euros, alors que n’importe quel bon joueur de foot ou acteur a belle gueule, est encouragé à en toucher encore plus. Il n’y a rien d’inconvenant à ce que, durant son mandat, on assume pour un décideur public des frais divers qui lui feront une vie de pacha. Il mérite une vie de pacha. Il EST le pacha. Il faut que le décideur se SENTE riche et soit satisfait.  Il faut qu’il soit su qu’il est riche. Ce qui est inconvenant, c’est que celui qui gère nos milliards n’ait pas les moyens de boire les mêmes vins que le milliardaire qui veut nous vendre des avions ou nous construire des autoroutes.

Le deuxième volet, c’est de s’assurer que le décideur public ne pense qu’à ça. Les décideurs publics ne doivent penser qu’à décider. Avant leur entrée en fonction, ils devront donc présenter leur bilan et confier la gestion de toutes leurs affaires, sans exception, à la Curatelle publique, celle-ci désignant un curateur qui en assumera la gestion de simple conservation, selon les normes qui s’appliquent à la gestion du patrimoine des mineurs et autres incapables

Tous les paiements que le décideur voudrait effectuer durant son mandat, pour tout achat de nature privée qu’il souhaiterait faire malgré la prise en charge quasi exhaustive de ses dépenses courantes par l’État – dont le logement de fonction, la voiture de service, des frais de représentations, etc. – le seront par le biais d’une carte de crédit dite « Carte de fonction » qu’on lui remettra pour la durée de son mandat et dont un bureau de l’État contrôlera les transactions et le solde.

Non seulement le décideur public ne fera pas des affaires, mais il n’effectuera même aucune transaction financière personnelle. Toute transaction qu’il ferait sans passer par sa Carte de fonction serait nulle. Toute tentative qu’il ferait sciemment pour effectuer une telle transaction serait une présomption de corruption et un acte criminel assimilable à une fraude. Durant le cours de son mandat, hors l’usage de sa Carte de fonction, le décideur public, pour les fins de la gestion de ses affaires personnelles doit être juridiquement un incapable. Le crédit qui lui est accessible sur cette carte est égal à sa rémunération totale pour la durée prévue de son mandat.

Ce n’est que lorsqu’il terminera son mandat que le décideur public acquittera les sommes imputées à sa carte de crédit de fonction. Compte tenu de son salaire très confortable et de la part de ses dépenses dont l’État aura pris charge, le montant qu’on lui réclamera sera relativement modeste. Ce montant sera déduit de son salaire, car son salaire, bien sûr, ne lui sera remis que lorsqu’il aura terminé son mandat.  C’est alors qu’il pourra profiter pleinement à son gré de la richesse qu’il aura méritée.

Le décideur public dont le mandat se termine retrouve, avec tous ses droits, son patrimoine en l’état ou il l’a laissé au début de son mandat, augmenté du montant de son salaire accumulé, moins les avances pour dépenses non prises en charge qu’on lui aura accordées sur sa carte de fonction. Un accroissement qui devrait représenter une somme du même ordre de grandeur que celle qu’il aurait pu accumuler s’il avait, durant ses années de services, consacré son talent à ses affaires plutôt qu’à la chose publique.

Au cours des années qui suivront, des contrôles seront faits périodiquement de ses avoirs, afin de vérifier que n’y apparaissent pas des montants dont la provenance pourrait être liée à des opérations réalisées durant la période de son mandat. Dans le doute, il y aura enquête. S’il y a eu des gestes indélicats, la justice suivra son cours. Il faudra être sans pitié.

Il ne faut pas hésiter à faire de la gestion publique une profession enviable. Si l’on accepte d’enrichir raisonnablement et honnêtement ceux qui nous gouvernent, il est absolument hors de doute que l’État et nous tous y gagnerons. On ne leur donnera jamais, tous ensemble, autant que ce que peuvent voler et surtout nous faire perdre ceux qui ne résistent pas à la corruption.

43  Les autonomes de l’État

Le fonctionnaire est un travailleur hétéronome. Sont assimilés à des fonctionnaires, ceux comme les policiers et les soldats, les juges les décideurs régionaux ou locaux etc. qui participent à la fonction de gouvernance de l’État et ceux qui définissent les aspects structurants de sa fonction de gérance. Ces derniers qui doivent être totalement hétéronomes constituent un élément important de l’économie. Il ne faut pas en laisser le nombre proliférer indûment, cependant, en considérant comme « fonctionnaire » et donc en excluant de toute autonomie, quiconque a pour patron l’État ou une instance de gouvernance. Deux (2) grandes catégories d’employés de l’État sont tenues indemnes de cette exclusion.

La première consiste en exécutants subalternes. Il y a un personnel de secrétariat, de soutien logistique, de service à la clientèle et d’intendance qui se situe en dessous et aux ordres de ceux qui sont les RESPONSABLES de l’État et des autres entités de gouvernance. Alors que ces derniers doivent décider – mais en faisant abstraction de leur personnalité propre, se voulant les simples interprètes de la volonté de leurs instances respectives – leurs subordonnés, eux, ne doivent simplement PAS décider.

Non seulement ils ne doivent pas décider, mais ils ne doivent même pas se mêler d’interpréter les règles qu’ont définies les décideurs, puisqu’ils n’en sont pas responsables. Quand ce personnel de pure exécution trouve prétexte à influer, plus ou moins ouvertement, sur les décisions des instances de gouvernance, il devient un pouvoir caché et une source d’arbitraire. Quand il devient dominant, ce qui se produit chaque fois qu’un vrai responsable abdique sa responsabilité pour s’en remettre à eux, la gouvernance tombe aux mains d’irresponsables, ce qui est aussi une abomination.

C’est de cette usurpation de pouvoir que naît la frustration des administrés envers la fonction publique, leur colère contre ces exécutants subalternes qui ne sont pas de vrais décideurs, mais s’arrogent une importance vexatoire. Une Nouvelle Société en diminuera le nombre, mais posons simplement ici le principe que ce ne sont PAS des fonctionnaires, puisqu’ils ne peuvent en aucun cas, assumer de façon légitime l’autorité de l’État. Il faut seulement veiller à ce qu’ils ne s’attribuent pas indûment cette autorité à laquelle ils n’ont pas droit.

Cette distinction entre fonctionnaires décideurs et simples exécutants est cruciale, puisque ce personnel sans fonction décisionnelle représente la grande majorité des travailleurs de l’État et des instances de gouvernance. Une rationalisation de leurs tâches exigera que la partie programmable en soit programmée et que beaucoup de ces exécutants subalternes soient rendus à un statut de travailleurs autonomes, pour en exécuter sous contrat la partie improgrammable. Ce passage à l’autonomie de fonctionnaires exécutants devra faire l’objet d’une discussion avec les intéressés, il comporte aussi un danger.

Nous avons parlé ailleurs des fonctions « évanescentes », ces services dont nous privent, parfois à notre insu, les monopoles privés qui veulent maximiser leur profit en supprimant des fonctions. N’a-t-on pas a craindre un même phénomène quand l’État, qui est certes le plus puissant des monopoles, rationalisera ses activités ? Ne décidera-t-on pas de faire disparaître de bien des services la composante improgrammable qui en est la vraie raison d’être et ne verrons nous pas une détérioration généralisée des services qu’offre l’État ?

Ce risque est hélas bien réel, car cette détérioration se manifeste périodiquement pour un temps, chaque fois qu’un gouvernement en mal d’économies choisit cette façon de boucler ses fins de mandats. Il le fait parfois de connivence avec un fonctionnariat puissant, désireux de recentrer les budgets vers la rémunération des postes haut de gamme et donc bien consentant à réduire les services offerts aux administrés.

Une Nouvelle Société s’assurera que les aspects improgrammables de la relation entre citoyens et fonctionnaire ne sont pas sacrifiés sous couvert de programmation pendant la marche vers l’autonomie. Nous voyons plus loin comment, en créant des « cicérones » dont l’État prend en charge la rémunération et qui viendront prêter main-forte au consommateur, mais dont c’est l’administré qui détermine les tâches, on se prémunit contre ce danger, on optimise l’utilisation des services de l’État et on crée un havre pour les exécutants subalternes qu’on rendra à l’autonomie.

La deuxième catégorie d’employés de l’État qui n’ont pas à être exclus de la marche vers l’autonomie consiste en ceux qui ne représentent pas l’État dans l’exercice de ses pouvoirs éminents, mais dans son rôle de fournisseur de services. Il ne faut pas confondre les interventions de l’État producteur avec sa mission et son mandat de gouvernance. Quand l’État reçoit le mandat de produire, il doit intervenir au palier de la définition des services requis, laquelle exprime une vision de la société et de ses objectifs, mais ses interventions dans la gestion même de ces services n’impliquent pas de contrôle, ce qui justifie qu’on en sous-traite de larges pans.

L’État ne doit pas se désengager de son rôle de fournisseur de services : il est le maître-d’œuvre. Il doit cependant voir comme subsidiaire son rôle au palier de la fourniture même de ces services et viser à y occuper moins de place. Dans cette optique, les professionnels des réseaux de services publics doivent être transformés en travailleurs autonomes, dans toute la mesure du possible… et c’est une large mesure.

Dans l’exécution de leurs tâches, les employés et contractants des réseaux de services publics de l’État – médecins, éducateurs et autres fournisseurs de services publics – prennent les décisions pertinentes à l’accomplissement de leurs missions professionnelles respectives, mais sans recevoir à ce sujet de directives de l’État. Ils peuvent recevoir de lui un revenu, mais il ne le leur paye qu’en sa qualité de commanditaire des citoyens auxquels ces professionnels offrent leurs services. Ils ne sont donc pas dans des fonctions de gouvernance et ne sont pas des décideurs de l’État. Ils peuvent et doivent être des travailleurs autonomes.

L’État doit favoriser un statut d’autonomie pour ces travailleurs de la santé, de l’éducation et en partie pour ceux de la justice.  Il doit aussi susciter en eux un désir d’entrepreneuriat et créer entre eux la concurrence qui donnera à l’utilisateur de leurs services le véritable libre choix de son fournisseur auquel il a droit.

44  La concurrence

Le défi immédiat que doit relever l’État dans une structure de production entrepreneuriale, outre celui de déterminer la frontière entre secteurs public et privé, c’est celui de maintenir une concurrence efficace. À quoi bon recourir au secteur privé pour produire, si la concurrence n’y est pas maintenue. Paradoxalement, elle ne peut pas l’être si on la laisse simplement s’exercer sans contrainte de haut en bas de la structure de production. Pourquoi ?

Parce que, laissée à elle-même, la concurrence exercera prioritairement ses effets à certains points-charnière du processus de production, aux paliers critiques où on peut créer rapidement des rapports de force stables et permanents qui équivalent à se constituer des rentes. Cela fait, apparaissent deux (2) conséquences néfastes.

La première, c’est qu’au palier est appliquée cette concurrence, il y a une propension à la formation de monopoles ou de cartels de faits. La concurrence, alors, ne s’y exerce plus de façon dynamique, mais devient un simulacre de concurrence. On jouit en complices de la rente. La deuxième conséquence, insidieuse, c’est que l’importance des décisions prises à ces points-charnières vide de son sens le reste de la démarche concurrentielle. Ainsi, inutile de penser que l’on a créé une véritable situation concurrentielle entre des fabricants, si certains d’entre eux peuvent obtenir un accès privilégié exclusif à un intrant qui représente une part significative des coûts du produit final.

Par exemple, il n’y a plus de concurrence valable entre boulangers au niveau de l’efficacité de leurs techniques et de leur gestion – le niveau où la concurrence joue son rôle vraiment utile – si quelques-uns ont accès à la farine à un coût bien inférieur à celui que doivent en acquitter les autres !  Le succès du boulanger ne tient plus alors essentiellement à sa propre performance, mais est biaisé par sa relation avec les acteurs d’un autre rapport de forces qui s’est établi en amont, au niveau des minotiers. Comment, dans cette situation, penser que le succès va venir valoriser et récompenser avec justice son initiative et sa créativité ?

Sur un marché totalement ouvert, la concurrence ne joue son rôle qu’à certains paliers du processus – parfois à celui-là seul où, au départ, elle est la plus vive – et les dés sont pipés pour tous ceux qui interviennent en aval. L’entrepreneuriat du boulanger ne pourrait se mesurer équitablement qu’à sa capacité de faire mieux avec un accès équivalent aux ressources. Accès aux matières premières au même prix, bien sûr, mais, de la même façon, comment peut-on penser qu’une concurrence loyale mesurant la diligence et le talent puisse exister entre fabricants qui n’ont pas accès aux mêmes brevets ?

C’est la responsabilité de l’État de faire en sorte que ce soit la créativité et initiative qui prévalent et donc de veiller à ce qu’existe une véritable concurrence à tous les niveaux. Or, l’État ne peut remplir ce rôle qu’en s’immisçant dans la relation entre fournisseurs et utilisateurs intermédiaires aux divers paliers de la production. En devenant, par exemple, l’unique acheteur de la farine et en la revendant à un prix similaire à l’ensemble des boulangers. S’il le fait, l’État assure un arbitrage honnête entre tous les producteurs, garantissant leur accès aux ressources qui leur viennent des paliers en amont

Devenant l’acquéreur des extrants de tous les fournisseurs en amont et le fournisseur de tous les producteurs en aval, l’État crée ainsi des « espaces » finis à l’intérieur desquels les conditions de départ sont équivalentes pour tous et où la concurrence peut jouer efficacement son rôle. S’il ne le fait pas, on a la situation où on laisserait s’affronter des boxeurs poids mouche et poids lourds… La victoire n’irait pas nécessairement au plus habile.

Il n’y a vraiment concurrence – et la société ne retire les avantages qui en découlent – que si on détermine des « espaces de compétitivité ». Leur taille et leurs limites sont affaires de pragmatisme et d’opportunité ; l’important est que l’État comprenne que c’est son rôle de créer de tels espaces et que, dans une structure entrepreneuriale, il est indispensable qu’il le fasse.

Ce qui est vrai pour les ressources naturelles et intellectuelles (brevets) l’est encore plus pour les ressources humaines. La mise en place une structure de production modulaire où les travailleurs deviennent des agents libres autonomes permet un accès général plus équitable aux ressources. La solution est vraiment satisfaisante si l’État intervient aussi pour assurer la disponibilité, voire l’abondance des ressources humaines, profession par profession. Cette disponibilité est rendue possible par une standardisation de modules de formation de tailles beaucoup plus réduite et leur certification par l’État, permettant un ajustement plus précis et plus rapide de l’offre à la demande

En intervenant pour créer des « espaces » de compétitivité, l’État élimine une bonne part de la spéculation, laquelle va alors se loger « dans le miroir » boursier, ce qui est sa place. Le système utilise déjà les produits boursiers dérivés comme tampons entre le jeu virtuel et le monde réel. L’intervention de l’État rendra simplement le procédé universel et, plutôt que d’en arriver au moment de vérité quand ce sont les producteurs qui viennent satisfaire leurs besoins, ce qui crée des turbulences dans la production et la consommation, c’est simplement l’État, désormais acheteur unique, qui sifflera la fin de la récréation.

La concurrence entre les producteurs restera féroce à tous les paliers, à l’intérieur de leurs espaces de compétitivité. Une situation similaire existe déjà, sur le marché des denrées, où des « offices nationaux » assurent la commercialisation, surtout pour fins d’exportation. Dans une structure de production entrepreneuriale, chaque producteur, chaque travailleur-entrepreneur à chaque palier de production a le droit d’être protégé et de compter sur une affectation équitable des ressources.

L’individu, toutefois, n’est pas seulement un producteur. L’intervention de l’État lui sera tout aussi essentielle comme consommateur, sur un marché qu’on voudra lui montrer simple, mais qui cachera naturellement une réalité tout aussi complexe que la structure de production morcelée qui en est le  « code source ».

45  L’éléphant caché

Dans la structure de production qui est à se créer et qui fonctionne par projets, l’individu, comme travailleur-entrepreneur, a besoin d’aide pour faire les synthèses qui sont indispensables à sa production. Il a besoin d’information, il a besoin d’un arbitrage incessant et que les règles soient constamment mises à jour. L’État lui fournit ce soutien. Mais l’aider à produire n’est pas suffisant. Avec la lampe magique, Aladin a tant de choix à faire que c’est aussi comme consommateur qu’il a besoin d’aide, car les projets sont innombrables.

Dès que la complexité atteint un certain seuil, la production est atomisée et ne peut répondre correctement à la demande que si on en fait une multitude de combinaisons et de synthèses. Dans une structure industrielle traditionnelle, ces combinaisons et ces synthèses sont faites au niveau de l’offre, parce que c’est le capital qui sert de ciment. Le produit offert est déjà une synthèse. Le producteur produit, gère ses stocks et, par la publicité, pousse férocement à la consommation de ce qu’il peut offrir. Aladin doit prendre ce qu’on lui donne ou il ne consomme pas.

Une Nouvelle Société veut que ce soit le consommateur qui détermine l’offre, par ses vrais besoins et ses vrais désirs. Quand l’offre est surabondante, on peut donner ce pouvoir au consommateur; il peut frotter la lampe et demander ce qu’il veut. Aladin peut choisir entre une multitude de produits, car une économie où les connaissances se multiplient le permet, mais le consommateur qui présente une demande un peu complexe ne peut recevoir une réponse optimale à sa requête que si plusieurs spécialistes interviennent. Répondre à sa demande peut être assimilé a un projet.

Le consommateur a des désirs, mais on y répond en lui proposant des projets. Des projets parfois simples, parfois complexe. Certains projets sont longs et exigent d’importantes ressources, d’autres non, mais l’appellation « projet » reflète toujours la réalité de la satisfaction d’un service auquel interviennent plusieurs spécialistes.

Quand il s’agit de produits matériels, avoir exactement ce qu’il veut n’exige qu’un assemblage d’éléments concrets qu’il peut voir. Dans une société tertiaire, cependant, il ne veut pas que des objets; il doit aussi choisir entre des services et il veut créer de nouvelles situations ; il veut se créer de nouveaux états d’être. Pour ça, il doit y aller à l’aveuglette. Il doit imaginer sa satisfaction, puisque son désir est une image en lui qui n’existera comme réalité que quand il aura frotté la lampe.

Dans une structure de production parcellaire, ils devront s’y mettre a plusieurs pour réaliser son rêve et les intervenants eux-mêmes n’auront qu’une vue fragmentaire du projet dont l’utilisateur est le seul concepteur. Tel pourra faire le croquis de la trompe, tel autre celui de la queue et un troisième celui les oreilles, mais Aladin sera seul à imaginer l’éléphant. Et ce n’est pas facile, surtout si l’on n’y connaît rien…

Parfois, le projet est précis, limité dans le temps et exige une simultanéité des interventions; c’est la situation du bloc opératoire. Une intervention chirurgicale est un projet. Le consommateur de services peut alors avoir comme interlocuteur une entité qui réunit, hic et nunc toutes les compétences requises. Une ÉQUIPE, qui se donne un maître d’œuvre qui la gère, la coordonne, répartit les tâches.

Si, sans que tout doive être fait en même temps, le but visé est néanmoins clairement identifié et les délais pour y parvenir si courts qu’il est bien improbable que ce but soit modifié en cour d’exécution, s’en remettre à une équipe est aussi la meilleure solution. C’est le cas du patient en cours de traitement. Mais il y a un autre scénario…

Si le consommateur veut un service « sur mesure », mais que les temps d’exécution restent ouverts et que sa demande n’est ni immuable ni rigide, pouvant changer selon les événements et se définissant comme une « direction » où chaque « bien » obtenu révèle un « mieux » à obtenir, on a une situation bien différente. C’est le cas du projet de quiconque, par exemple. Veut simplement « être en santé ».

Ce deuxième scénario exige, tout comme le premier, la gestion de la complémentarité de compétences diverses. L’intervention d’un groupe de spécialistes est alors toujours incontournable, mais puisque l’on ne connaît pas avec certitude au départ – et qu’on ne connaîtra sans doute à aucun moment par la suite – toutes les compétences qui seront requises, le regroupement immédiat des spécialistes est impossible. L’équipe dont on a besoin n’est plus une réalité concrète à constituer sur le champ. Elle devient elle-même un projet, qu’il s’agira d’assembler et de compléter avec le temps.

On doit alors tracer le plan qui permettra d’atteindre le but fixé, construire une équipe « virtuelle » avec son échéancier peu ou prou contraignant, établir la liste des ressources spécialisées qu’on souhaite y affecter, prévoir des solutions de rechange…. puis faire intervenir ensuite en séquence et en bon ordre les spécialistes aptes à mener par étapes le « projet » à bonne fin.

Bravo. mais quand l’équipe n’existe que comme esquisse, qui identifiera les experts qui doivent intervenir et dans quel ordre ils doivent entrer en scène? Qui fixera les objectifs de chacun ? Qui fera l’interface des moyens mis en oeuvre et la synthèse des résultats? ? Le demandeur de service n’y connaît rien et chacun des spécialistes impliqués, par définition, n’en connaît que ce que lui en montre sa vision limitée. Qui sera le médiateur entre des consommateurs relativement de plus en plus ignares mais qui  comme le Petit Prince peuvent imaginer ßla bête dans le boa et des spécialistes de plus en plus pointus et donc ignorants du plan d’ensemble ?

Par défaut, c’est le consommateur lui-même qui va se retrouver maître-d’œuvre de tous ces « projets » que sont ses diverses demandes de service. Est-ce qu’on peut croire que, dans une économie devenue infiniment complexe, le citoyen consommateur de services pourra identifier ses besoins en termes des multiples expertises auxquelles il devra faire appel pour les satisfaire. Pense-t-on qu’il puisse les gérer lui-même?

S’il doit assumer cette fonction, le rêve peut devenir un cauchemar.

46  Ali Baba et les 40 experts

Dans les cas où la synthèse des spécialités requises pour satisfaire les demandes du consommateur est faite par des équipes, celles-ci lui assurent une certaine protection, mais le consommateur arrive dans une économie tertiaire en rêvant d’une satisfaction sur mesure dont l’a privé une structure de production industrielle.  Il veut faire ses propres achats…  Si Aladin – devenu Ali Baba – entre seul dans la caverne aux trésors d’une économie de services. Il y trouvera bien plus de quarante voleurs…

Nous n’en sommes encore qu’au tout début de la fragmentation annoncée des compétences et la complexité d’une économie de services commence à peine à se manifester. La caverne est profonde et nous n’en sommes qu’au seuil, mais le consommateur peut déjà désirer ardemment que quelqu’un le prenne par la main et le guide. Entre lui et chaque trésor d’un désir satisfait, il y a bien des dangers qui le guettent.

Vous voulez acheter une maison ? Il vous faudra certainement traiter avec un notaire pour les titres et peut-être aussi avec un avocat, pour que tout soit parfaitement clair…. Avec une institution financière, aussi, pour l’hypothèque dont les taux comme les conditions sont variés, représentant parfois bien plus que le prix d’achat. Avec un arpenteur, qui confirmera que le terrain est bien ce qu’on en dit. Avec un ingénieur ou expert assimilé, qui pourra vous garantir la bonne condition de l’immeuble. Avec un agent ou courtier, qui identifiera le bassin des maisons qui correspondent à votre demande et dans lequel vous devez chercher. Avec le même agent – ou parfois un autre – qui vous conseillera sur le prix correct à payer et sur l’art de négocier en semblables matières.

L’expertise dont vous avez besoin est déjà fragmentée, il faut faire une synthèse. En pratique, souvent, vous choisissez un agent d’immeuble et c’est lui qui devient votre « maître d’œuvre », identifiant, mettant en mouvement et surveillant les autres spécialistes intervenants. Bravo. Le problème, c’est qu’il n’est pas VOTRE maître d’œuvre. Il travaille pour SES intérêts. Il travaille pour une commission qui varie selon le prix que vous allez payer au vendeur. Ses intérêts sont donc à l’opposé des vôtres.

Il peut travailler pour vous de bonne foi, en respectant toutes les règles de l’éthique, mais il demeure qu’en définitive vous ne l’utilisez pas ; c’est lui qui vous utilise. Considérant la nature humaine, un système qui repose sur un conflit d’intérêt permanent entre le mandant et le mandataire – et dont on compte uniquement sur l’honnêteté de ce dernier pour qu’il n’en sorte aucun mal pour le premier – n’est pas un système raisonnable.

Mais laissons de côté les agents d’immeuble. Vous avez un différend avec votre voisin et vous pensez en obtenir la solution en intentant une action en justice ? Il y a bien des avenues qui s’ouvrent à vous et il n’y a que l’embarras du choix, mais c’est un gros embarras. Vous consultez votre avocat, c’est lui qui vous conseillera. L’une de ces avenues consiste à ester en justice, une autre à demander un arbitrage, une autre à négocier un accord à l’amiable, une autre de renoncer à un droit qui n’est pas clair et où vous risquez de perdre plus que vous ne pourriez y gagner en le faisant valoir, une autre à simplement oublier toute cette affaire qui n’en vaut pas la chandelle …

Toutes ces voies ont leur mérite et leur coût, lequel varie de bien peu à beaucoup trop… Mais votre intérêt est de limiter vos coûts et vos démarches, celui de votre avocat de les augmenter. Il peut être impeccablement honnête et ne penser qu’à vous, mais il demeure qu’un système qui repose sur un conflit d’intérêt permanent entre le mandant et le mandataire … Faut-il continuer ?

Vous ne vous sentez pas bien ? Que vous recommandera un médecin… qui est payé à l’acte médical. Ne supposons même pas l’horreur des interventions inutiles ou bâclées, mais est-ce qu’une visite de plus peut vous faire du mal ? Quand c’est l’État qui assume le coût des services, le problème du conflit d’intérêt demeure entier, mais il vient s’y ajouter celui de la connivence. Le patient ET le médecin ont tous deux intérêt à une visite supplémentaire, mais il y a quelque part un tiers qui doit faire les frais des visites inutiles, Le tiers, c’est l’État. La collectivité. VOUS. Un système qui repose uniquement sur une grande délicatesse des parties pour que la société ne sorte pas lésée de chaque demande satisfaite n’est pas un système raisonnable.

Faire réparer votre vieille bagnole ? Vous avez le choix du « maître d’œuvre ». Qui peut vous conseiller ? Celui qui vous vend les pièces – pièces dont vous ne savez ni les noms, ni a quoi elles servent ! – Et qui vous vend aussi le travail, dont vous savez encore moins s’il est utile ou même s’il a été exécuté ? Ou préférez-vous consulter celui qui veut vous vendre une autre bagnole et dont vous savez qu’il ne voit pas du tout les choses sous le même angle que le premier, mais qu’il ne les voit pas non plus du tout en ne pensant qu’à vous ?

À qui vous fier ? Tout le monde a son objectif à lui, qui n’est pas le vôtre… et vous n’y connaissez rien. Un système qui repose sur la totale ignorance de l’une des parties à une transaction – alors que l’autre partie en connaît tous les aspects – et qui compte uniquement sur l’honnêteté de celui qui sait pour qu’il n’en sorte aucun mal pour celui qui ne sait pas n’est pas un système raisonnable.

Enlevez « bagnole » et mettez téléviseur, cellulaire, ordinateur…. Vous ne savez pas gérer votre demande et personne aujourd’hui ne peut gérer vos projets de consommation qui n’ait ses intérêts bien a lui qui ne sont pas les vôtres. Or, en médecine comme en droit, en mécanique, en informatique, vous ne savez même plus quel spécialiste est idoine pour un problème donné. Le cauchemar est commencé et ce sera pire. Bien pire

47  Les maitres-d’oeuvres

La demande doit s’imposer à l’offre et non l’inverse. Mais le consommateur n’y connaît rien…. La tyrannie de la compétence ne doit pas remplacer celle du capital pour berner le citoyen jocrisse. L’État mettra sur Internet toute l’information sur les produits et services à consommer, mais cette mesure nécessaire sera bien insuffisante. Pour que le consommateur puisse gérer lui-même sa demande de consommation sans être filouté, il faudrait que quelqu’un l’aide à gérer ses projets. Idéalement, un « généraliste » travaillerait POUR le consommateur et serait le maître-d’oeuvre de tous ses projets. Le consommateur, comme Phileas Fogg, aurait son Passepartout qui connaîtrait tout et ferait tout pour lui. Mais il n’y a plus de généralistes.

Ce qui est encore possible, c’est d’obtenir les services d’experts divers pouvant, chacun en son domaine identifier impartialement les bons fournisseurs et faire aussi l’aiguillage vers les divers spécialistes des tâches qui peuvent être confiées à chacun d’entre eux. Ali Baba a besoin de conseillers.

Il faut mettre à son service une batterie de conseillers ayant chacun son domaine de compétence et auxquels il peut d’adresser avec l’assurance d’être servi loyalement. La fonction de ces conseillers ne consistera pas à rendre ces services, mais de guider le citoyen consommateur pour que celui-ci puisse décider en pleine connaissance de cause des services qu’il veut recevoir.

Avec l’aide du conseiller approprié, le consommateur choisira entre les spécialistes dont il peut obtenir les services et définira les cheminements qui lui permettront d’obtenir, de synthèse en synthèse, la satisfaction de ses demandes plus complexes qui constituent en fait des projets. L’exemple type de ce conseiller est le médecin de famille, dont nous décrivons ailleurs les fonctions. Il apporte le diagnostic – et donc l’aiguillage vers les spécialistes traitants – et aussi la prévention et la compassion. Il ne prend pas de ristourne des spécialistes, pas plus que le médecin, aujourd’hui, n’est censé toucher une commission des pharmaciens. Il s’occupe de son patient, qui est aussi son client, et il n’a pas d’autres intérêts que les intérêts de ce dernier. Il est le maître d’œuvre de celui-ci, dans le domaine de la santé.

Même chose dans le domaine juridique où, dans une Nouvelle Société, un juriste est là qui sert de conseiller à chaque citoyen et n’a plus le moindre intérêt dans les procédures intentées, mais a au contraire, tout comme son client, le plus grand intérêt à ce que les choses se règlent sans conflit et avec célérité. Même chose pour les conseillers en orientation qui vont guider le travailleur dans sa formation et son cheminement sur le marché du travail. Même chose dans tous les cas où il y a une décision à prendre quant aux services qui seront acquis. C’est le consommateur qui prend la décision et qui choisit le regroupement des services dont il a besoin, mais ses conseillers le conseillent, font les démarches pour lui ou lui expliquent comment les faire.

C’est le consommateur qui doit choisir ses conseillers dont le rôle est uniquement de le guider. La fonction de conseil doit être nettement séparée de la vente et de la fourniture du service lui-même. De la même façon qu’on trouve judicieux, en gestion financière, de distinguer entre celui qui donne l’ordre de faire un paiement et celui qui l’effectue, il faut distinguer entre celui qui doit évaluer impartialement l’adéquation des services au besoin et ceux qui tireront leur avantage de la fourniture de ces services. L’État doit s’assurer qu’il n’y a pas entre eux une collusion qui permettrait à celui qui conseille de bénéficier du travail de celui qui exécute.

Cet expert qui va servir de guide est un travailleur autonome. C’est un entrepreneur qui vend ses services à qui il veut et au prix qu’il veut, sous réserve de trois (3) contraintes que lui impose l’État. 1) Une totale transparence quant à sa formation et à son expérience. 2) L’interdiction, s’il choisit de vendre son expertise à titre de conseiller, d’agir aussi comme fournisseur des services eux-mêmes ou d’en tirer une ristourne. 3) L’illégalité de toute forme de rémunération liée à l’importance de la transaction recommandée ou au fait que le client décide ou non d’y donner suite. On ne peut espérer un avis impartial d’un expert, quel qu’il soit, si l’une des alternatives entre lesquelles il doit choisir en donnant son avis lui procure un avantage supplémentaire.

Pour les services dont l’état n’assume pas le coût, ces conseillers sont rémunérés au prix convenu avec leur client, à l’acte ou pour leur disponibilité durant une période de temps donnée. Ils peuvent déconseiller à leurs clients d’utiliser certains fournisseurs de services, mais ils doivent toujours laisser à l’acheteur une gamme de choix possibles. Ils ne doivent pas devenir les rabatteurs vers quelques fournisseurs seulement, sinon ils devront s’attendre à rendre compte des conseils qu’ils auront donnés.

Aidé de ses conseillers, le consommateur peut faire les choix nécessaires pour obtenir ce qu’il veut d’un marché où l’offre de service est fragmentée entre un nombre considérable de spécialistes. Il peut faire des synthèses. Ceci permet d’optimiser la complémentarité tout en laissant chaque spécialiste autonome.

Qui rémunère le conseiller ? Quand il ne s’agit pas de services essentiels, c’est au consommateur qui le désire de payer les services d’un conseiller qui est alors un « expert en consommation », spécialisé dans le domaine de son choix. Immobilier, électronique, véhicules automobiles, etc. Quand il s’agit de services essentiels cependant – ceux dont l’État assure le paiement dans une Nouvelle Société – chaque citoyen a son conseiller payé par l‘État et qui n’a pas d’autres revenus professionnels que ceux qu’il touche à servir ainsi de guide.

C’est toujours le consommateur qui choisit ses conseillers et qui demeure libre de suivre ou de ne pas suivre leurs conseils: l’État rémunère le conseiller, par capitation. Si un conseiller souhaite augmenter son revenu, il le peut en augmentant le nombre de ses clients, ce qu’il pourra faire en leur donnant satisfaction… et donc en n’augmentant pas exagérément sa clientèle.

Chacun a ainsi ses experts qui lui servent de conseils. Son médecin, son conseiller juridique… son « cicérone ».

48. Les cicérones

Pour chacun de ses projets, Aladin doit se trouver un génie-conseil qui partage avec lui la vision globale de son rêve et soit son loyal maître-d’oeuvre. Emblématique de ces conseillers, il y aura le cicérone: un professionnel autonome qui travaille pour l’administré et a pour mission de défendre les intérêts de celui-ci, son client, dans tous ses rapports avec l’État et les autres organes de gouvernance.

Le cicérone n’offre pas d’autre service que celui de faciliter l’accès à ceux que fournissent l’État, les corps publics et leurs fonctionnaires.  Le propre du cicérone, c’est qu’il a la compétence d’un fonctionnaire, mais n’est pas un fonctionnaire. Il n’a personne à satisfaire que ses clients. Il n’est responsable d’aucune ineptie administrative qu’il doive camoufler et est donc, au contraire, bien prompt à les dénoncer. Le travail des cicérones permet de réduire d’autant le nombre des fonctionnaires et employés de l’État, puisque ceux-ci ne reçoivent plus que des requêtes correctement formulées.

Il existe présentement des centaines de programmes de l’État et de ses avatars. On réduirait beaucoup les inégalités si tout le monde avait VRAIMENT une chance égale d’y avoir accès. En pratique ce n’est pas le cas, parce qu’il y a tant de programmes et tant de formalités et de complications à en toucher les fonds que le monde ordinaire en est exclu plus souvent qu’autrement, au profit de tous les petits débrouillards qui connaissent bien les rouages de l’État.

Pour en rendre plus facile l’accès, l’administration crée des « guichets uniques » – des lieux physiques ou des numéros de téléphone – où la population peut avoir accès à un fonctionnaire adéquatement informé, lequel répond aux questions et aiguille les gens vers les services gouvernementaux précis qui peuvent les aider.  Quand l’État sera en ligne sur l’Internet, il y aura toujours un guichet où s’adresser.   Mais est-ce suffisant ?

C’est insuffisant. D’abord, parce que, de l’autre coté du guichet, il y a un fonctionnaire, qui parle le langage des fonctionnaires et dont le véritable objectif de travail est de remplir les formules et d’acheminer les dossiers qui constituent la mesure de sa performance au travail,  pas de résoudre le problème du client.   Aussi, parce qu’il ne s’agit pas seulement de faire l’aiguillage vers le service dont le client a besoin.

Il faut aussi que le client sache que le service existe et ait la motivation requise pour y avoir recours. Il faut lui indiquer à quel guichet se brancher, mais aussi remplir pour lui les formules nécessaires, en appeler les bonnes personnes, faire le suivi des démarches jusqu’à ce que la réponse soit obtenue, que la décision soit prise ou que le chèque ait été reçu et touché.

Qui sera cicérone? Un professionnel autonome recruté sur une base de concours et le bon sens suggère que ce seront la plupart du temps des fonctionnaires actuels qui poseront leur candidature et qui seront choisis. Il faut penser à la création d’un corps professionnel de cicérones inscrits à l’Office des Professions. L’objectif sera que le nombre des fonctionnaires soient diminué au moins d’autant qu’il y aura de cicérones nommés.   La création de cette profession n’augmentera donc pas le coût du fonctionnement de l’État, mais en améliorera seulement l’efficacité.

Le cicérone fera mieux bénéficier ses clients des programmes de l’État. Il verra à ce que chacun et les membres de sa famille touchent toutes ces allocations familiales, bourses, pensions de vieillesse et pensions d’invalidité et autres mécanismes de cet assistanat auquel ils ont droit. C’est  le point fondamental à régler, mais le cicérone ira beaucoup plus loin…

Le client aurait-il intérêt à devenir propriétaire ou, s’il l’est déjà, à rénover sa propriété en bénéficiant, dans un cas comme dans l’autre, des subventions disponibles… ou doit-il plutôt avoir accès à un logement social, ou à une assistance financière pour le payement de son loyer?   Ne pourrait-il pas obtenir une subvention et, sur cette base, créer sa propre entreprise, seul ou avec d’autres? D’autres qui, ne l’oublions pas, seront souvent d’autres clients du même cicérone… et toujours des clients de l’un ou l’autre de ses confrères. Le réseau des cicérones deviendra rapidement un élément mobilisateur important pour ce genre d’initiatives.

Si on regarde la part considérable de toutes nos activités quotidiennes qui consiste en relations avec les divers paliers de gouvernement, on peut voir que le cicérone sera un homme bien occupé.  Le cicérone sera d’autant plus occupé, qu’il lui incombera aussi de guider son client auprès de tous ces corps publics et parapublics avec lesquels on a parfois des relations si pénibles: commissions scolaires, municipalités régionales de comté, Régie automobile, Régie du logement, etc. Même “en ligne”, remplir tous les questionnaires est facile pour celui qui sait… mais est l’enfer pour le monde ordinaire. Les cicérones le feront beaucoup plus aisément et mieux.

Le cicérone deviendra vite le conseiller privilégié des gens ordinaires en tout ce qui touche leurs relations avec l’État, et donc pour la gestion d’une bonne part de leurs affaires. Souvent, d’ailleurs, c’est le cicérone qui, le premier, verra un problème et qui conseillera au client de s’adresser aux professionnels plus spécialisés, tels comptables, fiscalistes et avocats.   Le cicérone sera, pour son client du monde ordinaire, le meilleur équivalent raisonnable d’un Passepartout, d’un Figaro et d’un Vendredi.

N’y a-t-il pas un danger que les relations privilégiées que pourront établir certains cicérones avec les fonctionnaires responsables des divers programmes ne créent des passe-droits? Que les cicérones ne cherchent à obtenir pour leurs clients, des soutiens politiques, créant ainsi une ingérence dans l’administration publique ?   Bien sûr, ce danger existe.  Mais est-il plus dangereux de mettre en place quelques milliers de cicérones qui deviendront peut-être en quelque sorte les « lobbyistes » du monde ordinaire, mais dont chacun ne pourra disposer, en somme, que d’un pouvoir bien fragile… ou de laisser perdurer un système dans lequel, faute d’expertise et d’information adéquate, l’immense majorité des gens n’auront qu’un accès de plus en plus biaisé restreint à ces centaines de programmes faits pour eux ?

49  Le martyre de l’efficacité

On va produire autrement. On va relever le défi de la complexité en scindant la structure de production en modules complémentaires plus petits et plus spécialisés dont on en fera ensuite la synthèse, favorisant l’autonomie, l’entrepreneuriat, la concurrence et produisant par équipes et par projets. Producteurs et consommateurs évolueront sans peine sur ce marché parcellaire, grâce aux conseils que leur prodigueront des experts auxquels l’État leur facilitera l’accès. La relation entre producteurs et consommateurs sera bien différente.

Plus fondamental encore, le concept d’efficacité va être transformé. L’idée de produire pour satisfaire un désir va être réhabilitée. Avant de proclamer son innocence et de redonner sa liberté à la satisfaction – laquelle n’a jamais été « abominable » que dans l’esprit des producteurs – il peut être utile, toutefois, de faire un bref rappel des tortures qu’on a imposées au concept d’efficacité pour qu’il abjure la satisfaction.

On produit normalement pour obtenir la satisfaction d’un désir. Les désirs étant infinis et les ressources limitées, on doit établir des priorités. Aux temps de pénurie, avant l’industrialisation, l’horizon s’arrêtait souvent à la satisfaction des besoins matériels essentiels et être satisfait se confondait avec en avoir plus. L’efficacité reposait sur l’économie des facteurs : elle consistait à produire une quantité donnée de biens en y affectant le moins de matières premières et de travail possible… ce qui permettait d’en produire davantage. Priorité à l’économie de travail si les ressources naturelles étaient abondantes, ou à l’exploitation optimale de celles-ci si elles ne l’étaient pas.

Quand l’industrialisation a permis que le capital multiplie le travail, le capital est devenu tout-puissant et la valeur du travail s’est effondrée. On en créerait autant que possible pour garder la demande effective et assurer le niveau de consommation globale, car un partage au mérite par le travail est plus conforme à la notion innée de justice commutative, mais on n’hésiterait pas, pour ajuster l’équation de la demande effective, à recourir à un assistanat, dont on souhaitait seulement qu’il demeurât discret.

On a eu au départ quelques inquiétudes quant aux approvisionnement en ressources naturelles et on en a cherché avec application, chez soi et chez les voisins, mais une prospection globale ayant établi qu’elles étaient surabondantes pour l’horizon de planification qu’on avait choisi – et puisqu’elles avaient surtout, pour le capitaliste, valeur d’intrants à la production industrielle – elle auraient le prix qu’on leur fixerait par la spéculation. Travail et matières premières harnachés, la priorité a pu être mise sur le capital : les équipements permettant cette multiplication du travail et la monnaie, représentation symbolique de la capacité de disposer de ces équipements.

La capacité de production augmentant, cependant, le défi a vite cessé d’être de produire plus ; il est devenu d’ajuster la production à une demande capricieuse qui pouvait se tarir dans un secteur, alors que dans un autre elle n’était pas satisfaite. C’est alors qu’on a péché contre l’esprit et que l’efficacité a renié sa vocation qui est de mieux satisfaire tous les besoins pour ne plus adorer que la demande effective et rien d’autre.

Quand la capacité de production a dépassé la demande globale de biens matériels, on a connu une crise perverse, mais l’efficacité avait déjà été assez disloquée sur la roue pour prendre toutes les formes qu’on voulait: elle pouvait ne plus être qu’un tableau de chiffres gratifiants dans un grand-livre ou un ordinateur. Afin de garder sa valeur au capital investi en production, on a totalement cessé de produire pour obtenir la satisfaction des désirs et l’on a choisi l’apostasie: on a commencé à « produire pour produire ».

Produire pour produire, cependant, crée ce paradoxe, qu’on y réussit d’autant mieux que la production est inutile et ne satisfait pas la demande. Il en est découlé une inefficacité voulue, se traduisant par un gaspillage éhonté des ressources humaines et matérielles. Un énorme gaspillage dont personne n’a eu cure, car le véritable but de la production, au-delà de répondre aux besoins réels, ce qui devenait trivial était simplement de produire pour assurer la stabilité sociale, par la rentabilisation du capital et la distribution à la classe laborieuse de revenus permettant la consommation.

La recherche de l’inefficace pour produire l’inutile a duré deux générations et a maintenu le capitalisme industriel en place, de l’après-guerre à nos jours. Elle prend fin, maintenant, parce que la ressource humaine redevient rare. La complexité de la production exige que la main-d’œuvre ne soit plus une masse de travailleurs interchangeables, mais une mosaïque de compétences complémentaires, chacune indispensable.

La rareté croissante des compétences de plus en plus pointues confère au travail un rôle supérieur au capital traditionnel dans la production et les capitalistes quittent en masse la production. Le capital abandonne peu à peu aux travailleurs le contrôle formel d’un système de production dont leur compétence donne déjà à ceux-ci le contrôle de fait.

Le Capital migre hors de la production sans regret, dès qu’il voit qu’il n’y a rien à en tirer qui ne puisse être plus facilement perçu comme une rente en amont de la production, en contrôlant le prix des ressources naturelles qui lui servent d’intrants, ou confisqué en aval par des manipulations monétaires, quand le travail est exécuté. Laissons les travailleurs travailler – c’est leur rôle – et, puisque le travail est devenu initiative et création, laissons les créer et entreprendre.

Le repli du Capital vers l’extorsion et la manipulation monétaire qui accompagne la mainmise des travailleurs entrepreneurs sur la production au sens strict sont regrettables, bien sûr, mais ont cet effet positif, entre autres, de mettre fin au désir de produire pour produire. Le but de la production redevient ce qu’il aurait toujours dû être : LA SATISFACTION.

On va envoyer au gibet les mystiques de la production pour produire, libérer l’efficacité des entraves des sophistes et retrouver une foi simple de charbonnier: nous allons croire à nouveau en la satisfaction des besoins.

50  Hédonisme et prévisions

On va chercher la satisfaction. Comme société, nous allons revenir au principe de travailler pour produire et de produire pour satisfaire. Nous allons renoncer à produire pour produire, notre acharnement à le faire nous a créé un stress par trop désagréable…  Nous allons affirmer la priorité de la demande sur l’offre, donner à la demande le contrôle de la production et livrer aux gens ce qu’ils veulent.  Attention ! Pas question de se priver ! Une Nouvelle Société se veut stoïque devant la condition humaine, mais hédoniste en tout ce qu’elle peut faire pour en tirer le meilleur parti.

Économiser ? Comprenant que la plus grande économie est de ne PAS produire, nous comprendrons que concrètement plus grande économie compatible avec la satisfaction, c’est de ne produire que ce que les gens veulent.  En bon Sybarites, nous ne produirons simplement rien que nous ne voulions vraiment.

Un système de production raisonnable doit inverser cette relation où l’offre conditionne la demande.  Il ne faut jamais laisser l’offre diriger la demande.  Il n’est pas question de se priver, seulement d’avoir tout ce que l’on veut et peut avoir… mais rien d’autre. Nous allons mettre fin à la production de l’inutile et du surabondant. Nous le voulons au meilleur coût. L’efficacité, restera donc la pierre de touche de l’activité de production.

Nous voudrons encore avoir « plus pour moins », mais  nous évaluerons autrement les résultats obtenus: c’est la plus grande satisfaction possible que l’on recherchera désormais. Nous reviendrons donc à une vision orthodoxe de l’efficacité qui est la plus grande économie possible des intrants pour le résultat obtenu… Un résultat qui ne doit pas se mesurer autrement qu’à la satisfaction qu’on en tire.

Par la publicité, c’est l’offre aujourd’hui qui contrôle la demande: on va inverser cette relation offre-demande. On la maintient à l’endroit quand on connaît la demande et qu’on ne produit que ce que les gens veulent. On cesse alors de produire ce que les gens ne veulent pas vraiment, mais leur a été simplement imposé, dans un état proche de l’hypnose, par la publicité/propagande ou par des contraintes sociales elles-mêmes créées par la publicité et donc à l’instigation des producteurs.

Il faut mettre fin à la pauvreté subjective artificielle qui incite à produire pour produire et à enrichir les producteurs sans satisfaire de vrais besoins ni même de véritables désirs. On économise encore davantage, si on ne produit que des biens de bonne qualité, si on interdit l’obsolescence programmée qui aujourd’hui est encouragée, parce qu’elle aussi favorise les producteurs… mais nous appauvrit tous. Il faut éviter donc une rotation accélérée inutile du matériel, un gaspillage de matières premières et surtout de travail. On perd du temps. Or, le temps, c’est de ça que notre vie est faite…

Réformer le système de production, ce n’est donc pas tant y ajouter telle ou telle composante technique; c’est par-dessus tour mettre l’offre au service de la demande. Le producteur au service du consommateur, la personne au-dessus de l’Homo Faber en elle qui a été manipulé depuis la révolution industrielle. Cette approche, toutefois, exige qu’on veuille produire pour répondre à la demande et, d’abord, qu’on connaisse les multiples facettes de sa demande.

Connaître la demande est certainement l’exigence la plus fondamentale pour un système de production dont la capacité de produire dépasse aujourd’hui largement la demande exprimée pour les biens matériels et qui, égaré par les pressions indues du grand capital, erre à l’aveuglette quand il s’agit de satisfaire les besoins en services, santé, éducation, loisirs, etc.

Connaître la demande n’est pas si simple.  Car pour en avoir une vision approximative, il y a divers indicateurs bien connus qu’on ne se privera pas d’utiliser, mais quand on veut tenter un ajustement précis de la production à la consommation – et non l’inverse, comme maintenant – on doit se rapprocher des transactions réelles.   C’est cette connaissance PRÉCISE, non seulement des patrons de consommation, mais des comportements des consommateurs individuels, qui est la condition sine qua non de la mise en place d’un système de production qui optimise la satisfaction.

Connaître la demande précise des consommateurs est un énorme défi. La prévoir avec assez d’anticipation pour la satisfaire en est un autre.  Enfin, dans une structure modulaire entrepreneuriale où les intervenants se multiplient au rythme où il est nécessaire de la fragmenter pour optimiser la motivation à produire efficacement, il y a aussi une demande intermédiaire de plus en plus complexe et en mutation constante qui doit recevoir l’information adéquate.

Ce n’est donc pas seulement la demande finale qu’il faut connaître, mais la consommation intermédiaire. Il faut produire ce que le consommateur réclame, mais aussi ce qu’il ne réclame pas – ce dont il ignore même l’existence ! – mais qui doit être produit d’abord pour permettre de produire ensuite ce qu’il veut. Et il ne faut pas se leurrer et croire qu’une « main invisible » optimisera le processus; vrai que les individus et donc le  marché s’adaptent à la demande, mais à la demande actuelle ou à l’horizon qu’ils peuvent voir… L’adaptation est lente et le temps où l’on s’adapte, on souffre…

Seule une planification qui prévoit au-delà de l’horizon peut réduire le délai d’adaptation et une société hédoniste le fera.  Seul l’État peut apporter efficacement cette prescience de ce que la société voudra. Connaître la demande de consommation est essentiel et il ne faut pas reculer devant l’intervention accrue de l’État ou la complexité apparente des mécanismes à mettre en place pour disposer de toute l’information requise.

Des mécanismes divers, aussi ingénieux qu’il le faudra et complémentaires, car les procédés pour parvenir à cette connaissance ne sont pas les mêmes quand on parle de produits agricoles, de cours de philo ou de centrales nucléaires…  Identifier la demande est un défi distinct dans chaque secteur de l’économie. Une bonne raison – mais il y en a d’autres – pour que, dans les articles qui suivent, nous ne parlions plus de la production en bloc, mais des secteurs de la production

51  Le tangible et l’intangible

Nous avons discuté jusqu’ici des nouvelles exigences qui sont communes à toute production. On retrouvera partout en production les conséquences de la complémentarité et de l’entrepreneuriat, les notions de modularité, d’équipes et de projets, le partage des rôles entre secteurs privé et public, dont on voit que le consensus social est une variable technique avant d’être l’occasion d’un choix politique.

Mais même si leur rationalité est la même, il y a des différences dans la façon de planifier les diverses activités de ce qu’on a appelé traditionnellement, les trois (3) secteurs de la production et les gestes à poser pour les gérer peuvent être bien différents.  Dans la nouvelle structure qu’on est à bâtir, le rapport des forces a changé entre les acteurs. Les ressources rares ne sont plus les mêmes que naguère. Il y a une pondération à refaire entre la valeur des facteurs et il faut « prioriser » autrement les économies à réaliser. L’efficacité va obéir à d’autres règles.

On peut dire qu’avec l’industrialisation devenue mature, c’est toujours le travail-compétence qui est la ressource rare, dans tous les secteurs, mais c’est affaire de degrés…  Ces degrés sont significatifs quand on cherche à réaliser un ajustement précis de l’offre à la demande et non plus l’inverse, comme l’impose le système actuel. Quand on cherche à connaître la demande de consommation, par exemple, on ne peut plus traiter la production comme un tout homogène.

Pour aller plus loin dans la compréhension du processus de production, il sera donc plus facile, à partir du point où nous en sommes arrivés, de traiter un -à-un les secteurs primaire, secondaire et tertiaire. Nous le ferons, mais disons tout de go que, même si cette classification a encore sa raison d’être, le grand clivage dans la structure de production est désormais entre la production des biens et celle des services.  La distinction entre primaire et secondaire s’estompe, quand on la compare au gouffre qui sépare ces deux secteurs, primaire et secondaire, qui sont tous deux producteurs de « biens » tangibles, du secteur tertiaire, producteur de « services » intangibles.

Tout un pan de la production travaille sur du tangible. On y transforme la matière, on produit des objets et, quand le résultat souhaité est là, on fournit à l’utilisateur des « biens », une valeur objective dont il lui appartient de tirer satisfaction. La satisfaction est un élément subjectif que lui-même y ajoute. D’autres activités de production, au contraire, ne visent qu’à modifier le rapport entre l’utilisateur et la matière ou entre lui et les autres, parfois à ne rien changer d’autre que la perception qu’il a d’une situation. On lui fournit un « service ». Un produit intangible dont la valeur est nulle s’il n’apporte pas la satisfaction.

La dichotomie tangible-intangible est cruciale, car elle marque la frontière réelle où change le rapport des valeurs entre les intrants. Quand on produit du tangible, la matière a encore une importance non négligeable. Non seulement peut-elle avoir une rareté bien réelle, mais, étant appropriable et sa propriété transférable, elle sert de support naturel au capital et Shylock peut toujours en biaiser la valeur de rareté par la spéculation et la politique. On peut identifier le volet des biens tangibles comme celui où le Capital peut encore être dominant, même s’il ne s’en donne pas toujours la peine…

Pour la production de l’intangible, même si la composante matérielle augmente avec les équipements plus sophistiqués qui se greffent à la prestation de services, la matière première joue toujours un rôle secondaire et peut être traitée en pratique comme inépuisable : la ressource rare n’est plus que le travail. Pas le travail sous son aspect de ressource-énergie, bien sûr, mais sous son aspect compétence.

Dans une économie tertiaire tournée vers l’intangible, c’est un capital de connaissances qui occupe la position dominante qu’occupait le capital fixe dans l’industrie. Ce qui fait du TEMPS la seule ressource rare que l’on puisse économiser, car non seulement travailler demande du temps, mais la compétence est physiquement dépendante d’un temps d’apprentissage. En chaque situation de production, il faut déterminer la priorité relative qu’il faut accorder à l’économie de temps et à l’économie des matières premières.

Les processus de gestion de production du tangible et de l’intangible sont différents. Alors que le défi de la gestion du volet de production de biens tangibles est de bien tenir compte de la valeur relative réelle des variables, en cherchant à échapper aux traquenards de la spéculation, le plus grand obstacle à l’épanouissement d’une production optimale dans le volet de production des intangible n’est plus Shylock, mais les corporatismes divers qui souhaitent aussi l’immobilisme. Le défi pour optimiser l’efficacité dans le domaine de l’intangible n’est pas une reprise en main des « moyens de production », mais l’arbitrage entre les prétentions des travailleurs. Une dynamique bien différente.

Pour l’estimation de la demande – qui est la première priorité de rationalisation –  la différence est encore plus fondamentale. Pour les biens matériels il y a toujours une limite à partir de laquelle la demande est saturée et où produire davantage est inutile, nuisible même.  Connaître la demande, c’est situer cette limite. Ce n’est pas si simple pour les services, tous différents, puisque leur qualité peut être augmentée indéfiniment. Il ne s’agit donc pas de déterminer l’offre pour répondre à une demande précise, mais de déterminer les priorités afin d’affecter au mieux les ressources qui permettront de satisfaire les désirs. « Au mieux » pouvant être un consensus social… ou le jeu brutal de la demande effective.

Dans le Tome III de la collection Nouvelle Société, nous verrons d’abord comment optimiser l’efficacité du volet de production des biens tangibles, constitué des secteurs primaire et secondaire. Nous tenterons ensuite d’en faire autant pour la production de l’intangible. Nous examinerons les exigences du secteur tertiaire, le secteur aujourd’hui dominant qui tend à occuper toute la place et à déterminer les manières d’être et de faire d’une Nouvelle Société.

Pierre JC Allard

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