Nouvelle Societe

14-11-13

Tome 1 La crise de l’abondance

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Tome 1NOUVELLE SOCIETE

 

Tome 1 – La crise de l’abondance

Pierre JC Allard

01   Systèmes et sociétés

On parle d’une Nouvelle Société, mais qu’est-ce qu’une société ? Une société est un système. Le mot « système » est utilisé dans plusieurs disciplines et revêt des sens si différents, que son emploi peut jeter la confusion. Un système, dans le sens où nous l’entendons ici, est un ensemble d’éléments en interaction ; un système est entièrement défini par ses éléments et les interactions qui constituent son fonctionnement. Il existe une immense variété de systèmes: naturels, artificiels, fermés, ouverts… Votre corps est un système. VOUS êtes un système.

Une société est un système dont les individus sont les éléments et dont les interactions sont des activités de production et d’échange, « échange » incluant ici toute forme de transmission de biens, de services ou d’information, avec ou sans contrepartie, consentie ou imposée. Une société est un lieu d’échanges. Échanges d’idées, de connaissances, de sentiments, de bien et services. On y donne, on y prend, on y vend et achète et l’on y troque. On y met aussi en commun les forces et les ressources dont on dispose, ce qui n’est qu’une autre forme d’échange.

Chaque société est un système qui a ses façons de faire, plus ou moins efficaces, plus ou moins satisfaisantes pour ceux qui en sont parties. Efficacité et satisfaction dépendent largement de ce que sont les sociétaires, de leurs valeurs et de ce qu’ils font, mais, si le résultat n’est pas conforme à leurs espoirs, ce sont toujours les façons de faire et surtout les termes des échanges qui seront blâmés, puisque se sont toujours dans les interactions que les insuffisances se manifestent. Critiquer ces façons de faire, c’est critiquer « le système ».

Le Système est donc vu comme le méchant loup dans la bergerie des citoyens innocents, ce qui est loin d’être faux. Les maux qui nous viennent du Système et ceux dont est responsable la simple nature humaine, cependant, se confondent souvent et la confusion est rarement innocente. Les vicissitudes qui nous viennent de la nature sont ainsi imputées au Système par tous les marchands d’illusions, alors que, pour protéger des intérêts acquis, des problèmes qu’il serait facile de résoudre sont parfois présentés comme des fatalités

C’est la première confusion à éviter quand on parle d’apporter des changements fondamentaux à la société. Or, le loup se déguise en Mère Grand, en Chaperon Rouge et même en descente de lit quand ça l’arrange. Dans la pénombre, l’inverse n’est pas non plus exclu. Il est donc vital de diffuser un signalement précis du Système, car nous sommes désormais bien nombreux à dénoncer le « système » et, à défaut de reconnaître le loup de profil comme de face, on risque de plus en plus de se tirer dessus entre chasseurs.

On risque surtout de tirer en l’air, d’imputer à une société en particulier ce qui est commun à toutes les sociétés et dont il est donc oiseux d’accuser le système qui y prévaut. Ainsi, les sociétés que nous connaissons, y compris celle dans laquelle nous vivons, sont des structures qui ont pris forme spontanément, longtemps avant qu’un intello de service ne décide de les appeler « sociétés » et n’en analyse le fonctionnement. Ces sociétés n’ont donc pas été créées sur plan, pour une finalité, mais se sont développées selon les circonstances. Ce sont des sociétés qu’on pourrait dire « naturelles ».

Les principes de fonctionnement des sociétés naturelles n’ont pas été créés non plus; ils ont simplement été découverts, de même qu’on n’a pas créé, mais qu’on a simplement découvert la Loi de la gravité, celle de la conservation de l’énergie et autres lois de la nature. Il y a longtemps qu’on a découvert les règles qui régissent le fonctionnement des sociétés naturelles: ce sont celles qui découlent de la nature humaine.

Il y a deux principes fondamentaux qui déterminent l’avènement, le fonctionnement et l’évolution des sociétés qui se sont ainsi créées spontanément.

Le premier est que l’ÉGOÏSME EST PARTOUT. Chaque « sociétaire » tente de retirer tout ce qu’il peut de la société en y contribuant le moins possible. Altruisme, dévouement et abnégation peuvent exister dans une société naturelle – surtout quand, comme l’explique Maslow, l’individu, bien repu, cherche des plaisirs plus subtils ou voit son bénéfice au ciel ou ailleurs – mais le comportement prévalent d’une société, celui qui permet de prévoir son fonctionnement, c’est que chacun tire à soi la couverture. Ceci demeure vrai, même si certains mettent à le faire plus d’élégance et moins de malveillance que d’autres.

Le second est que LA FORCE TRIOMPHE TOUJOURS. Au départ, il y a la simple force physique, à laquelle s’ajoute vite celle des armes; ensuite, il y a l’intelligence, à laquelle vient s’ajouter l’information, prenant la forme de la connaissance; enfin, il y a la richesse, laquelle permet de manier la promesse en plus de la menace. Les circonstances modifient les rapports de force et il faut en tenir compte, mais, dans une situation donnée, le plus fort gagne toujours.

Dans une société idéale, ces principes ne s’appliqueraient pas. Chacun exécuterait avec abnégation et enthousiasme la tâche qui lui est dévolue et l’appartenance au groupe serait joyeusement consentie. C’est la situation qu’on imagine dans un monastère bénédictin. Hélas, les États que l’histoire a connus jusqu’à ce jour n’ont pas été des sociétés idéales. Si on veut que ce soit l’altruisme et la justice qui prévalent, il faut que le système l’impose. Il faut créer un système qui le fera et lui montrer à le faire.

02   La division du travail

Pourquoi vivre en société ? Parce que l’être humain a un désir d’éternité et d’omnipotence qui lui crée le défi impossible de maîtriser son environnement et son destin. Il découvre bien vite qu’il n’atteindra jamais cette maîtrise parfaite qu’il souhaiterait, mais qu’il peut s’en approcher par son travail. Or, on travaille mieux en société.

Homo Faber a des désirs à satisfaire. Quand ses désirs sont impérieux, il les appelle besoins. Désirs ou besoins, il doit pour les satisfaire se servir de ce qu’il est pour transformer ce qu’il a en ce qu’il veut. C’est ce qui lui permettra d’obtenir une maîtrise d’abord modeste, mais qui peut être croissante, sur la nature et donc sur sa vie. Il doit consentir l’effort de transformer les choses et les circonstances. Il doit TRAVAILLER à se rendre les choses utiles et les circonstances favorables, ce qui est le sens du mot production. Le produit EST la richesse et seul le travail crée cette richesse.

Pourquoi peut-on travailler mieux et produire plus en société? Parce que chacun contribue son propre apport et que tous ensemble l’on peut accumuler collectivement plus de connaissances que chacun seul ne pourrait le faire. On en sait plus et, surtout, l’on sait des choses différentes. Ces connaissances distinctes font de chacun un être différent, un travailleur tirant de ses connaissances un compétence qu’il a et que les autres n’ont pas.

Faber Jean, en société, ne doit plus se limiter, comme les chimpanzés, à épouiller son voisin Faber Pierre, qui lui rendra le même service. Il peut maintenant, se servant de cette compétence qui lui est propre, aider Pierre comme lui seul peut le faire. Pierre pourra aider Paul, utilisant ses propres aptitudes rendues effectives par d’autres connaissances et Paul, à son tour, pourra se servir de sa compétence propre pour aider Jean.

L’un peut apprendre à faire une lance d’une branche et l’autre d’un tronc un esquif, convenant que leur voisin pêchera pour eux deux. L’un, qui est plus fort, roulera la pierre devant la grotte et assurera la sécurité ; son voisin, plus rapide, ramènera du gibier. Avec le temps, un travailleur sera médecin, l’autre menuisier, l’autre agriculteur et l’on pourra tous manger, se loger et vivre en meilleure santé en société que Robinson, seul sur son île.

Vivre en société est un plus, parce que les « sociétaires » peuvent produire ensemble plus que la somme de ce qu’ils pourraient produire chacun pour soi. Quoi que chacun fasse, il apprendra en le faisant à le faire mieux et chacun pourra faire de son mieux, pour le plus grand bien de tous. En société, on peut devenir complémentaires et se diviser le travail.

C’est surtout pour ça que l’on passe de l’unité familiale de base vers des entités de convivialité plus grandes et que l’on vit en société : pour tirer avantage de cette division du travail, dont le premier effet est de permettre une meilleure protection du groupe et le second d’enrichir la société et ses sociétaires, tout en échappant au mieux à l’incontournable malédiction originelle du travail.

Échapper au travail ? Bien sûr, car le travail est un fardeau et ne vaut que par ses résultats. Si le travail apporte une satisfaction autre que son résultat et celle de l’avoir accompli, il ne faut pas parler de « travail », sous peine de créer une grande confusion. Il y a une « désutilité » intrinsèque du travail in se et chacun ne cherche rien tant qu’à satisfaire ses besoins avec un minimum de travail. On appelle « efficaces », les procédés qui permettent d’avoir plus de résultats pour moins de travail. La division du travail est un procédé efficace.

En société, l’on se partage les tâches, l’on travaille mieux, l’on produit plus et l’on s’enrichit. COMPLÉMENTARITÉ est le mot-clef et c’est la division du travail, mettant à profit la complémentarité, qui est la voie vers la richesse, elle-même symbole de cette maîtrise croissante que l’on recherche sur le destin et la nature. L’évolution de l’humanité et de la civilisation a toujours été le résultat de cette division progressive du travail et l’on ne peut dissocier l’enrichissement continu de la société de ce processus de complémentarité croissante des apports.

Toute société, pour accroître sa richesse, va spontanément vers une division plus fine du travail, ce qui conduit à une structure de production plus complexe où les tâches se multiplient. C’est une bonne nouvelle, car plus de travailleurs en deviennent irremplaçables par leur complémentarité et le pouvoir se redistribue donc plus équitablement. Cette complémentarité et donc l’équité qu’elle sous-tend sont des tendances lourdes de l’évolution de toute société.

C’est dans cette direction qu’uns société évolue. Rien n’est plus essentiel à l’enrichissement matériel de la société que d’identifier de nouveaux partages plus efficaces des compétences, menant à une spécialisation constante des fonctions s’appuyant sur une diffusion ciblée des connaissances. C’est ce processus qui est à la base du progrès et de toute utopie d’un monde idéal où tous seraient indispensables, auraient donc un égal pouvoir et seraient également respectés. Un monde idéal où rien ne pourrait se faire que par consensus….

La division du travail est la raison d’être de la société. Elle ne joue bien son rôle, cependant, que dans la mesure où chacun accomplit la tâche complémentaire pour laquelle il est qualifié. Dans un petit groupe, quand l’objectif est connu de tous et les compétences de chacun bien établies, la concertation peut être informelle et la répartition des tâches tout à fait spontanée. Quand une société grandit, cependant, une organisation s’impose. Il y a toujours un volontaire pour prendre charge de l’organisation….

 

03   Le pouvoir

On se met en société pour travailler et produire. Un peu paradoxal, car chacun ne cherche rien tant qu’à satisfaire ses besoins avec un minimum de travail. On se met en société pour avoir plus, mais travailler moins. Il faut donc qu’une société soit efficace : c’est sa raison d’être.

L’efficacité exige, d’abord, que chacun accomplisse la tâche complémentaire pour laquelle il est qualifié. Il va de soi que si la division du travail ne mène pas à ce résultat, elle ne joue pas son rôle. L’efficacité, cependant, ne s’arrête pas là. Le bon usage de la complémentarité est l’essentiel, car c’est de la ressource travail que naît finalement toute richesse, mais il y a du travail caché. L’efficacité, c’est donc aussi d’être économe des matières premières qu’on utilise, puisqu’il faut les chercher les trouver, les amener à pied d’oeuvre et que cela aussi exige du travail.

De même pour les outils et équipements, qui représentent eux aussi un investissement travail en amont. On n’est pas efficace, non plus, si on ne tient pas compte des priorités et si on n’affecte pas le mieux possible le travail, les ressources naturelles et ce capital que sont les outils, mais aussi les réserves sans lesquelles demain le travailleur ne mangera pas et ne travaillera pas. L’efficacité exige que l’on s’organise ou qu’on soit organisé. Il faut organiser la production.

Il y a toujours des volontaires pour prendre charge de l’organisation de la production, pour deux raisons. La première est que quiconque « organise » le travail de la société, peut le faire en privilégiant ses propres intérêts. La deuxième, c’est que, lorsqu’on répartit les tâches selon les compétences, il y a une préférence pour les tâches qui ne consistent pas tant à travailler qu’à faire travailler. Faire travailler se confond vite avec organiser et c’est cette compétence que s’arroge le plus fort.

Le plus fort assume le leadership, exige l’obéissance, organise la production en fonction de ses intérêts et assure assez d’ordre et de sécurité, pour que ses intérêts ne soient pas mis en péril. Parfois, dans sa mansuétude, il en fera plus, mais rien n’est moins sûr.

Dans toute société, il y a donc des inégalités et l’injustice est la règle. Au départ, elle est totale. Quand la société grandit, toutefois, le moment vient ou nul ne possède plus seul la force d’agir à sa discrétion.. La primauté de la force ne disparaît pas quand une société grandit et devient plus complexe, mais la manière d’utiliser la force doit changer car même le plus fort se sent faible s’il doit affronter plusieurs adversaires. Dans une société mature, la véritable force cesse d’être celle qu’on peut exercer soi-même, pour devenir la somme des forces qu’on peut rallier et contrôler. Ce sont les ALLIANCES qui deviennent la clef du pouvoir.

Ces alliances se font et se défont à tous les paliers d’une société. Elles se recoupent et se chevauchent, imbriquées comme des poupées gigognes: moi et mon frère contre mon cousin; moi et mon cousin contre le voisin; nous et nos voisins contre l’étranger…. Toutes les combinaisons de « nous » contre « eux » apparaissent, l’objectif demeurant pourtant toujours d’unir des forces diverses en une force commune, laquelle sera supérieure à celle des opposants et permettra aux « alliés » de constituer une « majorité effective » : un groupe dont les membres ont, ensemble, la force d’imposer leur volonté.

Ce jeu des alliances constitue la dimension politique de l’activité humaine. Une dimension toujours présente à tous les paliers, mais dont la manifestation la plus ambitieuse est la construction, au sommet de la pyramide, d’une alliance dominante qui possède la force de diriger la société. Il y a toujours une alliance dominante dans toute société.

Une majorité effective est bien fragile, toutefois, si les alliances varient uniquement au gré des intérêts fluctuants de chacun. Jouer de sa force au cas par cas ne permet pas l’exercice serein du pouvoir. On peut contrer cette instabilité en élargissant la majorité effective, mais il devient vite plus rassurant pour tout le monde que des règles soient acceptées par tous à la défense desquelles chacun apportera le soutien de la force dont il dispose.

L’injustice fondamentale demeure, mais, pour que se maintiennent les alliances sur lesquelles repose cette majorité effective, un consensus s’établit  pour affirmer qu’il serait « juste » que les accords soient respectés  et que quiconque y détient une parcelle de pouvoir devra dès lors respecter ses accords, ou du moins donner à penser qu’il les respectera. La majorité effective y ayant intérêt, l’honnêteté gagne soudain à être ostensible et devient donc une vertu.

Un « contrat social » tacite s’établit peu à peu entre ceux qui gouvernent et ceux qui sont gouvernés, fixant les conditions auxquelles les accords seront respectés.  La morale s’installe, intimement liée à la notion de justice commutative. Dans une société, on travaille tous ensemble et l’on produit ensemble. La société s’enrichit. Quiconque contribue son apport devrait pouvoir retirer de la société sa part d’enrichissement, sa juste part des biens et services produits. À la base de toute société, il y a ce concept implicite de réciprocité.

Le pouvoir obtient sa légitimité quand on sait qu’il reconnaît, au moins du bout des lèvres, que la justice est une vertu.

 04   Réciprocité

À la base de toute société, il y a le concept implicite de réciprocité.  La justice étant, bien sûr, un projet en construction, la réciprocité demeure souvent un non-dit et un principe qui n’est pas exprimé prête à interprétation. La nature humaine est ainsi faite que, dans la réalité, chacun ne contribue à la société que ce que les circonstances l’obligent à y contribuer et en retire tout ce que sa force lui permet d’en prendre.

Ce que chacun contribue à la société détermine sa valeur pour les autres, mais ce qu’il en retire ne dépend donc pas de cette valeur, mais de sa force. Avec la société vont donc naître des inégalités et l’injustice. La seule limite intrinsèque à l’injustice vient des impératifs de la division du travail lui-même.

Chacun, quelles que soient sa faiblesse et la méchanceté humaine, jouit toujours du respect qui découle de son utilité. Toute utilité a sa valeur et l’esclave, qui n’a aucun droit, reste protégé par sa valeur qui est celle de son travail. On ne le détruit pas, on l’utilise. Il suffit qu’il travaille. Ce qu’on peut obtenir par des châtiments : la force est là pour ça.

Dans une société primaire, pour obtenir un travail simple de travailleurs interchangeables, il suffit que le fort menace le faible et au besoin le punisse. La réciprocité reste à l’étape du voeu pieu. Quand une société se complexifie, cependant, des compétences multiples sont requises dont chacune devient plus rare et donne donc plus de valeur à qui la possède. Chacun garde le respect dû à son utilité, mais cette utilité peut devenir indispensabilité et donc conférer un véritable pouvoir, au moins d’omission, à celui qui la détient. Le fort doit manier la trique avec plus de discrétion.

Certaines compétences apparaissent irremplaçables et suscitent plus de respect. Il en est, surtout, qui ne peuvent donner entière satisfaction à celui qui en profite que si elles sont appliquées avec bonne volonté par celui qui les a, chercher à l’y obliger ne donnant pas les résultats escomptés. La peur peut saboter les résultats, même si l’exécutant terrifié ne le souhaite pas et voudrait bien qu’il n’en paraisse rien. A fortiori, s’il VEUT insidieusement saboter son action !

Celui qui a la force apprend donc vite qu’il vaut mieux garder heureux son chirurgien, sa courtisane et le précepteur de ses enfants. Quand il l’a compris, il voit qu’il est plus efficace d’obtenir ce qu’on veut par des promesses que par des menaces et le sourire revient au gynécée et chez les précepteurs. Quand une majorité effective de la société l’a compris, on passe d’une structure sociétale rigide qui repose sur la punition à une plus souple qui repose sur la récompense.

C’est une approche infiniment plus efficace, car celui travaille fait mieux ce qui va dans le sens de ce qu’il veut faire et s’il le fait dans la sérénité. De plus, tous ces gens qu’on doit utiliser pour manier le bâton dans une société gérée par la peur ne produisent rien et peuvent même se rebeller. Surtout, menacer et punir exige une surveillance et des efforts constants, alors qu’on peut compter que celui à qui l’on a promis une gratification viendra tout seul la chercher. Le châtiment est portable, la récompense est quérable

Le principe peut être universalisé à tout le fonctionnement de la société. Si chacun peut être motivé à apporter volontairement sa contribution à la société, tout le monde y gagne. On peut y arriver, si on revient à cette notion de réciprocité que les sociétés en croissance ont tendance à négliger. L’immense majorité des gens apportent sans discussion l’apport qu’on leur demande, en échange d’une part qu’ils considèrent raisonnable de l’apport des autres. La justice commutative peut établir une équivalence entre la valeur des apports et la réciprocité peut alors devenir explicite. Elle le devient efficacement quand chacun a des droits et qu’il y a une même justice pour tous.

Comme la complémentarité, qui permet l’efficacité et la richesse – conduisant à une meilleure maîtrise de l’homme sur la nature et le destin – la réciprocité est une constante de l’évolution de l’humanité. C’est elle, dès qu’on en a compris la nécessité, qui permet que la complémentarité puisse être acceptée, voire désirée, plutôt qu’imposée, ce qui en retarde le développement.

La réciprocité, instinctive, ou bien tôt acquise, de l’enfant qui laisse aller un hochet pour un câlin, peut donc évoluer vers l’État de droit, où tous les échange pourront être consensuels et être dès lors dits justes et équitables, s’ils s’effectuent selon les termes dont on aura convenu. Ce consensus n’empêchera pas que, dans leur application quotidienne, ces termes d’échange restent presque toujours « naturellement » biaisés par la force des parties en présence, mais il y aura une volonté commune affirmée qu’ils ne le soient pas. Le temps travaillera pour la justice.

En attendant, tout pouvoir circonstanciel cherche à devenir permanent et la société évolue vite vers la mise en place d’un cadre « stable » et « légal » de marchandage qui donnera une légitimité à l’inégalité. On va expliciter plus précisément le contrat social. À l’avantage, autant que faire se peut, de ceux qui l’explicitent.

05   La loi et le marché

 L’alliance dominante – le regroupement de ceux qui, ensemble, ont la force d’imposer leur volonté à la société – va expliciter le contrat social. Elle va donc définir une éthique, une moralité, des normes de conduite, des lois, des règlements … C’est la dimension normative de l’activité humaine.

Quand ces règles sont ainsi faites que la sécurité permanente qu’elles apportent vaut toujours, pour une majorité effective de ceux qui ont la force, plus que les sacrifices ponctuels que l’application de ces règles peut exiger d’eux, on peut raisonnablement s’attendre à ce que la force de ceux qui se commettront à assurer le respect de ces règles soit toujours supérieure à celle de quiconque s’y opposerait. Les lois sont alors stables et un État de droit peut se créer.

Chacun, bien sûr, n’en cessera pas pour autant de chercher à infléchir les règles en sa faveur. Parmi les normes que l’on établit, on trouvera en bonne place – peut-on s’en étonner ? – les lois qui établissent des conditions d’échange systématiquement favorables aux membres de l’alliance dominante. Quand des normes existent qui la font respecter, l’inégalité peut se prétendre légitime

Pour retirer plus de la société et y contribuer moins, ce qui est l’enjeu que l’égoïsme impose aux sociétaires, ceux qui ont le pouvoir mettent donc vite en place un cadre légal, des règles qui biaiseront toute transaction en leur propre faveur. Cette mise en place d’un cadre normatif (moral, constitutionnel, juridique, réglementaire) à la convenance de ses membres est l’expression la plus significative du pouvoir qu’exerce l’alliance dominante.

Quand les lois ont été édictées qui assurent la suprématie de l’alliance dominante et régissent les rapports entre les membres de celle-ci en tenant compte de leur force respective, chacun peut tirer légalement la couverture à soi et optimiser l’inégalité en fonction de sa propre force, sans remettre en question l’ordre établi, c’est-à-dire sans compromettre la stabilité de la société ni de l’alliance dominante: la rapine est institutionnalisée.

Dans une société naturelle, il ne faut donc pas penser un instant que les lois sont établies pour faire prévaloir l’équité. Loin de garantir la justice, elles visent à garantir la pérennité de l’équilibre des forces tel qu’il existait au moment où les lois ont été édictées. Corollairement, tout ce qui pourrait modifier substantiellement l’équilibre des forces deviendra illégal, puis, peu à peu, immoral… C’est ce qu’on appelle maintenir l’ordre social.

Le jeu des alliances constitue la dimension politique de l’activité humaine; l’établissement du cadre légal et de ses lois en est la dimension normative; produire en mettant à profit la complémentarité des sociétaires et répartir entre ceux-ci la masse de ce qui est produit en est la dimension économique. Dans une société naturelle, cette répartition est faite en fonction de la force dont chacun dispose et elle tend à être aussi inégale que faire se peut sans compromettre la survie de ceux qui n’ont d’autre pouvoir que leur utilité.

Dans une société primitive, les forts prennent sans discuter, mais quand ce sont des alliances qui détiennent le pouvoir, et qu’un cadre légal a été mis en place, on ne peut plus piller à sa guise: il faut y mettre des formes. On ne prend plus, on marchande. « Utilité » et « rareté » prennent alors une importance accrue et on dit que la « loi du marché » s’impose.

Utilité et rareté sont mises en évidence pour maintenir une apparence d’équité, puisque les inégalités apparaissent alors justifiées ou au pire aléatoires, plus tolérables puisqu’elles sont circonstancielles, « externalisées » donc, et non la conséquence irrémédiables et permanente d’une qualité inhérente à l’un ou à l’autre. L’équité est là, au palier des chances sinon des résultats

Ce qui est vrai… avec certaines réserves. Il est vrai que les biens et services prennent sur le « marché » une valeur variable – et que chaque sociétaire retire un pouvoir précaire de cette valeur circonstancielle du service qu’il offre – mais il est faux de prétendre que l’inégalité s’arrête là et que seules les lois du marché déterminent les « conditions d’échange ».

Il faut voir avec lucidité que l’avantage concurrentiel que confèrent les « lois du marché » à quiconque offre un bien ou un service sur le marché n’est qu’une des composantes du rapport de force qui prévaut au moment de chaque transaction et qui fera que l’une des parties gagnera à l’échange… et l’autre pas. Le pouvoir circonstanciel de la rareté ou de l’utilité ne fait que s’ajouter au pouvoir, significativement plus stable, que chacun tire de son appartenance au réseau des alliances qui quadrille la société.

Chaque sociétaire qui se présente sur le marché cherche à biaiser en sa faveur les « conditions d’échange » (Terms of Trade) en utilisant tout le pouvoir dont il dispose, y compris, au premier chef, celui qui découle de son appartenance à des alliances qui ont la force pour eux . Avec ou sans cadre légal, on va tricher. L’État de droit efficace est celui qui minimise la tricherie, sans oublier qu’elle ne demande qu’à se manifester. On va tricher, mais malgré ces anicroches, la notion de justice sera là pour rester

06   Les deux fonctions de l’État

Quiconque prend « le pouvoir » dans une société doit la gouverner. Lui servir de gouvernail et donc en identifier les objectifs – qui seront ceux qu’une majorité effective des sociétaires auront choisis – puis établir et faire respecter les règles qui encadreront les efforts pour atteindre ces objectifs. C’est sa fonction de gouvernance. Sont du ressort de la gouvernance de l’État, les décisions – supposant souvent l’usage de la force – qui mènent à ce que règnent l’ordre et la sécurité qui permettront d’atteindre les objectifs fixés

 Parmi les objectifs d’une société, toutefois, il y a toujours celui de s’enrichir et d’enrichir ses membres. Quiconque prend le pouvoir dans une société a donc la mission au moins implicite de l’enrichir. Or, pour que la société s’enrichisse, elle doit produire, car seul le travail crée la richesse; on travaille pour produire et la richesse réelle EST le produit qui découle de ce travail. Gérer la richesse, c’est gérer la production.

 Pour produire, il y a des décisions à prendre et des gestes à poser qui le seront mieux si on travaille ensemble, si l’on se concerte et que chacun accomplit la tâche qui lui est dévolue. Le pouvoir doit gérer cette concertation qui découle de la division du travail et, en sus de sa fonction de gouvernance au sens strict, il a aussi pour mission d’assurer la coordination des efforts de production et d’enrichissement collectif. C’est ce que nous appelons la fonction de gérance du pouvoir.

 En parallèle à sa fonction de « gouvernance », qui découle de la capacité que lui donne sa force de se faire obéir par tous, le leadership en place a donc toujours cette fonction de « gérance », qui est l’application de son pouvoir à l’organisation de la production dans la société. Avec le temps, la gouvernance, fonction noble, apparaît primordiale; mais au départ, c’est la fonction de gérance qui requiert surtout l’attention du leader.

 Dès que la sécurité est assurée – et que la société semble être là pour durer – RIEN n’est aussi important que produire. Dans les sociétés primitives, il va de soi que le pouvoir assume la responsabilité de gérer l’effort collectif. A lui de maintenir ce qui est d’importance vitale et doit servir à tout le monde : les digues en Chaldée, les cultures en terrasses au Pérou. Dans une économie primaire et de pénurie, on ne lui conteste pas ce droit, on est heureux qu’il l’exerce.

 Le besoin est évident, les ressources sont limitées, le partage est difficile. S’enrichir veut dire produire et la société primitive s’attend à ce que son leader s’en occupe. Le pouvoir qui gère directement la production se rend bien utile. C’est quand il ne se limite plus à rançonner, mais commence à gérer la production que le pouvoir devient un « État ». Gouvernance et gérance vont de paire, mais c’est la gérance qui montre la voie. Les gens opinent de leurs gouvernants selon le succès qu’ont ceux-ci à les enrichir. Après la sécurité, la production est donc toujours la première priorité de l’État.

 A l’origine, la mission d’enrichissement du pouvoir se confond avec la propension du leader à s’enrichir lui-même, mais, quand les alliances se forment, il en enrichit quelques autres avec lui. Avec le temps, quand le pouvoir se diffuse, il enrichira une majorité effective des sociétaires, puis prétendra enrichir tout le monde, puisque c’est ce que tout le monde attend de lui.

 Les bénéficiaires vont ainsi changer, les objectifs prioritaires et les moyens d’action aussi, mais le contrôle de la production et de la distribution de la richesse étant toujours une des conséquences immédiates du pouvoir – et pouvant même parfois en être la source – il est ridicule de penser que le pouvoir puisse jamais s’en désintéresser. L’État, plus ou moins discrètement, gère toujours la production.

 L’État peut le faire directement, prenant toutes les décisions qui s’imposent, mais, quand la société devient plus complexe, les formes de production se multiplient et l’État est parfois bien heureux qu’on l’y aide. Il veut la richesse pour ceux qui détiennent le pouvoir, mais il ne tient généralement pas à s’immiscer plus que nécessaire dans la création de cette richesse et donc à devoir côtoyer la production et le travail. Quand Rome veut des routes, César ne devient pas pour autant cantonnier; il s’assure seulement qu’on en construise.

 L’État peut donc ne s’acquitter qu’indirectement de sa fonction de gérance, se contentant de décider quelle richesse sera produite, puis déléguant les tâches concrètes de sa mission d’enrichissement à des gens qui décideront de la manière de produire et verront à ce que ce qui doit être fait le soit, l’État se bornant à mettre en place une structure normative pour encadrer leurs décisions. Que l’État assume directement ou indirectement sa fonction de gérance est affaire de principes et d’idéologie, de circonstances, d’équilibre des forces et d’efficacité.

 Il peut choisir de n’intervenir directement au processus de production que pour les projets qui lui apparaissent indispensables à l’exercice de sa fonction de gouvernance. Il se garde alors que les projets symboliques qui exigent une totale coordination à l’échelle du groupe et dont la réussite contribue significativement à la cohésion sociale, alors que leur échec pourrait entraîner le mécontentement et donc le désordre au sein du peuple.

 L’État se contente de bâtir des pyramides, des cathédrales, des « tours », au sens de Saint-Exupéry…  Pour le reste, il s’en remet pour, produire la richesse, à des gens qui veulent vraiment produire parce qu’ils trouvent leur intérêt à le faire: des entrepreneurs

 

07   Les entrepreneurs

 Les entrepreneurs apparaissent tôt dans l’Histoire. On pourrait dire que l’entrepreneuriat naît dès qu’un primate futé troque deux noix de coco pour une pointe de silex et que l’État n’y est pour rien, mais les entrepreneurs ne sont d’abord que des commerçants mi-brigands, toujours sur le qui-vive, en transit, une main sur le couteau, Ce n’est que de la cuisse de Jupiter que peut naître le pur entrepreneur, quand un pouvoir existe qui assure sa sécurité. Quand il peut déposer ses armes et ne penser qu’à entreprendre. L’entreprise privée ne se développe donc significativement qu’en symbiose avec le pouvoir.

Dans une société primitive, celui qui commande a tous les pouvoirs et rien ne s’y passe qu’il ne tolère ; pourquoi permet-il que naisse l’entrepreneuriat ? Un peu par paresse, parce qu’il a promis de conduire le peuple vers la terre promise de l’abondance. Il assume la mission d’enrichir la société – et donc l’ultime responsabilité que soient produits tous les biens et que soient rendus disponibles tous les services que la société peut offrir à ses sociétaires – mais la production ni le travail ne l’intéressent vraiment, seulement le produit.

Assurer la production est sa priorité, mais la production l’ennuie. Quelle bonne nouvelle si tous ces manants veulent bien produire ! Il y a en chacun un entrepreneur qui sommeille ? Éveillons-le. La « libre entreprise » naît quand l’État choisit de s’acquitter de sa mission d’enrichissement en permettant que s’en chargent des quidams qui le feront sans rien lui demander, en tirant simplement un profit de ceux qui reçoivent les biens et les services.

Tous les États ne font pas ce choix, mais la plupart le font. L’État invite les entrepreneurs à la production par paresse, mais aussi et surtout par gourmandise, car l’entreprenariat, non seulement exige de lui moins d’efforts, mais lui apporte plus. L’État a des esclaves, des soldats, des travailleurs qui peuvent produire, mais gérer la production est une séquence de microdécisions. Ce sont les réponses apportées aux questions que soulève cette prise de décisions ininterrompue et les incessantes innovations que ces réponses suggèrent qui déterminent l’efficacité de la production. Or, l’État est trop gros, trop lourd, trop occupé pour les microdécisions…

.On constate vite que des travailleurs libres d’innover, motivés par un lien direct entre leur performance et le profit qu’ils en retirent, produisent la plupart du temps mieux et plus que ceux que ne motivent que le sens du devoir, l’ambition ou la crainte de la sanction. D’autant plus que ces « entrepreneurs » peuvent être mis en situation de concurrence et conduits à chercher leur profit avec diligence en faisant mieux que leurs émules. C’est une approche plus conforme à la nature humaine et donc plus efficace.

L’État trouve donc vite opportun de céder à des entrepreneurs tout ce qu’il peut de sa fonction de gérance, ne se gardant du processus de production que le contrôle qu’il en juge essentiel, récupérant au passage, d’une façon ou d’une autre, chaque fois que faire se peut, sa large part de la richesse produite.

Quand l’économie devient plus complexe et la tâche de produire plus exigeante, l’entreprenariat devient pour l’État la meilleure façon de produire et de s’acquitter de sa mission d’enrichissement. Un choix bien judicieux, puisqu’il permet que soit mise à profit l’initiative des individus.

C’est un choix, cependant, qui a des conséquences insidieuses, puisqu’il mène à l’émergence d’un pouvoir économique distinct du pouvoir de l’État. Ce pouvoir économique est bien modeste au départ dans une société de pénurie et le pouvoir de l’État y reste presque total, mais ce pouvoir économique  ne demande qu’à grandir en parallèle au pouvoir politique de l’État, car une société qui produit s’enrichit et il se crée une richesse que quelqu’un s’approprie

Aussi longtemps que le pouvoir politique a toute la force, toute la richesse tend à se retrouver entre ses mains. César possède tout. Quand les alliances s’élargissent, cependant, au point où le pouvoir se fragmente, où César a des comptes à rendre, où des lois sont créées qui garantissent des droits et où la promesse se substitue à la menace comme premier outil de dominance,  il devient possible de garder la richesse qu’on a pu produire ou acquérir et d’en tirer un pouvoir.

La mission de produire étant confiée a des entrepreneurs, on peut supposer que ce sont eux qui s’enrichiront et auront ce pouvoir, mais il n’en est pas toujours ainsi. Encore faut-il que celui qui produit la richesse ait le droit appuyé par la force de la garder. C’est la propriété qui confère un pouvoir économique, droit qui découle d’un équilibre des forces et dont la complaisance du pouvoir politique est une condition essentielle.

Ce pouvoir économique reste toujours vulnérable à la force et donc dépendant de la protection de l’État, mais celui qui a la richesse n’est plus sans défense. Derrière la protection formelle de la loi, il a celle bien concrète qu’y ajoute le pouvoir occulte de garantir son indépendance en utilisant la corruption, sapant au besoin la loyauté de ceux qui, en principe, doivent obéissance à l’État.

Un vrai pouvoir économique peut alors naître en parallèle au pouvoir politique, auquel va correspondre un respect de l’État et des lois au soutien de la propriété.  Les proprios vont pouvoir commencer sérieusement à faire des affaires et à produire… D’abord, toutefois, étant les amis du pouvoir,  ils vont bien sûr commencer par l’extorsion.

08 Un temps pour produire

Produire, c’est agencer autrement les ressources dont on dispose. Grâce au travail qu’on y met, les matières prennent la forme idoine pour satisfaire un besoin; il en sort un produit, quelque chose dont l’utilité est désormais plus grande et donc dont la valeur augmente, puisque à cette utilité va correspondre une demande.  



 Au commencement, la matière première est la terre.  D’abord pour y cueillir et y chasser, pêcher dans ses rivières et ses mers, faire paître dans ses champs ou les cultiver ; ensuite  pour en extraire les ressources naturelles agricoles, forestières, minières…    Si un quidam qui a accès à la terre y ajoute son travail – la seule énergie qui lui est alors disponible –  et aussi ce levain que constitue le mélange de créativités et d’initiative qui fait lever la pâte, il est un entrepreneur et il produit.  



 Il produit parce qu’il  n’entasse pas des cailloux au hasard, mais sait ce qu’il veut – satisfaire un désir –  et qu’il a un plan pour l’obtenir.  Un plan qu’il conçoit et applique et qui va incarner sa volonté de produire et sa capacité de le faire. Le plan exprime l’entreprise.  Celui qui produit satisfait son désir.  Il s’enrichit, mais sa richesse, à ce stade, est encore subjective.  Son enrichissement est sa satisfaction.



 C’est quand d’autres ont le même besoin et voudraient en faire autant, mais ne le peuvent pas, que les choses évoluent. Si le quidam qui détient cette matière première qu’est la terre a aussi la volonté et la force – lui est ses amis – d’en contrôler l’accès, il devient le seul à pouvoir satisfaire leur demande, ce qui va conférer alors à ce qui est ainsi devenu « sa » terre une valeur accrue  qui découle de la convoitise des autres.    



Nous avons dit que la richesse vient par la division du travail, mais la première division du travail est entre ceux qui travaillent et ceux qui ne travaillent pas…  et elle ne se fait pas par consensus, mais par la force.   Notre quidam qui a défendu « son bien » est devenu un « propriétaire ».  Prennent aussi alors une valeur, non seulement la terre qu’il s’est appropriée, mais le simple l’accès à cette terre, au puits, au pâturage, à quoi que ce soit dont il puisse se prétendre propriétaire. Quand « celui qui a » et « celui qui n’a pas » conviennent que cette valeur existe et est la propriété de l’un et non de l’autre, la richesse du proprio devient objective. 

 

Cette richesse lui donne plus de sécurité et plus de pouvoir.  Elle lui apporte plus de satisfaction. Il peut se contenter de défendre son accès exclusif à la matière première –  la terre – et en retirer une rente, mais il peut aussi voir plus grand. Il peut tirer avantage de sa situation privilégiée de proprio et choisir de produire plus que pour ses propres besoins. Il pourra alors échanger le surplus pour autre chose et devenir plus satisfait. Plus « riche »… 



 Le proprio qui fait ce choix assume formellement la fonction de producteur dans la « société » où il évolue. Sa richesse est devenu « capital », un facteur de production. Il peut faire ce choix et ne plus seulement extorquer, mais produire. Être producteur est plus complexe qu’être proprio, cependant, car il n’y a pas d’autre limite à la propriété que celle de la force qu’on peut exercer pour la défendre, mais il y a deux (2) conditions pour devenir producteur.  



 La première, c’est  de disposer de l’énergie nécessaire pour produire.  C’est un défi facile à relever, car l’énergie, au départ, c’est le travail.  Le travail est une ressource bien naturelle et qui  peut donc être  appropriée, comme tout autre matière première.  Pensant en producteur, le propriétaire va vouloir s’adjoindre des « travailleurs » qui n’auront d’autre  fonction que de lui fournir cette énergie; pensant en propriétaire, il va se les approprier.  C’est le modèle de production basé sur l’esclavage.



La deuxième condition est plus exigeante : il faut planifier, organiser, surveiller les travailleurs, réaliser la production puis la stocker, l’échanger ou la vendre.  Il y a des problèmes à résoudre, donc des solutions à trouver  et des initiatives à prendre.  On comprend vite qu’il y a un coefficient technique à respecter entre le nombre des travailleurs qui vont apporter l’énergie et celui de ceux qui doivent avoir la compétence de penser et l’autorité de décider.  Il faut ajouter de la créativité et de l’initiative.  Il faut y mettre plus d’«entreprise ».

Le quidam proprio devenu producteur, toutefois, ne se voit plus en entrepreneur: il a un pouvoir. Lorsqu’on est devenu riche et qu’on a des amis en place, il est enrichissant de devenir un producteur, mais bien fastidieux  de s’embêter des tâches contraignantes nécessaires pour produire. Ne peut-on pas les confier à d’autres ?

Pourquoi ne pas coiffer les cohortes de « travailleurs-énergie » qu’on s’est appropriés de quelques décideurs et autres « travailleurs de l’initiative »?  

Pourquoi ne pas leur ajouter des entrepreneurs que l’on pourra s’approprier également ?  Un homme qui pense et décide n’est pas pour autant  à l’abri d’une razzia…     Celui qui a la force peut réduire en esclavage celui qui a des idées et qui fait des plans, tout aussi facilement que des carriers et des porteurs d’eau.  On peut introduire à la production une « gérance ». Il suffit d’avoir la force avec soi.


 
Le propriétaire peut posséder des décideurs et aussi son philosophe, son médecin et le précepteur de ses enfants.  Il peut s’approprier des travailleurs de l’initiative… et c’est bien d’abord ce qu’il va faire. Mais le proprio s’aperçoit vite qu’un entrepreneur pense, crée, décide et donc gère  bien mieux quand il se sent libre…   L’entreprise croît dans la liberté.





 

09   Proprios et entrepreneurs

Il y a une demande pour des entrepreneurs…  Le propriétaire veut avoir à son service des décideurs libres – et donc efficaces – mais en leur laissant un fil invisible à la patte.  Est-ce possible ?  Oui, il le peut, en remplaçant la menace par la récompense.  Le fil à la patte de celui qui se veut libre, mais qu’on veut toujours posséder, c’est l’appât du gain. On peut l’affranchir et en faire un entrepreneur, en les tenant par des promesses.   



 On peut faire miroiter aux travailleurs-initiative qu’on affranchit l’espoir de plus de richesse et de pouvoir pour eux-mêmes, s’ils servent bien.  On peut leur payer un salaire, mais ils produiront d’autant mieux que le lien sera plus étroit entre ce qu’ils réalisent et ce qu’ils en tirent.  Le gérant produit mieux s’il y trouve son « profit ». 



Plus de richesse pour celui qui sert n’a pas à en être beaucoup.  Ce peut être très peu de richesse, si celui qui sert en a vraiment besoin. Sa pauvreté est donc une vertu, puisque c’est elle qui l’incite à servir. On peut parler de servage…   Un mot gênant, mais le serf est un entrepreneur.  S’il produit plus et mieux pour le propriétaire, s’il atteint d’abord les objectifs que ce dernier lui fixe, puis en invente de nouveaux et les atteint aussi, le serf vivra mieux. Il s’enrichira …  Le proprio aussi s’enrichira, s’il exige sa part de ce produit qui s’accroît.  



 Bien motivé par son profit, le serf peut occuper fort bien la fonction d’entrepreneur.  Pourquoi  le proprio travaillerait-il, pourquoi s’embarrasserait-t-il d’esclaves quand il peut toucher sa rente – à quelques piécettes près pour son affranchi devenu entrepreneur – en  ne faisant rien d’autre que posséder ? 



 Il peut toucher ainsi  bien plus que sa rente initiale, d’ailleurs, même piécettes prises en compte, car il ne s’agit plus pour le proprio de tirer simplement une rente d’une terre qui peut être en jachères, mais de drainer tout ce qu’il peut d’une entreprise de production dont l’essor va dépendre de l’ingéniosité du serf-gérant devenu entrepreneur qui l’exploite, en ne laissant  à celui-ci  que son « profit ». 



 Un profit qui ne sera jamais que ce que le proprio voudra, c’est-à-dire ce qui restera à l’exploitant quand celui-ci aura payé la rente que lui aura discrétionnairement fixée le propriétaire qui a la force pour lui.   Le propriétaire ne fait plus son blé sur seulement l’herbe, mais aussi sur les moutons… et sur la laine.  Pour le propriétaire, ne plus produire, mais faire produire et surtout laisser entreprendre est un grand bond en avant.  Il peut devenir un shylock, un pur capitaliste.



 Le proprio peut cumuler la fonction d’entrepreneur, mais être entrepreneur est un job à plein temps.  Toute une classe  de gérants-entrepreneurs va donc entrer en scène aux côtés du proprio et du travailleur-énergie et prendre le rôle principal. Ils vont prendre la vedette, car la terre et vaste et les ouvriers nombreux, mais l’initiative est toujours rare. Le gérant entrepreneur peut se déguiser en proprio, assumer les risques et décider de tout.  Il peut s’enrichir un peu, et même se croire puissant…  mais c’est une illusion. 



 Une trompeuse et pour lui bien dangereuse illusion, car il décide de tout…  sauf de la « rente » du vrai proprio.   Par divers stratagèmes, qu’on pourra vouloir  subtils, mais qui reposeront toujours en dernier ressort sur la force brute, le proprio va s’assurer que l’entrepreneur ne peut pas contester cette rente.  La rente du proprio dépend de sa force et il ne permet pas qu’elle soit discutée. 



 Le proprio mène le jeu, car le rapport des forces dépend de l’importance relative des facteurs qu’il faut agencer pour produire.  Matière première, travail et capital doivent toujours être présents, mais l’importance qu’on accorde à chacun varie selon leur rareté relative. 

Au commencement, la terre est la source de toute matière première et c’est le facteur important. 

L’outillage est sommaire et son prix négligeable.  Le  travailleur-énergie, pour sa part, n’est pas vraiment un joueur.  Il est assimilable à une « ressource naturelle ».  Quand les autres matières  premières sont abondantes, c’est son énergie, qui est la ressource rare, mais on le possède ou le contrôle totalement et il prend ce qu’on lui donne. Le proprio a tout le pouvoir.



Peut-on néanmoins parler à ce stade d’une opposition entre travail et capital ?  Oui, mais en forçant un peu le sens des mots…  C’est l’entrepreneur qui joue, face au propriétaire, le rôle qui sera plus tard dévolu à la classe ouvrière.  Le propriétaire s’arroge sa rente et un entrepreneur, différend du propriétaire si l’entreprise est de quelque importance, y met son initiative, prend des décisions et en retire le profit d’exploitation… moins cette rente imposée par le propriétaire.  



 L’opposition réelle est entre le propriétaire qui manie la force et l’entrepreneur.  Ce dernier a pour arme sa compétence, en retirant  plus ou moins selon son talent, selon les années et selon la gourmandise du proprio. C’est l’entrepreneur – le travailleur-initiative – qui est le vrai « travailleur ». L’ouvrier, le travailleur-énergie, n’est même pas perçu comme un protagoniste. On lui donne ce qu’il faut… et c’est bien peu.   



 Ce sera d’ailleurs encore moins, avant de devenir plus, quand, en exploitant la nature, on y trouvera aussi l’énergie. Tirer l’énergie de la nature est une révolution, car en faisant  de l’énergie une matière première indépendante du travailleur on change radicalement le rôle du facteur travail : utiliser un être humain comme un chameau à la noria pour tenter d’en tirer ce qu’on appellera plus tard un cheval-vapeur cesse d’être une bonne affaire.  



 Quand une énergie plus grande est disponible, l’important  devient de disposer de nouveaux outils afin de capter l’énergie sous ses nouvelles formes et de l’utiliser pour produire.  Ce sont ces outils – les équipements – qui deviennent en grande demande. Quiconque les possèdent peut produire et s’enrichir, comme jamais auparavant.



 Le facteur travail devient surabondant et c’est le facteur « capital » qui va devenir prioritaire.     Le rapport des forces entre les facteurs change et, avec lui, le statut des acteurs dont ce facteur constitue l’apport, ce qui transforme la hiérarchie sociale et va conduire à une toute nouvelle société.  C’est le temps de l’industrie.



 

10   L’industrie

C’est le temps de l’industrie.  On va pouvoir passer de la pénurie à l’abondance.  Au milieu du XVIIIe siècle, le monde tout entier était plongé dans la misère…  comme il l’avait toujours été. Arrive la « révolution industrielle » et, avec elle, l’espoir de l’abondance. L’industrie, au sens où nous l’entendons ici, est l’utilisation de machines pour produire en masse. En Angleterre au milieu du XVIIIe siècle, d’abord, puis partout, va s’installer une nouvelle façon de produire qui est le point de convergence de deux quêtes menées par l’humanité depuis son origine : la recherche de mécanismes ingénieux et celle d’une source d’énergie efficace.



 Les mécanismes, on en a depuis l’Antiquité, Archimède à Syracuse, Philon d’Alexandrie, des fabricants d’automates dans l’Allemagne du Moyen-âge, Leonard de Vinci à la Renaissance; les hommes sont ingénieux. Pour l’énergie on a eu d’abord les bêtes de somme, chaque culture la sienne, du buffle au yak sans oublier le llama, y joignant tous à l’occasion, comme esclaves, les bipèdes d’autres tribus refusés au concours d’entrée à l’Humanité. Puis sont venus les moulins, à eau et à vent. 



 Avec le harnachement de la vapeur – Papin, Watt, etc. – on a enfin, sous une forme pratique, cette énergie qu’on cherchait et les mécanismes ne manquent pas, non plus que les idées pour les assembler. On comprend qu’il suffit de combiner des mécanismes pour qu’ils accomplissent des tâches utiles et d’y appliquer l’énergie pour avoir une machine. On peut produire. Métiers Jacquard, locomotives, les usages sont infinis et chaque nouvel usage de la machine nous enrichit.



 Les activités industrielles nous enrichissent comme collectivité, grâce à l’effet multiplicateur des machines devenues équipements de production et à la productivité prodigieusement accrue qui en résulte. Les machines permettent de produire plus avec moins de travail et ainsi l’on s’enrichit, puisque c’est le travail qui est finalement la source de toute valeur ajoutée. La nature nous donne, on transforme par le travail pour rendre conforme à nos désirs ce que la nature nous donne et l’on obtient la satisfaction, laquelle est la seule vraie richesse.

 

Dès qu’on a la possibilité de le faire, produire industriellement devient la seule façon sérieuse de produire et le reste devient folklore.  C’est le vrai point tournant de l’histoire de l’humanité, parce que non seulement on va passer peu a peu de la pauvreté quasi  universelle à une richesse sans cesse croissante, mais cette richesse devra aussi être plus équitablement partagée, même si cette tendance vers l’égalité ne sera pas immédiatement évidente. 



 L’industrie va se placer au coeur de la société, et la structure, le fonctionnement, les valeurs mêmes de la société seront fondamentalement conditionnées par deux (2) phénomènes, l’un économique et l’autre politique, qui découlent directement de l’industrialisation.



 Économiquement, on produira plus et on le distribuera mieux.   On peut dire :  « La collectivité » s’enrichit, mais qui vraiment s’enrichit ? Si on regarde les choses et les situations elles-mêmes – et non pas l’image qu’en renvoie le miroir déformant de l’argent – celui qui s’enrichit RÉELLEMENT par la production industrielle est celui qui jouit des services que rendent les objets produits. L’industrie permet de mettre ces services qu’on peut tirer des objets produits à la disposition d’une masse de gens qui n’y auraient pas eu accès si ces objets avaient dû être produits un à un. 



 Vraiment une masse de gens, car l’industrie n’est utile – et profitable à celui qui produit – que si l’on produit en masse. La machine n’apporte un avantage sur la fabrication artisanale, que si l’on veut produire en série une masse d’objets identiques, car la machine y met son temps pour fabriquer le premier objet ; c’est ensuite, quand elle reproduit, qu’elle est efficace. La machine ne crée pas, elle multiplie.



 Cet enrichissement réel que la machine apporte est donc NÉCESSAIREMENT plus équitable, car c’est quand on est nombreux à pouvoir les utiliser qu’on a besoin d’une foule d’objets identiques.  On ne peut pas s’enrichir beaucoup, comme producteur industriel, en ne produisant que pour les besoins d’une petite élite ; on n’y arrive qu’en produisant pour les besoins et les désirs de beaucoup, précisément de tous ceux dont les besoins et les désirs ne sont pas déjà satisfaits. Une production de masse exige une consommation de masse.



 L’industrialisation qui apporte l’abondance est donc aussi une bénédiction, sur le plan politique, puisque c’est l’intérêt commun des fabricants comme des consommateurs, que les biens industriels soient produits et consommés le plus largement possible : le bien général se retrouve dans la trajectoire du bien particulier de ceux qui ont le pouvoir… ce qui est toujours la seule chance du bien général.  Il se crée donc tout naturellement, dans une société industrielle, un consensus pour produire davantage qui n’existait pas avant l’industrie.



 Oh, on était bien heureux, auparavant, que les granges soient pleines, mais celui dont le lopin nourrissait sa famille n’en mangeait pas moins, si celui de son voisin ne rapportait pas et l’intérêt du paysan s’opposait souvent à celui du meunier, car si l’un tirait plus de son travail c’est que l’autre en avait moins reçu du sien. L’industriel qui fabrique des robes à la chaîne, au contraire, ne s’enrichit vraiment que si tout le pays en porte.

 L’industrialisation force un enrichissement mutuel dans la société, plutôt qu’un simple jeu à somme nulle, ce qui entraîne une inévitable solidarité entre producteurs et consommateurs 

L’industrialisation a donc été l’incubateur de la démocratie moderne. L’industrie exige que des travailleurs divers collaborent à la production, dont chacun est indispensable et bien plus performant s’il travaille de son plein gré. Chaque participant à la production acquiert donc, à la mesure de son utilité, un pouvoir qui n’est pas négligeable et sur lequel repose le respect social qu’on lui accorde. 



 Il ne faut pas penser que le citoyen moderne a plus de pouvoir parce qu’il vit en « démocratie », mais être bien conscients que nous allons vers plus de démocratie parce que nous avons plus de pouvoir et que ce pouvoir repose avant tout sur notre participation au processus productif.


11   Le travailleur consommateur

Quand apparaît l’industrie, ceux qui ont quelque richesse et un peu de flair y voient une occasion à saisir et les industries naissent. La richesse cesse d’être seulement le résidu statique d’une opération antérieure de brigandage, ou d’une procédure d’extorsion légitimée par le passage du temps, dont on n’a qu’à tirer les fruits, pour devenir un outil. La richesse apparaît comme le moyen de créer davantage de richesse en multipliant l’efficacité du travail.

La richesse peut créer de la richesse, si elle revêt la forme d’une machine et devient un « capital fixe ». Aidé d’une machine disposant de l’énergie nécessaire, un travailleur peut transformer plus de matière première et produire une valeur plus grande. On s’enrichit davantage, et il semble juste que celui qui fournit la machine bénéficie d’une partie de cette valeur accrue, cette machine étant elle-même le produit d’un travail précédent. Il y a une plus-value à partager entre le travailleur, le propriétaire du capital fixe, le fournisseur de la matière première et celui de l’énergie. Ce partage, comme toute autre transaction, se fait selon la force des parties en présence.

Quand il s’agit de production industrielle, matière première et travail sont surabondants. Autrement, il n’y aurait pas lieu d’industrialiser le processus, puisque personne ne cherche sciemment à se créer un problème d’approvisionnement. C’est donc le capital qui est la denrée rare et c’est celui qui a l’argent qui a le pouvoir. L’équilibre entre les facteurs pourra se modifier avec le temps, bien sûr, mais au départ c’est le « capitaliste » qui organisera la fabrication et qui imposera ses conditions. Il est l’industriel, le patron, il a des travailleurs comme il a des machines. Ce sont SES travailleurs.

Le but de l’industriel est de faire un profit en répondant par une production de masse à une demande qui semble intarissable. Pour la demande, il n’a, en effet, que l’embarras du choix : tout le monde manque d’à peu près tout. Il n’y a plus qu’à produire, mais il reste une formalité à régler. Comment une population pauvre va­t-elle payer pour les biens qu’on va lui offrir ? La population se présente à l’industriel comme une masse de consommateurs qui ont divers besoins, qu’on verra à satisfaire un à un, au rythme de la mécanisation, mais qui doivent avoir l’argent pour les payer. Où est l’argent ?

C’est alors que l’industriel découvre la face cachée de ses travailleurs. Pour rentabiliser une production de masse, il faut une consommation de masse. Or, une masse de consommateurs, ça ne peut être que les travailleurs, car il n’y a pas des masses de producteurs et, de toute façon, la femme du patron veut encore des robes de soie cousues mains. Comme c’est avec son salaire que le travailleur, qui est aussi le consommateur, doit payer à sa femme ses robes d’indienne, il faut lui en faire gagner. En travaillant.

L’industrie crée des emplois, distribue des salaires et la demande de consommation du travailleur, quand il aura des sous en poche, va cesser d’être une supplique ou un voeu pieux pour devenir «effective ». Il sera promu « consommateur ». Il va pouvoir consommer, ses besoins seront peu à peu satisfaits, l’industrie fleurira et le producteur fera un profit. Le bonheur.

Ce serait le bonheur, si ce n’était d’un dilemme à résoudre. Quand l’industriel a décidé de fabriquer des robes de coton, il leur a fixé un prix qui lui paraissait correct et a aussi fixé ses salaires. Il a prévu faire un profit. Pour maximiser son profit, il lui faut vendre le plus de robes possible, au meilleur prix possible, en payant un minimum en salaire. Simple, mais maintenant qu’il sait que le consommateur, c’est aussi SON travailleur, il y a un os. Il faut payer le travailleur au prix qui en fera un bon consommateur. Il y a un équilibre à maintenir.

L’équation n’est pas simple, car les consommateurs ne sont pas seulement ses travailleurs, mais ceux de ses concurrents et ceux-ci comme ceux-là n’achètent pas que chez-lui, hélas, mais aussi chez ces concurrents. L’industrie ne fabrique pas non plus que des robes ; elle fabrique aussi des souliers, des chapeaux-melons et l’agriculture est aussi en voie de mécanisation accélérée.

La structure industrielle – ­ et donc l’équation que chaque industriel doit résoudre, quand il fixe ses prix et ses salaires – se complique donc à mesure que progresse l’industrialisation. Elle se complique, aussi, à mesure qu’entrent en scène banquiers, syndicalistes, politiciens, philosophes, économistes et autres intervenants. Les penseurs et les théoriciens de l’économie cherchent un point d’équilibre.

Les producteurs et investisseurs – et l’État lui-même qui doit gérer cette industrie en ébullition – ne manquent pas de conseillers qui vont leur donner la liste des ingrédients et des incantations pour réussir la potion magique de l’équilibre : les gourous sont nombreux. On leur en proposera beaucoup, car l’effet recherché est subtil, mais il y a surtout Trois Nobles Vérités, qu’on va découvrir par essais et erreurs au cours des décennies et qui vont s’avérer incontournables pour atteindre le samadhi de l’équilibre. Si une société industrielle les ignore, elle va à la ruine.

Ces Trois Nobles Vérités sont : le Paradoxe de l’Abominable Satisfaction, l’Équation de la Consommation Effective Globale et le Postulat des Deux Richesses

Mais, avant tout, une société industrielle doit comprendre et accepter son karma : le Karma de l’Inflexible Machine.

 

12   L’inflexible machine

Quand commence la production de quoi que ce soit, producteur et consommateur forment un couple béni par le ciel. Le consommateur a un désir, le producteur veut le satisfaire. Il n’existe pas, cependant, de communauté d’intérêt plus courte, car producteur et consommateur constatent presque aussitôt que leurs attentes sont irréconciliables. Dès que son besoin prioritaire est satisfait, en effet, le consommateur prend pour maîtresse le second besoin sur la longue liste de ses désirs et le producteur se morfond au foyer, car il ne peut pas suivre.

Le producteur ne peut pas suivre le consommateur dans ses fantaisies, car une entreprise industrielle a besoin d’un équipement pour produire. C’est l’équipement qui détermine son volume de production, qui est le facteur le plus important de sa productivité et qui donc, en bout de course, détermine sa profitabilité. C’est l’équipement qui fait l’industrie, mais l’équipement a aussi ses caprices, qui sont encore plus contraignants que ceux du consommateur.

Quand un capital financier se transforme en équipement (capital fixe), il acquiert la vertu multiplicatrice magique qui, dans une société industrielle, en fait la source de toute vraie richesse. Une machine est un multiplicateur de production et donc de richesse. L’essence du capitalisme industriel, c’est que la machine est un tel multiplicateur du travail qu’il devient oiseux de travailler sans machine. Vous n’avez donc plus, pour les exploiter, à maintenir les travailleurs en esclavage ; vous n’avez qu’à contrôler leur accès à la machine et à prélever à la source la plus grande partie du profit, en ne leur laissant, comme l’expliquait Malthus, que le revenu de subsistance nécessaire à leur survie.

Un schème séduisant pour le capitaliste, mais en pratique, il y a un problème. Quand le capital-argent s’incarne et devient capital fixe (machine), il perd sa flexibilité. L’équipement est conçu pour produire quelque chose et rien d’autre. On ne peut pas prendre une horloge et en faire un bateau, ni une presse à imprimer et en faire un four à pain. Le capital fixe cesse d’être omnivalent et devient I N F L E X I B L E. Il ne sert plus à produire que LE produit pour lequel il a été conçu. Le capital investi dans une presse à imprimer va y rester et sa rentabilité va donc dépendre totalement de la demande pour des imprimés, parfois, même, pour une sorte bien précise d’imprimés.

Quand le client est satisfait, il veut autre chose, mais fabriquer un nouveau produit veut dire un nouvel équipement. L’acquisition de l’équipement représente, pour le producteur, un investissement considérable. Pendant un laps de temps variable, mais toujours significatif, tout le profit qu’il pourra retirer de son entreprise ne suffira qu’à compenser le prix qu’il a dû débourser pour acquérir cet équipement. Quand il aura touché l’équivalent en profit d’exploitation du prix de son équipement, auquel il faut ajouter l’intérêt sur ce montant, car Shylock, le capitaliste qui le finance n’est jamais bien loin, alors, mais alors seulement, il réalisera un profit net.

Quand il atteint ce moment tant attendu, le producteur qui a amorti son équipement et dont l’entreprise est enfin ainsi devenue vraiment lucrative ne souhaite rien tant que de continuer à produire longtemps avec cet équipement. La rentabilité, pour un producteur, c’est d’amortir son équipement, puis de continuer à s’en servir longtemps. Idéalement, de produire sans rien changer, jusqu’à la fin des temps.

Il ne faut donc pas s’étonner si un imprimeur préfère imprimer plutôt que de promouvoir la boulangerie ou la navigation. Pour continuer d’imprimer, quand il a amorti son équipement, il visera de nouvelles clientèles cibles en baissant ses prix jusqu’au niveau le plus bas qui lui laissera une marge bénéficiaire, négligeant même parfois de se constituer une provision suffisante pour le renouvellement éventuel de son équipement. Il utilisera la publicité, rognera sur la qualité du papier, jouera la carte de l’obsolescence – dont le cas archétypal est bien celui d’un journal quotidien ! – et tentera de toutes les manoeuvres pour continuer à extraire un profit de son investissement.

Ne lui parlez pas de pain. Ne lui parlez pas de sauver les forêts en lisant son journal sur écran. Ne lui parlez pas des besoins, ni des désirs des consommateurs. La période de grâce pendant laquelle il peut produire avec son équipement amorti durera, en effet, aussi longtemps qu’il y aura une demande effective pour ce que cet équipement peut produire avec profit.

Un producteur ne veut pas changer de production, il veut continuer. Aussi longtemps que son équipement n’est pas raisonnablement amorti, d’ailleurs, il ne PEUT pas changer et DOIT continuer. Dans une situation de forte concurrence, il ne peut vraiment produire profitablement que ce qu’il produit déjà. Les nouveaux désirs du consommateur ne suscitent donc pas chez lui un grand enthousiasme. Le consommateur frivole, inconséquent, déloyal, versatile, dont les goûts peuvent changer de façon radicale, parfois imprévisible est une menace pour le producteur

La notion théorique d’une production tout entière tournée vers la satisfaction de la demande est donc mise à mal dans la minute qui suit l’acquisition de l’équipement. Le consommateur satisfait son besoin prioritaire, puis veut passer à la satisfaction du suivant; le producteur veut lui vendre la même chose. Il n’est pas suffisant pour le producteur que le consommateur consomme ; celui-ci doit consommer ce que le producteur peut produire avec l’équipement qu’il possède. Producteurs et consommateurs ont des intérêts divergents. Il s’agit de savoir qui obtiendra satisfaction, ce qui dépend de leurs pouvoirs respectifs et donc, essentiellement, de la concurrence.

 

 13   L’abominable satisfaction

 Ce qui est investi en capital fixe y reste investi : la machine est inflexible. Lorsqu’il s’agit de produits de consommation courante, le producteur peut fidéliser son client en répondant le mieux possible à sa demande et en se contentant d’une parcelle de sa loyauté : l’acheteur qui aime une mayonnaise ou un ketchup reviendra sans doute en acheter, même s’il découvre les marinades et les chutneys. Il ajoute à sa consommation, même si son revenu limité l’oblige parfois à faire des choix

Dès qu’il s’agit de la production de biens durables ou semi-durables, toutefois, la situation est tout autre et le producteur est sans défense. L’excellence ne suffit plus. Elle peut même cesser d’être un avantage, car rien ne met plus sûrement fin à la demande de l’ingrat consommateur que de la satisfaire pleinement. La pleine satisfaction du désir du client, pour le producteur, est une abomination.

Une structure industrielle est prisonnière de son passé, incarné par l’équipement en place et en cours d’amortissement. Une entreprise n’est jamais aussi profitable que si elle continue à produire ce qu’elle produit déjà et elle est donc victime d’une forme d’hystérèse, forcée de poursuivre indéfiniment dans la voie où elle s’est engagée.

Cette obligation de poursuivre dans la même voie met chaque producteur en grand péril, car la valeur de son capital devient alors totalement dépendante de l’espérance de profit à retirer de la vente d’un seul produit. Si ce produit ne se vend pas et si, surtout, il devient apparent qu’il n’y a pas au moins un espoir crédible qu’il se vendra, ce n’est pas seulement une perte au palier des matières premières, des stocks et du travail investi dans les invendus que subit le producteur, c’est toute la valeur de son investissement qui est mise en péril.

Toute cette capacité de production qu’il a mise en place, en effet, n’a d’autre valeur que cette espérance du profit à tirer de la vente du produit. S’il n’existe pas d’acheteurs pour ce produit, l’équipement qui lui sert à le fabriquer ne peut pas se transformer miraculeusement pour produire autre chose ; il ne vaut plus que son poids en ferraille. Le producteur perd alors le capital investi dans son équipement et qui, par définition, constitue sa richesse. IL PERD TOUT. Il est ruiné. Si derrière lui il y a un investisseur qui l’a soutenu de ses deniers, ce dernier perd aussi sa mise.

Malthus prédisait que le capitaliste avide réduirait les salaires à merci et garderait la classe ouvrière au niveau de subsistance. Il semble qu’il n’ait pas prévu que le « capital fixe », n’ayant pas d’autre utilité que de produire ce qu’il a été conçu pour produire, ni d’autre valeur que l’espoir du profit qu’on tirera de ce qu’il produit, il se créerait inévitablement une dépendance des producteurs et investisseurs envers les consommateurs.

Le capital a une importance primordiale, dans une société industrielle, parce qu’il est investi en équipements qui multiplient la production de toutes ces choses utiles qui constituent la richesse réelle. Le producteur qui investit son capital en équipement multiplie sa richesse, mais si un produit ne se vend pas le producteur y perd beaucoup. L’investisseur est prisonnier de son investissement. Le pouvoir du consommateur, qui apparemment n’en a aucun, est que ce qui est produit DOIT être vendu. Il faut que le consommateur achète. Le producteur est à la totale merci du consommateur et de son abominable satisfaction.

Chaque producteur a donc le problème immédiat de se prémunir contre la satisfaction de son client. Le producteur apprend vite à reconnaître le danger qui se cache derrière le sourire du consommateur satisfait. Il apprend qu’il ne faut jamais satisfaire un besoin si l’on n’en a pas créé un autre. Un producteur veut élargir sa clientèle et la garder, mais il veut surtout qu’elle consomme. Il veut garder son client heureux, mais insatisfait et ne lui donne donc toujours qu’un peu moins que ce qui lui est demandé.

Le producteur surveille donc toujours son client volage avec une suspicion résignée, mais la volatilité de la demande immédiate du consommateur n’est qu’une partie de son problème. Il apprend aussi à surveiller avec appréhension l’horizon d’où peuvent apparaître deux autres dangers. Le premier est l’arrivée inopinée d’un produit similaire, un ersatz qui rendra son produit à lui sans intérêt ou un meilleur produit. Qui se souvient encore des règles à calcul ? Des machines à écrire ? Le deuxième est que, plus simplement, le besoin soit toujours là, mais qu’une innovation rende son équipement désuet et son capital fixe sans valeur puisqu’il ne peut plus alors produire et vendre à profit,

Face à ce danger de l’innovation, le producteur constate bientôt que lui est ses concurrents ont des intérêts communs. Seul, Il est sans défense, mais tous ensemble les producteurs ont un pouvoir économique et donc politique non négligeable. Ils peuvent donc influer sur l’État et se prémunir contre les dangers qui les menacent en biaisant l’évolution naturelle des événements.

Des lois et des règlements peuvent être mis en place pour que leurs intérêts ne soient pas sacrifiés à l’abominable satisfaction des consommateurs. Telle innovation qui viendrait créer le chaos dans un système de production en équilibre peut être jugée « dangereuse » et interdite, ou taxée de façon discriminatoire et sa diffusion retardée, parce qu’elle est importée, produite dans des conditions jugées inacceptables, ou pour quelque autre motif ou prétexte. Il suffit d’une bonne relation avec le pouvoir.

Production et gouvernance doivent marcher la main dans la main. Non seulement pour se protéger contre les caprices du consommateur et sa satisfaction, mais parce qu’il y aussi cette question de demande effective dont l’État doit s’occuper.

 

14   Le niveau de consommation globale

Dans une économie industrielle, les consommateurs solvables dont on a surtout besoin sont les travailleurs. On s’attend d’un bon travailleur qu’il consomme ; c’est pour ça qu’on rend sa demande effective en lui payant un salaire qui dépasse le niveau de subsistance. Hélas, le producteur en situation de concurrence veut garder ses prix et donc ses salaires au plus bas et, parfois, il mesquine un peu, avec ses travailleurs. Si on mesquine un peu trop, on risque que la demande globale ne soit plus effective pour acheter tout ce qui est produit.

Au début de l’industrialisation, l’élargissement de la clientèle ainsi que l’augmentation de la demande et de la consommation effectives sont venus tout naturellement. On parvenait facilement à donner plus d’argent à des travailleurs qui n’en avaient pas et à les faire consommer, car l’industrie offrait un revenu plus élevé aux paysans qui arrivait avec l’exode rural et ceux-ci, qui n’avaient rien, voulaient tout. Simultanément, l’augmentation des volumes de production permettait de baisser les prix ; il y avait donc chaque jour plus de gens dont la demande devenait effective. Il pouvait y avoir des déséquilibres, mais on ajustait au cas par cas, au prix de quelques inconvénients parfois tragiques, mais toujours passagers.

Cette situation ne pouvait durer, cependant, car il est clair que si le producteur en position de force ramasse tout l’argent qu’il peut, le travailleur finira par en manquer. Or, le pire scénario, pour les producteurs, c’est que la demande globale ne soit plus « effective », qu’il devienne apparent que les consommateurs en bloc n’auront pas l’argent nécessaire pour acheter tout ce qu’on leur offre. Le pire scénario, car le producteur, individuellement, n’y peut rien : c’est toute la classe des producteurs qui dépend de la consommation de toute la classe des consommateurs.

Pour garder la demande effective, il faut mettre entre les mains de ceux dont les besoins restent à satisfaire en clair, les travailleurs – assez d’argent pour qu’ils puissent acheter tout ce qui est produit. Si le revenu adéquat n’est pas entre les mains des consommateurs, une partie plus ou moins grande de la production ne sera pas vendue et certains, plusieurs ou tous les capitalistes seront ruinés. Il ne suffit donc pas de donner aux travailleurs le seul argent nécessaire à leur survie; il faut aussi, comme Henry Ford l’expliquait avec une géniale simplicité, leur donner l’argent nécessaire pour que soient consommés les biens qu’ils produisent.

La richesse du capitaliste industriel, devient ainsi dépendante du pouvoir d’achat qu’il consent au travailleur/consommateur et le revenu du travailleur ne tend plus vers le « niveau de subsistance » de Malthus, mais vers un « niveau de consommation globale  » qui optimisera l’espérance de gain des producteurs. Le revenu que détermine ce « niveau de consommation » pour les travailleurs, c’est la rémunération minimale qu’il faut leur distribuer pour que tous les biens et services produits par l’économie soient vendus avec profit et consommés.

Maintenir ce niveau de consommation, toutefois, est bien plus complexe que d’abaisser le travailleur à son niveau de subsistance ! Il ne s’agit pas seulement de rehausser le niveau des salaires, même s’il faut commencer par là, mais de mettre le « bon » revenu entre les mains des bons acheteurs potentiels, chacun selon ses désirs d’achat, dans la mesure où ces désirs coïncident avec l’implacable nécessité de maintenir la demande effective pour les biens produits et donc la valeur des équipements qui les produisent.

Cette contrainte de la demande effective pose un frein efficace à la concentration de la richesse dans un régime capitaliste. On ne peut transformer la distribution de la richesse qu’au rythme des objectifs de production et donc au rythme de l’amortissement rentable du capital fixe. Lentement. si la richesse se concentre trop entre les mains de quelques-uns, c’est la catastrophe, car un milliardaire ne consommera jamais, par exemple, même s’il en change vraiment souvent, autant de chaussures qu’un million de travailleurs dont il aura fait des va-nu-pieds.

Si la concentration de la richesse dépossède totalement les acheteurs potentiels de chaussures, les milliardaires qui fabriquent et vendent des chaussures cesseront d’être des milliardaires et rejoindront eux aussi les rangs des déshérités. Pas peu à peu, mais instantanément, car leur fortune ne repose pas finalement sur les équipements eux-mêmes, mais sur la foi inébranlable de tout le monde ou presque en l’existence de milliards de gens qui achèteront des chaussures et les payeront.

Un système économique sous le signe du capitalisme industriel repose sur cette foi qu’il y aura toujours des consommateurs ayant en main l’argent nécessaire pour acheter des chaussures, des voitures, des maisons… Si cette foi se perd, il n’y a plus de milliardaires. Il n’y a plus de capitalistes. Il n’y a plus que des larmes, car nous avons vu ce qu’il advient de la richesse du producteur, quand il semble que ses produits ne se vendront pas.

S’il semble que c’est toute la classe des consommateurs qui n’aura pas l’argent nécessaire pour acheter la production globale et que c’est tous les biens qui ne se vendront pas, les conséquences en sont si catastrophiques, que la simple menace que cela puisse arriver peut créer une panique qui décuple les effets du déséquilibre. On risque la crise. Si la crise vient, le pauvre devra se serrer la ceinture sur une taille mince, mais c’est une énorme panse que devront perdre investisseurs et producteurs.

 

15   L’Équation de la demande effective

 Les consommateurs doivent toucher intégralement la valeur de la production sans quoi, évidemment, celle-ci ne pourra se vendre entièrement. Or, le consommateur, c’est celui qui consomme activement et personne d’autre. Le travailleur, le petit entrepreneur jusqu’à ce qu’il réussisse, soit, mais pas le riche. Pas le « Gagnant ».

Le « Gagnant » est celui dont les besoins sont repus de tout ce que le système industriel peut produire. Ses revenus supplémentaires vont au bas de laine ou à l’investissement et il n’est donc pas un consommateur actif. Le Gagnant NE PEUT PAS recevoir en profit, en dividendes ou autrement une parcelle de la valeur de la production totale, sans quoi la demande des consommateurs ne sera pas effective pour la part de production dont ils n’auront pas touché la valeur, cette part ne sera pas vendue et la crise viendra.

En pratique, ceci signifie que, quel que soit le résultat des escarmouches entre le Capital et le Travail au palier d’une entreprise ou d’une autre, il faut, en bout de piste, que l’on ait donné en revenu à l’ensemble des consommateurs la pleine valeur de la production totale. Cette valeur, par définition, est égale à la valeur de la somme du travail pour la produire, puisque seul le travail crée une valeur réelle. Dans l’autre sens, l’équation souligne cette évidence que le revenu distribué aux consommateurs doit être égal au prix fixé à l’ensemble des biens produits.

Si on ne donne pas ce revenu au travailleur en rémunération de son travail, on devra le donner à un autre consommateur « non travailleur », que ce soit la femme les enfants ou les vieux parents du travailleur important peu, puisque, de toute façon, c’est toujours la valeur du travail qui est distribuée. Cette valeur ne peut toutefois être distribué qu’à un consommateur, excluant donc les Gagnants, ceux dont les désirs sont satisfaits.

EGAL. Pas plus, pas moins. Si on donne plus, il y a inflation jusqu’à ce que la valeur du revenu baisse et rejoigne la valeur de la production, ce qui ne se fait pas sans quelques grincements de dents ; si on donne moins, quelque chose ne se vendra pas et quelqu’un en sera privé, mais quelqu’un aussi sera ruiné et ce sera l’un de « ceux dont les désirs sont satisfaits ».

Cette équation de la demande effective globale, d’ailleurs, quand on écarte le voile monétaire et qu’on voit la réalité, est d’une parfaite évidence. Tous les biens qui sortent des usines ne peuvent être achetés et utilisés que par ceux qui en veulent. La part de la production que consomment les Gagnants ne peut pas être en proportion de leur richesse, mais seulement fonction de leurs besoins insatisfaits, lesquels diminuent avec leur richesse et tendent donc vers zéro.

Si on voit les produits comme une réalité, c’est-à-dire comme des matières premières que le travail a rendues utiles ou tout au moins désirables, on constate que les Gagnants ne consomment pas beaucoup plus que les autres. Dès qu’on sort de la misère ­ qui est une anomalie dans une société d’abondance ­ les riches comme les pauvres ne consomment des « biens » qu’en proportion approximative de leur nombre et en fonction inverse de leurs besoins satisfaits.

Ils consomment aussi des services ­ nous en parlerons ailleurs,­ mais, pour les fins de l’industrie, ils sont définis par leur satiété. Ils ne « consomment », en plus des biens courants qu’il n’est pas nécessaire d’être riche pour consommer, que des valeurs intangibles qui dépendent de goûts acquis, des griffes et autres critères subjectifs qui font qu’un chambertin n’est pas un beaujolais. Ils consomment ces intangibles à la hauteur des désirs qu’on peut leur créer, mais l’impact de ces intangibles sur le travail et les ressources et donc sur la réalité de la production est dérisoire.

On ne peut modifier les objectifs de production de l’industrie pour ne satisfaire que les riches. Un artisanat de luxe peut vivre de la seule clientèle des nantis, parce que chaque nouveau produit correspond à un nouveau désir ; mais, si on produit industriellement beaucoup d’objets identiques, celui qui a tout n’est pas un bon client. Une production de masse doit être consommée par la masse et c’est à la masse qu’il faut donner les moyens de l’acquérir. Si on ne le fait pas, c’est la crise.

En octobre 1929, un krach boursier est venu compliquer la vie des capitalistes qui ont réagi à la frustration d’être privé du superflu en ne mettant plus entre les mains de ceux dont les besoins restaient à satisfaire – en clair, les travailleurs – assez d’argent pour qu’ils puissent acheter tout ce qui était produit. De là on a produit moins, travaillé moins, distribué encore moins de revenus et créé la crise qu’on appréhendait.

Un système de capitalisme industriel est prêt à faire le nécessaire pour qu’une crise n’arrive pas et si, par inadvertance, on a laissé venir la crise et qu’elle est déjà là, investisseurs et producteurs seront prêts à consentir beaucoup de sacrifices pour qu’on y mette fin sans tarder. Beaucoup de sacrifices. Même à implorer l’État d’intervenir, puisqu’il faut une action collective. On ne les fera pas de gaieté de coeur, mais s’il le faut vraiment, on les fera.

Aux USA, vers 1932, on a compris qu’il le fallait vraiment. Il le fallait d’autant plus que, depuis une quinzaine d’années, un autre modèle de société était mis à l’essai en URSS où les investisseurs n’avaient pas la part si belle. Au cours de la Grande Crise, vers 1933, Roosevelt a donc pu obtenir de grands sacrifices de la classe des investisseurs.

 

16   Le grand sacrifice

Pour mettre la fin à la crise et assurer la survie du capitalisme, la condition suffisante – mais nécessaire – était de retourner globalement au travailleur/consommateur la pleine valeur de la production. Toute la valeur, sans rien en retenir. Il fallait donc demander aux riches de consentir le sacrifice ultime : renoncer à s’enrichir

Pas chaque riche, bien sûr – il faut bien continuer à s’amuser – mais l’ensemble des riches. Le New Deal de Roosevelt a donc défini et imposé la condition de survie du capitalisme : une redistribution constante de la richesse qui n’interfère pas avec le plaisir de l’acquérir, mais prélève des jetons des gagnants et les retourne aux perdants, garantissant que ceux-ci survivent et que la partie continue

Aux USA, vers 1932, la décision a été prise de mieux répartir l’abondance qu’apportait l’industrialisation. D’autres en sont arrivés à la même conclusion, mais ont souvent tenté ailleurs de résoudre le problème par une prise en charge totale ou partielle de la production par l’État. Aux USA, même si quelques mégaprojets ont été réalisés pour créer des emplois, on l’a fait sans remettre en question la décision fondamentale de laisser à des entrepreneurs la responsabilité de produire, n’intervenant plutôt que pour corriger les excès du libéralisme et maintenir l’équilibre au palier de la distribution de la richesse elle-même.

On n’allait pas mêler davantage l’État à la production, simplement prélever des riches pour donner aux pauvres. Cette décision politique, qui allait à l’encontre du credo libéral dominant et transformait radicalement la mission d’enrichissement de l’État, a été rendue possible parce qu’y ont contribué deux (2) facteurs. D’abord, la dépendance de la production envers la consommation qui est propre à une production de masse et dont nous avons parlé, mais aussi la découverte du rôle que peut jouer l’État dans un régime capitaliste mature.

Les deux (2) facteurs étaient nécessaires. Il ne faut pas penser, en effet, que la majorité effective qui s’est formée pour soutenir le New Deal de Roosevelt consistait uniquement en une masse de « pauvres » s’opposant à une petite élite de « riches ». Les protagonistes étaient bien, d’un côté, ceux déjà riches qui souhaitaient que les choses ne changent pas, mais il n’y avait pas que des pauvres dans l’autre camp. Il y avait, dans le camp du changement, non seulement tous ceux qui n’avaient rien, mais aussi tous ceux qui souhaitaient aussi une redistribution de la richesse, dès qu’ils comprenaient que ce New Deal – cette « nouvelle donne » – était indispensable pour qu’ils s’enrichissent davantage… avec l’aide de l’État.

C’est selon ce nouveau clivage qu’une majorité effective s’est alors constituée aux USA, pour imposer que l’État se rapproche de sa mission de gérance. Non pas pour prendre en charge la production, mais pour devenir le grand croupier redistributeur de la richesse … et parfois aider un peu les copains. Ne pas mettre les entrepreneurs sous la coupe de l’État, mais, discrètement, l’État au service des entrepreneurs. Avec le New Deal, le principe a été accepté, partie par altruisme, partie par nécessité économique, d’un « droit » de ceux qui ont peu à recevoir l’aide d’une société qui a beaucoup. Ceux à qui le système avait fait perdre tout auraient droit à une redistribution et recevraient de nouvelles cartes. On allait, en quelque sorte, repartir à zéro….

Ce que l’on n’a évidemment pas fait. Le New Deal, au palier de sa mise en place, s’est fait en plusieurs étapes et a été une série d’essais et d’erreurs qui ont laissé l’Amérique dans un marasme pas si différent de celui dans lequel elle était avant que l’expérience ne débute. Ce n’est pas le New Deal qui a réglé la crise : c’est la Deuxième Guerre Mondiale. Les historiens sont divisés non seulement sur les résultats du New Deal, mais même sur les intentions fondamentales qui l’animaient. Son importance historique ne vient pas de ses apports tangibles, mais de son impact sur les idées et de deux (2) leçons qu’on en a tirées.

La première, c’est qu’un État moderne, fondé sur l’industrie et donc l’interdépendance des sociétaires, ne peut se maintenir que s’il y prévaut une raisonnable solidarité; il s’est donc développé, un peu partout, un consensus social pour exiger de l’État qu’il entretienne cette solidarité en redistribuant la richesse. On veut que l’État affirme cette indispensable solidarité et que ses interventions reflètent de façon tangible ce mandat plus ou moins explicite qu’on lui a confié de la préserver.

Avec le temps et l’abondance croissante, le consensus est devenu que l’État intervienne et corrige, non seulement les injustices les plus crasses, mais même les disparités économiques trop grandes entre sociétaires qui pourraient mettre en péril la cohésion sociale. Un consensus large s’est établi pour une forme de partage de la richesse qui, corrigeant systématiquement à gauche d’un certain seuil la courbe gaussienne des revenus, éradique la misère et la pauvreté.

Le deuxième leçon a été qu’on PEUT obtenir ce consensus au moins circonstanciel, entre classes sociales quant à la nécessité d’une redistribution. Il n’est pas indispensable de faire « table rase » à la bolchevique ou d’imposer l’ordre par la brutalité comme le fascisme. Si la capacité de production est là, on peut PERSUADER la population de la nécessité du partage. On peut avoir des désaccords quant au point précis où se situe ce seuil à partir duquel l’individu doit être aidé et quant à la façon de le fixer, mais on peut faire très largement accepter que ce seuil existe, qu’il est mobile et qu’il doit évoluer en parallèle à l’enrichissement collectif.

Depuis Roosevelt, on sait que la réalité de l’interdépendance entre les acteurs  fixe une limite à l’exploitation du travailleur. On ne peut pas tricher avec la réalité. Il faut des politiques qui maintiendront le niveau de consommation global. Cette prise de conscience marque le passage du libéralisme classique au néo-libéralisme.

 

 17   Le libéralisme

Le libéralisme qu’on dit classique était venu tout seul.  L’enrichissement est la priorité d’une société dès qu’elle est raisonnablement en sécurité.  Dès qu’un pouvoir s’établit dans une société, il s’empresse donc de contrôler la production et la distribution de la richesse: c’est l’expression la plus visible de son autorité… et le bénéfice le plus tangible qu’il retire de son exercice.  Une coordination des efforts permettant une division optimale du travail est la condition première de l’enrichissement et il y a diverses façons de coordonner l’effort productif commun.  Plus ou moins interventionnistes selon la personnalité de quiconque a le pouvoir, bien sûr, mais surtout selon les circonstances.

 Ainsi, dans une société pastorale – celle des Hébreux avant Saül dont nous parle la Bible, par exemple – la coordination pouvait  se limiter à des ajustements de gré à gré entre les producteurs, assistés au besoin par des « juges » : un modèle pur de libéralisme.  Dès qu’une société devient plus complexe, toutefois, il faut que des règles soient mises en place pour que le système de production réponde aux attentes. Pendant que les Hébreux faisaient paître leurs brebis, une autorité centrale puissante s’installait en Mésopotamie, où la survie dépendait du fonctionnement d’un système complexe d’irrigation.

 Ceux qui gouvernent ont la tendance bien humaine de vouloir maximiser les avantages qu’ils retirent du contrôle qu’ils exercent, alors que les sociétaires ont celle de minimiser la ponction sur le fruit de leur travail qui va de paire avec ce contrôle du pouvoir.  De ces buts opposés naît le plus clair de la dynamique entre les citoyens et le pouvoir, dynamique qui revêt la forme d’une lutte incessante pour le contrôle des facteurs de production.

 Une lutte qui est d’abord à sens unique. Pharaons et despotes sumériens voulaient posséder la terre, les systèmes d’irrigation, les semences, les travailleurs eux-mêmes et ils y parvenaient sans peine.  Le problème est que plus augmente l’écart entre le travail fourni et le revenu qu’on en retire, plus diminue la motivation spontanée a travailler… et plus augmente la nécessité de gardes, majordomes et intendants qui voient à ce que chacun soit fouetté selon ce qu’il mérite.

 A moins que le Pouvoir ne passe de la menace à la promesse, n’accorde un peu de liberté et ne se fasse ainsi des amis. Même un pouvoir absolu a besoin d’« amis », ou au moins d’intermédiaires dont les intérêts soient semblables au sien et dont il puisse attendre un minimum de loyauté. Ces intermédiaires, même à genoux ou le front dans la poussière devant leur  maître –  Fils de Ra ou que sais-je – n’en détiennent pas moins, la porte du palais franchie, un pouvoir considérable. Et ils acquièrent des richesses.  Certains scribes ont pu se construire des pyramides littéralement pharaoniques, et l’on ne doute pas que leur vie quotidienne ait été différente de celle des paysans du Nil. Très tôt, à côté du pouvoir militaire et politique qui se veut absolu, s’est développé en catimini un pouvoir économique.

 Pouvoir économique qui, servile au besoin, redresse la tête quand l’occasion lui en est offerte.  Dès que le pouvoir cesse d’être absolu et qu’un équilibre des forces donne une certaine importance à ce que les sujets en pensent, la richesse devient le vrai pouvoir, puisque c’est le riche qui peut payer au pauvre ce qu’il faut pour qu’il pense ce qu’il  devrait penser.Le troisième homme des triumvirats romains était généralement un riche patricien et l’on ne saura jamais si entre Marius et Sylla, entre César et Pompée, ce n’est pas le troisième qui arbitrait pour un temps, tirait les ficelles et signait les contrats : Rome ne s’est pas bâtie en un jour.

 On sait très bien, cependant, que le pouvoir économique a pu faire ses muscles en Europe, au Moyen Âge, en profitant de l’absence de pouvoir absolu pendant  que Papes et Empereurs s’en disputaient les symboles, après quoi l’Italie de la Renaissance s’est vendue en pièces détachées à ceux qui ont eu l’argent pour se payer des mercenaires. On a beaucoup investi en Suisses…  Médicis, Coeur, Fugger… des noms commencent à apparaître de banquiers qui prennent parfois le pouvoir mais qui, surtout, restant dans l’ombre, traitent avec les rois comme avec leurs cousins. Évidemment, quand le « vrai » pouvoir absolu revient en force, on les embastille.

 Avec la révolution industrielle, le pouvoir de produire augmente, avec lui la richesse et le pouvoir économique devient prédominant. Ceux qui mangent dans de la vaisselle d’or ne veulent plus être à la merci de quiconque se dit l’État et  ils exigent plus de liberté.   Cette liberté leur est acquise avec les révolutions française et américaine, dans un cadre plus motivant et avec le slogan plus racoleur de la liberté pour tous. Peu à peu s’installe la démocratie qui exprime qu’à cette liberté pour tous se joint le pouvoir pour la collectivité elle-même d’assumer la fonction de gouvernance.

 Quand c’est la collectivité tout entière qui détient en principe le pouvoir, elle devrait, en bonne logique, gérer la production au profit de tous ses membres.  Ceci, toutefois, est inconciliable avec la prétention des acteurs économiques d’agir chacun aux mieux de ses propres intérêts. Quand viennent la liberté et la démocratie, le combat entre l’État et l’individu pour le contrôle de la production ne s’arrête donc pas; seuls changent les protagonistes… et le rapport de force.

 Ce combat n’oppose plus un État Tyran voulant produire pour ses caprices à la masse des producteurs que leur montée en puissance avec la révolution industrielle a rendus capables de s’opposer à cette exigence et de fixer leur propres objectifs.  Il oppose désormais  ces producteurs qui veulent produire à leur guise et à leur seul profit aux consommateurs qui apparemment n’ont alors aucun pouvoir.

 L’État qu’a créé la démocratie et qui, idéalement, donnerait le pouvoir au peuple, est tout entier à la merci des « agents économiques importants » – (on peut dire aussi capitalistes, shylocks, banquiers) – qui peuvent utiliser l’arme de la corruption sur un gouvernement de pauvres encore plus efficacement que l’État autocratique ne pouvait utiliser la force traditionnelle  sur un peuple de faibles.

 Dans un premier temps, avec la démocratie naissante et un pouvoir économique triomphant, était donc venu, à la demande de ce dernier le temps du laisser-faire. Ce n’est plus l’État qui contrôlait la production, mais en théorie les « Lois du Marché » et c’est la variation de l’espérance de gains qui ferait que soit produit ce qui devrait l’être et avec un maximum d’efficacité.

 En pratique, une toute petite minorité de financiers manipuleront ces lois. Ils seront en concurrence et que les meilleurs gagnent.  Le rôle de l’État est d’arbitrer le jeu…   C’est à ce libéralisme pur, mais primaire, relativement inefficace et essentiellement précaire que le New Deal est venu mettre fin.

 

18   Le néolibéralisme

Le système libéral prend l’approche d’une fontaine à plusieurs bassins. Les bassins supérieurs se remplissent et ce qui en déborde alimente les bassins inférieurs en séquence, du plus élevé au plus bas. Si le débit faiblit, l’approvisionnement se tarit en bas. On peut « mourir de soif auprès de la fontaine ». C’est ce qu’on appelle répondre à la demande effective.

 Le libéralisme est inefficace sur le plan social – car le choc entre les grands intérêts privés mène à des inégalités insupportables – et précaire sur le plan économique, car une production dépourvue de toute gouverne conduit à des aberrations au palier des stocks, des investissements et de la rémunération des facteurs. Le libéralisme pur ira donc tout droit à la catastrophe, de crises en crises, jusqu’à la Grande Crise de 1929.

 En ses derniers jours, le libéralisme aura suscité deux (2) mouvements apparemment contradictoires, mais qui auront en commun de vouloir subordonner à nouveau l’économique au politique et de contrôler directement ou indirectement la production : le communisme (1917) et le fascisme (1922). Fascisme et communisme auront aussi en commun, le premier par principe et le deuxième par impatience, de se dispenser de la démocratie, jugée trop vulnérable à la corruption des agents économiques.

 Avec la Crise, toutefois, une autre approche prend forme aux USA en 1932 : le « New Deal » de Roosevelt. Il n’est pas dans la manière américaine de fabriquer des mots en « isme », trop voyants, et dont il faut parfois définir le sens. Le New Deal sera donc seulement un ensemble de mesures concrètes pour pallier la crise.  Il pourra changer, grandir…

 La proposition faite par le New Deal aux « agents économiques importants » était la suivante :

 1. Il faut redistribuer aux perdants, sans quoi ils ne peuvent acheter et le capital fixe, ne représentant plus la promesse d’un profit éventuel, perd toute valeur. Or, le capital fixe ­ les équipements ­ est le multiplicateur de la richesse et la propriété par excellence des riches. S’il perd sa valeur, les « agents économiques importants » ne sont plus rien. Le pouvoir économique qui gérait de fait la société cesserait d’exister et avec lui la société elle-même.  Le libéralisme peut survivre, s’il accepte de redistribuer des jetons aux perdants du grand jeu économique, ce qui est sans importance, puisque, les dés étant pipés, ils ne pourront que les perdre à nouveaux. On donne donc aux pauvres ce qu’il faut pour que les entrepreneurs puissent leur vendre

 2. . Sous un discours libertaire, le système de production est dirigé pour que soit maintenu l’équilibre.L’État assume un contrôle large sur la distribution des biens et services pour corriger les excès du libéralisme. Au contraire du fascisme qui la renie ou du communisme qui la manipule, l’État néolibéral garderait la « démocratie » en selle, permettant donc que les agents économiques puissent continuer de contrôler la gouvernance par la corruption dans le respect d’un consensus entre eux quant au pouvoir qu’on laisserait à l’État pour éviter les catastrophes. Lois anti-trust, etc.   Le Système néo-libéral allait obéir à certains principes de base.

 3. Il n’est pas nécessaire, pour contrôler la production, d’être propriétaire de quoi que ce soit ni d’assumer directement la fonction de produire. Il suffit de réglementer les facteurs de production : utilisation du sol, des matières premières et de l’énergie, conditions et prix du travail et surtout, par le contrôle du crédit, la formation du capital fixe, c’est-à-dire la nature et la quantité des équipements sans lesquels une production industrielle est impossible.

 4. Lorsque les facteurs sont sous contrôle réglementaire, il n’y a pas à exercer de contrainte au palier des individus, seulement à celui des ensembles économiques. Des indicateurs économiques globaux jouent le rôle de senseurs cybernétiques. Les taux d’intérêts, la masse monétaire, le crédit et autre variables macroéconomiques servent de correctifs et sont modifiés dès que sont atteints les seuils d’intervention prédéterminés. Même si les petites molécules citoyennes s’affolent, au gré des fluctuations de pression et de température, la statistique est là qui garantit que la production de la société maintient le cap, comme un grand vaisseau, indifférent aux pirouettes des passagers sur ses ponts.

 5. Ayant dans les faits les moyens d’un dirigisme sévère, le Système peut se permettre de tenir un discours tout à fait libertaire. Chacun peut faire à sa guise, et cette liberté permet une motivation optimale des agents économiques, mais l’État néo-libéral peut orienter néanmoins la production avec plus de précision que quelque autre régime qui l’ait précédé. Cette forme de contrôle efficace, mais discret, a été rendue possible par le développement des techniques de computation et de communication et notre meilleure connaissance des comportements individuels et sociaux. Elle ira s’améliorant au rythme de l’évolution de ces techniques.

 Le New Deal grandira et deviendra le néo-libéralisme.  Comme tous les régimes du passé, le régime néo-libéral aura pour but de combler en priorité tous les désirs de ceux qui ont vraiment le pouvoir, puis ceux de quiconque a la force de satisfaire les siens, distribuant ensuite le reliquat selon la force respective des classes sociales en présence.

Contrairement à ce qu’on en disait souvent du système libéral, toutefois, le régime néo-libéral ne sera pas indifférent au phénomène de tarissement qui laisse quelques milliards d’humains dans la misère. Au contraire, il sera tout à fait conscient de la menace que représentent les laissés pour compte, menace qui s’aggrave au fur et à mesure que la science met un pouvoir de destruction significatif à la portée de chaque individu.

 Au contraire du libéralisme de Malthus, par exemple, c’est un article fondamental du credo néo-libéral post New Deal qu’il faille prélever et redistribuer vers les démunis la part de la production nécessaire pour qu’ils ne deviennent pas un danger. Le principe est donc accepté de prélever par la fiscalité et d’acheminer vers les plus miséreux, directement ou par les régimes de sécurité sociale, le minimum qui semble requis pour éviter un désordre dangereux.

 On pouvait croire système néolibéral serait parfait… si on pouvait garder solvables les consommateurs sans créer une inflation qui ruinerait les possédants.  On y arriverait… si on comprenait que « richesse » est un terme bien ambigu …

19  Le postulat des « Deux Richesses »

 En s’acceptant « néo-libéral », le capitalisme garantissait sa survie. En plaçant un filet de sécurité sous le trapèze de l’initiative, le capitalisme devenait plus attrayant que le communisme ou le fascisme, ses deux rivaux immédiats. Le problème était posé, toutefois, de maintenir ce filet à un coût acceptable aux acrobates de la libre entreprise. Comment donner de la richesse sans créer une inflation qui ruinerait tout le monde, comme on en avait eu l’illustration caricaturale dans l’Allemagne de Weimar ?

Le génie du système néo-libéral a été de faire clairement la distinction entre d’une part la richesse qui est composée des biens et services qu’on consomme et, d’autre part, la richesse symbolique, scripturale, qui n’est que du papier, mais qui a une valeur indiscutée réelle si on ne s’en sert que comme outil de pouvoir. De faire cette distinction, puis de comprendre qu’il n’y a aucun problème à donner plus d’argent aux riches, dans la mesure où la part des consommateurs n’en est pas réduite et où tout ce qui est produit peut donc toujours être vendu.

On ne peut déplacer l’argent « pour consommation » des travailleurs vers les riches sans rompre l’équilibre de la demande effective, mais on peut créer et donner aux riches une richesse symbolique « pour le pouvoir » . On peut en créer et leur en donner autant qu’il en faut pour les motiver et les garder heureux, sans aucun effet négatif apparent. On peut leur en donner des trillions. C’est donc ce qu’on a fait.

Pourquoi, avec tout cet argent qu’on crée et qui, par définition, ne peut correspondre à la production d’aucun bien réel, la valeur de l’argent ne plonge-t-elle pas tout droit vers zéro (0) ? Parce qu’aussi longtemps que ceux dont les besoins sont déjà satisfaits n’utilisent pas leur argent pour acheter plus, ils ne constituent pas une demande supplémentaire qui pourrait créer une rareté et faire grimper les prix. Or, évidemment, ils n’utilisent pas l’argent supplémentaire qu’on leur donne pour acheter plus, puisque leurs besoins sont déjà satisfaits. CQFD.

 Qu’en font-ils de cet argent ? Ils l’épargnent, ils investissent, ils spéculent, mais ils ne le consomment pas. Aussi longtemps que les gagnants gardent leur argent dans un autre univers, qui n’est pas celui de la consommation, il n’y a pas de problème d’inflation. Donner un chèque d’un milliard d’euros qui ne sera pas encaissé ne changera rien à vos fins de mois. Quand il a l’assurance qu’elle ne sera pas consommée, l’État peut créer une richesse symbolique illimitée et la distribuer comme bon lui semble. Il lui suffit d’être bien prudent, pour que cette richesse symbolique qui ne correspond à aucune richesse réelle ne filtre pas vers ceux qui ont de vrais besoins et l’utiliseraient pour consommer.

 Est-ce possible ? Oui, si on garde cette richesse « pour le pouvoir » et qu’il ne faut pas dépenser loin du monde ordinaire et donc sous une forme qui, en pratique, lui est inaccessible. Sous la forme de la valeur des titres boursiers, par exemple. (Une valeur qui a si peu de liens avec la réalité, qu’on pourrait un jour en supprimer pour 8 trillions de dollars (USD $ 8 000 000 000 000) après l’attentat du WTC – (USD $ 28 000 par tête d’Américain moyen) – sans que l’Américain moyen ne s’en sente vraiment plus pauvre, ni que l’économie ne s’effondre sur le champ !)

  Il n’est pas sans danger de mettre de l’argent en circulation en prenant pour acquis qu’il ne s’égarera pas et ne sera pas dépensé. Un Gagnant peut venir spéculer sur le marché de la consommation, mettant son argent virtuel « pour le pouvoir » en conflit avec cet « argent pour consommation » qu’on donne au monde ordinaire. Il peut y avoir des bavures.

Sur le marché du pétrole, par exemple, on peut spéculer avec des moyens (relativement) modestes, car la produit à la pompe est bien proche de celui de la vente « spot » à Rotterdam. » L’argent « pour le pouvoir peut venir s’encanailler avec l’argent pour la consommation et faire des bêtises. Des fripouilles peuvent manipuler, susciter, profiter des « événements » qui font bouger les cours, comme des guerres en Iraq, des révolutions au Nigeria, des coups d’État au Venezuela. Mais le système peut survivre à ces incidents, même si l’on ne peut, hélas, en dire autant de tous ceux qui en font les frais.

Ces bavures n’empêchent pas que la cloison soit presque étanche et que la richesse symbolique soit pratiquement interdite de séjour au niveau de la consommation courante. On peut voir certaines extravagances de ceux qui ne sont pas tout à fait assez riches et n’ont donc pas encore absolument tout ce qu’ils veulent, mais ce sont des broutilles dans le contexte de l’économie globale. Tous les Cohibas, les Pétrus, les Paradis, les Ferrari du monde ne représentent qu’un léger frémissement sur la courbe de consommation.

Mêmes les industries dites « de luxe » vivent surtout des gens à revenus modestes ; il se boit plus de Champagne dans les mariages du monde ordinaire que dans toutes les noubas des parvenus d’Hollywood et tous les « jets » privés du monde ne valent pas le seul coût de recherche et développement d’un nouveau gros-porteur comme le A 380. L’industrie est pour la masse et les riches sont bien parcimonieux.

Les argents se mêlent peu. L’« argent pour le pouvoir » et l’« argent pour la consommation » peuvent dormir dans le même lit sans se toucher, et sans même une épée entre les deux. Il y a DEUX richesses. C’est ce qui rend possible tout le système capitaliste néo-libéral

Le système  a pu rendre fonctionnel un système qui supposait qu’on se gave sans engraisser, en ne donnant pas a chacun que ce dont il voulait se nourrir, comme les petits koalas qui seuls se délectent des feuilles d’eucalyptus.   Le riche porte son fric à la banque. Le pauvre achète des vivres, mais son épicier ou le fournisseur de son épicier porta aussi le fric à la banque.  Le surplus d’argent est éliminé aussi sûrement qu’un excès de vitamine C.

Métabolisme social parfait, pour autant que l’ingestion soit totalement contrôlée.  Plus question, donc, d’or ou de friandises; c’est l’État qui, comme Humpty Dumpty, va décider de ce que veut dire »richesse ». Quand son pouvoir s’affirme, l’État n’a plus à confirmer le poids en or ou en argent d’une pièce en y posant son sceau. Sa seule signature suffit et le papier peut devenir monnaie.

Dès que la corruption s’est avérée plus efficace que la violence, la richesse s’est donc confondue pratiquement avec le pouvoir, puisque, dans un monde où l’argent peut satisfaire les désirs, la richesse apporte le pouvoir, mais que c’est le Pouvoir qui imprime la richesse. Il suffit qu’on y croit et celui qui est fort est cru.

Le Pouvoir qui est cru crée l’argent qu’il veut et le donne à qui il veut; c’est une création totale, discrétionnaire. L’argent, qui est devenu le symbole ultime du pouvoir, passe sous le contrôle absolu du Pouvoir lui-même. On est riche ou pauvre, désormais, par simple décision du Pouvoir, décision prise et exécutée selon des règles que le Pouvoir détermine. On laisse alors les balbutiements et l’on peut créer un véritable capitalisme.

La règle première et suffisante, celle qui crée le capitalisme et assure au Pouvoir le contrôle imparable des conditions d’échange, c’est que quiconque a de l’argent en reçoit plus. C’est ce qu’on appelle toucher un intérêt. Le montant de cette prime à la richesse est fixé de façon à maintenir la stabilité du pouvoir en enrichissant les plus riches, en préservant l’aisance de ceux qui ont quelques biens et donc quelque pouvoir et en exploitant les autres.

On appelle Banque l’entité qui gère cette opération récurrente. Le mécanisme précis de création d’argent passe par le privilège de la Banque de prêter ce qu’elle n’a pas; ce privilège lui est garanti par l’État, lequel « émet des obligations », qui sont autant de promesses de donner plus à ceux qui ont déjà beaucoup, tout en contrôlant l’inflation qui devrait en résulter en réduisant la consommation de ceux qui manquent du nécessaire. Le paiement gracieux d’un intérêt par l’État à la Banque détermine le taux d’intérêt à tous les paliers de la structure et équivaut au détournement continuel de la plus value du travail de la société vers les membres de l’alliance dominante.

Il n’y a aucune logique au paiement d’un intérêt par l’État, puisque c’est lui qui crée ou fait créer l’argent, si ce n’est le maintien du pouvoir en place. Les rationalisations qu’on en donne s’appuient sur des pétitions de principe et des sophismes Seul un lavage de cerveau incessant empêche la population de se rendre compte que là est la source de toute iniquité. Seule une population totalement endoctrinée peut croire aux balivernes qu’on lui raconte pour justifier ce transfert éhonté de richesse des pauvres vers les riches.

Aussi longtemps que la richesse a un support matériel, pourtant, la richesse est en péril. On peut engranger les récoltes, on peut thésauriser l’or, cacher des billets de banques, mais ces biens demeurent appropriables par la violence, vulnérables à des « accidents », guerres, catastrophes, etc. La solution finale, pour le capitalisme, a été l’identification de la richesse à un symbole totalement intangible et donc PARFAITEMENT contrôlable: l’argent électronique. L’argent électronique est invulnérable.

Il est invulnérable, parce qu’il ne repose sur rien d’autre qu’un consensus. Une note électronique à côté de votre nom, sur un ordinateur, peut faire de vous le maître du monde. C’est une décision libre, réversible, sans contrainte et arbitraire du Pouvoir, le Pouvoir étant l’équipe qui assure le fonctionnement et la permanence du système : l’élément décisionnel de l’alliance dominante.

Le Pouvoir peut effacer cette note électronique et rien de tangible ne se passe; il peut la réécrire, l’effacer à nouveau… la magie n’est pas là. Mais que le Pouvoir fasse connaître OFFICIELLEMENT que la note n’est plus là et vous n’êtes plus rien. C’est la situation de César qui ferait apparaître des légions armées en nombre infini, d’un simple effort de volonté. Aucune gouvernance n’a jamais été aussi proche d’un pouvoir divin.

Quand le New Deal et les mesures similaires qui ont été ensuite adoptées un peu partout dans le monde ont permis de passer au néolibéralisme, il ne s’agissait que de redistribuer des cartes dont on gardait les as dans sa manche.On pourrait bien donner tout l’argent qu’on voudrait à qui on voudrait, il ne s’agissait que d’équilibrer une production et une consommation en gardant le peuple tranquille et en donnant aux puissants ce qu’ils voulaient… ce qui, dans le monde du tangible, n’était vraiment pas grand-chose.

On allait vers l’abondance et, plus on s’en rapprochait, plus l’arc-en-ciel paraissait diaphane. Plus le jeu de produire paraissait une simple excuse pour donner un sens à la vie, plus les enjeux semblaient irréels, comme des reflets dans un miroir. L’argent pour rire n’était qu’un des éléments d’un épisode d’amour courtois, entre les besoins traditionnels de l’humain … et la hantise de ne plus trop savoir a quel désir se vouer ni pour quoi rompre des lances, maintenant que la dame Abondance avait dit oui.

 

21   Le système débonnaire

 Quel que soit le projet d’une société, le but de ses leaders est toujours qu’il se réalise grâce aux efforts des faibles et au profit des puissants en utilisant un minimum de violence et d’exactions; c’est à cette fin que sont établis les régimes de gouvernance et les systèmes de production qu’ils gèrent. Parmi ceux qui s’offrent, la majorité effective choisit le plus prometteur, en corrige les imperfections et en peaufine les détails.

 Le régime qui permettait de le faire au mieux, dans les années « 30, était le capitalisme industriel.  L’abondance était là. tout près, à portée de la main… Après comme avant le petit contretemps de la Crise de 1929, le capitalisme industriel restait  donc le jeu qu’on voulait jouer et la règle fondamentale devait en demeurer la même. Il ne s’agissait que d’apporter un addendum.

L’imperfection du capitalisme industriel qui l’avait presque mené à sa perte venait de ce que l’espérance de profit  des producteurs dépendait de la demande effective, c’est-à-dire du pouvoir d’achat dont disposent les consommateurs. Il FALLAIT que les consommateurs aient ce pouvoir d’achat, sans quoi l’équipement perdrait sa valeur et les capitalistes – les leaders – seraient ruinés.  Cette imperfection imposait une contrainte technique à la concentration de la richesse entre les mains du capitaliste propriétaire des équipements. En termes simples, on ne peut nourrir la population au pain sec tout en espérant s’enrichir de la vente du rosbif.

 Le néolibéralisme prenait acte de cette contrainte et y apportait un remède approprié. Puisque la richesse des capitalistes dépend de l’utilisation des équipements et cette utilisation des argents que les consommateurs ont en main, il suffit de procéder périodiquement ou en continu à une redistribution des jetons. La richesse, dès qu’elle dépasse ce qu’exige la satisfaction des désirs concrets, est un état d’âme et l’image de soi qu’on voit dans les yeux des autres. On redistribue et le jeu peut continuer. C’est le jeu qui est important.

Rassuré sur la pérennité du jeu par cette capacité  qui semble infinie de créer la richesse en effigie, on a pu procéder à rendre le capitalisme plus convivial, à faire de son avatar néolibéral un régime qu’on pouvait aimer et qui pourrait donc durer. Plus convivial pour les leaders d’abord, bien sûr. Le jeu fait des perdants et est donc parfois cruel. Comment se prémunir des mauvais coups du sort ?

Pour commencer, protéger les leaders contre toute fluctuation de la demande effective que n’aurait pas compensée une application du postulat des deux richesses.  Ils le sont d’abord  par la scission spontanée des nantis en deux classes dirigeantes superposées: une caste supérieure de capitalistes purs auxquels les leaders appartiennent de droit divin et une caste roturière d’entrepreneurs.

L’entrepreneur est un « presque puissant » qui est encore soumis à l’indignité de produire quelque chose. Il produit normalement surtout des décisions, doit courir des risques et vit et de ses « profits », selon son talent et son initiative, d’autant mieux que ses décisions auront été les bonnes. Il a droit d’accès au shylock qui rend ces décisions effectives en y investissant des fonds et dont l’entrepreneur paye la rente à partir de ses profits.

Les capitalistes purs, que nous appelons parfois  « shylocks », en hommage à Shakespeare, vivent uniquement de leurs « intérêts », comme d’une rente. Leur seul mérite est d’avoir la richesse et on les en récompense en leur en donnant davantage.  Ils détiennent le vrai pouvoir. Aux USA, ils représentent environ 1% de la population et possèdent environ le tiers de la richesse, ce qui est largement suffisant pour qu’ils en contrôlent le reste.

Ce clivage permet que les shylocks, dont les leaders, restent raisonnablement indemnes de la précarité d’un profit qui dépend de la demande effective, puisque c’est l’entrepreneur qui absorbe le choc de cette précarité, payant sa livre de chair à son banquier quoi qu’il advienne.  La stratification shylocks-entrepreneurs n’apporte pas une protection parfaite, toutefois, le shylock, pouvant encore perdre, si la consommation baisse au point où l’entrepreneur est ruiné. Pour protéger davantage la caste des shylocks des caprices du consommateur, une deuxième ligne de défense des leaders est donc venue s’ajouter au dispositif: les actionnaires.

L’actionnaire est en principe un entrepreneur. Il court des risques.  En réalité, seul l’actionnaire majoritaire est un entrepreneur; l’actionnaire minoritaire, non. Voulant singer le shylock et vivre comme lui d’une rente, mais sans en avoir les moyens, il se laisse convaincre de prendre à son compte les risques de l’entrepreneur sans assumer lui-même un contrôle quelconque sur ses décisions. Ignorants, sans pouvoir réel et nombreux, ce sont les actionnaires minoritaires qui portent le chapeau, si la demande effective chute et que la valeur présumée des équipements et donc du capital qui y est investi s’effondre.

Dès qu’on a un actionnariat, l’entrepreneur reçoit aussi une protection. Ce sont les actionnaires qui payent sa rente au shylock, sous forme d’intérêts qui réduisent leurs dividendes. À l’opposition entre entrepreneurs et capitalistes, se substitue celle entre ceux-ci et les actionnaires minoritaires, ce qui rend les contacts plus sereins au sein de la production. L’opposition entre shylocks et actionnaires apparaît clairement en Bourse: les fluctuations de la valeur des obligations – qui payent un intérêt fixe aux shylocks – divergent brutalement de celles des actions qui, elles, distribuent des profits aux actionnaires: quand les unes montent, les autres baissent… !  Mais le petit pouvoir des actionnaires minoritaires ne menace rien…

Les actionnaires minoritaires constituent une splendide ligne de défense pour les shylocks, lesquels peuvent revenir sans compromission à leur tendance naturelle qui est de prendre sans contrainte tout ce qu’ils peuvent prendre, sans se préoccuper de la demande effective ni des profits. Il suffit que l’intérêt soit versé  et Shylock s’enrichit.

Chacun se propose ainsi de lui-même à porter le chapeau, à la mesure de son tour de tête défini par la somme de ses avoirs investis dans le système de production et dont il n’assure pas lui-même la gestion, mais pour lequel il accepte qu’un autre prenne la gouverne. La façon cavalière dont ses avoirs sont rémunérés et l’arbitraire auquel il doit se soumettre sont en fonction inverse du pouvoir dont il dispose.

Shylock, lui, est à l’abri de tout… sauf d’un effondrement de la valeur de l’argent lui-même. Comprenez-vous pourquoi Shylock n’aime pas qu’on parle d’inflation ?

 

22   La compétence

 En y ajoutant la manœuvre des « Deux richesses », l’approche néolibérale semblait parfaite. Aux travailleurs on donnerait tout… pourvu qu’ils ne demandent rien. L’équilibre est subtil entre les richesses qui s’entrecroisent et il faut des travailleurs dociles. On les traitera avec mansuétude, en échange de leur obéissance. On tient leur accord pour acquis, puisque le capital a TOUT le pouvoir.



La seule limite concrète à ce pouvoir est la nécessité de maintenir une demande effective.  On ne peut pas laisser les travailleurs sans ressources, puisque les travailleurs et ceux qui en dépendent pour leur subsistance constituent la masse des consommateurs.  Le capital fixe perd toute valeur dès qu’il est privé de leur demande effective et paraît ne plus avoir alors aucun espoir de profit.

 Cette exigence est une  protection collective pour la classe ouvrière, mais le travailleur individuel n’en retire aucun pouvoir.

Le facteur travail a bien le recours de tenir en otage le capital fixe qui sans lui ne produit rien – c’est le principe même de l’action syndicale – mais c’est un pari  bien risqué, car ce n’est que tous ensemble que des travailleurs interchangeables sont indispensables…  Or, de larges regroupements sont toujours vulnérables à la corruption et à la zizanie.



Le capital peut donc presque toujours se dispenser de rémunérer  adéquatement tous ses travailleurs, à condition d’en privilégier quelques-uns.  Il n’a pas à distribuer les revenus selon les besoins des travailleurs, mais selon ses besoins de producteurs, pour ajuster la demande à l’offre… Et maintenir les équilibres.



Le pouvoir écrasant du capital est un irritant pour le travailleur, sans égard aux aspects strictement  économiques de la relation, car il n’a pas ce contrôle discrétionnaire sur sa propre action qui va de paire avec le concept de liberté. Il pourrait se rebeller et compromettre un équilibre bien délicat…. Mais on peut compter  sur sa complaisance ; c’est le capital qui a tout le pouvoir.  Pour l’instant.



Le rapport des forces peut changer selon l’importance relative des facteurs. Le pouvoir total du capital  en production ne va durer que le temps des travailleurs interchangeables, ce qui n’est que la préhistoire de l’ère industrielle.  



Quand arrivent les machines, en effet, les gestes répétitifs des travailleurs sont peu à peu assemblés en séquences de plus en plus complexes et confiés à ces machines, de sorte que tout travail humain utile devient vite une  prise de décision.  Tout travailleur devient un preneur de décisions, un travailleur d’initiative et de créativité, car décider est le premier palier de l’initiative et la première expression de la créativité.



L’industrialisation va donc vite exiger de chaque travailleur une part croissante d’initiative ; le travailleur qui en est dépourvu devient inutile, car une machine le remplace.  La distinction initiale entre le « travailleur » qui apporte l’énergie et l’«entrepreneur » qui apporte l’initiative va donc s’estomper peu à peu et, dans une société industrielle mature, devenir désuète.

Le travailleur-énergie devient un anachronisme :  il ne reste que des « travailleurs de l’initiative » qui ne se distinguent que par leur type de rémunération, profit pour les uns et salaire pour les autres.  Dans un société complexe, il doivent TOUS  prendre des décisions variées, dont chacune exige une « compétence » distincte. 



La compétence, c’est ce qui permet de prendre les  bonnes initiatives et les bonnes décisions…  ou au moins d’en prendre de meilleures plus souvent.   On pourrait définir la compétence comme une aptitude acquise à prendre les bonnes décisions.   Reposant sur des connaissances, qui ne sont cumulables que par celui qui les a acquises, la compétence n’est pas appropriable.  Le travailleur ne peut en être privé et, le voudrait-il, qu’il ne pourrait pas plus s’en départir que le léopard de la Bible de ses taches ! 



La production  en marche vers l’abondance tend à se complexifier. Une complémentarité des tâches s’impose qui mène à une division de plus en plus fine du travail, forçant le parcellement de la main-d’oeuvre en une myriade de compétences complémentaires, toutes essentielles. Il se crée une multitude de petites niches dont chacune exige des compétences distinctes.

Or, c’est parce que le travail-energie était indifférencié que l’industrialisation l’avait rendu surabondant. Différencié en compétences spécifiques à l’intérieur de ces niches, le travail redevient une ressource rare et c’est là que commence à changer le rapport des forces entre capital et travail.



La rareté des compétences croît inexorablement avec la complexification de la production, alors que l’équipement n’est toujours qu’une application reproductible – et sujette à désuétude – d’un produit lui-même résultat d’une démarche de production où la compétence joue un rôle croissant.  Cette primauté de la compétence est de plus en plus manifeste, à mesure que l’on remonte dans la structure de production, vers les paliers en amont où l’on produit « les outils »,  jusqu’au palier de la conceptions et de la recherche, où il ne reste comme facteur significatif de production que le travail sous son aspect compétence.

Dès qu’il est apparu que la complexification de la production exigerait que la main-d’œuvre ne soit plus une masse de travailleurs interchangeables, mais se transforme en une mosaïque de compétences complémentaires, chacune indispensable, on pouvait d’ores et déjà prévoir que le jour viendrait où la rareté du travail sous ses multiples avatars le rendrait plus précieux que le capital fixe.  



Quand arriverait l’abondance et que le défi ne serait plus de produire plus, mais de produire sélectivement sans cesse autre chose, il y aurait une fragmentation constante des compétences et certaines de celles-ci vaudraient leur pesant d’or.



Le pouvoir du facteur travail – largement chimérique lorsqu’il requiert une solidarité  exemplaire d’une multitude de travailleurs, car c’est une condition bien difficile à réaliser – n’appartiendrait plus seulement à la « classe ouvrière », mais passerait vers des groupes de travailleurs de plus en plus restreints, chacun capable de devenir à lui seul indispensable.



 Ces petits groupes seraient dans un tout autre rapport de force avec le capital, propriétaire des équipements.Il faudrait donc ajuster constamment, par l’assistanat et autres manipulations financières, le déséquilibre offre-demande qui ne manquerait pas de se manifester quand il faudrait concilier une concentration de la richesse inhérente au système capitaliste avec une indispensable démocratisation de la consommation. 

Le capital allait devoir surveiller de près cette montée en puissance de la compétence…

 

23   L’ordre de Bretton-Woods

En attendant que la compétence s’impose, le capital, manipulant les « deux richesses», avait tout pouvoir.   Restait à faire du néo-libéralisme le système planétaire. Il y avait d’autres options, au départ, mais la Deuxième Guerre Mondiale allait faire que ce soit celle-ci qui prévale. Non seulement le fascisme vaincu avait-il cessé d’être une alternative et le communisme n’avait-il pas la force militaire de triompher, mais, tout autre capitalisme national ayant cessé d’exister, le capitalisme anglo-américain, débarrassé de ses rivaux, pouvait désormais imposer sa vérité.

Fort de l’expérience acquise durant la Grande Crise et de sa richesse, il pouvait constituer un pouvoir économique composé non plus désormais d’agents antagonistes, mais unifié et obéissant à des règles définies.Il a donc convié les autres États qui en valaient la peine à Bretton-Woods, au New Hampshire, USA, en 1944, pour y accepter un nouvel ordre mondial dont les cinq (5) éléments essentiels – non dits, bien sûr – seraient les suivants :

1) Le vrai pouvoir appartient aux agents économiques. Ceux-ci, toutefois, ne constituent plus un ensemble anarchique, mais un Système unifié, obéissant à ses règles définies par traités et sans cesse mises à jour par une panoplie d’organisations internationales. Sous le couvert de ces organisations, s’établissent les consensus entre agents économiques et sont énoncées, avec vigueur ou discrétion selon le cas, les mesures qui doivent être prises pour contrôler dans chaque État les facteurs financiers et créer une situation propice au maintien de ce nouvel ordre mondial.

2) Les États traditionnels sont autorisés à s’occuper de l’intendance, du bonheur des gens et autres trivialités, mais leurs agissements ne doivent pas mettre en péril la structure financière globale mise en place par le pouvoir économique unifié. Dans chaque pays, une structure bancaire et financière, indépendante du pouvoir politique, s’occupe des choses sérieuses : l’argent, la monnaie, le crédit. Ces structures acceptent leurs directives des institutions financières internationales qui elles-mêmes les reçoivent d’un pouvoir économique anonyme et discret. Le commerce international, pour sa part, se plie aux instructions ponctuelles d’un organisme conçu à cette fin (GATT, puis OMC), dans le cadre général d’une politique de libre-échange.

3) Conformément aux principes du New Deal, chaque État, dans le respect absolu cependant des règles énoncées quant aux finances et au commerce, voit à assurer à l’intérieur de ses frontières une redistribution de la richesse suffisante pour éviter une révolution. Des institutions financières internationales ­ Banque mondiale et autres ­ aident au besoin ceux qui risqueraient de ne pas pouvoir le faire.

4) Il est fortement suggéré aux États de se doter de gouvernements démocratiques, lesquels évitent les dérives personnelles et favorisent une dépendance du politique envers le pouvoir économique, conformément à l’esprit du nouvel ordre mondial.

5) La supériorité du modèle sud-américain – exploitation optimale par les agents économiques importants, via des gouvernants locaux raisonnablement rémunérés – ayant prouvé sa supériorité sur le modèle européen d’occupation militaire, qui entraîne une responsabilité et des frais pour l’occupant, il est aussi fortement suggéré aux pays colonisateurs de se départir de leurs colonies.

L’URSS ayant refusé de jouer le jeu et ayant la force de faire cavalier seul, la part du monde qu’on avait prévue à Yalta lui fut abandonnée. Hors l’aire laissée ainsi en pâture à l’URSS, le nouvel ordre mondial consacrant la main mise des agents économiques sur le pouvoir allait désormais s’appliquer sur le reste du monde ou tout ce qui en comptait.Le pouvoir politique ne serait plus de taille à lutter contre ce pouvoir économique uni qui, dès la signature de l’accord de Bretton- Woods constituerait désormais le seul vrai gouvernement souverain.

Cet accord allait mettre fin aux  guerres entre grandes puissances et accélérer l’enrichissement matériel global.  Comme tous les gouvernements antérieurs, ce gouvernement mondial de fait allait gérer la production.  Comme tous les gouvernements qui l’avaient précédé, il le ferait au mieux des intérêts de ses commettants, lesquels étaient  en l’occurrence les « agents économiques importants ». Il donnerait à chacun selon son pouvoir, mesuré à sa force militaire brute et à sa capacité de corrompre.

Bretton-Woods, qui était un traité entre États, recelait aussi un mode d’emploi pour les travailleurs.  Pas un pacte, puisque ceux-ci n’étaient pas consultés, mais un protocole dont ils tiraient de grands bénéfices et dont on ne doutait qu’ils l’eussent accepté s’il avait paru nécessaire qu’ils en fussent informés.  Le facteur travail, en 1944, n’aurait pas eu la force d’exiger plus.

Quand on considère ses objectifs, le système néo-libéral implanté à Bretton-Woods a rempli ses promesses et a géré l’effort productif commun mondial avec beaucoup de pragmatisme et un énorme doigté.  Il a entraîné, toutefois, certains désagréments.  Ainsi, la décolonisation prévue a bien eu lieu, transformant l’esclavage en servage, mais accompagnée d’une baisse de la production dans les pays en voie de développement dont un libre-échange à sens unique a ruiné l’agriculture.

La disparité entre pauvres et riches a donc augmenté à l’échelle mondiale. Dans bien des pays, les mesures d’aide internationale n’ayant jamais été suffisantes ni vraiment efficaces, le seuil de production qui aurait permis un revenu dissuasif d’une remise en question politico-sociale n’a jamais été atteint. On a fermé les yeux et le tiers-monde est devenu une poudrière ne demandant qu’à exploser

À l’échelle nationale, aussi, dans la plupart des pays, le modèle néo-libéral est apparu insatisfaisant au palier de la distribution. L’insécurité a poussé à une thésaurisation à tous les paliers, chaque « bassin » de revenus en retenant plus qu’il n’en avait besoin et faisant que la demande effective soit tarie longtemps avant que les besoins des bassins inférieurs ne soient satisfaits.

 Pire, la masse des rémunérations versées aux travailleurs-consommateurs et avec elle la demande effective allait tendre à diminuer à mesure que la technique permettrait de produire mieux et plus vite, avec plus d’équipements et donc moins de main-d’œuvre.  Le progrès technologique allait contribuer lui-même à générer un déséquilibre et donc, paradoxalement, un appauvrissement croissant, continu et indéfini.  Alors que le pouvoir de la compétence augmentait…

Quelques ajustements à faire, mais pourquoi s’inquiéter de la quadrature du cercle, quand les roues tournent sans que le système cesse de reposer sur sa base ? En manipulant la richesse, on avait trouvé la solution magique :  tout pour tout le monde et les contradictions se résoudraient dans le bonheur.

24 Le bonheur tranquille

 Après la crise et la guerre est venu  Bretton-Woods qui définissait les règles du jeu.  Ensuite, est venue une industrialisation ­- et donc un enrichissement – comme on n’en avait jamais connu. L’État et les producteurs avaient appris les Trois Nobles Vérités qui mènent l’industrie à son Nirvana.

 Rien de pire qu’un client satisfait, mais, après un besoin, il suffit d’en créer un autre.  Il faut un peu d’argent dans la poche des pauvres et on le prend des riches ; ils ne s’en offusquent pas: ils en font plus… On peut donner autant d’argent qu’on veut à tout le monde; les pauvres, nous le remettent tout de suite… et les riches ne le dépensent pas.

 Ils avaient aussi compris un petit secret à ne pas crier sur les toits : c’est l’argent qui apporte le pouvoir, mais c’est le pouvoir qui fabrique l’argent. Forte de sa sagesse, l’industrie, a pu continuer sa progression sans heurts pendant des décennies.

 L’industrialisation a d’abord fini de balayer le secteur primaire.  Il n’est  resté en Amérique du Nord que 3% de la main-d’oeuvre dans les champs,  suffisant pour nourrir la population américaine et exporter  des surplus !

 En parallèle, l’industrialisation sautait aussi d’une branche d’activité à l’autre du secteur secondaire, au rythme des innovations techniques qui le lui permettaient. Le capital laissait les marchés mécanisés dès que la demande tendait à y plafonner et allait vers les nouveaux marchés conquis un à un par la machine, là où il pouvait entrer en force, mettre en place l’équipement nouvellement disponible et faire un gros profit. Une  main-d’oeuvre encore largement indifférenciée migrait vers les domaines où un capital fixe ne pouvait pas encore être utilisé profitablement, en attendant que les machines et donc le capital l’y rejoignent… puis la remplace

 Les entrepreneurs qui passaient d’une branche à l’autre y perdaient souvent, mais d’autres les remplaçaient ; ils vivaient des aventures…  Shylock, le capitaliste endurci, celui qui ne fait que prêter et vit uniquement de ses intérêts, les suivait pas à pas et finançait les équipements. Il le faisait à contrecoeur, car les déplacements sont pour les entrepreneurs, les aventuriers….  Le vrai Shylock n’est jamais si bien que dans ses pantoufles. Le capital n’aime pas voyager, mais ambitieux, il suivait…

 On avançait. Le pourcentage des travailleurs dans le secteur secondaire était passé, de quelques artisans au départ, à 55% à de la main-d’oeuvre en 1955. La productivité augmentait sans arrêt et le niveau de vie de la population, en termes réels, grimpait de 3% à 4% par année. Des droits humains étaient chaque jour nouvellement reconnus sans discussions, car on s’enrichissait si vite qu’il ne valait pas la peine de mesquiner.

 Les disparités entre pauvres et riches en Occident s’estompaient vraiment. Au début des années  »50, on prédisait qu’en l’an 2000, une date mythique à un horizon qu’on pouvait à peine discerner dans les brumes de l’avenir, le revenu du travailleur américain moyen dépasserait 100 000 dollars par année.  Il aurait son hélicoptère et il vivrait 100 ans. On se sentait sur la voie du bonheur.

La compétence gagnait en prestige, toutefois, ce qui signifiait plus de pouvoir et un enrichissement pour le travailleur.  Il était donc  important que le concept d’une lutte des classes, voire le soupçon d’une incompatibilité entre les intérêts du capital et ceux du travail, soit complètement éradiqué.

Le New Deal, à l’origine, avait fait miroiter l’aisance, au bout du travail. « Work, Work… Work ! », chantait une guinguette de pub anglais.   Mais avec une main-d’œuvre qui pouvait devenir arrogante dans sa compétence, le pouvoir a songé que bonheur ne serait parfait que si l’on pouvait promettre aussi au travailleur un enrichissement sans travail, par le simple paiement d’un intérêt, comme pour les riches…  Après Bretton-Woods, le capitalisme a donc mis le paquet sur une politique d’élargissement de l’actionnariat, avec deux (2) objectifs en tête.

 1. Récupérer en épargne la plus grande part possible du prix payé pour le travail.  Non pas pour le soustraire vraiment du revenu disponible pour la consommation, ce qui aurait été désastreux pour la demande effective, mais pour le concentrer dans des organismes financiers avant de le redistribuer en crédit. On faciliterait ainsi les transactions entre les « deux richesses », on tisserait un lien de dépendance additionnel entre le capital et l’individu et Shylock en tirerait sa livre de chair au passage.

2. transformer en alliés du capitalisme tous ceux ayant quelques avoirs et donc intéressés à ce qu’un intérêt obtenu sans risque vienne s’y ajouter.  Une classe sociale en rapide expansion de rentiers vieillissants, dont le pouvoir politique ne pouvait qu’augmenter avec leur importance démographique croissante, viendrait ainsi servir de bouclier humain aux shylocks.

Un bouclier efficace, car comment contester la légitimité du paiement d’un intérêt, quand c’est toute la classe moyenne qui en profite pour se bâtir une retraite ?  Évidemment, ces détenteurs d’un capital minuscule ne changeraient rien à la récupération de 40% de la richesse et de la quasi-totalité des gains de capital par le 1% de vrais capitalistes de la société, mais, pour celui qui a peu, son peu n’en est pas moins son tout… et il ne se battra pas moins fort pour le défendre. Le bonheur tranquille du capitalisme allait devenir à la portée de tout le monde.

Une stratégie habile. Comme on pouvait s’y attendre, les capitaux provenant des fonds de retraite, des compagnies d’assurances et autres bassins où pouvaient s’accumuler les économies de la classe moyenne se sont bien dirigés vers les grandes institutions financières sous contrôle des capitalistes, pour être ensuite mis sous forme de crédit au service des structures corporatives de production

Tout s’est bien passé…  mais un nouveau joueur est apparu que l’on n’attendait pas. Un  gérant heureux de ne pas être un entrepreneur. Un décideur salarié : le manager. 

25    La fronde des managers

 La masse des petits épargnants envahissant les institutions financières a fait que l’actionnaire minoritaire y devienne la norme plutôt que l’exception, ce qu’on pouvait prévoir, mais ils ne sont pas restés silencieux comme on l’aurait cru. Les universités formaient des MBA en grand nombre. Jamais le hiatus des connaissances n’avait été aussi grand entre une génération et celle qui l’avait précédée.

Ces gestionnaires professionnels se sont vite imposés comme porte-parole des petits actionnaires et ont pris le contrôle des institutions auxquelles ceux-ci confiaient leurs avoirs. Surtout dans les fonds de pension, ou une organisation syndicale permettait des putschs parfaitement concertés. Les capitaux énormes que ces petits épargnants leur ont confiés a vite fait de ces institutions, d’abord les créancières, puis les actionnaires majoritaires des corporations industrielles.

Simultanément, le développement de nouvelles techniques de production et de gestion venait s’ajouter à la simple augmentation de la taille des entreprises, pour exiger que ce soit des gestionnaires professionnels qui prennent en charges ces corporations. Portés par la complexité croissante de l’économie – et la compétence que leur avait apportée un système de formation dont les contenus s’étaient enrichis durant la guerre – ce sont donc des managers salariés, plutôt que des capitalistes entrepreneurs, qui se sont soudain retrouvés à la tête des entreprises.  Ils étaient la première vague de la marée montante de la compétence.

L’entrepreneur-patron et le capitaliste-banquier étaient là depuis la révolution industrielle, souvent de pères en fils, contrôlant des entreprises pour lesquelles ils obtenaient des capitaux par la vente d’actions sans en perdre la gouverne, puisque le petit investisseur ne se présentait pas aux assemblés d’actionnaires, ne se voyait jamais confier aucune charge et ne se faisait jamais entendre. Ils ont été brutalement confrontés à des managers contrôlant de larges blocs d’actions et parfaitement aguerris aux subtilités de la prise de contrôle de compagnies.

Ils ont dû céder la place et sont devenus une rareté. Une génération de managers accédant rapidement aux commandes des grandes entreprises cotées en bourse a déplacé tout l’équilibre du pouvoir dans la société. Ces managers, non seulement géraient le capital fixe dans l’industrie, mais contrôlaient aussi le capital-argent dans les institutions financières et ce sont eux, aussi, portant le chapeau de hauts fonctionnaires et de consultants experts, qui prenaient les décisions au sein de l’État. Vers 1950, ils ont arraché le vrai pouvoir des mains des shylocks.

Puisque leur succès et leur rémunération dépendaient des gestes qu’ils posaient, d’une activité de production réelle plutôt que de la croissance automatique d’un capital par simple accrétion d’un intérêt, les managers ont rendu la structure de production plus dynamique, donnant la priorité à « faire de l’argent » plutôt qu’à « avoir de l’argent ». Ils ont mis la priorité sur l’action, sur la production elle-même.

Contrairement à ceux qui les avaient précédés, ces managers avaient reçu la formation économique qui leur permettait de comprendre parfaitement la dépendance des propriétaires des équipements envers les consommateurs. Ils savaient l’importance de maintenir une demande effective et connaissaient les méthodes pour y parvenir. Le pouvoir managérial émergent dans le secteur privé, en étroite collaboration avec des managers de l’État issus du même moule, a donc relevé avec brio le défi de donner aux déshérités les moyens financiers de maintenir le niveau de consommation qu’exigeait une économie dont la productivité augmentait en flèche.

Les managers ont mis en place des politiques keynésiennes modérément inflationnistes et des mesures d’assistance financières aux plus démunis, de même qu’une fiscalité progressive musclée. Tous les services sociaux – dont au premier chef la sécurité sociale – visaient aussi cet objectif de rendre effective la demande et d’encourager l’expansion indéfinie de l’industrie.

L’État assurait la croissance, donnait du travail à tout le monde, assurait la paix sociale, enrichissait la classe moyenne des propriétaires et maintenait une économie en équilibre dynamique, se sustentant de son propre mouvement, comme une bicyclette. Personne mieux que Galbraith n’a décrit les détails de cette prise du pouvoir par les managers et ses conséquences

Le manager, payé à salaire, trouvant sa fierté et sa fortune à faire prospérer un système de production, était aussi la vision emblématique du travailleur qui réussit. Il devenait la preuve formelle que la richesse n’avait pas à être héréditaire, mais pouvait venir par la compétence, plutôt que par le simple ajout d’intérêts à un capital. Ironiquement, une opération lancée pour asseoir le pouvoir du capital en faisant des travailleurs de tout petits capitalistes, se soldait par un transfert du vrai pouvoir à des travailleurs. Des travailleurs différents, bien sûr, mais n’était-il pas évident qu’un travailleur ayant le pouvoir serait un travailleur différent ?

Cette prise de pouvoir par les managers modifiait le rôle dévolu à la production dans la réalité, mais aussi dans l’imaginaire collectif. Le processus de production en lui-même, indépendamment du besoin qu’il pouvait satisfaire et des gains qu’il pouvait rapporter, prenait soudain une importance énorme, puisqu’il était le lieu privilégié où ces managers qui détenaient le pouvoir pouvaient se réaliser. La croissance devenait une mystique. Il devenait intéressant de produire pour produire.

Le but, comme jamais auparavant, allait devenir de s’enrichir. Créer de la richesse comme signe indiscutable du succès, individuellement, mais aussi tous ensemble, comme société, privilégiant une volonté commune de prospérité. Dans ce contexte, il devenait possible qu’une forme de redistribution relative de la richesse soit librement consentie par les possédants. Il en est sorti cette période d’enrichissement collectif inusité qu’on appellerait par la suite « les Trente Glorieuses ».

 

26   Les Trente Glorieuses

 Il y a eu, après la Deuxième Guerre mondiale, entre la construction et la chute Mur de Berlin (1948-1989) une période dont on a par la suite surnommé le coeur  (1950 ­- 1980) les « Trente Glorieuses ».  Il faut faire le constat que JAMAIS, ni avant ni après, la société n’a évolué de façon aussi favorable que durant cette période de félicité. Pourquoi ? D’où est venu cet état de grâce ? Bien des facteurs ont convergé, que nous voyons dans d’autres textes, mais le plus significatif semble avoir été l’accord de la classe dominante à une redistribution de la richesse.

Une redistribution plus important que celle jugée habituellement nécessaire, mais suffisante, pour garder la demande effective et maintenir le niveau de consommation au seuil où ce qui est produit peut être vendu et où donc on évite la crise. De quel volume de transfert de richesse parle-t-on ? La valeur de l’argent pouvant varier, c’est le pourcentage de la richesse détenue par les diverses strates de la société qui est instructif.

L’image choc que l’on peut retenir de ce transfert massif de richesse, c’est que le « Un pour cent » (Top 1% ) de la population des U.S.A., qui possédait 45% de la richesse totale du pays en 1929, n’en possédait plus que 19 % en 1976. C’est plus du quart de la richesse qui serait déplacée. Si on applique cette opération aux chiffres d’aujourd’hui, c’est comme si l’on transportait 11,5 trillions des 43 trillions de la richesse actuelle des USA, donnant plus de USD$ 35 000 à chaque citoyen, à l’exception du 1% le plus riche, lesquels s’appauvriraient évidemment de cette opération, mais n’en demeureraient pas moins 25 fois plus riches en moyenne que ceux à qui ils viendraient de consentir ce généreux cadeau.

C’est cet énorme transfert qui s’est fait, surtout dans les années  »70, par une augmentation des salaires, bien sûr, mais surtout par une inflation musclée jointe à une fiscalité progressive qui, jusqu’en 1982 environ, lorsque Reagan a renversé la vapeur, jouait tout entière au profit des travailleurs, des entrepreneurs et des petits propriétaires et au détriment du capitaliste.

En effet, si l’on vous donne 6% d’intérêt sur votre capital et que l’impôt vous en prend la moitié, pendant que l’inflation en rogne 6% de la valeur totale, il est clair que vous n’êtes pas sur la voie marxiste de la concentration de la richesse… Simultanément, distribuant la richesse sous une autre forme, la plupart des pays occidentaux, durant cette période, ont aussi mis en place des structures de services sociaux gratuits : éducation, santé, pensions de vieillesse, etc. Les écarts de la richesse réelle, tels qu’ils s’expriment par une consommation inégale des services, se sont aussi considérablement réduits.

Le « comment » est évident, mais « pourquoi » ce consentement au partage à cette époque ? Pourquoi cette oasis de mansuétude au sein du Sahara d’exploitation qu’a toujours été la relation entre les puissants et les faibles ? Le facteur le plus significatif a sans doute été l’émergence et l’arrivée au pouvoir à cette époque de cette nouvelle classe d’intervenants que nous avons appelé les managers, mais il y en a eu d’autres, tant endogènes qu’exogènes à la société qui en a bénéficié et c’est sans doute leur action conjuguée qui a permis cet intermède.

La collaboration entre pauvres et riches qui s’est alors établie en Occident, pour que tous s’enrichissent ensemble et non aux dépens les uns des autres, a été encouragée par trois (3) facteurs circonstanciels. Le premier était le rythme inouï de croissance que l’on pouvait attendre d’une technologie développée pour la guerre, mais prête désormais à produire ses effets sur la production. Les gains de productivité étaient énormes.

La croissance économique à laquelle on était en droit de s’attendre ferait que mieux partager la richesse ne signifierait pas enlever quoi que ce soit à qui que ce soit, mais simplement donner à ceux qui avaient moins une plus large part du là richesse supplémentaire que l’on créait tous les jours. Ce sont des surplus qu’on voulait partager.

Le second facteur, surtout aux USA, était la corde du patriotisme et de la peur que l’on faisait vibrer en se servant de la menace, fictive ou bien exagérée, de la Russie communiste, à laquelle semblait devoir ce joindre celle d’une Chine qui suivait la même voie. La hantise du « Péril Rouge » prétendait justifier une forme d’union sacrée contre l’ennemi.

Le troisième était l’occasion exceptionnelle de profit pour tous que laissait entrevoir la vulnérabilité d’un tiers-monde en gestation, riche en ressources naturelles, mais pauvre en compétences et sans aucune force militaire significative. Un monde qu’on était à rendre « indépendant », mais d’une indépendance bien soumise, et qui semblait ne demander qu’à être exploité.

Il ne faut pas mésestimer  cette rétroaction de l’Est et du Sud sur l’évolution de la structure sociale dans les pays développés d’Occident. Dans tout empire, les prédateurs  consentent parfois une trêve à leurs victimes habituelles, le temps d’exploiter à fond les pays étrangers qu’ils dominent. La collaboration entre le capital et le travail, pendant l’asphyxie lente des pays socialistes et la mise en servage du tiers-monde, a permis aux travailleurs et défavorisés de chez-nous de souffler un peu et d’avoir leur part du butin.

 Ces circonstances et cette trêve rendaient acceptable une redistribution de la richesse qui était elle-même nécessaire à la croissance qui rendrait une plus grande distribution possible. Tout était là pour favoriser une redistribution de la richesse et la politique des managers au pouvoir était de procéder à cette redistribution.

Il n’y avait qu’à vivre l’Âge d’Or…. Ce n’est qu’en Occident, toutefois, que ces trente années seraient « glorieuses ».

 

27   Russkis et affranchis

 Pendant que les managers instauraient une nouvelle dynamique basée sur la production et l’enrichissement pour tous, les circonstances externes étaient particulièrement favorables à une « union sacrée » en Occident. Ce n’est pas une coïncidence, non plus, si la période des Trente Glorieuses vient s’inscrire dans celle du Mur de Berlin (1948-1989)

Non seulement une contrainte inhérente au capitalisme industriel obligeait à une répartition moins inéquitable de la richesse, mais, pour une des rares fois dans l’Histoire, les faibles avaient aussi des griffes. Oh, il y avait eu Spartacus et d’autres Robin Hood – et les monarchies européennes se sentaient sans doute moins sûres d’elle-même après Valmy – mais un État qui, pendant soixante-dix ans, dit qu’il est pour l’Égalité et la justice sociale et qui a la force de se faire respecter, ce n’est pas monnaie courante.

Pendant qu’on dénonçait les goulags, la langue de bois et autres relents du stalinisme qui se terraient derrière le Mur, c’est l’une des grandes périodes de la civilisation qui fleurissait de notre côté du mur. Un Âge d’Or remarquable. Comme le Siècle de Périclès, celui d’Auguste ou celui de Louis XIV. Une époque bénie, allant des accords de Yalta fixant les frontières du Capitalisme et ceux de Bretton-Woods, qui en établissaient la Grande Charte, puis se terminant assez brusquement avec la chute du Mur de Berlin.

Coïncidence ? Oh non! Parce que le Mur de Berlin ne cachait pas seulement ce qui se passait de l’autre côté, il était aussi un élément-clef d’un dispositif d’équilibre qui, de notre côté, obligeait le capitalisme à un peu de retenue dans l’exploitation. Durant toute cette période, dans la plupart des pays d’Occident, a existé une alternative politique à Gauche, rendue crédible par une force militaire menaçante à l’Est. C’est cette force qui rendait impérieux d’amadouer les travailleurs de l’Occident et de les garder au sein d’une « union sacrée ». Sans cette présence d’une force à l’Est, on ne l’aurait peut-être pas fait. C’est le Mur qui a permis que nous vivions notre « Âge d’Or ».

L’URSS, quels qu’aient été ses insuffisances, ses défauts et ses crimes, a joué, du seul fait qu’elle était là, une rôle crucial pour la justice sociale en Occident. Il faudrait lui en savoir gré. Il n’est pas sûr, d’ailleurs, que l’Histoire qui verra en perspective le stalinisme, les goulags,  le Viêt-Nam, le McCarthyisme et le Bronx ne portera pas un jugement différent de celui qui prévaut aujourd’hui sur l’expérience communiste.

Les Terribles Soviétiques imposaient l’union sacrée en Occident ; les affranchis du tiers-monde pouvaient rendre cette union profitable. À la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, le développement de la technologie permettait déjà de prévoir que nous aurions de moins en moins besoin de main-d’oeuvre. Il était donc temps de faire passer nos colonies de l’esclavage au servage, c’est-à-dire d’un mode d’exploitation basée sur la trique et la menace à une exploitation autogérée basée sur les promesses et l’aiguillon de la faim. C’est ce qu’on a appelé la décolonisation.

Quand vous avez la machine qui vous donne presque tout, plus vite et à meilleur coût, pourquoi garder aux livres des esclaves qu’il faut administrer et nourrir? Il n’y avait plus aucune raison, après la guerre, de maintenir le régime de colonisation que l’Occident avant établi dans le reste du monde. C’est un régime qui supposait un contrôle politique, exigeait une présence militaire et créait des obligations implicites de développement et de prise en charge des populations colonisées. Le Système a fait ce qu’il fallait pour optimiser ses profits. Allez, hop ! On affranchit … et que tous ces Noirs, ces Bruns et ces Jaunes gagnent leur pitance ou crèvent.

Il suffirait, désormais, de protéger l’accès aux ressources naturelles de ces pays, de détruire leurs infrastructures économiques pour qu’ils ne deviennent jamais des concurrents sérieux, mais demeurent éternellement des consommateurs, de leur prêter pour payer l’épicerie, créant une dette dont l’intérêt constituerait pour l’Occident une rente éternelle. On les laisserait administrer par des « élites locales », jouant le rôle de fermiers généraux, renvoyant tous les profits en Occident en ne gardant pour eux que les trente deniers traditionnels, sous forme de commissions ou de pots-de-vin. Fonds Monétaire International, Banque Mondiale… tous les substituts à la colonisation directe ont été créés à Bretton-Woods.

On n’inventait rien. On reconnaissait simplement que le modèle américain d’exploitation – appliqué parfaitement en Amérique latine – était supérieur au modèle européen des colons qui cravachent, des spahis qui paradent et des missionnaires qui espionnent. Le modèle américain? Diviser le territoire en petites satrapies rivales, traiter avec une bourgeoisie inféodée qu’on condescend à ne pas mépriser ouvertement, laisser la porte ouverte à l’initiative, en permettant que des jeunes intelligents et ambitieux puissent arriver au pouvoir par des coups d’États, être intégrés à cette bourgeoisie quand ils ont ainsi « fait leurs preuves »… puis être corrompus à leur tour.

La décolonisation faisait passer le Tiers-monde de l’esclavage au servage et donnait des rendements extraordinaires. Il était plus rentable pour le Système d’exploiter de ce que Toynbee appelait le « prolétariat externe » que ses propres travailleurs, transformant brièvement, sur le dos du tiers-monde, notre société en un jeu à somme non nulle (Non-Zero Sum Game). Il y en avait pour tout le monde et les riches n’avaient pas à perdre leur temps à empêcher Lazare de fouiller sous la table.

L’Âge d’Or est bien venu et a même duré plus que ces trente années qu’on a dites glorieuses. Dès le départ. cependant, des signes avant-coureurs sont apparus  indiquant que cet état de grâce ne serait pas éternel et, surtout, qu’il ne ressemblerait pas tout à fait à ce que l’on avait prévu. Une crise différente des autres s’est dessinée. Une crise bien perverse.

 

28   La crise perverse

 En 1955, on entre à peine dans l’Âge d’Or. Les managers sont là. Il y a du travail pour tous, l’argent coule à flot, on a les Communistes à craindre pour le suspense et les sous-développés à exploiter pour le sport. On a un projet de société : s’enrichir. On SAIT qu’en l’An 2000, l’Américain moyen vivra 100 ans et gagnera 100 000 $ par année Les bonnes nouvelles affluent.

Bonne nouvelle, l’industrie a atteint le but immémorial de l’humanité : on peut satisfaire la demande pour les biens matériels. Depuis que le premier Homo Faber a choisi de s’aider un peu pour rendre ce monde un peu moins cruel, l’humanité s’est efforcée par son travail de sortir de la misère et de créer l’abondance Vers 1955 A.D. on y est parvenu.

La capacité de production estimée dépasse la prévision des besoins, non plus pour une branche d’activité ou une autre, mais pour l’ensemble du secteur secondaire. Tous les marchés industriels traditionnels sont devenus « matures » et ne peuvent plus avoir d’autres objectifs raisonnables que de produire pour le remplacement des équipements existants. Il ne reste à produire que quelques téléviseurs. La demande est satisfaite. Enfin, l’abondance ! Alléluia !

Bonne nouvelle, l’humanité cherche depuis toujours à échapper à cette Malédiction originelle du travail. Or, non seulement le système industriel peut-il désormais produire plus qu’il n’en faut pour satisfaire la demande globale, mais les gains de productivité permettent de le faire sans l’ajout d’un seul travailleur. On peut même prévoir qu’il y aura rapidement un énorme surplus de travailleurs dans l’industrie. Enfin, le loisir ! Exultate !

L’abondance est venu avec l’industrialisation. Avec les machines, il n’a fallu qu’environ deux siècles pour passer de la misère universelle à la possibilité de produire pour tous les besoins matériels de tout le monde. On ne le fait pas, mais il serait désormais possible de le faire. Sans aucune difficulté. Dès que l’on se sera départi des travailleurs superflus et qu’on pourra améliorer les équipements sans contrainte, on pourra produire mieux, plus vite et en faisant plus de profit. Triomphe !

Pas un nuage à l’horizon, mais un jour de mai, en 1955, le premier signe avant-coureur de l’orage apparaît : le pourcentage de la main-d’oeuvre affecté au secteur secondaire – et qui croît depuis qu’il y a des statistiques ­ commence soudain à décroître. La fin d’une époque et le signe qu’on va devoir vivre la crise la plus grave que l’humanité ait connue.

Un signe bien discret, pour annoncer la fin d’une époque ? Pourtant, c’est bien de ça qu’il s’agit. L’industrie n’embauche plus. La société est repue. On arrive au terme des millénaires qu’on appellera sans doute un jour l’Âge du Labeur et c’est le début d’autre chose D’abord, le début d’une crise. Pas la plus cruelle, bien sûr, mais la plus perverse que l’on ait connue, puisqu’elle est la conséquence immédiate du succès obtenu à nous émanciper du besoin et celle, aussi, dont les effets seront les plus profonds.

Nos besoins sont satisfaits et l’on travaillera moins. Bonnes nouvelles, mais aussi deux pavés dans la Mer de la Sérénité, car dire qu’on travaillera moins signifie qu’il faudra trouver un passe-temps utile à tous ces travailleurs en trop ; dire que nos besoins sont satisfaits signifie la saturation complète des marchés industriels, et donc un capital énorme qui va devoir se chercher une raison d’être. La crise va revêtir deux aspects, également pervers, également absurdes, d’abord celui d’une pénurie de travail puis celui d’une surabondance de capital.

Une pénurie de travail est absurde, puisque le travail est un effort pour obtenir un résultat. Aussi longtemps que tous nos désirs ne sont pas tous comblés – ­ et ils ne le seront vraisemblablement jamais – comment peut-on parler d’une pénurie de travail ? Absurde, mais pourtant, c’est une conséquence inéluctable de l’industrialisation, l’envers de l’abondance.

Le travailleur, couplé à une machine produit pour les besoins de plusieurs ; il rend superflu que tous en fassent autant. Avec la productivité qui augmente, une part décroissante de l’humanité suffit désormais à produire tous les biens que celle-ci peut consommer. Quelques travailleurs et des machines peuvent tout produire et ceux qui ne travaillent plus deviennent inutiles à ceux qui les produisent. Il semble que l’on ait trop de travailleurs

Illusion, bien sûr, car il y a une demande insatisfaite et infinie de travail pour tous les services que la machine ne peut pas offrir. Ceux de plus en plus nombreux qui devront divorcer de la production industrielle doivent simplement se rendre utiles autrement, en produisant ce pour produire quoi l’on ne peut pas mettre à profit l’effet multiplicateur des machines. Ils peuvent produire des « services ».

Les désirs sont satisfaits pour tout ce que l’industrie peut produire ? Qu’à cela ne tienne, il y a une forte demande pour des services. Il ne s’agit que de transporter vers les services les ressources de l’industrie. Si on déplace les travailleurs en surplus du secteur secondaire, vers les services pour lesquels la demande est bien vive, ils produiront une valeur ajoutée justifiant le paiement d’une rémunération confortable ; l’équilibre sera maintenu et la demande demeurera effective.

Vraiment ? Attention. Parler d’équilibre nous ramène au deuxième volet de la crise perverse, car si presque tout le développement futur est orienté vers la production de services et non plus vers l’industrie, quel rôle jouera le capital, quand toute la croissance ira vers ces activités qui, par définition, ne peuvent PAS bénéficier de cet effet multiplicateur des équipements que le capital apportait à l’industrie ?

Faire migrer la main-d’œuvre et le capital vers les services est bien ce qu’on veut, mais il ne s’agit plus d’un changement bénin, comme le passage d’ouvriers du textile vers la mécanique. On parle d’une totale métamorphose de la production L’âge d’or aura lieu, mais avec cette crise perverse en filigrane.

 

29   La demande de services

Quand le pourcentage de la main-d’œuvre dans le secteur industriel commence à décliner aux USA, on est bien loin de 1929. C’est l’Âge d’Or. Seuls les spécialistes prennent note qu’une donnée cruciale de l’économie vient de changer. Pourtant, il s’agit d’une tendance lourde et il est évident que, sauf guerre ou cataclysme, elle se maintiendra indéfiniment.

On a mécanisé ce qui pouvait l’être, les besoins sont repus, les consommateurs sont gavés des biens industriels déjà produits. La capacité de production industrielle américaine est devenue telle que l’on pourrait, sans ajouter un seul travailleur, simplement en utilisant mieux la main-d’œuvre et en réactivant les équipements en dormance, produire tout ce que les USA importent, en sus de tout ce qu’ils produisent déjà ! Et la productivité augmente toujours en flèche.

Il y a des distorsions dans la production, puisque des besoins essentiels ne sont pas satisfaits, alors que de simples caprices le sont, mais ce sont des ajustements plus politiques qu’économiques à faire. Globalement, il n’est pas nécessaire de produire plus et encore moins de travailler davantage. Le secteur industriel n’embauchera plus.

Or, dans la mesure où on ne parvient pas fournir du travail à tous, soit que les travailleurs n’aient pas la compétence requise, soit que la demande de ceux qui auraient besoin de leur production ne soit pas effective, le nombre de ceux qui contribuent à l’effort productif décroît avec les hausses de productivité. C’est l’essence de la crise perverse, que les progrès qui nous enrichissent nous enfoncent plus profondément dans une pénurie apparente de travail.

Pénurie qui ne pourra que s’aggraver, à moins que ne se crée une demande pour les services qui puisse absorber toute cette main-d’oeuvre qui devient superflue dans l’industrie. Dans tous les pays développés, il y a une demande pour plus de services. Ce n’est pas de plus de biens que la population des WINS rêve, mais de plus services ; c’est dans le secteur « tertiaire », désormais, que la société veut s’enrichir. Il serait possible d’employer dans le secteur des services toute la main-d’œuvre qui sera bientôt inexorablement chassée du secteur secondaire par les gains de productivité. Des services ? Pourquoi pas

C’est qu’offrir des services au lieu de biens industriels n’équivaut pas à l’un de ces transferts de main-d’oeuvre et de capital, d’une branche d’activité à l’autre au rythme de la mécanisation qui ont jalonné le parcours de l’industrialisation depuis son origine. Chaque conquête de la machine, alors, voulait dire qu’on produirait mieux, qu’on produirait aussi autre chose et que tout le monde allait s’enrichir ; la situation, cette fois, n’est plus du tout la même. On a fait le tour des activités mécanisables.

Pour répondre à la demande et offrir des services, il faut sortir du secondaire et entrer au tertiaire. On va donc se heurter à la limite de ce que les machines peuvent faire. Le propre de la production industrielle, c’est qu’elle utilise un investissement en capital qui se transforme en machines et multiplie la productivité du travail. Un « service », au sens où les consommateurs en réclament, se définit justement en ce qu’il ne peut PAS être produit en masse par un équipement. Il doit être rendu par un être humain.

Ce qui est bien ennuyeux, car si on ne peut pas mécaniser et produire en masse, il n’y a aucune raison pour que l’on puisse produire davantage en 1950  que cent ans, ou mille ans auparavant. Il n’y a aucune raison pour qu’on ait l’abondance. On aura plus de travailleurs à affecter à la production de services, bien sûr – ­ tous ceux dont les machines feront le travail dans l’industrie – mais il sera impossible d’obtenir, dans le secteur des services, une amélioration de productivité comparable à celle que les machines ont apportée dans le secteur secondaire.

Parler de « tertiaire », d’ailleurs, ne rend pas compte de la situation réelle. Bien des activités du tertiaire « inférieur » sont répétitives ou appliquent des algorithmes. Elles peuvent être mécanisées, elles aussi et, dès le départ, on peut prévoir qu’elles le seront aussitôt que les ordinateurs – que l’on commence alors à concevoir – deviendront plus performants. La frontière réelle sur laquelle on se bute, dans les années  »50, quand survient la crise perverse, n’est donc pas vraiment entre les secteurs « secondaire » et « tertiaire », mais entre ce que les machines peuvent et ne peuvent pas faire.

Cette relative improductivité du travail dans le tertiaire, cependant, n’est pas la première préoccupation de l’État quand se manifeste la crise perverse, elle est même plutôt un soulagement, puisque les emplois disparaissent et que l’on risque que l’équilibre social ne devienne de plus en plus précaire. La main-d’oeuvre va devoir se consacrer aux tâches inprogrammables et surtout se déplacer du secteur industriel vers le secteur tertiaire. Elle va se rendre utile en offrant des services et tant mieux si les travailleurs s’y mettent à plusieurs.


 

30  Exclusion

On a une crise perverse qui commence par une simple pénurie de travail, mais on voit vite que c’est une pénurie qui frappe toujours les mêmes victimes. Elle devient une EXCLUSION.

Avant l’industrialisation, chacun contribuait son travail à la société et il en sortait une production commune à partager. Plus de travail, plus de production, plus de richesse collective. Tous n’en touchaient pas leur juste part, mais celui qui en était privé était victime d’une injustice, un phénomène bien connu. Avec l’industrialisation, la production a augmenté en flèche et l’injustice aussi, car celui qui possède l’équipement est en position de force pour en prendre bien plus que sa part. L’injustice n’empêchait pas, cependant, qu’il y en ait chaque jour un peu plus pour tout le monde. Maintenant que l’abondance est là, cependant, le plus grave problème ne vient plus de l’injustice : il vient de la notion de justice elle-même.

De la justice elle-même, car, en bonne justice commutative, chacun vaut le salaire de ce qu’il peut apporter ; une société se dit équitable, s’il y a réciprocité entre les apports qu’on y met et les avantages qu’on en retire. Avec l’augmentation de la productivité, cependant, on se retrouve nécessairement avec un surplus croissant de travailleurs pour assurer la production des biens matériels. Une large proportion de la population peut s’en retrouver écartée de l’effort productif. EXCLUE.

Cette exclusion pose divers problèmes, dont celui de garder la demande effective pour maintenir le niveau de consommation, mais aussi celui du JUSTE partage de la production. Que faire si une large part des travailleurs, chassés de l’industrie, ne PEUVENT plus contribuer à la société et n’ont rien à offrir dont celle-ci ait besoin ? Ces travailleurs qui n’ont plus de travail posent un problème, car de quel droit celui qui n’a pas un apport à faire viendrait-il prendre sa part du produit ?

En justice commutative, celui qui n’apporte rien à la société ne vaut rien pour la société et n’a droit à rien. Évidemment, cette stricte réciprocité ne colle pas avec la morale de l’Occident, les exigences d’une société d’interdépendance, ni les circonstances d’une société technologiquement développés où le pouvoir de nuire de chaque individu est énorme.

On a donc valorisé une justice « distributive », pour justifier de donner une pitance aux exclus. On le fait parce que ce n’est pas leur faute s’il n’y a pas de travail et, aussi, parce que les gens qui crèvent de faim peuvent devenir violents et qu’il n’y a pas consensus sur la façon de les calmer. Une société riche et évoluée va donc au-delà de la justice commutative et accorde par humanité un revenu au travailleur exclu.

On assure ainsi à ceux qui sont exclus un revenu. On le fait d’autant meilleur gré, d’ailleurs, que l’Occident, a les moyens de sa morale et que, de toute façon, un système de production de masse exige une masse de consommateurs et que, sans demande effective, notre société périclite. C’est un acquis de civilisation avec une part d’égoïsme bien compris. Celui qui ne travaille pas est pris en charge, selon les droits que la morale et le consensus social lui reconnaissent. Il est nourri

On assure ainsi à ceux qui sont exclus un revenu. On le fait d’autant meilleur gré, d’ailleurs, que l’Occident, a les moyens de sa morale et que, de toute façon, un système de production de masse exige une masse de consommateurs et que, sans demande effective, notre société périclite. C’est un acquis de civilisation avec une part d’égoïsme bien compris. Celui qui ne travaille pas est pris en charge, selon les droits que la morale et le consensus social lui reconnaissent. Il est nourri.

Nourri, mais la notion de justice commutative reste néanmoins bien présente dans la psyché des sociétaires. Ils sont conscients que le principe de réciprocité qui est à la base de toute société n’est pas respecté et le travailleur qui ne peut pas contribuer utilement à l’effort productif reste un exclu. Le consensus est qu’il nepeut pas prétendre à la même part que ceux qui travaillent d’une richesse collective qu’il n’a pas participé à créer. Un grave malaise s’ensuit.

Ce malaise en Occident n’est pourtant que la pointe du iceberg, car il n’y a pas que l’Occident à prendre en compte. Les assistés chroniques dans les pays développés ne constituent qu’une toute petite « cinquième colonne » de l’exclusion. Le vrai problème est ailleurs, dans le tiers-monde. En y exportant ses surplus alimentaires et ses produits manufacturés pour réduire son chômage, l’Occident a diminué d’autant la possibilité de participation à l’effort productif des travailleurs du tiers-monde. On y a créé une même exclusion, mais en infiniment plus grave.

C’est une faible proportion seulement de la main-d’œuvre des pays sous-développés qui peut contribuer quoi que ce soit d’utile à l’économie mondiale. L’exclusion y est généralisée et d’autant plus pénible que, dans les pays pauvres où l’égoïsme n’a pas été « civilisé » par le besoin de maintenir une demande effective dans une économie fermée, le travailleur dont on n’a pas besoin ne vaut encore RIEN et que l’on n’a pas toujours l’élégance de lui offrir une pitance. Le travailleur en surplus du tiers-monde se rend utile ou, comme disait Malthus, « n’est pas invité au banquet de la vie ».

Ces travailleurs, qui ne peuvent contribuer à la société à la hauteur de ce que leurs besoins exigeraient, s’amoncellent par millions dans la périphérie des mégalopoles du tiers-monde et ne sont pas tranquillisés par des paiements de transferts. Il est vital pour la paix sociale – et la paix, tout simplement ­ que tous redeviennent utiles et participent à l’effort collectif. En Occident, mais aussi partout.

Et si on veut qu’ils soient vraiment utiles, il faudra les affecter les travailleurs d’ici et d’ailleurs à des tâches pour lesquelles il y a vraiment une demande. Car il y a services, et services….

 

31  Des hauts et des bas

Il y a services et services. On peut dire doctement que les travailleurs chassés de la production se rendront utiles dans le secteur tertiaire, mais le secteur tertiaire recouvre des activités disparates. C’est au tertiaire que cohabitent les avocats, les éboueurs, les vendeurs et les embaumeurs. Une catégorisation, donc, assez simpliste. Cette simplicité ne doit pas détourner l’attention d’une dichotomie essentielle : le partage des services entre ceux qui exigent une formation longue et ceux qui n’en exigent pas.

Pour les fins du travail, on peut diviser les services à rendre en deux grands groupes. Ceux qui n’exigent pas de compétence particulière, seulement de la bonne volonté, et ceux, au contraire, qu’on ne peut rendre correctement que si on a les aptitude requises et si on a acquis les connaissances qui auront transformé ces aptitudes en véritables compétences.

Dans le premier cas, le nombre de ceux qui peuvent rendre des services dépasse largement la demande. Ces services valent donc si peu, que les offrir ne rend pas effective la demande de ceux qui sont condamnés à n’avoir que cette bonne volonté à offrir. La demande est rarement satisfaite, au contraire, pour les services qui exigent une formation et elle ne le sera jamais pour l’ensemble de ces services, puisque leur nombre augmente au rythme de l’évolution des techniques. Ces services se scindent et se multiplient sans cesse, pour tenter de satisfaire des besoins de plus en plus précis et de plus en plus uniques

Tout est donc affaire de formation. Tout est là, car les tâches de service qui ne nécessitent qu’une formation courte ­ disons inférieure à 3 mois ­ ne constituent pas un port d’attache, seulement une rade où les travailleurs déplacés de l’industrie peuvent venir jeter l’ancre et chercher à se rendre utiles. Certains peuvent y parvenir, s’ils acceptent de le faire pour le prix maximal qu’est prêt à en offrir quiconque juge qu’un service peut lui est utile, mais on n’a alors rien réglé au problème fondamental, car ces travailleurs ne sont qu’en sursis. Les besoins changent, la rade est vite pleine Tôt ou tard ils seront renvoyés au large, vers l’exclusion.

Les tâches qui n’exigent qu’une formation courte étant surabondamment pourvues, le travail dans le tertiaire à formation courte n’est qu’un euphémisme pour l’exclusion. Ce travail est essentiellement précaire et, souvent, le travailleur qui y est affecté ne jouit pas des protections sociales qu’un État développé devrait accorder à ses travailleurs. Ceux qui s’acquittent de ces « petits boulots » sont traités comme des exclus. Ils SONT des exclus.

La société n’y trouve pas non plus son compte, parce que les travailleurs qui y oeuvrent sont souvent privés de travail, au gré des fluctuations du revenu disponible pour la consommation privée et la société est alors privée de l’apport qu’ils pourraient contribuer s’ils étaient régulièrement utilisés. Dans la mesure où le travail qu’ils font n’est PAS inutile, la société est plus pauvre de tout ce qu’ils ne produisent pas.

Quand on pense au transfert de la main-d’œuvre vers le tertiaire, il ne faut donc pas penser que tout est dit quand on a dit « services ». S’il ne s’était agi que de ça, la crise perverse n’aurait jamais existé, puisque le passage au tertiaire a bien eu lieu. La main-d’oeuvre dans le secteur secondaire est passée, en cinquante ans, de 55% à 12% aux USA – et à l’avenant dans les autres pays industrialisés – une migration du même ordre de grandeur que celle qui, trois générations auparavant avait amené dans les usines la quasi totalité des travailleurs de l’agriculture.

Pousser les travailleurs dans le tertiaire, sans plus, n’est pas la solution miracle. Les consommateurs des pays développés veulent bien le genre de services, domestiques ou autres, que quiconque peut fournir avec de la bonne volonté, mais la demande n’est vraiment insatiable que pour les services haut de gamme, les services « professionnels » que ne peuvent rendre efficacement que ceux qui ont reçu une formation significative pour le faire. C’est en santé, en communications, en loisirs, en tout ce qui exige créativité, initiative ou empathie que la demande globale pour les services ne sera jamais satisfaite.

Solution évidente, formons les travailleurs qui pourront répondre à cette demande. Formons des médecins, des ingénieurs, des juristes, des informaticiens Il faut former pour les services haut de gamme dont nous avons besoin, c’est la voie de la raison. Hélas, il y a aussi des obstacles à cette approche. Il faudra des années pour former les travailleurs qui possèderont des compétences. Durant ces années où il ne produit pas, le travailleur en formation doit être entretenu. Il faut la plupart du temps que quelqu’un lui enseigne, ou le guide dans son apprentissage. Tout ça exige un capital de départ.

Un capital, dans le sens le plus archaïque, de la nourriture qu’il faut apporter à ceux qui construisent la Grande Muraille ou les Longs Murs. Un capital RÉEL qui ne peut pas être créé par une magie monétariste. Un capital RÉEL. Ce capital, le travailleur à former ne l’a pas. Qui le lui donnera ou le lui prêtera ? Idéalement l’État, représentant un collectivité consciente du besoin de formation et choisissant de consentir cet effort. Mais la collectivité doit avoir la richesse nécessaire pour le faire. Où est la richesse de la société ?

Nous le savons, elle est investie dans le capital fixe du secteur industriel. N’avons-nous pas dit que la crise perverse avait DEUX (2) conséquences absurdes ? À la pénurie de travail, il faut ajouter la surabondance du capital. Ne suffirait-il pas donc pas d’un peu de bonne volonté, pour que ce capital surabondant finance la formation et que nous réglions ces deux (2) problèmes d’un seul coup ?

32   Le grand dérangement

Un peu de bonne volonté, mais c’est beaucoup demander. Car, pour le capitaliste, une réorientation de la demande qui entraîne un déplacement brutal de la demande vers l’achat de services plutôt que de biens industriels n’est pas une raison de se réjouir. D’autant plus que ce transfert ne sera pas un phénomène passager. Puisque la productivité ne fera qu’augmenter dans l’industrie, ce transfert entraînera, dès qu’il sera amorcé, un déplacement permanent et sans cesse accéléré de la consommation vers le tertiaire.

Il n’y a donc pas que l’affectation des travailleurs qui pose problème quand on passe à une économie de services, ; il y a aussi la question de la saturation des marchés et de la rentabilisation du capital. On doit former le travailleur, il faut un peu de temps et d’argent, mais il change finalement de rôle avec plaisir et il s’y fait. C’est SURTOUT la richesse que le passage d’une production industrielle a une production de services menace d’un grand dérangement.

Parce que, dans l’industrie, c’est le capital fixe qui est l’élément multiplicateur de l’efficacité du travail et il est appropriable; le propriétaire de l’équipement peut, tout en gardant le contrôle de son capital, affecter d’autres ressources ­ des travailleurs – à sa rentabilisation et garder sa part du profit. Quand on parle du tertiaire, définissant les services justement comme ces activités que les machines ne peuvent pas faire et qui requièrent essentiellement une intervention humaine, c’est la COMPÉTENCE qui devient le « multiplicateur ».

Or, la « compétence » est une valeur ajoutée inaliénable qui découle de l’éducation et de l’expérience, indissociable de la matière grise de celui qui l’a acquise et qui seul peut l’appliquer. Elle n’est donc pas appropriable. On peut en louer l’usage, mais jamais l’acheter. Quelle que soit la façon dont on voudrait la contrôler, elle demeure toujours finalement la chose de celui qui l’a en tête et qui peut, plus ou moins subtilement, en manipuler l’efficacité au gré de sa motivation.

Sa rareté ne peut être que croissante, au rythme de la complexification de l’économie. La compétence, produite par la formation est l’«or gris » d’une société de services et c’est elle qui fixe son propre taux de change au capital, auquel elle se substitue donc peu à peu comme facteur le plus important de la production. Une hypothèse bien gênante pour ceux à qui, depuis deux siècles, la propriété du capital a conféré un pouvoir absolu.

Bien sûr, y a bien des aspects des services dont la machine peut faciliter l’accomplissement, ou dont elle peut même donner l’illusion qu’elle les multiplie. Un chirurgien qui opère en laparo est un exemple de service facilité par un équipement; un professeur qui donne un cours à la télévision en est un de service apparemment « multiplié » ; mais, dans un cas comme dans l’autre, le rôle de la machine n’est plus l’essentiel.

La machine peut prendre en charge les activités périphériques aux services, en assurer l’administration et la diffusion, mais elle ne peut pas en apporter les composantes essentiellement inprogrammables : la créativité, l’initiative, l’empathie. C’est pour ça que, même si on l’entoure de babioles et de colifichets, le service demeure « inprogrammable ».

Le capital va certes s’infiltrer dans le secteur des services et même s’y rendre quasi indispensable : qui voudrait d’un dentiste qui n’a pas l’équipement le plus performant ? À plus ou moins long terme, la capital fera son nid dans les services, et c’est un objectif souhaitable, puisque c’est la seule voie vers un enrichissement en services qui soit du même ordre de grandeur que celui que l’introduction des machines a permis en produits manufacturés.

Le capital sera de plus en plus présent dans les services, mais la composante inprogrammable sera toujours là, sous la forme d’une compétence dont la rareté croissante fera que le capital ne soit jamais que son cérémoniaire. Dans une société de services, le pouvoir de celui qui est propriétaire des équipements ne disparaît pas, mais il s’effiloche, alors que grandit le pouvoir de ceux qui possèdent l’expertise, l’empathie, la créativité, l’initiative. Ce sont ces caractéristiques qui deviennent les véritables sources de la richesse et le vrai pouvoir tend à passer vers ceux qui ont la compétence.

D’autant plus que la compétence n’est pas un véritable multiplicateur, mais seulement une condition essentielle du service. Rien n’est multiplié et le service ne devient donc pas trivial avec le temps, comme un produit industriel dont le marché se sature et dont le coût de fabrication baisse avec la mise en place d’un nouvel équipement plus performant. Au contraire, les services deviennent plus rares et plus coûteux, à mesure qu’augmentent les connaissances scientifiques qui permettent d’en rendre de plus complexes.

Le rapport du travail au capital se transforme donc dans une économie de services, car s’il n’y a plus d’équipements qui multiplient le résultat de son travail et sans lequel il ne peut pas produire, pourquoi le travailleur partagerait-il encore de la même façon avec le capital le produit de ses efforts ? Pourquoi donnerait-il sa livre de chair à Shylock ? Pourquoi lui donnerait-il plus que le juste prix de l’amélioration qu’apporte à son travail l’usage de cet outil, qui est généralement, désormais, à prendre ou à laisser ? Pourquoi devrait-il même retirer sa casquette devant Shylock ?

Quand il devient évident que les services vont prendre le pas sur les biens dans la hiérarchie des valeurs des consommateurs, ce n’est pas seulement tout le système de production qui est à repenser. Si l’équipement et donc le capital n’a plus le même rôle, il faut revoir les critères de distribution de la richesse et donc du pouvoir dans la société. Ce qui peut entraîner une crise majeure.

 

33  L’enjeu du pouvoir

La richesse n’est que le moyen; c’est le pouvoir qui est l’enjeu. Le capital a toujours une place dans une économie de services, mais il n’y est plus en position dominante. La capital ne peut garder sa mainmise sur une société de services. Le passage au tertiaire auquel on était confronté, dans  les années « 50, entraînerait l’érosion progressive de la position de force de ceux qui détiennent le pouvoir par leur contrôle de l’industrie et donc la fin de la société comme nous la connaissions. Quelles que soient les autres conséquences économiques de la montée en puissance des services, c’est cette perte de pouvoir qui, pour le capitalisme, en serait l’effet le plus dévastateur

Pourquoi cette perte de pouvoir ?  Parce qu’on voit toujours, dans toute société, au faîte de la hiérarchie du pouvoir, ceux qui peuvent répondre aux désirs d’une majorité effective de la population. Or, contrôler la production, c’est définir les conditions d’accès à la richesse et à la satisfaction de la plupart des désirs de l’immense majorité des êtres humains. La production devient donc la structure d’encadrement de toute la vie sociale.

Le contrôle de la production apporte la richesse et, surtout, le pouvoir d’enrichir : le pouvoir de satisfaire les désirs de ceux dont les désirs ne sont pas satisfaits. Dans une société basée sur la récompense plutôt que la punition, cette capacité discrétionnaire de satisfaire les désirs est l’ultime pouvoir, car elle n’exige ni contrainte ni violence : chacun ne demande qu’à s’y plier.

Comme dans une société démocratique, le pouvoir politique est remis le plus souvent par le peuple entre les mains de gens dont tous les désirs, du moins au départ, ne sont pas entièrement satisfaits, celui dont les désirs ne sont pas satisfaits est en péril imminent d’être corrompu. Le pouvoir de satisfaire leurs désirs devient le pouvoir de corrompre. Il n’est pas nécessaire que tous ceux qui ont le pouvoir politique soient corrompus; il suffit que quelques-uns le soient, pour que ceux qui ont la richesse puissent s’assurer la complaisance de l’État.

Celui qui a la richesse obtient donc en prime aussi le pouvoir politique. Celui dont la richesse excède ce qui est nécessaire à la satisfaction de ses propres désirs que l’argent peut satisfaire, voit ainsi son excédent de richesse se transformer spontanément en pouvoir. Son pouvoir de récompenser lui donne la possibilité de déterminer les règles du jeu social. Le pouvoir d’établir l’ordre aux conditions qu’il juge avantageuses et, sous un autre angle, la capacité aussi de transgresser l’ordre établi et de ne PAS être soumis lui-même aux règles du jeu.

Or, dans une société industrielle, orientée vers la création de produits pour assurer l’abondance, le capital fixe à effet multiplicateur confère à ceux qui le possèdent une quasi-exclusivité de la création de richesse. Nul, dans une société industrielle, n’est donc plus important que celui qui contrôle ces équipements multiplicateurs qui rendent l’abondance possible.

Dans une telle société, l’industrie, conduit donc à la richesse et, dans un État démocratique, cette richesse conduit au pouvoir politique. Elle conduit en fait à tous les pouvoirs, puisque ceux à qui leur richesse investie en capital fixe dans l’industrie donne le contrôle de la richesse réelle ont aussi alors, avec le pouvoir politique, la discrétion d’ajouter à la richesse réelle la richesse symbolique illimitée que l’État peut désormais créer. Celui qui tient les équipements tient donc les clefs du royaume.

C’est cette position de force du capital que le passage à une économie tertiaire compromet. Le contrôle de la production industrielle, en effet, n’apporte richesse et pouvoir qu’aussi longtemps qu’il reste des désirs insatisfaits que cette production peut combler. La saturation des marchés est le présage que ces désirs sont en voie d’être satisfaits. Cette satisfaction menace non seulement la société d’un chômage généralisé, mais aussi le capitaliste d’un déclin de l’importance de la production et d’une un perte de valeur de ses équipements. Dans un sens que Nietzsche n’avait certes pas en tête, la satisfaction, pour le capitalisme industriel, est vraiment le signe de la décadence. Une abomination.

Pour la classe dirigeante capitaliste d’une société industrielle, la satisfaction globale de la demande pour les produits industriels est une menace grave dont le passage à une société de services ne le protège pas, car un capital investi en formation n’est pas appropriable et, de toute façon, son pouvoir multiplicateur disparaît. Le secteur des services ne constitue pas un terreau aussi fertile que l’industrie pour le capital. La main-d’oeuvre peut migrer sans encombre vers le tertiaire, mais, pour le capital, cette solution n’était pas satisfaisante car il ne peut pas y apporter son pouvoir avec lui.

Ce passage d’une économie industrielle vers une économie de services – et cette passation de pouvoir du capital à la compétence – étaient inévitables et étaient depuis longtemps annoncés. On savait bien que, tôt ou tard, la demande de biens industriels serait satisfaite, que leur production deviendrait triviale et que la connaissance allait remplacer le capital comme premier outil de pouvoir. Il ne pouvait en être autrement. L’industrie, l’activité éponyme de notre société, serait remplacée comme moteur du développement

Inévitable. C’est néanmoins une échéance que souhaitaient retarder ceux dont le pouvoir était lié au capital. Dès que la saturation des marchés industriels est apparue et que la demande pour les services a menacé de devenir prioritaire, ils ont cherché tout en occupant tout l’espace possible au tertiaire, à mener un combat d’arrière-garde pour que la transition vers une économie tertiaire ne se fasse que le plus lentement possible. Avant de se résoudre à la transition vers une société de services, ils ont choisi d’engager la lutte pour maintenir encore un temps la primauté de l’industrie.

 

34 La stratégie dilatoire

 Passer d’un économie industrielle à une économie de services en voulant préserver une même structure du pouvoir – et donc en gardant son rôle dominant au capital – est un travail bien délicat. La production industrielle doit garder toute son importance et les services ne doivent pas supplanter l’industrie. C’est un travail d’orfèvre, car il exige des accrocs au sens commun le plus évident.

Ainsi, malgré la saturation des marchés et bien que la demande en soit satisfaite dans les pays développés et jugée irrecevable – parce que non­effective – dans les pays sous-développés, il faut maintenir la consommation des biens industriels et en poursuivre la production massive. Il faut bien veiller à la formation des fournisseurs des services haut de gamme que réclame la population, en nombre suffisant pour refléter les progrès de la technologie, mais les services ne doivent pas supplanter l’industrie, car la production industrielle et donc le capital doivent garder toute leur importance.

Il ne faut donc former des professionnels de haut niveau qu’en nombre bien inférieur à ce qu’exigerait, de toute évidence, la demande croissante pour les services que ceux-ci pourraient rendre, car il y a un équilibre prioritaire à maintenir. Cet équilibre n’est pas entre l’offre et la demande, il ne repose pas sur le meilleur coût/bénéfice des diverses hypothèses pour obtenir globalement la satisfaction du besoin ; il est entre le nombre de professionnels d’une discipline et la part de la consommation totale qu’on veut que celle-ci s’approprie ; il vise l’optimisation de la rentabilité de l’équipement et des infrastructures.

La lutte pour garder la primauté à l’industrie serait une bataille sur deux fronts.  D’abord compléter la mécanisation du secteur secondaire en y introduisant des automates programmables et en repousser aussi loin que possible les frontières. Il y a un segment du tertiaire assimilable à l’industrie : travail secrétarial et administratif, manutention et manipulation du papier, supervision de proximité et gestion intermédiaire servant uniquement de relais entre la décision et l’exécution. Ce travail pourrait être confié à des ordinateurs « intelligents ».

Ce faisant, on aggraverait le problème de l’emploi et donc de la demande effective, mais, ces activités étant, la plupart du temps, celles qui se passent dans les coulisses de la production et dont le consommateur ne soupçonne même pas l’existence, celui-ci n’en saurait rien et cette rapide expansion ne ferait pas sourciller.

Il faudrait seulement minimiser ces pertes d’emplois, grâce à une connivence spontanée entre syndicats et managers. Les syndicats, traités en alliés du pouvoir, garderaient leurs exigences au palier des chiffres absolus, sans tatillonner sur les déplacements. Les managers, pour leur part, ne trouvant pas leur gratification immédiate dans le profit de l’entreprise, mais dans son fonctionnement harmonieux et l’expansion de ses affaires – et, pour une bonne part, dans l’augmentation du nombre de leurs subordonnés et employés ! – regarderaient avec bienveillance le maintien en poste, après la mécanisation et l’informatisation, de bien plus de travailleurs qu’en aurait suggéré un expert en OST. On remplacerait des emplois productifs par des emplois parfaitement inutiles.

La lutte sur l’autre front allait exiger une stratégie plus complexe. Il s’agirait d’envahir le tertiaire et de rendre les fournisseurs de services dépendants de la machine en créant une symbiose entre eux et l’équipement. Si la symbiose était réussie, le capital, à défaut d’être un multiplicateur, pourrait justifier sa livre de chair en devenant un passage obligé à la prestation de services. L’industrie pourrait ainsi conserver sa position dominante même dans une économie de services.

On poursuivrait, à un niveau plus élevé, le même processus que la taylorisation des tâches avait introduit au cours des deus générations précédentes. On tenterait de faire dévier la demande pour des services professionnels complexes vers une demande n’exigeant que des compétences simples. En substituant aux activités que la machine ne peut pas exécuter des faisceaux de tâches plus simples dont celle-ci peut s’acquitter, on peut conduire l’invasion jusqu’au palier où sont offerts les services professionnels que veut vraiment la population, ceux qui exigent des années de formation et qui semblent inaccessibles à la mécanisation.

Un bon exemple de ce type de substitutions, dans le secteur de la santé, par exemple, est de répondre à une demande pour de la compassion et une prise en charge médicale en offrant plutôt des services dépersonnalisés en chaîne et une distribution quasi automatique d’ordonnances et de médicaments. On peut alors mettre l’accent sur les scanneurs, les laboratoires, la pharmacie, le matériel, la compétence restant dans l’ombre.

Ce processus est grandement facilité si on peut évoluer dans des structures salariées, puisque la relation directe y est rompue entre le client et les fournisseurs de services, lesquels peuvent dès lors apparaître interchangeables. L’intervention d’un patron crée un meilleur rapport des forces entre le capital et les professionnels et entre le capital et les consommateurs dont les doléances ne trouvent plus d’oreilles.

Quand l’abondance permet de créer des réseaux de services publics, on va donc reproduire dans les établissements de santé et d’éducation la structure de salariat des industries. On y crée un environnement mécanisé qui facilite la prestation des services et dont les consommateurs aussi deviennent dépendants.

Il était certain que la mécanisation envahirait le tertiaire et qu’avec le temps la symbiose se réaliserait, garantissant au capital sa part des profits du tertiaire. Le défi concret était de maintenir entre temps la priorité de l’industrie. Comment faire s’évanouir le spectre de l’abominable satisfaction GLOBALE ? En y apportant audacieusement l’ultime parade dont rêvaient les managers : produire pour produire.

 

35  Produire pour produire

 Le défi concret était de soutenir la valeur du capital fixe investi dans l’industrie, jusqu’à ce que le capital soit devenu indispensable aux services et que la subordination des travailleurs au capital y soit devenue la même que dans le secteur industriel. Il fallait gagner du temps. Quand l’industrie est en sursis de perdre une prédominance qu’on ne veut pas qu’elle perde et qu’on veut gagner du temps, c’est PRODUIRE qui est important.

Dans une société d’abondance où la fabrication ne pose plus aucun défi, chaque désir spécifique tend à devenir simple caprice et le produit qui vise à le satisfaire un pur discriminant social. Il faut donc faire le constat que c’est la production elle-même – comme processus – qui est importante, comme facteur déterminant et conservatoire du pouvoir et des structures hiérarchiques. C’est elle qui doit être prioritaire, en considération de son apport à la stabilité de la structure sociale, indépendamment de la valeur de ses produits, lesquels tendent tous à devenir surabondants

En temps de surabondance, ce que l’on produit n’a pas d’importance. La production doit être acceptée comme une fin en soi. La chose la plus importante à produire devient le désir de consommer, la seconde étant que chaque désir soit perçu comme un besoin – aussi « essentiel » que possible – et la troisième d’apparier, dans l’esprit du consommateur, la satisfaction temporaire et toujours voulue incomplète de son désir à un produit industriel qu’il peut acheter.

Cela acquis, on veut créer une activité ininterrompue dans un système de production qui reste stable. Comme des molécules d’eau qu’on chauffe dans une bouilloire bien étanche, les éléments s’agitent et il se produit bien de l’énergie, mais l’équilibre du système perdure. C’est donc une activité fébrile qui va caractériser l’industrie pendant les décennies qui suivent la solution à la crise perverse de l’abondance. On n’a jamais tant produit que lorsqu’il est devenu inutile de produire tant !

Quand on accepte cette priorité absolue de la production, ce qui est produit, au-delà du strict essentiel, n’a plus d’importance. Ce qu’en pensent les consommateurs et le goût du client ne deviennent qu’occasionnellement des critères de décision, seulement pour départager les options concurrentes quand tous les autres déterminants sont égaux. L’important, c’est que le système produise. Produire devient une fin en soi. Produire pour produire, peu importe ce qui est produit. La consommation est le gratifiant tout usage et le geste de produire un tranquillisant universel.

Cette vision était tout à fait naturelle aux managers, lesquels se sont vite identifiés à une mystique du plan et de la croissance dans la pérennité. Elle ne l’était pas aux shylocks, habitués à comptabiliser des gains financiers, mais quelques explications le leur ont fait comprendre et accepter facilement, puisqu’il ne s’agissait que de prolonger vers ses ultimes effets la dissociation entre « argent pour le pouvoir » et « argent pour la consommation » qui était déjà tenue pour acquise et que ce changement était à leur total avantage.

Dès qu’il devient trivial de produire quoi que ce soit, en effet, il devient raisonnable de produire n’importe quoi et les choix peuvent dès lors être faits uniquement au vu des intérêts de ceux qui produisent. La richesse réelle étant surabondante, la richesse symbolique est la seule qui conserve une rareté, une rareté artificielle créée par le pouvoir, comme cette richesse elle-même, par une opération complètement indépendante de la production.

Quand cette dissociation richesse-production est achevée, on peut produire sans autre but que le maintien du système de production et de la structure sociopolitique qui en découle. Le système de production étant devenu alors plus important que ce qu’il produit, son fonctionnement harmonieux et son expansion peuvent avoir priorité, non seulement sur la satisfaction des besoins – qu’on pouvait déjà, au nom de la demande effective, laisser insatisfaits avec une grande désinvolture – mais priorité, désormais, même sur cette demande effective qu’on avait pourtant au départ donné pour but formel à l’industrie de satisfaire ! Pour garder le capital au pouvoir, il suffit que les roues de l’industrie tournent.

Dans ce contexte, le critère d’utilité n’est plus pertinent. il n’est plus indispensable que le travail fourni soit utile, ni le service rendu, ni le produit livré. Est « utile » ce qui fait tourner la roue de la consommation. Investir des milliards pour chercher la cure à un cancer rare, par exemple, peut apparaître plus important que de former des ressources pour diagnostiquer le paludisme et distribuer quelques grammes de quinine à des centaines de millions d’impaludés dont la vie en dépend. On peut même en arriver à juger « utile » une bombe dite intelligente, dont le coût/bénéfice s’établira en vérifiant si la valeur de remplacement de ce qu’elle détruit est supérieure à son coût de fabrication

Le concept d’efficacité et donc de « désutilité du travail », présent dans la société depuis la première division des tâches, est alors lui-même à prendre sous réserve, selon son impact sur les emplois disponibles, sur la demande effective, sur les volumes de consommation sur les cycles de renouvellement des produits. La redistribution du revenu reste indispensable, pour rendre la demande effective, mais on en vient peu à peu à ce qu’il ne soit plus prioritaire que cette distribution se plie aux principes de la justice commutative. L’important est que le bon revenu soit mis au bon moment entre les mains du bon consommateur

On en arrive, enfin, à juger sans véritable importance que le consommateur paye ou non son écot pour consommer en donnant en contrepartie une valeur quelconque, comme son travail, par exemple… Il suffit désormais qu’il y ait apparence de paiement. La magie monétaire peut se substituer à la réalité et la société bifurque vers une toute nouvelle finalité.

36  La nouvelle finalité

Produire pour produire est évidemment contreproductif. Il n’est pas intuitif de produire dans le seul but de produire. Il ne l’est pas non plus de consacrer toutes ses ressources a obtenir plus de ce dont on a déjà trop, pendant qu’on a d’autres besoins urgents à satisfaire. Le divorce entre le système de production et la réalité des désirs des consommateurs ne pourrait durer que le temps de la transe induite par un battage publicitaire – en fait une opération massive de propagande –  détournant l’attention des consommateurs de leurs vrais besoins en services.

Pour imposer sa nouvelle finalité à la société et garder son pouvoir, le capital devait mettre la population dans un état de quasi-hypnose et donc battre le rappel de ses alliés et s’assurer que la disponibilité des services que la population voulait ardemment ne vienne pas jeter le trouble dans l’esprit des consommateurs. La société n’accepterait la nouvelle finalité pour un temps que si sa séduction était tentée avec la collaboration inconditionnelle de l’État.

Seul l’État pouvait modifier les règles du jeu pour maintenir la primauté de l’industrie et intervenir efficacement dans le processus de formation pour orienter la démarche sociétale dans la direction voulue. Donner un nouveau but à la société n’est possible que si l’État, par ses lois, la médiatique qu’il favorise et les valeurs qu’il véhicule y contribue de toutes ses forces. L’État devait apporter tout son appui à une structure sociétale où la production industrielle aurait priorité sur tout.

Cet appui indispensable des institutions démocratiques aux maîtres du système de production industrielle leur était acquis sans discussion, puisque, nous l’avons dit, qui contrôle la richesse en retire la capacité de corrompre et peut donc toujours compter sur le soutien d’un pouvoir démocratique. L’arme ultime de la corruption, toutefois, n’était là que pour rendre la victoire indubitable. La nouvelle finalité qui allait retarder indéfiniment la satisfaction des désirs plaisait bien aux gouvernements démocratiques.

La problématique d’un système de production industriel, qui ne peut garder sa primauté que s’il a des désirs qu’il peut satisfaire, s’inscrit parfaitement dans le parcours de l’État démocratique, commis à gouverner par promesses et récompenses, plutôt que par menaces et châtiments et donc lui-même dépendant de désirs inassouvis. Bloquant l’évolution naturelle vers les services et en rendant la disponibilité impossible à un horizon raisonnable, l’État crée inévitablement une insatisfaction permanente.

Il peut utiliser cette insatisfaction pour aiguillonner le citoyen travailleur, canalisant sa motivation vers l’atteinte les défis triviaux que la machine lui permet de relever, s’assurant en lui offrant les gadgets de l’industrie que la frustration de celui-ci ne dépasse pas le niveau où elle peut être facilement gérée. La connivence pouvait donc être parfaite, entre l’État démocratique et le capitalisme industriel. Planifier cette insatisfaction et la maintenir au niveau optimal pourraient devenir l’alpha et l’oméga de l’attitude des gouvernants envers leurs commettants.

L’appui du l’État à la nouvelle finalité allait se manifester par des avantages financiers et fiscaux concédés aux investissements dans l’industrie, par la priorités accordée aux emplois « solides » dans le secteur secondaire plutôt que dans les services, par la diffusion tous azimuts ­ par le cinéma, puis par la télévision, de l’évangile du rêve américain bâti sur une consommation frénétique.

Surtout, l’État manipulerait l’éducation et la formation pour NE PAS donner la priorité aux services. On ne financerait que l’acquisition des compétences pouvant être utilisées en symbiose avec la machine.  Pour l’immédiat, dans le secteur secondaire, dans le tertiaire quand la machine aurait envahi les services et y permettrait cette symbiose.

Pour que ce choix ne dérape pas, la décision de la spécificité de la formation professionnelle serait reportée le plus loin possible. Le système d’éducation allait investir des milliards pour une éducation générale de type culturel précédant la formation professionnelle. La population y verrait un outil de promotion sociale, mais cette éducation cependant, à défaut de cibler une fonction précise dans la structure de production, ne pourrait servir à des fins professionnelles que si elle était complétée par une formation spécifique dispensant les compétences requises pour travailler efficacement.

Cette formation spécifique, venant relativement tard dans sa vie serait la plupart du temps offerte à l’individu dans la structure industrielle elle-même et selon les besoins de celle-ci. L’individu pourrait bien, au moment de s’inscrire à une formation professionnelle, faire le choix d’une profession haut de gamme plutôt que de s’insérer dans le système de production, mais sa formation ne serait alors financée que selon l’un ou l’autre de deux cas de figure.

Le futur professionnel devrait assumer lui-même tous ses coûts ou, si la société les prenait en charge, la fiscalité en ferait un transfert de richesse de la classe moyenne vers une caste de futurs professionnels privilégiés. Dans les deux cas, le nombre des professionnels formés serait restreint, bien inférieur à la demande.

Frustrante dans les pays développés, cette politique serait dévastatrice dans le tiers-monde, où la collectivité ne pourrait assumer ces coûts et où celui qui payerait lui-même sa formation à des services haut de gamme n’aurait pas ensuite accès à un bassin de consommateurs solvables suffisant pour espérer rentabiliser son investissement, n’ayant le choix qu’entre l’abnégation ou l’émigration.

Avec cette connivence de l’État, on pourrait retarder le passage à une société de services et le capital pourrait maintenir indéfiniment la priorité de l’industrie. On laisserait se développer une structure de production qui ne s’efforcerait plus de satisfaire les désirs, mais dont la nouvelle finalité, au contraire, serait que ces désirs ne soient JAMAIS satisfaits.

 

 37  L’insatisfaction permanente

Sans en changer la cible formelle – qu’on prétendait toujours être de répondre à la demande effective – l’industrie n’allait plus exister que pour elle-même et au gré des producteurs qui y conserveraient le pouvoir. On donnait ainsi à l’activité de production une nouvelle finalité qui ne paraissait plus seulement injuste, mais absurde : la création et le maintien de l’insatisfaction permanente. Cette insatisfaction permettait la rentabilisation constante du capital fixe investi dans l’industrie et, aussi longtemps que notre société demeurerait « industrielle », le capital fixe dans l’industrie, à travers les jeux du miroir financier, se confondrait avec la richesse réelle et le pouvoir.

On garantissait ainsi le maintien au pouvoir d’une oligarchie – le même but vers lequel tendait le capitalisme industriel depuis son origine – mais, avec la saturation de la demande, la façon de l’atteindre était devenue différente. On y arriverait au prix d’un appauvrissement relatif constant de la collectivité, puisque les obstacles posés au passage naturel vers une économie tertiaire la priveraient des services qu’elle souhaitait. On lui imposerait l’insatisfaction. De ce détournement de la production de sa fin légitime résulterait une situation doublement néfaste.

D’abord, la finalité de la production ayant été inversée au profit des producteurs et propriétaires des capitaux, ce n’est plus la demande qui déterminera l’offre, mais l’offre qui contrôlera la demande. Conséquemment, le système ne produira plus ce que les consommateurs veulent. Il ne le fera pas, parce que, comme nous l’avons déjà expliqué, le consommateur veut sans cesse autre chose, passant d’un besoin satisfait au suivant qui ne l’est pas, alors qu’il est plus rentable pour les producteurs de produire toujours la même chose.

Dès que les producteurs ont le pouvoir, la collusion est immédiate et ils produisent aussi longtemps que possible ce qu’ils produisent déjà. Le rythme d’introduction des innovations substantielles se ralentit, car le consommateur doit se contenter du même produit, sous divers camouflages, ou s’abstenir de consommer ; il n’aura pas son hélicoptère en l’an 2000. On ne lui offre pas CE QU’IL VEUT. Dès que ce désir de ne pas changer est compris, les bizarreries du système de production industrielle sont expliquées et apparaissent rationnelles, sinon raisonnables.

L’autre effet néfaste, c’est que la production, comme système, va dorénavant manifester à un degré éminent, cette dysfonction de n’être plus déterminée par son but quel qu’il soit, mais uniquement par les exigences de son maintien et de son développement comme structure. Elle devient, selon l’expression anglaise, « process oriented» : son fonctionnement n’obéit plus qu’à la seule logique interne de sa structure.

Dans chaque situation où les procédés du système de production industrielle devraient être ajustés et ses objectifs révisés en fonction d’un but. ou au moins des paramètres de son environnement, but et paramètres sont simplement balayés du revers de la main dès qu’ils contrarient les impératifs des schèmes opératoires du système de production lui-même. Toutes les variables sont manipulées, adaptées aux seules exigences de la croissance du système.

C’est au palier de la consommation de ses intrants et de la détermination de ses extrants que la production montre le mieux cette dysfonction, parce que, conséquence directe de la désorientation qui pousse la structure de production à ne voir d’autre but que sa continuité, ces intrants et extrants sont perçus comme sans valeur intrinsèque. On tolère donc et l’on encourage même, un gaspillage éhonté des ressources

Les intrants qu’on consacre à la production – ­ matières premières, énergie, travail – ne sont pas perçus comme ayant une valeur propre, mais seulement comme des coûts à déduire du prix de vente. La valeur inhérente aux choses est traitée comme une variable qu’on prétend manipuler sur le plan financier et c’est le prix qu’on peut lui fixer qui devient la référence. Ainsi, si le coût du pétrole n’est pas élevé, on en consomme davantage, si le travail au tiers-monde est bon marché, il n’est plus utile d’être économe de ce travail.

Quant à ses extrants, on en vient ainsi à ne plus voir la différence entre une valeur réelle et l’image virtuelle de cette valeur, entre un besoin satisfait et une simple acquisition de convenance, comme dans ces états de quasi-hypnose de la psychocybernétique, qui permettent de pratiquer son golf bien assis, en IMAGINANT qu’on est sur les links. On construit des automobiles uniquement parce que les facteurs pour le faire sont déjà assemblés. Elles sont construites pour durer le temps qui optimise l’amortissement des équipements et la ponction souhaitée sur le revenu des consommateurs.

Le but du système de production est simplement de produire davantage, sans référence à la satisfaction réelle qui en résulte. Une production qui n’est plus orientée vers la satisfaction d’un désir, cependant, n’est plus limitée, comme il serait dans la nature des choses qu’elle le soit, par l’atteinte du but qu’elle s’est fixé et il n’y a plus d’autre contrainte à la fringale de produire que la disponibilité des facteurs. On atteint donc nécessairement un seuil à partir duquel on en abuse, et on le fait à la pleine mesure des techniques dont on peut disposer pour en abuser.

Cette finalité contre-nature qu’on a fixée à la production conduit à des jugements fallacieux, à des choix incongrus et à des comportements aberrants. L’absurdité apparaît totale quand une production n’a plus pour but qu’une création d’emplois, qui justifiera une distribution de revenu, qui créera la satisfaction, qui fera élire un politicien… tandis que le produit, surabondant, sera donné au tiers-monde, où il créera le chaos dans l’économie locale mais où ce don ne sera pas non plus sans effet sur le choix des gouvernants.

 

38  Le modèle de surproduction

 Planifié par les managers, agréable à une majorité effective en Occident, mais profitant surtout aux capitalistes, un modèle économique de surproduction systémique a donc été mis en place qui allait fonctionner durant quatre décennies, recouvrant cet âge d’or qu’on a appelé les Trente Glorieuses, mais s’étendant jusqu à la chute du Mur de Berlin qui allait marquer vraiment la fin d’une époque.

C’est un modèle qui apportait une prospérité ostentatoire encore jamais vue, mais créait aussi une exclusion dont les conséquences viendraient nous hanter. Ce modèle reposait sur des progrès techniques phénoménaux, mais exigeait quelques supercheries, fermait les yeux sur une divergence irréconciliable entre les objectifs des producteurs et des consommateurs. Il se satisfaisait d’un enrichissement largement illusoire qui ne répondait pas aux besoins, ni même à la demande.

Les supercheries, rendues multiformes et omniprésente par la publicité, visaient, pour les biens de consommation courante, à susciter chez les consommateurs des besoins artificiels, puis à leur vendre le futile et l’inutile déguisé en essentiel, le tout affublé d’une pseudo « qualité » souvent mythique qui faisait apparaître précieux ce qui souvent était à peine acceptable. Pour les biens durables ou semi-durables, on en faisait tout autant, mais il s’y ajoutait les incongruités inhérentes à l’opposition essentielle entre le consommateur qui veut acheter un produit qui dure et un producteur qui veut lui vendre un produit qui ne dure pas.

Ces produits semi-durables constituant une part énorme de la production industrielle, c’est en manipulant la variable « durée », en jouant sur la durabilité et l’usure d’une part, sur la désuétude planifiée (obsolescence) d’autre part et en maîtrisant le cycle de remplacement des produits qu’on peut achever la mutation définitive d’un système de production afin qu’il n’existe plus que pour produire.

Quand on prend pour politique de fabriquer des produits qui ne durent pas, ou qui ne durent pas autant qu’ils devraient durer, on repousse aux calendes grecques la satisfaction du besoin qui devrait être le but ultime d’une société industrielle conçue pour apporter l’abondance. On peut dès lors garantir que la demande ne sera jamais satisfaite, que l’industrie restera prioritaire et que le capital gardera sa position dominante dans la société.

Avec le modèle de surproduction, on s’adonnerait à la production de biens superflus et l’on favoriserait leur mise au rancart accélérée pour permettre d’en produire davantage. On avait ainsi un plan viable de transition vers une économie tertiaire au rythme de la mécanisation progressive des services et en maintenant l’ordre social inchangé. On vivrait un âge d’or et l’on gérerait l’exclusion selon les principes de la justice distributive.

Ces produits semi-durables constituant une part énorme de la production industrielle, c’est en manipulant la variable « durée », en jouant sur la durabilité et l’usure d’une part, sur la désuétude planifiée (obsolescence) d’autre part et en maîtrisant le cycle de remplacement des produits qu’on peut achever la mutation définitive d’un système de production afin qu’il n’existe plus que pour produire.

Quand on prend pour politique de fabriquer des produits qui ne durent pas, ou qui ne durent pas autant qu’ils devraient durer, on repousse aux calendes grecques la satisfaction du besoin qui devrait être le but ultime d’une société industrielle conçue pour apporter l’abondance. On peut dès lors garantir que la demande ne sera jamais satisfaite, que l’industrie restera prioritaire et que le capital gardera sa position dominante dans la société.

Avec le modèle de surproduction, on s’adonnerait à la production de biens superflus et l’on favoriserait leur mise au rancart accélérée pour permettre d’en produire davantage. On avait ainsi un plan viable de transition vers une économie tertiaire au rythme de la mécanisation progressive des services et en maintenant l’ordre social inchangé. On vivrait un âge d’or et l’on gérerait l’exclusion selon les principes de la justice distributive.

Il y avait néanmoins deux (2) inconvénients à ce modèle. Le premier, c’est que les ménages ayant complété leur équipement de base, tous les marchés industriels importants étaient devenus matures. On ne produirait essentiellement à l’avenir, pour la consommation domestique, que les biens semi-durables nécessaires pour assurer le remplacement de ceux qui seraient usés ou désuets et quelques nouveaux gadgets qui s’ajouteraient à cet équipement, mais n’en représenteraient qu’une modeste part…Il y avait néanmoins deux (2) inconvénients à ce modèle. Le premier, c’est que les ménages ayant complété leur équipement de base, tous les marchés industriels importants étaient devenus matures. On ne produirait essentiellement à l’avenir, pour la consommation domestique, que les biens semi-durables nécessaires pour assurer le remplacement de ceux qui seraient usés ou désuets et quelques nouveaux gadgets qui s’ajouteraient à cet équipement, mais n’en représenteraient qu’une modeste part…

Dans cette situation, chaque baisse de durabilité est un APPAUVRISSEMENT collectif bien réel, puisque la valeur de l’investissement en biens semi-durables à usage domestique que possède la population – en termes des services que ces biens peuvent rendre pendant la période où ils seront utilisés – est évidemment inférieure à ce qu’elle serait si ces biens étaient faits pour durer. Chaque fois qu’on produit encore une fois la même chose, pour répondre à un besoin qu’aurait pu continuer à satisfaire le bien qu’on remplace – si on ne l’avait pas fabriqué pour qu’il s’autodétruise ! – un producteur fait un profit et le système perdure mais le consommateur n’y gagne rien. Son patrimoine ne s’est pas enrichi. L’obsolescence planifiée l’a privé du fruit de son travail.

L’autre inconvénient, c’est que cette production inutile conduit à consommer davantage des intrants de la production : ressources naturelles, incluant l’énergie le capital et le travail. Pour les ressources naturelles, on peut limiter les dégâts par le recyclage, mais bien imparfaitement et il y a des ressources non-renouvelables qui s’épuisent, ce dont, avec le temps on deviendra de plus en plus conscient. En ce qui concerne le travail, il n’y a pas de recyclage possible. Une heure perdue à produire l’inutile ne reviendra jamais. Le modèle de la surproduction gaspille le temps et le temps est ce dont la vie est faite. C’est votre vie que le système gaspille.

C’est sur le facteur « capital », cependant, que le modèle de surproduction aurait son impact le plus évident. C’est là que se situe la charnière entre le réel et le symbolique et c’est donc là que se fait le passe-passe qui permet de faire apparaître comme un enrichissement ce qui en réalité est un appauvrissement. Dans un modèle de surproduction privilégiant l’obsolescence accélérée, le capital réel sous sa forme d’équipement et d’outils s’use en pure perte à produire l’inutile, sans même constituer une réserve et donc s’ajouter au patrimoine.

La seule chose qui se crée est une richesse symbolique fictive qui s’enfle des profits monétaires réalisés. Une enflure qui suffit à faire jouir ceux qui en disposent, mais qui cache un appauvrissement en termes réels et un insupportable manque à gagner, puisque la production demeure ainsi fondamentalement industrielle et que les services que l’on souhaite restent rares. Même les pauvres, ­ sinon les plus pauvres, ­ peuvent avoir accès aux babioles les plus affriolantes que produit l’industrie, mais les services sont pour les riches.

Quelques inconvénients, mais, somme toute, un modèle qui devrait faire l’affaire durant la période de transition vers le tertiaire. Il suffisait d’avoir un plan cohérent pour gérer l’insatisfaction dans la surproduction. Vous connaissez Pénélope ?

 

39  Le plan Pénélope

On sait que Pénélope, épouse fidèle, voulant garder à distance les prétendants à sa main qui l’avait sommée de choisir parmi eux celui qui l’épouserait et accéderait au trône d’Ulysse, avait trouvé l’astuce de promettre de faire connaître son choix quand elle aurait terminé une tapisserie dont elle défaisait discrètement chaque nuit tout ce qu’elle en avait brodé le jour. De la même façon, si on veut empêcher que les besoins soient jamais satisfaits et que la production de biens industriels ne devienne triviale, il faut faire en sorte que ce que l’on produit ne dure jamais bien longtemps.

Le premier stratagème des producteurs pour amadouer les consommateurs sans les satisfaire, c’est de faire en sorte que s’autodétruise ce qu’ils leur ont vendu, pour pouvoir le leur vendre encore, le refaire, le refaire encore, le leur revendre, indéfiniment et de plus en plus souvent.

La voie royale vers l’insatisfaction permanente a été bâtie sur l’empattement de deux vérités indéniables. La première est que tout passe, tout lasse tout casse : l’usure est une réalité. La deuxième, c’est qu’une société technologique peut faire sans cesse mieux : la désuétude est donc aussi une réalité. À partir de ces deux assises, l’industrie en sursis a pris avantage de chaque pli du terrain pour mener sa campagne de surconsommation.

Un système de production rationnel vise la satisfaction et cherche à contrer la fatalité de l’usure et de la désuétude en allongeant l’espérance de vie utile des produits. Une production qui veut satisfaire la demande s’efforce d’augmenter la robustesse du produit. L’augmenter peut accroître le coût de production et il y a donc un optimum à atteindre, en tenant compte du coût supplémentaire de production d’un produit qui dure plus longtemps.

C’est cette optimisation qui est l’objectif de départ. On peut s’éloigner de cet objectif pour d’autres considérations, esthétiques, par exemple. Ceci ne cause pas problème, pour autant que ce soit clairement dit, mais c’est cet optimum de solidité et de permanence, cependant qui demeure le référentiel ; toutes autres choses étant égales, on favorise le produit qui dure. Du moins, c’est ce qu’implicitement l’acheteur attend du producteur.

Pendant des lustres, les producteurs ont misé leur destinée sur l’établissement d’une relation de confiance avec le consommateur et certaines firmes y sont parvenues. Elles ont produit pour la durée. Mais quand la finalité est devenue l’insatisfaction permanente, il est clair que les règles ont changé. On a souhaité le taux de remplacement le plus élevé possible, pour maximiser la production, et on a donc cherché à RÉDUIRE la durée d’utilisation des produits.

Un système comme celui qui s’est instauré, et qui a pour but premier de produire pour produire, cherche à fabriquer des biens de plus en plus fragiles et à n’apporter qu’une satisfaction éphémère. Le nouvel optimum de référence, pour la production, est devenu la durée de vie utile la plus courte que puisse tolérer le client.

L’objectif immédiat des producteurs est donc de baisser tous les produits d’un cran sur l’échelle de la durabilité. Le système a cherché à transformer les produits durables en produits semi-durables – avec des maisons Levitt pour les vétérans, bâties à la fin des années « 40 pour durer 20 ans –  et à remplacer les produits semi-durables par des objets de consommation courante. En ce dernier cas, il y a des substituts qui méritaient d’être introduits, à cause de la valeur ajoutée réelle du service qu’ils rendent, comme Kleenex et Pamper, par exemple. Mais que ces innovations soient souhaitables ne change rien à la motivation de ceux qui les ont introduites

Entre le durable qui ne l’est plus et le réutilisable qui cède la place au jetable – avec certains avantages, mais des conséquences pour l’environnement que nous verrons ailleurs – il y a cependant tout un univers de produits dont personne ne conteste qu’ils soient réutilisables, mais dont l’intérêt évident du consommateur est qu’ils durent et l’intérêt tout aussi évident du producteur est qu’ils ne durent pas. Ces produits vont de la lame de rasoir qui peut servir une, cinq, dix fois à l’automobile qui durera trois, dix, trente ans. C’est sur ce marché que la guerre entre consommateurs et producteurs s’est surtout engagée et elle n’est pas finie.

Dans cette guerre, le producteur a l’arme de la publicité et le consommateur le bouclier de la libre concurrence. Mais c’est une guerre bien inégale, car c’est toujours le producteur qui contrôle cette variable primordiale qu’est l’espérance de vie réelle du produit semi-durable. Celle-ci ne dépend pas seulement du soin qu’on met à le fabriquer, mais aussi d’autres facteurs. Des facteurs comme la disponibilité après vente des pièces de rechange et des services d’entretien. Comme l’apparition sur le marché, surtout, d’un produit nettement supérieur – ou dont on laissera croire qu’il est supérieur ­ et qui rendra le premier désuet.

À l’usure bien physique qu’on peut accélérer, en fabriquant plutôt mal que bien, vient donc s’ajouter, au profit du producteur, une obsolescence qui est non seulement pour une bonne part subjective – et donc manipulable à quia par la publicité – mais aussi planifiable, puisque la technologie est toujours de 5 à 10 ans en avance sur la production, que le producteur a l’information pertinente que le consommateur n’a pas et que la cédule de mise en marché de nouveaux produits est totalement discrétionnaire.

Ce sont les producteurs qui ont tous les atouts en main et c’est donc Pénélope qui commande. Ce n’est pas la demande, mais l’offre qui détermine les patrons de consommation. On allait donc consommer… et consommer … et s’engraisser.

 

40  La société obèse

 Nous vivons dans une société qu’on a gavée et dont le foie éclate. On a dit que la pauvreté cesse lorsqu’on a un pantalon et que la richesse commence quand on en a deux, puisque l’on n’en porte qu’un. Il faudrait ajouter que la pauvreté revient quand on en veut un troisième, car on est toujours pauvre quand on a un désir qui n’est pas satisfait et le système de production actuel, en ce sens, s’est donné pour but principal de nous appauvrir. De nous appauvrir et de nous engraisser. Comme ces roitelets des îles mélanésiennes qui voient l’obésité comme un signe de succès, dans une culture dont la faim n’a jamais été éradiquée.

Toute notre structure sociale est imprégnée d’une volonté d’avoir plus, plutôt que de devenir mieux : on est ce que l’on a. Tout est fait pour faire de la consommation le but central de l’existence. Ce n’est pas une évolution naturelle : la tendance normale est d’arrêter de consommer quand le besoin est satisfait. La boulimie est un désordre qui prend sa source dans la crainte déraisonnable d’une carence. Quand ce sentiment est exacerbé et mène à une gratification secondaire à laquelle on ne peut résister, même si elle est nuisible pour l’organisme, on peut parler d’assuétude.

En fait, le système nous conditionne à une consommation excessive de la même façon qu’utilisent les fabricants de cigarette et autres marchands de drogue pour créer une dépendance : rendre facile la consommation initiale puis monter les prix. Pourquoi la télévision est-elle gratuite ? Pourquoi l’accès au réseau routier est-il gratuit ? Prenez-en l’habitude Après, on vous vendra bien quelque chose.

Il ne faut pas croire que seule la publicité formelle qu’on voit dans les médias nous pousse à consommer ; ce n’est que la pointe du iceberg. C’est la partie visible d’un dispositif de conditionnement qui valorise la possession pour la possession et qui se met en marche pour toucher l’enfant dès qu’il peut voir des dessins animés. L’attaque continue de l’école primaire à l’université et ne s’arrête jamais. La gratification secondaire offerte, c’est le respect des autres : la position sociale se mesure en richesse ostentatoire. Ce qui est nuisible pour le corps social, c’est l’envie pathologique que cette approche suscite entre les partenaires sociaux – (Keep up with the Jones !.) – et l’incroyable gaspillage de nos ressources.

Quand tous les besoins que l’on éprouve spontanément ont pu être comblés, le système industriel a continué sur sa lancée et nous en a créé d’autres, artificiels. Il en est résulté la constitution presque obligée, par chaque citoyen qui se veut respectable, d’un invraisemblable patrimoine d’objets matériels hétéroclites dont l’utilité est souvent douteuse, mais le potentiel d’embarras bien évident. Dans un monde où la mobilité s’affirme comme condition de succès, mais aussi de joie, l’industrie en déclin a imposé, par un conditionnement incessant, le modèle pervers de l’accumulation. La masse des choses que l’on possède – et dont il faut prendre soin – occupe une place démesurée dans la vie de l’individu moyen. C’est une contribution non négligeable de l’industrie à la menace qui pèse sur chaque être humain de limiter sa vie à gérer l’insignifiance. On a créé une société obèse.

Dans le contexte d’un sursis qui prend fin pour une industrie qui a tout donné, le credo de la Simplicité Volontaire (SV), qui fait chaque jour des adeptes, est porté par l’esprit du temps et peut apporter la rationalisation dont ils ont besoin pour changer à ceux qui comprennent qu’une consommation boulimique est incompatible avec le bonheur.

La SV peut ratisser très large : c’est ce qui en fait une solution particulièrement valable. La SV peut mener à l’ascèse, mais aussi au choix, tout à fait hédoniste, de ne pas se laisser détourner du bonheur et du plaisir véritable par les sirènes du « consumérisme » qui voudraient nous faire croire qu’on ne vit heureux qu’entouré – et en fait alourdi – par un fatras de babioles. La SV peut amener à manger des lentilles et à cuire son propre pain, mais propose aussi l’option de ne rien acheter que l’on peut louer et d’aller de palace en palace, en n’apportant pour tout bagage que deux kilos de soies et cachemires et une carte de crédit Platine. Pour riches comme pauvres, la SV est la voie intelligente de la fuite hors d’une société obèse. Jusqu’à ce qu’elle devienne la cure de minceur pour tous et donc le salut pour la société elle-même.

Quand nous disons que l’industrie conserve sa dominance en créant des besoins artificiels, nous ne pensons pas aux nouveaux « besoins » que crée la technologie. On peut vivre sans un téléphone cellulaire, un iPod et un Blackberry, être en forme sans utiliser une planche à voile, ni un deltaplane, mais certaines de ses innovations apportent vraiment un ajout, ne serait-ce qu’au niveau du plaisir, ce qui n’est pas négligeable. On est certes dans le domaine du superflu, mais si la société s’enrichit et que la technique le permet, pourquoi s’en priver ?

Le problème d’obésité de notre société ne vient pas de ce qu’on fait une place dans notre quotidien à 200 grammes de métal où se sont incarnées des décennies de science : les truffes blanches engraissent peu. La boursouflure littéralement viscérale dont notre société doit se débarrasser, c’est celle qu’entraîne la consommation sans réflexion et sans plaisir d’une production itérative de l’inutile en transit rapide vers le sac à déchet et le dépotoir.

Surproduction et surconsommation se manifestent sur les biens de consommation courante, mais aussi sur les produits semi-durables, mettant seulement en oeuvre pour ceux-ci les raffinements additionnels dans l’arnaque que justifie leur valeur supérieure et que permet l’ambiguïté des attentes qu’ils suscitent.

 

41  L’effet chinchilla

Pour les produits de consommation courante, l’astuce assez grossière pour en produire et en vendre plus est de promouvoir la consommation de ce qui est inutile puis  d’encourager la consommation excessive de ce qui est utile comme ce qui ne l’est pas. On est ici dans la chasse gardée par excellence de la publicité, car c’est quand il faut faire beaucoup avec peu que celle-ci est surtout nécessaire.

Prétendre que le détergent A fait briller vos verres plus que le détergent B laisse sceptique. Dire que « du beurre, c’est du beurre » a un certain charme, mais n’est pas très instructif. De même les boissons qui « rafraîchissent » et autres lapalissades. Insignifiant mais relativement innocent. Parfois, cependant, la publicité glisse vers la « suggestio falsi » et la non-vérité. Ainsi, personne ne conteste qu’il soit utile de se brosser les dents ou de se laver les cheveux. On pourrait même concevoir qu’une population raisonnablement éduquée continuerait à le faire sans publicité. On pourrait aussi penser que l’hygiène dentaire n’en souffrirait pas, si tout le mode choisissait l’une ou l’autre des grandes marques connues de dentifrice plutôt qu’une autre. Mais…

Il a été établi que l’usager moyen met sur sa brosse à dents quatre (4) fois la quantité de dentifrice nécessaire. Ne croyez pas les études, essayez : vous verrez que vos dents ne terniront pas si vous n’en mettez que 5 mm. Personne n’a dit à l’usager d’en mettre 20 millimètres au lieu de 5, mais c’est 20, qu’il voit sur la brosse dans les annonces télévisées et personne ne l’a détrompé, bien sûr. Ça ne peut pas lui faire de mal et ça quadruple le chiffre d’affaires. Une différence qui représente sans soute le revenu national brut d’un petit pays d’Afrique.

Ça ne lui fait pas de mal. Si, cependant, comme bien des gens, vous faites deux cycles lavage-rinçage à chaque shampoing, pour avoir des cheveux plus soyeux, ça devient un peu plus ambigu. Vous en aurez, des cheveux plus soyeux, mais vous devriez savoir que le premier cycle a rendu vos cheveux aussi propres qu’ils peuvent l’être ; le second enlève seulement toute trace résiduelle d’huile naturelle du cheveu et le rend plus fragile, plus friable. Le problème n’est pas que vous le fassiez, c’est votre choix. Le problème, c’est qu’on ne vous informe pas des conséquences.

Le problème, c’est la consommation intempestive de produits de consommation courante, dont on se garde bien de nous avertir qu’ils ne nous apportent rien et parfois même nous font du mal. La surconsommation des produits de consommation courante ne donne son plein potentiel de gaspillage, toutefois, que lorsque l’on quitte carrément le domaine de l’utile pour passer dans celui de l’imaginaire et de la superstition.

Le besoin artificiel parfait, c’est celui qui n’apporte rien, part d’un mensonge implicite et joue sur la bêtise humaine. L’industrie des cosmétiques est un exemple de mensonge implicite qui s’est fait une belle carrière, aidé au besoin de quelques autres mensonges, bien explicites ceux-là. Le mensonge implicite, c’est de laisser supposer, sans en avoir la moindre preuve, que quelque produit cosmétique connu que ce soit puisse régénérer votre peau, empêcher la calvitie, ou que sais-je. Les mensonges explicites, c’est le recours massue à l’ « Effet chinchilla »

L’«effet chinchilla », en deux temps, c’est d’associer d’abord ce qui est cher avec ce qui est bon, puis de généraliser ensuite allègrement en laissant supposer que ce qui est bon pour quelque chose l’est pour n’importe quoi. Pour l’industrie des cosmétiques, c’est de prétendre que les huiles de vison ou de chinchilla, les extraits d’orchidées, de champagne ou de caviar – ou de quoi que ce soit dont le nom puisse projeter une image de cherté – puisse vous faire quelque bien, et surtout plus de bien qu’une concoction extraite des pissenlits, de la queue-de-rat ou de la crotte de mouton.

Peut-être existe-t-il un produit cosmétique miraculeux, mais on l’ignore. Le problème le plus grave que cause la publicité, c’est qu’au milieu des mensonges même une vérité devient incroyable. S’il existe un produit qui puisse empêcher la calvitie, il faudrait qu’on le sache ; s’il n’y en a pas, il ne faudrait pas prétendre qu’il y en a un. Il faut mettre fin aux mensonges explicites de la publicité et faire en sorte que, si la cosmétologie peut avoir un effet vraiment bénéfique, ceux qui peuvent offrir des résultats probants puissent se faire entendre. Pour le reste, on ne peut qu’éduquer : l’humain est encore bien jeune.

On peut regretter, que l’industrie des cosmétiques exploite la sottise populaire – à la hauteur de centaines de milliards de dollars par année ! – mais Il y a au moins 4 000 ans que les Egyptiens et les Chinois utilisent des fards. Aucune civilisation subséquente n’y a échappé. On peut donc dire que la victime, ici, est bien consentante, ce qui, dans une Nouvelle Société, est une raison suffisante pour qu’on n’interdise rien. C’est affaire d’éducation : aussi longtemps que le client le veut, il y a droit.

Les cosmétiques, d’ailleurs, ne sont visés ici que parce qu’ils sont une cible facile. C’est la seule illustration qui suffit, mais il faut comprendre que tout le champ des produits de consommation courante obéit à la même problématique d’une industrie qui vise avec acharnement à vendre plus de n’importe quoi à une population qui a déjà assez de tout, et bien trop d’une foule de choses que seule sa naïveté la pousse à acquérir.

 

42  Le subtil intangible

Quand on passe aux produits semi-durables, l’attaque des producteurs contre les consommateurs, pour affirmer le contrôle de la demande par l’offre et traduire en profit leur pouvoir commence, comme pour les produits de consommation courante, en cherchant à vendre tout ce qu’on peut à tous ceux qu’on peut. Pour satisfaire les désirs et les caprices qu’ils ressentent spontanément, mais aussi tous les faux besoins artificiels qu’on peut leur inventer et dont on peut les convaincre.

Le besoin artificiel, pour les produits semi-durables, c’est d’abord la troisième voiture qui ne roule presque jamais, l’équipement de camping qui ne sert que 10 jours par ans, les skis que les enfants n’utilisent qu’une fois, etc. Le désir irrationnel de posséder, soigneusement entretenu par la publicité, conduit le consommateur à acheter impulsivement ce qu’en bonne logique il devrait louer. Alors qu’un produit utilitaire, par définition, ne vaut que par les services qu’il nous rend, la publicité vise à remplacer cette motivation par une autre : celle d’avoir pour avoir, d’avoir pour paraître. La consommation tape-à-l’oeil est un facteur important de surconsommation pour tous les produits semi-durables comme pour les produits de consommation courante

Jadis, quand les choses devaient durer, celles qui duraient étaient de meilleure qualité. Critère simple et objectif. Mais quand rien ne dure plus vraiment, on peut dire « qu’est-ce que la qualité ? » et s’en laver les mains. On peut dire n’importe quoi et une pseudo qualité de pure convention prend une importance énorme. On tient bien en main, par la publicité et la pression sociale, un consommateur de biens semi-durables qui n’a plus de vrais désirs qu’on puisse satisfaire.

On ne peut plus justifier de lui vendre un nouveau produit par les services que ce produit est censé fournir, puisque le consommateur en jouit déjà. Comment maximiser le profit qu’on peut encore en tirer ? En lui vendant « autre chose » autour et en sus de chaque produit.: plus de rêve et plus de prestige. Il faut faire dépendre la satisfaction de l’acheteur en retirera d’un intangible qui confère à ce produit une valeur exceptionnelle. Une valeur totalement subjective, au besoin simplement inventée. Une pseudo qualité.

L’automobile est un exemple emblématique. Même en laissant de côté, aux extrêmes de la courbe, les Ferrari et les tacots « faits maison », le prix des voitures varie encore du simple au quadruple dans la fourchette où se situent 80% des consommateurs. Une Cadillac donne-t-elle vraiment 4, 5, 6 fois plus de services qu’une Lada ?

Les systèmes de sons, à quelques exceptions lamentables qu’on croirait faits à dessein, transmettent tous les sons audibles, sans distorsion perceptible pour une oreille humaine.  Pourtant, il s’en vend tous les jours de certaines marques à dix (10) fois le prix de certaines autres dont les caractéristiques techniques sont bien similaires. Pourquoi ? Le même phénomène est présent sur tous les marchés d’objets pourtant dits «utilitaires », des casseroles aux écrans d’ordinateurs. Le critère « qualité» a été érigé en obsession.

Le bon sens, c’est qu’un produit qu’on achète strictement pour son utilité ne peut jamais valoir plus que le prix du produit le plus économique qui rend le même service. Quand vous payez plus, vous achetez autre chose. Vous achetez le nom, le « look », le prestige. C’est cet intangible que le système de production vous vend en plus du produit. c’est SURTOUT cet intangible que l’industrie vous vend.  Nous nous tuons à maintenir le profil de consommation qui impressionnera nos voisins ; c’est la « consommation ostentatoire » de Veblen à l’état pur.

Il y a un aspect positif. La recherche d’une qualité, même mal définie, garde notre société plus éveillée à des valeurs autres que la seule utilité. Nous ne brûlons pas tous les livres « parce que la vérité est en un seul », nous ne dynamitons pas les vieilles statues parce qu’elles rendent superstitieux et nous gardons le respect de l’esthétique et des souvenirs.

Ce n’est pas parce que l’on hausse les critères de qualité selon des critères qui confinent à l’escroquerie qu’il faudrait interdire la production de ces biens. C’est un aspect important de la qualité de vie de pouvoir, si c’est ce qu’on veut, rouler dans la plus belle bagnole, dormir dans le lit de Napoléon, ou apprendre d’une Patek Philippe plutôt que d’une Timex qu’il est l’heure d’aller dormir. Il faut seulement que l’acheteur soit conscient qu’il ira à la même place, ne dormira pas mieux et que le temps ne s’arrêtera pas parce qu’il porte une montre devenue un bijou.

Il ne faut pas que la production vise à un utilitarisme qui fasse du monde entier un Moscou des années  »50.  Nous devrons au contraire, dans une Nouvelle Société, encourager la production de biens haut de gamme. Il faut seulement que le consommateur soit bien conscient des subterfuges des producteurs. Il faut qu’il sache que ce n’est pas un meilleur service qu’on lui vend quand on lui vend un produit de luxe plus cher, mais une autre valeur, bien subjective. C’est cette transparence qu’une Nouvelle Société va exiger. Mais, ça, c’est au palier de la publicité qu’il faut le régler, pas à celui de la production.

Que le consommateur devienne un esthète ou un collectionneur ne crée pas de préjudice à la société, au contraire. Sans nous faire de bien, même celui qui veut se munir d’un pot de chambre en or massif ne nous fait pas plus de mal que si cet or était resté sous forme de lingots à Fort Knox. Laissons agit celui qui vend autre chose que de l’utilité.

 Il faut s’opposer, cependant, à ce que le producteur mente à la population quand il lui crée des besoins artificiels.  Qu’il ne prétende pas vendre de l’utilité quand il vend de de l’illusion et qu’il n’ait surtout pas l’effronterie de prétendre vendre un produit plus durable quand il a tout fait pour le rendre éphémère.

43  Le baccarat des initiés

Où est le bouclier du consommateur ? La concurrence ? Il n’y a pas de concurrence. Ou plutôt si, il y a une concurrence, mais elle n’est plus entre fabricants produisant des produits similaires et se disputant la clientèle des acheteurs, fabricants vulnérables donc, aux pressions que les consommateurs peuvent exercer ; elle est désormais à un tout autre niveau et ne le protège en rien.

En théorie, l’offre doit se plier à la demande : c’est son rôle. Elle le fait lorsque l’acheteur a le choix entre une large gamme de fournisseurs dont chacun lui propose, pour satisfaire son besoin, un produit raisonnablement différent de celui des autres, ou un produit similaire, mais à un prix différent. Dans la mesure où ce choix est inexistant, trop limité ou purement spécieux, c’est la demande, au contraire, qui doit se conformer à l’offre. Avec d’autant plus d’empressement que son besoin est pressant.

Si les producteurs se concertent pour ne pas offrir un véritable choix au consommateur, ils sont alors en position de force et constituent de fait un cartel. Ils sont un cartel même si les ententes entre eux demeurent au niveau du non-dit. On a une situation qui confine au monopole. L’hydre a plusieurs têtes, mais c’est la même bête. C’est la situation que nous vivons présentement.

La croissance en volume et en complexité du système de production a conduit à sa division en grappes (clusters). Des groupes d’affinité qui ne sont précisément, ni les branches d’activités ni les ni occupations (professions) identifiées par les classifications traditionnelles, mais qui se définissent d’abord par les besoins connexes auxquels leurs productions d’adressent et qui ont en commun de pouvoir être satisfaits par un agencement des mêmes ressources humaines et techniques. Des grappes d’industries qui se définissent, donc, par un appel aux mêmes compétences et la nécessité de soutenir une même recherche.

Le nombre des joueurs dans chaque grappe tend à diminuer, par la nécessité de réaliser des économies d’échelle et la simple concentration du capital. À l’intérieur de chaque grappe, quelques producteurs peuvent donc se créer de plus en plus facilement une position dominante, en embauchant les travailleurs qui seuls ont les compétences requises et en soutenant une recherche bien ciblée. Ils ont alors le monopole de l’expertise, puisque ensemble ils ont sous contrat tous les travailleurs compétents et la propriété de tous les brevets. Les brevets qui permettent de produire aujourd’hui et, aussi, d’orienter l’évolution de la production pour des années à venir.

On en est arrivé assez vite au point où la production de quelque produit manufacturier que ce soit est réservée de fait à un groupe très restreint de producteurs, les seuls qui disposent des ressources et de l’expérience requise pour gérer cette production spécifique. Chaque grappe devient une chasse gardée où prévaut une stratégie coopérative de type « commensal » telle que décrite par Astley. C’est un environnement où une industrie peut agir bien à l’aise. Tout le système de production industrielle tend donc à devenir une collection de semblables grappes

Prenez la liste « Fortune » des 500 plus grandes entreprises et répartissez-les par grappes. Vous verrez ainsi se dessiner, pour prendre une autre métaphore, un grand «Casino du Capital » où les gros pontes industriels sont assis à des tables différentes dont chacune correspond à un groupe d’affinités. À chaque table, il n’y a que quelques joueurs. Normalement une demi-douzaine, jamais plus de dix (10). À la table « Automobile », de GM à Toshiba, n’importe qui peut les compter. Même chose dans l’industrie pharmaceutique. Idem pour l’informatique ou l’électronique.

Les joueurs d’une même table s’échangent civilement les jetons que leur fournit le Grand Croupier – le système monétaire international –  jetons qui représentaient à l’origine le travail des masses laborieuses, mais qui, de plus en plus, sont « virtuels » et créés de façon tout à fait discrétionnaire. Ils ne se mêlent pas. Un intrus n’a aucune chance de prendre sa place à la table voisine, car ce ne sont plus les jetons qui importent, mais les compétences, les brevets, les amis…

Les amis, car il y a longtemps que le nombre des joueurs a été réduit au point où l’on est devenus copains et où chaque table est contrôlée par un cartel de fait. Chaque joueur joue pour lui, bien sûr, mais pour des avantages positionnels qui ne remettent pas la structure en péril Les participants à un tel cartel de fait n’ont pas besoin de s’échanger des mémos pour fixer les prix ou déterminer le rythme optimal d’acceptation de l’innovation qu’ils favoriseront. Comme des trapézistes, ils connaissent parfaitement les règles du jeu, voient du coin de l’oeil les mouvements de leurs concurrents – qui sont surtout plutôt des partenaires – et font les gestes qu’ils doivent faire. Vous avez vu récemment une différence significative du prix de l’essence entre Shell et Exxon ?

L’image que véhicule la théorie économique classique de producteurs aux aguets, anxieux de répondre au moindre désir de la clientèle, est une fiction. On voit plutôt des producteurs qui veulent vendre, bien sûr, mais dont chacun trouve son profit à ne PAS adapter sa production à la demande, si ce n’est in-extremis et à son corps défendant. La production ne s’ouvre à l’innovation, pour satisfaire de nouveaux besoins ou mieux satisfaire les besoins existants, que quand apparaît un étranger, traître/héros qui vient jeter un pavé dans la mare de complaisance de la production routinière.

 44  Les joueurs bien élevés

Le héros ­ – ou le traître, selon le camp qu’on choisit ­- arrive dans ce qui paraissait une chasse gardée avec un nouveau concept, et un capital financier qui n’est pas déjà investi et qu’il prend le risque de transformer en un nouvel équipement. Si le concept est porteur et que l’équipement produit mieux et à meilleur compte, ou répond mieux aux désirs des consommateurs constituant la demande effective, l’Étranger va s’accaparer du marché. Ceux qui le détenaient doivent réagir ou ils sont perdus. L’offre condescend alors à écouter la demande. Brièvement.

Dans ce nouveau scénario, ce ne sont plus, comme le voudrait la théorie classique, les signaux qu’envoie la demande qui entraînent une réaction automatique des producteurs. Ceux-ci sont en attente d’un autre signal : celui de l’investisseur trouble-fête. En fait, ce n’est plus de la demande mais de l’offre que doit venir l’initiative du changement. L’équilibre à maintenir entre l’objectif de satisfaire la demande et l’exigence d’amortir les équipements est évidemment alors biaisé en faveur du report de la décision de réinvestir et l’adaptation de l’offre à la demande subit un décalage systémique.

Un décalage d’autant plus important que le pouvoir du producteur est grand face à celui du consommateur, car la tentation est forte de tirer un peu plus de profit de l’équipement. De retarder l’innovation et, au besoin, d’abattre dans un défilé – ­ symboliquement, on veut le croire – les héros en puissance qui voudraient compromettre les profits des cartels de fait qui règnent sur la production de chaque branche d’activités. Les héros n’arrivent pas. La production continue inchangée pour encore un temps et la demande, pendant ce temps, est de moins en moins satisfaite. C’est le scénario le plus fréquent, car, comme disait Macchiavel, rien n’est plus difficile que de changer l’ordre établi.

Les joueurs peuvent feindre des rivalités mortelles, mais ils ont, du simple fait qu’ils sont à la même table, plus d’intérêts communs que de différends. Le marché est saturé, mais chacun a un énorme tapis et, derrière lui, un ou plusieurs États qui ne le laisseront pas tomber. Personne ne crie banco. Le système feint une libre concurrence, mais ce n’est qu’un leurre. La «concurrence» n’est jamais qu’une émulation courtoise entre joueurs acoquinés qui se renvoient l’ascenseur. Que ce soit Ford ou GM qui prévale cette année, l’an prochain sera différent et recréera l’équilibre. C’est le jeu qui importe.

Ce qui est vraiment crucial pour chaque joueur, c’est ce qui l’est pour eux tous. Pour la table « Automobile », par exemple, la position concurrentielle de chacun à un moment donné est anecdotique ; l’important c’est que le transport par voitures particulières ne soit pas délaissé au profit du transport en commun et que le jeu continue. Les vrais concurrents, ce sont les joueurs de la table à côté. Ceux du rail qui voudraient qu’on passe au transport en commun. Ceux de l’aéronautique qui trouvent bien injuste que l’on construise encore des routes sans péage alors qu’on impose des taxes d’aéroport.

La concurrence se fait de table à table et par lobbies interposés. L’État sert d’amiable compositeur et ses lois sont ses jugements. Les jugements font le constat de la force relative des parties en présence. L’automobile, pas le train. Pas de supersoniques ni de super-jumbos aux USA. Aux USA: Boeing. Seulement Boeing. Concurrence entre tables seulement, mais sans jamais, toutefois, même à ce niveau, compromettre la stabilité du Casino lui-même. Le Casino du Capital a intérêt à ce que la production industrielle se fasse en optimisant l’utilisation du capital fixe et donc à ce que la « concurrence » n’oppose que quelques joueurs bien élevés qui respectent les règles du jeu et ne trichent jamais sur les choses sérieuses. Les intrus ne sont pas les bienvenus, surtout s’ils ont des idées.

Quelques joueurs, donc, à chaque table et chacun à la sienne.Bill Gates en informatique, mais pas en chimie ; Hoffman-Laroche pour les pilules, mais pas pour les pneus et je vous prédis que Wal-Mart – qui circule trop allégrement entre les tranchées de la distribution – va subir bientôt bien des avanies. Le capital financier, par sa nature même pourtant indifférencié, a mis fin à la prolifération des conglomérats et garde désormais ses industriels dans des cages à part, permettant une concurrence contrôlée qui n’est plus une véritable concurrence.

On est loin du capitalisme sauvage mais dynamique de John Rockefeller ou d’Andrew Carnegie. On a un marché bien élevé, mais, sauf pour Shylock dont le capital se multiplie sans contrainte dans son univers virtuel, le système stagne. Cette fragmentation du marché réduit à néant l’effet de la concurrence dont on fait tant état pour assurer le dynamisme du système de production et garantit que c’est l’offre et non la demande qui conduit le marché.

Qu’est ce que ça produit un système dominé par l’offre, un système qui n’existe que pour se perpétuer et retourner un profit au fabricant ? N’importe quoi. N’importe quoi, mais préférablement la même chose, puisque la rentabilité de la production industrielle va de paire avec l’utilisation prolongée des équipements.  Chaque innovation abrège le temps d’amortissement des équipements dont cette innovation suggère le remplacement, hâte leur mise au rancart et réduit le profit du producteur.  Donc, rien ne presse pour innover.

Le résultat de ce marché géré en connivence est de freiner l’innovation.  Il s’est écoulé 7 ans entre la mise au point du DVD au Japon et son introduction commerciale aux USA ; personne n’a triché.  Les écrans à plasma attendent sagement leur tour, lequel viendra sans doute quand sera vraiment saturé le marché de la téléphonie cellulaire.

45  Le monde irréaliste

Avec l’offre en position dominante et la demande qui suit, on a un système de production  industrielle  stable autour duquel peut s’articuler une société qui le sera aussi.  Pour autant que l’on maintienne la demande effective. Depuis toujours, on s’attendait d’un système de production, non seulement à ce qu’il produise pour les besoins, mais aussi à ce qu’il distribue à ceux qui contribuent à la production un revenu permettant de consommer ce qui est produit.

Apporter cette contribution va prendre un sens différent, cependant, à mesure que ce sont les machines qui fabriquent et que le travailleur dirige la fabrication avec plus de recul, fournissant à la production des services dont l’utilité prête souvent à interprétation. Avec le « Postulat des deux richesses », la richesse avait déjà accepté de donner naissance à son double monétaire, imaginaire, virtuel détaché de la richesse réelle. En introduisant le modèle de surproduction, on acceptait de produire n’importe quoi, ce qui a conduit à travailler n’importe comment et finalement à créer, pour faire pendant à cette richesse illusoire, un travail tout aussi  illusoire,

Quand le modèle de surproduction a été mis en marche, le système capitaliste n’a pas oublié la nécessité de la demande effective, mais dans  l’apposition « travailleur/consommateur », c’est le terme consommateur qui a été ciblé  et le volet travailleur est devenu de moindre intérêt. L’important est le revenu distribué qui deviendra un revenu consommé et fera tourner les roues. On veut du revenu. Créons des emplois…

Avec la création à volonté d’un travail illusoire, on règlait ce sempiternel problème d’une société industrielle qui est de maintenir le niveau de consommation effective.  Le travail aussi bien que le capital étant dissociés de la réalité pour devenir des constructions mentales manipulables à merci, on pouvait surimposer peu à peu à la réalité la vision d’un monde « irréaliste », car voulu irréel, où tous les équilibres sont maintenus et tous les objectifs sont atteints. Un monde quasi onirique dans lequel n’ont droit de cité que les problèmes pour lesquels il est opportun non pas de trouver, mais de chercher une solution, les autres étant simplement niés.

Ainsi, même si toute la valeur a été monétarisée et se retrouve en fait sous le contrôle strict de l’État, rendant inconcevable que l’argent puisse faire défaut à qui que ce soit pour obtenir sa quote-part minimale  de ce qui est produit en surabondance, on peut justifier la pauvreté dans l’abondance par une « lutte contre l’inflation ». Ainsi, même si, lorsqu’il s’agit de créer des biens matériels, il n’y a plus guère que les machines qui doivent travailler, on peut ne voir de la crise de l’exclusion que ce qu’on choisit d’en voir dans le cadre d’une « lutte contre le chômage ». On peut décréter que les exclus n’existent pas ; il n’y a que des « chômeurs », présumés en transit vers un emploi et dont le nombre varie discrétionnairement selon la définition qu’on en donne.

Tout ce qui ne colle pas au modèle est scotomisé. On peut donc, simultanément, rester commis à un accroissement indéfini de la productivité industrielle pour combler une demande qui est fomentée de toutes pièces et ne pas former les ressources humaines adéquates pour répondre à la demande de services du tertiaire supérieur.

Dans la réalité, les travailleurs ont néanmoins dû quitter l’industrie. Durant les années de surproduction, le pourcentage de la main-d’oeuvre dans l’industrie a donc baissé un peu partout sous la barre des 30%, des 20%, puis des 15% aux USA…

On ne s’en est pas inquiété démesurément, puisqu’il n’en résultait – et pour cause ! – aucune pénurie ; il ne s’agissait toujours que de « créer des emplois ». Les travailleurs qui n’étaient plus dans l’industrie s’étaient absentés, voila tout. Ils reviendraient quand on leur aurait créé un emploi plus productif.  La règle de trois entre besoins de production, productivité et besoins de main-d’oeuvre n’était simplement pas admise au vocabulaire d’un politicien poli. L’important, c’était que le revenu soit là.

Le travailleurs ont tout de même quitté l’industrie. Ils se sont joints à un secteur tertiaire si élargi et si peu cohérent qu’on aurait pu simplement l’appeler « autre chose ». Là, les services de niveau supérieur dont on avait vraiment besoin étant réservés à une petite minorité, les autres ont dû se répartir  en deux (2) grands groupes.

Ceux qui l’ont pu sont allés vers un secteur tertiaire de niveau moyen.  Souvent comme fonctionnaires, mais aussi comme cadres intermédiaires dans le secteur privé, feignant de produire des services pour lesquels il n’y avait parfois pas d’autre demande que celle créée artificiellement par le système, comme un écrin autour de la production réelle, leur rémunération déduite, en fait, de celle qu’auraient méritée des vrais producteurs.

D’autres, parfois diplômés universitaires, sont devenus professionnels de n’importe quoi, en retirant  un prestige certain et un revenu correct, mais ne contribuant pas à la production un apport qu’une majorité de tiers bien informés aurait objectivement jugé bien utile.

On a produit sans cesse de moins en moins de ce que l’on aurait dû et pu produire, mais les lentilles sociales se sont ajustées et on a pu voir clairement ce qu’on voulait. En calculant la productivité au coût des facteurs, par exemple, on a pu comparer sans sourciller la rentabilité d’enquêter sur la probité des assisté sociaux à celle de produire de l’acier, même si l’on sent confusément que l’impact de ces deux activités  sur l’enrichissement collectif réel n’est pas de même niveau …

D’autres, enfin, ceux qui n’ont pas eu cette chance d’accéder même au prestige de complaisance de ce tertiaire moyen, se sont intégrés, plutôt mal que bien, à un tertiaire inférieur, fourre-tout de petits boulots, où la demande est largement discrétionnaire et fluctue au gré des circonstances, des humeurs des consommateurs…. et des politiques incitatives de l’État.

 

46  Le 4ème travailleur

La distribution des migrants de l’industrie entre les paliers du tertiaire a créé un problème d’équité.  La base de la justice commutative sur laquelle se fonde une société est le postulat d’une équivalence entre l’apport à la production et l’accès au revenu qui permet la consommation. Évidemment, cette équivalence n’a jamais existé dans les faits, biaisée par l’astuce et la violence au service de l’égoïsme, mais il y avait, avant l’abondance, un vaste consensus pour soutenir que cette équivalence devrait exister. Un effet pervers de l’abondance a été de détruire ce consensus.

Le seul scénario éthique de distribution de revenu est par le travail, réparti entre ceux qui peuvent travailler, un scénario de justice distributive complémentaire s’appliquant à ceux qui ne le peuvent pas.  Mais, « ne pas pouvoir » est ambigu ; un nouveau consensus a vite permis d’y assimiler ceux dont on préfère qu’ils ne travaillent pas. Un évolution commencée il y a longtemps.

Au début de l’industrialisation, on avait d’abord laissé le travail industriel produire spontanément un revenu pour ceux qu’on avait sortis des champs, mais, la productivité augmentant, dès qu’il n’avait plus été nécessaire d’avoir tout le monde à l’usine, on avait choisi de ne garder que « les meilleurs ». On avait envoyé les enfants à l’école et les femmes au foyer.

On en était ainsi arrivé à ne plus avoir au sein de la population qu’une minorité de « travailleurs », leur travail générant la production qui répondait aussi aux besoins des non-travailleurs, ainsi que le revenu suffisant pour l’acquérir. Dans une structure sociale familiale, il suffisait de donner au travailleur un revenu suffisant pour lui et ses dépendants et de laisser les ajustements à sa discrétion. On ne faisait que reconnaître le palier hiérarchique qu’occupait le pater familias.

Le maintien du niveau de consommation effective – qui exigeait qu’on remette au travailleur/consommateur la pleine valeur de son travail, afin qu’il puisse acheter toute la production – n’était en rien compromis, si on rendait effective la demande de non-travailleurs par le biais du revenu payé au travailleur. Le non-travailleur dont la demande est ainsi rendue effective est un « bon » consommateur. Le meilleur, car celui à qui l’on donne ne rouspète pas tant que celui qui gagne sa croûte et celui qui ne produit rien n’a pas à être formé.

Lorsque les gains de productivité ont permis de produire plus, avec moins de travail, il s’est créé un énorme surplus de travailleurs dans l’industrie. Beaucoup se sont retrouvés dans des postes du secteur tertiaire où un travailleur humain n’est pas essentiel, mais qu’il semblait encore plus rentable de confier à un travailleur mal payé que d’investir dans la machine idoine pour s’en acquitter. D’autres ont été mis en chômage, souvent déguisé sous des noms d’emprunt. « Non-participation » et « sous-emploi » ont proliféré et sont devenus endémiques.

C’est une situation qui rappelait celle qu’on avait connue longtemps auparavant de ne garder que les « meilleurs ». Quand la mécanisation a atteint le seuil où, les machines faisant tout, le travail est devenu si surabondant qu’il n’était plus qu’une variable à manipuler pour justifier la distribution du revenu nécessaire à la consommation effective, on s’est souvenu du « bon » consommateur et on a choisi la solution de la facilité.  Plutôt que de faire un effort sérieux pour utiliser toute la main-d’oeuvre de façon productive, le système a simplement maintenu la demande effective en distribuant des revenus aux non-travailleurs.

Comment donner plus quand on a déjà dû tout donné et commet le faire sans contrevenir à l’équation du niveau de consommation effective ? Simple. Il suffit de maintenir bien étanches les « deux richesses ». Il ne faut pas puiser dans la part du capital pour distribuer des revenus aux non-travailleurs, car cette part consistant en une richesse illusoire, l’on ne pourrait la transformer en « argent pour la consommation » sans une colossale inflation. Il faut déduire totalement le revenu donné aux non-travailleurs du revenu des travailleurs.

Ainsi, on ne modifie en rien l’équation. Tout le revenu est toujours entre les mains des consommateurs et seule est entre leurs mains la valeur de leur travail et de la production. On recréé simplement, au palier de l’État devenu « providence » et au bénéfice de tous les non-travailleurs de la collectivité, la fonction de redistribution du revenu qui, dans une structure familiale, avait été traditionnellement celle du pater familias. Évidemment, on faisait ainsi que se développe dans la société, à côté des consommateurs/travailleurs, toute une classe de consommateurs non-travailleurs vivant à leurs dépens.

Les non-travailleurs pris en charge seraient, comme toujours, les plus vieux ou les plus jeunes, les moins doués et les moins instruits, mais ce serait surtout aussi maintenant ceux dont allait décider une quasi-loterie technologique qui rendrait certains emplois superflus. Les perdants à cette loterie des emplois seraient entretenus, plutôt mal que bien, traités avec condescendance, dévalorisés mais leur demande serait effective.

Les autres travailleraient plus sans que leur revenu personnel n’augmente dans la même proportion, puisqu’un large part du produit de leurs efforts serait détournée pour assurer l’entretien des perdants. On allait faire de l’assistanat un mode de distribution du revenu du même ordre de grandeur que le travail.

Comment le faire accepter aux travailleurs ? En n’en parlant pas trop. Les hausses de productivité permettant une production supplémentaire avec un même travail, le travailleur ne verrait pas diminuer le pain dans sa corbeille, il recevrait seulement moins que ce que ces gains de productivité auraient suggéré qu’il reçoive pour son travail.  Apres 40 ans de surproduction et d’exclusion, c’est environ UN TRAVAILLEUR SUR QUATRE qui ne travaillerait plus, les trois autres assurant son entretien.

47  Coco et l’assistanat

Avec l’abondance, le désir de maintenir à tout prix la primauté du secteur industriel a créé un monde irréaliste où l’on ne travaille plus pour produire –  car tout ce qu’on veut produire est surabondant – mais où, au contraire, on produit pour faire travailler et justifier un revenu.  Dans ce monde irréaliste, l’argent n’est plus qu’une création discrétionnaire et même le profit qu’on en retire ne vaut que par le pouvoir qui s’y rattache.

 Puisque la production n’a plus d’importance – car l’on n’est plus lié par la contrainte de son utilité et la rareté du travail semble ne plus exister – on peut rendre toute demande effective sans même exiger un travail correspondant. Il est donc commode de remplacer le modèle de justice commutative d’un apport travail pour une consommation équivalente, par un modèle mixte de justice commutative-distributive, passant de l’un à autre discrétionnairement, chaque fois qu’il est plus facile pour la société de gérer des subventions que d’exiger un travail dont on ne veut pas se donner la peine de tirer profit.

 La création de demande effective devient une simple formalité de distribution de billets de banque. Le niveau de consommation effective nécessaire au système de production peut donc être maintenu par les moyens les plus faciles. Durant les années de surproduction, on a donc pu traiter la question de la distribution du revenu avec plus de « créativité »  et, avec le temps, une grandissante désinvolture.

 Dans ce monde irréaliste, le rapport devient bien tenu entre travail et production et entre travail et rémunération. On a pu distribuer directement des revenus sans contrepartie travail, dans un vaste et complexe programme d’assistanat. La « péréquation » – dans son sens étymologiquement correct, d’égaliser en prenant de Pierre pour donner à Paul – est devenue la première fonction de l’État moderne.

 Le but premier étant de distribuer un revenu suffisant pour assurer le fonctionnement du système de production, on l’a fait au mépris croissant de l’indispensable rapport qu’il faudrait maintenir entre effort et rétribution pour satisfaire l’exigence de réciprocité qui le ciment d’un consensus social.  En détruisant le lien entre travail et valeur, on allait saper  la notion d’effort, essentielle au progrès, et celle de solidarité qui est indispensable au maintien d’une société, créant quatre (4) problèmes majeurs.

 1) Vivant avec une péréquation constante entre partenaires sociaux, la population allait manifester moins de respect pour la justice commutative. 2) Elle souffrirait un appauvrissement relatif par le manque à produire de ceux qui ne participeraient pas au processus de production. 3) Des conflits sociaux naîtraient de la rancoeur de ceux qui porteraient un fardeau démesuré sans en recevoir les avantages correspondants. 4) Une perte  de motivation s’installerait, la négation même de cette volonté d’enrichissement individuel et collectif qui est la pierre d’assise de la société.

Le néolibéralisme et son recours à un renforcement positif axé sur un désir jamais assouvi, était le régime de domination sociale le plus efficace qui eut jamais été appliqué.  En maintenant la satisfaction juste hors de portée, comme la carotte devant l’âne, on obtient que l’âne marche droit – ce qui évite d’avoir à manier la trique – et Coco porte tout guilleret à la grange le bien de son maître, un fardeau d’autant plus léger qu’il devient vite virtuel. Maître Pierre ­ alias, Shylock ­ suit Coco le travailleur en sifflant, les mains dans les poches, pense au vin tiré qu’il faut boire, aux demoiselles et, de temps en temps, à de nouvelles façons de rendre les carottes attrayantes.

En brisant le lien travail-revenu, toutefois, on sabote cette relation, car si Coco voit d’autres baudets qui gambadent dans les prés et ne portent rien, tout change et le bât le blesse. Même bien nourri, Coco a cette vague et désagréable impression d’être utilisé. En dissociant le travail du revenu, on exacerbe le sentiment d’exclusion chez ceux qui sont exclus et aussi la conscience d’être exploités chez ceux qui portent le fardeau de la production. Ce double mécontentement forme un mélange détonant avec la politique. autrement fort astucieuse, qui a donné l’insatisfaction permanente comme nouvelle finalité à l’industrie, au système de production en général… et finalement à toute la société.

Au  départ, la voie de l’assistanat est prometteuse. Le 4è travailleur et sa famille font leur part pour consommer et une solidarité entre mal nantis permet que soient accueillies avec enthousiasme, par la classe laborieuse qui en fait pourtant les frais, les mesures de  soutien à ceux qui ne travaillent pas. Coco-qui-bosse et Coco-qui-gambade vivent en harmonie, se contentant de chuchoter un peu de mal de Maître Pierre quand il n’est pas là.

Mais en choisissant la solution de facilité qui consiste à distendre et même à briser le lien entre travail et revenu, on crée des incohérences croissantes et finalement des tensions sociales insupportables. Surtout que rien n’est fait pour s’adapter au changement du rapport de force entre capital et travail qui accompagne la complexification croissante de la production.

Au cours de ses décennies de surproduction débridée, le système n’a pas tenu compte de ces problèmes, concentrant ses efforts sur le maintien de la consommation effective. Il y est parvenu pour un temps, pendant que la redistribution rapide de la richesse donnait de l’espoir et faisait tourner les roues. Tous les ânes consommaient et s’amusaient même un peu.

Tout s’est gâté quand Maître Pierre, un peu las du champagne et autres trivialités, a voulu plus de pouvoir, la seule chose qui l’intéressait vraiment. Pourquoi ne pourrait-il pas avoir plus de pouvoir, plus de cette satisfaction si immatérielle ?  Où trouver plus de cette demande effective qui lui en donnerait davantage ?

 48 Le chant des sirènes

L’équilibre précaire du monde irréaliste des années  » 70 apportait des jours heureux, mais c’est  alors qu’est venue la tentation.  Même optimisée par l’assistanat, la consommation des travailleurs et non-travailleurs locaux a semblé tout à coup au Capital un retour bien modeste pour toute cette capacité de production dont on disposait et qui augmentait sans cesse.  La richesse suintait vers les travailleurs et l’importance croissante de la compétence les rendait insolents. Si on cherchait de la demande effective ailleurs ?

C’était en grande partie pour que la paix sociale facilite l’exploitation du tiers-monde qu’avait été conclue la trêve entre le capital et le travail qui avait permis les Trente Glorieuses, mais de quelle « exploitation »  parlait-on ? Des incursions au tiers-monde devraient avoir lieu, bien sûr, pour s’en approprier les matières premières, mais, cela fait, que pouvait-on tirer du tiers-monde ?

Qu’est-ce qui nous manquait pour que les roues tournent plus vite, que l’on produise encore plus et que le Capital ait encore plus de pouvoir ? De nouveaux MARCHÉS. Une plus grande demande effective, pour vendre plus de ce qu’on produisait et dont les consommateurs occidentaux étaient repus.   C’était pourtant une évidente absurdité.

Une absurdité de penser qu’après des décennies ou des siècles de colonisation plus ou moins affichée, les pays du tiers-monde n’étaient pas déjà « optimalement exploités » et qu’on y trouverait autre chose qu’une énorme auberge espagnole dont on ne tirerait que ce qu’on y apporterait.

À tout paiement reçu du tiers-monde devrait correspondre, directement ou via des institutions financières internationales, un virement correspondant vers le tiers-monde, financé par les fonds publics ou privés d’un pays développé ? C’était le citoyen français, américain, anglais qui, par ses taxes et ses impôts – en bout de piste, par son travail – payerait entièrement les biens et les services exportés des WINS vers le tiers-monde.

Après chaque transaction, il ne resterait qu’une part  de la somme en jeu entre les mains d’un industriel ou d’un fournisseur de services du pays exportateur, – la plupart du temps sous forme d’un crédit avalisé par l’État de son propre pays d’origine  – tandis que le reste devrait être assimilé à un don au pays acheteur.

On ne tirerait donc des exportations vers le tiers-monde qu’un prétexte pour vers les industriels des pays exportateurs, une part de ce qui autrement aurait été un revenu additionnel pour leur propre consommation.  Une mauvaise affaire… Mauvaise affaire qui, d’ailleurs, évoluerait de mal en pis suivant l’un ou l’autre de deux (2) mauvais scénarios.

Le premier scénario serait que ces pays du tiers-monde ne se développent pas et continuent à n’offrir, en contrepartie des produits industriels que les pays développés leur exporteraient, que les seuls biens dont la fabrication repose sur l’utilisation intensive du facteur travail. En ce cas, les WINS perdraient les occasions de travail non-mécanisé qui subsistaient encore en Occident et dont on se servait pour justifier la distribution de revenus.

Même ce sacrifice serait vain, d’ailleurs, car dans un contexte d’industrialisation globale croissante la part du travail non-mécanisé dans la production globale ne pouvait que diminuer ; il y aurait de moins en moins de produits que des travailleurs sans formation des pays du tiers-monde pourraient produire et vendre à meilleur prix qu’une exploitation industrielle de pointe en pays développé.

La balance des comptes entre les pays développés industrialisés et ces pays du tiers-monde évoluerait donc de plus en plus au désavantage de ces derniers. Un avantage spécieux, car les termes d’échange étant déjà établis pour permettre toute l’exploitation possible des pays pauvres par les pays riches, on ne pourrait leur vendre plus qu’en leur prêtant sans cesse davantage, sans espoir de profit réel ou même une chance crédible de remboursement.

On vendrait au tiers-monde tous nos surplus. Il nous les payerait avec l’argent qu’on lui prêterait. On prêterait au tiers-monde tout ce qu’on pourrait, mais on annulerait périodiquement cette dette – (ou on ne l’annulerait pas, simple jeu de relations publiques) – mais, de toute façon, il ne nous rembourserait jamais, puisqu’il ne dégagerait jamais un profit réel pour le faire.

On toucherait donc indéfiniment un intérêt sur l’argent prêté, ce qui ferait un profit virtuel sur un écran, mais il ne sortirait jamais un seul grain de riz réel du tiers-monde en remboursement des sommes prêtés.  Pendant qu’on jouerait au Monopoly sur les ordinateurs, on aurait prêté à ces pays plus que l’équivalent de ce profit virtuel et leur dette se serait encore alourdie…!

Poursuivre la conquête des marchés du tiers-monde conduisait donc à l’hérésie contre le dogme capitaliste de donner quelque chose pour rien. Exactement ce que les efforts pour créer du travail illusoire en Occident cherchaient à occulter. Vendre dans le tiers-monde n’avait aucun sens. On créerait une péréquation constante entre États pauvres et riches, ajoutant  simplement une nouvelle dimension exotique à l’assistanat domestique.  Une autre victoire de l’illusion sur le réel.   Ce premier scénario serait mauvais, mais le second serait pire…

Le deuxième scénario serait que ces pays si, se développent et s’industrialisent, comme hier le Japon, maintenant la Corée, demain la Chine. Ces pays deviendraient alors une partie du problème de surproduction systémique du secteur industriel plutôt qu’une solution. Non seulement ils exporteraient leurs produits vers les pays développés à des prix défiant toute concurrence, mais cet avantage concurrentiel inciterait les industriels des WINS à délocaliser leurs usines vers le tiers-monde, aggravant les problèmes de l’emploi et détruisant l’équilibre entre production et consommation qu’on maintenait déjà a grand peine dans les pays développés.

Vendre au tiers-monde ? Un appel grossier à venir se briser sur les récifs. Il faudrait être fou…  pourtant, on s’est empressé de le faire.

49 Eldorado

Toutes les sociétés semblent avoir eu le mythe d’une terre lointaine d’où peut venir la richesse ou la solution des problèmes. Il y a eu l’Atlantide, Shangri-la, le Klondike… l’Eldorado…  Après la décolonisation, les pays dits « en voie en développement » ont été perçus par les entrepreneurs des pays développés comme un Eldorado.  Toute une génération de managers/gerfauts – pour qui  Sao Paulo ou Bamako n’étaient pas des réalités bien distinctes de Saturne ou de Bételgeuse – sont partis à la quête du Graal des marchés du tiers-monde, en y investissant non seulement des sous, mais de grandes ambitions… et leur amour propre.

Développer des marchés au tiers-monde n’avait aucun sens, mais, puisqu’on y était, n’y avait-t-il  au tiers-monde une valeur à prendre plutôt que de rentrer bredouille ?  Mais, oui, bien sûr…  Du travail!    À première vue, aller chercher du travail au tiers-monde paraissait encore plus bête que d’aller y vendre, car le système de production capitaliste des années 70, toujours dépendant d’un équilibre production–consommation reposant sur la demande effective, semblait n’avoir besoin de rien moins que d’une main-d’oeuvre à bon marché !

Ne  produisait-on pas déjà pour rien, des produits inutiles, payés en monnaie sans valeur dans un monde devenu irréaliste ? Ce n’est plus tant de travail ni de produits qu’on avait besoin, désormais, que d’excuses pour produire ! Une importation de travail défierait toute logique.   Elle serait contreproductive, car en faisant une razzia sur la main-d’œuvre du tiers-monde, on « gaspillerait » en pays païens les occasions de travail – et donc de distributions de revenus – qu’on s’évertuait à inventer dans les pays développés.

En important des produits ou des travailleurs du tiers—monde, on allait rompre cet équilibre entre production et consommation que, depuis vingt ans, on devait bâtir minutieusement jour après jour.  Pourtant, on l’a fait. Pourquoi l’a-t-on fait ? L’explication la plus simple est que l’entrepreneur est un individualiste, ce qui n’est pas vraiment une surprise. Chacun y est allé pour soi.

Dans une vision macro, c’était une aberration pour le Capital de recourir à cette main-d’œuvre, surtout d’Asie, puisque tout l’équilibre production-consommation en Occident en serait affecté ; mais, pour chaque entrepreneur parfaitement égoïste, quelle aubaine ! Ce qui, pour le Capital, semblait une entreprise saugrenue est apparu à chaque  capitaliste en mal d’expansion comme la terre promise.

Un de ces cas d’écoles où l’intérêt des individus s’oppose à celui de leur groupe.  Chacun a voulu se convaincre qu’utiliser la main-d’œuvre du tiers-monde pouvait être une panacée, capable d’y créer à court terme une consommation effective et d’y permettre la croissance des marchés industriels. On n’a donc plus voulu voir que du bien à le faire.

Seulement du bien. Le travailleur asiate qu’on ferait travailler produirait une richesse réelle. Le revenu qu’on lui donnerait lui permettrait de consommer davantage, mais il consommerait d’abord des denrées de base locales; il ne serait pas l’acheteur-cible pour les biens industriels  qu’il produirait et qui seraient vendus ailleurs, en pays développés. Puisque la vente de ce qu’il produirait ne dépendrait pas de sa propre consommation, la contrainte de garder effective sa demande  n’existerait pas.

Il travaillerait pour moins cher, aujourd’hui et sans doute demain également.  La différence entre son salaire et ce qu’il aurait fallu payer pour obtenir ce même travail en pays développé serait un gain net à séparer entre le capitaliste, l’entrepreneur, les intermédiaires et même les consommateurs des pays développés, puisque le travailleur occidental pourrait acheter le même produit moins cher et en avoir autant tout en travaillant moins.

On peut poursuivre ce scénario idyllique en prévoyant que le travailleur oriental  qui s’enrichit – lentement – pourra aussi consommer un jour ce qu’il produit et même que les  revenus supérieurs générés par sa production lui permettront l’achat des biens produits en Occident.  Les productions d’ici et là tendront à devenir complémentaires et les revenus des travailleurs du tiers-monde rejoindront ceux des travailleurs des pays développés.  On va vers le paradis des lendemains qui chantent, version économie libérale, improvisation moderne sur un thème de Ricardo.  Les investisseurs ne demandaient qu’à faire leurs valises.

Pour le tiers observateur de bonne foi, cependant, il y avait des zones d’ombres.    Quand on cesse d’être hypnotisé par le miroir monétaire, on voit que le résultat de cette opération est que dans le tiers-monde l’on PRODUIT et  l’on CONSOMME plus. Dans les pays développés, même si un jeu financier permet qu’on consomme tout autant, l’on travaille moins. Qui s’enrichit et qui s’appauvrit vraiment… ?

On peut dire que le travailleur en Occident s’enrichit « en loisir », mais la distinction peut être bien subtile, entre loisir et chômage… Pour que le travailleur occidental s’enrichisse vraiment, il faudrait qu’il soit promu à produire une plus grande valeur ajoutée Si on ne garantissait pas la promotion professionnelle du travailleur en pays développé et sa réaffectation pour qu’il demeure complémentaire au travailleur du tiers-monde, c’est le revenu du travailleur d’Occident qui baisserait et tendrait vers celui des travailleurs d’ailleurs.

Or, c’est la demande effective en Occident qui était la raison d’être de la production en Orient !  Si, ayant favorisé l’émergence d’une capacité de production en Asie on laissait la demande de l’Occident s’étioler et ne plus être effective, on entrerait dans un VRAI cycle infernal de production inutile et de demande insatisfaite. Une crise globale.  Il fallait prévoir…

Il aurait fallu prévoir, mais chaque entrepreneur voulant prendre une longueur d’avance au starting-block pour la course à la main-d’œuvre bon marché du tiers-monde, on s’est plutôt bousculé pour délocaliser les industries.  Pour l’équilibre, on verrait plus tard…

  

50 La fin de la trêve

En délocalisant sans crier gare les entreprises des pays développés vers le tiers-monde – et en permettant l’immigration d’une main-d’œuvre à bon marché vers les pays développés – on annonçait que la production migrerait vers « ailleurs »  et que le nouvel objectif ne serait plus un équilibre production-consommation au sein des pays développés, mais la construction d’un marché global reproduisant les conditions des débuts de l’industrialisation en  Occident.

C’était une décision brutale.  D’abord, on commencerait par fabriquer dans le tiers-monde certains produits pour le marché des pays développés. Le vrai but, toutefois, serait de passer au plus tôt à la satisfaction des besoins en produits industriels des pays émergents eux-mêmes. On pourrait alors recommencer à produire pour satisfaire de vrais besoins. On le ferait ailleurs, voilà tout.  Ce serait l’issue logique à la crise perverse de surproduction et la fin du monde irréaliste.

Reprenant ailleurs les choses à neuf, on pourrait produire indéfiniment pour de vrais besoins, car le système de production mis en place dans le tiers-monde – concrètement, en Orient ne se  répéterait certes pas l’erreur qu’avaient commise les capitalistes du XIXe siècle de mettre en place des capacités de production sans prévoir leur amortissement et leur mise au rancart au rythme de la satisfaction de la demande.

Ailleurs, tout serait plus facile.  Sur ces marchés du tiers-monde où l’on aurait besoin de tout, le capital, comme au bon vieux temps, produirait  ce qui l’arrangerait, tandis que sa compréhension  maintenant bien rodée du « postulat des deux richesses » lui permettrait de bâtir une demande effective à sa convenance par une simple création de monnaie.

Il pourrait le faire sans courir le risque d’une inflation globale, puisque les effets d’une bavure – nul n’est parfait –  pourraient  être circonscrits à l’une ou l’autre des marches de l’empire.   Un jour, le baht thaïlandais pourrait s’effondrer, le lendemain la rupiah indonésienne, ou l’un ou l’autres des divers « pesos » latinos, mais le véritable « argent », celui où  le capital existe comme capital n’en serait même pas touché.

Les besoins en gadgets et produits industriels de remplacement des économies développées matures pourraient être comblés par une fraction de cette production réalisée surtout en Orient. La main-d’oeuvre industrielle de l’Occident deviendrait un simple appendice  de celle que le capital recruterait « ailleurs », utilisant cette main-d’oeuvre sur place ou se la faisant livrer à domicile.

À quelques réserves stratégiques près, on pourrait alors, en Occident, mettre fin peu à peu à cette production insensée de toutes ces choses dont on n’avait nul besoin. Une production si futile qu’elle laissait le capital à la merci d’une demande artificielle, maintenue sous perfusion par un conditionnement publicitaire qui confinait a l’hypnose. On pourrait aussi stopper le transfert accéléré de richesse auquel menaient les politiques keynésiennes des managers et qui créait chez la classe dirigeante la peur que son pouvoir ne s’effiloche. .

Cette évolution, bénéfique au capital, ne le serait pas, cependant, pour les travailleurs. Prendre cette voie était vraiment rompre la trêve et leur déclarer la guerre, car les travailleurs occidentaux ne joueraient plus leur rôle de partenaires. Ils ne seraient même plus des agents actifs de la production.

C’était un geste bien téméraire du Capital, car malgré la saturation des besoins en produits industriels et la demande insatisfaite pour des services, malgré la supercherie qu’il supposait, malgré le caractère de plus en plus illusoire des facteurs le permettant, le modèle de surproduction avait atteint, pendant des décennies, son but de garder la production industrielle et donc le capital au coeur de l’économie.   Surtout, il l’avait fait à la satisfaction quasi générale : on vivait un Âge d’Or.

En ouvrant les frontières à la main-d’œuvre du tiers-monde, on allait mettre fin à la trêve entre Capital et Travail qui avait permis cet Âge d’Or, puisqu’on allait enlever ses vieilles tâches au travailleur sans lui en offrir de nouvelles

Comme consommateurs, ils continueraient de servir de cibles au jeu de la production, mais leur importance relative diminuerait, au fur et à mesure que le pouvoir d’achat du tiers-monde augmenterait.  Comme citoyens, ils serviraient aussi toujours de pions dans l’autre grand jeu – le jeu politique –  auquel se divertissent les puissants de ce monde, mais ils seraient essentiellement entretenus par des mesures d’assistanat.  Pas nécessairement « la fin de l’Histoire »…, mais certainement sa mise en veilleuse.

Traiter la main-d’œuvre comme une ressource globale était une décision politiquement et économiquement si hasardeuse, qu’on peut se demander si un régime vraiment démocratique aurait eu le courage de la prendre.  L’aurait-on fait, si des milliers d’entrepreneurs individualistes en Occident, sans solidarité ni conscience sociale, n’avaient saboté la trêve en exportant leurs capitaux et leurs savoir-faire vers le nouvel Eldorado, renvoyant simplement à l’assistanat leurs travailleurs que les délocalisations rendaient  surabondants ?

Pourtant, on l’a fait et cette décision s’est finalement avérée bénéfique. Agréable, cet Âge d’Or  n’en reposait pas moins sur les piliers chancelants d’une production de l’inutile et d’un travail largement superflu, orienté vers la création d’une richesse de plus en plus irréelle et distribuée au mépris de toute équité.

 La surproduction n’avait en rien réglé le déséquilibre croissant entre la demande et la capacité de production du système industriel, ni la question épineuse de la réaffectation des travailleurs, dans ce système où le rapport de forces entre les facteurs de production s’était radicalement transformé.

En bousculant ce système de production qui se tenait sur la tête, l’ouverture au tiers-monde nous faisait compléter la pirouette dans l’absurde et retomber sur nos pieds… avec une chance d’en sortir.

 

51  Hors de l’impasse

Le scénario totalement à sens unique et profitable au seul capital que laissait entrevoir la globalisation des marchés allait devenir, au contraire, une opportunité pour les travailleurs.  Pour ceux du tiers-monde à qui l’on ouvrait une porte vers l’abondance, bien sûr, mais aussi pour ceux des pays développés, car on allait finalement les sortir de l’impasse où les avait acculés le refus de leur définir un nouveau rôle dans un système de production en évolution.

C’était une impasse que maintenait le Capital, depuis des décennies, en voulant non seulement maintenir sa propriété du système de production, mais aussi en garder le total contrôle.   Une prétention  qui n’avait aucun sens, car le capital ne peut avoir ce contrôle total   sur la production que pour les tâches répétitives qui  peuvent être mécanisées.

Quand le travail atteint et dépasse le seuil au-delà duquel il n’est plus la matière première « énergie » mais doit devenir un apport de créativité et d’initiative, les exigences de chaque poste de travail s’accroissent et se différencient.  C’est la compétence qui devient l’élément crucial de l’activité de production. La complexité croissante de la production en fait un processus où elle reprend, comme avant l’industrialisation, la forme  d’une séquence ininterrompue de microdécisions.

Le travailleur interchangeable que manipulait le capitaliste-entrepreneur se transforme alors en un micro-décideur qui doit assumer à chaque moment la responsabilité d’un entrepreneur. Au-delà de ce point, qu’on pourrait appeler le « seuil d’entrepreneuriat », c’est celui qui agit qui doit décider et sa décision ne peut plus être soumise à un nihil obstat préalable. C’est le travailleur alors, inévitablement, qui prend le contrôle réel de la production.

Cela est évident au secteur tertiaire, mais est vrai aussi même au secteur secondaire. La dominance du capital sur la production s’estompe et c’est au contraire de dernier, sous sa forme de capital fixe, qui est tenu en otage par le travail.  Le rapport des forces change entre les facteurs de production et une nouvelle définition du rôle du travail devient alors nécessaire.

Peut-être pour mieux maintenir la primauté du secteur secondaire où il était totalement investi face à un tertiaire envahissant, le Capital, n’a pas voulu prendre acte de ce changement du rapport des forces.  Il a voulu garder  s’en tenir à un régime strict de salariat d’où était exclu le partenariat avec des travailleurs-entrepreneurs qu’on aurait pu soupçonner de désirs coupables d’autonomie.

Cette décision n’a pas empêché le rapport des forces de basculer, à mesure que le travailleur, devenu décideur par sa compétence, prenait peu à peu le contrôle réel de la production. Le phénomène s’est manifesté d’abord au palier des managers.  La vision populaire les a perçus tout de suite comme des capitalistes, mais ils n’en étaient pas.  Ils ne vivaient pas de leurs intérêts, ils participaient activement à la production. Il s’agissait seulement de travailleurs assumant de facto une fonction entrepreneuriale et dont l’apport était si essentiel qu’ils pouvaient dicter leurs conditions…

Puis, la complexité augmentant, ce sont tous les travailleurs hautement spécialisés qui les ont rejoints pour confirmer la dictature de la compétence et tenir eux aussi le propriétaire du capital en otage. La position de force du facteur compétence en production est devenue telle, que le travailleur peut accroître indéfiniment ses exigences et que la rémunération du capital est en péril.

Pourquoi le capitaliste propriétaire des équipements ne renonçait-il pas à vouloir gérer la production ? Parce qu’on avait donné la priorité au miroir. Il n’y renoncerait pas même si le résultat d’exploitation devenait négatif – contraignant alors le capitaliste à s’appauvrir constamment pour protéger son capital fixe que le travail tenait en otage !  –  car son espoir de gain avait cessé de dépendre de ce résultat d’exploitation, découlant plutôt de la valeur que donnait la spéculation à son capital investi.  Le triomphe de l’illusion

Cette mainmise que maintenait le capital sur la production allait créer une double dysfonction dans la gestion des ressources humaines. D’abord, des travailleurs qui auraient pu évoluer vers l’autonomie et l’entrepreneuriat, d’abord dans l’industrie – en sous-traitance, par exemple – mais éventuellement dans le secteur tertiaire, se retrouveraient indéfiniment prisonniers d’une structure de salariat où ils étaient mal utilisés.  Ces travailleurs étaient privés du statut d’entrepreneur dont ils auraient eu besoin pour être vraiment motivés et produire avec efficacité, alors que, comme salariés, ils avaient le pouvoir d’exiger sans cesse plus et coûtaient donc de plus en plus cher. Trop cher.

Ensuite, le coût trop lourd de cette main-d’oeuvre poussait les employeurs à réduire au maximum le nombre de leurs employés, même au détriment d’une productivité optimale aggravant un chômage auquel le système allait réagir par des contraintes aux licenciements et aux mises à pied.  Pour maintenir la paix sociale et alimenter la demande effective, le monde irréaliste protégerait ainsi des emplois qui souvent auraient dû être mécanisés, faisant de ce segment de l’emploi un simple volet inavoué d’une structure envahissante d’assistanat.

Souffrant de cette double dysfonction, l’industrie des pays développés s’est retrouvée avec une main-d’œuvre en carence d’entrepreneurs… mais un surplus de pseudo exécutants dont le profil ne correspondait plus à celui dont se serait doté un vrai système de libre entreprise.  Au lieu de faciliter la transition inévitable de l’emploi industriel salarié vers un travail autonome dans le secteur tertiaire – particulièrement en garantissant une sécurité du revenu pour les travailleurs déplacés – on avait créé l’impasse.

C’est à cette impasse qu’allait mettre fin l’ouverture des marchés du tiers-monde, car la création d’une structure alternative de production tendrait à faire disparaître toutes ces distorsions de la main-d’œuvre des pays développés.

 

52 La concurrence sélective

 L’ouverture au tiers-monde allait permettre d’y construire un système de production sous contrôle du capital, puisque ce système serait constitué d’activités se situant encore largement en deçà de ce seuil d’entrepreneuriat où le capital perd sa mainmise au profit de la compétence. Sous l’apparence d’une production à grande intensité de travail et conçue uniquement  pour la demande étrangère, c’était bien bâtir la structure qui correspondait aux propres besoins du tiers-monde.

C’était une structure  similaire à celle qu’il avait fallu mettre en place en Occident au début de l’industrialisation et elle suivrait inévitablement, sous l’égide du capital, le chemin vers une industrialisation à intensité croissante de capital qu’avait suivi l’Occident. Il faudrait bâtir une demande effective au tiers-monde  – et la vente des exportations vers le monde développé y pourvoirait – mais, cela fait, on pourrait ensuite y produire de l’utile pendant des décennies, voire des siècles, avant que ne soit atteint le point de saturation de la demande qui, dans les pays développés, avait forcé la tertiarisation et créé la crise perverse de l’abondance

Il semblait que l’introduction de cette production venue d’ailleurs rendrait  superflus les travailleurs des pays développés, mais ce n’était qu’une illusion, peut-être un leurre.  Les importations d’Asie ne rendraient superflus en pays développés que les travailleurs qui l’étaient déjà.  Les biens industriels  que le tiers-monde pourrait vendre à prix imbattable aux pays  développés – en plus de quelques colifichets marginaux –  se serait uniquement ceux dont on avait artificiellement augmenté les coûts de revient en Occident en y maintenant une main-d’œuvre inutile pour des fins de création d’emplois et de demande effective.

Les importations allaient remplacer les productions domestiques dont les coûts de revient avaient été ainsi gonflés et c’est l’ouverture des marchés du tiers-monde qui serait accusée d’avoir chassé les travailleurs occidentaux de leurs emplois.  On ne pourrait en blâmer directement le Capital, puisque le coupable était là, bien visible : il avait les yeux bridés.

Un leurre, peut-être, cependant, car quand ces emplois auraient été supprimés, on ne se priverait pas de substituer une machine au travailleur asiate qui aurait remplacé le travailleur occidental que la politique sociale avait obligé à tenir  indemne de la mécanisation. Au contraire, ce serait faire œuvre pie de protéger la production nationale des invasions étrangères !

On pourrait alors permettre que les processus industriels soient optimisés… et on découvrirait qu’il y a bien peu de tâches en industrie qu’une machine issue d’une technologie de pointe ne puisse pas faire à meilleur coût qu’un travailleur, même un travailleur étranger mal payé… Rien ne s’opposerait plus à ce que l’on puisse, sans états d’âme ni émotions, rationaliser la production industrielle en la mécanisant totalement, comme on aurait pu le faire depuis longtemps.

Il y aurait un exode quasi-total des travailleurs occidentaux hors des tâches programmables du secteur industriel, car celles qui, pour des raisons stratégiques, subsisteraient en pays développés seraient rapidement mécanisées.   Il vaudrait mieux délocaliser les autres vers le tiers-monde, puisque c’est là qu’existerait surtout la demande pour ces tâches simples.  Ce serait faire le simple constat de la supériorité du capital pour effectuer des tâches mécanisables.

Le corollaire évident, toutefois, était que le Capital  devrait renoncer au contrôle de toute production reposant sur des tâches inprogrammables. L’initiative pour accomplir les tâches requises au palier de complexité atteint en pays développés exigeait que ce soit des travailleurs-entrepreneurs qui y soient maîtres et le capital ne pourrait y intervenir que de loin. C’est tout un nouveau système de production constitué de tâches au-delà du seuil d’entrepreneuriat qu’il fallait bâtir en pays développés, une structure complémentaire à la production à forte intensité de capital qui se développerait au tiers-monde.

Les travailleurs de l’Occident devraient être MASSIVEMENT recyclés vers des tâches plus complexes : les tâches au-delà du seuil où la compétence prend le pas sur le capital comme facteur dominant de la production. Bâtir cette complémentarité ramènerait le système à la réalité d’un vrai travail pour une production utile et l’on pourrait dispenser une vraie rémunération correspondant aux efforts fournis, conformément aux principes de la justice commutative.  Un monde à l’endroit.

Ce qui ne veut pas dire que ce monde à l’endroit serait juste.  En exportant les emplois de moindre niveau vers le tiers-monde, on spécialiserait les pays développés et leur main-d’œuvre vers les emplois inprogrammables, les emplois « nobles ». Il n’était pas dit que ce partage ethnocentriste inspiré de l’économie libérale classique correspondrait longtemps aux aspirations des peuples du tiers-monde, mais ça, c’était un problème pour demain…

Remettre le monde à l’endroit pour travailler vraiment et produire de l’utile n’empêcherait pas, non plus, de maintenir les aspects « positifs » du monde irréaliste : l’argent n’y vaudrait toujours que ce que le pouvoir voudrait qu’il vaille et le rapport entre travail et rémunération serait encore fixé pour optimiser la consommation de ce qu’il serait le plus avantageux pour le capital de produire. Assainie de ses aspects les plus outranciers, toutefois, la vision du monde « irréaliste», conçue au départ comme une brève période de transition, pourrait sur le plan financier devenir la norme.  Indéfiniment…

Comprenant que ce nouveau paradigme ne signifiait pas qu’il dut renoncer a son pouvoir sur la société, mais seulement l’exercer par d’autres moyens, le Capital, en s’investissant désormais prioritairement dans le tiers-monde, pouvait mieux accepter de laisser aux travailleurs des pays développés le contrôle de la production au-delà du seuil d’entrepreneuriat.  Pas sans un combat d’arrière-garde pour chaque ru et chaque lieu-dit qu’il abandonnerait, cependant.

 53 Les adieux du Capital

Avec la complexité croissante de la production et la complémentarité qu’en exigeait l’optimisation, la position de force du facteur compétence en production est devenue telle que celui-ci pouvait accroître indéfiniment ses exigences. Tout l’argent gagné à produire serait tôt ou tard réclamé par les travailleurs-entrepreneurs, ce qui tendrait à réduire à rien la rémunération du capital dans la production.

À moins que rien, même, contraignant alors le capitaliste à s’appauvrir constamment en termes réels, pour protéger l’image de son investissement dans le miroir de la spéculation. Il devrait se désinvestir au profit des travailleurs, ce qu’exemplifierait parfaitement la faillite éventuelle de l’industrie automobile américaine et son rachat pas ses employés.

Pris au piège de devoir concéder des avantages exorbitants a ses travailleurs et de ne pouvoir vraiment contrôler un système de production dont le facteur dominant est la compétence, le Capital a choisi de s’en créer un au tiers-monde qui, pour l’avenir prévisible, serait encore à forte intensité de capital.

Du même coup, il choisissait de sortir de la production en Occident et  de laisser les travailleurs gérer eux-mêmes le système  de production entrepreneurial qu’il fallait y mettre en place.  On mènerait une bataille d’arrière-garde, mais on laisserait le contrôle de la production traditionnelle aux travailleurs. Le capital quitterait la production sans regret, car ce n’est plus le capital, mais la compétence, qui contrôlerait de fait la production et une production qu’il ne contrôle pas a bien moins d’intérêt pour le capitaliste.

 Contrairement à ce que le passé aurait pu laisser croire, le Capital s’est préparé à rentrer sous sa tente sans trop se plaindre. Le Capital a vu tout à coup cette décision sous un jour nouveau et compris qu’il y avait trois  (3) bonnes raisons qui rendaient inutile sa présence en production.

La première, c’est que l’équation de la demande effective l’obligeait déjà, depuis longtemps – afin que la production puisse être vendue, l’équilibre maintenu et la valeur du capital préservée – au transfert vers les consommateurs de toute la valeur marchande de la production.  Tout le profit était dans le miroir monétaire.  Des travailleurs-entrepreneurs en contrôle de la production épargneraient peut-être plus, accumulant un capital, mais ce capital serait traité comme tout autre capital. Le précédent était déjà créé…

Lorsque la compétence s’était propagée et que la contagion avait atteint le palier où c’est le travailleur lambda qui pouvait avoir des exigences, l’abondance qui allait de paire avec cette compétence avait permis de le convaincre que, ses besoins immédiats étant satisfaits, il devrait agir comme un micro-capitaliste. Il ne devrait pas exiger plus de revenu disponible pour consommation.  il devrait exercer plutôt son pouvoir pour obtenir des bénéfices marginaux, des contributions à des programmes de santé et de retraite, etc.   Il pourrait alors s’enrichir sans que l’équilibre de la demande effective en soit modifié.  Ce message avait été entendu.

La deuxième raison qui permettait au capital d’accueillir maintenant avec sérénité cette montée en puissance du facteur travail, c’est que ces travailleurs micro-capitalistes qu’on créerait viendraient simplement se joindre aux rentiers de tout acabit qui s’étaient déjà multipliés pour devenir le périmètre de défense éloigné du capitalisme.  Il y avait déjà des légions d’autres petits capitalistes qui étaient là pour servir de tampon entre le vrai capital et un travail qui deviendrait trop exigeant : les actionnaires minoritaires.

 Si la part du travail des travailleurs-entrepreneurs devait augmenter, ce n’est pas shylock qui subirait une perte – il détenait des obligations et les corporations étaient ses débitrices –  c’est l’actionnariat qui porterait le chapeau par une dévaluation de son capital propre.  Le grand capital, comme toujours, resterait à couvert.   On retrouvait, en fait, la situation du vieux shylock propriétaire terrien qui prenait sa livre de chair quoi qu’il advienne, puis laissait son affranchi en fermage absorber le choc des aléas de la production.

 Si le revenu d’exploitation ne permettait pas de couvrir ce qu’il faudrait donner au travailleur-entrepreneur qui apporterait désormais à la production l’investissement direct de sa compétence, c’est la perte de valeur du portefeuille des petits porteurs qui compenserait l’écart. L’enrichissement des travailleurs devenus aussi entrepreneurs ne se ferait normalement qu’aux dépens de l’investissement silencieux des petits détenteurs d’actions. Évidemment, c’était un ligne de repli ; on se battrait un peu avant d’en arriver là…

Il y avait une bonne chance de ne pas en arriver là, car la troisième raison de la complaisance du capital était que la réalité n’était plus qu’un accessoire de la spéculation.  Si les équilibres n’étaient pas maintenus dans les faits, une correction monétaire – « dans le miroir » – serait facile, car la création de monnaie était totalement discrétionnaire et reposait entre les mains d’un pouvoir politique inféodé au pouvoir financier.

Pourquoi parler du pouvoir du travail qui devient le facteur dominant en production, si la position du capital apparaît aussi inexpugnable ?  Parce que, justement, nous parlons de production. Nous ne disons pas que le capital a perdu ou perdra son contrôle de la société, c’est une autre affaire; nous disons que l’importance relative accrue de la compétence, en relation au capital fixe, prive le capitaliste d’un contrôle efficace du processus de production lui-même.

Shylock se sentait  inconfortable dans un système de production devenu une « boîte noire » hermétique pour le capital. Quand sa lassitude deviendrait trop grande – l’industrie automobile en étant  le meilleur exemple – la réaction du capital serait de sortir de la production, une activité où son contrôle allait s’étioler.  Il ferait ses valises… et il partirait.   Il savait où aller.  Il pouvait  maintenir sa dominance par d’autres moyens.

 

54  Le fric tous azimuts

 Sa présence en production au sens strict, n’apportait plus rien au Capital. Dans le tertiaire, il était le partenaire junior, car le facteur dominant était la connaissance, inappropriable. Dans le secondaire, le travail-compétence exigerait tant, que la rente sur le capital fixe ne pourrait plus être amorti qu’en allongeant la rotation du matériel, donnant un avantage précaire, mais insurmontable a ceux qui commenceraient à zéro en s’équipant a neuf.  Un mauvais scénario pour le capital en place…

 

Il fallait passer la main aux travailleurs, le capital n’ayant plus sa place en production que comme créancier extraordinaire d’entreprises autogérées dont les travailleurs auraient la propriété et assureraient le financement courant.  Que deviendrait le capitaliste entrepreneur actuel ?  Il aurait deux (2) chemins à suivre.

 

Le « petit » capitaliste entrepreneur – plus entrepreneur que capitaliste – ne verrait le changement que s’il élargissait ses activités et se butait à l’esprit d’entreprise de ses propres employés.  Il deviendrait alors, via la sous-traitance, un maillon d’une immense chaîne d’entrepreneurs sous-traitants à laquelle viendraient s’arrimer la vaste majorité des travailleurs.

Le « gros » capitaliste-entrepreneur, celui dont le revenu venait plus des intérêts sur son capital que de sa gérance d’un production, allait se voir peu à peu privé, mais sans trop s’en inquiéter, de cette gérance qui n’était pour lui qu’une fonction d’appoint.   Il  se trouverait alors à un autre carrefour et pourrait choisir entre trois (3) voies.

1. Devenir un pur shylock.  Il achète des obligations de l’État ou investit dans d’autres placements dits « de père de famille » et vit uniquement de ses intérêts, sans risques et sans  ambition, comme un riche rentier.  Il est inutile, mais inoffensif.  Une Nouvelle Société ne lui confisquera pas ses biens, mais il est à prévoir qu’une inflation planifiée – et annoncée –  fera en sorte que soit progressivement remise en circulation sa richesse devenue totalement passive.

2.  Retourner à ses vieilles amours….  Le capitaliste qui prend son baluchon et quitte la production, mais sans perdre son ambition peut se replier vers la forme d’exploitation antérieure à la révolution industrielle : la perception d’une rente sur la ressource naturelle.  Une vraie rente, sur un fond indestructible, comme jadis la terre et les points d’eau.  Il n’y a pas à contrôler la production ; il suffit  de contrôler par la force les ressources qui servent d’intrants à la production.

Cette rente sur la ressource naturelle n’est pas dépendante du facteur travail, car associer les matières premières pour leur donner une utilité plus grande n’y entre pour rien et ne vient qu’après.  Pour percevoir la rente, c’est défendre l’accès qui est tout. C’est une extorsion pure, qui repose sur la force. L’extorsion a toujours été la voie royale vers la richesse.

Ce retour vers la pure extorsion de ses serfs par leur seigneur est illustré aujourd’hui par la rente sur  le pétrole, mais elle a toujours existé, particulièrement  sur les produits agricoles. On a un peu négligé cette approche, depuis la révolution industrielle, parce que la dépendance sur travail humain en rendait l’application lourde, mais, avec la mécanisation progressive de l’agriculture, on va pouvoir y revenir en parfaite quiétude.

Le Capital commence seulement à augmenter la rente sur les ressources naturelles pour compenser le manque à gagner en production.  Le phénomène va s’élargir et continuera jusqu’à l’on ne sait où…   Produire ? Bon pour les gagne-petit.  S’enrichir par l’industrie n’a été qu’un intermède découlant d’une certaine fascination pour la technologie. Amusant, mais l’extorsion fait plus sérieux.

3.  Speculer.  Pas la spéculation triviale, liée à l’achat et la revente de quoi que ce soit, car dans un économie d’abondance elle se confond avec le commerce.  Le commerce est un service et a donc sa valeur travail, mais le capital n’y joue plus un grand rôle, car il n’est plus là que pour couvrir les risques. Or, dans une économie transparente, le risque vient de l’aléatoire et est assurable, remplaçant la spéculation par une forme d’actuariat. La vraie spéculation a maintenant lieu sur autre chose : le passage du réel au symbolique.

Une économie d’interdépendance exige des échanges bien au-delà du troc.  Elle exige donc, pour que soient facilités ces échanges, que l’utilité (valeur réelle) de tout bien ou service qui peut satisfaire un désir soit exprimée en monnaie (valeur symbolique). Cette conversion est indispensable et quiconque contrôle les conditions de cette conversion possède un pouvoir  quasi  illimité. C’est l’État qui en théorie exerce ce contrôle et détient ce pouvoir.

Les variables qui déterminent le succès d’une spéculation sont toutes aujourd’hui directement ou indirectement sous le contrôle de l’État.  Même si c’est une catastrophe naturelle qui déclanche une occasion d’affaire, c’est la réaction de l’État pour faire face à la catastrophe qui sera au coeur de la spéculation qui en résultera.

Toutes les roulettes sont mises en mouvement  par l’État et seuls peuvent y gagner les amis de ceux qui les font tourner. Seuls ceux qui agissent de connivence avec l’État peuvent désormais spéculer et gagner.  Les gros pontes jouent toujours avec la banque. Ceux qui jouent en s’en remettant au hasard ou même à leur honnête sagacité pour spéculer seront vite ruinés.

Quand le capitaliste quitte la production pour spéculer, en amenant avec lui les symboles de la richesse corporative pour les affecter à sa spéculation, il est le vrai bourdon dans la ruche, car cette activité de spéculation est oiseuse ; elle ne produit aucune richesse et ne sert qu’à départager les capitalistes entre eux aux frais des autres, mais il y a plus grave.

S’il a l’ambition, il ne peut que viser à contrôler tout ce qui est en son pouvoir des activités de l’État : création de monnaie et aussi gestion des ressources naturelles qui ultimement repose elle aussi sur la force de l’État. Il ne peut que s’engager sur la voie de la corruption.

 

55  Le travail au pouvoir

Le Capital a fait son deuil de la production. Les travailleurs vont devenir les nouveaux les propriétaires des entreprises. Le facteur travail va pouvoir hisser son drapeau sur un secteur de production conquis…. et occupé. Il faut comprendre, en effet, que c’est le capital monétaire qui va quitter la production. La structure de production reste inchangée quand le Capital la quitte.

 Le capital réel  – le capital fixe qui  est présentement dans l’industrie – ne peut évidemment pas la quitter. C’est quand les travailleurs prendront formellement possession des entreprises que le remplacement des vieux équipements par de nouveaux viendra peu à peu s’harmoniser avec les changements radicaux de structure et de comportements que ses nouveaux propriétaires voudront alors introduire.   En attendant, ils vont occuper le secteur  production. Meublé et garni.

 C’est le capital monétaire qui va partir et cette migration des ressources monétaires hors du secteur de production ne sera pas le cataclysme qu’on pourrait anticiper. Le capital monétaire – qui symbolise les industries, mais dont la réalité propre est « dans le miroir » – y gagnera à la présence des travailleurs sur la ligne des acquéreurs potentiels de la structure industrielle.  D’où la bonne grâce que mettront les capitalistes à les y accueillir….

 Vendre le secteur de production aux travailleurs sera un gain pour les capitalistes.  Ils ne doivent se faire trop d’illusions, cependant, sur l’impact que pourra avoir cette vente sur les « réajustements » que devra vivre l’économie monétaire. Paradoxalement, la réalité n’aura pas le pouvoir de changer l’illusion.  Les déséquilibres « virtuels » devront bien se régler dans l’univers des illusions…

 Le départ du Capital de la production ne signifie pas qu’on produira sans capital.  Ce sont les travailleurs qui, y investissant leur compétence – le capital désormais de loin le plus important – accepteront d’en financer aussi le capital fixe devenu accessoire. On leur fera crédit… Un apport externe en capital sera possible, surtout au moment de l’achat ou du lancement de l’entreprise, ou avant une expansion significative de ses activités, mais il sera exceptionnel.  Les capitalistes vont quitter la production.

 Le drapeau du travail va flotter sur un système de production pacifié, car la complexité croissante irréversible de la production exige la complémentarité… et le consensus.   Les mécanismes pour en arriver à ce consensus  seront négociés de façon ingénieuse, voire astucieuse, mais les ententes entre les travailleurs eux-mêmes obéiront à de nouveaux principes.

Ainsi, leur contribution à l’achat des équipements ne sera pas prétexte à leur concéder une participation plus grande aux profits, ni au processus de décision ; ce ne sera que leur droit d’accès au revenu qu’ils retireront de l’entreprise comme travailleurs-entrepreneurs. C’est l’évaluation consensuelle de son apport en compétence qui déterminera la part des profits qui échoira à chacun. Les décisions ponctuelles seront prises par qui a la compétence de les prendre et les décisions corporatives par consensus, puisque chacun est présumé remplir une fonction essentielle.  Les dissidents quitteront.

Le syndicalisme trouvera dans cette nouvelle structure une nouvelle mission.  Il  ne sera plus un instrument de lutte contre le capital, mais d’arbitrage entre travailleurs, les protégeant du chantage qu’ils pourraient exercer, les uns contre les autres, au gré des fluctuations de leur indispensabilité.

En plus de ramener la paix sociale, de favoriser l’entrepreneuriat qui est incontournable au fonctionnement d’un système de production complexe et de permettre une redistribution relative de la richesse, la prise en charge de la production par les travailleurs aura aussi deux (2) autres avantages non négligeables.

À court terme, les travailleurs qui seront devenus propriétaires des entreprises s’en occuperont ; les roues de l’économie réelle continueront donc de tourner, quels que soient les soubresauts que pourront subir les  marchés financiers ; c’est une idée rassurante. À moyen terme, le résultat de ce changement de propriétaires va être de mettre fin à la mauvaise habitude de produire pour produire.

Une habitude néfaste, car produire pour produire, en effet, crée ce paradoxe, qu’on y réussit d’autant mieux que la production est inutile et ne satisfait pas la demande. Il en est résulté, durant des décennies, une inefficacité voulue, se traduisant par un gaspillage éhonté des ressources humaines et matérielles.

Un énorme gaspillage dont personne n’a eu cure, puisque le véritable but de la production était simplement de produire pour assurer la stabilité sociale, par la rentabilisation du capital et la distribution à la classe laborieuse de revenus permettant la consommation. Produire pour produire afin de protéger le capital a créé  une abondance monétaire fictive au détriment de la satisfaction des vrais besoins.

Maintenant que les ressources humaines en se spécialisant sont redevenues rares, que la compétence est devenue le capital le plus précieux et que les travailleurs-entrepreneurs – qui sont  les détenteurs de ce capital-compétence ! – vont contrôler la production, ils n’auront aucun intérêt à travailler plus pour moins. Ils ne penseront plus l’efficacité en termes de production, mais de satisfaction. La recherche de l’inutile va prendre fin.

On va réduire l’assuétude envers  la consommation de biens superflus qui oblige à un travail inutile. On va renouer avec cette réalité, que la véritable efficacité ne se mesure pas en bien produits et en services offerts, mais en satisfaction apportée pour la moindre consommation possible de travail et autres ressources naturelles.

En donnant aux travailleurs-entrepreneurs le contrôle de la production, on remet l’humanité en marche vers l’abondance réelle, celle qui correspond à la satisfaction croissante de ses besoins et de ses vrais désirs. Dans un système de production sous contrôle des travailleurs – qui sont aussi les consommateurs – on va revenir à une « simplicité volontaire.

 

56  Le passage à l’acte

 Il semblait bien, au début des années 80, que l’ouverture des marchés du tiers-monde et la globalisation concomitante de la main-d’œuvre, qui étaient d’abord apparues comme des catastrophes, allaient au contraire résoudre bien des problèmes.

Cette démarche audacieuse allait permettre au Capital de trouver son Eldorado où implanter une structure de production a son goût et aux travailleurs des pays développés de sortir de l’impasse où la monde irréaliste les avaient conduits en devenant des entrepreneurs et en contrôlant un système de production de services et de production industrielle haut de gamme.    On donnerait ainsi une heureuse fin à la crise perverse, le tiers-monde rejoignant le monde de l’abondance et ce dernier  évoluant sans entrave vers une société tertiaire.

Évidemment, tout ce qui devenait possible n’en était pas pour autant réalisé. Il  fallait aussi le faire et la création de la nouvelle structure de production en pays développés n’était pas le genre de transformation simpliste dont on pourrait tirer des slogans et espérer que c’est la ferveur populaire qui la conduirait a bon port.   Il y aurait bien des intervenants, chacun avec son propre agenda.

Le Capital, c’était les shylocks, mais c’était aussi des millions de petits rentiers, disposant d’un pouvoir politique considérable dans une démocratie vieillissante.  Le Travail, c’était des millions de travailleurs avec chacun ses conditions de travail âprement négociées, encadrés par des syndicats aguerris et disposant eux aussi d’un pouvoir non négligeable.

 Laissée a elle-même, la « main invisible » ne fait pas que des miracles ; elle a aussi une propension à la délectation morose.  Changer le système prendrait du temps.  Or les conséquences des gestes posés en globalisant les marchés étaient immédiates.  En Europe comme aux USA, les immigrants légaux et illégaux se multipliaient, pendant que se créaient dans le tiers-monde des usines où ce ne sont pas des ouvriers occidentaux qui travailleraient…  Il y aurait des mécontents.

La trêve était terminée. Le signe annonciateur que la « lutte des classes » sortait de son accalmie a été la révolution fiscale de Reagan du début des années « 80.  Le Capital a ensuite assuré ses arrières. Les shylocks ont repris le pouvoir des mains de ces managers  professionnels qui pensaient la production comme une fin en soi et redistribuaient la richesse « à la Keynes ». Utilisant l’arme imparable de la corruption, le grand capital a simplement soudoyé les managers en leur offrant des participations au capital-action des entreprises que ceux-ci géraient, transformant ainsi les managers eux-mêmes en capitalistes.

Dès que la rémunération d’un manager n’est plus un salaire, mais une part des profits, il devient un entrepreneur, ce qui est excellent. Quand, toutefois, cette rémunération ne dépend plus de sa performance en production, mais de la valeur des actions de la compagnie, la compagnie cesse d’être essentiellement pour lui une entreprise de production pour devenir une entreprise de gestion de capitaux à laquelle la production ne sert que de faire valoir.

Quand la valeur des actions qu’il possède peut lui procurer en intérêts un revenu supérieur à son salaire, le manager en vient vite à ne plus se percevoir comme un travailleur ou un entrepreneur, mais comme un capitaliste. Avec des options de stocks multipliant leur revenu par dix, les managers sont devenus des capitalistes. Ils ont changé de camp, ils ont ramené le pouvoir avec eux dans le camp des propriétaires. La politique de redistribution de la richesse a été abandonnée avec horreur.

Cette victoire acquise, c’est la politique qui a jeté son glaive dans la balance pour affermir la position du capital.  Le travail de sape que les USA menaient depuis longtemps pour abattre l’URSS a finalement porté fruit, quand Gorbatchev est arrivé au pouvoir. Dès 1989, avec la chute du Mur de Berlin, le « péril communiste » est disparu. Trahis, leurs leaders subornés, leur économie sabotée, la population de l’URSS réduite à la misère, les Terribles Soviétiques ne représentaient plus une menace crédible. En 1991, l’URSS était dissoute.

Or, sans cette menace crédible à l’Est, les travailleurs étaient désormais sans défense et une alternative de gouvernance à gauche en Occident n’existait plus.  Les « gauches » du monde n’étaient plus, face au capitalisme, que des bandes d’écoliers bavards. On pouvait pendre les meneurs, soudoyer leurs lieutenants, ridiculiser les autres et disperser les badauds.

La Chine ?  On s’en occupait.  On lui créerait des emplois. On l’amadouerait en important ses produits et en lui exportant donc de la demande effective : la demande effective de nos propres travailleurs.  Ceux-ci n’apprécieraient pas, mais, après l’effondrement du communisme, la volonté de pouvoir absolu des shylocks pouvait revenir sans retenue aucune. Il ne restait plus sur cette planète qu’un seul vrai pouvoir, celui du capitalisme.

La trêve était bien terminée.  Les managers capitalistes, reprenant l’atavisme des vieux shylocks, n’ont plus vu que le profit immédiat. L’équilibre dynamique keynésien? Un mythe ! Instabilité ! Danger ! Pour prouver qu’une bicyclette n’est pas en équilibre, il suffit de mettre les freins sans tenir le guidon. On a appliqué les freins, cessant la redistribution de richesse qui avait créé l’Âge d’Or.

Bien sûr, la bicyclette a cessé de rouler. On a stoppé net la croissance en termes réels du pouvoir d’achat, alors même que les progrès de la technologie permettaient de produire plus et EXIGEAIENT plus que jamais que l’on consomme davantage. Le moment de totale arrogance du Capital n’a cependant pas duré longtemps.

La dépendance inhérente au capitalisme industriel du producteur envers le consommateur et la demande effective ne cessant pas pour autant d’exister, l’enrichissement réel du capitaliste s’en est trouvé, lui aussi stoppé net.  Même pour le Capital, c’est l’Âge d’or lui-même qui était terminé.

 

57  Le choix du matérialisme

En ne tenant pas rapidement la promesse implicite d’une évolution vers un système de production où les travailleurs deviendraient  des entrepreneurs, le Capital mettait fin l’Âge d’Or.  Il mettait fin au retour annoncé vers plus d’autonomie qui était indissociable de la différenciation des tâches liée à la complexification de la production. Il refusait d’accorder au travailleur le pouvoir accru de décision qui découlait de sa complémentarité. Il niait que la compétence était devenue le facteur dominant en production. Il niait l’évidence.

En fait, il supprimait l’espoir, car une aisance relative étant déjà acquise, le travailleur voulait une réalisation personnelle dans son travail quotidien qui transformerait son labeur en accomplissement, ce qui non seulement lui apporterait plus de joie, mais améliorerait sa performance.

Les exemples abondaient dans les bureaux de conseillers en organisation et méthodes et des mécanismes ingénieux mis en place au Japon pour faciliter l’identification du travailleur à son travail et à l’entreprise.  Des exemples qu’on examinait avec intérêt, mais sans aller jusqu’à les imiter et à en faire une nouvelle structure de la relation entre capitalisme et entrepreneuriat.

Toujours obsédé par les chiffres dans le miroir de la spéculation, le Capital ne voulait en aucune façon perdre son contrôle  sur les variables qui optimiseraient la valeur image de son entreprise.  Pas question de céder le pouvoir ultime de faire les choix de production à ceux qui en connaissent les exigences techniques et peuvent atteindre le meilleur rapport des intrants au produit, puisque le produit n’est PAS le but de la production et la satisfaction du consommateur l’est encore moins.

Le but de la production est que la valeur de l’entreprise soit en hausse, fluctuante selon les images projetées sur la psyché des analystes financiers, ceux-ci n’accordant qu’une petite part de leur attention à la réaction des clients et une part encore moindre au fonctionnement de la production elle-même.  Le Capital ne veut pas de partenaire, il veut des exécutants.Il y a des choses qu’il faudrait avouer à des partenaires et qu’il ne tient pas à dire. Ses priorités, par exemple….

On peut haranguer les travailleurs sur la mission d’entreprise, mais les priorités du Capital apparaissent impitoyablement quand on voit que l’industrie pharmaceutique, par exemple, secteur de progrès constant de la connaissance s’il en est, consacre plus d’argent à sa publicité qu’à la recherche.   Il vaut mieux que le travailleur fasse ce qu’on lui dit.   Il n’a pas à comprendre les vrais objectifs ni les moyens.  Il n’a pas à vouloir faire plus ou mieux. Il n’a pas à être un entrepreneur.

Un des effets les plus visibles de ce refus de l’entrepreneuriat a été la perte immédiate et brutale de motivation des travailleurs, se traduisant par une baisse notable de la qualité de la production.   Baisse de qualité transmise sans aucun retard vers les perceptions de la clientèle, puisque le travailleur en est conscient et qu’il EST le consommateur…. Le label « Made in USA » est devenu péjoratif à une vitesse inouïe.  Japonais, Coréen, Taïwanais… Oui, mais pas Américain.   Le travailleur américain sait qu’il produit mal, car il sait qu’on ne le laisse pas travailler correctement.

C’était la preuve irréfutable de l’urgence de procéder au passage de la structure industrielle salariale vers un mode d’entrepreneuriat.   Le péché impardonnable du capitalisme a été de ne pas voir que la main invisible lui écrivait des messages sur le mur.C’était le péché contre l’esprit, car c’était ne pas comprendre le rapport entre capital et entreprise et donc entre capitalisme et entrepreneuriat, lesquels sont les deux pôles entre lesquels il faut ajuster le curseur entre passé et présent pour produire efficacement.

Alors que tout était en place pour une transition sociale paisible par une transformation de la structure de production, le capitalisme, suivant les USA son vaisseau-amiral, a choisi de ne rien changer. On a laissé de côté la production. Rien à changer à la façon de produire. Sans intérêt la production.

Au moment crucial du début des années « 90, quand la chute du communisme lui donnerait une occasion historique de se transformer sans être sous la contrainte d’aucune menace extérieure, le capitalisme garderait le cap sur ses objectifs d’enrichissement par l’extorsion à partir des matières premières – dont la guerre du Golfe de 1991 a été la manifestation emblématique.

Quitter la production, mais pour aller vers l’extorsion et vers la spéculation effrénée marqué des indélicatesses et des scandales boursiers dont celui des « junk bonds », simple mise en bouche pour préparer ce qui deviendrait ensuite la bulle informatique, Enron, la titrisation des hypothèques des insolvable…

Au lieu de la voie de l’entrepreneuriat, le modèle où tout le monde est interdépendant dans l’action qui aurait donné un but aux travailleurs et créé un avenir, on a choisi de poursuivre dans la voie du « maternalisme » qui se développait  depuis 50 ans.  Dans un régime maternaliste, qui s’appuie fortement sur l’assistanat sans exiger d’entreprises personnelles, le capital a tout le pouvoir.

La foule est nourrie à la tétée par l’assistanat, conduite aux bains et aux jeux par une toute petite minorité dirigeante qui, ambitieuse par simple plaisir, continue ses jeux de rôles de pouvoir ou de richesse, sans même la volonté d’exploiter les autres, sans surtout celle de leur faire du mal, puisqu’elle n’a rien à en tirer que la satisfaction de leur faire faire risette.   Mais ce sont des jeux.  Tôt ou tard, le nombre des ambitieux décroît…

 Quand  il décroît, ceux qu’on a infantilisés continuent sur leur erre à vouloir des hochets, jusqu’à ce que la structure industrielle mal gérée ne produise plus les biberons, que  l’abondance cesse et que l’impérieuse nécessité  reprenne ses droits….  On entre dans le vide sidéral de la décadence.

 

58  Le syndrome

 Le Capital a choisi la voie du maternalisme.  Une aberration qui ne pourrait conduire qu’à une longue marche vers la décadence.  Notre société n’avait plus d’espoir et on lui avait enlevé sa raison d’être. Elle allait donc suivre  la séquence des symptômes précurseurs habituels des fins de civilisation.

1. Les emplois traditionnels disparaissent progressivement et le chômage – occulté sous divers noms – va continuellement en augmentant. Il n’y aura plus jamais de reprise de l’emploi tel que nous le connaissons.

2. Le budget de l’État étant grevé, d’une part, des charges croissantes du maintien des exclus par la sécurité sociale et, d’autre part, du coût des intérêts sur la dette publique, cette dette publique va inexorablement en augmentant. Elle ne sera jamais remboursée au sens où l’économie classique aurait parlé de remboursement.

3. Ceux qui possèdent la richesse, même si le paiement des intérêts sur la dette publique leur assure artificiellement un rendement présumé acceptable, trouvent de plus en plus meilleur profit à utiliser leurs capitaux pour la spéculation, boursière ou autre, plutôt que pour faciliter des investissements productifs.

4. Le fardeau de cette dette qui va s’alourdissant est supporté par un nombre décroissant de travailleurs (inversement proportionnel à celui des exclus, évidemment), le vieillissement de la population aggravant le phénomène.

5. Parmi ces travailleurs en nombre décroissant qui constituent la classe moyenne, ce sont les plus pauvres qui écopent naturellement davantage de l’alourdissement progressif du fardeau fiscal, puisqu’ils ne disposent pas des abris fiscaux imaginés par les bien nantis et introduits au système au profit de ces derniers.

6. En faisant reposer ce fardeau fiscal croissant surtout sur les travailleurs salariés et les petits commerçants, on contribue encore davantage à faire basculer les plus faibles de la classe moyenne dans une pauvreté relative, à réduire leur incitation au travail, à augmenter les disparités entre pauvres et riches et à promouvoir l’exclusion sociale.

7. Afin de ralentir la progression de leurs besoins financiers – pour faire face aux coûts croissants de l’exclusion et de l’intérêt sur la dette – les gouvernements réduisent brutalement les services – (justice, éducation, santé, soutien au revenu, etc.) – sacrifiant les acquis du passé, créant la misère, détruisant surtout l’espoir d’un avenir meilleur.

8. Cette réduction des services entraîne, en plus d’une baisse de la qualité de la vie, la morosité, le pessimisme, la rupture de la solidarité sociale, le laxisme professionnel, le refus du risque, menant chacun à un repli vers soi et poussant la société au choix de la décroissance. Un choix FATAL, puisque l’économie, devenue très largement virtuelle, n’a d’autre équilibre qu’en mouvement, s’appuyant sur sa propre croissance.

9. Le choix de la décroissance, en plus d’un impact négatif sur la qualité de la vie des citoyens, accélère l’augmentation du chômage et la baisse de la consommation, cette baisse réduisant d’autant la demande pour les capitaux productifs, la richesse s’oriente encore davantage vers la spéculation plutôt que la production

10. Cette spirale de décroissance et de déflation mine la confiance en l’État et détruit le prestige de ceux qui gouvernent. Cette perte de confiance en l’État et cette perte de prestige des gouvernants tend à réduire l’intérêt des personnalités de valeur pour le service public; les charges publiques tendent donc à être occupées, de plus en plus, par des individus opportunistes, ambitieux, moins compétents, moins honnêtes.

11. La baisse de la qualité des hommes publics, nonobstant les êtres exceptionnels qui peuvent encore s’y dévouer, se reflète sur la démocratie elle-même et a pour conséquence la répudiation cynique de toutes les promesses, la corruption, les scandales en chaîne, conduisant à un rejet global de la classe politique par les citoyens. Le processus démocratique devient alors un pur exercice de manipulation de l’information à des fins électorales.

12. La perte de foi en l’intégrité des politiciens et en l’autorité morale de l’État mène à une détérioration de l’éthique sur tous les plans. Brûler des récoltes – ou toute forme de désobéissance civile – apparaît tout à coup comme un geste courageux.

13. De ces phénomènes, comme des lenteurs de la justice, naît un doute sérieux en la capacité même de l’État de faire respecter la loi. Ceci conduit d’abord à une recrudescence de la violence et de la criminalité, puis à la recherche de solutions de rechanges. Port d’armes, gardes privés, villes murées…

14. On assiste ainsi à une mutation des valeurs, celles-ci s’accommodant de la nouvelle réalité qui n’est plus tout à fait celle d’un État de droit. Les modèles d’imitation changent. Les héros de la télévision deviennent des justiciers: les policiers et militaires qui font triompher la justice MALGRÉ les ordres reçus. Le Héros est celui qui fait cavalier seul et qui donne à chacun son dû, en triomphant du système et au mépris de la loi. Quand le mythe du justicier apparaît dans l’imaginaire collectif, c’est que le « système » est devenu l’ennemi.

15. Quand le système devient l’ennemi, une part croissante de la population ne se sent plus solidaire des efforts que doit consentir une société contre les éléments criminels dynamiques pour lesquels le désordre est une opportunité. Sans solidarité globale, se protéger par identification à un clan devient une solution crédible. On assiste donc à une fragmentation de fait de la collectivité, en petites entités en marge de la loi qui génèrent le sentiment d’appartenance que ne peut plus susciter une société désormais discréditée.

16. Quand ce point de non-retour est atteint où l’État ne commande plus la loyauté des citoyens, ces entités hors la loi peuvent agir avec moins de retenue, de moins en moins d’égard pour l’individu. Elles s’affichent, deviennent ouvertement criminelles puis guerroient entre elles. Les services qu’on attend d’une société sont rendus avec de moins en moins d’efficacité, puis plus du tout. On entre en barbarie. C’est ainsi que meurent les sociétés.

Ce scénario n’est pas une fiction. Pour au moins la moitié de l’humanité, il a été mené à son terme et c’est bien ainsi que les choses se passent au quotidien: la fin du monde est arrivée. Pour l’autre moitié – incluant l’Occident – cette évolution est déjà bien en marche et l’on en vit les étapes. C’est le syndrome du désordre. Chaque année, se rétrécit l’espace dans le monde où l’ordre règne vraiment.

59  Le temps du désordre

 La décadence qui s’amorçait ne serait pas un phénomène local, mais un problème mondial. À divers degrés, ce que l’on vivrait ici ou là  serait une facette de ce qui se passerait partout. En refusant de partager son pouvoir, le capitalisme allait créer un problème d’ordre. On aurait voulu croire que pauvreté et désordre allaient de paire et que le temps apporterait une commune solution dans un enrichissement collectif. Le désordre, hélas, ne croîtrait plus seulement dans la pauvreté, mais partout.

 Dans le monde sous-développé, en Afrique, en Amérique latine, une partie de l’Asie, une pauvreté objective abjecte créerait une crise permanente. Le pouvoir formel y deviendrait précaire, son emprise réelle faible, sa légitimité nulle. Parfois, un pouvoir clanique, arbitraire, devenant toujours de plus en plus mafieux – puisque la criminalité y est le seul secteur porteur de l’économie – pourrait s’y exercer de fait, ici ou là, mais sur des territoires trop restreints pour que puisse s’y maintenir une structure de développement stable. Le désordre serait presque total ; on mourrait au jour le jour, sans attirer l’attention

Dans les pays dits « en voie de développement », s’établirait presque toujours un pouvoir totalitaire. Ces régimes seraient dénoncés et souvent sabotés par le reste des nations; pour ce motif de dictature, ou ce prétexte en cachant de moins avouables. Ces pays, de toute façon, auraient perdu la partie de créer le bonheur, lequel n’est vraiment possible que dans la liberté. D’autres feindraient une forme de démocratie, mais celle-ci tout entière soumise à une omniprésente corruption et leurs assises mêmes sapées par les deux (2) problèmes systémiques, auxquels ils n’échapperaient jamais: un chômage endémique et une dette publique en croissance ininterrompue

Ajouter, dans le tiers-monde, les guerres spontanées ou fomentées qui viennent et vont, comme toujours, mais semblant plus que jamais inutiles. Des guerres qui apparaîtraient désormais encore plus désespérantes, car elles se termineraient sans que la paix ne revienne vraiment, la violence se poursuivant, plus ou moins larvée, dans un désordre permanent. Les oasis de sécurité deviendraient plus rares sur cette planète. Cette sécurité, là où elle subsisterait, serait sans cesse plus précaire, moins sereine….

Dans les pays dits développés, les USA offraient l’exemple qui semblait prémonitoire d’une fracture sociale entre les pauvres et les riches, entre les blancs et les autres. Une fracture qui s’élargirait et conduirait à un inévitable éclatement, dont l’imminence serait occultée par un cirque médiatique: un déluge d’informations incohérentes qui, paradoxalement, sert de censure et permet que le citoyen moyen n’ait plus qu’une vision de plus en plus floue de l’ensemble de la situation.

L’Europe allait suivre la même voie. Les inégalités inhérentes à une expansion qui y ferait  cohabiter ses nations riches et pauvres, et une immigration incontrôlée, y créeraient peu à peu des oppositions ethniques et raciales à la mesure de celles de l’Amérique. Une voie balisée par la concentration de la richesse, l’exclusion progressive des travailleurs, la récupération de la démocratie par la manipulation des médias, la rupture de la solidarité sociale, le choix de la décroissance, la diminution inexorable des services sociaux et une perte d’éthique.

Cette perte d’éthique favorise la criminalité dans les pays riches comme dans les pays pauvres, mais elle y prend d’abord une autre forme. C’est la prolifération de la délinquance et une désaffection croissante envers les valeurs sociales sans lesquelles une société complexe ne peut survivre. On assiste de plus en plus à l’abus de biens publics, à la fraude fiscale généralisée, au travail au noir et, surtout, toutes ces tares deviennent socialement tolérées. Il devient acceptable de ne pas respecter les règles qui ne nous conviennent pas et l’on peut compter sur l’indulgence des autres, puisqu’ils en font tout autant.

Le seuil à partir duquel le désordre s’impose grimpe sans cesse plus haut sur l’échelle de la richesse et de la respectabilité. Voyez des ministres convaincus de gestes criminels se représenter sans gêne devant les électeurs, voyez, aux USA, une vedette de la télévision signer des contrats à partir de sa cellule de prison et sourire aux photographes invités. Il n’y a plus de véritable opprobre à l’illégalité. Institutions, méthodes, mécanismes, objectifs ne font plus consensus.

Chacun prend donc ses distances de l’ordre établi dont le capitalisme ne l’a pas invité à être partie prenante. Il est devenu acceptable de ne plus EN être. Chacun s’en dégage presque en catimini, mais sans trop de pudeur, content d’en sortir, mais sans entendre l’appel d’une alternative autre que son propre individualisme. Chacun le quitte sans se sentir encadré par autre chose et devient donc ainsi vulnérable et même plus ou moins consciemment, réceptif au désordre.

Le « système » qui gère la société n’inspire plus aucun respect. Que ce soit à tort ou à raison est une autre débats. Il faut d’abord s’admettre, qu’une société ne vit pas sans un système qui la gère et des lois qu’on respecte. Sans une large adhésion aux valeurs  d’un système qui sert de référentiel pour déterminer ce qui est bien, il n’y a pas de société possible. Elle s’étiole, entre en crise et meurt. Sommes nous une société moribonde ?

Les valeur qui devaient encadrer notre société et y maintenir l’ordre ne collent plus avec la réalité et l’esprit du monde actuel. Une vaste majorité de l’humanité ne croit plus que demain sera mieux qu’aujourd’hui. En refusant que le système de production évolue vers une PARTICIPATION, le capitalisme a empêché que se développe dans la société elle-même la participation qui conduit à une appartenance et à la solidarité.

Sans solidarité au soutien de l’ordre, le désordre s’installe partout. La croissance est exponentielle de ceux qui rejettent le système. Qu’on les appelle exclus ou rebelles, ils sont le signe d’une société en phase terminale.

 

 60  La fuite en avant

 Le Capital a choisi l’assistanat plutôt que le partage du pouvoir qu’impliquât l’entrepreneuriat. Cette décision prise, il aurait pu tout au moins reconnaître sa dernière erreur et reprendre la redistribution de la richesse inopinément interrompue, augmentant la valeur du travail et enrichissant d’abord les travailleurs, puis éventuellement les capitalistes eux-mêmes.  Le Système a préféré la solution périlleuse de contenter tout le monde et d’abord ses amis.  Il l’a tenté en trois (3) mouvements.

Reagan a d’abord mis les riches à l’abri de tout nouvel effet de redistribution de la richesse, en réduisant les impôts qui leur avaient été imposés pendant les Trente Glorieuses.  En rétablissant un taux d’intérêt assez supérieur à l’inflation pour que, toute fiscalité prise en compte, un riche puisse encore devenir plus riche en ne faisant rien. Sans courir aucun risque, par simple accumulation des intérêts sur un capital oisif.

Les amis servis, on s’est concilié la strate supérieure de la classe moyenne, celle qui contrôle de fait le processus démocratique qui sert de faire valoir au Système. Cette strate est essentiellement composée de petits propriétaires, on pouvait donc tenir ceux-ci indemnes de toute contribution au processus de redistribution en leur faisant réaliser, par l’inflation, un gain en capital sur leur propriété, supérieur à ce qu’ils contribuaient en impôts.

Qui allait subventionner la consommation des laissés pour compte, toujours nécessaire au fonctionnement de l’économie, si ni les capitalistes, ni la classe moyenne aisée n’y contribuaientLa seule cible restait la strate inférieure de la classe moyenne, ceux qui payaient des impôts à la source et qui, n’étant que locataires, ne bénéficiaient pas de l’inflation.

Il était manifestement impossible, cependant, sans les paupériser eux-mêmes, de soutirer des seuls travailleurs/locataires le coût de la subsistance des pauvres et de l’enrichissement constant des nantis. Il fallait donner aux pauvres le pouvoir d’achat qu’il fallait et permettre aux propriétaires de tirer leur épingle du jeu, tout en laissant les riches engranger des intérêts, mais sans faire basculer une majorité des travailleurs dans la pauvreté.

Le Système a choisi la solution de la fuite en avant. Poussant le Postulat des Deux Richesses à sa conclusion logique, il a simplement créé l’argent qui lui manquait.  Le Système a fait plaisir à tout le monde en distribuant largement de l’argent qui ne correspondait à aucune valeur réelle. Pour régler ses fins de mois, le système allait, plus que jamais, créer une richesse virtuelle.

Il l’a fait en maintenant les intérêts élevés, alors que la surabondance de capitaux aurait dû mener à des taux bas ou même négatifs. Au Canada, par exemple, des obligations de l’État portant 19 % d’intérêt ont pu débuter en 1982 leur généreuse carrière et la poursuivre entre les mains de ceux qui les avaient acquises, pendant que les politiques de l’État ramenaient à 2 % l’inflation de 14 % qui avait justifié leur émission…

En distribuant cette richesse virtuelle aux riches, on pouvait satisfaire leur ambition sans risque d’inflation, puisque cet argent ne serait jamais utilisé pour la consommation, mais uniquement comme un outil de pouvoir. Donner de l’argent aux riches dont l’aisance assurait que cet argent ne trouve pas sa voie vers la consommation n’avait déjà cependant plus rien d’innovateur.  Le problème étant devenu plus général, il fallait maintenant en donner un peu à tout le monde, tout en gardant le même contrôle sur son utilisation.

L’État a d’abord convaincu les « presque-riches » à qui on donnait de l’argent pour rire de ne pas le dépenser.   Des placements irrésistibles pour les mieux nantis, des fonds de pension pour la classe moyenne.  On créait le mirage d’une richesse qui viendrait plus tard…

Au lieu de récompenser ses enfants doués en leur donnant plus de friandises, le Système ne leur a plus offert que des images. On n’avait renoncé à l’irréaliste que pour choisir l’imaginaire.  En bourse se créait une valeur fictive colossale qui ne représentait aucune réalité et qui, comme un arc-en-ciel n’existait que dans la mesure où l’on n’étendait pas la main pour y toucher. Une chimère qui n’existerait qu’aussi longtemps qu’on feindrait d’y croire.

Au cours des 25 ans qui ont suivi, l’indice Dow-Jones passerait de 800 à 13 000, multipliant par 17 la valeur des stocks en bourse. C’était un ajout à la richesse des nantis d’une valeur monétaire supérieure à celle de tout le patrimoine de la France ! Mais que valait RÉELLEMENT cet ajout ?

Les actions d’une compagnie confèrent un droit au partage des profits à tirer de la vente de ce que celle-ci produit. Mais si la population n’a augmenté que modestement – et son revenu par tête encore moins –  l’espérance des profits à retirer des biens et services qu’on peut vendre au consommateur est-elle si supérieure à ce qu’elle était au début de la période ?

En l’absence d’une inflation qui, même désagréable, aurait au moins maintenu un rapport entre la réalité et son symbole, on créait une richesse de pur consensus et on permettait ainsi qu’il ne subsiste plus aucune commune mesure entre la masse monétaire et les biens réels que celle-ci prétendait représenter.

Pour les pauvres, on serait plus parcimonieux. Le niveau de vie en dollars constants des classes moyenne aux USA n’augmenterait pas d’un iota pendant la même période – et celui des plus défavorisés diminuerait, même un peu ! –  mais il fallait s’assurer tout de même que par le travail ou l’assistanat la demande effective serait suffisante.   Encore un travail d’orfèvre…

On a compris qu’on ne s’en sortirait qu’en contrôlant  EXACTEMENT la consommation de tout ce qu’on souhaitait que ces gens  consomment. Si pour les nantis, on pouvait quitter la réalité et plonger dans l’imaginaire, pourquoi s’en tenir à une approche encore bien lourdaude de consommation impulsive pour gérer la demande effective des petits consommateurs ? Pourquoi ne donner qu’aux riches les émotions de l’hyperespace financier ?   On a découvert la magie du crédit.

 

 61 L’hyperdrive du crédit

Comment l’État pouvait-il parachever son contrôle de l’économie ? En étendant au monde ordinaire les artifices qu’il utilisait déjà sur les marchés financiers. Dès qu’on entre dans l’hyperespace financier, la dimension temps apparaît et avec elle le CREDIT qui rend tout plus facile. Avec le crédit qu’on lui consent, la masse des travailleurs peut acheter tout ce qu’elle produit, dépenser plus que son revenu et dormir sur ses deux oreilles.

Rien n’est plus facile que d’augmenter ou de restreindre le crédit. Il existe déjà, dûment inscrites aux livres devenus eux-mêmes virtuels, des sommes fabuleuses qui n’attendent qu’une excuse pour devenir du crédit et l’État, d’un simple clic, peut en créer bien davantage. Qu’est-ce que le crédit ? Le crédit est une magie. Le crédit n’obéit pas à d’autres règles que d’ajuster la demande à l’offre selon les instructions des alchimistes financiers au service du Système.

Le Grand Savoir des alchimistes financiers, c’est que la richesse RÉELLE n’est strictement rien d’autre que la somme des services que nous rendent nos co-sociétaires et de ceux que nous retirons des biens que nous utilisons.  La richesse monétaire n’est qu’une clef d’accès à cette richesse réelle et n’a pas d’autre valeur que ce rôle de clef.  On peut s’en servir comme bon nous semble. Si on sait comment.

Les alchimistes financiers savent que le système de production industriel a pour unique but réel de produire des biens. Ils savent aussi, toutefois, que les « gagnants » ont d’autres objectifs intangibles, comme le « Pouvoir », ou même la « Richesse »…  mais la « richesse » dont on parle alors ne consiste plus en biens concrets pouvant rendre des services; elle est un concept mythique affublé de la propriété de satisfaire tous les besoins et d’assurer le bien-être.

Quêtes du Pouvoir et de la Richesse ont leur épiphanie dans l’univers virtuel, mais  leur simple reflet sur la réalité interfère souvent avec le processus de production des biens et services et peut même parfois s’y substituer.

Ces objectifs intangibles des gagnants peuvent créer au monde ordinaire bien des tracas. Des tracas qui, à la limite, peuvent avoir un impact négatif sur le Grand Oeuvre d’enrichissement virtuel des alchimistes et des gagnants eux-mêmes.Il faut donc prévoir qu’une providence vienne résoudre les problèmes causés aux simples mortels par les activités d’En-Haut. Cette providence agit par le crédit, un geste de mansuétude du monde virtuel envers la réalité.

Si les consommateurs manifestent des velléités de sous-consommation, on appelle au secours l’univers parallèle de la richesse virtuelle et on distribue du crédit. Facile, car pour un travailleur qui veut épargner, on peut toujours en trouver dix qui ne demandent pas mieux que de dépenser plus qu’ils ne gagnent. On trouve ceux qu’il faut et ils font ce qu’on veut qu’ils fassent : ils dépensent. Quand le consommateur moyen s’endette, c’est parce qu’on le veut bien. C’est que l’équilibre est par là.

Croyez-vous qu’une population qui dépense plus que son revenu vit « au-dessus de ses moyens » et risque des lendemains qui déchantent ? Pas du tout. Elle utilise, précisément comme on veut qu’elle les utilise, les crédits mis à sa disposition pour que le pouvoir d’achat découlant de son travail coïncide avec la valeur monétaire fixée à la production découlant de son travail… comme il ne peut en être autrement, si on veut maintenir le niveau de consommation effective.

Que faire si les consommateurs choisissent malgré tout d’épargner, d’investir et donc de faire avec l’argent pour la consommation » ce qui ne devrait être fait qu’avec l’« argent pour le pouvoir » ? Aucun problème, car on peut non seulement mener l’âne à la rivière, on peut même aussi le forcer à boire. S’il ne dépense pas, l’État dépensera simplement ce qui doit être dépensé et enverra la facture au consommateur sous forme de taxes et d’impôts. Les dépenses publiques rétabliront l’équilibre et tant pis pour l’individu qui aura refusé d’être prodigue.

Témérité ? Non, puisque si les consommateurs y vont trop fort, on augmentera le taux d’intérêt ou, plus simplement encore, on alourdira les exigences et l’on privera de crédit des classes entières de la population ; celles qui ont de vrais besoins, naturellement, puisque les autres n’ont pas de véritable impact sur la réalité. Si la population bascule de nouveau vers la parcimonie, hésite à s’engager et que les roues ralentissent, on baissera les taux, ou l’on augmentera simplement les marges disponibles sur les cartes de crédit, sans même consulter les bénéficiaires. C’est une faveur qu’on leur fait, n’est-ce pas ?

Le contrôle de l’État sur la consommation devient alors en théorie parfait, puisqu’un ajustement fiscal, un réajustement des salaires, une modification des taux d’intérêt, une inflation ou une dévaluation feront, a posteriori, que la décision collective des consommateurs aura été la bonne. Un individu peut se tromper, mais la population, non, puisque c’est l’équilibre global qui est tenu pour acquis et qui sert de point de référence dans l’univers virtuel. Les variations monétaires sont introduites de façon purement discrétionnaire, pour confirmer cet équilibre. C’est le reste qui est en mouvement. C’est la réalité qui s’ajuste au miroir.

Comme dans 1984 d’Orwell, le pouvoir qui contrôle la valeur monétaire présente peut réécrire la valeur monétaire passée et y mettre les chiffres qu’il faut pour nous faire l’avenir financier qu’il veut. Quand le Crédit descend en Pentecôte sur la réalité, il efface les bévues des péquenots consommateurs et rétablit l’équilibre. Le crédit ajuste tout. On ne demande au consommateur qu’une simple formalité, comme Méphisto à Faust : signer cette reconnaissance de dette qui porte intérêt et qu’on lui présente quand on lui consent le crédit.

 

62 Jouer dans l’hyperespace

 Le consommateur qui cède à la tentation du crédit vend-il son âme quand il signe cette reconnaissance de dette qui lui présente le Système? Pas vraiment. Il la prête, pour qu’elle serve de jeton dans le jeu financier virtuel qui se déroule autour de la production. Le crédit n’est qu’un élément du jeu financier. Un jeu passionnant, si vous êtes de ceux qui s’amusent. La monnaie est un symbole qui n’a que la valeur qu’on veut bien lui donner. Une illusion primaire sur laquelle on en bâtit de plus subtiles.

Plus loin que la monnaie, en effet, dans l’hyperespace financier, il y a les chèques, billets, bons et obligations qui ne sont que la promesse d’un paiement en monnaie. Prenez encore plus de distance avec le réel et, par-delà la valeur des obligations, pensez à la valeur fluctuante d’une action cotée en bourse et qui confère le droit à une part d’un profit problématique sur d’hypothétiques transactions, un profit payable lui aussi en monnaie, bien sûr. Allez encore plus loin et concevez maintenant un « produit dérivé », une valeur qui se construit autour des fluctuations de la valeur de ces actions et de la monnaie elle-même. Vous voyez encore la réalité dans le lointain?

Si vous voyez encore la réalité et qu’elle vous dérange, faites un autre grand saut dans l’hyperespace. Puisque le crédit est là qui ne demande qu’à grandir, créez d’un acte de volonté audacieux le concept d’une « ligne de crédit » – un droit de dépenser – qui pourra reposer sur la garantie de vos « produits dérivés »… Ensuite, faites confiance aux copains et confiez le pouvoir d’animer ces lignes de crédit à des banques qui inscriront à leurs livres, comme un actif, les sommes que vous reconnaissez leur devoir quand vous utilisez ces lignes de crédit.

Ces actifs permettront des activités « hors-bilan », d’où résultera, entre autres, un accroissement constant de la valeurs monétaire des titres boursiers qui serviront d’aval au crédit. Ne vous tracassez pas de ce qui est aux livres sans être au bilan : ce sont de simples singularités de l’imaginaire, des trous noirs qui absorbent de l’énergie et du travail, mais dont il ne ressort rien. Ne vous tracassez surtout pas, car votre pauvre coeur en prendrait un coup en voyant que ces activités hors-bilan représentent désormais 85 % des activités bancaires.

L’imaginaire est insondable et les possibilités de jeu dans l’hyperespace financier sont infinies. La valeur monétaire de tout ce qu’il y a sur cette planète est estimée à USD$ 145 trillions. Chaque jour, il se fait USD$ 3 trillions de transactions. Pensez que tous les biens meubles et immeubles sur cette terre sont échangés, vendus, achetés à toutes les 7 semaines, puis encore, et encore…  Ils ne le sont pas, bien sûr, mais pour chaque pseudo transaction, un agio est payé à qui contrôle cet argent.

À ce jeu dangereux, qu’en est-il de votre « âme » que vous avez mise au clou ? Si on regarde l’ensemble des consommateurs devenant ainsi débiteurs, leur dette commune est sans importance. On n’en demandera jamais le paiement, puisqu’on recréerait alors le déséquilibre qu’on a justement accordé ce crédit pour éviter. La somme de toutes ces créances augmente la dette de ceux qui n’ont rien envers ceux qui ont tout, mais on joue ici sur des infinis. « tout » n’augmentera pas et il n’y a que dans les livres comptables que rien peut devenir moins que rien.

La dette publique ? Une construction mentale. Globalement, elle ne représente que la correction de la somme des erreurs d’ajustement de la valeur globale du travail à la valeur du produit global. Dans l’univers réel, cette dette n’a aucune valeur. Elle ne sera remboursée que par l’usage judicieux de la touche « Delete » d’un ordinateur central, noble héritière de la gomme à effacer. Quant à votre bilan, il est modifié hors de votre contrôle, mais par des forces bénéfiques qui vous protègent.  Passez à la caisse, on vous rendra votre âme.

Deux vrais dangers vous menacent toujours, cependant. D’abord, déduire du caractère illusoire de la richesse que vous puissiez personnellement vous endetter sans risque. Les manipulations du pouvoir feront bien, après coup, que l’ensemble des décisions des consommateurs auront miraculeusement été celles qui gardent le système stable, enrichissent les riches et gardent les autres tranquilles, mais, si la position financière d’un individu n’est plus jaugée au vu d’une quelconque réalité objective, elle l’est toujours par rapport à la moyenne des comportements des acteurs économiques.

Le crédit garantit que le système a toujours raison et que l’équilibre global est maintenu, mais le croupier n’épongera pas les écarts entre joueurs qui font que l’un riche est riche et l’autre pauvre, car ces écarts sont le résultat des innombrables jeux sur lesquels tous ont misé leur sécurité et leurs espoirs. Ne pas respecter ces écarts, ce serait coucher le roi et dire que cette partie a fait son temps. Ce serait la fin de l’ordre établi et du pouvoir des puissants. Ce serait la banqueroute. Justement ce que l’on ne veut pas !  Si vous vous endettez PLUS que la moyenne, vous devrez en supporter les conséquences.

Le deuxième danger, c’est une fausse manoeuvre. On a attribué à cette richesse monétaire, coupée de tout lien efficace avec le réel, une valeur nominale qui équivaut à 10 ou 100 fois – avec les produits dérivés, on ne sait plus très bien – celle des biens dont on prétend qu’elle est le symbole. À l’actif d’individus et de corporations sont inscrits des dizaines de trillions de dollars, qui ne pourraient être mis en circulation sans que l’on ne se rende compte qu’ils ne représentent aucune valeur.

La plupart de ces trillions de dollars sont en Bourse, aux confins de l’hyperespace, constituant une valeur totalement évanescente qu’il suffirait d’une crise de confiance pour faire disparaître. Priez pour votre âme, car l’hyperespace financier est un univers bien précaire.

 

63 Le trou noir

L’hyperespace financier est bien précaire, car tout autour, il y a le vide sidéral…  On sait que la décadence est là.  Le danger le plus grave n’est donc pas  une fausse manoeuvre; c’est qu’on ne cherche même plus à piloter le vaisseau.  On a accepté l’inévitabilité du désastre. On danse sur le Titanic.

Le Capital a si bien réussi sa conversion vers l’extorsion par les matières premières et la spéculation en connivence avec l’État, qu’on ne se préoccupe même plus de cette structure  de production complémentaire entrepreneuriale sous contrôle des travailleurs qui devait faire pendant à l’exportation des emplois industriels vers l’Asie.

La grande reconversion des travailleurs vers les services n’a pas eu lieu. Elle n’a même pas été entreprise. Tout s’est tant déplacé vers le miroir, qu’on ne s’intéresse plus à la production. La valeur monétaire, évolue toujours de plus en plus loin de sa base. À l’origine, avait une valeur ce qui pouvait satisfaire un besoin. Avec l’abondance, pour assurer la pérennité du pouvoir en place, la finalité est devenue de produire pour produire et n’a plus eu de valeur que ce à quoi le consensus accordait une valeur.  L’argent a pris une valeur énorme, parce que le consensus était qu’il en soit ainsi.

Or ce consensus reposait sur la foi qu’à toute valeur monétaire correspondait une valeur réelle contre laquelle cet argent pouvait être échangé. Être riche signifiait avoir le pouvoir d’exiger cette transmutation de la valeur monétaire en valeur réelle. Toute la structure des échanges dans la société reposait sur un non-dit, à l’effet que ce pouvoir de la richesse devait aller de paire avec la bienséance de ne pas le faire si brutalement qu’on mettrait la société dans l’embarras.

La politique monétaire reposait sur l’art, puis la science, de prévoir dans quelle mesure ce non-dit serait respecté. Tout pouvoir était bâti sur le contrôle de cette richesse monétaire excédentaire qui n’existait que par consensus, qui n’équivalait à aucune valeur réelle… et qui pouvait donc être totalement manipulée. La magie financière s’est raffinée et l’on a pu augmenter ainsi la discrétion de ceux qui contrôlent cette richesse virtuelle.

On a voulu contenter tout le monde,  et on a tiré des  traite surs l’imaginaire.   On a investi dans des actions de pacotille, on a vendu des maisons à des insolvables, on s’est payé des guerres ruineuses pour faire des profits sur la destruction et une éventuelle reconstruction de pays entiers, des compagnies qui ne vendaient que du rêve ont acquis des entreprises qui avaient une vraie valeur et ont transformé cette valeur en de plus grands rêves… On est allé trop loin du nid.

Le Capital a compris, tout à coup, que la valeur de la richesse monétaire qui s’était constituée par pur consensus ne durerait pas un instant de plus que ce consensus lui-même. La simple énormité de l’écart croissant entre richesse monétaire et richesse réelle taxait la crédulité même de l’individu moyen et suffisait à créer les conditions d’une fatale remise en question.  La menace était donc toujours présente, désormais, d’une crise de confiance qui ferait disparaître toute cette richesse virtuelle, non pas peu à peu, mais instantanément, entraînant un chaos qu’on avait peine à imaginer.

Cette compréhension a porté a un paroxysme l’instinct prédateur des shylocks. Leur contrôle étant total, ils ont choisi de faire main basse sur TOUTE la richesse additionnelle qu’apportent les gains de productivité. On s’est retrouvé loin de l’accord débonnaire au partage qui avait permis les Trente Glorieuses. Pendant que le Système poursuivait sa course dans l’hyperespace financier, c’est la stagnation qui s’est imposée pour les autres. Certaines classes sociales et certains pays se sont même retrouvés en voie de paupérisation constante.

Les shylocks  ont décidé de se conduire comme si demain n’existait pas. Ils ont laissé le navire à la dérive et fait jouer l’orchestre. Ils ont ainsi commis une grave erreur, car des décennies sans enrichissement réel ont permis à la population, de prendre conscience de cette stagnation, mais surtout, cette stagnation s’accompagnant d’une augmentation ostentatoire de la richesse monétaire, de constater ce fait qu’on lui avait soigneusement dissimulé que le lien n’existe pas entre richesse réelle et richesse monétaire. On a donné une réalité à la peur dont on voulait se prémunir.

La population a SENTI qu’elle ne s’enrichissait plus et que son pouvoir d’achat réel pourrait continuer à stagner, même si les marchés boursiers prétendaient que les trillions s’accumulaient et si le Dow-Jones s’envolait à 20 000 ou à 100 000.  Elle A VU  que l’économie était construite pour stagner dans la production de gadgets ridicules, pendant que les vrais besoins demeuraient insatisfaits et que la richesse imaginaire grandissait toujours. Elle A COMPRIS qu’il y aurait de plus en plus d’exclus et que les inégalités « virtuelles » continueraient de se transformer une à une en inégalités bien concrètes, de plus en plus intolérables.

La crédibilité du système s’est effritée, diminuant en fonction du nombre croissant de ceux envers lesquels il ne remplissait pas ses promesses. Combien de temps, maintenant, avant que la Bourse ne détrompe brutalement un capitalisme qui croyait  qu’en se « virtualisant », il pouvait échapper non seulement à son hérédité industrielle, mais même à l’exigence naturelle de lier à une valeur sous-jacente réelle les symboles de richesse qu’il s’inventait?

Les shylocks nous font virevolter dans l’hyperespace du crédit  au bord d’un trou noir. Un jour ou l’autre, ceux qui croient savoir quand quitter gagnant les vaisseaux en péril joueront la baisse plutôt que la hausse une heure de trop. On prendra conscience que le vrai « plancher » du Dow-Jones n’est pas à 10 000 ou à 5 000, mais qu’il n’a jamais existé ailleurs que dans la tête des vrais croyants qui ce matin-là n’y croient plus. On choira dans ce trou noir de l’incrédulité et tout le système implosera.

 64  Warp 9 !

La société n’est plus gouvernée. Elle est sur pilote automatique, en marche vers un trou noir. Les dirigeants d’une société démocratique repoussent les choix au-delà de leurs horizons électoraux, tandis que les shylocks, les vrais maîtres du Système, ne voient même plus la réalité. Ils n’en regardent que la réflexion dans le miroir financier et ne s’intéressent plus qu’à cette « spéculation » progressive, au vrai au sens étymologique tu terme.

Quand ceux-ci permettent que notre société devienne de plus en plus injuste, de plus en plus fragile, serait-ce qu’ils espèrent seulement qu’elle survivra le temps qu’eux-mêmes en aient retiré tous les bénéfices et se soient éclipsés ? Si oui, nous n’avons qu’à attendre le jour où, ainsi que l’insinue John Ralston Saul (Voltaire’s bastards ), il sera plus simple de tirer un trait sur la dette publique, comme l’ont déjà fait Solon et bien d’autres réformateurs au cours de l’Histoire. On pourra alors reconnaître que tout cet argent imaginaire ne vaut rien.

Plus simple, sans doute, mais les bouleversements qui résulteraient de cette banqueroute seraient effroyables. Pas seulement pour les biens nantis, mais pour tout le monde. Ne pourrait-on pas encore éviter cette banqueroute ? Pour changer le cours des choses et éviter l’implosion, il faudrait, comme le Capitaine Kirk, ordonner « Warp 9! », mettre le cap sur la Terre et revenir à la réalité.

Revenir à la réalité voudrait dire sortir de l’hyperespace, ramener la valeur des stocks boursiers à un ratio raisonnable des espérances de profits et se libérer de la dette publique. Éponger l’argent de trop, là où il se trouve, jusqu’à ce que ce qui en reste corresponde de nouveau à une véritable valeur. Il faudrait éliminer tout cet argent en trop sans créer de panique et EN NE LÉSANT PERSONNE. C’est à cette condition qu’on pourrait revoir la Terre et atterrir sains et saufs.

Pour éviter de choir dans le trou noir et éviter l’implosion de notre société. Il faudrait arrimer de nouveau l’argent symbole devenu virtuel à la réalité des choses. On pourrait le faire sans la confiscation vexatoire de la richesse des uns au profit des autres, simplement par une nouvelle fiscalité qui ne soit pas progressive et liée au revenu, mais proportionnelle à la richesse.  Le fera-t-on ? Peut-être, mais il est hélas bien plus probable que le Système préfèrera mourir en tenant amoureusement ses trillions de dollars virtuels dans ses bras.

Soyons optimistes, cependant, et supposons qu’on le fasse ; le problème serait-il réglé ? Non. Il faudrait également reprendre le mouvement de redistribution de la richesse que l’on a interrompu au début des années  »80 : cette redistribution est indispensable pour équilibrer la tendance concentrationnaire du capital qui est inséparable d’un système capitaliste ou même entrepreneurial. Supposons qu’on le fasse aussi. Serions-nous hors de danger ? Seulement si l’on passait aussi à une production pour nos vrais besoins.

Il y a des décennies, qu’on ne crée qu’une richesse factice, sans répondre aux véritables besoins ni aux aspirations de la population. Quand notre société a vu que les besoins en produits industriels étaient comblés, elle aurait pu faire un virage abrupt et se choisir une autre vocation. On manquait de services professionnels. Ce sont des services que la population exigeait. Au lieu de lui donner satisfaction, on a préféré donner un sursis à l’industrie pour protéger la mainmise du capital sur le pouvoir et l’on a feint de ne pas pouvoir satisfaire cette demande pour les services.

C’était divorcer du bon sens.  La structure industrielle, détournée de sa finalité, est devenue un monstre, privilégiant un gaspillage éhonté de ressources et de travail, puisque, paradoxalement, il est inefficace de produire efficacement quand l’objectif véritable est l’expansion et la pérennité du processus de production lui-même. Il faut que la production recommence à vouloir attendre ses objectifs par le meilleur chemin et de la meilleure façon, en faisant une utilisation optimale de ses intrants, au palier de sa structure et de son fonctionnement.

Il faudrait corriger les dysfonctions du système de production. Le capitalisme doit accepter de remettre l’offre au service de la demande et de laisser en production le pouvoir de décision à la compétence. L’ouverture au tiers-monde semblait rendre cette transformation incontournable… mais on a sous-estimé l’instinct de mort du Système, sa compulsion à vouloir sortir une dernière caisse de doublons avant que le navire échoué sur les récifs ne sombre

Supposons que nous fassions cette conversion. Serions-nous dans le meilleur des mondes ? Pas tout à fait, car il faudrait aussi corriger les effets néfastes sur la psyché individuelle et collective de la grande virée dans l’hyperespace financier que le Système nous a fait faire depuis les années  »80.   Le cynisme de la grande magouille des shylocks n’a pas seulement fait croître la misère au quotidien, il a détruit cet espoir d’un progrès matériel constant dont on avait fait une mystique et qui était devenu, à l’ère des managers, la seule vraie religion de la société néo-libérale.

Cet espoir était dérisoire – et il a été bien contesté au cours des années  »60 – mais il complétait l’espoir de progrès social que faisait miroiter l’utopie communiste et, ensemble, ces deux espoirs donnaient une raison d’être et un but à l’humanité. Aujourd’hui, elle n’en a plus. Comme toujours, certains se cherchent une raison de vivre dans une vie future. Ceux qui restent fidèles à la terre, cependant, sont si démunis qu’ils en sont à se faire croire que la cueillette des ordures à l’échelle planétaire n’est pas seulement une condition sine qua non de la survie de l’humanité, ce qu’elle est, mais un pas significatif dans son évolution… !

La vérité, c’est que l’humanité qui a atteint l’abondance erre sans but, sans projet, sans valeurs. Qu’on évite ou non la catastrophe annoncée, il faut créer une nouvelle société et lui donner un idéal. Une raison d’être. Il ne suffit pas de sortir d’une crise financière, il faut sortir de la décadence.

 

65 Le phénix

Comment sortir de la décadence ? Les systèmes, comme des phénix, meurent et renaissent, les nouveaux plus ou moins semblables aux anciens. Ils meurent pour se défaire de l’ancien en eux qui ne sert plus et faire place à un nouveau devenu indispensable.

Parfois les systèmes meurent en grandes pompes, avec une guillotine bien en vue sur la place, parfois plus discrètement, renvoyant au cousin de Constantinople les oripeaux qui ne sont plus de mode. Parfois, ils décèdent sans piper mot ; on s’est abstenu de marquer d’une journée de deuil la fin du Moyen- Âge, laissant les ayant droits fixer la date anniversaire….

Pourquoi les sociétés meurent-elles ? La simple fatigue du métal dont les cultures sont faites, qu’on accommode et qu’on ajuste, de crises en crises, qu’on plie une fois de trop et qui casse ? Peut-être, mais il y a toujours une bonne raison pour changer la société. En 2007, sur cette planète, nous sommes 6 600 000 000 d’humains et les liens que nous avons tissés ont fait de nous UNE société. Une société qui est née occidentale, mais qui est devenue globale. Cette société globale est parvenue à produire cette année 47 000 000 000 000 $ (47T $) de biens et services et elle fera mieux l’an prochain. N’est-elle pas en grande santé ?

Les signes vitaux semblent bons. 47 T $, c’est en moyenne 7 000 $ par habitant et bien suffisant pour nourrir, vêtir, donner un toit à tout le monde. Pourtant, les deux tiers de l’humanité vivent dans la misère et 30 000 enfants meurent de faim tous les jours ; nous avons un problème de distribution. Nous avons aussi d’autres problèmes avec l’équité, la paix, la motivation Les sociétés meurent et il en naît d’autres. Reste-il à la nôtre un an, un siècle, un millénaire de vie ? Vivons nous une crise de croissance, ou notre Phénix est-il en marche vers le bûcher ?

L’espérance de vie d’un Phénix ne se mesure pas tant à la gravité des crises auxquelles il fait face qu’à la volonté de vaincre avec laquelle il les affronte. Or, regardez autour de vous. On peut penser Armageddon et bombes atomiques, mais toutes les sociétés ne s’immolent pas par le feu ; certaines se laissent mourir d’inanition, quand elles renoncent à se nourrir d’un espoir. Notre Phénix est bien vieux.

Nos valeurs sont là depuis plus de deux siècles – essentiellement issues des révolutions américaine et française – ­ et nos objectifs ne sont plus atteints. Nos principes claudiquent, nos enthousiasmes défaillent.  Quelles que soient les excuses qu’on se donne, si nos valeurs ne sont plus respectées, c’est nécessairement qu’elles ne collent plus aux exigences de la réalité. Nous sommes à la toute fin du processus. Nous vivons une crise de civilisation.

Il faut amener notre phénix au bûcher, c’est-à-dire faire table rase des idées reçues et des manières de faire que le temps a rendues désuètes. Ne pas le faire, ce serait choisir la barbarie, car les valeurs qui devraient soutenir notre société ne la soutiennent plus. Il y a eu maints précédents. C’est ainsi, qu’est venu ce qu’on a par la suite appelé le Moyen-âge. C’est ce que la Chine a vécu, à chacun de ses grands interrègnes, dont les noms poétiques ne doivent pas faire oublier qu’ils ont été des périodes de mise en veilleuse de la civilisation.

Le Phénix doit monter au bûcher. Comme il le fait chaque fois que les valeurs et les habitudes doivent s’adapter à une nouvelle réalité.Comme il l’a fait à la fin du XVIIIe siècle, par exemple, quand la réalité a pris le visage de l’industrie. Pour produire en industrie, la main-d’oeuvre devait être rassemblée. Urbanisée, la société pouvait désormais tenir pour acquise sa sécurité quotidienne et le noble chevalier protecteur du village, dans son château, devenait anachronique. Si superflu, qu’il n’y habitait même plus et que son absence ne troublait personne.

Le problème de sécurité dépassé, la réalité exigeait désormais qu’on mette la priorité sur l’atteinte de cette abondance que promettaient les machines. Une promesse d’abondance par l’industrie qui, en revanche, faisait de la liberté civile et du droit de propriété de nouvelles conditions intransigeantes d’un travail productif.

L’industrialisation exigeait la fin des privilèges de la noblesse et du clergé – des normes créées pour encadrer une société agraire – parce que ces normes biaisaient le jeu économique en faveur de la richesse foncière, alors que la création de richesse allait visiblement reposer désormais presque tout entière sur l’utilisation des machines et l’industrie. Une nouvelle réalité imposait de nouveaux comportements. De nouvelles valeurs.

On n’a que bien peu négocié avec le pouvoir en place. Il a fallu que quelques têtes soient coupées pour que les changements soient faits, mais ils l’ont été et rapidement. En une quinzaine d’années, on a vu non seulement la suppression des privilèges, mais aussi une réforme administrative, le quadrillage du territoire par départements, la mise place de nouveaux codes de loi et, finalement, la création de la Banque de France, dont on peut dire qu’elle marquait ici la fin de la transition d’une société agraire féodale vers une société industrielle capitaliste. Mission accomplie.

Aujourd’hui, il faut conduire notre Phénix au bûcher : apporter à notre société des changements aussi radicaux que ceux de 1789 et des années qui ont suivi. Le jeune phénix doit renaître au plus tôt, car, tant que le vieux reste là, le désordre progresse et c’est la civilisation qui s’estompe.  Si on laisse la crise suivre son cours prévisible, la décadence s’installera et produira ses effets : nous vivrons un nouveau Moyen-âge.L’Irak, la Somalie, l’Afghanistan… C’est déjà la barbarie dans les marches de l’empire.

Quels sont ces changements radicaux que nous devons apporter ? Ceux qui adapteront la société à la réalité que l’évolution des techniques impose. C’est toujours ainsi que les choses changent.

 

66  L’impératif technologique

Quels sont les « changement radicaux » qui feront naître un nouveau Phénix ? Ceux qui rendront la structure de production conforme au progrès des techniques. La structure sociale suivra. Il n’en va jamais autrement…   Une société est un lieu d’échanges. On y échange des idées et des affects, mais, encore plus ostensiblement, on y échange des biens et des services.

Quoi qu’on en dise, c’est à l’aune de sa capacité à mettre en place et à gérer correctement une structure permettant la production et la distribution de ces biens et services qu’un gouvernement est d’abord jugé. C’est donc toujours l’un des actes fondateurs de toute société de définir les principes, les lois les règles qui déterminent ces échanges et d’établir les organismes qui les encadreront.

C’est la fonction de gérance de l’État et la relation entre les citoyens et l’État est surtout déterminée par la façon dont celui-ci s’acquitte de cette fonction. Le premier but bien prosaïque de tout gouvernement qui doit rendre des comptes à sa population est donc de produire et de distribuer le mieux possible ce que veut la majorité effective de sa population.

Quand on dit : « le mieux possible », on implique la quête d’un optimum, un désir d’efficacité.  Il s’agit toujours d’avoir plus, pour moins. Plus de richesse, pour moins de travail et aussi pour moins de ressources consommées, puisque les obtenir exige aussi du travail. Quand on s’écarte du principe de l’efficacité optimale, c’est que la structure de production a été pervertie…e ou qu’une nouvelle technologie est apparue à laquelle la structure ne s’est pas encore adaptée.

La structure d’encadrement de la production dépend des besoins et priorités de sa population, mais aussi des technologies disponibles, lesquelles modifient la manière de satisfaire ces besoins. Quand des techniques nouvelles apparaissent, elles changent les modalités de production et de distribution. C’est la seule voie de l’évolution, car ceux qui ont le pouvoir et qui pourraient guider la société vers le changement ne veulent généralement pas que les choses changent. Le changement ne peut vraiment venir que des déséquilibres qu’apportent des causes extérieures au système et, au premier chef,  du progrès des technologies.

La technique est une influence d’autant plus imparable qu’elle est insidieuse. Les nouvelles technologies ne veulent pas détruire le système en place et ne cherchent pas à influer sur la structure sociale. La structure de production va vers l’optimum comme la limaille vers l’aimant. Elle y va en toute innocence ; on voit un nouveau procédé qui résout un problème ou qui répond à une demande et on l’accepte.

Ce faisant, toutefois, par simple inadvertance, on rend superflus ceux qui offraient à ce problème une solution moins efficace et les artisans laissés pour compte sont inscrits à la liste des espèces disparues. Simultanément, de nouveaux intervenants deviennent utiles qui ne l’étaient pas et, surtout, l’innovation fait miroiter l’espoir d’autre chose auquel on ne rêvait même pas d’accéder. Le rêve devient un espoir, puis une demande et l’on va bientôt chercher avec diligence à réaliser ce qu’hier encore on croyait impossible.

Quand les innovations apparaissent une à une, on les accepte sans trop y prêter attention. Les joueurs qui s’activent dans la structure doivent intégrer l’impact de ces nouvelles techniques et la structure qui les encadre doit aussi changer, mais la structure d’encadrement va spontanément et sans heurts s’adapter au changement nécessaire.

Si elles sont nombreuses et se cumulent, toutefois, la structure tentera bien aussi de s’adapter, dans toute la mesure de la flexibilité qu’on lui aura accordée, mais n’y parviendra pas, car si on n’avait pas introduit au départ dans la structure des éléments contraignants lui donnant une certaine rigidité, cette structure n’aurait rien n’interdit, ni donc jamais rien encadré.

Quand la masse des correctifs à apporter devient d’une telle ampleur que la structure en place ne peut plus s’accommoder des lois et des règles établies, c’est l’État qui doit répondre aux signaux qu’il reçoit jour après jour de ses commettants et modifier la structure. C’est l’État qui doit apporter à la vieille structure les changements qui permettront à chacun de tirer de son appartenance à la société tous les nouveaux avantages que celle-ci, enrichie des nouvelles techniques disponibles, peut désormais lui offrir.

Confronté à l’émergence de ce nouveau paradigme économique, l’État doit modifier en profondeur la structure d’encadrement de la production et les règles du jeu. Ce qui ne lui est pas facile, car modifier l’importance relative des diverses activités économiques modifie celle des acteurs, ce qui change la nature même de la société et de sa hiérarchie sociale. Il y a donc résistance à ce changement.

Dès qu’une transition majeure est engagée, cependant, elle va vers sa fin tout aussi inéluctablement qu’un accouchement, car les techniques qu’on apprend ne se laissent plus oublier. La société change peu à peu, rendant effective une décision collective pour le changement qui naît d’un consensus social tacite. L’équilibre des forces change, au grand dam de ceux qui auraient bien préféré que les choses ne changent pas.

Les effets de cette décision collective apparaissent bien avant qu’elle ne soit reconnue  par l’État, mais c’est néanmoins à celui-ci qu’il appartient d’y acquiescer formellement et qui, en édictant de nouvelles normes, va proclamer que la société s’est radicalement transformée. Il y met plus ou moins de temps, selon qu’il est plus ou moins sous la tutelle du groupe dominant au profit duquel les normes qui jusque là avaient cours ont été mises en place et dont ces modifications peuvent mettre en péril la position de force.

Il le fait de plus ou moins bonne grâce, mais il le fait toujours. S’il n’y consent pas, c’est l’État lui-même qui est « modifié », après quoi la transition se poursuit et la société devient ce que les techniques lui imposent d’être. Une société NE PEUT PAS refuser les exigences de la technologie à laquelle elle a accès.

 

67  La métamorphose

 Nous allons rapidement conduire le Phénix au bûcher. Nous allons donc imposer quelques sacrifices expiatoires. Nous allons compléter la mise en place d’une économie tertiaire qui n’est retardée, depuis déjà cinquante ans, que par l’intérêt du pouvoir en place de maintenir la structure qui l’engraisse.

On produira plus de services et moins de biens matériels, puisque c’est ce que veut la population. On redistribuera mieux la richesse, puisque le monde actuel, avec ses disparités caricaturales devient invivable. Ce faisant, on ruinera beaucoup de riches et on en tuera même sans doute quelques-uns. Une forme de justice exemplaire sera faite. Dans la foulée, on donnera de nouveaux pouvoirs à l’État et aussi aux individus.

Cette introduction de nouvelles techniques et le changement du paradigme économique qui y correspond n’ont rien d’inusité ; on pourrait écrire l’histoire de l’humanité en prenant ces changements comme fil conducteur. La métaphore du Phénix qui renaît de ses cendres est celle d’un geste spectaculaire consenti pour que la vie continue comme avant. On présente comme un grand sacrifice de mettre sur le bûcher une structure sociale qui va rendre l’âme. Monsieur le Marquis renonce à ses privilèges… mais les paysans hurlent à la grille du château. Il renonce à ses titres ? Mais n’allait-il pas justement les donner en dot à son gendre, roturier millionnaire ?

Aujourd’hui, une crise financière majeure va faire monter le Phénix au bûcher. Nous allons accepter la tertiarisation de l’économie… après trois (3) génération de souffrances inutiles et alors que 80% de la main-d’oeuvre est déjà au secteur tertiaire ! Nous allons accepter en Occident le bradage de la structure industrielle devenue largement inutile. Le monde entier va acquiescer à la désintégration du système monétaire… qui ne vaut plus grand-chose.

Ce sont des gestes spectaculaires, fondateurs de nouveaux régimes, mais posés justement pour qu’une civilisation ne disparaisse pas, mais renaisse plutôt sans délai, largement identique à elle-même. En acceptant les exigences de la société postindustrielle nous voulons, comme le dit si bien le héros du Guépard de Visconti, « tout changer pour que rien ne change ». Mais il se pourrait que nous ayons une surprise

Tout ne sera pas réglé par le passage à une économie tertiaire et un nouveau système financier.  Nous vivons  la crise la plus perverse de l’Histoire de l’humanité : l’avènement de l’abondance.  Il ne faut pas confondre cette crise avec celles qui l’ont précédée. Elle ne se terminera pas par un cérémonial sacrificiel, fut-ce un krach ou une guerre mondiale. Elle conduit à une  métamorphose permanente et  irréversible.

L’humanité est née dans la pénurie et, pendant des milliers d’années, son problème a été de satisfaire ses besoins matériels. Avec la révolution industrielle, une métamorphose s’est engagée et l’humanité, devenue chrysalide, a cherché à se bâtir des ailes, pour s’élever au-dessus de la nécessité, vivre autrement et avoir un autre destin. Maintenant elle y est parvenue. L’industrialisation nous a donné la capacité de produire pour tous nos besoins matériels. Totalement. Nous avons atteint l’abondance.

Il ne s’agit plus cette fois d’introduire une nouvelle technique permettant de faire mieux ce que l’on faisait déjà. Un changement fondamental est intervenu qui va permettre de faire autre chose. L’humanité, à l’abri du besoin, va pouvoir satisfaire ses besoins plus subtils, développer de nouvelles priorités et bâtir de nouveaux projets.  Nous entrons dans une nouvelle ère. Nous devenons autre chose pour deux (2) raisons.

La première, c’est que la capacité de production de la planète dépasse maintenant largement ses besoins; il ne s’agit plus de passer de la satisfaction d’un besoin matériel à un autre, mais, pour une bonne part, de leur substituer la satisfaction de besoins intangibles. Ce qui change tout, car le quignon de pain dont je me nourris en prive mon voisin, mais je ne prive personne de la musique que j’écoute. La lutte pour la satisfaction n’est donc plus nécessairement « à somme nulle ».

Le constat s’impose, que la lutte millénaire féroce que se sont livrés les humains pour obtenir la satisfaction de leurs besoins n’était qu’une malheureuse conséquence de leur condition de chenilles, quand ils étaient en pénurie, puis de celle de chrysalides quand il leur fallait  se créer des ailes. Sortis du cocon et devenus papillons, volant sans se heurter dans un espace infini, cette agressivité ne leur sera plus nécessaire, ni permise. et  l’humanité dans l’abondance devient donc vraiment autre chose. Nous pouvons sortir du cocon et voler.

Bien sûr, il y aura toujours des ressources rares. La demande infinie  pour la santé en est le meilleur exemple. Mais cette rareté, quand on est dans l’intangible, n’est plus celle d’une ressource appropriable, mais d’une compétence dont c’est surtout une décision humaine d’assurer la diffusion. La contrainte qu’impose la nature tend à ne plus être que celle du temps. Il n’y a pas de solution finale à cette contrainte, mais c’est dans une démarche coopérative qu’on s’en tire le mieux. L’humanité va donc devenir moins agressive et tendre vers la collaboration et la paix.

La deuxième raison, c’est qu’il ne s’agit plus d’intervertir la hiérarchie sociale, mais de remettre en question la notion même de hiérarchie. Dans une structure complexe, l’efficacité passe nécessairement par la complémentarité; l’interdépendance est croissante et tend donc à rendre tous les participants INDISPENSABLES. Le pouvoir de chacun, face à tous et face au système lui-même, tend ainsi à grandir et à devenir absolu  Nous allons INÉVITABLEMENT vers plus d’égalité. L’humanité en sera transformée.

Parce que c’est en luttant tous ensemble contre le destin – et non les uns contre les autres –  que nos besoins seront le mieux comblés, nous allons vivre dans une société qui tendra vers l’harmonie et l’égalité.  Ce que nous pouvons faire définit ce que nous sommes.  C’est une métamorphose.  Il reste à oser briser le cocon et à voler.

 

68  Briser le cocon

« Briser le cocon », c’est déconstruire notre structure actuelle de production. C’est vraiment une mutation, car l’individu voit sa vie comme une séquence de désirs à satisfaire – quand il y tient vraiment, il les appellent ses « besoins » – et c’est en produisant qu’il y parvient.  Pour l’individu, c’est produire qui importe ; la société n’est qu’un adjuvant, parce qu’ensemble on peut produire mieux.

La nature nous donne tout, mais encore faut-il savoir et pouvoir le prendre. Cueillir les baies, tailler des silex, chasser le bison. À la ressource dite « naturelle » – la matière dite « première » et intrinsèquement gratuite – doit s’ajouter, pour qu’elle acquière une utilité et donc une valeur, un travail pour la mouvoir, l’aménager ou la transformer. Produire, c’est créer cette valeur ajoutée. Dès que l’humanité dépasse le stade de la cueillette et du poisson cru, elle veut transporter, façonner, transformer, stocker, distribuer. Elle veut PRODUIRE.

Produire, c’est « rendre utile », c’est « tirer profit de ». C’est rendre une chose plus conforme aux désirs, en augmenter l’utilité et donc la valeur. Produire est au coeur de la vie et, pour beaucoup, c’est ce lui donne presque tout son sens : c’est le faire qui vient témoigner de l’être et trouve sa conclusion dans l’avoir. Changer les attitudes face à la production est donc un énorme défi. Que notre système soit néo-libéral n’est qu’un épiphénomène ; serait-il collectiviste, qu’il n’est pas certain qu’on le transformerait plus aisément. C’est accepter de produire autre chose et de travailler autrement qui est le défi.

Les sociétés naissent pour assurer la protection de leurs sociétaires, mais, dès qu’elles existent, on découvre qu’elles ont aussi l’extraordinaire avantage de permettre la division du travail. Chacun peut développer une compétence et en faire bénéficier les autres, profitant en échange de la leur. Cette spécialisation permet de chercher et de trouver de meilleures façons de produire.

Simultanément, la vie en groupe permet la production en masse que cette recherche rend possible et les économies d’échelle qui résultent de cette production en masse en rendent possible la consommation en masse. Tous ensemble, on travaille mieux et l’on produit plus. La société s’enrichit. C’est le travail qui crée la richesse et le produit EST la richesse.

Parce que la production est  la source  de la richesse, augmenter la production de biens et services tend à devenir le premier but implicite de toute société. On peut imaginer et même faire fonctionner pour un temps des sociétés dont le but sera l’honneur, la gloire, la sagesse ou le salut éternel, mais la nature humaine, dans sa quête de sécurité et de pouvoir, tend toujours à refermer ces parenthèses et à ramener l’effort collectif vers l’enrichissement : la production.

C’est cette priorité accordée à la fonction de produire qui permet que, tôt ou tard, prédomine dans une société une gouvernance qui repose sur la promesse et la récompense – et donc sur l’efficacité des fonctions de gérance de l’État – plutôt que sur la menace et le châtiment. Pour que perdure cette mansuétude, toutefois, une certaine pauvreté est nécessaire qui rend souhaitable un enrichissement. Une conscience d’être « pauvre », la pauvreté, étant le désir insatisfait et la richesse sa satisfaction.

Maintenant que l’industrie a permis que nos besoins matériels soient satisfaits, il faut que l’enrichissement prenne une nouvelle forme. Rien ne devrait être plus facile, car libérée du cocon du besoin, une société postindustrielle peut produire ce qu’elle veut. Des activités inédites apparaissent pour répondre à la demande que suscitent les nouvelles techniques, et l’État modifie son rôle et sa structure de gérance pour mieux encadrer les nouveaux rapports que doivent développer entre eux les citoyens comme consommateurs et producteurs.

Divers aspects de la relation quotidienne de l’État aux citoyens sont ainsi changés un à un et il en découle finalement une modification radicale de la production et donc de la fonction de gérance de l’État. Les institutions de la société sont elles-mêmes alors adaptées au nouveau paradigme et l’on constate que l’État, en transformant sa fonction de gérance et en créant cette nouvelle relation avec ses citoyens, est amené à transformer aussi sa fonction de gouvernance. Un autre environnement sociétal est créé

Un environnement qui, aujourd’hui, peut de définir par l’abondance. Il y en a pour tout le monde : la guerre est inutile. Toute rivalité qui n’est pas seulement une émulation et un jeu est une erreur, car il y en a encore plus pour tous quand l’on reconnaît que chacun DOIT être complémentaire et que nous devenons tous indispensables. La métamorphose a fait que l’homme nouveau n’a plus à se battre pour satisfaire ses besoins : il doit COLLABORER.

L’homme nouveau qui sort du cocon n’a pas perdu sa violence la nature humaine est coriace – mais, pour vivre dans ce nouvel environnement d’abondance, il doit manifester son agressivité autrement. Comment est un autre débat, mais, pour vivre en société, il doit collaborer. Le problème est que les vieilles habitudes sont bien tenace ; combien de temps avant que l’homme de la société d’abondance apprenne à se conduire comme un papillon ?

Le temps qu’il apprenne voler, c’est-à-dire à travailler autrement, ce qu’il apprendra en le faisant. Les façons de produire ne sont pas innocentes. C’est la structure de production mise en place qui va achever la transformation vers l’homme nouveau. Cette mise en place est une tâche subtile, car rien ne peut être imposé.  Une nouvelle société ne s’épanouit que si, plutôt que de la construire pour orienter l’évolution humaine en obéissant à une idéologie, on le fait en répondant aux exigences de cette évolution même, lesquelles se reflètent justement dans le système de production qui s’installe en suivant la ligne de moindre résistance.

Tout va changer dans une Nouvelle Société, mais d’abord sa structure de production. Nous devons passer à une structure  entrepreneuriale de production

 

 69  La société entrepreneuriale

Tout va changer dans une Nouvelle Société, mais pour comprendre et prévoir ce changement, il faut suivre l’évolution spontanée  de son système de production, lequel n’est plus seulement sa corne d’abondance, mais aussi la boule de cristal où se profile son avenir. Il faut produire autre chose et le produire autrement.  Comprendre, surtout, que le cocon qui limite notre évolution est la structure essentiellement capitaliste de notre système de production..

Dans un nouveau système de production, on produira d’abord « autre chose ».  On en a un indice dans le passage déjà largement complété de la main-d’oeuvre vers le secteur tertiaire. Ce sont des SERVICES que veut surtout la majorité effective de la population. C’est donc avec l’abondance des services en tête qu’il faut construire un nouveau cadre normatif, organisationnel et logistique dans lequel s’intégreront, à la place de choix, les activités de production tertiaires devenues prioritaires.

Ensuite, on produira « autrement ».  L’épopée pénible du travailleur-machine est révolue. On va poursuivre et compléter la mécanisation dans les secteurs prinaire et secondaire de production de bien tangibles et on la poussera aussi jusqu’à la limite du possible dans  le secteur tertiaire.  La migration de la main-d’oeuvre vers les tâches inprogrammables, va s’accélérer.

Enfin, en va passer d’un système capitaliste à un système entrepreneurial de production et la société suivra…  Ce n’est pas la même chose ?  Oh non ! Le capitalisme hiérarchise les fonctions:  il a des décideurs et des exécutants. Dans le système de production complexe que nous avons créé et où les fonctions deviennent de plus en plus complémentaires, le travail HUMAIN d’exécution devient si trivial, quand on le compare au temps de décision – incluant information, analyse, synthèse et réflexion indissociable de cette décision – que la tâche d’exécuter sans décider n’aura plus de raison d’être.

Bien sûr, il faut encore aujourd’hui que quelqu’un balaie le parquet et aille chercher le café, mais on comprend que ce n’est qu’affaire de temps avant que la mécanisation fasse que le parquet se nettoie tout seul et que le café arrive quand on le siffle. Il ne faut pas prévoir la structure de production de l’avenir et les rapports entre travailleurs, en posant somme prémisse la perennité  des porteurs d’eau.  Ce serait une aberration. Il y aura de moins en moins de travailleurs qui ne décident pas, et un jour il n’en restera plus.

Dans une structure de production où le résultat dépend des décisions et donc de la compétence et de la bonne volonté de tous, le capital est dans une position de faiblesse face aux travailleurs. Il peut encore exiger un rendement, mais il doit renoncer à s’immiscer dans la processus lui-même.  Quand le capital ne peut plus intervenir dans la production au sens strict, ce sont les travailleurs qui deviennent les entrepreneurs et ils ne sont vraiment motivés et donc efficaces que s’ils sont autonomes.

Quand les compétences sont complémentaires et que chaque participant est décisionnel, l’entrepreneuriat est la seule façon d’optimiser la production et la distribution du produit; tout autre approche est inefficace.  C’est cette structure de production, dans laquelle COLLABORENT des travailleurs autonomes complémentaires pour optimiser un résultat RÉEL qui va remplacer la structure de production capitaliste actuelle où les ordres viennent d’ailleurs et dont l’efficacité se mesure dans le miroir déformant de la spéculation monétaire.

Ne pas en déduire que le capitalisme disparaîtra ! Un système de production peut être à la fois capitaliste et entrepreneurial. La plupart des systèmes actuels en sont des exemples et dire que capital et entreprise sont tous deux nécessaires est une évidence. Il faut éviter de les confondre, toutefois.  Car si, pour asseoir sa dominance, le néo-libéralisme a réussi à présenter capitalisme et libre entreprise comme les deux piliers complémentaires de notre structure économique, la réalité est que ce sont plutôt  les deux pôles d’un axe le long duquel le système de production se déplace.

Capitalisme et entrepreneuriat sont nécessaires l’un à l’autre, mais s’opposent irréductiblement. On pourrait les dire « synagonistes »…  Quel est le rapport de l’entrepreneuriat au capital ?  La fonction « entreprise » incarne le présent – et donc implicitement l’avenir – face au capital qui représente le passé. Lorsque les facteurs de production sont assemblés, le capital – incluant la matière première qui, au départ, est le « capital » par excellence –  constitue l’apport au projet de ce qui existe déjà, par opposition au travail qui est la valeur qu’on veut y ajouter.

La valeur de l’entrepreneuriat en comparaison de celle du capital est donc dans le rapport de la valeur du travail à faire à celle de la richesse investie. Elle est dans le rapport de la valeur de l’ajout à celle du fond auquel il s’ajoute.  C’est un rapport fluctuant, puisque ce que l’on fait dans l’instant présent (travail) devient dès l’instant suivant, un ajout au passé (capital).  Le passé se nourrit du présent et ce que l’on produit devient capital. En fait, l’entreprise trouve sa motivation et sa fin à devenir capital.

On peut dire, à juste titre, que le pouvoir inhérent à la richesse est toujours entre les mains de celui qui, dans l’instant présent, possède le capital, mais ce capital est évanescent et le rapport de force réel de l’entrepreneuriat au capital dépend de la vélocité du changement, plus précisément du rythme de changement qu’on anticipe. Le pouvoir du capitaliste face à l’entrepreneur (travailleur) diminue à mesure que décroît la valeur relative de ce qu’il possède face a celle attendue de ce par quoi l’entreprise le remplacera. Or tout se transforme désormais plus vite et c’est bien ce que l’on veut, Les exigences du capital nous retardent.  Le capitalisme n’est plus efficace.

Le capital réel ne se dissipe pas, mais il perd constamment de son importance relative face aux nouveaux apports du travail-entrepreneuriat. C’est le momentum même du changement qui détermine le rapport de force entre le travail et le capital, entre ce qui se crée maintenant et ce qui est déjà là.  Plus l’on décide d’évoluer rapidement, plus le travail – entrepreneuriat  gagne en importance par rapport à ce qui a déjà été accumulé. Plus  l’importance relative de la compétence au capital change en faveur de l’entrepreneur, plus le pouvoir du capitaliste devient précaire, ce qui entraîne un changement de la hiérarchie sociale. Il faut accepter ce changement de hiérarchie: c’est la clef d’une nouvelle société.

Il ne faut pas voir cette partie de souque à la corde entre capital et entrepreneuriat comme une lutte entre la Gauche et la Droite.  On pourrait parler plus pertinemment d’une querelle des « anciens » et des « modernes », car le vrai clivage est entre la stabilité – qu’on peut aussi appeler méchamment l’inertie – et le changement… qu’on peut aussi interpréter tout aussi méchamment comme une destruction des valeurs en place.  Il ne faut pas y voir une lutte du bien contre le mal : il y a seulement un équilibre à trouver.

Il ne faut surtout pas penser que cette lutte conduira à une quelconque victoire finale.  La riposte du capitalisme à la montée de l’entrepreneuriat prend la forme d’une alliance déjà en gestation entre les grands capitalistes shylocks et les petits capitalistes rentiers. C’est une force passéiste qui sera sans doute toujours là, en opposition aux travailleurs-entrepreneurs en quête du changement, et qui pourrait connaître encore de beaux jours. Le maternalisme est toujours une option: celle de la décadence.

Pour l’instant, toutefois, le système de production va faire la part belle aux entrepreneurs. Le passage à une structure de production plus entrepreneuriale est nécessaire pour permettre l’éclosion d’une société où la compétence aura le pouvoir.  Une société de collaboration, plutôt que de concurrence forcenée. La crise actuelle des marchés financiers, qui réduit a rien la valeur du capital monétaire existant rend ce passage vers l’entrepreneuriat plus facile.  C’est une crise bien opportune…

Sur l’axe entrepreneuriat-capital, le curseur sera déplacé vers l’entrepreneuriat. C’est cet essor de l’entrepreneuriat qui permettra de compléter la métamorphose et libèrera le papillon en chacun de nous.   Ce sont les nouvelles façons de produire qui détermineront l’évolution de la société: les germes d’une Nouvelle Société sont là et tout le reste suivra.

 Nous verrons, dans le deuxième volume de la collection « Nouvelle Société »  les détails du nouveau système de production qui est à se mettre en place.

 

 Pierre JC Allard

 

 

 

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