Nouvelle Societe

10-11-12

Monde ordinaire, c’est à ton tour…

Filed under: Auteur — pierrejcallard @ 9:58

 Monde ordinaire, c’est à ton tour… 

TROISIÈME ÉDITION

 

PRÉFACE

Un consensus durable

En 1990, le Québec vivait encore le « lendemain de la veille » du référendum de 1980 et n’avait pas encore choisi la solution classique de reprendre du poil de la bête. C’était le temps de la morosité et il semblait que rien, jamais, ne ferait plus qu’une solide majorité des Québécois puissent se mettre d’accord sur quoi que ce soit; même sur le terrain sacré de la patinoire, les loyautés étant partagées entre Nordiques et Canadiens!

Quand j’ai écrit « Monde ordinaire c’est à ton tour… », mon intention première était de créer des consensus. Je voulais identifier les problèmes qui préoccupaient la population et proposer des solutions avec lesquelles au moins 70 % des gens seraient d’accord. C’est ce que j’ai fait.

Ayant identifié par un sondage les problèmes prioritaires, j’ai passé le plus clair de deux années à y chercher de vraies solutions concrètes qui plairaient à une large majorité de la population, soumettant à des douzaines de personnes à gauche et à droite – à mes amis mais aussi à des inconnus – des ébauches de solution que je corrigeais par la suite en tenant compte des remarques qu’on m’apportait.



En mars 1992, ce livre apportait vingt-cinq (25) propositions dont je pouvait raisonnablement affirmer que chacune emportait l’adhésion d’au moins 70 % de la population francophone de Montréal.  Tous les médias de quelque importance au Québec et bien d’autres – plus de soixante ! – ont parlé de ce livre en bien, avec une unanimité qui faisait plaisir à voir. Trois ministres et un Bâtonnier s’y sont intéressés et des centaines de citoyens m’ont fait savoir qu’ils étaient d’accord.

En janvier 1996, il m’a semblé opportun de corroborer par un sondage scientifique ( Sondagem) ce que les sondages maison d’origine m’avaient incité à d’affirmer.  Pour des raisons budgétaires, se sondage n’a porté que sur neuf  (9) des vingt-cinq (25) thèmes initiaux auxquels j’en ai ajouté trois (3) autres sur lesquels un consensus semblait désormais possible.  La population a confirmé son accord (à plus de 70 % !) avec toutes les propositions sur lesquelles on l’a alors consultée, leur conférant une légitimité certaine. Les gouvernants pouvaient les ignorer, mais n’avaient plus l’excuse de prétendre qu’il ne s’agissait que des idées d’un seul homme.

Ces idées se sont ensuite réincarnées sur le site internet « Nouvelle Société » où des milliers de lecteurs en ont pris connaissance.  Des groupes divers se sont formés  au soutien de l’une ou l’autre de ces propositions, ont suscité parfois beaucoup  d’enthousiasme puis sont disparus.  Durant toutes ces années, personne n’a relevé le gant de trouver une objection valable à la mise en place de l’une ou l’autre des solutions proposées et le large soutien à ces propositions de ceux qui y ont eu accès ne s’est jamais démenti.

Le « réactionalisme consensuel »

Pourquoi, alors, ne vivons-nous pas dans une Nouvelle Société?  

Parce que personne en position d’autorité n’a décidé de faire quoi que ce soit pour faciliter l’avènement d’une Nouvelle Société.  Notre vraie forme de gouvernement est le « Réactionalisme consensuel », tel que Robert Bourassa ici au Québec lui a donné sa forme définitive. Nos dirigeants n’ont d’autre objectif que de réagir à ce que la population perçoit comme un crise et n’y réagissent que lorsque un large majorité de la population est d’accord sur une solution. 



En régime de réactionalisme consensuel – qui est sans doute la forme la plus achevée de la démocratie traditionnelle – le gouvernement qui semble « laisser pourrir » une situation est, en fait, fébrilement occupé à tester par des sondages l’impact sur l’opinion publique des hypothèses de solution qui circulent dans les médias. Cette activité d’atermoiements, de sondages et de demi-mesures constitue l’alpha et l’oméga de la vie politique.



Quand l’opinion de la population s’est cristallisée, le gouvernement fait ce qu’il croit que la population, à moyen terme – (comprendre à la prochaine échéance électorale) – lui saura gré d’avoir fait.  Et rien d’autre. Le destin des diverses propositions de ce livre est éloquent sur ce point, car le clivage est net entre les changements rapides qui découlent de l’évolution des technologies  – tout ce qui dépendait est survenu ou est en voie de se réaliser – et la stagnation qui marque les dossiers où une décision politique est nécessaire. Dès qu’une décision politique devait être prise… elle ne l’a pas été.  On voit vite où le bât blesse!



Toutes les évolutions nécessaires de notre société apparaissent ainsi comme autant de torrents, endigués par l’inertie des politiciens dont aucun ne semble avoir une vision qui dépasse l’horizon de sa ré-élection. Tôt ou tard, l’un ou l’autre des torrents emporte sa digue et notre société fait en catastrophe, sur ce point particulier, les changements nécessaires. Puis un autre torrent sort de l’espace où on veut le confiner et un autre crise impose qu’on s’en occupe .  Demain la santé ? Après-demain, l’éducation ? La justice ? Mais, en attendant, on pâtit de chaque problème escamoté. Et la solution en catastrophe, quand elle viendra, fera un maximum de victimes.

C’est pour ça que la diffusion des idées de ce site sont utiles : parce qu’on propose des solutions de consensus à des problèmes qui deviendront incessamment des crises. Je n’ai pas la naïveté de croire que nos gouvernants sortiront subitement du coma velléitaire attentiste et choisiront de gouverner; mais quand s’ils apprennent de la bouche d’un grand nombre de citoyens qu’il y a des solutions qui font consensus, ils sentent qu’il est plus avantageux pour leur carrière d’agir que de ne pas agir.  Et si la volonté populaire est claire, ils agissent dans la bonne direction, comme une plante, qui n’a pas vraiment d’activité mentale, a néanmoins ses tropismes qui la guident sûrement quand elle projette ses racines.

Le peuple tuteur

La volonté populaire est le tuteur à cette plante qu’il faut orienter ; il faut donc, de temps en temps, faire le point et mettre la pression ici, plutôt que là… Sept (7) ans après la publication de « Monde ordinaire c’est à ton tour… » bien des choses avaient changé. Il fallait voir ce qui  avait été fait dans le sens de la mise en application des propositions initiales, biffer d’un trait celles qui n’avaient plus leur raison d’être et corriger les autres.  C’est le sens des mises à jour de 1999 qui, dans cette troisième édition, suivent les propositions initiales.

 Ces mises à jour de 1999 ont valeur d’archives.  Comme un piton qu’on laisserait planté sur une paroi abrupte en cours d’escalade, elles permettent de voir le pas de l’évolution passée.  Mais l’ascension continue. C’est sur le site Nouvelle Société que se poursuit maintenant la consultation bien primitive qu’avait amorcée le petit questionnaire joint à la première édition de ce livre.

 Ce sont les commentaires reçus sur le site et blogue Nouvelle Société qui permettent désormais les mises à jour.  Qui permettent, aussi, d’ajuster les stratégies d’action concrètes, pour que le monde ordinaire puisse faire connaître sa volonté  à un gouvernement qui se meure de la connaître, mais souvent ne la comprend pas.  Parce que le peuple a une grande pudeur et parfois lance des œillades qui se contredisent…  Il faut aider le peuple à dire ce qu’il ressent et même, parfois, l’encourager à poser sur le front de son gouvernement bien-aimé le baiser magique qui sort celui-ci de sa torpeur.

 

INTRODUCTION : LA FETE DU MONDE ORDINAIRE

1. LE MEILLEUR DES MONDES

Vous lisez les journaux ? Vous écoutez les nouvelles ? Donc, vous savez que nous vivons dans le meilleur des mondes. Avec la chute du Mur de Berlin et la fin de l’URSS, c’est tout le contexte politique international qui a basculé. On a mis à la poubelle les balises « Gauche » et « Droite » entre lesquelles zigzaguait la pensée sociale et le monde s’est arrêté au « C entre », dans un équilibre dont one voit plus ce qui le fera bouger. Arrêté pile sur « notre » Centre à nous : parfait, capitaliste et démocratique. Ce qui devrait nous rendre très fiers et nous faire une joyeuse fin de millénaire : nous, Québécois, nous vivons dans le meilleur des mondes.

Bon. La mauvaise nouvelle, c’est que si vous êtes un perdant dans le meilleur des mondes… À qui la faute, hein ? Le message clair du système parfait au monde ordinaire, le nouveau Manifeste pour la fin du millénaire, c’est : « Vieux, jeunes, Noirs, femmes, chômeurs, pauvres, marginaux, apatrides, malades et handicapés, résignez-vous ! »

L’Histoire a prouvé que ça ne dure jamais très longtemps, la perfection et la résignation, et qu’il y a toujours un merveilleux toqué pour insinuer que les esclaves ont une âme, que le Pape est faillible ou que le Roi est nu. Ça viendra. Mais, en attendant, sur le plan social, ce qu’il y a dans la boule de cristal, ce sont des changements qu’on aurait dû faire depuis longtemps.

On aurait dû, mais avant il y avait les Russes, il y avait la Guerre froide, la ou les Guerres du Golfe… Les gouvernements avaient autre chose à faire que de nous faire plaisir, n’est-ce pas ? Plus maintenant. Maintenant, il faudrait que ce soit notre fête ; c’est au tour du monde ordinaire de se faire parler d’amour. Du moins si on veut qu’il continue à croire au Meilleur des Mondes…

2. LE PLUS-QUE-PARFAIT

Sans vouloir faire la révolution universelle – (la souveraineté du Québec devrait tous nous tenir assez occupés pour quelque temps !) –  il semble bien qu’on pourrait faire un peu de rafistolage sur la « société parfaite ». Disons, mettre un peu de plus-que-parfait dans ce meilleur des mondes.

Et ça, on le fera. Parce que le premier péril, pour notre société « parfaite », capitaliste et démocratique, maintenant qu’elle n’a plus d’ennemi crédible à l’extérieur, c’est désormais le désenchantement et la frustration de ses propres déshérités. La première priorité sociale pour les années à venir, au Québec comme ailleurs, sera donc de rafistoler le système, de supprimer les « irritants », les non-sens administratifs qui compliquent la vie de tout le monde, qui ne servent vraiment à personne et qui rendent le Pouvoir antipathique. Et ce sera de mettre en place de nouveaux systèmes : gratifiants, motivants, enthousiasmants.

 Ce livre veut conjuguer au plus-que-parfait. C’est-à-dire prendre pour acquis que nous sommes dans la meilleure des sociétés possibles… mais introduire les changements de formes et de procédures que tout le monde veut et qui ne coûtent rien. Des changements visibles, populaires qui, à défaut de bouleverser l’ordre social établi, rendront la vie plus agréable et apporteront la fierté. On va rafistoler. Jusqu’au jour où un merveilleux toqué…

 Dans ce petit livre, nous ne prêchons pas la révolution. Nous allons seulement dire très gentiment à tous nos amis qui nous veulent du bien – et particulièrement à Jean, à Robert et à Brian – tout ce qui ferait vraiment plaisir au monde ordinaire pour sa fête… et qui ne coûte pas trop cher.

3. LES PETITES RECETTES

 Ce livre n’a pas été conçu comme une œuvre d’art, mais comme un appel à l’action. Il ne s’agit pas d’une théorie développée dans l’abstrait et dont j’aurais tiré des applications pratiques ; au contraire, c’est une série de propositions bien concrètes, de « recettes » suggérées par une frustration quotidienne face à certaines lacunes du système actuel. C’est après avoir écrit les 25 articles que j’y ai trouvé certaines lignes directrices.

 Je laisse au lecteur le soin de faire le même cheminement s’il le veut, mais en précisant que, même s’il n’y a pas de contradictions entre les diverses propositions – et l’ensemble forme bien, quand on y regarde de près, un tout cohérent – chaque proposition  est applicable indépendamment de toutes les autres. Vous pouvez donc constituer votre propre puzzle, en prenant et en laissant ce que vous voudrez bien, et définir ainsi votre propre vision d’un Nouvelle Société.

 Une Nouvelle Société qui n’est pas une utopie, car on peut faire à un coût modeste, pour la mise en place de chacune de ces propositions, un plan tout aussi sérieux, un devis tout aussi réaliste, et un échéancier tout aussi serré que pour tout autre projet du gouvernement. Je ne demande pas mieux que de relever le défi.

Chacune de ces propositions, à quelques évidentes exceptions près, n’aurait qu’un impact limité sur notre société et sur notre vie quotidienne. Mais attention, l’effet est cumulatif ! Multiplicateur. Exponentiel. Faites l’exercice d’en choisir, ne serait-ce que cinq ou six, à votre choix, et d’imaginer l’impact sur votre vie de la situation nouvelle qui résulterait de leur application. Vous serez étonné.

4. UNE CAPSULE, MATIN ET SOIR

 On m’a demandé pourquoi j’avais choisi de soulever tant d’idées et de les développer si peu, plutôt que d’écrire un bouquin sur l’une ou l’autre d’entre elles. Je l’ai fait parce que je pense qu’il nous faut une solution globale… et que je n’ai pas la prétention de pouvoir développer tout seul la solution globale. Il va falloir que chacun y mette un peu du sien, chacun dans le domaine où il s’y connaît et qui l’intéresse. Je voudrais que chacun apporte sa pierre pour bâtir une Nouvelle Société, et c’est en ouvrant large l’éventail des réformes qu’on pourra permettre à chacun de mettre à profit ce qu’il connaît le mieux. Cherchons ensemble, dans toutes les directions.

 Quant à cette contrainte que je me suis imposée, de prendre pour chaque proposition le même format, c’est surtout pour ne pas céder à la tentation du bavardage : si on ne peut pas exprimer une idée simple en moins de 2 000 mots, il vaut sans doute mieux parler d’autre chose. Mais c’est aussi pour suggérer au lecteur de ne pas voir ce bouquin comme une construction finie, mais comme une esquisse à parfaire,,, et de se laisser plutôt aller à rêver un peu.

 Mon but n’est pas qu’on lise ce livre d’une traite, mais qu’on y réfléchisse. Que le lecteur prenne une ou deux idées chaque jour, qu’il y pense et qu’il aille plus loin. Ou ailleurs, dans une autre direction. À l’opposé peut-être de ce qui est proposé… ! L’important est de sortir de notre complaisance envers notre « meilleur des mondes ». Ce livre aura atteint son but, si le lecteur se demande ce qui arriverait, si… Et peut-être qu’ensemble on arrivera quelque part.

 

01 La  révolution au Palais

1. C’EST QUAND, LA JUSTICE ?

 De toutes les choses simples, peu coûteuses, efficaces et populaires que le gouverne­ment pourrait faire pour le monde ordinaire, la plus évidente serait de lui donner vite un peu de Justice.   Attention, pas de panique, on n’est pas en train de partir en guerre contre l’injustice sociale; ça, d’autres s’en occupent.  On veut parler ici de justice comme dans “procès”, “avocat”, “cours”, “juge”, “procédures”, “délais”….  Est-ce que ce ne serait pas une bonne idée de « donner” la Justice au lieu de la vendre, et de la donner vite plutôt qu’après deux ou trois ans ?

 Les Anglais disent: “Justice delayed is Justice denied”, ce qui, en traduction simple, veut dire que quand la justice traîne, il n’y a plus de justice.  Toute personne qui a eu affaire avec les tribunaux sait que, dans ce sens, on peut dire qu’il n’y a pas de justice pour le citoyen ordinaire dans notre société  québécoise.

 Écoutons le Protecteur du Citoyen, Me Daniel Jacoby, terminant une récente conférence sur ces mots: “un droit qui ne peut s’exercer, quelles qu’en soient les raisons, ne mérite pas de porter ce nom”.   Et  Vlan!! Et les avocats, réunis en congrès, viennent de se faire rappeler qu’il faut faire quelque chose pour faciliter l’accès à la justice.

 Il n’y a pas de justice dans notre société, parce que c’est trop long et parce que c’est trop cher.  Pour une affaire très simple – petites créances, relations entre proprios et locataires –  il faut compter des mois. Pour les causes modérément plus complexes, il faut des années.  Assez pour que le tort ne soit plus réparable. La cause célèbre de la MIUF a duré six ans… 

 2. MONSIEUR, JE VOUS FAIS JUGE

 Pourquoi est-ce si long?  Pourquoi est-ce si cher?  C’est long pour une seule raison immédiate:  parce qu’il n’y a pas assez de juges et de magis­trats pour entendre les causes rapidement.  Ce qui est une absurdité bête et méchante, car le nombre de nos juges et de nos magistrats dépend uniquement du bon plaisir de nos Gouvernants et de rien d’autre.  On pourrait demain doubler ou tripler le nombre des juges et réduire rapidement à rien les délais d’audition. 

 On peut le faire dès demain, parce qu’il n’y a pas de vraies contraintes techniques à nommer des juges – comme il y en aurait, par exemple, à doubler le nombre des cardio­logues ou des physiciens nucléaires.  Un juge ne doit  rien connaître de plus qu’un avocat d’expérience et on ne manque pas, au Québec, d’avocats qui auraient la compétence d’être juges.  On ne nomme pas plus de juges, parce qu’être nommé juge est un privilège accordé à un bien méritant par le Gouvernement et que celui-ci préfère ne pas dévaluer ce privilège en le distribuant trop généreusement. 

 Et entre-temps, saviez-vous que suite à un jugement de la Cour Suprême disant que trop, c’est trop, et qu’on ne peut pas retarder indéfiniment une affaire, des accusations criminelles sont abandonnées aujourd’hui, non pas parce qu’on croit que le suspect est innocent, mais parce qu’on n’a pas eu le temps de l’inculper?

 C’est une honte de notre société que la justice ne soit pas rendue vite pour tous, simplement parce que nos Gouvernants préfèrent – comme il y a cent ans – traiter encore la magistra­ture comme un privilège à accorder.

 3. ET LA PAROLE EST D’ARGENT …

C’est  trop cher, parce que la justice est aux mains des maîtres-parleurs.  Il faut des années avant que justice ne soit rendue, et c’est une autre honte de notre société que tout ce temps perdu avant le procès soit rempli d’un tas de procé­dures qui rendent la loi incompréhensible au monde ordinaire.   La Loi dit: “ Nul n’est supposé ignorer la Loi”’; pourquoi, alors, l’avoir écrite en des termes que seul un spécialiste peut comprendre?  Est-ce seulement pour rendre indispensable la présence du guide-avocat pour sortir du labyrinthe que les avocats eux-mêmes ont créé?

Il fut un temps où il valait mieux qu’un maître-parleur parle au juge pour la veuve et l’orphelin, généralement illet­trés.  Aujourd’hui, la justice serait bien mieux servie si les citoyens moyens – qui ont tous, tout de même, fait quelques années d’école! – pouvaient, en leurs propres mots, expliquer de quoi il re­tourne à un juge qui n’aurait pas à traiter un procès comme une joute de l’esprit entre avocats, mais simplement comme une façon de résoudre le différend entre les parties.

Troisième honte de notre société de droit, donc – et la plus scandaleuse – c’est que toutes ces procédures pour remplir un délai qui ne devrait pas exister se déroulent à grands frais pour celui qui demande justice.  De sorte que la première question que doit se poser aujourd’hui celui qui a un droit à faire valoir  n’est plus:  “Ma cause est-elle juste?”, mais: “Est-ce que j’ai l’argent pour payer mes avocats et les moyens d’attendre?”.  La question de fonds que doit – hélas! – se poser aujourd’hui le monde ordinaire, face aux délais et aux coûts de la justice, c’est:  “Obtenir justice, est-ce que ça en vaut la peine?” 

4. L’ALTERNATIVE DU BON SENS

 Cette situation est extrêmement frustrante pour le monde ordinaire et cette frustration n’a pas échappé à nos Gouvernants.  On a accepté de sortir du Moyen-âge et de faire quelques pas en avant vers une justice du bon sens:  la Cour des petites créances, la Régie du Logement, et surtout la non-contestation des causes d’accidents d’automobiles.   Même le Barreau du Québec, dans le style noble des maîtres-parleurs, parle de plus en plus de “déjudiciarisation”. 

 En parler n’est pas assez; le moment serait mûr de faire un grand cadeau au monde ordinaire: un changement radical de l’administration de la justice au profit du bon sens.  Ce changement devrait reposer sur trois (3) nouveaux (!) principes.

– Il est inadmissible, dans une société qui se prétend égalitaire, qu’il faille payer pour obtenir justice:  il faut donc une justice gratuite, ou gratuite tout au moins pour celui qui plaide à bon droit. 

– Il est intolérable, dans une société qui se prétend juste, que des gens soient ruinés et que des vies et des familles soient brisées, parce qu’on met des années à déterminer si un tort leur a été causé: il faut désormais une justice expéditive

 –  Il est immoral, dans quelque société que ce soit, que l’on puisse perdre une cause et que celui qui a raison soit lésé dans son droit, seulement parce qu’une formule rituelle qui tient de l’incantation n’a pas été utilisée ou qu’un bout de papier a été mal rédigé:  on veut donc une justice d’équité, où c’est toujours le bon droit qui prévaut, jamais la procédure.

 5. LES VOIES DE L’ÉQUITÉ

 Il est possible de réformer la justice civile pour qu’elle devienne équitable, gratuite et expéditive.  Mieux, on peut y arriver en confiant aux avocats une mission sociale vraiment utile: les maîtres-parleurs pourraient devenir ceux par qui la justice arrive.

 Pour ça, il faudrait d’abord que le premier recours en matière civile ou commerciale soit toujours l’arbitrage.  Les parties choisiraient chacune un avocat, et ces deux avocats en choisi-raient un troisième, les trois agissant comme arbitres.  Si les parties ne s’entendaient pas sur le choix du troisième, la Cour le désignerait au hasard, à partir d’une liste des avocats de 10 ans ou plus d’expérience, spécialisés en semblables matières. 

 Les arbitres assigneraient comme témoins qui ils jugeraient bon, et leur poseraient, dans certaines limites très amples les questions qu’ils voudraient: ce qu’on veut, c’est la vérité.  Les procédures se­raient réduites au minimum, et une erreur de procédure ne serait jamais une cause de rejet d’un droit.   Les arbitres chercheraient une solution équitable au conflit, et l’on mettrait ainsi fin à cette savoureuse distinction entre “droit” et “équité”.  Ce qu’on veut, c’est la justice.

 Une cause devrait être entendue et arbitrée en moins d’un mois.  Il y a des causes plus complexes –  le procès de la MIUF a exigé 450 jours d’audition et d’innombrables expertises ! – mais la norme serait toujours qu’un procès se termine toutes affaires cessantes.  Donc, s’il faut 450 jours d’audition ou d’expertise pour trouver la vérité et faire justice, le procès se réglera en 450 jours ouvrables et un mois de réflexion, pas en six ans. 

 6. JOUER À QUI GAGNE, GAGNE

 Il faut mettre fin au jeu actuel qui, à cause des frais de cours et d’avocats et des délais en appel, fait que le plus pauvre est toujours perdant, même quand il gagne.  Obtenir justice ne doit rien avoir coûté à celui qui a fait valoir son bon droit.; tout autre scénario signifie qu’il n’y a pas de justice. 

 Les honoraires des arbitres, ainsi que le coût  – à sa valeur réelle – du temps des parties et des témoins, seraient donc répartis entre les parties comme en décideraient les arbitres, mais le principe serait qu’ils sont à la charge de la partie perdante.

 Quant à l’appel, on devrait toujours pouvoir en appeler – de l’arbitrage au tribunal traditionnel compétent.  Mais, en attendant cet appel, le jugement d’arbitrage serait toujours exécutoire et il deviendrait donc inutile de faire traîner l’affaire en appel, surtout que les frais en seraient supportés par la partie perdante. Même devant ces tribunaux qui, en toute vraisemblance, n’entendraient plus alors que 5 à 10 % des litiges, les délais deviendraient choses du passé. 

 Quand celui qui gagne gagnera vraiment, les individus comme les   compagnies dont les droits ne sont pas clairs de­viendront prudents avant d’intenter une action.  Au contraire, pauvre ou riche, celui qui est sûr de ses droits n’aura pas à se demander si l’affaire en vaut vraiment la peine. Dans un mois, il aura normalement eu justice, gratuitement, et son temps en cour payé.  Par-delà ce qui semble un simple changement de l’administration de la justice, c’est la justice elle-même qui se sera améliorée.  Une première étape essentielle pour bâtir vraiment une Nouvelle Société.

 7. MAINTENANT, TOUT DE SUITE

 En attendant la révolution au Palais, il y a un petit truc pour esquiver le plus pénible du labyrinthe juridique actuel. La loi permet déjà, pour tout ce qui n’est pas “d’ordre public”, que vous mettiez dans vos contrats un petit paragraphe qui vous sauvera peut-être bien des problèmes, car il vous permettra d’y aller, vous, en arbitrage et d’être jugé “en équité” – ou presque, en évitant délais et coûts de la justice courante.  La formule magique – dans ce style noble des maîtres-parleurs, bien sûr – est la suivante:

 Les parties conviennent que tout litige, controverse ou réclamation né du présent contrat ou se rapportant à une contravention à celui-ci, à sa résolution ou à sa nullité, sera tranché par voie d’arbitrage, conformément au règlement du (X) actuellement en vigueur, le tribunal d’arbitrage statuant “ex aequo et bono” selon les principes de l’amiable composition.” 

Pour X, vous pouvez choisir, le Centre Canadien d’Arbitrage, de Conciliation et d’Amiable Composition, le Centre d’Arbitrage Commercial National et International, etc.  Votre avocat peut vous renseigner.

 

Mise à jour 1999

Est-ce qu’on a fait la révolution au Palais ? La justice est-elle enfin arrivée au Québec? NON. Soyons justes. Depuis 6 ans, les délais d’audition ont été raccourcis, aussi bien en appel qu’en première instance. La compétence de la Cour des petites créances a été augmentée. Certaines causes – où la plupart des défenses étaient grossièrement dilatoires – peuvent maintenant être entendues beaucoup plus rapidement. Surtout, on a fait un effort vers la médiation en ce qui touche les conflits entre conjoints. C’est un début.



Un début bien pusillanime. Car le nombre des procédures que l’on peut faire valoir, la façon dont elles sont habituellement traitées, la priorité qu’accordent le plus souvent les magistrats aux caprices des avocats plutôt qu’aux besoins des justiciables quant on détermine les échéanciers, tout ça a pour résultat qu’il faut encore compter des années pour obtenir justice.



Côté fric, on a rendu plus difficile l’accès à l’assistance judiciaire, renvoyant une partie des pauvres rejoindre la classe moyenne dans la zone où, à cause du coût élevé des services d’avocats, la justice est hors de portée du monde ordinaire. Simultanément, la tribu des juristes regarde sévèrement ceux des leurs qui osent couper les prix et offrir des services à forfait ou à pourcentage. On prétend que l’avocat ne doit pas avoir d’intérêt à la cause… sauf, bien sûr, celui de présenter une facture dont le montant pourra aisément excéder la somme en litige. 



Quand le client veut y mettre le prix – les compagnies d’Assurances et, hélas! , le gouvernement lui-même sont les champions en ce domaine – il est encore possible de retarder l’issue d’un procès jusqu’au désistement ou la ruine du plaideur peu fortuné, quelle que soit la valeur du droit qu’il a à faire valoir. La justice au Québec n’est pas vraiment accessible à tous, ce qui, dans un État de droit, est une infamie qu’on se cache pudiquement, comme les relations incestueuses entre avocats, comptables et gestionnaires de compagnies qui permettent aux avocats de créer les problèmes qu’il pourront ensuite régler pour des honoraires annuels qui au Québec dépassent largement le milliard de dollars.

 
Je m’amuse beaucoup, depuis quelques années, à poser ce dilemme aux avocats de ma connaissance. Si l’avocat joue un rôle déterminant dans notre système judiciaire et que son talent et sa compétence ont un impact réel sur le sort des causes en litige, n’est-ce pas un déni de justice que certains justiciables, parce qu’ils en ont les moyens, puissent s’offrir les services des meilleurs avocats et donc biaiser la justice en leur faveur ? Mais si, d’autre part, la justice suit impeccablement son cours au vu des faits et de la loi – et donne raison à qui a raison sans égard au talent de l’avocat – pourquoi diable, devrait-on payer collectivement un milliard par année pour les services de gens qui ne modifient pas le résultat des procès?



La comparaison est incontournable entre la tribu des avocats et les types à gros bras qui offrent de protéger vos vitrines de la casse; on sent confusément que nos droits et les vitrines seraient mieux gardés si ces gens n’existaient simplement pas…



La solution proposée en 1992 est toujours d’actualité.

  

02 Le Jugement de Dieu

1. LA RAISON DU PLUS FORT

On a souvent raison de se plaindre de notre justice, dans notre meilleur des mondes, mais il faut se souvenir qu’il y a déjà eu pire.  Au Moyen Age, quand les lois n’étaient pas toujours claires, les juges pas toujours intègres et les moyens d’exécution pas toujours efficaces, on s’en remettait souvent au “Jugement de Dieu”. 

 L’accusé pouvait, par exemple, tremper la main dans l’huile bouillante en jurant qu’il était innocent.  Ou encore, les parties à un litige pouvaient régler leur différend les armes à la main, Dieu étant supposé prendre fait et cause pour la justice et faire triompher celui qui avait raison.  On ne peut pas prouver que ça n’ait jamais marché; mais, comme devait le dire un homme célèbre : “Dieu est généralement du côté de celui qui a les plus gros canons”.  Aujourd’hui nous avons des lois.  L’État n’accepte pas que l’on se fasse justice soi-même, et il n’est pas question, par exemple, qu’on laisse les propriétaires et locataires vider leurs querelles à coups de poings, en espérant que le petit Jésus raffermira la droite et les crochets de celui qui est dans son bon droit.  On a remplacé la force par le droit dans notre société … ou presque.

Presque, car il y a encore un domaine où c’est la loi du plus fort qui prévaut:  les conflits de travail.  On peut faire des lois, mais aussi longtemps que le dernier argument reste la grève ou le lock-out, on ne peut pas parler sérieusement de droit et de justice; car on ne gagne pas une grève parce qu’on a  le bon droit de son côté mais parce qu’on a été le plus fort.   En relations de travail, sauf miracle, le plus faible perd toujours.

 2.  CHARBONNEAU ET LE METRO

 Il y a des miracles.  Il y a eu Mgr. Charbonneau, jetant vraiment le poids de la justice divine dans la balance du côté des mineurs d’Asbestos.  Mais les miracles ne sont pas fréquents; non seulement parce que le Bon Dieu est bien occupé, mais aussi parce qu’il ne doit plus toujours savoir de quel côté intervenir. 

 À Asbestos, il y avait les exploiteurs et les exploités: les jeux étaient clairs.  Aujourd’hui, ce n’est plus évident.  Prenons les services publics.  Il est inadmissible que les enfants n’aillent pas à l’école, ou que les malades ne reçoivent pas toujours les meilleurs soins possibles.  Inadmissible que des employés dans le transport en commun – qui gagnent plus que la moyenne des travailleurs – fassent la grève en prenant en otages les couches les plus démunies de la population.  Inadmissible, si les grévistes ont gain de cause, que ce soit une partie de bras de fer qui force la population – c’est-à-dire, au fond, les autres travailleurs – à payer la facture.  Parfois, aujourd’hui, on souhaiterait que le Bon Dieu soit dans le coin du patron.  

Va pour le secteur public, mais n’est-ce pas différent  dans le secteur privé, cette arène où s’affrontent travailleurs et “capitalistes”?  La vérité, c’est que cet affrontement n’a plus lieu, sauf dans l’imagination de quelques vieux doctrinaires et idéologues marxistes.  C’est devenu un mythe, comme Blanche-Neige et le Père Noël.  Dans une économie planétaire comme la nôtre, le capitaliste ne peut pas ramasser la facture.  Chaque fois qu’il y a une grève, même dans le secteur privé, c’est toujours vous, moi, et le monde ordinaire qui perd.

 3. L’ORDRE MONDIAL?  INCHANGÉ

Le capitaliste ne ramasse pas la facture, parce que la valeur de son argent dépend du taux d’intérêt.  S’il ne retire pas de son investissement dans la production, en dividendes, un profit au moins égal à ce qu’il pourrait toucher en intérêts, il retire son argent  et le place; il continue alors à toucher son intérêt, mais l’entreprise ferme.  Or, le taux d’intérêt – fixé en principe par la Banque du Canada – dépend en fait de l’inflation, du taux de change, et des autres taux d’intérêt partout ailleurs dans le monde.

 Le taux d’intérêt découle de règles du jeu qui sont établies mondialement et qu’aucune décision prise au niveau d’une entreprise, du Gouvernement du Québec ou du Gouvernement du Canada ne peut changer.  Une grève n’a pas plus d’influence sur ces règles que n’en ont sur le coche les sautes d’humeurs de la mouche bien connue.  Grèves ou non, augmentations de salaire ou non, la part du capitaliste ne change pas. 

 Puisque la part de l’ensemble des “capitalistes” est déjà fixée par le taux d’intérêt, la part du revenu national qui va aux travailleurs ne peut pas varier de façon significative.  Vous voulez une preuve?  Depuis 20 ans, nous avons perdu au pays, comme résultat des grèves, environ un milliard (1 000 000 000) d’heures de travail; c’est-à-dire, au salaire moyen d’aujourd’hui de 526 $ par semaine, plus de 13 milliards de dollars.  Or, en 1970, le pourcentage du “produit intérieur” du pays consacré aux salaires était de 55%; il est aujourd’hui de 56%…. ! Ce que rapporte sur le coup une grève à un travailleur, c’est un autre travailleur qui le paye.  Le capitaliste, lui, est bien à l’abri des grèves.

 4. PAYE, BAPTISTE !

 C’est toujours Baptiste, le travailleur qui paye.  Si un secteur de l’économie est plus dynamique, si un syndicat est plus agressif, il pourra obtenir plus pour ses membres; mais alors, ce sont les véritables pauvres et les déshérités de notre société qui, par le biais de l’inflation et du chômage, en auront moins.  Les assistés sociaux et chômeurs, les jeunes sans emplois, tous les retraités qui vivotent sur des pensions de famine… et, bien sûr, les travailleurs non-syndiqués.  C’est Baptiste qui ramasse toujours l’addition.  Toujours.  Avec intérêt! 

Avec intérêt, car il n’y a que trois scénarios de grèves “gagnées” et il sont mauvais tous les trois.  Le premier – s’il y a un monopole public ou privé – c’est que l’entreprise peut simplement refiler l’augmentation au consommateur.  Dans ce cas, nous payons tous.

 Le second, c’est que l’employeur est une multinationale ou une compagnie qui a plusieurs usines.  Dans ce cas, si on fait monter les salaires à Ste Gudule au point où il devient plus rentable de produire à Tartempionville ou en Chine, l’usine à Ste Gudule diminue progressivement ses activités et finalement ferme. 

 Le troisième est celui d’une PME qui ne peut pas transporter sa production ailleurs.  L’employeur fait alors des efforts désespérés pour rentabiliser son entreprise, améliore l’équipement, emploie moins de main-d’oeuvre … et augmente le chômage!  À moins, bien sûr, que la convention collective n’ait fermé aussi cette porte, auquel cas la compagnie, cessant d’être concurrentielle, fera elle aussi faillite, tôt ou tard.

Et il n’y a pas d’autres scénarios.

 5. LES LIBRES ARBITRES

La grève est un moyen inefficace de résoudre les conflits de travail, un happening périodique de défoulement qui ne sert qu’à accroître les inégalités et les injustices.  Il serait temps que le gouvernement prenne ses responsabilités et remplace le droit de grève par autre chose. 

Par quoi remplacer la grève?  Par la Justice.  Par un processus de droit, de façon à ce que les litiges entre employeurs et employés ne soient plus des Jugements de Dieu où c’est toujours le plus fort qui gagne, mais soient soumis à des règles, et fassent désormais l’objet de décisions judiciaires, comme tous les autres litiges.  Que la grève soit interdite et que tous les conflits de travail soient soumis automatiquement à l’arbitrage.

Tous les conflits de travail pourraient être réglés par 3 arbitres choisis parmi un collège de “Commissaires à la politique salariale”, et il y aurait toujours un appel d’une décision d’arbitrage à un tribunal de 7 membres, choisis parmi les mêmes commissaires à l’exclusion des trois ayant rendu la première décision. 

Les commissaires seraient élus par la population, à vie, comme des juges, et on profiterait de chaque élection générale pour remplacer les disparus.   Ils auraient instruction de juger en équité, et de voir à ce que les injustices salariales soient corrigées au mieux dans notre société. Ils seraient tout à fait libres, nos commissaires, mis à part une seule contrainte qui aurait pour résultat, pourvu qu’ils soient intègres, de rendre sans importance le choix comme arbitre d’un Paul Desmarais ou d’un Michel Chartrand. 

6.  LA LIBERTÉ DANS L’ENCLOS

Une seule contrainte, mais tout à fait essentielle: il ne faudrait pas que la somme des augmentations de salaire accordées en cours d’année porte la masse salariale au-delà de 56,5% du produit intérieur brut.  On peut dire pudiquement que ce pourcentage de 56,5% est une décision politique; en fait, c’est l’expression de notre dépendance envers le système économique mondial de libre-échange et de libre entreprise auquel nous appartenons…  et dont nous n’avons pas intérêt à nous retirer.  Ce système est l’enclos dans lequel nous voulons paître.

Dans la mesure où cette enveloppe salariale globale est respectée – et nous n’avons absolument pas le choix de ne pas la respecter –  il vaut mieux pour le reste énoncer des principes généraux et se fier au sens de l’équité des commissaires plutôt que multiplier les règles et les procédures.

Pour que les commissaires puissent respecter  cette  contrainte d’un pourcentage du produit national que ne doit pas dépasser la masse salariale, c’est l’État qui devra fournir, chaque année, des indications quant aux augmentations moyennes, mais ceci sans jamais intervenir au niveau des décisions particulières. 

Qu’arriverait-il si les commissaires ne respectassent pas la contrainte?  Rien de grave, car  la structure des impôts de l’année suivante corrigerait leur erreur en en faisant porter le poids à tous ou à certaines catégories de salariés.  Rien de nouveau non plus, puisque ceci est précisément ce qu’on fait présentement, sans nous le dire, pour corriger les “erreurs” et injustices trop criantes de notre système actuel de jugements de Dieu.

7 …. ET LA PAIX SOIT AVEC NOUS

 Ce qui serait nouveau, c’est qu’on pourrait atteindre ce résultat sans grèves, sans perdre une heure de travail, et grâce à un processus de droit plutôt qu’en donnant toujours raison au plus fort.  On aurait la paix sociale, et la lente réduction des écarts salariaux qu’entraîne inévitablement un nivellement progressif des niveaux d’éducation, de formation, et de compétence se ferait avec plus de sérénité. 

Il en sortirait plus de justice pour les véritables déshérités de notre société et plus de prospérité pour tous.  À la porte de chaque usine où un conflit aurait été ainsi réglé par arbitrage, on pourrait mettre une affiche disant « Une autre victoire du monde ordinaire ».  Un message qui parlerait de la véritable solidarité entre les travailleurs….  et qui serait arboré sur des usines en fonctionnement plutôt que sur des usines fermées. 

Mise à jour 1999

Rien n’a changé d’un iota depuis 1992… sauf les circonstances. À cause de la situation économique précaire, du chômage croissant, de la menace persistance de l’automation et de celle qui s’y est ajoutée de la mondialisation des marchés, les syndicats ont réduit leurs exigences de sorte que le nombre des conflits de travail et des jours de travail perdus a diminué. Maintenant, si quelqu’un croit qu’il y a aujourd’hui plus de justice pour les travailleurs et que le droit de grève a gagné en crédibilité et en efficacité au cours de ces dernières années, il est inutile de continuer le débat. Je lui suggère du Prozac et beaucoup de repos.



On pourrait faire le procès de douzaines de grèves depuis 1992, de Kenworth au Casino de Montréal, qui n’ont rien apporté aux travailleurs que des tracas. Dans la majorité des cas, les grèves ne font pas leurs frais: le travailleur n’obtient pas d’avantages qui justifient le stress et la perte de salaire durant l’arrêt de travail. Mais prenons seulement deux exemples de « victoires des travailleurs », des cas dont les circonstances sont diamétralement opposées mais qui ont en commun d’illustrer POURQUOI la grève est un anachronisme nuisible.



D’un côté, les cols-bleus de la Ville de Montréal. Du vandalisme, des menaces, des poursuites pénales. La population est consciente depuis des lustres qu’il y a là un foyer de méfaits et que, dans la situation financière présente de la Ville, les cols-bleus sont les derniers qui mériteraient une augmentation. Pourtant, après une grève musclée, comme d’habitude, les cols-bleus obtiennent des conditions de travail outrageusement bonifiées au détriment de tous les contribuables de Montréal. Résultat réel? 95% des travailleurs de Montréal – qui ne sont pas des cols-bleus de la Ville – doivent maintenant payer pour de petits avantages arrachés par la force par un syndicat mené par des truands.



De l’autre coté, les camionneurs de Métro Richelieu. En février 1993, Métro Richelieu décide de mettre à la porte ses 150 camionneurs et de les remplacer par une structure de sous-traitance – lisez: par d’autres camionneurs qui seront payés moins cher. Vote de grève… etc. ça donne quoi? Rien, bien sûr.Alors on se retrouve devant la Justice au bras lent qui, 5 ans plus tard, décide qu’il faut réembaucher ces camionneurs.



Ici, c’est le contraire des cols-bleus de la Ville; tout le monde et son père dit que les camionneurs ont raison. Vous croyez que le jugement en leur faveur a réglé la question? Vous croyez que la Justice, dans un pays qui se dit un « État de droit » peut porter des jugements et les faire exécuter? Détrompez-vous. Les avocats des parties se sont retrouvés en cour, à discuter de points de droits subtils, gagnant chacun en quelques heures la pitance d’un mois d’un assisté social. Il faudra combien de temps avant que la vie des camionneurs de Métro redevienne normale?



Deux « victoires des travailleurs »? Non, deux exemples flagrants d’iniquité. Ce pays fonctionnerait mieux si l’arbitrage universel distribuait équitablement une masse salariale que n’augmenteraient ni les slogans ni les piquetages mais seulement une action politique intelligente. Plus que jamais, le mouvement syndical doit mettre la pendule à l’heure et ses moyens d’action à jour et faire de l’arbitrage universel sa première revendication

 

03 Le  retour du médecin prodigue

 

1. LE RÉCONFORT

 Nous avons au Québec un excellent système de santé: moderne, efficace, gratuit.  Mais il y a des lacunes dans notre  système.  Les urgences sont bondées, il faut six semaines pour voir le spécialiste dont on a besoin, on manque de médecins dans les zones éloignées et il reste peu d’argent pour une médecine de prévention. Donc, une réforme est nécessaire.

 Mais quelle réforme?  Le système actuel n’est pas adéquat, mais la réforme Coté est un pas dans la mauvaise direction.  Ce qu’il faut, en effet, ce n’est pas introduire plus de contraintes et de fonctionnaires; c’est une réforme pour une médecine plus humaine et qui apporte le réconfort.

 Avant Pasteur, il était tout aussi efficace – et bien moins dangereux – d’aller faire brûler un cierge que de les consulter;  pourtant, il y a quatre mille ans qu’il y a des médecins:  avant les remèdes, il y avait le réconfort.  Mais où est donc passé l’homme à la valise noire qui arrivait dans les deux heures quand un enfant faisait un degré de fièvre?  Le système actuel ne permet plus ce réconfort qui est la première –  et aussi la dernière chose – que la malade demande à la médecine. 

 Pas assez de mé­de­cins? Pourtant, il y a aujourd’hui, au Québec, à peu près 16 000 méde­cins, c’est-à-dire environ un médecin pour 425 patients.  Ce qui est drôlement mieux que dans les années « 40 … et ce qui coûte aussi drôlement plus cher.  Pourquoi, alors que nous avons maintenant bien plus de res­sources médicales et que nous consentons comme société bien plus d’efforts que jamais à la santé, est-il de­venu plus difficile aujourd’hui d’avoir un service médical humain?

 2. LEURS ACTES NOUS SUIVENT

 Ce n’est pas que nos médecins tra­vail­lent moins; ils font chacun, en moyenne, leurs trois mille et quelques “actes médicaux” par an­née.  Et ce nombre d’actes ne change à peu près pas depuis 20 ans, même si il y a de plus en plus de médecins alors que la population n’augmente presque plus.  Serions-nous donc de plus en plus malades?  Ou sommes-nous sur la mau­vaise voie avec ce paiement des médecins à l’acte médical? 

 Il faut toujours se souvenir que le médecin est payé à l’acte médical.  Votre médecin vous parle, c’est un acte médical.  Il vous a entrevu par la porte de votre chambre d’hôpital?  S’il le veut, c’est aussi un acte médi­cal.  Quand le médecin est payé à l’acte médical, il détermine sa propre rémunération… car moins de patients­, par médecin, plus d’actes médicaux par patient.  La seule al­ternative au paiement “à l’acte” à la­quelle on pense généralement, c’est de faire du médecin un salarié, ce qui est une autre horreur.  Car qui veut d’un médecin qui pointe à 9 h 05 pile et regarde sa montre à partir de 4 h 50? 

 Mais il existe une troisième alterna­tive qui permet de mieux contrôler les coûts et d’améliorer le service: celle qui consiste à payer le médecin selon le nombre de ses clients en lui faisant confiance qu’il voudra  soigner chaque patient le mieux possible.  Ce qui n’est pas du tout utopique… pour autant qu’il il y ait assez de médecins pour que cha­cun d’entre eux tienne à ses clients, et que des moyens de contrôle soient mis en place qui permet­tent de s’assurer que nul ne trahit cette confiance.  Cette forme de paiement, cette rémunération “par tête”, est appelée “capitation  ”.

 3. LA CAPITATION

 Comment fonctionne un système de paiement par capitation?  D’abord, on demande à chaque adulte de choisir un omnipraticien, son  médecin, et de s’inscrire au bureau de ce médecin.  Pour chaque adulte et chaque mineur sous sa garde inscrit au bu­reau d’un médecin, l’État paie à ce dernier un montant mensuel.

L’État peut ainsi diviser entre tous les omnipra­ticiens, selon leurs clientèles, ce que nous, comme société, désirons consacrer à leur rémunération.  Si nous voulons, par exemple, qu’un omnipraticien touche 100 000 $ en moyenne par année – et si nous savons qu’il y a un omnipraticien pour 1 000 Québécois – l’État devra payer, en moyenne, 100$ par année pour chaque client inscrit.  Moins pour un jeune, plus pour une personne âgée; plus ou moins dans certaines régions pour tenir compte de la dispersion de la population, mais 100$ en moyenne.

Certains spécialistes doivent aussi avoir avec leurs clients une relation continue et chaleureuse.  Pour eux, la capitation est aussi une bien meilleure formule. Tout individu devrait être toujours inscrit auprès d’un psychiatre, toute femme nubile devrait l’être auprès d’un gynécologue, tout enfant auprès d’un pédiatre, et ceux-ci  devraient être rémunérés selon le nombre de leurs clients inscrits. 

Peut-être devrait-on faire la même chose pour les cardiologues et les oncologues, compte tenu de la fréquence du besoin et de la nécessité de diffuser largement l’habitude d’un suivi préventif.  Avec l’évolution de la médecine, d’autres spécialités devraient venir s’ajouter à celles-ci, selon les besoins.

4. CELUI QUI VOUS VEUT DU BIEN

Cette façon de procéder ne fait pas que régler la question du budget du Québec au poste de la rémunération des omnipraticiens et de certains spécialistes; elle favorise aussi une relation permanente plus étroite entre le patient et son médecin, lequel serait en fait l’ancien médecin de famille, le “médecin prodigue”, enfin revenu.  

Cette relation plus étroite entraîne une médecine plus humaine, plus amicale, et aussi, une médecine qui prévoit.  Ayant un intérêt matériel aussi bien que moral à ce que ses patients demeurent en bonne santé, l’omnipraticien deviendra aussi leur conseiller médical, assumant  un rôle plus actif dans la prévention.  Il prendra le temps de s’impliquer dans tous les aspects de la vie de son milieu qui ont des inci­dences sur la santé et il cherchera à dénoncer les conditions inacceptables de l’environnement.  Le médecin ne travaillera plus seulement contre la maladie mais pour  la santé.

Cette approche modifie aussi le rapport des forces entre le médecin et son patient.  En effet, celui-ci pourra toujours changer de médecin et, quand il s’inscrira au bureau d’un médecin, son inscription vaudra son prix;  le patient sera aussi devenu un client.  Un client qui, avec sa famille et ses amis, représentera un revenu non négli­geable pour un médecin… quand celui-ci ne pourra plus compenser une baisse de sa clientèle par une augmentation des actes médicaux pratiqués sur ses autres patients.  La formule de paiement par capi­tation exigera donc des médecins qu’ils soient ou redeviennent plus affables, sans arrogance, et qu’ils offrent un meilleur service à leurs patients.           

5. L’ÉQUIPE MÉDICALE

 Comment le médecin donnera-t-il ce meilleur service?  Surtout en offrant une plus grande disponibi­lité.  On peut s’attendre dans ce système par capitation à ce que les omnipraticiens pratiquent de plus en plus par groupes de trois ou quatre, de façon à assurer la relève les uns des autres.  Ils ne se grouperont plus en simples cliniques médicales pour partager les frais de secrétariat et de réception, mais en véritables équipes médi­cales.

Une équipe d’omnipraticiens voudra vite s’adjoindre quelques spécialistes rémunérés aussi par capitation, un ou deux étudiants stagiaires et quelques infir­mières; elle pourra offrir un service de 24 heures sur 24, dégageant ainsi les urgences des hôpitaux d’une foule de cas où il ne s’agit que de porter un premier diagnostic ou de donner des premiers soins. 

Une telle équipe pourra aussi visiter « ses » patients à l’hôpital et même faire des vi­sites à domicile!  Elle sera le trait d’union humain entre le malade et un système hospitalier qui, pour optimiser ses ressources, doit parfois sacrifier ses rela­tions humaines à un souci d’efficacité.

Est-ce que l’on ne verra pas, dans un tel régime, les grands malades laissés pour compte?  Non, d’abord, parce que c’est mal juger la nature humaine que de penser qu’un médecin ne veut pas se réaliser par la méde­cine et en soignant ses patients.  Ensuite, parce que l’on créera un Comité de Surveillance.  Le médecin qui aura un pa­tient à ses livres n’aura pas le droit de s’en désengager sans une raison sérieuse, surtout si la santé de celui-ci s’est détériorée depuis l’inscription!

 6.  LES SPÉCIALISTES PONCTUELS

 La capitation, c’est d’abord le retour du médecin prodigue.  Un premier pas simple vers un système de santé plus humain parce qu’une Nouvelle Société aimerait bien revoir l’homme à la valise noire qui ap­portait le réconfort et la compassion.  

 Mais tout ne peut pas être payé par capitation.  À côté du spécialiste qui, comme un omnipraticien, doit garder une relation permanente avec ses patients, il y a cet autre spécialiste qui répond lui à des besoins ponctuels:  anesthésiste, radiologue, chirurgien, ophtalmologue…  Sans devoir être une brute inhumaine, ce spécialiste doit d’abord appliquer une technique et le faire vite et bien. On ne peut guère que le payer à l’acte.

Heureusement, c’est le spécialiste dont les actes, bien tangibles, sont le plus faciles à vérifier.   Et l’on sait très bien, par statistiques, combien de gens auront besoin des services de ces spécialistes et avec quelle fréquence.  Il est donc facile de fixer le prix de leur acte médical en fonction du revenu moyen qu’on veut leur offrir.  Facile aussi le contrôle, puisqu’ils n’interviennent que sur référence d’un omnipraticien; si les références d’un omnipraticien augmentent trop, on ira voir d’un peu plus près. 

Quant à la qualité des soins, c’est à son omnipraticien que le client se plaindra si le spécialiste à l’acte ne lui donne pas satisfaction.  Dans la mesure où l’omnipraticien oriente ses clients – et peut en fait déplacer en bloc la clientèle d’une équipe médicale –  il sera en position de force pour voir à ce que ses patients reçoivent bien toute l’attention voulue.

7.  ET LES RÉGIONS ?

La médecine en régions?  En ce qui concerne les omnipraticiens et les spécialistes payés par capitation, il n’y a qu’à fixer correctement le prix par tête dans les diverses régions et l’on verra la libre entreprise faire le reste. 

Pour les spécialistes à interventions ponctuelles, ils doivent être rattachés à un hôpital.  Que l’Etat crée, dans chaque hôpital, le nombre de “postes” requis par les besoins du bassin desservi, chaque poste incluant la disposition d’un cabinet, le personnel auxiliaire infirmier, l’accès à toute la technologie nécessaire et un budget pour l’ameublement et le secrétariat.

Que l’affectation à un “poste” se fasse par concours, selon les règles et les critères dont les spécialistes pourront décider entre eux, le nombre de postes ouverts n’étant pas inférieur au nombre des spécialistes actuellement en exercice ou en formation.  Quand seront comblés les postes les plus convoités, il faudra que les autres le soient.  Il est normal que le médecin, comme tout autre professionnel, aille vers sa clientèle.

 

Mise à jour 1999

Ici, la situation a changé du tout au tout: nous n’avons plus: « un excellent système de santé: moderne, efficace, gratuit». Les lacunes de 1992 sont devenus des gouffres béants. Les symptômes de 1992 sont devenus des infirmités débilitantes. La façon dont le problème de la santé publique a été ignoré quand les premiers signes de crise sont apparus a apporté une preuve supplémentaire – dont nous nous serions bien passé – de l’imprévoyance et du manque d’intelligence de nos gouvernants. 



Au fur et à mesure, toutefois, que la crise s’est aggravée, que l’approche néo-libérale a mis en place sa politique d’extorsion des pauvres par les riches et que l’obsession du budget équilibré s’est imposée, l’explication de l’imprévoyance et de la bêtise est devenue insatisfaisante. Aucun politicien assez habile pour être élu ne peut être assez mentalement démuni pour suivre la politique que mène présentement le Québec en matière de santé sans en comprendre les conséquences. La mauvaise foi est devenu un élément incontournable de l’explication.



Malgré les mensonges rassurants qu’on sert à la population, il est hors de doute que la politique actuelle de sabordage systématique de notre réseau de la santé mène à réduire progressivement la part des coûts de la santé que l’État prendra en charge, et donc à créer une situation néo-libérale « correcte » où les ressources médicales serviront en priorité les besoins de ceux qui peuvent se les offrir et n’accorderont aux autres que ce qui en restera.



Le sabotage de ce réseau, qu’il a fallu 25 ans et des milliards pour mettre en place, se fait en six (6) attaques concertées. 1 – Mettre à la retraite anticipée un maximum de médecin et d’autres professionnels de la santé. 2 – Maintenir au plus bas les admissions en formation médicale. 3 – Ne pas investir, ni dans les immeubles, ni les équipements de santé. 4 -Désorganiser le système par des réformes administratives, fusions, déménagements dont l’utilité est douteuse mais dont le potentiel de création confusion et de mécontentement est évident. 5 – Couper les budgets d’opération pour forcer la fermeture de lit et démotiver le personnel qui s’accroche à sa mission. 6 – Favoriser la diffusion d’histoires d’horreur – hélas vraies ! – concernant les erreurs de diagnostic, les retards ambulanciers, les délais aux salles d’urgence, les « débranchements » contre la volonté du patient aux soins intensifs.



Le but visé est de réduire l’efficacité du système public – et de faire connaître largement cette perte d’efficacité – jusqu’à ce que le système public devienne inacceptable pour toute cette partie de la population qui a les moyens financiers de choisir une solution de rechange. Alors, les compagnies d’assurance et les groupes financiers qui, de plus en plus, en sont les propriétaires offriront cette solution de rechange à ceux qui peuvent se l’offrir. Les autres seront en liste d’attente interminable, pour obtenir l’accès à des ressources humaines insuffisantes travaillant dans des salles vétustes avec des équipements désuets. 



Dans ce contexte, la proposition faite en 1992 de rémunérer les médecins par capitation et de leur donner une large autonomie de fonctionnement est plus opportune que jamais. Elle est d’autant plus crédible qu’elle créerait un système qui ressemblerait à ce qui existe présentement aux USA, à deux importante distinction près: c’est l’État qui payerait les médecins plutôt que des groupes d’assureurs… et la santé serait accessible à tous. TOUS.

 

 04  À l’heure des précepteurs

 

 1.  LA SOCIÉTÉ PLURALISTE

 Il y a une génération à peine, au Québec, qu’on a choisi d’éduquer le monde ordi­naire.  Avant, il y avait 4% environ de notre popu­lation au cours classique et, pour les autres, on ne parlait pas encore d’éducation mais seulement d’instruction.  L’éducation, après l’école primaire, ça se faisait au foyer, dans la rue, ou mieux, chez les Jésuites. Le meilleur des mondes n’était promis que pour l’Au-Delà. 

 À l’époque simple des ca­lottes et des cornettes, le collège clas­sique offrait du grec, du latin et de la philo; il offrait aussi des va­leurs, une culture et un sentiment d’appartenance.  C’était rétro, mais la plupart étaient fiers de leur vieux collège, même s’ils en sortaient en pensant tous à peu près la même chose…

 Vers les années « 60, on a voulu créer un équivalent des collèges classiques pour tout le monde.  On a voulu aussi créer du même coup une société plus complexe, une société plu­raliste, avec du monde ordinaire qui pensent par eux-mêmes; avec des gens donc qui ne pensent pas tous la même chose et où chacun respecte les valeurs et la culture des autres. 

 Et on a mis le paquet sur l’éducation.  Aujourd’hui, l’éducation au Québec c’est 100 000 enseignants, 8 milliards de dollars au budget du ministère et le tiers de la population qui suit des cours:  on est bien loin de la Grande Noir­ceur.  Pourtant, presque la moitié des jeunes québécois ne finissent plus leur cours secondaire et l’on dit qu’il y a 20% d’analphabètes fonctionnels au pays.  Il semble que l’éducation au Québec, surtout l’éducation de niveau secon­daire, a raté un virage. Mais quel virage?

 2. LE GARDE-FOU DES VALEURS

Le virage en épingle du pluralisme et du “pensons-par-nous-mêmes”.  Il faut respecter la liberté de pensée de chacun.  Jusque-là parfait, rien à dire. Vive le pluralisme!  Mais, pour en arriver à ce ré­sultat, on a  mal pris le vi­rage et l’on a sauté le garde-fou.

On a oublié que plus une société est complexe, plus il est essentiel d’y valoriser l’appartenance à des groupes de dimension humaine.  On a oublié que c’est dans une société plura­liste qu’il est le plus néces­saire de fournir à chaque éduqué toutes les res­sources nécessaires pour éclairer ce qui devient pour lui un choix  plutôt qu’une ac­ceptation des valeurs.  On a oublié, surtout, que pour que les valeurs de chacun soient respectées, on doit faire en sorte, d’abord, que chacun en ait, des valeurs. 

On a sauté le garde-fou.  Alors qu’il était urgent, vers 1960, d’éduquer  le monde ordinaire, on a choisi une solution plus facile:  on s’est contenté de l’instruire, en laissant de côté la culture, les valeurs et l’appartenance. On a créé des écoles secon­daires qui seraient uniquement pourvoyeuses de connaissances:  des polyvalentes

En sautant le garde-fou des valeurs, on a créé des écoles monstrueuses, des écoles inhumaines, qui ne favorisent pas l’autonomie de l’individu, ni sa formation professionnelle, ni surtout son inser­tion sociale.  Pire, on a créé des écoles que l’on n’aime pas.  Vous en connaissez beaucoup, vous, des gens de nos jours qui ont la fierté de leur vieille polyvalente?  On a raté un virage et l’éducation secondaire – sur laquelle on a tant mis le paquet pendant une génération – est devenue aujourd’hui un problème à résoudre.

3. L’ÉCOLE DES FILS DE ROIS

Solution?  Recommencer à édu­quer, en faisant le contraire de ce qu’on fait dans une polyvalente.  Plu­tôt qu’une école impersonnelle, il faut une école dont l’axe soit une relation personnelle de longue durée entre un groupe d’élèves et un enseignant; plutôt qu’une école où l’adolescent est un numéro, il faut une école où les enfants du monde ordinaire soient traités comme des fils de rois. 

Les fils de rois de jadis n’allaient pas à l’école: ils avaient leurs précepteurs. Le précep­teur était celui qui guidait le  prince à travers tous les aspects du processus global d’apprentissage de son métier de roi.  Aujourd’hui, avec huit milliards de dollars par année, notre meilleur des mondes peut s’offrir un système de rois:  un vrai système “préceptoral” pour le monde ordinaire.

Comment fonctionne un système pré­ceptoral?  D’abord, en satisfaisant ces deux désirs de l’adolescent qu’on a négligés:  le désir d’avoir un modèle et celui d’appartenir à un groupe.  Un système préceptoral renonce donc à soumettre l’adolescent aux directives d’une foule de spécialistes et le confie plutôt à un seul enseignant – le précepteur – qui  devient son modèle et assume une responsabilité plus globale sur son apprentissage.

L’enseignant cesse d’être la source de toute connaissance, pour devenir un GUIDE dans l’univers des connaissances et orien­ter chaque élève vers un dépasse­ment selon les goûts et les aptitudes de celui-ci.  Et la polyvalente actuelle devient uniquement un lieu où sont offerts des services, l’âme de l’éducation se situant désormais à des dimensions plus humaines:  le “Foyer” et la “Famille”.

4.  LE “GANG”  DU FOYER

Le groupe de base d’un système préceptoral est le Foyer :  30 élèves du même âge et un précepteur qui devient leur guide de 12 à 17 ans.  Le même précepteur.  Pendant 5 ans.  C’est cette relation de longue durée qui permet au précepteur d’être un modèle et qui favorise l’éclosion d’un vrai sentiment d’appartenance.  Le foyer  devient le point de convergence de tous les intérêts multiples d’un adolescent, le  groupe au sein duquel celui-ci s’éveille à son rôle d’être social et développe son autonomie, sa loyauté et sa respon­sabilité. Le foyer devient sa “gang”, avec laquelle il passera le plus clair de son temps.

Un gang axé sur l’apprentissage. Dans l’encadrement du foyer, l’élève apprend; non pas tant par des cours traditionnels que par une démarche ba­zée sur un cheminement fait pour lui et sur l’acquisition par lui-même de connaissances, dans une relation de tuteur avec son précepteur.

Le système précepto­ral n’impose que des cours jugés essentiels au rôle social ou à l’activité professionnelle probable d’une vaste majorité de la population; la partie obli­gatoire des programmes est donc ré­duite au profit de cours librement choisis par l’élève en vue de sa carrière future et de diverses activités parascolaires.

On trouve ainsi dans un foyer autant de cheminements personnels que d’élèves.  Certains terminent leurs cinq années avec plus de crédits que d’autres – et auront par la suite des orientations distinctes – mais personne dans un foyer ne rivalise sur le plan académique. Personne ne “coule”, et un groupe demeurera  toujours uni par cet apprentissage en  commun. 

5. L’HONNEUR DE LA FAMILLE

Une Famille est la réunion de cinq foyers de groupes d’âge successifs.  Contrairement au foyer  – qui ne peut durer que 5 ans – la famille est une entité permanente puisque chaque année un nouveau foyer de débutants vient remplacer celui des fi­nis­sants.  Cette permanence permet à la famille de répondre à d’autres be­soins. 

Comme le besoin de faciliter les échanges sociaux entre élèves de groupes d’âge différents.  Ou celui d’assurer au système sa continuité administrative, par exemple;  avec ses 150 élèves au départ – et très peu d’abandons – la famille devient le module de base, à échelle humaine, du système d’éducation secondaire.

Surtout, la famille étant permanente, elle peut devenir dépositaire d’une vraie TRADITION.  L’ancienne fierté du “vieux  collège” s’appliquera à la  famille.   Elle s’ajoutera à la loyauté envers cette “gang de chums” que constituera le foyer pour donner à chaque adolescent un encadrement social à sa mesure.

Le directeur d’une famille –  le “Chef de Famille” – est le supérieur immédiat des précepteurs.  Il doit les décharger  de leurs tâches ad­ministratives, car  le précepteur doit penser à l’éducation de ses élèves, pas à remplir des formulaires.  Il doit aussi les conseiller en matières de rela­tions humaines, surveiller l’éthique des relations entre précepteurs et élèves, et agir comme média­teur si un conflit survient.  Pour un jeune, le précepteur est un guide, un modèle et un ami, alors que le Chef de Famille repré­sente l’Autorité; ce sont eux, avant tout, qui l’éduquent. Mais, bien sûr, l’école d’une Nouvelle Société doit offrir d’autres services.

6.  LES SERVICES

Un précepteur qui prend charge de la démarche globale d’apprentissage de trente adolescents a besoin d’un sou­tien pédagogique.  Ceci, dans un système préceptoral, est l’affaire de conseillers pédagogiques spécialisés répartis à tra­vers le réseau et qui assistent le précepteur à maîtriser les contenus des programmes.  Ce sont ces mêmes conseillers qui vérifient au moyen de “pré-tests” les connaissances des élèves et qui les inscrivent aux examens officiels du Ministère.  Ce sont eux  qui corrigent, par des conseils, les lacunes techniques de la démarche des précepteurs, et aussi qui doivent travailler en équipes à la révision continue des pro­grammes.

Et que deviennent dans un système préceptoral les polyvalentes et les sommes que nous y avons investies?  Elles deviennent utiles.  Les familles pourront, sans perdre leur identité, cohabiter au sein des polyvalentes actuelles et y partager  laboratoires, ateliers, gym­nases, bibliothèques, cafétérias.  C’est là aussi qu’elles auront accès aux services des conseillers pédagogiques, orienteurs et  moniteurs d’éducation physique, de sports, d’art et de loisirs.  Une grosse polyvalente pourra accueillir ainsi de dix à quinze familles

Et le Ministère?  C’est lui qui entretient nos polyvalentes, qui forme et assigne conseillers pédagogiques, orien­teurs et moniteurs, comme c’est lui qui forme les précepteurs et chefs de familles, qui définit les programmes et, surtout, qui fait passer les examens et qui SEUL décerne les crédits et les diplômes.  À la liberté d’enseigner du précepteur doit correspondre, en effet, un droit exclusif de l’État de vérifier ce qui a été appris.

7.  UNE ÉCOLE HUMAINE, SI…

Un système préceptoral permet un meilleur développement socio-affectif de l’adolescent, de meilleurs résultats scolaires, une activité professionnelle plus grati­fiante pour l’enseignant; c’est un moyen de bâtir une vraie cul­ture populaire plus large et d’obtenir une orien­tation professionnelle bien plus adéquate.  C’est aussi la façon idéale de réduire absentéisme, vandalisme et violence à l’école.  Et un système préceptoral coûterait moins cher que notre système actuel.  C’est un pas vers une Nouvelle Société

Un pas en avant si… Il n’y a qu’une seule condition préalable à la mise en place de ce système – en plus, bien sur, d’une véritable volonté politique de changement.  Cette condition, c’est  qu’existe, chez un nombre suffisant des enseignants, le désir de créer une relation plus humaine avec leurs élèves.  Il faudrait leur en parler.

Mise à jour 1999

Parmi les propositions de ce livre, il y en a trois qui ont suscité un véritable enthousiasme; celle-ci est l’une d’entre elles. Questions, conférences, ateliers au congrès de l’Alliance des professeurs, rapport au Ministre, une proposition formelle des Comités de Parent de la CECM pour la mise à l’essai de cette formule… il a semblé un moment qu’on allait s’en occuper. Puis, les choses sont retournées à leur train-train quotidien. 



Pourtant, c’est encore une fois une proposition que personne ne contredit mais avec laquelle tout le mode semble d’accord en principe. Oh, il y a des divergences sur la durée du mandat du précepteur, il y a des questions sur la façon de permettre aux ados de former leur propre « foyer » et sur ce qu’on fait de ceux qui semblent laissés pour compte, mais il est toujours facile de s’entendre sur ces modalités. En bloc, la population accepte une école humaine – porteuse de valeurs – et un programme flexible qui ne réunit pas les jeunes sur la base de leur succès académique mais crée entre eux des affinités permanentes.



En fait, du « conseil d’école » au « projet scolaire », et finalement au tout récent « Programme de soutien à l’École montréalaise », le Ministère de l’éducation semble s’orienter dans la bonne voie. En pratique, tout se passe comme si l’on voulait bien créer quelque chose qui ressemble à l’École préceptorale, mais en y mettant le temps – une ou deux générations, peut-être – et en ménageant la susceptibilité de tous les intervenants.



Les intervenants? Les groupes de pression religieux et linguistiques, les fanatiques bornés de l’éducation égalitaire – même si elle est génératrice d’inégalités – les microsatrapes qui tirent leur petit pouvoir d’être commissaire ou président d’un conseil d’école et, surtout, la masse des enseignants qu’on présume être en bloc imperméables au changement et aussi éloigné du bon sens que le langage que leur syndicat tient en leur nom.



Or ce n’est pas vrai que les intervenants s’opposent au concept de l’école préceptorale. Je mets les autorités au défi de faire un sondage ou de tenir un scrutin secret sur ce thème au sein de n’importe lequel des sous-groupes d’intervenants – parents, enseignants, groupes de pression religieux ou linguistiques…



Plus de 80 % de la population, au sondage Sondagem de 1996, s’est déclarée en faveur du concept de l’école préceptorale. Ceux qui s’y opposent, ce sont fondamentalement les fonctionnaires qui trouvent que cette révolution de l’éducation leur demanderait bien des efforts, les leaders syndicaux qui craignent d’y perdre une partie de leur pouvoir et les politiciens qui ne savent trop si cette évolution leur serait ou ne leur serait pas favorable. 



Il faut aller vers une école humaine. Avons-nous fait ou appris quelque chose depuis 1992 qui exige que l’on modifie cette proposition? Peut-être. Je voyais à l’époque les Familles comme des écoles publiques soumises à des Commissions scolaires et les professeurs comme des fonctionnaires dont le salaire est payé par l’État. Tenant compte de l’évolution de notre société, peut-être les Commissions scolaires sont-elles devenues totalement inutiles.

Peut-être vaudrait-il mieux aujourd’hui que les Familles soient des entreprises privées, recevant chacune une subvention du Ministère au prorata du nombre de ses élèves inscrits en plus du libre accès aux services de soutien, mais payant pour l’espace en polyvalente qu’elle occuperait. Selon cette formule où celle de 1992, l’essentiel est d’aller de l’avant.

 

05 La liberté des autres

 1. LES GRANDS INCOMPRIS

“Liberté, liberté, que de crimes on commet en ton nom!”   Et quelqu’un d’autre a dit que la liberté de chacun s’arrête là où commence la liberté des autres.Si on veut que la liberté du monde ordinaire continue de vouloir dire quelque chose, dans notre meilleur des mondes, il faudra bien qu’on se décide à limi­ter un peu la liberté des autres.  Les autres étant  les fous violents et les crimi­nels.

Bon, ça y est, je viens de dire les grands mots tabous!  Il n’y a plus de fous aujourd’hui, ben voyons ! … il n’y a plus que des dizaines de catégo­ries, définies par les psychologues, de gens qui ne pensent pas tout à fait comme les autres.  Presque plus de criminels, non plus: il n’y a que de malheureux infortunés qui, a causé d’une pauvre éducation ou de l’incompréhension de la société, font toutes sortes de choses répré­hensibles.

Exemples.  Il y a quelques semaines, un proxénète -“pimp”- bien connu attaque une jeune fille qui refuse de faire pour lui les trottoirs, et lui coupe une main.  Il y a quelques mois, un autre incompris arrose d’essence un garagiste, après lui avoir volé quelques dollars…  et l’allume!  Il y a quelques années, une autre victime de la société s’est amusée – le compte-rendu du procès précise qu’il riait beaucoup – à jeter un adolescent en bas du Pont Jacques-Cartier.  Et il y a ce type qu’on a relâché neuf fois et qui vient de tuer sa femme…

Ces gens sont certainement incompris, car ni moi ni le monde ordinaire ne comprenons pourquoi ils font ce qu’ils font; nous ne comprenons pas non plus pourquoi on les laisse recommencer. 

 2. LE VRAI BUT DE LA JUSTICE

Ce sont des “Autres” dont il faut limiter la liberté.  Définitivement.  Ce qui ne veut pas dire que je sois pour la peine de mort.  Ni contre, d’ailleurs.  En fait, c’est une question qui, si elle ne me laisse pas philosophiquement tout à fait indifférent, n’est pas ma première préoccupation.  Ma première préoccupation, c’est le sort de la jeune fille à qui l’on a coupé les mains, du garagiste brûlé vif et de l’adolescent qu’on a jeté en bas du pont.  C’est ça qui m’intéresse vraiment.

Je ne crois pas que le but de la justice criminelle soit fondamentalement de punir les criminels, même si je comprends que les parents et amis des victimes puissent souhaiter des châtiments exemplaires.  Ni moi ni le monde ordinaire ne croyons non plus, cepen­dant, que le but premier de notre justice criminelle soit de reformer les criminels, même si un nombre significatif de travailleurs sociaux vivent de cette hypothèse.  Le but premier de la justice criminelle, c’est de protéger les innocents.

Il y a plusieurs façons de mieux protéger les innocents, mais la plus efficace est de réduire le nombre de ceux qui, dans la société, choisissent la voie de la violence criminelle.  Ce qui paraît une idée simpliste… jusqu’à ce qu’on ait pris conscience du fait que 75% des crimes de violence au Québec sont commis par des récidivistes, et plus de 55% par des gens qui ont déjà deux crimes à leur dossier et qu’on a remis en liberté.

Si ces criminels n’avaient pas été  remis en liberté, les crimes qu’ils ont commis n’auraient pas été commis et leurs victimes ne seraient pas mortes, ou n’auraient pas été mutilées.

 3. MORT, C’EST MORT

Qu’ils soient fous violents ou criminels, on a le droit d’exiger qu’on ne les relâche plus.  Parce que du point de vue de la victime, c’est du pareil au même. Comprenons nous bien;  nous ne disons pas qu’il n’y a pas de différence entre un fou et un criminel. Nous disons seulement que, s’il y a eu violence et victime, la décision importante pour la société consiste à mettre définitivement l’auteur hors d’état de nuire.

Les psychologues, psychiatres et autres experts pourront ensuite discuter entre eux – et la justice entérinera ou non leur décision – pour déterminer qui est fou et doit être soigné.  Fou ou criminel, ce qui vraiment nous importe comme société c’est que celui qui commet de telles horreurs ne revienne jamais sur les mêmes trottoirs que la femme et les enfants du monde ordinaire.

Je ne dis pas qu’il faille condamner à la prison à perpétuité quiconque a mis un jour son poing sur la gueule de son voisin ou qui, en état d’ébriété, a heurté un soir un piéton.  Mais je pense que c’est exactement ce qu’il faudrait faire s’il recommence.  Une chance, pas deux.  Et encore!   Une deuxième chance, seulement si le premier crime n’indique pas un grave désordre mental. 

Pas de deuxième chance à celui qui a  jeté cet adoles­cent en bas du pont Jacques-Cartier, ni à celui qui a arrosé un être humain d’essence pour le faire brûler vivant.  Quant au “pimp” coupeur de mains, un système pénal digne de ce nom l’aurait mis hors-jeu de façon définitive bien avant qu’il n’ait déve­loppé le cruel sang-froid de faire ce genre de choses. 

 4. CAYENNE-NORD

Parfois une chance, mais deux crimes de violence graves devraient toujours mériter une sentence à vie.  Pas pour punir le criminel, mais pour protéger la liberté des autres, des innocents.  Et, parce que le but n’est pas de punir, on devrait revoir aussi la notion de prison

– cellules, barreaux, discipline rigide et surveillance constante dans un milieu clos – pour penser à des endroits ouverts, sans cachots ni clôtures, mais où l’individu serait tout autant hors d’état de nuire.  Une approche moins coûteuse et qui pourrait être plus humaine;

Oui, je sais, Cayenne et la Sibérie ont mauvaise presse.  Mais est-ce que Papillon aurait été plus heureux à Archambault?  Sauf peut-être les caïds qui y exploitent et terrorisent les autres, qui des détenus de nos prisons à sécurité maximale ne préfèrerait pas mener une vie à peu près normale dans une petite colonie à l’écart de la société du monde ordinaire, plutôt que de croupir 20 ans dans un enfer de béton?

Le Québec, sur ce plan, a été gâté par Dame Nature: nous ne manquons pas d’endroits isolés dans le Grand Nord d’où l’on ne s’évaderait pas.  Il suffit de choisir un site bien isolé et d’en faire une enclave, autour de laquelle on n’aura pas besoin de barreaux, puisque la quitter autrement que par avion serait un suicide. 

Dans cette enclave, il faut  installer une usine ou quelques ateliers pour créer le plein emploi – (les détenus sur ce point seront mieux servis que le monde ordinaire!) – et laisser ensuite s’y organiser la vie de la façon la plus normale possible. 

 5  LA VIE A CAYENNE-NORD

Dans cette prison sans barreaux, les détenus recevront un salaire, ils paieront leur logement et devront acheter leur nourri­ture.  Comme ailleurs au Québec, ils auront des services de santé gratuits et la pension à 65 ans; mais ceci mis à part, celui qui étant apte au travail ne travaillera pas, ne mangera pas. 

Les visites seront permises et même encouragées.  Chaque détenu pourra, deux fois par année, inviter pour une semaine une personne dont le transport sera payé par l’État.  À condition de ne pas y passer plus d’une semaine, d’avoir été invité par un prisonnier, de passer une inspection rigoureuse  et de payer ses frais, quiconque pourra y venir aussi souvent qu’une fois pas mois.  À ses risques.

Il y aura dans l’enclave un service d’ordre; le moins visible possible, mais qui n’entendra pas à plaisanter. Les gardiens seront des volon­taires, choisis en priorité parmi les gardiens actuels. Ils recevront un excellent salaire, une prime d’éloignement, et un système de rotation, après trois semaines en poste, prévoira une semaine de vacance obligatoire.  Ils habiteront une section protégée de la colonie, seront lourde­ment armés, et contrôleront naturellement la piste d’atterrissage, les communications ainsi que les approvisionnements. 

On ne leur demandera pas de tirer un coup en l’air quand leur sécurité ou celle d’un autre détenu sera menacée. D’autre part, ce sera un emploi à risque, la décision irrévocable de l’État étant de ne jamais engager de négocia­tions avec les détenus, même s’il y a prise d’otages.

 6. SECTIONS SPÉCIALES

Il y aura dans l’enclave, en plus de la section générale, quatre sections spéciales.  La première sera réservée aux femmes, celles-ci ayant néanmoins le droit d’aller vivre dans la section générale quand elles le voudront et pour aussi longtemps qu’elles le voudront.  Une autre section spéciale sera pour ceux dont c’est la première offense et dont le crime n’indique pas un profond désordre mental; une peine ferme de 2 à 5 ans, selon le crime, leur servira d’avertissement.

Une section spéciale aussi pour les fous criminels, où chacun recevra les traitements que justifie son état, mais où la liberté individuelle sera forcément bien plus réduite.  On ne pourra relâcher un fou criminel que sur le rapport unanime de 5 psychiatres déclarant qu’il est guéri, normal et apte a vivre en société.  Si, une fois relâché, il récidive, les 5 psychiatres qui ont fait ce rapport ne seront plus autorisés, pour 5 ans, à pratiquer leur profession dans le cadre du système pénal.  Ceci devrait garantir des diagnostics sérieux. 

Une dernière section spéciale sera pour les mineurs de moins de dix-huit ans.  L’éducation y remplacera le travail, la surveillance y sera plus serrée, et l’accent sera mis sur la réhabili­ta­tion.  Comme pour les adultes, une peine de 2 à 5 ans fermes servira d’avertissement au mineur pour une première offense.  Le mineur ayant eu deux condamnations bénéficiera d’une révision spéciale à sa majorité avant d’être transféré à la section générale, mais, comme pour les fous criminels, son élargissement sera conditionnel au rapport unanime de cinq psychiatres.

 7. PRÉVENIR  LES ABUS

Les deux dangers de ce genre de systèmes de détention sont l’arbitraire des gardiens et la menace des gangs de détenus eux-mêmes.  Pour y pallier, 12 citoyens ordi­naires – qui changeront à chaque trimestre – vivront en permanence dans l’enclave et auront accès à toutes ses installations:  ce sont eux qui serviront à prévenir les abus.  Leurs rapports seront individuels, anonymes, et remis ensemble au Gouvernement au retour de leur mission, dans une boîte scellée, qui sera ouverte en présence de journalistes.  Comme les gardiens, ces 12 citoyens seront bien rémunérés … mais avertis des risques.

Mettez ce système en place et, par la seule mise à l’écart des récidivistes, vous réduisez en quelques années de 55% le nombre des crimes avec violence.  De bien plus peut-être, car  on aura un effet dissuasif puissant dès que le système ne sera plus biaisé par des pardons, des remises de peine et autres trous dans l’appareil de la justice.  On aura assuré la vraie liberté des autres.  Du monde ordinaire, comme vous et moi.

 

Mise à jour 1999

Cette proposition a toujours fait problème. Un nombre significatif de ceux qui soutiennent toutes les autre propositions du livre s’en désengagent sur ce point. Ceux pour qui la gauche est une forme de religion y voient une hérésie.On m’a téléphoné, atterré: « Comment VOUS, qui dites tant de belles choses, pouvez-vous être si durs envers ces malheureux… » ».» Comment ? Pourquoi ? Le texte le dit clairement: parce que je crois qu’il est prioritaire de protéger les innocents. Ensuite, mais ensuite seulement, je veux améliorer le sort des détenus. Comme le texte le propose tout aussi clairement. 



La réhabilitation? Désolé, mais quand il s’agit d’un pervers sexuel ses chances de réhabilitation, selon tous les experts, sont à peu près nulles. Pour les autres récidivistes de crimes de violence, les faits prouvent aussi que la réhabilitation est l’exception plutôt que la règle. Les garanties de réhabilitation d’un criminel violent ne sont pas assez bonnes pour que je mette entre ses mains la vie de mes enfants et, si je ne veux pas mettre entre ses mains la vie de mes enfants, je ne veux pas mettre à sa merci la vie de qui que ce soit. Cessons l’hypocrisie: celui qui n’a pas sa place dans ma cour ou la vôtre, n’a sa place dans la cour de personne. 



Je sais que l’immense majorité des choses auxquelles je crois sont celles auxquelles croient ceux qui se disent de gauche et que, forcément, la majorité des appuis que je reçois viennent de là. Mais, sur ce point de la mise à l’écart des récidivistes violents, je ne crois pas que la position de la gauche traditionnelle – qui est de blâmer tout le monde sauf le coupable – soit raisonnable. Je ne crois pas que la solution de pardonner septante fois sept fois soit raisonnable. Ce n’est pas la vocation du monde ordinaire d’être crucifié pour la rédemption des pécheurs, par décision de l’État et sans qu’il ait été consulté



Je suis triste de décevoir les vrais croyants, mais la gauche, pour moi, n’est pas une religion: c’est un faisceau de mesures qui mènent au mieux être de la collectivité. Le mieux être de la collectivité passe par la mise à l’écart des récidivistes violents et est incompatible avec la notion de travailler à la rédemption problématique de quelques-uns en mettant en péril la sécurité de tout le monde.



Si on annonçait, demain, que mille bombes à retardement ont été cachées par un terroriste au Canada dans des endroits publics et que la moitié exploseront au cours des prochaines années, une terreur sans nom s’abattrait sur la population. Rien ne serait négligé pour retrouver ces bombes et mettre fin au cauchemar. Il y a pourtant présentement au Canada bien plus de mille récidivistes violents en liberté dont nous savons que la moitié commettront encore des crimes de violence graves. Ne faudrait-il pas mettre fin à ce cauchemar? Il serait impensable d’aller simplement les cueillir sans raison, mais s’ils sévissent encore, n’est-il pas absurde de vouloir les laisser encore une fois en liberté?



Depuis quelques années, la progression constante de la criminalité que nous avions connue au cours des années « 80 semble avoir été stoppée. Tant mieux, mais faut-il en prendre excuse pour ne pas appliquer cette proposition de mettre les récidivistes au rancart? Ciel Non ! Car, si vous regardez les statistiques de plus près, vous constaterez que la part des crimes de violences commise par des récidivistes a encore augmenté depuis 6 ans ! Il y a des occasions où c’est la pitié qui est un crime.

 

06 Loger chez soi … ou chez son voisin ?

 

1.  UN PEUPLE DE LOCATAIRES

II y a à Montréal environ 450 000 ménages, mais il n’y a pas beaucoup de monde ordinaire qui habitent chez eux.  À Toronto, où même dans le reste du Québec, la majorité des gens sont propriétaires; à Montréal, on vit surtout dans un duplex ou un triplex qui appartient souvent à son voisin du dessous. 

À Montréal, les trois-quarts des gens sont locataires, ce qui crée quelques problèmes dans notre meilleur des mondes.  Pas seulement le problème de dizaines de milliers de déménagements chaque année, mais aussi le problème d’une certaine injustice. 

Je dis une injustice, pas parce que le propriétaire a un peu plus d’argent au départ – ça, c’est une autre histoire – mais parce que celui qui est proprié­taire a pas mal plus de chance que son locataire de garder le peu ou beau­coup d’argent qu’il a au départ et d’en faire plus.  C’est donc injuste que notre société ne fasse pas absolu­ment tous les efforts possibles pour permettre au monde ordinaire de devenir propriétaires. 

En ne donnant pas aux moins riches une occasion de devenir propriétaires, notre meilleur des mondes aggrave encore plus le fossé entre ceux qui n’ont rien et ceux qui ont “quelques biens”.  Quelques biens, dont une maison; dont SURTOUT une maison, car il y a peu d’investissements aussi rentables.

Rentable une maison à soi?  N’y allons pas avec des  à-peu-près, mais regardons plutôt les quelques chiffres qui suivent, tous tirés de la brochure “Habiter Montréal” publiée l’an dernier par la Ville de Montréal.

 2. UNE EXCELLENTE AFFAIRE

Le prix d’une maison neuve a augmenté de 24% en 1987.  Une bonne année, bien sûr; mais de 1984 à 1987, le prix d’un duplex à N.D.G. a monté de 64%, et le prix d’un triplex dans certain secteur du Plateau Mont-Royal –  où habitent comme locataires encore pas mal de gens ordinaires – a grimpé de 73% durant la même période.  Une bonne affaire.

Il y a de bonnes et de moins bonnes années mais, décennie après décennie, le coût des maisons grimpe plus vite que l’inflation, plus vite que l’indice des prix, plus vite que la plupart des autres investissements.

Une excellente affaire, surtout que le propriétaire qui vend sa résidence n’est pas taxé sur le profit réalisé.  En fait, pour celui qui possède une maison valant 3 fois son revenu annuel, il y a de bonnes chances pour que l’augmentation de valeur annuelle de sa propriété soit supérieure au coût  de son impôt.  Tout se passe alors comme si sa maison payait son impôt à sa place, de sorte que sa contribution directe à l’effort social est entièrement épongée par le fait qu’il est proprié­taire.  C’est bien, avoir une maison qui paie votre impôt.

D’autant plus agréable que, pendant ce temps, les loyers vont naturelle­ment augmenter puisque les proprié­tés valent plus cher.  Ainsi, de 1981 à 1986, les loyers ont en moyenne augmenté de 55%! Le propriétaire gagne, le locataire perd.  Maintenant, devinez qui va être plus riche et qui va être plus pauvre dans 5 ou 10 ans, le proprié­taire qui s’en sort déjà pas mal ou le locataire qui en arrache déjà?  Et pourquoi donc y a-t-il encore des locataires?

3.  QUAND ON PEUT, ON VEUT

Il y en a, naturellement, qui ne veulent pas “s’embêter” d’une maison, et qui ont les moyens de ne pas faire cette bonne affaire; ils ne font pas partie du monde ordinaire.  Il y a aussi ceux qui sont si mobiles qu’il n’est pas réaliste pour eux de devenir proprié­taires: ils ne sont pas très nombreux.  Mais surtout, il y a ceux qui n’ont pas les moyens d’être propriétaires, car règle générale, quand on peut, on veut.

Quand quelqu’un a les moyens d’être propriétaire, il choisit généralement  de l’être. Toujours selon “Habiter Montréal”, la majorité des ménages qui disposent d’un revenu supérieur à 40 000 $ sont propriétaires, et 71% des propriétaires consacrent moins de 25% de leur revenu au logement. 

Au contraire, une immense majorité de ceux qui n’ont pas 40 000 $ par année de revenus sont locataires, et 40% de ceux-ci doivent dépenser plus de 30% de leur revenu pour se loger, ce qui est à peu près le seuil au-delà duquel il faut couper sur autre chose pour joindre les deux bouts.  Ils restent locataires parce qu’ils n’ont pas le choix.

Tout le monde le sait.  D’ailleurs, la Ville de Montréal, la Régie du logement, le Gouvernement du Québec, le Gouvernement fédéral, tout le monde parle “d’accession à la propriété”, car on sait bien qu’une bonne façon d’aider ceux qui ont moins de ressources serait de les rendre propriétaires.  Il y a aujourd’hui une foule d’organismes qui s’attristent de ce problème, et assez de programmes d’accès à la propriété, sous des sigles divers, pour en faire un programme d’alphabétisation!

 4. L’ACCES A LA PROPRIÉTÉ

CORPIQ, FECHIM, FISHA, PARCQ, PAREL, SHDM, ça vous dit quelque chose?  Une plus facile: LOGINOVE, LOGIRENTE, SIMPA, OMHM…  Non?  HLM, ça va?  Bon, vous avez compris.  Que c’est triste, toutes ces larmes qu’on verse sur le locataire ordinaire!

On pleure mais, concrètement, qu’est-ce qu’on offre au locataire pour l’aider à loger chez-lui plutôt que chez son voisin?  Des crédits d’impôt fonciers sur cinq ans, pour acheter uniquement des maisons en dessous du prix du marché, et tout ça avec d’autres conditions, naturellement … 

Et l’on fait tout pour freiner la transformation des logements en copropriété – pour protéger le petit locataire, bien sûr – alors que je vous parie que le locataire ordinaire ne demanderait finalement rien de plus que le droit d’être chez-lui plutôt que chez son voisin dans le logement qu’il habite présentement… si on voulait bien lui consentir un petit prêt d’ami pour faire son premier versement. 

Quand on regarde les programmes actuels d’accès à la propriété, de plus en plus subtils et complexes, on dirait que les responsables sont animés d’un espoir ridicule – “à la Yvon Des­champs” – de transformer radicale­ment la situation sans bouleverser le marché et, idéalement, de faire de tous les locataires des propriétaires… dont chacun aurait encore son voisin du dessus qui lui paierait un loyer ! Une Nouvelle Société exige plus de sérieux.. Ce qui suit est une proposi­tion concrète pour faciliter vraiment aux petits locataires l’accès à la pro­priété.   Elle exige une loi.

 5.  LA LOI  DU “CHEZ-SOI A SO

La Loi à passer – (et il faudra, nous le savons, quelques kilos de papier pour le dire en dialecte juridico-administratif) – devrait accorder:

“Le droit au locataire, résidant depuis 3 ans ou plus d’un logement locatif et qui en paie réguliè­rement le loyer, d’en acquérir la propriété immédiate, en l’état actuel des lieux, pour un montant égal à 90 fois son loyer mensuel, à la seule condition que ses paiements (capital, intérêt, taxes) à effectuer par la suite ne dépassent pas 35% de son revenu actuel.” 

Avec des taux d’intérêt autour de 10% comme maintenant, ces paiements que le locataire devenu proprio devra faire par la suite seront norma­lement égaux ou inférieurs à son loyer actuel.

À titre d’exemple, si vous payez 600 $ par mois de loyer pour un logement que vous habitez depuis plus de trois ans – et que votre revenu mensuel ou celui du ménage égale ou dépasse 1725 $ – vous, ou le ménage, devriez avoir le droit strict d’acheter ce logement de son propriétaire actuel, en propriété divise (condo), pour la somme de 54 000 $.  Point, à la ligne. Le propriétaire qui reçoit 54 000 $ n’aura pas de problèmes à le placer dans un autre investissement qui lui rapportera environ 600 $ par mois: le propriétaire ne perd donc rien, sauf un profit de spéculation auquel il s’attend. Mais pourquoi ce profit sur la hausse des valeurs des maisons n’irait-il pas au locataire? Pourquoi ne pas donner à ceux qui sont moins riches une chance de tremper aussi un doigt dans le pot de miel? On aurait intérêt à le faire, surtout en cette période de récession.

6. UN PRET D’AMI

Qui va financer le 54 000 $? Jusqu’à concurrence de 85%, la banque ou la Caisse Pop du coin. Pourquoi pas? L’acheteur est stable, paie son loyer et est un bon risque; la valeur de l’immeuble est correcte, puisqu’il était déjà loué et que le propriétaire, comme son locataire, en étaient satisfaits. Pour l’autre 15%, qui tiendra lieu de paiement initial – (le fameux « down payment ») – un Fonds Spécial de l’Etat avancera ce montant au locataire qui voudra devenir propriétaire. Ce prêt sera une deuxième hypothèque et portera intérêt au même taux que la première. Le remboursement de ces deux prêts – (513 $ par mois au total, plus les taxes, dans notre exemple) – se fera concurremment, mais celui du prêt consenti par l’État sera flexible. Pour garder le paiement en deça de 35% du revenu, la période du prêt consenti par l’État sera prolongée si les taux d’intérêt augmentent et, au besoin, le montant en sera accru.

Tout ça coûterait combien à l’Etat? Supposons que 50 000 locataires se prévalent de la nouvelle loi et achètent un logement de 60 000 dollars, en moyenne; nous parlons alors d’un prêt consenti à la population par la Caisse de dépôt de 450 millions. Beaucoup d’argent? Ce n’est pas la moitié du prix du Stade Olympique! Et nous parlons d’un prêt, pas d’un don. Est-ce trop cher pour stabiliser et encourager ceux qui travaillent? Car c’est bien d’abord à la classe de ceux qui travaillent qu’on s’adresse ici, en visant ceux qui habitent depuis trois ans un logement et qui paient régulièrement leur loyer. Cette loi, pour une fois, est faite d’abord pour les travailleurs.

7. LES UNS ET LES AUTRES

Cette loi ne règle pas tout. Il est clair que ceux qui n’ont pas de travail ont aussi des droits, de même que ceux qui dépensent plus de 35% de leur revenu pour se loger, particulièrement ces 65 000 ménages de Montréal qui consacrent plus de 50% de leur revenu au loyer! Mais pour eux, il faut trouver une autre solution: nous en reparlerons. Telle que proposée, cette loi du « chez-soi à soi » permettrait cependant déjà à environ 60% de nos locataires d’avoir accès à la propriété, transformant donc peu à peu Montréal d’une ville où il y a 75% de locataires en une ville où il y aurait 70 % de proprios. Pas la perfection, mais tout de même un gros pas en avant…. Faisons-le.

Mise à jour 1999

Le rythme de conversion de logements locatifs en condos n’a pas vraiment changé à Montréal depuis 6 ans mais les circonstances, elles, ont bien changé. Non pas que l’un ou l’autre des multiples plans d’accès à la propriété ait donné des résultats significatifs, mais simplement parce que l’équilibre des forces entre proprios et locataires a été modifié par la quasi stagnation de la valeur des immeubles résidentiels.

Cette quasi stagnation signifie-t-elle que que ça ne vaille plus la peine de devenir propriétaire et qu’une proposition d’accès à la propriété n’ait plus sa raison d’être? Je ne crois pas. Je crois, au contraire, que la stagnation que nous avons connue depuis quelques années mènera bientôt, comme d’habitude, à une autre hausse des prix et qu’il faudrait profiter de la situation actuelle pour encourager le transfert du plus grand nombre possible de logements vers ceux qui les habitent.

Il faut faciliter ce transfert, parce qu’il sera avantageux pour les nouveaux acquéreurs et que c’est donc une question de justice sociale. Mais il ne s’agit pas uniquement de justice sociale; notons aussi que la vente aux occupants mettrait entre les mains des propriétaires des liquidités considérables qui activeraient tous les marchés financiers locaux: REER, bourse, obligations, ventes de biens capital de risques, etc. Ce serait une bouffée d’adrénaline pour notre économie.

Il faudrait se hâter d’agir, car c’est le temps plus que jamais de le faire. D’une part, malgré quelques signes timides de reprise, le marché de l’immobilier demeure encore aujourd’hui fragile: un bon nombre de propriétaires seraient heureux de vendre. D’autre part, si on se place dans une perspective historique à moyen terme – de 20 ans par exemple – les taux d’intérêts sont encore relativement bas. La charge d’acquisition du logement qu’ils habitent seraient encore plus facilement supportable qu’il y a 6 ans pour un grand nombre des ménages-cibles que visent cette proposition

La situation est donc hautement favorable pour encourager l’achat par les locataires des logements qu’ils habitent. Est-ce à dire que la proposition de 1992 devrait être appliquée sans changements? NON. Justement parce que la conjoncture est si opportune, je crois qu’il faudrait réviser la proposition et NE PAS donner par une loi au locataire le droit d’imposer cette vente au propriétaire. Cette loi, qui aurait été une forme d’expropriation tout à fait exceptionnelle, me paraissait nécessaire il y a quelques années mais je pense aujourd’hui qu’elle ne l’est plus.

Je crois qu’il suffirait aujourd’hui, pour obtenir le résultat espéré, d’enlever les contraintes à la transformation en condos des logements vendus aux locataires-occupants et d’offrir à ceux-ci une assistance financière conforme aux normes et conditions de remboursement de la proposition de 1992.

On prêterait ainsi au locataire-acheteur une somme équivalente à 13,5 fois son loyer mensuel pour son paiement initial au propriétaire, mais on laisserait aux parties le soin de négocier le prix de vente, permettant l’effet souhaité sans recours à une contrainte légale, laquelle est toujours odieuse et n’aurait pas manqué de provoquer une levée de boucliers chez les propriétaires même si les conditions qui leur étaient offertes auraient été avantageuses.

7.  Ça, c’est du sport !

1. L’EFFET MAURICE RICHARD

On dit souvent du mal du sport offert en spectacle, comme s’il s’opposait au sport de participation. Comme si celui qui arrache 100 kilos ou court le mille en 4 minutes ne pouvait pas être aussi un spectateur. Or, c’est une erreur – car la popularité du sport-spectacle accroît le nombre des participants amateurs – et c’est une grave injustice pour le sport-spectacle qui a ses mérites bien à lui.

Le mérite, par exemple, de créer un esprit de corps. Les Québécois ont le goût de se serrer les coudes et de faire corps; on le voit à la St-Jean, quand des centaines de milliers de personnes descendent dans la rue. Mais la St-Jean, c’est une fois par année, alors que l’esprit de corps est un besoin de tous les jours.

Pour continuer le bain de foule, il y a donc les Feux d’artifice, le Festival du Jazz, le Festival « Juste pour rire ». On s’agglutine à qui mieux mieux durant tout l’été. Mais tout ça nous laisse sur notre appétit, car pour vraiment vibrer ensemble il faut un défi, et c’est alors que le sport devient nécessaire. Idéalement, le sport-spectacle auquel on participe – le Tour de l’Ile en vélo et le Marathon – mais aussi le sport-spectacle pur: les Expos, le football, le hockey. Le hockey surtout, parce qu’on aime mieux s’unir pour gagner que pour perdre et que, quand on gagne, on a l’Effet Maurice Richard.

L’Effet Maurice Richard, c’est quand on s’identifie à un gagnant de chez nous, que chacun devient quelqu’un, et que, tous ensemble, on devient quelque chose. C’est quand la solidarité et la fraternité deviennent fierté, puis enthousiasme, et qu’on sait qu’on peut conquérir le monde.

2. DE PAIN… ET DE FIERTÉ

Et là, on commence vraiment à vivre, parce que – comme disait un Homme très célèbre – « L’homme ne vit pas que de pain . » Mais bien sûr que non..! L’homme vit aussi – surtout – de fierté et d’enthousiasme. C’est pour çà que le sport est si important.Le sport est irremplaçable. Parce que, pour être une société, il faut gagner ensemble – ou s’identifier ensemble à un gagnant – et qu’il vaut mieux un peu de cassage de gueules sur une patinoire que de se mettre tous un képi sur la tête et de partir à la conquête du Labrador. Il faut du sport de participation, parce que ça fait des enfants forts, mais aussi du sport-spectacle, parce que c’est le moyen le plus simple de se sentir une grande famille.

Pour la même raison, les Romains voulaient « du pain et des jeux ». Aujourd’hui, que ce soit à Liverpool, à Naples ou au Québec, la première nécessité sociale après le BS, c’est le sport! D’abord manger; mais, tout de suite après, une chance raisonnable d’accéder ensemble à la fierté en s’identifiant à une équipe gagnante.

Et pas en regardant la télévision; en se touchant. 500 000 personnes qui regardent la coupe Stanley chez elles ne peuvent être que frustrées, car on veut se sentir gagner ensemble; c’est çà le vrai besoin, pas de regarder glisser un morceau de caoutchouc. C’est si vrai que, quand on gagne, on sort fêter dans la rue. Et que si le besoin d’une victoire ou d’un bain de foule a été déçu, les gens, à défaut d’avoir gagné ensemble, commencent souvent spontanément à briser quelque chose ensemble. Il faut bien qu’adrénaline se passe…

3. LE SPORT QUI RASSEMBLE

Le sport, dans une société comme la nôtre, est une nécessité vitale: c’est notre meilleure réponse au besoin social d’être ensemble. Une Nouvelle Société doit donc prendre conscience de l’importance primordiale du sport comme spectacle, et encourager à fond l’esprit de corps en amenant les gens à se réunir pour le sport sous toutes ses formes. Il faut faire le plein de nos équipements et d’abord remplir le stade olympique: 43 739 spectateurs pour le baseball.

Le remplir tous les jours et plusieurs fois chaque jour. Disons 16 heures par jour, car le stade devrait être presque toujours en activité. Il devrait être un temple du sport où se succèderaient, quasi sans interruptions, les matches des sports traditionnels et diverses compétitions simultanées sur le terrain: l’équivalent de vivre des jeux olympiques permanents.

On y verrait sans cesse se mesurer, dans des épreuves d’athlétisme, de piste et pelouse et autres disciplines, des équipes formées dans les milieux de l’éducation ou du travail. Le sport deviendrait une composante toujours présente de la vie quotidienne. Le stade olympique serait un lieu de rencontre coutumier de la population, une étape naturelle dans la journée du citoyen moyen, qui irait y passer son heure de lunch ou une partie de sa soirée, soit pour voir, soit pour participer à divers événements.

Rien n’est plus facile à utiliser comme point de rassemblement qu’une épreuve sportive. Rien ne ferait plus plaisir au monde ordinaire. Mais, pour que ce rêve devienne réalité, il y a quelques conditions à remplir…

4. L’EFFET HYGRADE

La première est qu’il faut que les portes du stade soient ouvertes. Le sport est un besoin social vital et, comme tout ce qui est vital, le sport doit être GRATUIT. Et ça, c’est tout à fait possible.

Vous ne payez rien pour le match que vous voyez à la télévision. Et votre boite aux lettres est sans doute pleine, tous les matins, de dépliants et de divers journaux gratuits… qui font de bien meilleurs profits que la plupart des journaux qui vous sont vendus! Donner, c’est payant… si vous avez un commanditaire. Les droits de télévison sont une des sources majeures de financement de la plupart des événements sportifs, et ce sont les annonces qui font vivre nos journaux, pas les lecteurs.

Pourtant, le lecteur est indispensable, comme il est indispensable que l’on regarde la télévision si l’on veut que la télédiffusion gratuite de spectacles continue; parce qu’un commanditaire ne finance que des spectacles qui sont populaires, et n’annonce que dans les journaux qui sont lus ou au moins largement distribués. Quand c’est gratuit il y a plus de lecteurs… et quand il y a plus de lecteurs on peut avoir les commanditaires pour que ce soit gratuit. L’effet Hygrade.

Maintenant, il faut se souvenir que le stade aussi est un endroit où l’on annonce. Sur les murs, sur l’écran, partout. Ces annonces ont un prix. Un prix qui pourrait augmenter de façon prodigieuse si le stade était rempli. Augmenter de telle sorte que ces revenus publicitaires pourraient facilement remplacer – et plus – les revenus des entrées.

5. GRATUIT… ET PAYANT !

Vous voulez avoir un exemple? 15 secondes de publicité, sur le grand écran du stade de Toronto – (où la moyenne des spectateurs par match des Blue Jays dépasse 45 000 cette année) – valent au minimum 750 $. Vous avez 600 fois 15 secondes en 2 1/2 heures, c’est à dire un potentiel de 450 000 $, ou l’équivalent de 10 $ par spectateur pour la durée d’un match! Et nous n’avons pas parlé des droits de télévision, des autres annonces, des concessions de vente de nourriture et des débits d’alcools…. On peut très bien laisser entrer le spectateur gratuitement et faire un profit… pourvu qu’il vienne !

Or il viendra si c’est gratuit…, et si le stade devient le lieu de la communion populaire, de ce bain de foule dont un peuple a besoin comme du pain. Il viendra certainement aux matches des sports traditionnels – et ceci serait déjà suffisant pour financer l’opération – et il viendra aussi à tous les autres événements… si on lui apporte des gagnants. Ca, c’est l’autre condition.

Qu’on ne s’inquiète pas du manque de popularité actuel de certaines disciplines sportives. Quand l’esprit du sport est lancé, il y a un effet d’entraînement et ce n’est plus seulement un ou deux sports qui font salle comble, mais – on l’a vu en Allemagne, en Corée et ailleurs – c’est tous les sports qui sont revalorisés.

Apportons des gagnants, et on aura un énorme « Effet M.R. » Chaque événement deviendra une occasion de rassemblement pour s’identifier aux gagnants et en tirer de la fierté. On obtiendra ce bain de foule qui crée la solidarité.

6. PRÉPARER DES GAGNANTS

Et si il y a 40 000 personnes au stade pour applaudir les finales collégiales d’athlétisme, vous pouvez être sûrs que pas mal plus de Québécois vont faire de l’athlétisme; sûrs qu’il y aura bien plus de Québécois sur le podium aux Olympiques de 1996; sûrs qu’on sera une grande famille… et qu’on aura aussides enfants plus forts.

Des gagnants ça se prépare. Avoir des gagnants, c’est identifier des talents dès l’école primaire et leur offrir un soutien financier et technique solide. C’est surtout leur donner du respect. L’identification du talent, ça veut dire que chaque enfant, qu’il soit d’un milieu pauvre ou riche, doit au moins savoir que tous ces sports existent – du kayak au lancer du javelot – ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. C’est d’abord fournir à chaque enfant l’accès à l’équipement et au coaching qui lui permettra de savoir s’il a du talent.

Le soutien – s’il a du talent et aussi la passion personnelle d’aller plus loin – c’est lui apporter l’appui nécessaire, technique et financier, pour aller au bout de tout ce qu’il peut faire, et de tout ce qu’il veutfaire, en évitant le piège de l’entraînement forcené, bon gré mal gré, dans lequel sont tombés souvent certains des pays de l’Europe de l’Est: une médaille d’or ne vaut pas une vie humaine.

L’infrastructure d’équipement et de coaching doit être proche du systè-me d’éducation, mais elle doit être accessible à tous. Elle est, en fait, un des éléments majeurs d’une politique d’éducation permanente. Il faut donc bien s’assurer que le sport existe aussi en milieu de travail.

7. DU FRIC ET DU RESPECT

Qui payera pour cette infrastructure? Une taxe spéciale devrait être prélevée sur les revenus publicitaires provenant d’événements sportifs. Quelqu’un touchera de 3 à 4 dollars de publicité pour chaque heure que chacun passera au stade à ingurgiter 240 spots publicitaires de 15 secondes; n’est-il pas juste qu’une partie de cette somme finance l’infrastructure qui permettra de développer nos athlètes?

Du fric pour l’éducation au sport, mais aussi du respect. Le respect viendra automatiquement pour tous les sports où nous produirons des champions, mais il faut assurer le respect aux athlètes pendantqu’ils se préparent à devenir des champions. Il faut que nos médias et le système d’éducation passent le message clair que la contribution sociale du sportif est valable. Car quand le Québécois ordinaire passera quelques heures par semaine à faire du sport et à encourager au Stade les champions de demain, c’est alors qu’on verra se développer l’esprit de corps qui doit exister dans une Nouvelle Société.

Mise à jour 1999

D’abord, je veux éviter comme la peste la question de la construction d’un nouveau stade au centre-ville. Pas parce que je suis contre; je pense que tout ce qui peut mettre en valeur le centre de Montréal est une bonne affaire et je ne suis pas puritain au point de condamner une initiative simplement parce qu’elle va mettre un fric fou dans la poche de gens qui ne sont pas vraiment démunis. De plus, l’habileté qu’on met à mousser ce développement immobilier est rafraîchissante – à coté de toutes les magouilles simplement sottes qui pullulent aujourd’hui – et le fait qu’on va vraiment construire quelque chose au lieu de se borner à spéculer sur l’idée qu’on pourrait le faire est déjà un pas dans la bonne direction.

Je ne veux pas parler du Stade au centre-ville, parce que ce n’est pas de ça qu’il s’agit. Il s’agit ici de promouvoir l’esprit sportif pour son effet rassembleur. Après ce que la récente Coupe du Monde vient de faire pour la France, je crois que la démonstration est faite. La gratuité à l’entrée? C’est un moyen de parvenir à cette fin; si on en trouve un autre, pas d’objections, mais je n’en vois pas d’autres qui soient aussi efficaces.

Le problème, c’est qu’aussi longtemps que ce sont des intérêts privés qui contrôlent le sport professionnel, il est difficile d’empêcher les promoteurs de faire le calcul qui optimise leur profit. Or, les bénéfices dérivés que constituent l’identification à un gagnant et la création d’un esprit de corps au sein de la population n’entrent pas dans le calcul des propriétaires d’équipes professionnelles.

Si les propriétaires d’une équipe sportive – dont la première source de revenu est généralement la vente des droits de télédiffusion – préfèrent pour le reste se contenter de maigres assistances qui payent au guichet plutôt que d’optimiser le produit de la publicité, c’est leur droit. Comme c’est leur droit de vendre à l’étranger un héros national, ou même toute l’équipe à laquelle une ville ou un peuple s’identifie. C’est leur droit mais nous y perdons tous; c’est un droit qu’il faut encadrer

D’où la vraie question, qui est de comprendre que l’importance qu’a pris le sport professionnel de spectacle et d’identification – ce qu’on pourrait appeler le « sport vicariant » – dans la vie du monde ordinaire exige qu’on traite ce sport vicariant comme un service public et les équipes sportives et leurs vedettes comme des richesses naturelles. Il faut imposer au sport vicariant des règles de conduite, comme à la téléphonie, comme à la télévision.

De la même façon qu’on surveille l’exploitation des ressources naturelles – pétrole, hydro-électricité, etc. – il faut surveiller l’exploitation des talents sportifs que nous possédons et qui sont aussi des sources d’énergie, en l’occurrence des sources de motivation et de solidarité. Il faut prendre conscience que le talent sportif est une richesse naturelle renouvelable ou non, selon l’importance qu’on donne au sport et au conditionnement physique dans le système d’éducation.

Le talent sportif et son aptitude à créer l’enthousiasme et l’appartenance sont des réalités. L’essence de cette proposition, c’était et ça demeure que l’on tienne compte de cette réalité.

8-Et si l’argent n’avait plus d’avenir ?

 1. L’ARGENT, C’EST EMM……

On vous a sans doute déjà dit que l’argent ne faisait pas le bonheur. L’argent, ou pour être plus précis, la monnaie, non seulement ne fait pas le bonheur, mais est en fait un embêtement énorme. L’argent est un embêtement parce qu’il se perd, parce qu’il se vole, et surtout parce qu’il se cache.

Parce qu’on peut le perdre et qu’il peut être volé, l’argent est peu à peu en voie d’être remplacé. Chez les riches, d’ailleurs, il y a déjà longtemps que l’argent ne sert plus que pour les pourboires. Les riches paient par chèques, par traites et par lettres de crédit; ils ne se servent du papier-monnaie pour des montants significatifs que lorsqu’ils ont quelque chose à cacher.

Aujourd’hui, c’est au tour du monde ordinaire de laisser de plus en plus l’argent de côté et d’utiliser plutôt les cartes de crédit – au rythme de 60 milliards de dollars par année! – même pour de petites transactions comme payer son compte de restaurant ou acheter des billets d’avion pour les vacances. L’argent est en train de devenir inutile.

Vous voulez quelques chiffres? Il y a en circulation, au Canada, environ un milliard de billets de banques. Or, la somme des dépôts du public auprès des banques atteint 296 milliards de dollars – ce qui représente bien plus d’argent que la valeur totale des billets de banques en circulation – et il se fait chaque année au Canada pour 17 trillions de dollars de transactions bancaires ! Une partie minime de ces transactions se fait avec du papier-monnaie. Les pourboires, quoi… L’argent ne cause que des ennuis.

2. L’ARGENT ET SON ODEUR

Mis à part quelques originaux et ceux qui sont trop pauvres pour avoir le moindre crédit, les seuls qui préfèrent encore l’argent comptant sont les trafiquants de drogues, les receleurs et ceux qui veulent éviter de payer des impôts.

Si on décidait de remplacer l’argent par un système universel de crédit, on règlerait bien des problèmes et d’abord celui du vol. Non seulement parce qu’il n’y aurait plus d’argent à voler, mais surtout parce que quiconque volerait quelque chose n’en tirerait un avantage que dans la mesure où il pourrait l’utiliser lui-même – ou l’échanger directement contre autre chose qu’il puisse utiliser – ce qui ramènerait le « système économique » des voleurs à des milliers d’années en arrière, sans nuire en aucune façon aux échanges honnêtes.

Sans monnaie, fini le vol organisé à grande échelle, car toute transaction passant désormais par une institution financière et étant automatiquement enregistrée, les transactions honnêtes se feraient facilement mais il serait gênant, pour un receleur, par exemple, de verser au compte d’un voleur notoire un paiement pour des marchandises volées. Dès qu’un voleur serait pris, c’est tout le réseau qui serait démasqué.

Encore plus important, si tout paiement fait au pays devait être déduit d’un compte en banque et ajouté à un autre, il serait bien difficile pour un trafiquant de drogues ou tout autre commerçant illicite d’expliquer la provenance de l’argent qui entre à son compte. L’argent mal acquis devrait fuir vite le pays, illégalement et en devises étrangères. Compliqué…

3. TOUS ÉGAUX DEVANT L’IMPOT

Très difficile aussi, pour qui que ce soit, de cacher une part de son revenu si toutes ses entrées doivent être déposées à un ou plusieurs comptes à son nom; la fraude fiscale serait réduite dans des proportions incroyables, ce qui serait un avantage énorme pour le monde ordinaire. Pas seulement un avantage pour ceux qui touchent un salaire et subissent des déductions à la source, mais un avantage pour tous ceux qui ne fraudent pas l’impot de sommes colossales..

A première vue, certains qui trichent un peu aujourd’hui sur leurs rapports d’impôt pourraient croire qu’ils seraient perdants dans un système qui mettrait clairement tous les revenus à jour. Mais ils se trompent. Ils ne réalisent pas que leurs petites tricheries ne représentent que des poussières, à côté des baisses d’impôt spectaculaires que permettrait le fait de récupérer la part de ceux qui trichent sérieusement, pour des dizaines et, globalement, des centaines de millions, voire des milliards de dollars chaque année.

N’était-ce que pour ces avantages de réduire le vol et de rendre l’impôt honnête, il vaudrait déjà la peine de remplacer notre « argent » par autre chose; mais, en fait, la monnaie ne sert plus à rien: l’argent n’a plus d’avenir. Il y a quelques siècles, il était bien commode, au lieu de troquer une poule pour un sac de farine ou un fer à cheval pour une consultation médicale, de s’échanger des bouts de papier dont l’État garantissait la valeur et avec lesquels on pouvait ensuite acheter ce qu’on voulait. Désormais, avec l’informatique moderne, cette méthode n’a plus de sens.

4. L’ALTERNATIVE ELECTRONIQUE

Plus de sens, parce qu’au lieu de traîner des bouts de papier qu’on peut perdre ou se faire voler, il vaut bien mieux avoir un « crédit » à son nom dans une banque et exécuter toutes ses transactions simplement en faisant des additions et des soustractions entre les comptes. C’est une alternative qui est désormais possible par l’électronique et l’informatique… et qui fait que l’argent n’a plus d’avenir.Se débarrasser du papier-monnaie serait un gain extraordinaire pour le monde ordinaire. Comment, concrètement, peut-on en arriver à ce résultat? D’abord, chaque institution financière de dépôts reconnue au Québec – banque, caisse, trust – serait requise d’émettre une « carte de virement » à tout Québécois de 16 ans et plus qui en ferait la demande.Cela devrait se faire sans difficulté, puisque cette « carte de virement » ne créera aucun risque pour l’institution. Elle ne fera que donner au détenteur de la carte accès à l’argent qui est déposé à son compte, ainsi qu’à la marge de crédit qui lui a déjà été consentie par l’institution elle-même. Exactement comme les cartes qui donnent maintenant accès aux guichets automatiques.En fait, ce sera la même carte, à ceci près qu’elle n’émettra pas de billets, mais virera la somme voulue sur le compte de banque relié au lecteur de cartes de virement dans laquelle elle sera introduite. Chaque vendeur de biens ou de services se munira d’un de ces lecteurs, lequel permettra de communiquer directement avec l’institution émettrice, d’effectuer immédiatement la transaction et d’obtenir la confirmation du virement.

5. LE FONCTIONNEMENT

La mise en place de ce système ne dépend pas de quelque miracle technologique: ces lecteurs existent déjà sur le marché et le prix en est modeste. Il suffit de décider de le faire. Que se passera-t-il lorsque chaque individu aura sa carte en main et que les lecteurs seront en place?

L’acheteur, en insérant sa carte dans un lecteur, pourra transférer la somme voulue de son compte au compte d’un marchand ou d’un autre individu. L’appareil lui remettra une preuve de cette transaction, indiquant à partir de quel compte et vers quel compte la somme a été virée.

Naturellement, on ne demandera pas pour ce genre de transaction la signature du payeur, trop facile à imiter, mais un numéro de code qu’il aura choisi lui-même et qu’il introduira discrètement dans l’appareil. Il pourra modifier à tout moment ce code, en se présentant à l’institution financière émettrice de sa carte. Exactement comme pour les cartes de guichets automatiques actuelles.

Pour chaque individu ou société, il doit y avoir un seul numéro d’identification de base; on doit savoir avec qui on traite. A partir de ce numéro de base, toutefois, le détenteur pourra ouvrir autant de comptes que le requiert sa propre comptabilité, chaque compte étant identifié par un numéro supplémentaire.

Dès que chaque adulte aura sa carte et chaque marchand son lecteur de cartes, l’utilisation du papier-monnaie pour des fins honnêtes baissera rapidement, puisque la carte de virement est plus pratique pour le marchand comme pour l’utilisateur.

6. LES BILLETS AU RANCART

Pour le marchand, la carte de virement est totalement sûre et son usage est gratuit. Pour le payeur aussi la carte de virement sera plus pratique, puisqu’il négociera son crédit en bloc auprès de son institution financière et aura ainsi accès en tout temps à toutes ses disponibilités.

Tout le monde commencera à utiliser la carte de virement parce qu’elle est plus pratique, et l’État pourra donner un coup de pouce supplémentaire en retirant de la circulation les billets de banques. D’abord les gros billets; ce n’est pas une trouvaille, car bien des pays n’ont déjà pas en circulation de billets de banque d’une valeur supérieure à 20 $.

C’est une première limite qui semble raisonnable, car il n’est pas nécessaire d’être très musclé pour porter 100 billets de 20 $ dans sa poche, et il n’est pas facile de trouver une raison honnête d’avoir plus de 2 000 $ sur soi, quand une carte de virement vous donne accès, à quelques minutes d’avis, à tout le crédit qu’on possède au monde.

Donc, élimination dans les trente jours de l’entrée en vigueur du système, de tous les billets de 1 000 $, de 100 $ et de 50 $. Ceux qui en possèdent n’auront qu’à faire créditer leur compte en banque de la valeur de ces billets. Après trente jours, on pourra encore le faire… mais il faudra alors donner des explications. Quelques explications en perspective pour ceux qui détiennent des sommes significatives non déclarées dans un coffret de sûreté. Gênant, oui, mais croyez-vous vraiment que c’est le monde ordinaire qui aura des explications à donner?

7. LA FIN DE L’ERE DU GRISBI

Que faire pour effectuer un paiement à quiconque n’est pas vendeur de biens et services et ne s’est donc pas muni d’un lecteur de cartes? Il sera facile d’utiliser le téléphone pour effectuer par codes une transaction de compte à compte; la technologie pour cela existe déjà. Il ne serait pas beaucoup plus compliqué de modifier les téléphones publics pour qu’ils émettent aussi aux parties une preuve de la transaction. Et, avec la diffusion et la miniaturisation croissante des téléphones cellulaires, chacun pourra bientôt avoir en poche son lecteur personnel.

Il ne restera plus, dans une étape finale, qu’à enlever les billets de 20 $ et de 10 $ de la circulation et à remplacer les billets de 2 $ et de 5 $ par des pièces, pour que tout le système des échanges fonctionne pratiquement de compte à compte sur informatique, les pièces demeurant en circulation pour les aumônes et la joie des collectionneurs. Il ne faut qu’une décision pour mettre en marche ce système de l’avenir. Pourquoi pas tout de suite?

Mise à jour 1999

Ici, nous avons un exemple remarquable du retard des gouvernements sur la technologie et sur la réalité. Souvenons-nous qu’en 1992, lorsque cette proposition a été faite, Interac n’était pas encore une réalité concrète. Aujourd’hui, personne ne s’étonne qu’on puisse payer ses emplettes de cette façon en virant les fonds d’un compte à l’autre et l’utilisation des cartes de débit comme Interac dépasse celle des cartes de crédit !. Peu à peu, c’est une solution qui s’impose.

Pourtant, l’argent n’est pas disparu. On a bien remplacé par des pièces les billets de deux dollars – et je suis convaincu que les billets de cinq dollars disparaîtront aussi un jour – mais on ne s’est pas empressé d’éliminer même les billets de 1 000 dollars, dont il saute aux yeux qu’ils ne peuvent être utiles qu’à des transactions illicites ou occultes. A plus forte raison, il n’existe même pas de projet connu pour l’élimination progressive des autres billets de dénominations inférieures Pourquoi?

Pourquoi ne pas le faire, alors que la contrefaçon est devenue si facile qu’il faut désormais un équipement spécialisé pour reconnaître le vrai du faux. Veut-on créer la situation où chaque individu devra procéder à la vérification de l’authenticité de l’argent qu’on lui présente? L’appareil pour le faire existe déjà, les banques l’utilisent, certains commerces aussi… est-ce la voie qu’on veut privilégier? Pourquoi?

Quand on se demande pourquoi, on arrive vite à la seule explication qui tient: l’État ne choisit pas la solution de l’argent tout-électronique parce qu’il ne VEUT pas éliminer vraiment le vol, le recel, le trafic de drogues, la contrebande et la fraude fiscale. Bien sûr, on va se retrancher derrière les protestations de groupes divers qui s’opposeront à la solution de l’argent électronique parce qu’elle permet à l’État de connaître les opérations financières et commerciales de chacun et constituerait donc une « invasion de la vie privée ».

Ceci est une blague à deux niveaux. D’abord, la vie privée est déjà envahie; considérez votre vie privée comme un pays conquis. Le citoyen est déjà, en moyenne, fiché 37 fois aux registres de l’État et cette information est accessible sans grandes difficultés; l’État a les moyens de savoir tout ce qu’il veut savoir. Quand il ne sait pas, c’est parce qu’il ne regarde pas, et quand il ne regarde pas c’est parce qu’il préfère ne pas voir. Ensuite, quand l’État veut vraiment faire quoi que ce soit, il se fiche comme d’une guigne des groupes de citoyens et de leurs protestations. Voyez la situation de l’environnement: il faudra bien longtemps avant que les Greenpeace du monde puissent vraiment modifier en profondeur le trajet de notre société

Si le gouvernement ne passe pas à la solution de l’argent électronique, ce n’est pas parce qu’il respecte notre vie privée, ni parce que certains groupes pourraient protester; c’est parce que ça l’arrange. Parce que la face cachée de notre économie – vols, trafics, blanchiment d’argent et évasion fiscale – en constitue aujourd’hui un élément important sinon essentiel, et qu’il faudrait remettre bien des pendules à l’heure si l’on décidait tout à coup d’en réduire de façon dramatique le poids dans les échanges internationaux.

Le retard des États à accepter le passage à l’argent tout-électronique est la mesure de leur complaisance envers le crime organisé international et l’évasion fiscale systémique permise à ceux qui sont vraiment riches.

9. Comme une lettre à la poste

1. LES FACTEURS DE DISCORDE

Il y a des dictons bien désuets. Comme cette idée saugrenue que l’on puisse se réjouir quand quelque chose passe comme une lettre à la poste. Ciel, tout, mais pas ça! Ne parlons pas des cas « à la Guinness », où une lettre met 10 ans à arriver. Seulement des cas courants où elle tarde 10 jours. Des vœux de Noël qui arrivent pour les Rois, des invitations reçues le lendemain de la fête, des retards pour cause de code postal ou d’escaliers enneigés…, et quoi encore?

Quoi encore? La grève, bien sûr! Périodiquement, comme s’il y avait à ce genre de travail quelque chose d’exaspérant qui exige un grand défoulement à tous les deux ou trois ans, le système arrête. La grande armée de 40 770 facteurs et postiers et 20 000 autres employés des postes que notre pauvre pays – (qui a déjà la dette par tête la plus élevée au monde!) – entretient, au coût énorme de 3 961 000 000 $ par année, sort de ses gonds pour offrir le spectacle désolant du vandalisme et de la violence.

C’est assez brutalement, en effet, merci! – que la grande armée des Postes signifie au monde ordinaire, à grands coups de gueules et de bâtons, qu’elle n’en peut plus de faire ce genre de travail. Et, comme hélas bien souvent au cours des conflits de travail, la loi reste… lettre morte, pour la durée des hostilités.

Pourtant, comme on les comprend, ces grévistes! Car il doit être bien exaspérant, en effet, de passer sa vie à faire un travail sans grand intérêt, pour offrir à la population un service dont elle n’a plus aucun besoin.

2. LA RÉVISION DES 2500 ANS

Nous n’avons plus aucun besoin d’un système des postes comme celui que nous opérons à grands frais et qui nous cause tous ces ennuis. Il y a 25 siècles que Cyrus, roi des Perses, a mis en place dans son empire un système de livraison du courrier pas tellement différent de celui qu’on utilise aujourd’hui, à la distinction près qu’on livrait à cheval plutôt qu’à pied; après 2500 ans, le « modèle Cyrus » est plus que dû pour une très sérieuse révision. Et cette révision est déjà en cours, encouragée en grande partie par les ratées du système postal.

Quand il ne s’agit que de s’informer mutuellement et de se comprendre, il y a belle lurette que le téléphone a remplacé la poste. Mais un problème se pose quant le message doit être permanent, doit être relu et analysé en profondeur, doit créer un impact durable. Surtout, quand le document doit pouvoir servir de preuve. En somme, quand il faut un écrit.

Pour se prémunir contre l’incertitude du système postal, les utilisateurs commerciaux ont trouvé des remèdes. On sait que, chez les compagnies sérieuses, presque tout ce qui est vraiment essentiel est désormais livré par des messageries; on voit bien aussi que les annonceurs au porte-à-porte et les journaux ont leurs distributeurs privés; quant aux documents légaux , la plupart sont encore, comme toujours, signifiés par huissiers.

On s’en sort. Mais faire livrer une lettre par un adolescent à bicyclette plutôt que par un facteur syndiqué ne constitue pas vraiment une révision en profondeur du système. Est-ce qu’on ne pourrait pas trouver aujourd’hui quelque chose de plus efficace?

3.  » FIAT FAX ! »…

C’est déjà tout trouvé. L’innovation véritable, c’est le téléscripteur: le fax. Ne vous affolez pas si vous ne savez pas encore comment fonctionne un fax car, il y a 5 ans, c’était encore une curiosité. Il s’agit simplement d’un gros téléphone dans lequel vous pouvez introduire un écrit… dont la copie sort au numéro appelé. Le fax n’est plus une curiosité. Il y a déjà des fax publics au centre ville et, aujourd’hui, une compagnie sans fax fait pitié. Le prix de l’appareil baisse chaque année – calculer environ 50 $ par mois pour l’instant – et le fax entre déjà dans les foyers.

Économies d’échelle aidant, on pour-rait certainement produire aujourd’hui, pour un coût bien inférieur à 500 $ chacun, les millions de fax qui nous permettraient d’en équiper tous les foyers du pays. Compte tenu de la durée de vie de l’appareil, Bell pourrait alors facilement, sur un marché de masse, nous les louer pour 25 $ ou moins par mois. Et un fax peut servir à la fois de téléphone.

Naturellement, il y a des ménages où 25 $ par mois feraient une différence. Mais supposons que l’État, assumant sa responsabilité de maintenir la communication entre tous ses citoyens, décidait de prendre en charge cette facture pour les plus démunis? On y gagnerait encore!

On y gagnerait encore même si l’État, par un crédit d’impôt, décidait de mettre gratuitement un fax dans chaque foyer du pays, puisque le service postal coûte 3, 9 milliards par année et coûtera plus cher chaque année. Il est temps de dire « Que le fax soit! » et que le problème des postes soit réglé une fois pour toutes.

4. ET MON CHEQUE, ALORS ?

Quand on a un fax et que les paquets vont chez Parbus, qu’est-ce qu’on met encore à la poste? Les chèques. Mais justement, il n’y a aucune raison valable, quand chacun a un fax, pour que tous les comptes ne soient pas payés par virements bancaires.

On peut déjà, dès maintenant, payer ses comptes à distance en utilisant un code; avec un fax à domicile, il est facile de programmer aussi l’appareil de la banque pour qu’il émette et vous renvoit automatiquement une preuve de la transaction, portant un numéro de code semblable à celui des billets de Loto-Québec. Avoir tous accès à un fax, permettrait que les comptes soient payés à partir de chez-vous, sans délais, sans problèmes.

Et si on pense aux paiements de transfert faits par l’État: Bien-être social, allocations familiales, pensions de vieillesse, assurance chômage… il n’y a déjà plus aucune raison valable, depuis bien longtemps, pour que ces paiements ne soient pas virés directement aux comptes en banque des bénéficiaires.

Aucune raison pour cet échange ridicule de papier, ces déplacements vexatoires, ces risques d’erreur et tout ce temps perdu. Aucune raison de s’envoyer des chèques, et aucune raison non plus de s’envoyer du papier par la poste, sauf peut-être pour intenter des poursuites ou pour se déclarer son amour et en garder un souvenir, auxquels cas il y aura toujours les huissiers et les messageries. En réalité, il n’y a plus de raisons valables pour maintenir en service les postes de Sa Majesté. Ou plutôt, il n’en reste qu’environ 60 000. Les employés de Postes Canada.

5. LA CLEF DANS LA PORTE

60 000 employés dont le pouvoir réel de négociation disparaîtrait le jour où on déciderait de verser directement, par virements bancaires les paiements de transfert et de favoriser cet usage général du fax, mais qui n’en demeureraient pas moins 60 000 travailleurs qu’on ne veut surtout pas mettre au chômage.

Parce qu’il faut comprendre que nos Gouvernants ne sont pas totalement bêtes, et que leurs conseillers surtout ne sont pas tous des imbéciles. On sait très bien en haut lieu que le pays n’a plus besoin d’un service des postes dont les méthodes de base remontent presque littéralement au déluge; la raison d’être de Postes Canada est uniquement de créer des emplois.

Aussi, quand on propose de mettre la clef dans la porte d’une société d’État de cette taille, il ne faut pas voir seulement l’alternative technique et constater que l’on gaspille une fortune à rémunérer des travailleurs qui ne produisent rien de vraiment utile; il faut, du même coup, voir que ces travailleurs ont des droits qu’il faut respecter et des compétences qu’il convient d’utiliser.

Et c’est là qu’on peut regretter que nos Gouvernants ne soient pas totalement clairvoyants et leurs conseillers tous des génies, car il serait avantageux pour le pays qu’on comprenne en très haut lieu que ces 60 000 employés et ces milliards de dollars des Postes représentent un actif incroyable… si on enlève les œillères de l’approche traditionnelle et si, au lieu de trembler devant un syndicat et une possible réaction politique négative, on comprend que mettre la clef dans la porte…, c’est parfois pour l’ouvrir.

6. LA VALEUR TRAVAIL

A force de parler chômage, plein emploi, sécurité d’emploi et création d’emplois, on en est venu à voir le travail, non plus comme un effort qu’il faut consentir pour obtenir ce que l’on veut, mais plutôt comme un objectif. Et, du même coup, comme une espèce de contrainte politique et d’obligation quasi légale imposée aux entrepreneurs et aux payeurs de taxe.

On a oublié que quand on travaille c’est pour produire et on se conduit, sans trop se le dire, comme si c’est le travail qui était un bien en soi et que ce que l’on produit n’était en sorte qu’une bonne excuse pour travailler. Exemple de ce raisonnement pervers, que l’argument majeur en faveur de Grande-Baleine, ne semble plus être qu’on va produire de l’énergie, mais plutôt qu’on va créer des emplois!

Ainsi, quand on pense à remplacer un système des Postes désuet par un système de fax qui permettrait à quiconque de communiquer instantanément partout et de le faire localement à bien meilleur compte, la vision de 60 000 travailleurs de Postes Canada dont les salaires sont déjà prévus au budget – et qui seraient demain disponibles pour faire autre chose – n’est pas perçue comme un plus, mais comme un grave problème.

Et pourtant, les nations ne se sont-elles pas battues pendant des siècles pour se réduire en esclavage et avoir une main-d’œuvre gratuite? L’État est-il si en manque d’imagination qu’il ne pourrait pas utiliser à un travail utile ces 60 000 employés de Postes Canada qu’il n’est plus nécessaire d’exploiter à trier et à porter des lettres? Le travail n’a-t-il plus aucune valeur?

7. LES RÉSERVISTES

Dans une Nouvelle Société, il doit y avoir du travail et un revenu adéquat pour tout le monde. Mais personne, ni un individu ni un syndicat, ne devrait avoir le culot d’exiger que, dans un monde en constante évolution, la société garantisse à chacun de faire le travail qui lui plaît, quand il lui plaît et comme il lui plaît.

Il faut fermer Postes Canada. Tout de suite. Pas parce qu’il y a une grève, mais parce qu’on y gaspille la vie de 60 000 personnes. Chaque employé devrait, après la fermeture, continuer à toucher son plein salaire actuel mais devrait aussi, au plus vite, être assigné à d’autres tâches compatibles avec ses aptitudes, ou inscrit à des cours de formation.

Les employés des postes constitueraient ainsi une force de travail et de compétences en réserve, à partir de laquelle l’État pourrait songer à offrir à la population certains de ces services pour les plus démunis que nous prétendons ne pas avoir les moyens d’offrir.

L’ex-employé des postes demeurerait ainsi en réserve jusqu’à ce qu’on lui ait offert, à des conditions comparables, un emploi permanent pour lequel il aura été jugé qualifié. S’il accepte cet emploi, tout sera pour le mieux. S’il le refuse, la responsabilité de la société à son égard aura été acquittée… et il sera libre de suivre – à son compte – le chemin qui lui convient.

Mise à jour 1999

Une idée qui est intéressante, mais tout de même pas à mettre sur le même plan que la réforme du réseau de la santé ou la justice. Elle a trouvé sa place parmi les propositions de « Monde ordinaire c’est à ton tour… » parce que, lorsque la population a été interrogée sur ses priorités avant que le livre ne soit écrit et publié, une grève des postes avait sévi pendant assez longtemps pour que cette question devienne une préoccupation majeure des citoyens.

Périodiquement, d’ailleurs, le même problème se pose encore d’une grève des Postes, mais avec de moins en moins d’acuité parce que l’avenir que laissait entrevoir la proposition # 09 est devenu la réalité. Comme prévu, l’usage du téléscripteur – le fax – s’est répandu comme un feu de brousse. (Il est amusant de penser qu’en 1992 la majorité des gens ignoraient ce qu’était un fax et que 75% d’entre eux ne s’en étaient jamais servi !) Aujourd’hui, tous ceux pour qui l’envoi et la réception de courrier de première classe avait en 1992, une certaine importance sont d’eux-mêmes passés à une solution de rechange moderne qui consiste à utiliser le fax pour à peu près tout et les messageries pour le reste.

Pendant ce temps, sans le dire, l’État a aussi choisi de suivre en partie la voie de la proposition #09. La Société des postes a concentré ses services sur les livraisons prioritaires et a réduit peu à peu ses services « ordinaires ». Postes Canada a pris le chemin de la privatisation et a même acquis une participation discrète dans la société de messagerie qui était sa principale concurrente. Le nombre des employés aux Postes diminue progressivement par « attrition », et bientôt il ne restera rien de la structure qui causait problème en 1992 si ce n’est la livraison du courrier en provenance de l’étranger.

On aura résolu le problème, mais on aura mis dix ou quinze ans à le régler au lieu de prendre courageusement la décision de le faire sur le champ et on aura dépensé des milliards en vain. Surtout, on n’aura pas saisi l’occasion de créer un précédent et de recycler en masse les employés des Postes, ce qui aurait changé pour le mieux la vie de ces milliers d’employés.

Ce qui aurait aussi permis d’acquérir une expérience inestimable pour gérer les situations similaires de désuétude des compétences qui existent dans d’autres secteurs publics et privés. Des situations qui se présenteront de plus en plus fréquemment et qu’il deviendra de plus en plus essentiel de régler humainement, vite et à bon compte, au fur et à mesure que nous allons vers une nouvelle société de créativité, d’initiative et de communication.

La proposition # 09 est aujourd’hui dépassée dans le contexte précis de la distribution du courrier. Le message essentiel qu’elle véhiculait, toutefois, est plus que jamais d’actualité. Ce message est qu’il ne faut pas freiner l’avènement des nouvelles technologies (ici, le fax/téléscripteur) mais s’employer au contraire à en tirer partie tout en éliminant l’impact négatif objectif que son implantation peut avoir sur ceux dont cette innovation rend le travail superflu. Que l’on parle des charretiers hier, des facteurs aujourd’hui, de millions de petits employés de bureau demain, le principe sacré doit être que c’est la collectivité qui doit assumer la responsabilité et le coût de leur recyclage et de leur ré-insertion à des conditions au moins égales à celles dont ils jouissaient auparavant.

10. Un gouvernement à contrat

1. DÉMOCRATIE REPRÉSENTATIVE

« Mon Dieu, Mon Dieu… Ils ont vidé la caisse! » C’est John Diefenbaker, je crois, qui a été le premier à renier toutes ses promesses au lendemain des élections, sous le prétexte que la situation financière du pays était « pire que tout ce qu’il avait pu imaginer ». Et personne depuis n’a eu plus d’imagination. C’est devenu une formalité pour chaque nouvel élu de se défaire ainsi en bloc de toutes ses obligations.

Non, mais ça va pas? Vous avez là un homme qui a pu se faire élire par son parti d’abord, qui a convaincu ensuite le pays tout entier qu’il était moins bête que son adversaire, un monsieur dont on peut raisonnable-ment supposer qu’il accorde une certaine attention aux affaires publiques, et il vient nous dire qu’il ne pouvait pas « s’imaginer… »Mais qui lui demande d’imaginer? Le budget de l’État est-il un secret? Les engagements de l’État ne sont-ils pas connus? Le futur Premier Ministre et ses conseillers ne savent-ils vraiment pas où en est le pays quand ils offrent d’en prendre le contrôle? Mais alors, tous ces plans?

Des paroles en l’air ?Des paroles en l’air, puisque RIEN, dans notre système politique, n’oblige un politicien à remplir ses promesses. Un politicien peut dire n’importe quoi avant, et faire n’importe quoi après une élection. Ce qui a été dit n’a pas valeur de contrat. Est-ce bien ce qu’on a en tête quand on parle de démocratie: un mandat en blanc pour faire n’importe quoi? Non, bien sûr, n’est-ce pas? Eh bien vous avez tort! La réponse est « oui ». Dans une démocratie représentative, le gouvernement élu peut faire n’importe quoi.

2. … ET DÉMOCRATIE DIRIGÉE

La loi dit que les représentants font tout ce qu’ils veulent: le Parlement est souverain. La réalité, c’est qu’ils font tout ce qu’on leur dit de faire. Et d’abord, les représentants élus du peuple ne font pas ce que leurs électeurs voudraient qu’ils fassent, mais ce que leur parti leur dit de faire.Ce n’est pas un abus de confiance, ni de la fausse représentation, c’est la règle du jeu! Un député doit voter selon la ligne de son parti, sans quoi il en est exclu; ce qui signifie qu’il ne sera sans doute pas réélu mais bientôt remplacé par quelqu’un qui suivra les directives du parti.Les directives du parti sont données par le whip nommé par le Chef du parti.

Et qui nomme le Chef du parti? Une convention organisée par des employés permanents du parti, eux-mêmes choisis un à un par la structure du parti, laquelle est mise en place par les « organisateurs ». Les organisateurs ne sont pas élus, mais ce sont eux qui dirigent un parti.Les organisateurs sont en contact direct avec ceux qui financent les partis: les « lobbies ». Un lobby, c’est un groupe de pression.

Un lobby peut représenter un groupe ethnique, un secteur de l’industrie, une grande compagnie. Ceux qu’ils représentent ont des intérêts en commun – qui ne sont pas toujours les nôtres – et ce sont eux qui assurent le financement des partis politiques.Les lobbies financent les partis et, en retour, sont « consultés » à l’occasion. Cette structure bien hiérarchisée suffit pour que soit faite la volonté de ceux qui détiennent vraiment le pouvoir dans notre société démocratique.

3. LA VOIX ÉTOUFFÉE

Vox populi, vox Dei, disaient les Romains: la voix du peuple est la voix de Dieu… Tu parles! En fait, dans notre démocratie dirigée, du pouvoir des lobbies aux députés silencieux, de solidarité ministérielle en manipulations de l’opinion et en corruption, la voix du peuple n’est pas écoutée.

Pour constater à quel point cette voix n’est pas écoutée, comparez les priorités de l’État – telles que révélées par le budget par ministères de l’État -avec les priorités du monde ordinaire.Désiriez-vous vous vraiment, en 1991, que 12 milliards de dollars de votre argent serve à la Défense Nationale? Est-ce que vous souhaitiez que 28 % du budget, c’est-à-dire 43 milliards de dollars servent à payer des intérêts aux mieux nantis alors que 20 % de la population vit sous le seuil de la pauvreté?

Attention! Nous ne disons pas qu’il soit possible ou même opportun de changer ces chiffres; nous disons seulement que, de toute évidence, ils ne correspondent pas à ce que veut le monde ordinaire: la voix du peuple est étouffée. Et pas seulement sur des questions d’intérêt matériel.Par exemple, est-ce que la politique actuelle du Gouvernement concernant cette question de l’avortement est bien celle d’une majorité de la population? Et l’État n’a-t-il pas supprimé la peine de mort, alors que les sondages révèlent que la majorité est encore en faveur de la peine capitale?

Nous ne disons pas que le peuple a raison; nous soulignons seulement que notre démocratie représentative, dirigée et manipulée, n’exprime pas toujours la volonté populaire. Ceci est un fait.

4. ENTRE LOBBY ET AGORA

La politique du pays est faite par une élite. Une élite composée de ceux qui représentent les divers groupes de pression, de ceux qui contrôlent la richesse et la production, de ceux aussi qui manipulent la pensée et les opinions. Cette élite, dont la pensée politique va du centre-centre-gauche au centre-centre-droit, a pour objectif que les choses ne changent pas.Ce sont les choses telles qu’elles sont qui ont permis que cette élite soit en place, et elle entend le rester. Cette élite peut être conservatrice ou libérale dans son discours, mais elle est d’abord un bloc solide opposé au changement.Il y a d’autres sortes de démocratie que la démocratie représentative.

Les Grecs qui l’ont inventée, par exemple, voyaient la démocratie comme une chose plus dynamique, avec tous les citoyens sur l’agora, la place publique, exprimant bruyamment leurs opinions sur tout et n’importe quoi, et jamais très loin de sortir leur glaive pour les faire triompher.La démocratie directe « à l’athénienne » fonctionnait surtout à grands coups de têtes et grands coups de coeur, était généralement incohérente, et menait au chaos…. d’où sortait, tôt ou tard, un homme « providentiel » qui imposait sa dictature et ramenait l’ordre.

Pas très amusant non plus.Mais entre la démocratie ignare mais survoltée de l’agora et les lobbies, n’est-il pas possible trouver autre chose qui permette d’appliquer de façon cohérente la volonté d’un peuple tout de même plus éduqué et renseigné que ne l’ont jamais été les Grecs de l’Age d’Or?

5. LE CONTRAT ÉLECTORAL

La démocratie à l’athénienne ne fonctionne pas, car on ne peut pas demander au monde ordinaire de concevoir et d’appliquer eux-mêmes une politique cohérente. Mais nous croyons, cependant, que les gens sont tout à fait capables de choisir par eux-mêmes celle qu’ils préfèrent parmi diverses politiques cohérentes qui leur sont présentées. Sinon, on n’a plus à parler de démocratie.

Ce qu’il nous faudrait, donc, c’est que chaque parti politique – et qu’il y en ait autant qu’on voudra! – propose une politique claire et cohérente pour une période de quatre à cinq ans, et que le peuple choisisse entre ces diverses politiques. Que chaque parti explique clairement sa vision des objectifs à atteindre, précise le budget de ses ministères, le coût des programmes qu’il réaliserait, de même que les taxes et impôts qui lui permettraient de financer les activités proposées.Au lieu de choisir entre de vagues promesses – qui de toute façon ne seront pas tenues! – nous pourrions choisir entre de véritables plans d’action, dont celui du parti élu DEVRAIT obligatoirement être réalisé.

Le plan que proposerait un parti serait une offre de services que ferait un parti qui se croit capable de réaliser certains objectifs, au peuple qui lui en donnerait alors le mandat. L’élection deviendrait un contrat.Si le gouvernement ne réalisait pas ses programmes dans le temps et pour le coût prévu, avec une marge d’erreur raisonnable, il serait dissout et une autre élection devrait avoir lieu. Dans ce système de contrat électoral, c’est le peuple qui choisirait l’orientation qu’il désire.

6. LES ROLES REDÉFINIS

Dans la démocratie contractuelle, les rôles des partis, de leurs chefs et des députés sont changés. Le parti est un ensemble de gens qui ont une vision de la société et qui proposent un plan concret de gouvernement du pays pour une période de 4 à 5 ans. Afin d’éviter que n’importe quel farfelu ne lance un parti, il faudrait 1000 signatures assermentées pour qu’un parti soit reconnu.Un parti propose un plan et aussi un candidat à la Présidence qui, s’il est élu, aura comme aux Etats-Unis la responsabilité d’appliquer le plan et de désigner les ministres.

A la différence d’un régime à l’américaine, le candidat pourra toutefois, s’il le désire, indiquer à qui il confiera les divers ministères ou programmes. On voit tout de suite qu’un parti qui alignera une équipe de personnalités prestigieuses prêtes à occuper les divers postes de son administration aura, face à l’électorat, une meilleure crédibilité. Et c’est bien ainsi que les choses devraient être.Les députés? Ils représentent leurs électeurs, surveillent et interrogent le gouvernement; quand celui-ci soumet à l’Assemblée des députés le texte final des lois, ce sont eux qui décident s’il est ou non conforme à ce qui a été promis.

Une fois par mois, à tour de rôle, le Président et chaque ministre présentent aux députés un rapport d’avancement des travaux.Des députés sont aussi nommés par l’Assemblée pour suivre le travail de chaque ministère. Le peuple est le client, le gouvernement est l’expert, le député est celui qui, au nom du client, vérifie le travail. Si l’Assemble vote un rapport annuel d’évaluation négatif du gouvernement, celui-ci est révoqué.

7. LA VOIE DU PEUPLE

Le mandat terminé, il y a élection. Le processus d’élection du Président, de son programme et des députés commencerait 60 jours avant la fin du mandat du gouvernement au pouvoir. Il débuterait par la publication dans tous les journaux, des programmes des partis reconnus, et celle des curricula des candidats à l’Assemblée dans leur circonscription respective.

Les candidats ne représenteraient pas un parti – ce qui serait un non-sens, puisqu’ils doivent juger impartialement de l’action du gouvernement – mais seraient indépendants et présumés élus pour ce qu’ils sont: pour leur expérience et leur crédibilité.Au cours des 30 jours suivants, les partis expliqueraient leur programme. On accorderait à chaque parti quatre heures d’antenne à la radio et à la télévision, et les experts, journalistes et représentants de groupes de pression, pourraient y aller de leurs commentaires.

Après 30 jours, un premier tour de scrutin élirait le parti et ceux des candidats qui auraient obtenu la majorité absolu des suffrages. Dans les autres cas, un second tour de scrutin permettrait de trancher entre les deux partis ou candidats ayant obtenu le plus de votes au premier tour.C’est une autre voie. Si vous aviez le choix, est-ce que vous ne préféreriez pas ce mode de gouvernement? Choisissant ce que le gouvernement fait, combien d’argent il dépensera et sur quels programmes… et les taxes et impôts qu’il vous exigera? N’aimeriez-vous pas mieux un gouvernement à contrat?

Mise à jour 1999
Cette proposition est,avec la proposition #04 et la proposition #15, une de celles qui a suscité le plus d’enthousiasme et donné lieu au plus grand nombre d’actions concrètes. Ce n’est pas surprenant. La population n’avait déjà pas confiance en ses politiciens en 1992, mais rien, bien au contraire, n’est venue la rassurer par la suite.D’abord, la détérioration constante de la situation sociale et des services sociaux ainsi que la stagnation économique allant de paire avec la perte constante de valeur du dollar canadien ont eu leur effet. Un climat de morosité s’est installé qui a mis en évidence aussi bien la nécessité de changements radicaux que la totale incapacité des partis traditionnels à concevoir et à réaliser ces changements.

Aussi, le fossé de plus en plus profond entre les riches et les pauvres, de même que l’intérêt obsessionnel des gouvernements pour la lutte au déficit et rien d’autre, a fait comprendre, même à ceux que la politique n’intéressait pas, que les politiciens qui les représentent tiennent un double langage et ne s’intéressent simplement pas au sort de ceux qui n’ont pas le pouvoir de se faire respecter.Ensuite, le débat référendaire est venu souligner la fragilité de nos institutions comme la faiblesse des solutions de rechange qu’on pourrait leur substituer. Enfin, les chefs des deux principaux partis au Québec n’ont pas été élus par leurs membres, ni même choisis au sein de leur parti respectif, mais ont été importés tout ficelés et prêts-à-porter.

On les a recrutés, de toute évidence, parce qu’ils semblent avoir le charisme de faire triompher, l’un comme l’autre, une machine partisane dont il n’est pas évident qu’ils partagent même les principes fondamentaux. Il est clair que la crédibilité des partis en prend un sérieux coup, quand ils limogent et replacent leurs leaders sans même l’apparence de la démocratie et de l’honnêteté intellectuelle.Dans ce contexte, la proposition d’élire un Premier ministre qui ait reçu un mandat personnel de toute la population au scrutin universel à deux tours et et qui dispose de pouvoirs présidentiels est arrivée bien à point.

De même, l’idée « originale » de demander aux élus de tenir leurs promesses sous peine d’être démis de leur fonction (dont le Reform a même fait depuis un élément de son programme). De même l’idée qui s’y est vite greffée d’inviter à une Chambre consultative un représentant de tout parti ayant obtenu 1% du vote populaire.Quant au rôle des députés, indépendants des partis, l’affaire de l’indemnisation des victimes du sang contaminé a permis de mettre en lumière le scandale d’un système où des représentants du peuple ont été publiquement forcés de renoncer à des idées qu’ils défendaient depuis toujours et de voter contre leur conscience pour se rallier à la « ligne du parti » qui avait choisi de faire dépendre le sort du gouvernement de l’issue du vote.

Confrontés à une situation déplorable et à un système qui a perdu toute crédibilité, beaucoup de Québécois ont choisi de promouvoir l’idée de la démocratie contractuelle. Une douzaine de sites sur Internet ont spontanément décidé de reproduire le texte de cette proposition ou un manifeste qui en est la version simplifiée. Une Association pour la DC (démocratie contractuelle) est née et des centaines de Québécois en ont signé le manifeste. La proposition #10 a le vent en poupe.

11. Au voleur !

1. LES MARGINAUX DU CRIME
Hier j’ai trouvé un cambrioleur dans ma cuisine. La cinquantaine, maigre, sale, 1 m 65 au maximum. Pas très impressionnant. Il a filé comme un lapin quand il m’a vu, et je l’ai regardé descendre l’escalier arrière et disparaître dans la ruelle. Je n’ai même pas eu le goût de lui courir après; plutôt de lui lancer un pain…, ou un savon. J’en aurai tout de même pour cent dollars et plus pour faire réparer le cadrage de la fenêtre.
On le prendra mon voleur, bien sûr; il en est peut-être à sa douzième, peut-être à sa centième offense. Mais qu’est-ce qu’on va en faire? 6 mois de prison? Un an? Vous saviez que la plupart du temps, on ne les garde plus en prison que le sixième du temps auquel on les a condamnés? Un an de sentence mène à deux mois de prison. Et après la prison?Après, il recommencera, puisqu’il n’y a rien d’autre qu’il sache faire. D’autres fenêtres brisées… Nous avons des problèmes plus graves, n’est-ce-pas?
Mais que serait-il arrivé si, au lieu d’un type raisonnablement costaud, c’est une fillette de dix ans qui avait découvert l’intrus? Et si elle s’était mise à hurler? Et s’il s’était énervé…?Mais laissons de coté l’hypothèse du drame, tout en nous souvenant qu’il n’y a pas de crimes innocents; nous avons déjà parlé des crimes de violence qui mettent en danger l’intégrité physique du monde ordinaire. Pensons plutôt aujourd’hui aux crimes qui ne comportent pas de violence mais contre lesquels une société doit aussi protéger ses citoyens. Que faire de tous les fraudeurs, voleurs et escrocs? Que faire de l’incorrigible pickpocket?
2. D’ABORD: LA VICTIME
Que faire de mon cambrioleur-lapin des cours arrières? Doit-on envoyer tous ces malfaiteurs au bagne? Doit-on même garder pour eux – à grands frais pour la société – des prisons qui sont les meilleures écoles du crime? Il vaudrait peut-être mieux revoir notre attitude face à ces criminels sans violence, en posant pour principe, encore une fois, qu’il s’agit d’abord pour la justice de protéger l’innocent et de dédommager la victime plutôt que de punir le coupable.
Quelle est la première chose à faire si on accepte ce principe? D’abord, avant toute considération de punition ou de réhabilitation, penser à la victime. Donc, condamner sans exception tout voleur, escroc, fraudeur ou autre malfaiteur qui a causé à qui que ce soit un préjudice, à rembourser sa victime et à lui payer un dédommagement que fixera le tribunal. Remboursement à 100 % avec intérêt, et dédommagement généreux pour la victime des ennuis qu’elle a eu à subir. Je voudrais que quelqu’un paye la note de ma fenêtre cassée… !
Ensuite, condamner le coupable à une amende sévère qui devrait le dissuader de recommencer. Plutôt que de condamner voleurs, fraudeurs et escrocs à la traditionnelle privation de liberté – ce qui est un concept moyenâgeux – ce serait une punition mieux adaptée au crime, socialement moins coûteuse, plus avantageuse pour les victimes et peut-être plus dissuasive, que de les condamner pour un temps à la pauvreté. La pauvreté qui, forcément, accompagnera pour le délinquant l’obligation qu’on lui imposera de rembourser, de dédommager la victime et de payer une amende.
3. TRAVAILLER, C’EST TROP DUR ?
Remboursement, dédommagement et amendes seront prélevés non seulement sur tous les biens présents du coupable, mais aussi, au delà d’un certain minimum vital qui sera fixé par la Loi – et plutôt bas que haut – sur tous ses revenus à venir. Et on lui trouvera du travail.N’importe quel travail. S’il peut en trouver lui-même, à la bonne heure! Mais s’il ne trouve rien d’autre, il prendra ce qu’on lui donnera.
Les sommes dues seront prélevées à la source de son employeur s’il est salarié ou, s’il travaille à son compte, il devra en faire le dépôt lui-même chaque semaine.Le coupable ne pourra être libéré des obligations découlant de son crime, ni par la faillite, ni sous quelqu’autre prétexte que ce soit. Il est temps qu’on accorde la priorité aux droits des victimes; pas aux excuses des criminels ou aux ronds de jambes des avocats.
Rembourser, dédommager, une amende. Pour une première offense, cette peine devrait suffire.Si, toutefois, il récidive ou néglige de s’acquitter de ses obligations, il faudrait en conclure que l’individu doit être surveillé de beaucoup plus près. Comment? Certainement pas en le mettant en prison! Plutôt que dans une prison – où c’est la société qui paye très cher l’entretien du malfaiteur – c’est chez un parent, un conjoint, un ami qui se porte financièrement responsable de ses méfaits éventuels, qu’il faut mettre en surveillance le récidiviste ou celui qui volontairement refuse de s’acquitter de ses obligations. Et ceci, jusqu’à ce que ce dernier ait remboursé toutes ses victimes et payé toutes ses amendes.
4. LA RÉSIDENCE SURVEILLÉE
Condamné ainsi à la résidence surveillée, le voleur, l’escroc, le fraudeur – récidiviste ou récalcitrant – serait tenu de rester à domicile en permanence, depuis une heure après la fin de son travail et jusqu’à une heure avant qu’il ne commence à travailler – normalement, de 7 h du soir à 7 h du matin – et tous les jours fériés.L’individu en résidence surveillée ne pourrait demander une permission exceptionnelle de s’absenter hors les heures prévues que pour une raison médicale sérieuse.
Des vérifications périodiques seraient faites, et des amendes supplémentaires lui seraient imposées s’il n’obéissait pas aux règles prescrites.Tout ça est très bien pour le malfaiteur qui a encore une famille ou des amis qui l’accueille, mais que faire du malfaiteur-épave, qui n’a rien, ni surtout domicile? Ou qui n’a pas la structure mentale suffisante pour gérer le minimum vital qu’on lui laisse de son revenu et dont personne ne veut assumer la responsabilité?Eh bien, au lieu de le surveiller à sa résidence, on lui fournira une résidence où on le surveillera!
Pas une prison, puisqu’il devra en sortir le matin, aller travailler et payer une pension, mais une « résidence de réhabilitation » où il sera soumis aux mêmes conditions que les autres condamnés à la résidence surveillée, c’est-à-dire à la règle du couvre-feu de 7 à 7 les jours de travail et de 24 heures sur 24 les jours fériés. Jusqu’à remboursement, dédommagement de la victime et paiement de l’amende, il devra demeurer soumis aux conditions de la résidence surveillée.
5. L’ENCADREMENT
Pour bien des petits malfaiteurs, il est possible que la résidence de réhabilitation devienne une demeure permanente. Est-ce que nous ne sommes pas en train de suggérer une forme de prison à vie pour des délits mineurs? Non, car la résidence de réhabilitation ne doit pas être un lieu de punition; on y surveillera, mais on y apportera de l’aide aussi.
Quand nous avons parlé des crimes de violence, nous avons dit: « décidons de protéger la société; on choisira ensuite entre le bagne ou l’asile ». Quand il s’agit de crimes sans violence, on fait souvent affaire avec des individus qui, pour quelque faiblesse, tare ou problème psychologique que ce soit, ne peuvent simplement pas s’en sortir tout seuls dans la société moderne.Les mots-clefs, ici, sont donc non seulement « protection » mais aussi « encadrement ».
Pour les malfaiteurs sans violence, ce n’est plus entre le bagne et l’asile, mais entre la détention et le refuge qu’on peut et qu’on doit choisir.Le moment de faire ce choix viendra après qu’on aura assuré la protection du monde ordinaire en imposant au criminel récidiviste non-violent l’encadrement de la résidence surveillée. Une résidence de réhabilitation type devrait accueillir de dix à vingt personnes.
Nombreuses, ces résidences pourront offrir des conditions de vie fort différentes, adaptées aux besoins de leurs pensionnaires, et plus ou moins rigides selon qu’on aura jugé, en chaque cas, qu’il convient de mettre l’accent sur la réhabilitation ou de s’assurer en priorité que l’individu ne cause plus d’ennuis.
6. LES PERMANENTS
Naturellement, il y aura encore des récidives par les malfaiteurs en résidence surveillée, et mêmes par les pensionnaires des résidences de réhabilitation: rien n’empêche de voler ou de frauder en plein jour. Pour ceux qui seront en résidence surveillée, une récidive mènera à la résidence de réhabilitation.Quant à ceux déjà en résidence de réhabilitation – et à qui donc même un encadrement constant n’aura pas suffi pour qu’ils puissent reprendre le droit chemin – il ne restera plus d’autre recours que de les y garder à temps plein.
Ils deviendront des détenus.Des détenus, mais pas dans une ambiance de prison. Les résidences de réhabilitation où l’on gardera ces détenus devront être regroupées, et attenantes à des ateliers, pour permettre qu’y travaillent ceux qui auront été ainsi clairement identifiés comme criminels d’habitude et qui ne pourront pas sortir pour aller travailler à l’extérieur. La surveillance y sera plus étroite, mais on encouragera néanmoins une vie normale à l’intérieur de chaque résidence.
Ces détenus, pour leur travail, toucheront un salaire normal, et ils payeront pension. La règle de base étant toujours qu’ils demeurent à la résidence de réhabilitation jusqu’à ce qu’ils aient dédommagé leurs victimes et payé leurs amendes, certains s’en sortiront vite, d’autre plus tard, d’autres jamais. Ces derniers – pour qui un larcin n’attend pas l’autre – ce sont ceux qui ne peuvent pas vivre sans encadrement. La résidence ne cherchera pas à les punir; elle les gardera simplement dans ce milieu adapté à leur problème.
7. LA FIN DES PRISONS
La société a le droit d’être protégée contre tous ceux qui ne respectent pas la loi. Ceux – voleurs, fraudeurs, escrocs et autres malfaiteurs du même acabit – qui, sans être violents, ont néanmoins des comportements anti-sociaux doivent, d’une façon ou d’une autre, être mis à l’écart.
Ne serait-ce pas un grand pas en avant de mieux protéger la population simplement en imposant à ces malfaiteurs la résidence surveillée – et un travail! – pour le temps qu’il faudra, plutôt qu’en les incarcérant?En encadrant, au besoin de façon permanente, les petits criminels d’habitude, on met mieux la population à l’abri de leurs méfaits.
Une Nouvelle Société prévient au lieu de guérir et, du même coup, fait en sorte que les frais d’entretien des petits criminels soient couverts par leur travail et cessent d’être une charge pour le monde ordinaire.Qu’on se donne pour objectif de fermer les prisons traditionnelles d’ici 5 ans, en acheminant les criminels violents vers le bagne et les autres vers la résidence surveillée et le travail. C’est ainsi qu’on protégera vraiment le monde ordinaire.

Mise à jour 1999

Cette proposition #11 vient compléter la proposition #05, les deux constituant l’esquisse d’une politique cohérente pour faire face au problème de la criminalité. Fermeté et rigueur pour lutter contre la violence, lucidité quant aux limites de la réhabilitation, priorité à la sécurité publique et à l’indemnisation des victimes. 

L’incarcération, perçue comme une mesure moyenâgeuse et inefficace, coûteuse et vengeresse plutôt que préventive, doit être radicalement transformée.

À la proposition #05, nous avons vu que, dans le cas des récidivistes dont la propension à la violence crée pour la société un risque que celle-ci n’a pas le droit moral d’accepter pour ses citoyens, l’incarcération punitive est remplacée par la mise à l’écart définitive mais dans des conditions plus humaines de ces individus à haut risque.

Quand il n’y a pas eu recours à la violence, nous voyons, à la proposition présente, que l’incarcération doit céder la place à diverses formes de résidence surveillée, à une amende et à l’obligation de dédommager la victime.



Mises à part deux émissions de lignes ouvertes et quelques commentaires favorables d’un chroniqueur spécialisé, cette proposition #11 n’a pas suscité de véritable débat, tout l’intérêt de ceux que le sort des détenus intéresse semblant être polarisé sur la proposition #05 et sur les images de bagne qu’elle évoque.

Cette réaction est assez représentative de l’intérêt mitigé que porte la société actuelle au crime sans violence explicite et à la délinquance mineure – ou qui semble mineure.

Après l’horreur ininterrompue des crimes crapuleux que rapportent quotidiennement les médias, qui veut entendre parler, des petits fraudeurs, des cambrioleurs, des faussaires ou même des vols qualifiés quand le sang n’a pas coulé? Et l’escroc de grande envergure en gants blancs de type Arsène Lupin, quant à lui, devient souvent, dans l’inconscient populaire, plus un héros qu’un ennemi public.



Pourtant, il faudrait bien mettre un terme à la petite délinquance. Il n’est pas amusant pour la victime de s’être fait subtiliser son portefeuille, pas plus que d’être celui qui a un faux billet en main quand il est découvert comme tel. Il est malsain de vivre dans une ville couverte de graffiti ou d’assister impuissant au vandalisme; il est déprimant de voir tous ceux qui ne paient plus le métro ni l’autobus, qui se moquent éperdument des contraventions…



Il faut mettre fin surtout aux méfaits qui, sans être encore ce qu’on appelle la violence grave, y conduisent et ne sont souvent pas loin d’en être Quand chaque femme âgée doit se souvenir de tenir solidement son sac à main de peur qu’on ne le lui arrache, quand chaque écolier vit avec la menace du taxage, une société n’est plus tout à fait un État de droit.



Or, depuis 6 ans, notre société ne semble plus s’intéresser à ces questions. La réponse au problème de la surpopulation des prisons a été de remettre les criminels plus tôt en liberté et de renoncer à sanctionner les incartades mineures. Cette attitude est symptomatique d’une société en pleine déliquescence. La proposition #11 est un correctif approprié à cette situation et mériterait plus d’attention.

 

12 LA CULTURE  “A LA CARTE ”

 1. NOUS, LES BÉOTIENS

 On se plaint beaucoup, chez nos intellectuels, du manque de culture du monde ordinaire.  Or, faisant partie de cette toute petite minorité du monde ordinaire qui prête attention à ces critiques, tout en continuant – ô inculte que je suis ! – à penser que la musique concrète est une forme de bruit particulièrement désagréable, et qu’une bonne part de ce qui est accroché aux murs du Musée d’Art Contemporain est du niveau de la Période Jaune de mes enfants, c’est-à-dire celle où ils mouillaient encore occasionnellement leurs couches, ces critiques sur notre culture m’agacent.

 Elles m’agacent et – pour parodier un auteur célèbre –  je dirais qu’il est dommage que ceux qui critiquent se plaignent tant de notre culture et si peu de leur jugement.  Un jugement pervers qui fait qu’on exclut  systématiquement de la culture tout ce qui peut faire plaisir.   Si le public ne se rue pas pour voir Ionesco ou Beckett, on dit qu’il est inculte; si le même public retourne voir Broue, comme on ne se lasse pas de voir un album de famille, ou s’il fréquente plus de théâtres l’été qu’il n’y en a durant cette saison à Paris, on se demande si c’est  vraiment du théâtre… 

 Si le public québécois aime l’opérette, soutient le plus grand festival de jazz au monde et comprend Starmania avant les Français, on dit qu’il aime “le  facile”.  Même chose pour la BD, le cinéma, etc.   Le monde ordinaire ne sera jamais cultivé, puisqu’on a défini au départ que la culture consistait uniquement à s’intéresser à ce qui n’intéresse pas le monde ordinaire.  Nous sommes des Béotiens de droit divin et pour toujours, car ce que nous touchons cesse d’être culture.

 2. L’ART QUI VOUS FAIT DU BIEN

 Étant admis que nous, les Béotiens du monde ordinaire, ne serons jamais tout à fait “cultivés”, nous voudrions demander à nos gouvernants de financer, avec les deniers publics, des oeuvres de peinture, de sculpture et d’architecture qui soient pour les gens une source de plaisir.  Je suis persuadé que les contemporains de Raphaël aimaient ses peintures parce qu’elles étaient “ressemblantes”.

 Et d’encourager la production et la fréquentation d’un théâtre, d’une musique et de spectacles qui nous plaisent.  Car c’est en fréquentant  une culture qui leur faisait plaisir que tous ces gens ordinaires  qui nous ont précédés ont créé du même coup ce qu’on appelle maintenant “la culture”.

 On ne dit pas assez souvent que le public de Shakespeare était du monde ordinaire qui allait au théâtre pour s’amuser, et qu’il était aussi près de Hamlet que nous le sommes de Ti-Coq, aussi à l’aise avec la langue de Shakespeare que nous le sommes avec le français de Tremblay… et que ce public ne trippait pas sur les pièces d’Eschyle qui, en leur temps, avaient pourtant passionné les Athéniens.

 L’État doit promouvoir une culture qui plaît. La culture qui ennuie, qu’on fréquente pour épater le voisin, celle qu’on impose aux enfants comme une autre leçon de plus à retenir, cette culture-là ne nous enrichit pas: elle retarde l’évolution vers de nouvelles oeuvres d’art qui apporteront une vraie joie et qui pourront alors accéder à la vraie dignité d’art populaire.  L’art est gratuit;  l’art, c’est ce qui n’a pas d’autre utilité que de nous faire plaisir; un art qui ne fait pas plaisir est donc totalement inutile.

 3.  L’AIDE AU CONSOMMATEUR

 Oui, l’État doit aujourd’hui soutenir les arts.  Plus que jamais, parce que la publicité  à laquelle nous sommes soumis et qui nous attire vers d’autres produits a réduit la part des dépenses de consommation qui va à la culture. Mais ceci ne veut pas dire que l’État doive soutenir les auteurs des pièces que le public boude, ni les peintres de tableaux qu’on ne veut pas voir.

 Le rôle de l’État ne doit pas être de contrarier les goûts du public au nom d’une certaine “culture” définie par une toute petite élite, mais plutôt de faire en sorte que le monde ordinaire ait plus de la culture qui lui plaît.  Et pour ça, il faut que l’État renonce à subventionner les artistes, et subventionne plutôt  la consommation de l’art.

 Que l’État ne choisisse pas quel artiste aider.  D’abord, parce que l’État n’y connaît rien en art et doit donc s’en remettre, pour accorder son aide, aux avis “éclairés” d’une chapelle de petits copains qui se renvoient l’ascenseur.   Les vrais innovateurs, les vrais génies n’y trouvent pas leur compte.  Ensuite, parce qu’en subventionnant certains artistes et pas les autres, on crée en fait un art « officiel, ce qui trop souvent donne de ces oeuvres du type “réalisme socialiste” pour se défaire desquelles on ne trouve plus ensuite de poubelles assez grandes…

 Au lieu de subventionner les artistes, une Nouvelle Société aidera la culture et les arts en se donnant les moyens de renvoyer vers les produits culturels une part plus grande des dépenses de consommation, en connaissant mieux ce que veut le monde ordinaire, et en facilitant à une plus grande partie de la population l’accès à la culture de son propre choix.

 4. LA CARTE-ÉTOILE

 La façon  idéale de le faire serait de remettre à chaque contribuable une Carte-étoile qui permettrait d’assister gratuitement ou à rabais à un certain nombre d’événements culturels de son choix: concerts, représentations théâtrales, expositions de peinture, de sculpture, d’architecture, spectacles mettant en scène des artistes de chez nous, cinéma de producteurs québécois, etc.

 Chaque carte serait personnelle et ne pourrait être prêtée à qui que ce soit.À la demande du contribuable, elle serait émise à son nom et à celui d’une autre personne adulte non-contribuable, auquel cas on accepterait deux réservations par carte pour un événement plutôt qu’une seule.

 Mieux, l’un ou l’autre des titulaires de cette carte pourrait aussi emmener gratuitement à tout spectacle auquel il assiste une personne mineure de 7 à 17 ans: ce sont tous ces enfants et adolescents qu’on initiera ainsi aux événements culturels qui deviendront  la clientèle de demain.

 À combien de spectacles gratuits inviterait-on le monde ordinaire?  C’est au Gouvernement de mettre le chiffre, selon la priorité qu’il veut accorder à la culture.  Si la carte a une valeur de cent dollars – applicables, disons, à dix  entrées à dix dollars – on injecte environ 300 millions de dollars dans la consommation culturelle. 

Si la carte donne droit à 200 $, on parle de  600 millions de dollars par année, 90 % de ce pouvoir d’achat  lié étant mis entre les mains de gens qui ne sont  pas  déjà consommateurs de culture. C’est un gain presque net pour les arts, la culture, les artistes.

 5.  L’INTENDANCE  QUI PRECEDE

 C’est bien, mais on peut faire mieux. Sans rompre son impartialité, l’État peut faire en sorte aussi qu’il y ait plus de théâtres et de salles de concert et, dans ces salles, tous les techniciens permettant à une équipe théâtrale de réaliser un spectacle.

 C’est toute l’intendance qu’on pourrait mettre à la disposition de l’artiste.  D’abord en réservant pour lui les salles existantes – car le but n’est certes pas de faire concurrence aux propriétaires de salles actuelles ! –  mais en créant au besoin, d’autres petites salles, de 100 à 150 places, où l’on pourrait tester la réaction du public sans encourir de frais énormes.

 Ce serait une autre façon d’aider la culture sans faire de discrimination, en autant que le choix des équipes théâtrales ne soit pas arbitraire.  Ce choix pourrait, par exemple, obéir au nombre de réservations fermes sur la carte-étoile, faites à l’avance auprès d’un Centre de réservations de l’État.  Un mécanisme simple mis en place par l’État pourrait aussi alors avancer à la troupe choisie, pour ses décors et ses frais de répétition, un montant égal à la différence entre le coût de la salle avec techniciens et les recettes garanties pas ces réservations.

 On monterait en principe un spectacle par mois dans les petites salles  expérimentales de 100 à 150 places, mais avec l’option pour une pièce de continuer ensuite sa carrière dans une plus grande salle, si le nombre de réservations reçues au cours de ces quatre semaines initiales le justifiait.  Les premières recettes serviraient  à payer salle, employés et avances, le reste allant à la troupe qui se le repartirait selon ses propres normes. 

 6.  LE MÉCÉNAT DÉMOCRATIQUE

 En subventionnant celui qui va au théâtre ou au concert, qui fréquente des expositions et qui encourage le cinéma québécois, l’État aide les arts sans s’immiscer dans le problème épineux de savoir quel artiste et quelle forme d’art sont subventionnés. Ce choix devient celui de la population elle-même.  La culture “à la carte” permet à  l’État de jouer le rôle de mécène tout en laissant la population exprimer démocratiquement son goût.

 Cette forme de mécénat, suffisante pour les arts du spectacle, ne l’est pas pour faire vivre nos architectes, nos peintres et nos sculpteurs:  ils doivent vendre leurs oeuvres, et l’État doit en être le principal acquéreur, si nous voulons que l’art demeure dans notre patrimoine collectif.  Comme l’État doit aider le compositeur ou l’interprète qui veut faire graver ses disques. 

Aidons-les.  Mais ici aussi, toutefois, il  vaudrait mieux s’en remettre au choix de la population plutôt que d’imposer des décisions d’experts.  Le goût du public nous aurait-il donné pire que le nouveau Musée des Beaux-Arts? 

 Comment savoir ce qu’une population pense des oeuvres d’art, des oeuvres musicales? Lui en montrer, lui en faire écouter beaucoup et lui demander de choisir. Et où peut-on monter une exposition permanente de  tableaux, de sculptures, voire de plans et maquettes d’édifices publics à construire?  Où peut-on tenir un récital permanent?  Mais dans le métro, bien sûr!  Il y a dans toutes les stations des espaces que l’on pourrait réserver pour trois ou quatre jours et où nos auteurs devraient pouvoir exposer, nos musiciens pouvoir jouer, chanter et le public donner son opinion…

 7. ZYEUTER DANS LE MÉTRO

 La musique dans le métro, ce n’est pas révolutionnaire. Y ajouter des oeuvres d’arts, pas vraiment.  Là où ça  le devient, c’est quant on demande aux utilisateurs du métro de “voter” pour les oeuvres exceptionnelles, en donnant  à un artiste de leur choix, au cours du mois, leur carte CAM du mois précédent devenue inutile. 

 Un utilisateur n’a qu’une carte par mois, et ce sera donc un choix très sélectif que de la donner à celui, à  celle ou au groupe dont les oeuvres ou l’interprétation lui auront vraiment plu.   Et comme il y aura chaque mois tant de milliers de cartes données, ce sera un indicateur très significatif des goûts du monde ordinaire.

 L’État donnera alors suite à ce verdict de la population, en achetant ou en finançant la création des oeuvres qui auront reçu l’accueil le plus favorable du public.  Il y a des points privilégiés: on recevra plus de cartes à Berri-Uqam qu’à la station L’Acadie. Il faudra donc prévoir que celui qui reçoit un pourcentage significatif des cartes dans une petite station aura la priorité pour occuper ensuite une place dans une des grandes stations.  Le succès viendra ainsi en deux ou trois étapes.  Mais il viendra…. pour ceux dont l’art plaît.   Et la postérité? La postérité, comme elle l’a toujours fait, portera ses propres jugements; contentons-nous de porter les nôtres avec justice.

 

 Mise à jour 1999

Sans doute parce qu’elle concernait au premier chef les gens du spectacle et des arts, la proposition # 12 a généralement été celle qui a provoqué le plus de commentaires élogieux au cours des diverses entrevues que j’ai eues auprès des médias. Pourtant, aucune suite n’y a jamais été donnée par aucun des paliers de gouvernement. Pour autant que je sache, elle n’a jamais été mise de l’avant non plus par aucun des groupes qui représentent les artistes.



L’idée de financer la consommation plutôt que la production de l’art est demeurée lettre morte. Il y a eu production de spectacles plus ambitieux dans le métro à quelques reprises, les musiciens y sont peut-être globalement de meilleure qualité qu’il y a 6 ans, mais ceci n’a évidemment aucun lien avec cette proposition. Quant à une exposition d’oeuvres d’art dans le métro, à ma connaissance on n’ en a jamais fait l’expérience. On n’a certainement jamais tenté non plus d’utiliser la carte CAM pour sonder les préférences de la population des utilisateurs du métro.



J’avoue que j’en suis peiné, car j’en retire l’impression que nul n’est vraiment intéressé à trouver de nouvelles solutions au financement de la création artistique; toute l’énergie de chacun semble ne tendre qu’à obtenir plus du système tel qu’il est présentement organisé. Est-ce le signe que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes et qu’il n’y a rien à changer? Peut-être…, mais alors pourquoi ces jérémiades de mes amis artistes qui dénoncent sans arrêt le formalisme bête, le refus de l’innovation, l’incompréhension, la mesquinerie du système de subvention?



Ou serait-ce que ni moi ni personne ne s’étant donné la peine de faire le suivi de cette proposition auprès des intéressés, elle a simplement été oubliée

 

 13 Le marché de l’or gris

 

1.  LE PRIX DU PARCHEMIN         

 L’éducation gratuite nous coûte bien cher.  Et encore, il y a l’enseignement privé qui porte une bonne part du poids au primaire, au secondaire et même au collégial.  Quant à l’université, nous avons flirté avec la gratuité, mais nous l’avons aujourd’hui moins que jamais. 

Non seulement  l’État dépense-t-il une fortune pour  l’éducation universitaire, mais l’étudiant aussi investit des sommes énormes en livres, en trans-port, et en manque à gagner.  Et ça ne sera pas mieux, ça sera pire!   Le ministre Ryan, dont personne ne met en doute la rectitude ni la fermeté – il est à la fois le sabre et le goupillon du régime Bourassa – a mis à profit son passage à l’éducation pour faire passer le dégel des frais de scolarité et équilibrer un peu mieux le budget de l’État… en déséquilibrant un peu plus celui du monde ordinaire.  Il en coûtait, il y a cinq ans, 225 $ par trimestre pour faire la Médecine à Laval; en 1990, 575 $; dans 5 ans, il en coûtera sans doute le double.

 Les diplômes vont coûter de plus en plus cher.  Valent-il cet investissement pour  ceux qui auront mis à les obtenir des milliers de dollars durement gagnés et des années de leur vie?  Si on compare le salaire moyen annuel d’un universitaire, un médecin par exemple, à celui du travailleur ordinaire, ça ne fait aucun doute:  on parle de 138 000 $ au lieu de 28 000 $ !

 Ceci est d’autant plus vrai qu’il n’y a pratiquement pas de médecins sans travail, alors que les travailleurs ordinaires, quand on tient compte du  chômage et du BS, il y en a un sur 5 qui n’a pas d’emploi!  Le parchemin coûte cher, mais il vaut son prix…

 2.  LA SCIENCE HÉRÉDITAIRE

 Il le vaut: c’est le nouveau titre de noblesse. Avant la Révolution Française, on se vendait et on se léguait des charges; on n’était pas seulement duc ou marquis de père en fils, mais aussi, bien souvent, fermier général ou percepteur d’impôts parce que son père l’avait été.   Il n’y a pas que la noblesse qui était héréditaire, mais aussi la pauvreté.  C’est d’ailleurs en grande partie pour ça qu’il y a eu la Révolution Française…

 Un branle-bas un peu futile sur ce plan, puisqu’au lieu de léguer la noblesse, ou les charges qui permettaient de devenir riches, on se contente maintenant de transmettre l’argent.  L’argent qui permet d’en faire d’autre… et aussi d’accéder à cette nouvelle noblesse:  la connaissance.

 Aujourd’hui, deux siècles après la Révolution Française, Y % des universitaires sont fils d’universitaires alors que seulement Z % des fils d’ouvriers le sont.  C’est la connaissance, la nouvelle noblesse, qui est devenue héréditaire.   Tant que notre éducation universitaire ne sera pas devenue accessible également à tous, pauvres comme riches, cette égalité des chances dont on parle tant dans notre société restera une fumisterie.

 Pour que notre société soit juste, il faudrait donc non seulement éliminer entièrement les frais de scolarité, mais aussi fournir tous les livres gratuitement et payer un salaire à l’étudiant!   Or  l’État – (c’est-à-dire. en bout de comptes, vous et moi) –  n’avons pas les moyens de prendre en charge ces milliards de dollars supplémentaires qu’il faudrait pour assurer un véritable accès à l’éducation aux pauvres comme aux riches

 3.  LE PRET A LA GROSSE

 Nous n’avons pas l’argent nécessaire pour assurer cet accès aux jeunes qui sont présentement aux études universitaires.  Encore moins à tous les autres jeunes qui n’ont pas d’emploi et qui décideraient de revenir aux études si nous offrions ce service, pour obtenir à la fois un salaire et un statut pas mal  plus intéressant que le B.S.

D’ailleurs, de quel droit nous limiter aux jeunes?  Pourquoi les adultes sans emploi ne viendraient-ils pas eux aussi frapper à la porte de l’université pour acquérir, tout en touchant un salaire, qui une maîtrise en art étrusque, qui un doctorat en littérature médiévale?  Créer l’égalité des chances par un salaire étudiant universel est une solution irréaliste.

 La solution n’est pas de donner la formation universitaire, mais de mettre à la disposition de ceux qui y trouvent profit – c’est-à-dire aux étudiants eux-mêmes – les sommes dont ils ont besoin pour en absorber le coût, de sorte que même le plus pauvre, s’il a du talent, y ait accès aussi facilement que le plus riche des fils de familles.

 Prêt étudiant, dites-vous?On peut dire… mais en soulignant que nous parlons d’une somme suffisante pour que l’étudiant puisse étudier à plein temps, assumer le coût réel de sa formation  universitaire – (13 000 $ par année en moyenne) – être autonome, et ne pas vivre en deçà du seuil de la pauvreté. Nous parlons donc de 27 500 dollars par étudiant par année.  Un prêt à la grosse aventure…!  Qui sauf un bon père de famille (riche!), ferait confiance à un étudiant pour cette somme?  Et offrir un tel prêt à nos 124 000 étudiants à plein temps, c’est 3 500 000 000 $ par année!

 4.  EN  BON PERE DE FAMILLE

 Qui sauf un bon père de famille… Amusant, car la loi exige justement des administrateurs de nos institutions financières qu’ils agissent  “en bons pères de familles”, dans le sens d’une gestion prudente mais diligente des capitaux  qu’ils ont en main….!

 Il y a bien longtemps que le monde ordinaire sait qu’il n’y a pas de meilleur placement que de payer des études à ses enfants.  Mais sait-on ce que vaudrait, pour un investisseur, un prêt qui lui accorderait une participation dans les revenus à venir d’un universitaire?  Voyons le passé.

 12 500 dollars, investis il y a 35 ans en obligations du Canada, au taux de cette époque, vaudraient  98 000 dollars aujourd’hui.   Le même argent, placé alors dans une propriété immobilière à Montréal, vaudrait aujourd’hui en moyenne 197 000 $, soit un retour de 8,2 % sur l’investissement.

 Mais si en 1956, un généreux mécène avait offert à un étudiant en médecine de lui verser 2 500 $ par année pendant 5 ans – (somme alors bien  suffisante pour vivre et étudier) – moyennant quoi celui-ci aurait accepté de verser à son bienfaiteur pendant 10 ans, commençant 25 ans plus tard, un montant annuel égal à 20 % de son revenu, quel aurait été le résultat?

 Sachez que le généreux mécène qui aurait financé à l’époque le jeune étudiant a la hauteur de 2 500 dollars par année de 1956 à 1961 auraient touché 280 000 $  entre 1981 et 1991, soit un retour  bien supérieur sur son argent!   C’est le mécène qui aurait fait vraiment un placement de “bon père de famille”.  Rien ne vaut le placement sur matière grise:  l’or gris.

 5. GÉNIES EN GERBES

 Mais oublions le mécène et parlons des financiers. Aucun investisseur sérieux ne financera un étudiant.  Pour s’intéresser à l’or gris, il faudra que, comme un assureur, il ait les grands nombres de son côté.  On ne financera donc pas nos petits génies un à un…  mais en gerbes.

 Parce qu’on ne sait pas si ce jeune adolescent charmant, premier de sa classe et en bonne santé, ne mourra pas dans 5 ans d’un cancer ou d’un accident, ne deviendra pas un escroc, ne fera pas banqueroute, ne décidera pas de consacrer sa vie aux lépreux ou ne deviendra pas tout simplement paresseux.  On ne sait pas ce que fera Jean Dupont.   Pas assez, en tout cas, pour lui prêter un quart de million!  

 Mais ce que nous ne savons pas pour Jean Dupont, nous le savons avec une certitude raisonnable en ce qui a trait à sa classe de première année de médecine.  Nous ignorons combien nos médecins gagneront dans 30 ans, mais nous savons que leur revenu moyen sera bien plus élevé que celui de la moyenne des travailleurs; à moins qu’on n’ait alors supprimé toutes les inégalités… auquel cas  tout autre investissement serait encore plus précaire cor l’or gris, car nous aurons toujours besoin de ceux qui savent.  Placer à 30 ans est toujours risqué; mais miser sur le savoir est le plus sûr des risques à long terme.

 Que les génies s’offrent en gerbes, et l’on ne manquera pas de “bons pères de famille” pour financer tous ceux qui n’auront pas eu la chance d’avoir des pères investisseurs.  Il suffira que le gouvernement fasse un minimum pour favoriser la mise en marché de cette nouvelle valeur-refuge. 

 6. LA BOURSE DES CERVEAUX

 L’État doit faire un minimum d’efforts.  D’abord, édicter une loi d’exception, excluant de toute faillite éventuelle la part du revenu futur de l’étudiant assignée au financier; il ne faut pas que celui-ci soit à la merci d’une manoeuvre d’évasion.  Aussi, une loi qui limite – par exemple à 25% sur 15 ans – la part de son revenu futur qu’un étudiant peut ainsi céder:  il ne faut jamais, en effet, que celui-ci cesse d’être le principal intéressé à sa propre réussite.  

 Ceci fait, encourager les activités de  “courtiers” dont le rôle consistera à réunir un certain nombre d’étudiants, à monter le dossier psychosocial et académique de chacun, et à former ainsi des groupes dont les revenus futurs constitueront en bloc la “valeur” dans laquelle le financier achètera une participation.

 Certains groupes seront composés uniquement d’étudiants en médecine, ou en génie, d’autres d’individus de formations variées.  Certains groupes offriront une part minime du revenu futur, d’autres voudront le maximum autorisé.  Mais le but sera le même: offrir un revenu fixe à l’étudiant au cours de ses années d’études, en échange d’une participation à son revenu, au cours des années de sa carrière durant lesquelles nous savons qu’il touchera les plus forts revenus.

 La participation du financier sera un titre négociable qui, au cours des ans, pourra prendre de la valeur ou en perdre, comme n’importe quelle autre obligation à terme, selon la façon dont évoluera la carrière des professionnels participants.  La bourse des cerveaux sera un marché actif.

 7. LE BON GRAIN ET LES FLEURS

 Le marché de l’or gris établira aussi de façon pragmatique la valeur d’une formation.  Être étudiant en Lettres, ou en Droit, vaudra un revenu immédiat qui sera le résultat de l’opinion qu’on aura des espérances de gains futurs d’un titulaire de ce type de parchemin.  Même chose pour les étudiants de toutes les autres disciplines, et  certains ne trouveront pas facilement preneurs.  Un indice que le besoin social pour ce genre de diplômés n’est peut-être pas évident.

 Mais il ne faut pas penser que seuls médecins et ingénieurs trouveront preneurs.  Quand on parle d’or gris, comme d’or noir ou de l’or tout court, il y a des placements risqués mais qui rapportent gros.  Un seul “gagnant”, dans le domaine des arts ou du sport, rapportera bien plus que toute une promotion d’ingénieurs!  Il n’y a pas que sur les denrées “utiles”  qu’on peut gagner:  on peut aussi faire un fric fou sur les orchidées…

 Comme dans tous les autres secteurs de l’investissement à long terme, il faudra du flair pour trouver le bon filon d’or gris.  Mais les investisseurs ne manqueront pas et, avantage non négligeable, on aura créé un lien d’intérêt commun entre ceux-ci et ceux qu’ils auront financés: une bonne occasion de ramener un peu d’aide et de paix entre les générations.

 

Mise à jour 1999

S’il  est une chose que l’on sait bien et qu’on connaît aujourd’hui encore mieux qu’en 1992, c’est qu’il n’y a pas d’intérêt à former des diplômés universitaires dont les compétences ne sont pas requises. Pourtant, la proposition #13, comme la proposition # 05, fait faire une crise d’urticaire à certains de mes amis de la gauche. 



« Non, non et non» – qu’ils m’ont dit – « pas question que les capitalistes financent l’éducation, pas question d’autre chose que de la gratuité scolaire». Moi, je veux bien; je suis même férocement pour la gratuité scolaire à tous les niveaux et pour le salaire étudiant universel, je l’ai dit et écrit souvent…. mais à condition que le nombre des inscrits soit limité en fonction de nos besoins.



Si on laisse n’importe qui s’inscrire aux frais de la société à des cours de n’importe quoi et promener son vague à l’âme métaphysique des Lettres aux Arts en passant par l’anthropologie comparative, nous sommes ruinés. Et ruinés en vain, parce que la collectivité ne tirera jamais de toute cette « culture » individuelle aucun profit qui puisse justifier l’investissement qu’on y mettrait. 



Or, limiter les inscriptions dans chaque discipline universitaire en fonctions de nos besoins exigerait qu’on les connaisse nos besoins, ce qui demanderait des changements majeurs à notre politique de main-d’oeuvre. Exigerait aussi qu’on modifie la structure d’enseignement pour la rendre modulaire, collée au marché du travail et à la recherche, garnie de passerelles qui permettraient de corriger les erreurs d’estimations, etc. Je voudrais que nous fassions ces réformes. Mais, en attendant, la proposition # 13 est une solution immédiate au problème du financement des études universitaires. 



Une solution imparfaite, j’en conviens, mais une solution moins mauvaise que toutes celles qu’on nous propose présentement. Moins mauvaise, certes, que cette offensive de prêts aux étudiants dont le gouvernement fédéral a décidé de marquer le début du prochain siècle. En lançant cette initiative, au grand dam du gouvernement de Québec qui y voit, à juste titre, un empiétement sur ses prérogatives, Ottawa ajoute à la confusion. En accouchant de ce projet mal conçu, le gouvernement fédéral tire au mieux un coup d’épée dans l’eau et, au pire, risque de nous coûter gros et de nous rapporter peu. 



Pourquoi mal conçu? Parce qu’il n’y a pas d’avantage pour la société, ni pour les individus concernés, à former pour former sans s’assurer qu’il y a une demande pour les compétences qu’on forme. La proposition #13 a l’avantage d’orienter les ressources humaines vers les secteurs où – à tort ou raison – ceux qui contrôlent l’économie croient avoir besoin de travailleurs et ont confiance que ces travailleurs gagneront leur sel. C’est un indicateur plus valable que ceux dont le gouvernement peut se prévaloir présentement.



La proposition #13 a le mérite aussi, comme le texte l’explique, de créer un marché d’investissement utile et relativement sûr au moment où les marchés traditionnels arrivent à maturité et reculent devant les entreprises hautement spéculatives. Ce n’est pas négligeable. Enfin, cette proposition vise à mettre fin à une injustice; car le médecin, l’avocat, le comptable ne feront pas de cadeau au monde ordinaire quand ils auront reçu leur formation. Je ne vois pas rien d’exemplaire à leur offrir cette formation aux frais de la collectivité.

 

14 La vie d’hôtels

 

1.  BOMBAY s/ ST-LAURENT

 

Dans beaucoup de grandes villes en Amérique du Nord, il n’y a aujourd’hui presque plus de mendiants.  Ce qui ne veut pas dire que les grandes villes d’Amérique soient devenues plus saines.  Au contraire, c’est  souvent parce que le besoin y est maintenant relié à la drogue et est devenu si vif que ceux qui auparavant demandaient ne demandent plus:  ils prennent.  Ils ne quêtent plus, ils agressent.

 Mais, dans le tiers-monde, il y a encore des mendiants.  À Kinshasa, à Lima, aux Philippines, en Inde… A Bombay, par exemple, près de la Porte de l’Inde, on est accosté à peu près à toutes les dix secondes.   Ici, à Montréal –  cette Presqu’Amérique que chantait Charlebois – on m’a demandé neuf (9) fois l’aumône, samedi dernier, rue St-Denis, entre Sherbrooke et Ste-Catherine.  Comme à Bombay. 

 On quête aujourd’hui à Montréal, comme – de mémoire d’homme d’âge mûr – on n’a jamais quêté.  Il y en a que ça effraie, d’autres que ça chagrine.  Moi de même, mais ça m’irrite, aussi, car  il n’y a pas de raison, dans une société comme la nôtre, pour qu’il n’y ait pas à chaque jour un peu de nourriture saine et un lit chaud pour tout le monde. 

 Pas de raison non plus, d’autre part, pour que les passants soient embêtés par des hordes de marginaux qui feignent d’être pauvres pour s’offrir une ligne de coke de plus.  Il y a à Montréal une loi contre la sollicitation publique; il faudrait la faire respecter.  Mais avant, il faudrait prendre en charge la vraie misère.  Faire en sorte que l’itinérant l’ait, cette soupe et ce lit chaud que notre société ne devrait pas avoir le culot de lui refuser.

 2.  LES GRANDES ÉCOLES

 Pour résoudre le problème de l’itinérance, deux écoles de pensée s’affrontent:  l’école “libéro-charitable” et l’école « socialo-réformiste”.

 La première – Dernier Recours  a été un bon exemple –  veut aider l’itinérant parce que nous sommes “bons” et parce qu’il est “pauvre”, voilà tout.  Il faut satisfaire à ses besoins et lui ficher la paix..  Le grand tort de cette école est de s’en remettre à l’individu pour régler un problème collectif:  la solution qu’elle offre est aléatoire, la plupart des gens n’étant simplement pas toujours « bons”.

 De plus, régler le problème, immédiat ne fait souvent que le perpétuer: si vivre l’itinérance perd de sa rigueur, il devient plus tentant pour  l’adolescent en fugue d’en tâter, au risque de devenir itinérant de façon permanente.  Le libéro-charitable se gratifie, gratifie celui à qui il donne, mais rien ne garantit que toute misère en sera soulagée, que la dignité humaine sera préservée, ni surtout que le problème à long terme sera résolu.

 Le socialo-réformateur, lui, concentre sur le problème…  si bien que l’argent disponible ne sert plus tant à soulager cette misère qu’à l’étudier, et moins à donner aux miséreux qu’à payer les salaires de ceux qui les encadrent.  Il veut aller “au fond du vrai problème” et le corriger.  Bravo !  Mais, comme – hélas! – le vrai problème de l’itinérant vient  de ce qu’il n’a pas de famille, pas de job, pas de milieu social, aucune sécurité, aucune stabilité émotive, et qu’il lui faudrait, en somme, pour s’en sortir, tout ça plus une psychanalyse de 5 ans, il est clair que la solution concrète n’est pas pour demain…

 3.  LA ROBINE ET L’ANGOISSE

 À défaut de faire plaisir, en lui donnant raison, à l’une ou l’autre de ces deux grandes écoles, on peut au moins donner à chacune presque autant de satisfaction en donnant tort à l’autre.Disons donc que le libéro-charitable soulage sans comprendre et ne règle donc pas grand-chose…, alors que le socialo–réformateur, pour l’instant du moins, ne règle rien du tout.

C’est que l’itinérant est un pauvre “différent”.  Il y a déjà, au Québec, tout un réseau de prise en charge des déshérités, allant du BS jusqu’aux douzaines d’organismes financés par Centraide.  Le vrai  itinérant – celui qui passe à travers toutes les mailles de tous les filets pour se retrouver sans abri – est vraiment tout à fait marginal. C’est généralement un robineux, qui a pour caractéristiques principales d’être seul et alcoolique. Ce n’est pas seulement un pauvre, c’est d’abord un malade. Il faut en prendre soin.

 L’itinérance, c’est presque toujours  la dépendance alcoolique:  une maladie. On veut éliminer l’itinérance, mais on feint d’ignorer que, pour l’alcoolique, son alcoolisme est toujours un moindre mal.  Derrière l’alcool – qui est une béquille mais aussi son remède –  il y a l’angoisse, et c’est entre les deux  qu’il a choisi l’alcool. 

 Enlever sa béquille à l’itinérant sans fournir un autre support, c’est le jeter dans une angoisse insupportable.  Il faut donc, en âme charitable, se souvenir que sa bouteille fait partie des besoins essentiels de l’itinérant jusqu’à ce qu’il soit guéri; il faut aussi, en bon réformateur, essayer de le sortir du cercle vicieux qui va de la solitude à l’angoisse, à l’alcool, à l’itinérance… à la solitude, à l’angoisse…

 4 .  HOTELS DE NUIT

 Il y a déjà des refuges où vont dormir nos itinérants; il devrait y en avoir plus.  Il devrait y en avoir assez.  Chaque itinérant devrait avoir un lit quelque part.  Un lit dans un dortoir; pas le luxe, mais la chaleur et la sécurité.  Combien de lits nous faut-il?  Mille, deux mille…,  ils ne sont pas très nombreux, les vrais itinérants.  On le saura en les enregistrant au premier refuge où chacun se présente ou à la première arrestation.  Il faut connaître chaque itinérant et lui donner une adresse: la certitude d’un vrai lit chaque nuit à la même place. 

 La procédure d’hébergement dans ces hôtels de nuit serait toujours la même.   Ouverture à 8 h 00 heures le soir.   Chaque itinérant, à son arrivée, se dévêt et prend une douche.  Il met ses vêtements à la lessive et tous ses effets personnels en consigne:  pas de bouteilles ni de drogues à l’hôtel de nuit.  Après la douche, il met son pyjama; le sien: on le lui a donné.  Il peut regarder la TV dans la salle commune, mais sans alcool ni cigarettes, les soirées seront courtes.

 Quand il veut dormir, il occupe un lit qu’on lui assigne dans un dortoir de six à huit lits.  Dès qu’un dortoir est rempli, la porte est fermée et on ne les dérange plus; la surveillance est assurée par des caméras.  Un à un, les dortoirs se remplissent au fur et à mesure qu’arrivent les couche-tard.  Dans les dortoirs, le silence est de rigueur.  À  7 h 00 le lendemain matin, réveil; chacun met à laver son pyjama et ses draps – qu’il récupérera le soir suivant – et reprend ses vêtements et ses objets personnels.  À 8 h 00 ils sont tous à la porte.  Ce n’est pas la  vie de palace, mais c’est la survie.

 5. HOTELS DE JOUR

 L’hôtel de jour est un centre de loisirs et de réadaptation.  Alors que, dans un hôtel de nuit, chaque itinérant a sa place assignée de 8 h 00 du soir à 8 h 00 du matin, il peut, de 8 h 00 du matin à 8 h 00 du soir, aller à l’hôtel de jour qui lui convient.  Il y trouvera des salles où l’on peut parler, jouer aux cartes, regarder la télévision, lire des livres et des journaux. …  

Il y sera nourri.  Pas le grand luxe, mais le repas de survie bien vitaminé, matin, midi et soir, sur présentation de sa carte mensuelle d’itinérant qui sera poinçonnée.  Surtout, s’il n’est pas violent ni incohérent, il pourra recevoir dans un hôtel de jour la ration d’alcool dont il a besoin.  Mais cet alcool, on ne le lui remettra pas.

 Au dispensaire de l’hôtel, on donnera à l’itinérant une quantité raisonnable d’alcool à ingurgiter sur place – sans excéder le seuil où un alcootest indiquerait qu’il y a danger pour sa santé –   mais on ne lui en remettra jamais.   Parce qu’il ne faut pas intégrer l’alcool à la vie communautaire de l’hôtel, ni en permettre la consommation en groupe et en faire un élément de la vie sociale.  L’alcool est un remède: on le prend seul.

 Dans un hôtel de jour, l’itinérant trouvera aussi, s’il en fait la demande, un spécialiste en relation d’aide qui pourra le conseiller s’il veut s’en sortir.  Mais jamais on ne le lui imposera.  Quand l’itinérant trouvera plus de gratifications aux autres activités, il boira moins et décidera de s’en sortir; à ce moment-là, on lui offrira des conseils, mais pas avant.  Peut-être ne décidera-t-il jamais de s’en sortir.  Dommage, mais c’est sa vie.  Son angoisse.  Pas la vôtre ni la mienne.

 6.  POUR S’EN SORTIR

 On respecte ainsi la liberté de l’individu et l’on tient compte de ses besoins. On lui donne aussi une meilleure chance de s’en sortir, parce qu’on lui enlève le stress de la nécessité et de sa solitude, qu’on lui crée un milieu social, et qu’on lui renvoie une image positive de lui-même. 

 Aussi, parce qu’en officialisant par une carte l’itinérance, on crée, en fait, une barrière qui empêche d’y entrer trop facilement… et surtout d’y revenir si on s’en sort.  Recevoir une carte d’itinérant aura un impact psychologique profond; ce sera un moment-clef pour  offrir de l’aide à l’itinérant et éviter qu’il ne le devienne de façon permanente.  Et renoncer à la carte sera un geste  considérable, un engagement tangible sur lequel on ne reviendra pas facilement.

 L’avantage, pour celui qui cessera d’être itinérant, ce sera de récupérer son propre BS.  Mais on ne lui permettra cette reprise en charge que s’il a cessé de boire, a trouvé un emploi et s’est intégré dans un groupe social.   La voie vers la sortie passera par le travail.  Et le travail débutera à l’hôtel.

 À certains hôtels de jour seront joints de petits ateliers, où ceux qui le désirent pourront effectuer des travaux simples et recevoir une rémunération.  Déjà logés, nourris, vêtus et pourvus en alcool, les itinérants qui décideront de travailler pour avoir un peu d’argent seront ceux qui auront développé d’autres besoins et seront sur le point de s’en sortir.  Travailler sur place permettra alors de joindre au travail une relation d’aide durant la période difficile de réinsertion, et donc de multiplier les chances de succès.

 7. LA FIN DE L’ITINÉRANCE                                                  

D’hôtels de jour en hôtels de nuit, l’itinérant est toujours libre mais, en fait, complètement intégré.  Il a accès à une relation d’aide s’il veut s’en sortir, mais, s’il ne le veut pas, la société a  tout au moins assuré sa survie dans un minimum de dignité: il est nourri, il est propre, il peut passer inaperçu dans la rue.

Coûteux?  Pas vraiment.  Enregistrant  tous les itinérants et leur donnant une adresse, le système chargé de gérer ce problème de l’itinérance pourra être habilité à toucher le BS pour tous et chacun des itinérants, en contrepartie de la carte qu’il leur émet et qui leur donne accès aux services indiqués. 

Instaurer la “vie d’hôtel” marque la fin de l’itinérance. Le véritable itinérant ayant été intégré, personne ne devra plus quêter sur la voie publique.  Celui qui le fait devra être arrêté et traduit en justice;  s’il est trouvé coupable, il sera condamné à l’amende ou incarcéré.  Montréal cessera enfin d’être “Bombay sur Saint-Laurent” pour redevenir une ville du monde développé.  Et l’on aura apporté  la dignité et un peu de joie à nos vrais déshérités.

       

 Mise à jour 1999

Depuis 1992, les mendiants sont de plus en plus nombreux à Montréal et le nombre des itinérants a encore augmenté; c’est tout dire.Les changements à l’approche du laisser-faire? Rien en profondeur. Il y a eu quelques péripéties qui ont marqué quelques dossiers, mais c’est au niveau de l’anecdote… Ainsi, après bien de péripéties, « Dernier recours » a fermé ses portes, cédant devant la mauvaise volonté évidente des fonctionnaires qui ne souhaitaient pas voir se perpétuer une approche alternative à leur vision du monde.



Le journal l’Itinéraire a apporté une initiative ingénieuse, utile pour certains, mais on se doute bien que les plus démunis peuvent difficilement mettre à profit cette solution qui exige de l’initiative et un certain sens des affaires…. 

D’autres démarches charitables à titre privé ont été tentées, celles qui semblent s’être maintenues le mieux étant les plus individuelles, celles qui ne demandent finalement rien à personne et n’apportent à leurs promoteurs que la satisfaction discrète d’avoir fait un peu de bien. Un baume sur la plaie, mais pas une solution

.

Tout récemment, l’explosion de l’Accueil Bonneau a déclenché un mouvement spontané de sympathie et de commisération envers les victimes et leurs semblables. Rien ne permet de penser, toutefois, que l’impact s’en maintiendra et que ce coup de coeur mènera à des efforts plus constants en faveur des itinérants que les autres drames moins spectaculaires qui sont monnaie courante, surtout l’hiver, quand on peut littéralement mourir de froid sans les rues de Montréal..



Est-ce faute de fonds que nous laissons durer cette misère ostentatoire? Il en coûterait si peu pour régler cette question qu’on ne peut que s’interroger sur les motifs de ceux qui n’y apportent pas de remède? … Est-ce parce que nous avons perdu toute pudeur que nous ne cachons plus l’itinérance, ou tenons-nous à garder bien a la vue l’image omniprésente de la misère exemplaire? 



On a l’impression parfois que les vieux clochards ne sont là que pour illustrer le destin qui frappe ceux qui ne jouent pas le jeu. Pour consoler ceux qui ne bénéficient pas du boom économique néo-libéral mais à qui il reste un chèque du B.S pour vivre, dont les enfants sont nourris – un peu – à l’école et qui n’ont encore à quêter que quelques jours par mois pour joindre les deux bouts.



 »Voyez » – nous dit le Système – « Ça pourrait être pire; vous pourriez être seul, éthylique, sans abri… Accrochez-vous solidement à la pauvreté subventionnée et taisez-vous; un moment d’inattention, un geste de révolte et vous pourriez tomber dans la misère abjecte, l’itinérance… ». Et une partie croissante de la population apprend de cette leçon de choses à faire la queue en attendant un emploi qui n’existe pas, en attendant une formation qui ne mène à rien, en attendant la soupe…



La proposition # 14 est aussi d’actualité aujourd’hui qu’il y a 6 ans et tout aussi nécessaire. Elle est sans doute plus difficile à réaliser maintenant que le nombre des sans-abri a augmenté et que le profil des itinérants s’est diversifié par l’ajout des jeunes drogués qui ont rejoint en masse les vieux éthyliques. Mais est-ce une excuse pour ne pas agir?

 

 15 Le travail garanti

1. LA LOTO – JOB

 Ça vous amuse, de jouer à la loterie?  Je ne parle pas de Loto-Québec; je parle du jeu de hasard qui détermine si nous avons ou n’avons pas un emploi.  La loterie où on ne gagne rien, mais où chaque Québécois peut perdre ses économies, le respect des autres et sa propre estime de soi.

 Tu te lèves un matin avec une job, des enfants qui comptent sur toi, des voisins qui te saluent, et ton plus gros problème, dans la vie, c’est d’organiser tes vacances de Noël. Tu rentres le soir, chômeur, en évitant les voisins, en sachant qu’il n’y en aura pas de vacances de Noël, cette année, pour tes enfants, et en sentant que tu n’as pas été à la hauteur.  Tu as gagné le  mauvais lot à la loterie des emplois. 

 Tu peux avoir perdu parce que tu es trop jeune ou trop vieux, parce que tu n’as pas assez d’éducation, parce que tu es une femme, un émigrant, un peu marginal ou que le boss n’aime pas ta gueule.  Mais tu peux aussi avoir été mis à pied parce qu’on vient d’appliquer une nouvelle technologie et qu’on n’aura plus jamais besoin de gens comme toi.

 Le chômage, puis le B.S.  Pour la vie.  Le système actuel d’utilisation de la main-d’oeuvre laisse de côté à peu près 20% des travailleurs. Et en comptant les enfants, les malades, les vieillards et ceux qu’on a convaincus de ne même pas essayer de travailler, le Produit National Brut du pays est le fait de 45% de la population.

 Chaque paire de bras au Québec a plus de deux bouches à nourrir.  Ce qui est bien épuisant pour ceux qui travaillent… et une catastrophe pour ceux qui ne travaillent pas.

 2. LA SOCIÉTÉ PATRONNESSE

 Il y a beaucoup à dire sur le travail, mais commençons par la base:  il faut que tout le monde travaille et il faut que tout le monde ait un revenu.  La Loto-Job n’amuse personne, et c’est une connerie de dire qu’on manque de travail.  Le travail, c’est un effort qu’on fait pour obtenir un résultat; et tant que tous nos besoins et tous nos désirs ne seront pas satisfaits – ce qui n’arrivera jamais – il y aura toujours du travail.  L’idée qu’on puisse “manquer de travail” est une absurdité.

 Comme il est absurde qu’il n’existe pas, au Québec, un revenu annuel garanti pour tous.  Non seulement c’est injuste – ce qui est évident – mais c’est absurde, parce que, de toute façon, notre société assure un minimum vital à tout le monde en payant l’assurance-chômage, le B.S. et tous les autres paiements de transfert.  En donnant sous forme d’aumônes à ceux qui en ont besoin, de façon vexatoire et humiliante, ce qui est en fait un revenu annuel garanti, on perd de trois façons: on démotive et on marginalise ceux qui le reçoivent, on augmente les coûts de distribution de ce revenu … et on perd cette richesse considérable que représenterait le produit du travail de tous ces gens qu’on a laissés pour compte.

 Le système actuel est une folie.  Il faut que tous ceux qui le veulent puissent travailler, et il faut que chacun ait un revenu.  On pourrait se demander à qui la faute si notre marché du travail fonctionne comme une loterie; c’est une question bien intéressante, mais que nous n’aborderons pas, parce qu’elle nous préoccupe moins que les mesures concrètes à prendre pour changer la situation. Pour  donner au monde ordinaire la sécurité d’emploi.

 3.  LE CROUPIER DES EMPLOIS

 L’État est le croupier qui fait tourner le boulier du Loto-Job. Parce que c’est bien l’État qui fixe les taux d’intérêts et qui établit les politiques fiscales et douanières.  Parce que c’est l’État qui choisit les infrastructures à créer et qui privilégie ainsi une avenue de développement plutôt qu’une autre, et que c’est  donc l’État, en définitive, qui détermine indirectement quels types d’emplois sont créés, et combien.

D’autre part, c’est l’État qui évalue les besoins de main-d’oeuvre à tous les niveaux, qui planifie les programmes d’éducation et de formation et décide de l’aide financière qui permet à tous et chacun d’obtenir cette éducation et cette formation.  C’est donc l’État, en définitive, qui détermine le genre de compétences qu’ont à offrir ceux qui cherchent un emploi.

Si quelqu’un fabrique à la fois des vis et des écrous, est-ce qu’on ne peut pas exiger qu’ils s’ajustent?  Puisque l’État a un rôle si primordial quant à la détermination de l’offre et de la demande d’emplois, n’est-il pas raisonnable de penser qu’il devrait être responsable de leur équilibre? 

L’individu, lui, n’a aucun contrôle réel sur toutes ces décisions de l’État qui font que la main-d’oeuvre et la demande s’ajustent et qu’il y a plein emploi.  Pourquoi donc, alors, serait-ce la responsabilité de l’individu de porter le poids des erreurs qu’ont faites et que continuent à faire nos gouvernements?  C’est la collectivité qui doit assumer le risque du chômage, pas l’individu.  S’il y a une chose que le monde ordinaire veut de son gouvernement, plus que n’importe quoi, c’est bien un travail et un revenu.   Qu’on en fasse une priorité.     

4.  L’ASSURANCE-TRAVAIL

Comment l’État doit-il assumer cette responsabilité?  En mettant en place un système de placement qui prenne automatiquement la relève quand les mécanismes naturels du marché ne suffisent pas à assurer le plein emploi.

Tout citoyen adulte, s’il ne trouve pas un emploi par ses propres moyens, devrait pouvoir se présenter à un Bureau du Travail et, si ce n’est déjà fait, y être enregistré avec ses aptitudes ses connaissances et son expérience.  Il devrait  être embauché sur le champ, et recevoir sans délai une affectation selon les besoins de notre économie, ainsi qu’une avance sur son premier  chèque de paye.

Un chèque un peu plus mince que celui auquel il est habitué puisque, pour un niveau de compétence donné, on le payerait, au Bureau du Travail, 15% de moins que le prix du marché. L’État  pourrait alors “revendre” à plein tarif, aux employeurs qui en auraient besoin, ces services obtenus à prix d’aubaine, faisant du même coup un profit qui permettrait de payer un salaire à ceux qui ne trouveront pas preneur sur le marché.  Disons que ce 15% serait la prime à payer pour une véritable Assurance-Travail. 

Si on planifie bien le développement de nos ressources humaines, il y  aura très peu de travailleurs dont les services ne seront pas requis. Si au contraire on se trompe, il y en aura beaucoup, et il se peut même que le 15% de marge ne soit pas suffisant pour payer les salaires et la gestion du système.  Dommage.  Mais même si le système est déficitaire, chacun doit toucher le salaire qu’il mérite; ce n’est pas la faute du travailleur si l’État fait mal son travail de planification. 

 5. L’ACCRÉDITATION

 Si un individu se présente au Bureau du Travail et est disponible pour travailler, il mérite son salaire. Tout comme les employés d’une entreprise et les fonctionnaires sont payés pour être à la disposition de leur employeur  et que c’est à celui-ci de les utiliser.  L’État a été élu pour être responsable du plein emploi; il est l’employeur de dernier recours.  Qu’il assume ses responsabilités, ou alors on changera de gouvernement. 

Et l’État doit payer au travailleur son plein salaire selon ses qualifications. Pas une aumône, mais son plein salaire. Un salaire de médecin au médecin et un salaire de plombier au plombier, salaires que nous indiquent déjà, dans la plupart des cas, les normes de la Fonction publique.

C’est ça que veut le monde ordinaire: un contrat avec l’État qui garantisse à chacun – comme au fonctionnaire – le revenu qui va avec une compétence qui lui est reconnue et qu’il est prêt à  mettre au service de notre société.  Et c’est possible.  Si l’État analyse, planifie et enregistre au Bureau du Travail toutes les offres d’emploi et les dossiers de travailleurs et n’accrédite, pour pratiquer chaque métier – sauf manoeuvre – que le nombre de travailleurs dont on prévoit avoir besoin

Comprenons nous bien. Si 25 000 Québécois, par exemple, désirent obtenir un diplôme en archéologie, il ne s’agit pas de le leur interdire: c’est une décision qui ne regarde qu’eux.. Mais à combien des diplômés doit-on accorder une accréditation qui leur permettra ensuite d’exiger  de l’État un salaire d’archéologue?  Ça, ce doit être une décision de l’État, et un choix qui devrait être fait par concours.

6. UN CONTRAT FERME

Quand le nombre de travailleurs accrédités dans chaque métier ou profession correspond aux prévisions, chaque travailleur peut exiger de l’État un contrat ferme de travail.

Que faire chaque matin, au  Bureau du Travail, des travailleurs qui ne sont pas en demande?  D’abord, on verra si l’individu a la compétence de faire autre chose, même un travail qui commande un salaire moins élevé. Mais sans oublier que le médecin qu’on place comme infirmier, parce qu’on ne peut pas mieux l’employer, doit toucher un salaire de médecin, même si l’hôpital qui l’utilise ne paye qu’un salaire d’infirmier.

Il vaut mieux que l’État récupère un salaire de dessinateur tout en versant  un salaire d’architecte plutôt que de subir une perte totale.  Mais surtout, il vaut mieux que l’architecte dessine, car personne ne doit être exclu de la population active. 

Mais sous-employer n’est évidement pas l’idéal.  Une meilleure solution, c’est de profiter de la disponibilité du travailleur pour améliorer son éducation générale et sa formation, selon ses aptitudes et les besoins précis du marché du travail.

Durant sa formation, le travailleur touchera son plein salaire, moins le 15% dont nous avons parlé; d’autre part, on tiendra compte de ses goûts mais ce ne sera qu’un des facteurs de décision; si un travailleur refuse le travail ou la formation qu’on  lui offre, il pourra faire ce qui lui plaît… mais il devra cesser d’embêter la société pour un revenu jusqu’à ce qu’il ait compris que lui aussi doit tenir sa part d’un contrat ferme:  être disponible.

7. LES FUNAMBULES

Il faut bien comprendre que, dans une Nouvelle Société, personne n’obligera quiconque à venir travailler à 85% du prix de son travail sur le marché!   Chacun pourra trouver son propre emploi, lancer sa propre entreprise, créer sa propre oeuvre d’art, et mener sa vie comme bon lui semblera.  L’État posera seulement un filet sous le travailleur, pour le cas où il ne s’en sortirait pas seul: un emploi et un revenu garanti pour un travail que la société juge utile, et pour lequel sa compétence aura été reconnue par concours.

Ce système ne coûte pas plus cher.  Il est plus juste, plus motivant, donc plus performant que le système actuel.  Il  donne toute sa valeur à la formation et  garantit le travail dans la dignité à tous ceux qui acceptent de travailler.  Il ne rejette que ceux qui ne veulent pas pousser à la roue, ceux qui prétendent avoir des droits acquis dans un monde en changement:  les petits exploiteurs du système, dont une Nouvelle Société doit se protéger tout autant que des grands.

En garantissant au travailleur qu’il peut toujours avoir un emploi, on lui offre un filet; il lui deviendra d’autant plus facile de marcher sur la corde raide: de prendre des risques, de manifester son initiative.On favorise chez chacun l’entrepreneuriat, la vraie solution dans un monde où les emplois tendent à disparaître.

 

Mise à jour 1999

C’est à la fois la proposition la plus forte et la plus faible du livre. La plus forte, parce que c’est celle avec laquelle le plus grand nombre de gens se sont dits d’accord et celle que le plus grand nombre de lecteurs trouvent importante, ce qui, compte tenu de la situation de l’emploi au Québec n’est pas vraiment une surprise.



C’est la plus faible, dans la mesure où nulle part ailleurs dans ce livre il n’a été aussi difficile de respecter la contrainte des 2 000 mots que je m’étais imposée tout en faisant passer au moins l’essentiel de la solution proposée.

L’intérêt qu’a suscité la proposition #15 a eu pour résultat qu’un nombre significatif de textes explicatifs de cette proposition ont été publiés par la suite dans divers journaux. L’ensemble de ces publications, disponible sur ce site, offre maintenant une image nette de option qui n’avait été ici qu’ébauchée. 



A-t-on progressé vers la solution au cours des six dernières années? Indubitablement OUI. On a d’abord eu le bon sens, à Ottawa, de remplacer l’expression ridicule d’assurance-chômage par la notion d’assurance-travail. Presque simultanément, on a commencé à lier de plus en plus le droit à une assistance financière à l’obligation de travailler pour celui qui est apte au travail. Cette exigence, qui est encore contestée par beaucoup de groupes de gauche, est néanmoins un passage obligé vers la justice sociale

.

On a fait un pas de plus quand le concept de partage du travail, qui n’était connu en 1992 que de quelques experts en main-d’oeuvre et universitaires, a commencé à être l’objet d’un débat sérieux. Aujourd’hui, on comprend que c’est aussi une étape incontournable et l’idée en est largement répandue et défendue, non seulement en Europe mais même au Québec.



De la même façon, l’idée de mettre en place un revenu garanti – remplaçant tout le bazar de programmes plus ou moins mal fagotés d’aide aux chômeurs et autres sans-revenu mis en place par Ottawa et Québec – a fait assez de chemin pour que le gouvernement fédéral en fasse l’objet d’une commission d’étude et qu’un tiers parti au Québec l’ait inscrite à son programme.



L’étape suivante, qui serait la formation et l’accréditation, pour chaque profession et métier, du nombre estimé de travailleurs requis – permettant que le revenu garanti ne soit pas un minimum de subsistance mais le vrai salaire minimal que mérite un travailleur selon sa scolarité et son expérience – semble encore bien éloignée des préoccupations de nos dirigeants.



Éloignées même des exigences des organisations syndicales, lesquelles mènent encore trop souvent un combat d’arrière-garde pour des positions corporatistes dans un monde où la technique impose des différences et où le nouveau défi à relever pour la gauche est de limiter ces incontournables différences afin d’assurer la justice pour TOUS. On est encore loin du concept d’accréditation et de revenu garanti qui tienne compte du statut du travailleur, c’est vrai; mais pas plus qu’on ne l’était il y a dix ans du partage du travail et du revenu garanti… On y arrivera.

 

16 La Providence par palier

1. LE BIEN POUR UN MAL


C’est important la sécurité. C’est tout aussi important que la peur, et Dieu sait le rôle que joue la peur dans la vie! Tout le monde voudrait vivre dans une parfaite sécurité, et se défend comme il peut contre tous les risques de la vie: une serrure Abloy contre les voleurs, les vitamines C contre la grippe. Mais on n’est jamais parfaitement protégé. Il y a toujours le risque de la maladie, du feu, du vol, de l’accident…

Quand on peut se défendre contre un risque, on se défend. Quand on ne peut pas se défendre, on s’assure. 

Le principe de l’assurance, c’est de partager les risques. L’idée de base étant qu’une maison peut brûler et ruiner son propriétaire, mais que, sauf cas de guerre ou de cataclysme, il y peu de chances pour que toutes les maisons brûlent en même temps. Plutôt que de laisser chacun courir le risque d’être ruiné, il vaut donc mieux que chacun participe au risque global, et qu’on compense de ses pertes la victime sans qu’il en coûte jamais beaucoup à qui que ce soit.

A défaut d’empêcher le malheur, on se prémunit contre ses conséquences matérielles.

A défaut de se garantir la santé, on a l’assurance-maladie, à défaut de verrous parfaits on s’assure de toucher la valeur de remplacement. 

Et parce que la mort n’est pas un risque mais une certitude, on achète avec frénésie de cette assurance-mort appelée pudiquement assurance-vie qui nous crée l’illusion de transformer une situation où l’on est sûr de perdre en une situation où l’on est sûr de gagner. Les Québécois sont sans doute les gens les plus assurés du monde.


2. LES ACTES DE DIEU


On est très assuré au Québec. Ce qui ne veut pas dire que nous ayons la sécurité que nous voulons. Si un ouragan frappe Maskinongé, les contrats des assureurs ne les forceront généralement pas à payer, même si une sage politique de relations publiques ou des pressions de l’État peuvent les amener à le faire. 
Même chose si une pluie diluvienne vient inonder une partie des sous-sols de Montréal, ou si une horde de gens en colère défie la Loi de l’Émeute et saccage tout un quartier.



Il y a des trous dans la sécurité que nous offrent les assureurs en général, surtout quant il s’agit de ce que les Anglais appellent assez joliment les « actes de Dieu » – tels tremblements de terre, ouragans, volcans, tornades, etc. – et les « actes du Prince », c’est-à-dire les conséquences de la bêtise humaine à grande échelle, comme les guerres, les révolutions, les émeutes, etc.

Pourquoi est-il si difficile de s’assurer contre les « actes de Dieu »? Parce qu’Il est  bien trop imprévisible et qu’Il ne frappe pas très souvent.

Les actuaires, ces experts qui déterminent les « chances » qu’un malheur arrive ne travaillent vraiment bien que si un risque est raisonnablement fréquent, et mieux, inévitable. 

Quand le péril est incertain et peut toucher trop de gens d’un seul coup, il y a un risque de perte pour l’assureur. Or, il est entendu que, contrairement au monde ordinaire, les compagnies d’assurance n’ont pas l’intention de courir le moindre risque. Parce que nos assureurs ne courent aucun risque, le monde ordinaire doit en courir plusieurs.

3, PAPA ÉTAT ET MERE NATURE

Le monde ordinaire n’a pas toute la couverture d’assurance qu’il faudrait. On n’a pas à reprocher aux assureurs de ne pas courtiser la faillite en assurant l’imprévisible, mais il n’est pas défendu, d’autre part, à une Nouvelle Société de chercher à se prémunir mieux contre le destin, sans s’en tenir aux « actes des assureurs ».

Une société, c’est fondamentalement un groupe de gens qui acceptent d’être solidaires et ainsi de se couvrir mutuellement. Il est donc aberrant que quiconque est victime d’une catastrophe ait à venir mendier auprès des autorités une compensation qui devrait être son droit le plus strict. Dans une Nouvelle Société, l’État doit prendre en charge, universellement et sans aucune exception, tous les risques des cas fortuits qui ne sont pas couverts par les assurances ordinaires.

C’est à la collectivité de porter le risque des actes de Dieu et du Prince. Pas à l’individu. Vous croyez qu’on se ruinerait si on dédommageait immédiatement et sans hésitations les victimes des feux de forets, des inondations et autres catastrophes? Si nous regardons le passé récent, on ne voit que des montants qui sont bien marginaux comparés au budget de l’État. En supposant que l’État aurait pris en charge toutes les réclamations pour TOUTES les catastrophes naturelles depuis dix ans, le montant versé n’aurait pas représenté deux milliards de dollars, soit moins de 30 $ par année par Québécois. Est-ce trop, pour dormir en paix face à toutes ces méchancetés que peut nous faire Mère Nature, cette mère… dénaturée si jamais il en fut?

4. ON N’EST SI BIEN SERVI QUE…

Le monde ordinaire ne s’assure pas au meilleur coût possible. On n’a pas à reprocher aux assureurs de faire des profits en protégeant les individus uniquement de risques prévisibles et donc sans en courir eux-mêmes aucun. Mais on peut chercher mieux. Le premier principe de l’assurance est de partager le risque. Il est clair que plus on est nombreux à se partager le risque, moins on perd quand un malheur arrive; il est donc normal, à première vue, de constituer des groupes énormes d’assurés.

Ce que font les compagnies d’assurance, d’autant plus que les statistiques veulent qu’on soit encore plus sûr du résultat quand on a de plus grands groupes. Mais il y a un os. Le facteur qui influe plus que tout autre sur le coût des primes d’assurance est la prudence dont font preuve les assurés pour éviter les accidents et les sinistres. Or, malheureusement, dans un groupe si grand que personne ne connaît personne – et surtout si la couverture est si complète que la victime n’a finalement plus rien à perdre – chacun se fiche pas mal de ce qu’il en coûte aux autres pour le dédommager. L’imprudence et la négligence augmentent… et on triche tant qu’on peut.

On a cherché à responsabiliser les assurés en rendant un petit montant « déductible » de la réclamation, mais c’est trop peu… ou au contraire cette part déductible devient une perte significative, et on vide l’assurance de son sens. Va pour le déductible, mais une Nouvelle Société doit aussi montrer qu’on n’est jamais si bien assuré que par soi-même.

5. S’ASSURER ENTRE AMIS

Un assureur anonyme est un mouton à tondre. Mais si, c’est un ami qui payait la note de la négligence, on peut être sûr que l’assuré serait plus prudent… et plus honnête dans ses réclamations. Pour que l’assuré soit prudent, il faut le faire assurer par ses amis.

Ainsi, par exemple, supposons que 30 amis ou connaissances décident de verser dans un fonds commun, un montant équivalent à leurs primes annuelles d’assurance feu & vol, et de garantir solidairement l’emprunt à une banque qui servirait à dédommager ceux d’entre eux qui seraient victime d’un vol ou d’un sinistre.

Un gain pour deux raisons. D’abord, parce que ce fonds n’a aucun frais d’administration: les co-assurés se réunissent une fois par année, pour régler les problèmes du fonds commun autour d’une bonne bouteille. Ensuite, parce qu’on aura moins de réclamations fausses ou exagérées. Dupont, qui demande 10 000 $ à une compagnie d’assurance pour le vol de deux pneus dans son garage, en alléguant la disparition de valeurs imaginaires, n’osera pas présenter cette réclamation à ses amis. Ceux-ci savent que Dupont n’avait pas, dans son garage, 10 000 $ de vieilles choses héritées de ses ancêtres et que la réclamation est de la foutaise. Ils ne payeront pas.

Dans la majorité des cas, Dupont ne présentera même pas de réclamations farfelues à un tel groupe; peu de gens vont détruire, pour quelques dollars, ce travail de toute une vie qui consiste à se créer un milieu social et à se bâtir une réputation en se faisant des amis.

6. COMME UN VRAI ASSUREUR

Supposons 30 ménages, qui ont des biens de valeur sensiblement égale à protéger, et s’assurent mutuellement. Chaque ménage accepte de payer – en garantie supplémentaire de sa prudence – le premier 1 000 $ plus 5% du reliquat de toute perte qu’il subirait, le groupe se portant donc assureur de 95% de la valeur en jeu.

Si la maison de 150 000 $ de Dupont brûle, c’est un malheur; mais ce n’est que 8 450 $ pour Dupont et 4 950 $ pour chaque participant, ce qui est bien en deçà des marges de crédit de gens qui possèdent des maisons de 150 000 $. Un mauvais moment à passer. Mais à long terme, le groupe ne peut être que gagnant: si ceci n’était pas vrai, il y a longtemps que tous nos assureurs auraient fait faillite!

Avec des services d’actuaires qui leur faciliteraient le calcul des primes et des garanties bancaires qu’ils doivent apporter pour se donner ensemble cette couverture qu’ils désirent, il est hautement improbable, sur le plan statistique, que ce groupe ait des difficultés financières. Au contraire, il constituera rapidement un capital et pourra même devenir une société de placement… comme un vrai assureur. Mais pour enlever toute inquiétude aux membres, le groupe peut aussi réassurer une part du risque couru.

Il pourrait, par exemple, décider de faire porter par un assureur traditionnel le risque que les réclamations excédent 300 000 $ en une seule année ou encore 1 000 000 $ en cinq ans. Assurer ce risque d’excédent serait une dépense négligeable, à côté des primes que payent aujourd’hui les membres du groupe pour obtenir une couverture équivalente.

7. LES GROUPES DE GROUPES

On peut penser à des compagnies de réassurances qui assument cette part du risque jugée exorbitante. Mais pourquoi pas des regroupements des groupes eux-mêmes? 30 de ces groupes de 30 amis – (le chiffre 30 marque simplement le seuil approximatif à partir duquel on peut vraiment se fier aux statistiques) – formeraient un « groupe de groupes », une vraie mutuelle qui étalerait ainsi le risque sur 2 000 à 3 000 personnes.

Avec un revenu moyen annuel de ses membres dépassant normalement 40 millions de dollars, ce « groupe de groupes » disposerait de la taille suffisante pour pouvoir faire face à toute éventualité… sauf dans les cas de catastrophes, où nous avons dit que ce devrait être la responsabilité de l’État de dédommager les victimes, au nom de cette solidarité qui doit exister entre tous les Québécois.

Les “groupe de groupes” auraient des dépenses administratives minimales, et l’on bénéficierait, à travers tout le système, de l’honnêteté et de la vigilance accrues qui résulteraient du fait de se faire assurer par des amis. L’État doit encourager la création de tels groupes à échelle humaine. En en expliquant les avantages, et en offrant gratuitement des services d’actuariat à ceux qui se constituent. Une Nouvelle Société doit apporter plus de sécurité, et doit le faire en misant sur la solidarité entre tous et la responsabilité personnelle.

 

Mise à jour 1999

Dans la foulée de ce qui s’est passé au Lac Saint-Jean et de la Crise du Verglas, la proposition #16 apparaît prémonitoire et prend une réalité nouvelle. Évidemment, il y a deux points de vue entre lesquels on peut choisir au vu de ces récents événements. On peut adopter l’optique des victimes … ou celle des autres.



Si vous êtes de ceux qui avez subi une perte résultant de ces catastrophes, peut-être voyez-vous désormais sous un jour nouveau un système d’assurance collective universel qui vous aurait accordé le DROIT d’être indemnisé des dommages que vous avez subis. Si tel eut été le cas, vous auriez évité pas mal de stress… Si vous êtes des « autres », vous pensez peut-être avec inquiétude à la somme que l’État aurait dû verser dans ces deux cas bien précis et à l’impact que l’indemnisation complète des victimes aurait eu sur vos impôts. 



En fait, il est important de se dégager de ces deux optiques pour voir la vraie leçon de ces deux catastrophes et en tirer la bonne conclusion. La vérité, c’est que, même s’il n’y a pas une loi pour les y obliger, les gouvernements réagissent toujours en tentant d’indemniser les victimes … si l’impact médiatique de la catastrophe est suffisant. Le comportement de l’État en ce genre de situation a maintenant créé une coutume qui vaut droit acquis. 



Le contribuable n’a donc plus à se poser de questions; il peut savoir, sans l’ombre d’un doute, que s’il y a eu une catastrophe il payera. Le problème est que ce droit acquis n’étant pas défini, la victime, elle, ne sait pas si elle sera payée ni combien elle recevra. Elle ne sait pas non plus où se situe la barre, puisque ce sont en faits les médias qui décrètent qu’il y a eu ou qu’il n’y a pas eu catastrophe.



En d’autres termes, vos chances d’être indemnisé sont d’autant meilleures que le drame a été plus spectaculaire. Trois maisons sont emportées par une tornade et c’est l’affaire des propriétaires; trois cents maisons sont emportées par la crue et ça devient la responsabilité de l’État. C’est une vision pragmatique qui a ses mérites, mais qui n’a rien à faire avec l’équité ni le bons sens. 



C’est une approche d’autant moins équitable que la charité publique intervient aussi, laquelle est entièrement dépendante de la couverture médiatique. Ainsi, au Lac Saint-Jean, on a reçu des dons à ne savoir qu’en faire. Vraiment à ne plus savoir qu’en faire, car un excédent de plus de quatre millions de dollars a été versé à un compte spécial au profit d’autres victimes éventuelles après que toutes les réclamations des sinistrés du Lac Saint-Jean aient été prises en compte et satisfaites selon leur mérite… !



Il y aurait intérêt à préciser les termes de la responsabilité collective. Chacun se sentirait mieux protégé et, toutes contributions publiques et privées confondues, l’indemnisation des victimes coûterait moins cher si elle était faite selon des normes. Et l’on pourrait intervenir plus efficacement pour interdire la construction dans les sites à risque…



Et l’autre volet de la proposition #16 ? La création de petites mutuelles? Suite à la publication du livre, en 1992, il semble que beaucoup de gens s’y soient intéressés. On m’a même invité à donner une conférence sur le sujet. Je ne sais pas où en est aujourd’hui ce volet de la proposition #16. Éclairez-moi…

 

17 Pub et vérité-choc

1. LA GALÉJADE

 

À Marseille, on peut raconter des trucs incroyables, si on le fait avec humour et avec esprit:  on appelle ces mensonges énormes, innocents parce qu’on ne peut pas y croire un instant, des galéjades. Au Québec – comme dans le reste du monde d’ailleurs – la télévision, la radio, les journaux, les panneaux réclames servent un flot de galéjades pour lesquelles on n’exige ni humour ni esprit pour autant qu’on y mette le fric: on appelle ça la publicité. 

 Tout le monde est pour la vérité, mais tout le monde soutient de ses deniers, à coup de milliards, des mensonges énormes.  Des galéjades qui sont bien moins innocentes qu’à Marseille, puisqu’on finit toujours par y croire un peu, et qu’elles deviennent alors les amorces d’une infinité de petites escroqueries ainsi perpétrées jour après jour sur le monde ordinaire.

 On sait bien que le Savon A n’a pas “un arôme qui enchante tous les hommes”, et qu’il est ridicule de dire que “9 sur 10 des principales étoiles de l’écran emploient le Savon B”.  Mais vraiment personne n’est-il dupe, quand on affirme que tel tissu résiste mieux à l’usure, ou que la carrosserie en alliage X de Superbazou résiste mieux aux collisions que celle des Supertacots? 

 On  a gaspillé l’an dernier, au Canada, TROIS MILLIARDS de dollars – le prix du métro ET du stade olympique! – pour raconter des balivernes, faire avaler des couleuvres et faire passer un peu plus vers “ceux d’en haut” l’argent du monde ordinaire.  Tout ça pour “informer” le consommateur – qu’on nous dit – comme si on informait quand on dit n’importe quoi!  Ça galèje beaucoup dans la publicité…

 2. L’HEURE JUSTE… OU PRESQUE

 Les publicistes ne pourraient-ils pas nous donner (vendre) l’heure juste?   L’heure juste, à la limite, ce serait de dire au consommateur “la vérité, toute la vérité et rien que la vérité”, comme on dit au tribunal.   Ce qui serait trop demander, parce qu’il y a mentir et galéjer, et qu’on ne veut pas interdire une activité qui donne de la couleur aux murs, et qui suscite une saine émulation au niveau des vendeurs tout en encourageant nos créateurs.  Presque l’heure juste, parce qu’il faudrait cependant interdire que l’on mente effrontément à la population.

 Il y a galéjer… et mentir.  Quand Pepsi prétend s’identifier à une génération, ça ne m’inquiète pas. Si American Express laisse entendre que sa carte donne accès en “avant-première” à des représentations artistiques, ça me fait dresser un peu l’oreille, mais bon… passons.  Mais si Advil et Tylenol, prétendent tous deux soulager mieux que leurs concurrents les maux de tête, je dis:  STOP! 

 Stop, parce que ceci est un fait – et dans ce cas, un fait important.  Il faudrait qu’on sache si oui ou non l’un ou l’autre de ces médicaments est  plus efficace que ses concurrents, et dans quelles circonstances.  Comme il faut que la population sache que les concurrents d’Aspirine qui utilisent uniquement le même bon vieil acide acétylsalicylique n’offrent pas autre chose que la bonne vieille aspirine.

 Si on allègue un fait vérifiable, qu’on vérifie.  Si on veut dire d’un savon qu’il peut laver plus blanc, d’un dentifrice qu’il préviendra mieux les caries – et surtout d’un médicament qu’il guérit! – on ne devrait pouvoir le dire que quand la preuve en a été faite.

 3.  L’OFFICE DE LA VÉRITÉ

 Dans une Nouvelle Société, tout annonceur de services ou de produits vendus sur le marché qui prétend que ceux-ci permettent d’obtenir un résultat vérifiable, ou sont supérieurs aux services ou produits concurrents, devrait pouvoir en faire la preuve à la satisfaction d’un Office de la Publicité  qui serait créé à cet effet.

 Attention, il ne s’agit pas de mettre en place la Censure ou l’Inquisition.  On voit l’horreur d’un système où chaque écrit, chaque message télédiffusé ou radiodiffusé serait soumis au contrôle de l’État!  On ne parle ici que des documents diffusés dans le public dont l’objectif est de vendre et qui allèguent des faits vérifiables.

 Rien donc qui puisse créer obstacle à une dissémination des idées ou des opinions, rien qui puisse empêcher qui que ce soit, par exemple, de prôner un parti politique ou une religion… à moins que ce parti ou cette religion ne vende le paradis dans une bouteille, auquel cas ils devraient être assujettis aux mêmes règles que les vendeurs de quelque autre camelote.  Rien non plus pour empêcher qu’on demande des fonds pour une cause, puisqu’on ne vend alors rien en retour. 

 Mais s’il s’agit de convaincre le public d’acheter et de payer, et si l’annonceur veut prétendre que son produit lave mieux, guérit mieux ou est utilisé par un nombre ou un pourcentage donné de la population en général ou d’un groupe en particulier – (les vedettes  ou les dentistes, etc.) – il faudrait qu’il en fasse la preuve avant la diffusion du message.  La preuve selon les critères et normes de l’Office de la Publicité, et qu’il obtienne de celle-ci un “sceau de vérité”. 

 4. LE SCEAU DE VÉRITÉ

 Disons vite que la majorité du matériel publicitaire n’alléguant pas de faits vérifiables, ou ne disant que de bêtes évidences, on n’aura pas besoin d’y  apposer un sceau de l’Office.  Que le publiciste y aille sans craintes pour nous dire que boire une eau gazeuse nous rafraîchit, ou – ô merveille! – “que du beurre, c’est du beurre”.  Tout est dans le ton, et ça ce n’est pas du mensonge, c’est du talent.

 Mais si on veut diffuser un message publicitaire qui affirme quelque chose qui prête à controverse, on devrait  pouvoir être en mesure de prouver ce qu’on affirme.  Je n’aime pas, par exemple, qu’on suggère à l’acheteur que les dentistes recommandent un dentifrice plutôt qu’un autre… à moins qu’on ne le prouve, auquel cas je voudrais qu’on le crie bien plus fort.

 S’il y a doute – et c’est l’annonceur qui devrait avoir le fardeau de la preuve –  toute publicité devrait avoir reçu l’aval préalable de l’Office.  S’il s’agit d’un document visuel, il devrait porter dans son coin inférieur gauche, occupant au moins 1/16ème de la surface du texte et/ou de l’image, le “sceau de vérité” de l’Office accompagné d’un message approprié. Pour la publicité audio, le message de l’Office précéderait la diffusion.

 Pourquoi le sceau de vérité alors qu’il suffirait d’interdire la publicité mensongère?  Pour la même raison qu’on souligne un passage dans un texte: pour attirer  l’attention de la population sur les messages publicitaires qui véhiculent une information utile parmi une masse de messages idiots.  Le grand tort de la publicité n’est pas qu’elle ment:  c’est qu’elle nous distrait et  ainsi nous cache la vérité.

 5.  LE DROIT A L’INSIGNIFIAN

 Ceci dit, ce n’est pas un péché de perdre  son argent et ce n’est pas un crime de dire des niaiseries.  Il y  a, dans la publicité actuelle, bien plus d’insignifiance que de désinformation, plus de demi-vérités et d’insinuations, de suppressio veri  et de suggestio falsi  et des péchés véniels contre la vérité définis par les théologiens, que de vrais mensonges.  Qu’est-ce-qu’on fait avec les péchés véniels?

 On les  laisse faire… Si une brasserie veut se mettre en vedette en collant son image à celle du hockey, pourquoi pas?  Si une distillerie veut faire la même chose en jouant la carte du baseball, pourquoi s’en préoccuper?  Si un fabricant de cigarettes veut s’associer à la course automobile ou au tennis, grand bien lui fasse!  L’État  n’a pas à s’immiscer dans le droit sacré des gens et des compagnies à se faire connaître et à vouloir se rendre sympathique.  Il n’a pas non plus à s’opposer à leur privilège de dire des âneries. 

 Et si un jeune fume une cigarette de plus, ou prend un verre de trop, parce qu’il a vu le nom du fabricant accolé à celui de son sport favori, le remède n’est pas d’empêcher le fabricant de mettre son nom là où il veut, mais d’éduquer l’adolescent afin qu’il soit un peu moins bête.

 Ici, nous ne parlons pas d’éducation, mais du droit à la vérité pour le monde ordinaire. La responsabilité de l’État  en ce domaine est de faire en sorte  que tout ce qui est affirmé comme un fait ait été prouvé, et que tout ce qui n’est qu’une opinion apparaisse, par contraste, comme le verbiage sans conséquence dont il s’agit, pas plus. Mais il faut toute la vérité…

 6.  TOUTE LA VÉRITÉ

 Pas seulement rien que la vérité, mais aussi toute la vérité.  La publicité prétend informer, mais c’est un leurre.  Elle n’informe que sur les produits de ceux qui ont les moyens requis pour faire passer leurs messages.  Dans sa forme actuelle, la publicité ne joue pas en faveur de l’innovation, mais du statu quo, sauf si l’innovation a été récupérée par un producteur déjà en place et dont elle sert les intérêts commerciaux.. 

 Il faudrait rendre toute l’information accessible à tous, et une Nouvelle Société devrait prendre à sa charge la constitution d’un catalogue informatisé complet des biens et services offerts au public.  Les biens et services de tous les détaillants qui voudraient s’inscrire y seraient répartis par catégories, sous-catégories, sections, etc.

 Une brève définition de chaque catégorie et sous-catégorie ferait en sorte que le consommateur sache vraiment ce qu’il y a sur le marché.   Au dernier palier apparaîtrait le nom commercial des produits et, pour chacun, le nom, l’adresse et le numéro de téléphone des détaillants chez qui l’on peut se les procurer.  Chaque détaillant pourrait aussi, s’il le désire, indiquer le prix auquel il offre un produit. Rien n’obligerait le vendeur à indiquer un prix; mais, s’il le faisait, ce serait une offre ferme de vente et il devrait s’y tenir sous peine des recours prévus par la loi.

 Les fabricants qui auraient obtenu le sceau-vérité de l’Office de la Publicité pour un ou plusieurs de leurs messages auraient le droit d’inscrire ces messages au catalogue, mais aucune autre publicité n’y serait admise.  Rien que la vérité.

 7. LE CATALOGUE DE L’AN 2000

 Vous vous souvenez de ce catalogue dont se servaient nos grand-mères campagnardes pour les grands achats du printemps et de l’automne?  C’était pratique, mais un peu limité, un peu statique.  Aujourd’hui le marché est plus fluide:  les stocks s’épuisent, de nouveaux produits naissent, les prix fluctuent, et  un catalogue semestriel  des biens et services ne servirait plus beaucoup.  L’État doit faire mieux  pour l’information du consommateur.

 L’État doit gérer la mise à jour continue du catalogue, en fournissant à chaque détaillant un code d’accès qui lui permette de modifier les renseignements qui le concernent et seulement ceux-là.  L’État doit aussi permettre à tous les citoyens un accès facile au catalogue.  Ceci exige qu’on distribue à tous les ménages – comme un bottin téléphonique – la table des matières du catalogue, après quoi on pourra y avoir accès de deux façons

 D’abord, dès qu’une Nouvelle Société aura généralisé l’usage du fax pour remplacer le système des postes, tout abonné pourra composer un numéro de téléphone, suivi du numéro d’une section du catalogue, pour que celle-ci s’imprime sur son fax. L’autre méthode, plus économique, sera de procéder par la télévision interactive – type Videoway ou autre – pour obtenir une image de la partie voulue du catalogue.  D’une façon ou de l’autre, tout consommateur aura enfin accès à un marché parfaitement transparent; il  pourra « magasiner” à partir de chez lui et obtenir les meilleurs services au meilleur prix possible. 

Mise à jour 1999

Sous le chapeau de la publicité, la proposition #17 réunissait deux (2) volets dont chacun a eu depuis une évolution et un sort bien différent. Le premier visait à restreindre le droit des annonceurs à dire n’importe quelle foutaise, au mépris du bon sens, de la décence et même du bien public. Ce volet répondait à un besoin de protéger le consommateur des abus, besoin qu’on a plutôt tenté de combler par le travail de l’Office de Protection des Consommateurs et une application plus stricte par les tribunaux des règles interdisant la publicité mensongère. 



Le résultat en a été une autocensure plus efficace de la part des annonceurs, à laquelle n’a pas été étrangère non plus la simple incrédulité croissante des clients. Avons-nous aujourd’hui une publicité plus « vraie » qu’en 1992 ? Je ne crois pas. Mais elle est devenue moins bête, plus subtile…, subliminale. Le chemin suivi par les producteurs de tabac et de boissons alcooliques, qui eux ont subi des contraintes, montre d’ailleurs la voie qu’aurait suivie toute l’industrie de la publicité si on avait tenté de la réglementer. 



Devrait-on le faire? Si on le faisait, on ferait certes monter d’un cran le niveau de qualité général des annonces; mais il est improbable qu’on apporterait une meilleure protection à la population: les techniques de manipulation s’améliorent plus vite que les moyens de les contrôler qu’une société démocratique est prête à tolérer. Le « sceau de vérité », d’autre part, aurait certainement un effet positif sur la consommation des produits qui sont hors de tout soupçon… tout en passant le message, même à l’auditeur le plus simple, que la publicité qui n’a pas ce sceau exige qu’on y regarde à deux fois. Je persiste à penser que ce serait une mesure utile.



Le deuxième volet de la proposition #17 était que l’État prenne l’initiative de la publication et de la diffusion d’un catalogue universel. Je suis maintenant perplexe quant à l’avenir de cette initiative. Pourquoi ? Parce que, dans un sens, il est trop tard. Le développement fulgurant de l’Internet – qui était encore un truc pour initiés technos en 1992 – a amené le « commerce en ligne » dont le volume quadruple chaque année. Le service que devait rendre le catalogue universel sera incessamment disponible pour ceux qui le veulent et peuvent se l’offrir. Évidemment, l’État devrait en faciliter l’accès à tous, mais ceci est une autre histoire.



Dans une autre optique, toutefois, le développement sauvage sur Internet d’un catalogue VRAIMENT universel qui n’est soumis à aucune loi rendrait encore plus utile une structuration de l’information et l’apposition d’un sceau de vérité qui jouirait de la crédibilité d’un État. Dans tout ce fouillis d’offres sur Internet – dont une bonne part est plus ou moins mensongère et frauduleuse – un message portant une mention qui en garantirait la véracité serait une bouffée d’air pur. Il n’y aurait nul besoin de l’imposer: on ramperait pour l’obtenir.



Mais je demeure perplexe quant à l’opportunité de cette mesure, car on se voile trop volontiers la face quand on examine les conséquences inéluctables d’un marché totalement transparent.  Si le vendeur qui offre le meilleur rapport qualité prix est clairement identifié, pourquoi qui que ce soit, dans le monde entier, achèterait-il ailleurs? Et qu’arrive-t-il des autres vendeurs? Je ne retire pas cette proposition; mais notre société a des obligations à remplir avant de pouvoir se permettre de la mettre en place.


  

18 Les commensaux

  

1.  LE TRUC DU COMMANDEUR

 “Se réunir pour s’aider”.  La devise du Mouvement Desjardins, bel exemple de ce qu’on peut faire quand on s’unit.  Il y a beaucoup à dire sur le coopérativisme, et nous y reviendrons.  Ici, nous parlerons d’une seule des façons de s’unir:  pour construire et/ou louer  des logements et y vivre.  Ensemble. 

 Ce n’est pas nouveau.   Mais, jusqu’à présent, les coopératives d’habitations ont été presque le monopole d’une clientèle bien pauvre et de quelques groupes de branchés.  Or c’est une solution pour une foule de groupes minoritaires qui, tous ensemble, sont  presque la majorité.  Il faut en parler.

 Commensalisme.  Un nom pour les habitudes de vie de certaines espèces mais aussi, dans le sens où nous allons l’employer, le fait de partager la même table, ce qui est bien ce que le mot veut dire.  Un commensal, c’est celui avec qui on partage la même table.  Aujourd’hui que 23 % des gens vivent seuls, 15 % seuls avec des enfants, et qu’une bonne partie du reste ne tient pas à tenir maison, il y a pas mal de gens qui auraient intérêt et plaisir à dîner ensemble.

 Et intérêt à partager les autres frais d’un ménage.  Il n’y a pas d’avantage à payer seul le coût de l’équipement de cuisine – et de l’espace pour loger tout ce fourbis!  –  non plus qu’à perdre son temps à faire seul le marché, le ménage et toutes les autres corvées domestiques.  Ce n’est donc pas une grande surprise si ceux qui vivent seuls préfèrent manger au restaurant quand ils en ont les moyens.  Le commensalisme, c’est une façon de donner à tout le monde les moyens de manger tous les soirs au restaurant.  Mais c’est aussi bien plus que ça…

 2.  LA VIE COMMENSALE

 Le commensalisme, c’est une façon de réduire d’un bon tiers  la dépense d’un ménage ou, alternativement, d’améliorer d’environ 50% son niveau de vie.  C’est aussi une solution au problème de la sécurité, et une des façons de remédier à la solitude.

 Le principe est simple: à chacun son espace privé, mais on se partage les espaces communs et le coût des services… dont bien des services qu’on n’aurait pas autrement les moyens de se payer.  On cohabite, mais dans le plus parfait respect de la vie personnelle de chacun.

 Distinction importante donc, on ne parle pas ici de vie commune, ni de communauté.  Chacun a sa propre chambre, chacun garde sa plus entière liberté, et le choix de ses amis propres comme de ses activités. Personne ne demande au commensal d’adhérer à une vision du monde, ou de chanter des mantras avec le voisin de palier. 

 On partage des dépenses, on se traite en amis, et c’est tout.  C’est tout, mais c’est beaucoup; car pour l’individu, la vie commensale veut dire s’offrir la gardienne, le cuisinier et même l’aide domestique dont on aurait besoin, et pour un prix dérisoire.

 Idéalement, les commensaux vont se réunir  par groupes d’une trentaine de personnes; mais un groupe qui demeure ouvert à grandir est sans doute viable dès qu’il compte une douzaine de membres.    C’est la taille d’un groupe où l’on peut maintenir des relation personnelles efficaces, sans trop de risques de voir se former des clans et de perdre contact avec la pensée et les intérêts de chacun.  

3. LA LOGISTIQUE

 Pour vivre “à la commensale”, il faut trouver des gens qui ont des intérêts communs et désirent mener un style de vie similaire.  Les  trouver est un problème majeur, et c’est là que l’État peut aider.  Quand les participants  ont été réunis, ils passent une entente précisant ce qu’ils désirent faire  et mettre en commun, puis trouvent un espace adéquat.

 Cet espace, on peut le construire ou prendre un bail à long terme.  Dans un cas comme dans l’autre, en acceptant d’être solidaires, les participants   obtiendront des conditions de financement bien supérieures à ce que chacun aurait pu obtenir seul: c’est un des avantages du coopérativisme.

 Cet espace, c’est autant de chambres que d’individus ou de couples dans le groupe, chacune assez grande pour qu’on puisse y  recevoir  deux ou trois amis; c’est un salon pour se réunir entre commensaux, un autre que l’on peut réserver à tour de rôle pour y recevoir, une cuisine avec équipement de petit restaurant et salle à manger.

 Calculez 25 m2 par commensal adulte pour un espace minimal.  Donc, un prix  aussi bas que 20 000 $ à l’achat, ou un loyer mensuel inférieur à 200 $. pour chaque participant. S’il y a des enfants, il faut prévoir pour eux un réfectoire, un ou deux dortoirs et une salle de jeux. Le prix par tête baissera, disons à 300 $ par mois, pour une mère et deux enfants. 

 On peut aussi se payer le grand luxe, s’offrir la chambre de 35 m2, les salons multiples, et tout le bazar.  Un groupe s’en tirera encore pour moins de 500 $ par mois.!  Et payer les services à une fraction du prix…

 4.  LES MONOPARENTALES

 Il – ou elle – est parti(e).  Bon.  Il reste un ou deux enfants, et le problème du modèle, maternel ou paternel, dont on sait  qu’il devrait être présent, mais qui n’est pas là.  Le problème du “chaînon manquant”, dans une éducation traditionnelle qui a été pensée pour deux. 

 Et le problème du gardiennage – dont une récente enquête a révélé qu’il est – et de loin! – devant la nourriture, les vêtements et les frais de scolarité universitaires, le coût le plus important de l’éducation d’un enfant. Ce n’est  pas la pension alimentaire de l’ex-conjoint  qui suffira. 

 Et en sus de la tâche à plein temps qui consiste à élever des enfants, il y a le travail…. et enfin les repas et le ménage.  C’est beaucoup. C’est trop.  Comment, penser à se faire des amis, à recommencer une relation?  

 Si une douzaine de familles monoparentales se réunissent, tout devient plus facile.  Les services de garderie et d’entretien qu’on peut partager; la cuisine pour laquelle on peut engager quelqu’un ou qu’on peut même faire à tour de rôle.  La présence d’amis des deux sexes avec lesquels on peut communiquer.  Les enfants des autres qui deviennent les compagnons des enfants de chacun, et qui assurent  que, socialement, l’enfant de la famille monoparentale ne sera pas défavorisé par rapport aux enfants d’une famille traditionnelle.

 Chacun sa chambre, les enfants en dortoir, le repas de type restaurant au prix de chez-soi; la gardienne en permanence à 1/12 ème du prix, et des ami(e)s qui n’envahissent jamais, mais qui sont là quand on est seul.  Qui dit mieux ?

 5. LES AINÉS AU POUVOIR

 La résidence pour personnes âgées est encore souvent un endroit où les vieux sont garés.  On s’en occupe comme on l’entend.  Selon les besoins du service, selon la bonne volonté du personnel, selon les budgets. Même dans les meilleures résidences, le vieillard est encore en état d’infériorité.

 Supposons  un autre cas de figure.  Une dizaine de couples et une dizaine de célibataires d’environ 65 ans se portent acquéreurs d’un immeuble adéquat.  Solidaires, ils financent sans difficulté la corporation qui sera propriétaire de l’immeuble, et administratrice d’une résidence qui jouira de tous les avantages que l’État accorde. Ils engagent un directeur, puis le reste du personnel, et négocient avec des médecins les services  médicaux.

 Quelle différence!  Maintenant, ce sont eux qui embauchent, évaluent  et congédient.  Ils ont repris, face au système, une position dominante.Bien sûr ils vieilliront, mais des amis plus jeunes viendront combler les inévitables départs.  Le groupe vieillira, mais les statistiques disent que dans un tel groupe qui se renouvelle par des arrivants de 65 ans, il y  aura presque toujours, une solide majorité de commensaux qui ne seront pas en perte d’autonomie.

 Il y aura naturellement des cas où un groupe ne pourra plus s’autogérer; mais une inspection annuelle de l’État pourra déceler ces cas et intervenir avant que la situation ne dégénère.  On aura créé, entre des commensaux partageant des intérêts communs, une unité sociale et économique viable… et l’on aura apporté la meilleure réponse au problème social extrêmement urgent des personnes âgées.

 6.  TANIERE POUR JEUNES LOUPS

 Les jeunes – étudiants, travailleurs ou assistés sociaux n’ont pas les moyens de vivre seuls.  La tendance actuelle, bien malsaine, est qu’ils s’incrustent chez leurs parents.   D’une génération dont on a fait en grande partie des chômeurs, on risque donc de faire une génération de parasites.  Ce n’est pas ainsi qu’on préparera la relève.

 Le commensalisme est un système parfait pour  les jeunes. Une trentaine de 20-30 ans, vivant en commensaux, peuvent se donner un niveau de vie auquel ils ne pourraient jamais aspirer s’ils vivaient seuls, ou par deux, ou par trois, dans des appartements dont eux-mêmes – ou plus probablement leurs parents – assumeraient les frais.

 Et ceci avec l’avantage d’un milieu sur mesure, selon leurs propres goûts, où on peut plus facilement se faire des amis et lutter contre l’ennemi insidieux qu’est la solitude.  Si on les aide, ils ne demanderont pas mieux que d’aller vivre ensemble.

 Bien sûr, il y aura des abandons.  Il ne faut pas demander au jeune d’être stable, ce n’est pas la loi de la nature; exigeons seulement qu’il respecte ses engagements.  Condition de départ, qu’il s’engage solidairement à la hauteur des obligations communes; mais, en revanche, que l’entente type lui permette, dans le respect des droits des tiers, de céder sans difficulté ses droits à d’autres jeunes.

Le recrutement des jeunes commensaux et la constitution des groupes peut se faire à partir de l’université, des bureaux, des usines;  à partir des syndicats mêmes, pour lesquels ce serait l’occasion rêvée d’assumer une nouvelle responsabilité sociale.

 7. POUR AIDER QUI NOUS AIDE

 Le commensalisme sert bien ceux qui y participent, mais il est aussi un  avantage  énorme  pour la collectivité.  Parce qu’il est facteur d’amélioration du niveau de vie et de stabilisation, et parce qu’il solutionne – en partie – les problèmes épineux de l’entretien des personnes âgées, du standard de vie des monoparentales et de l’autonomie des jeunes.

Une Nouvelle Société doit encourager un essor du commensalisme, et elle peut le faire de deux façons.  D’abord, par une campagne de sensibilisation qui en  explique les avantages aux  groupes sociaux les plus concernés. Ensuite, par la mise en place d’une structure qui permette à ceux qui veulent se réunir de se rencontrer, et qui leur facilite le regroupement. 

Un Secrétariat au Commensalisme qui faciliterait les contacts initiaux, aiderait à la rédaction et à la conclusion des ententes, ferait  le suivi des relations établies et, au besoin, agirait un peu à la manière des conseillers matrimoniaux  pour aider les groupes à survivre aux moments difficiles.

 Par la même occasion, le Secrétariat devrait analyser en profondeur le phénomène, en évaluer les bénéfices pour la société, et  en tirer des recommandations quant aux avantages fiscaux et autres qui pourraient être accordés à ceux qui acceptent de partager la table des autres, à leur profit… mais aussi pour le plus grand bien de la société.

 

 Mise à jour 1999

La proposition # 18 a autant de volets que de groupes cibles. L’évolution de la situation a été différente selon qu’on pense aux jeunes, aux aînés, aux assistés sociaux ou aux familles monoparentales En ce qui concerne les jeunes, les rares renseignements dont on puisse disposer indiquent que, malgré la publicité qu’une série télévisée populaire a apportée au concept de vie en commun, le phénomène est resté à peu près stable depuis 1992. 



Quand on interroge les jeunes, il en ressort que la solution de facilité – qui est celle du « coloc » ou au mieux du partage des frais à trois – reste leur premier choix. Une solution « commensale » leur apparaît complexe. Une assistance de l’État à l’identification des partenaires et à l’organisation de la cellule commensale est indispensable si on veut promouvoir cette option pour les jeunes et les résultats restent incertains. 



Pour les aînés, la situation est différente: l’intérêt est bien présent . Dès la publication du livre, j’ai été approché à la fois par des promoteurs qui voulaient mousser ce concept et par des individus qui cherchaient à y participer. J’ai mis les uns en contact avec les autres et, par la suite, j’ai été mis au courant de tentatives pour transformer des foyers pour personnes âgées en coopératives d’habitation avec services. Mon but n’étant pas de m’immiscer dans une entreprise commerciale, je n’ai pas maintenu le contact avec ces projets mais je suis convaincu que la proposition #18 serait accueillie avec enthousiasme par les aînés si l’État voulait bien y accorder un peu d’attention.



Les assistés sociaux se sont battus avec énergie depuis des années pour que le gouvernement retire la règle discriminatoire qui les empêchait de partager un logement sans en être pénalisés. J’avoue ne pas pouvoir comprendre la politique à courte vue de l’État qui mesquine ainsi aux déshérités l’occasion d’épargner quelques dollars qui seraient immédiatement réinvestis dans la consommation courante. Il faut qu’il y ait quelque part un crétin qui ne comprenne pas qu’il est plus avantageux pour l’économie de donner un dollar à un pauvre qui le dépense qu’à un bien nanti qui l’ajoutera à son épargne.



Les familles monoparentales – sauf peut-être dans le cadre de communes réunies sur la base de croyances parareligieuses – n’ont pas, à ma connaissance, pris l’initiative de créer des cellules commensales. L’État n’a pas pris non plus d’initiatives particulières pour les y encourager. Pour ceux-ci, la proposition #18 est restée lettre morte.



Qu’en est-il aujourd’hui de cette proposition? Je crois qu’elle correspond toujours à un besoin de notre société et que l’État devrait mettre en place un Secrétariat au Commensalisme. Les aînés en seraient la première clientèle, les familles monoparentales suivraient si on se donnait la peine de publiciser correctement cette initiative. 



Les jeunes? Je suis moins confiant, et il faut s’attendre sur ce marché à une mobilité plus grande. Pourquoi ne pas faire l’expérience?. Quant aux assistés sociaux, il serait opportun que toutes les barrières qui s’opposent au partage des logements soient éliminées et que le commensalisme soit présenté sous un jour favorable. Mais il ne faudrait pas que l’État, voyant tout à coup un avantage social à en tirer, contraigne les assistés sociaux à adopter un mode de vie autre que celui dont chacun d’eux décidera.

19 Les cicérones

 

1. L’ÉTAT ET LES DÉBROUILLARDS

 Si le Québec n’est pas le tiers-monde, c’est que tous les Québécois, pauvres ou riches, peuvent profiter, gratuitement ou presque, de la télévision, des autoroutes, et de toute l’infrastructure de pays riche dont nous disposons.  C’est qu’ils peuvent  jouir de certains services sociaux tels l’éducation et la médecine, et ont accès aux paiements de transfert – allocations familiales, pensions de vieillesse, assurance-chômage, bien-être social, etc – de même qu’à des programmes divers: prêts et bourses aux étudiants, sub-ventions pour création d’emploi ou d’entreprises, aide financière à la culture, à l’agriculture, à la construction et la location de logements, etc.,

 Ce qui rend la situation du pauvre au Québec plus tolérable que celle du pauvre en Haïti, c’est surtout cette masse de services que l’État paye avec les taxes des plus fortunés et met à la disposition de tout le monde.   Tout se passe comme si 35% de la richesse du pays était répartie équitablement entre tout le monde, AVANT que ne commence à jouer la différence  de revenu entre les gens.

 Il existe présentement des centaines de programmes fédéraux, provinciaux, régionaux, municipaux auxquels on peut venir remplir son écuelle, et on réduirait beaucoup les inégalités si tout le monde avait VRAIMENT une chance égale d’y avoir accès. 

 Mais en pratique, ce n’est pas le cas, parce qu’il y a tant de programmes – et tant de formalités et de complications à en toucher les fonds – que le monde ordinaire en est exclu plus souvent qu’autrement, au profit de tous les petits débrouillards qui connaissent bien les rouages de “l’État”.

 2.  LES GUICHETS UNIQUES

 L’État, pour le monde ordinaire, ça représente ici au Québec au moins les gouvernements fédéral et provincial, quelques douzaines de sociétés parapubliques et toutes les administrations régionales et locales: CUM, MRC, etc.  Connaître à fond tous les programmes de l’État et en retirer sa juste part exige aujourd’hui des connaissances et une expertise que ne peut avoir le monde ordinaire.

 Pour rendre plus facile l’accès à leurs programmes, Ottawa, Québec et la Ville de Montréal créent de plus en plus des “guichets uniques” – des lieux physiques ou des numéros de téléphone – où la population peut avoir accès à un fonctionnaire adéquatement informé, lequel répond aux questions et aiguille les gens vers les services gouvernementaux précis qui peuvent les aider.  C’est bien, mais c’est bien insuffisant.

 D’abord, parce que de l’autre côté du guichet il y a un fonctionnaire, qui parle le langage des fonctionnaires, et  dont le véritable objectif de travail est de remplir les formules et d’acheminer ces dossiers qui constituent la mesure de sa performance au travail; pas de résoudre le problème du client. 

 Aussi, parce qu’il ne s’agit pas seulement de faire l’aiguillage des clients vers la bonne porte du bon bureau où l’on rend le service dont ils ont besoin.  Il faudrait aussi prendre ces clients par la main et parcourir avec eux, ou pour eux, tout le labyrinthe qui mène à une décision administrative et à son application concrète.  Le guichet unique, dans sa forme actuelle, est donc uniquement un premier pas en avant.  Il faut faire beaucoup mieux.   

 3.  LES CICERONES

 Le mot “cicérone” ne désigne pas une sorte de saucisse italienne. Un cicérone – et c’est bien le droit du monde ordinaire d’aller aussi parfois chercher dans le dictionnaire le mot dont il a besoin – c’est celui qui vous prend par la main et qui vous fait visiter les lieux. dans une pays étranger par exemple.  C’est bien le mot qu’il faut pour désigner un spécialiste qui saurait sur le bout de ses doigts les conditions d’application des programmes des divers paliers de gouvernement, et qui pourrait aider le monde ordinaire à s’y retrouver dans ce  fouillis. 

 Pas seulement en leur indiquant à quelle porte frapper, mais en frappant à cette porte en leur nom en remplissant les formules nécessaires, en appelant les bonnes personnes, en faisant le suivi des démarches jusqu’à ce que la réponse soit obtenue, que la décision soit prise et que le chèque ait été reçu et touché.

 Chaque individu devrait donc avoir son cicérone, comme chaque individu devrait avoir  son médecin de famille, et c’est l’État qui devrait rémunérer les cicérones, comme c’est l’État qui rémunère les médecins.  Ce qui ne veut pas dire que le cicérone doive être rémunéré “à l’acte administratif”, avec l’équivalent de la “castonguette”

 La “capitation”, est la meilleure façon de rémunérer ces professionnels. Chaque adulte choisit un cicérone et, pour chaque adulte et mineur sous sa garde inscrit au bureau d’un cicérone, celui-ci reçoit de l’État un montant mensuel.  Il n’y a donc pas de surprise quant au montant global payé par l’État, et le client, pour sa part, a toujours le choix de son cicérone.

 4. CES SIX-CENT-SIX SAUCISSONS

 Qui serait cicérone?  Un professionnel autonome recruté au départ sur une base de concours, et le bon sens suggère que ce seront la plupart du temps des fonctionnaires actuels qui poseront leur candidature et qui seront choisis, puisque ce que nous attendons d’un cicérone, c’est une connaissance en profondeur des programmes de l’État et la capacité d’établir des relations efficaces avec  ceux qui en sont responsables.

 Il faut penser à la création d’un corps professionnel inscrit à l’Office des Professions. Les études menant à cette profession pourront être aussi simples ou complexes que l’on voudra, mais se situeront comme niveau au même palier que celles requises d’un économiste ou d’un sociologue, par exemple. 

 Ce sont les professionnels parmi les fonctionnaires actuels qui deviendront surtout cicérones.  Mais quels que soient ceux qui occupent ces postes de cicérones, l’objectif  avoué sera que le nombre des fonctionnaires soient diminué au moins d’autant de professionnels et de cadres intermédiaires de la Fonction Publique qu’il y aura de cicérones nommés. 

 C’est ainsi que l’on prévoit que la création de cette profession ne devrait pas augmenter le coût du fonctionnement de l’État, mais seulement en améliorer l’efficacité.  Et ce n’est qu’un début, un précédent pour transformer notre Fonction publique.  Dites vite: “La Fonction publique ne fonctionnera pas tant que tous les fonctionnaires ne se seront pas défonctionnarisés”  Ce n’est pas  un simple exercice de langage: c’est un programme de bonne gestion des affaires publiques.

 5. SUIVEZ LE GUIDE

 Que fera le cicérone pour son client?  Dans un premier temps, il devrait s’asseoir avec celui-ci et les membres de sa famille et apprendre à connaître mieux leur situation et leurs besoins.  À la lumière de l’information qu’il aura recueillie, le cicérone verra comment faire mieux bénéficier ses clients des  programmes de l’État.

 Si le client est chômeur ou assisté social, le cicérone verra non seulement à ce que celui-ci touche bien les prestations auxquelles il a droit, mais aussi à ce qu’il tire avantage des  programmes et subsides particuliers à sa condition.  Et il verra à ce que les membres de la famille touchent toutes ces allocations familiales, bourses, pensions de vieillesse et pensions d’invalidité auxquelles ils ont droit.

Ce sont les questions fondamentales à régler, mais le cicérone ira plus en profondeur.  Le client aurait-il intérêt à devenir propriétaire ou, s’il l’est déjà, à rénover sa propriété en bénéficiant, dans un cas  comme dans l’autre, des subventions disponibles?  Ou peut-il, plutôt avoir accès à un logement social, ou à une assistance financière pour le payement de son loyer?

 Le cicérone ira beaucoup plus loin. Le client ne pourrait-il pas obtenir une subvention et, sur cette base, créer sa propre entreprise, seul ou avec d’autres?  D’autres qui, ne l’oublions pas, seront souvent d’autres clients du même cicérone… et toujours des clients de l’un ou l’autre de ses confrères.   Le réseau des cicérones deviendra rapidement un élément mobilisateur important pour ce genre d’initiatives. Ces initiatives que l’État a créées pour le monde ordinaire, pas seulement  pour quelques individus.

 6.  LES PREMIERS CONSEILLERS

 Si on regarde la part considérable de toutes nos activités quotidiennes qui consistent en relations avec les divers paliers de gouvernement, on peut voir  que le cicérone sera un homme bien occupé.

 Le cicérone sera d’autant plus occupé, qu’il lui incombera aussi de guider  son client  auprès de tous ces  corps publics et parapublics avec lesquels on  a parfois des relations si pénibles:  commissions scolaires, municipalités régionales de comté,  Régie automobile, Régie du logement,  etc.  Retirer un permis, avoir la bonne formule, remplir tous ces questionnaires, voilà qui est facile pour  celui qui sait… mais qui est l’enfer pour le monde ordinaire.  Le cicérone, son adjoint(e) ou ses commis le feront beaucoup plus aisément, et mieux.

 Le cicérone deviendra le conseiller privilégié des gens ordinaires en tout ce qui touche leurs relations avec l’État, et donc pour la gestion d’une bonne part de leurs affaires.  Souvent, d’ailleurs, c’est le cicérone qui, le premier, verra un problème et qui  conseillera au client de s’adresser aux professionnels plus spécialisés, tels comptables, fiscalistes et avocats.

 En prévoyant au départ un cicérone pour mille personnes, on est donc en fait extrêmement conservateur. La tendance de l’avenir devrait être d’augmenter  le nombre de cicérones – (des professionnels auto-motivés et responsables devant leurs clients) – et de diminuer considérablement celui des fonctionnaires derrière leur guichet, des gens dont les préoccupations sont différentes de celles de ceux qu’ils servent et dont l’efficacité ne peut être que moindre

 7. LE LOBBY DU PEUPLE

 N’y a-t-il pas un danger que les relations privilégiées que pourront établir certains cicérones avec les fonctionnaires responsables des divers programmes ne créent des passe-droits?  Que les cicérones ne cherchent à obtenir pour leurs clients, des soutiens politiques, créant ainsi une ingérence dans l’administration publique ? 

 Bien  sûr, ce danger existe.  Mais est-ce plus dangereux  de mettre en place quelques milliers de cicérones – qui deviendront en quelque sorte les “lobbyistes” du monde ordinaire mais dont chacun ne pourra disposer, en somme, que d’un pouvoir bien fragile -ou de laisser perdurer un système dans lequel, faute d’expertise et d’information adéquate, l’immense majorité des gens n’ont qu’un accès bien restreint à ces centaines de programmes faits pour eux?

 Une Nouvelle Société ne peut pas permettre que tous ces programmes de l’État  ne servent  en priorité qu’à une toute petite minorité de petits débrouillards.  Elles doit  courir le risque de la mise en place d’une structure qui satisfasse aux véritables besoins du monde ordinaire, en leur fournissant gratuitement l’expertise qui leur ouvrira la porte de tous ces programmes faits pour eux.

 

Mise à jour 1999

De toutes les propositions du livre, la proposition #19 est peut-être celle qui a inspiré le moins d’appuis solides et d’intérêt. On ne peut pas parler d’un rejet du concept, puisqu’on a bien 70 % d’adhésion quand on répartit les indécis; mais il y a beaucoup d’indécis, justement, et peu de gens voit ici une priorité. J’aurais souhaité plus d’enthousiasme et d’action… Pour le moment, il n’existe pas de mouvement organisé qui milite pour la mise en place de cette proposition. 



Depuis 1992, la tendance a d’abord été de constituer des « guichets uniques ». Puis, avant même que cette tendance ait produit tous ses effets, est arrivée une déferlante vers la droite qui a tout ramené à l’objectif d’élimination du déficit. L’effort actuel porte encore sur cet objectif unique de suppression de postes et de compression des coûts.



On pourrait penser que cet objectif de coupures de postes va dans le sens de la proposition #19, puisque celle-ci vise à transformer en agents économiques autonomes et motivés par le profit une part raisonnable de ceux qui, au sein de l’appareil de l’État, gèrent et transmettent l’information. Mais ce n’est pas le cas. Je me trompais en croyant que les ennemis de la fonction publique actuelle seraient heureux de la remplacer en partie par autre chose. La réalité, c’est que ceux qui en ont ras-le-bol des fonctionnaires souhaiteraient surtout ne les remplacer par rien.



Ce qui est bien dommage, car on peut « défonctionnariser » les enseignants, les employés du réseau de la santé et de l’appareil judiciaire, on peut même – et c’est le sens de la proposition #19 – renvoyer au privé certains spécialistes et professionnels, mais on ne peut simplement pas remplacer les guichets par des boîtes vocales, comme on le fait présentement, et espérer que les services en seront améliorés.



C’est la quadrature du cercle de vouloir maintenir une société juste et démocratique ainsi que des programmes sociaux efficaces et universels tout en disant qu’on va « dégraisser » l’appareil de l’État et en ramenant ses effectifs en deçà du seuil minimal requis pour son fonctionnement sans même mettre en place une structure alternative d’interface avec la population.



La désaffection relative envers la proposition #19 m’apparaît – suis-je un incurable optimiste? – comme un phénomène temporaire lié à l’obsession actuelle par les aspects financiers qui relèguent à l’arrière-plan toute préoccupation pour la qualité. Je crois que quand on assistera au retour du pendule – et qu’il faudra bien trouver une solution de rechange plus acceptable à la structure de fonctionnariat qu’on est à mettre en pièces – on se souviendra de la proposition #19. 



Car il ne faut tout de même pas oublier que même en 1996, au plus fort de la rage de saccager sans discernement la structure de la fonction publique et les réseaux de services de l’État, les deux tiers de la population étaient favorables à l’idée de créer un corps professionnel de cicérones. Le faire n’est peut-être pas la première priorité, mais je suis convaincu que cette proposition aura son heure.

 

20 L’émancipation

1. NON, MAIS DE QUOI J’ME MELE !

 Avant de corrompre, le pouvoir suscite une grande passion.  Ceux qui commandent aiment commander.  En tout.  Ce qui donne à l’État une bien fâcheuse tendance à se mêler non seulement des affaires qu’on veut lui confier – assurer la paix, l’ordre, certains services et un minimum d’équité entre les gens – mais aussi d’une foule de choses qui ne le regardent pas. 

 Tous les prétextes sont bons pour que l’État s’arroge le droit de mettre son nez partout; de sorte que si les mauvais gouvernements traitent leurs citoyens comme des esclaves, les “bons” gouvernements, traitent bien souvent les leurs comme des enfants. 

 Ce n’est pas nouveau.  Au Moyen Age, on brûlait les hérétiques et les blasphémateurs – comme si le Bon Dieu ne pouvait pas régler ses comptes tout seul! – et ici même, il n’y a pas plus de vingt ans que le citoyen canadien peut s’éparpiller sur son grabat de la façon qui lui plaît avec n’importe quel adulte consentant.  

 Et c’est pas fini; on continue toujours à traiter comme des crimes une foule de choses qui sont peut-être contre la morale, mais dont on ne voit pas très bien pourquoi elles serait illégales, puisqu’elles ne font de mal qu’à celui qui les fait et ne regardent donc strictement que lui. 

 Je veux  que l’État me protège et me fournisse certains services: l’éducation et la santé, une infrastructure routière, des lois pour promouvoir plus d’équité. C’est pour ça que je paye des taxes.  Pas pour qu’on me fasse le catéchisa-me.  Une Nouvelle Société va montrer à l’État à se mêler de ses affaires.

 2. LE CRITERE “VICTIME”

 Protéger, ça veut dire non seulement que personne n’agresse personne, mais aussi que personne n’ait froid, que personne n’ait faim et que chacun puisse chercher et trouver le bonheur à sa façon, dans la mesure où il ne fait de mal à personne.  Si l’on fait, ou si on risque de faire du mal ou du tort à quelqu’un, il y a crime, délit ou infraction, et il faut que l’État intervienne pour protéger celui qui est ou risque d’être la victime.  S’il n’y a pas de victime, réelle ou potentielle, l’État n’a pas à intervenir.  C’est tout.

 L’État n’a pas à se faire gardien de la morale; la morale est l’affaire de chaque individu et de sa conscience.  Il y a une génération, dire “condom” dans un bon collège voulait dire se faire foutre à la porte;  aujourd’hui, on organise des concours pour faire la publicité des condoms.  Il y a une génération, c’était une honte de vivre “accoté”; aujourd’hui, un couple sur  cinq n’est pas marié, et parler de filles-mères et d’enfants illégitimes fait rétro. 

 Il y a une génération, à peu près tout acte sexuel, sauf le “missionnaire” entre mari et femme, était un crime; il resterait combien de gens en liberté, aujourd’hui, à surveiller dans leurs prisons le monde ordinaire, si ces lois étaient encore appliquées?

 Il reste encore aujourd’hui des lois qui n’ont pas plus de raison d’être. Des “crimes” sans victime, dont on poursuit les auteurs comme s’ils avaient tué ou volé, alors qu’ils auraient peut-être besoin d’aide, mais surtout qu’on respecte leur liberté. Il faut supprimer ces lois, mettre un terme à cette  tutelle morale de l’État sur ses citoyens, et traiter enfin le monde ordinaire comme des adultes.

 3. MA VIE A MOI

 S’il y a un point où l’ingérence de l’État est totalement abusive, c’est bien quand il s’agit de ma vie et de ma mort.  C’est là l’ultime question à régler entre l’individu et son Créateur, et quand la loi dit que le suicide est un crime, c’est dans le meilleur des cas une mauvaise plaisanterie.   Quant à vouloir condamner quelqu’un pour tentative de suicide – et pourquoi pas à mort, pendant qu’on y est! – on est alors aux plus hauts niveaux du  sadisme absurde et du surréalisme.  

 Le suicide n’est plus un crime, mais garde une image d’illégalité.  L’illégalité du suicide devient un problème sérieux quand on pense aux cas d’euthanasie. Tout adulte devrait avoir le droit de mettre fin à ses jours pour autant qu’il soit sain d’esprit, et il devrait être considéré sain d’esprit à moins qu’il ne soit déclaré fou pour d’autres raisons que celle de vouloir mettre fin à ses jours. 

 Non seulement  tout individu devrait-il  pouvoir  mourir  quand et comme il lui plaît – pour autant que le moyen choisi ne mette pas en cause la sécurité  d’autrui –  mais  il devrait aussi pouvoir  à tout moment, par “pré-testament”,  donner les ”instructions finales” à appliquer si une maladie ou un accident le rendait inconscient.  Ce pré-testament devrait être obligatoire pour tout adulte.

 Si, par la suite, la maladie devait le rendre inconscient pour plus de 12 heures sans qu’on prévoie son réveil, son pré-testament serait ouvert en présence d’un juge et d’un médecin, et ses instructions seraient appliquées.  Traitées avec tout le respect dû à la volonté la plus sacrée qu’un être humain puisse sans doute exprimer: décider lui-même d’être ou de ne pas être, selon sa propre conscience.

 4.  MON RISQUE

 Il n’y a pas pire hypocrisie que les lois contre le jeu; c’est vraiment, dans toute sa saveur, la parabole de la paille dans l’oeil du voisin….  Et de quelle méchante poutre on parle ici dans l’oeil de l’État!  Pas un tripot n’oserait proposer un jeu où la chance de gagner serait aussi faible que celle qu’offre Loto-Québec. 

 Une roulette, jouée selon les règles de Monte-Carlo, laisse moins de 2% de marge à la maison.  La Quotidienne prend 55% et d’autres jeux encore plus!  On dit que le jeu est immoral; ce qui l’est, c’est de traquer un tenancier de maison de jeu qui n’est coupable que de faire concurrence à l’État.  Une concurrence bien inégale, il est vrai, puisque l’État n’aurait sans doute pas un seul client s’il existait quelque part une maison de jeu légale et honnête… 

 Qui nous parle du joueur qui a ruiné sa famille?  Le jeu vraiment organisé – c’est-à-dire celui qu’organise la Régie des loteries et courses  – a  causé plus de ruines que toutes les “barbottes” réunies.  Le jeu qu’organise l’État est partout, s’annonce au grand jour, et vise sciemment les couches les plus pauvres de la société, celles qui ne voient pas les “odds”, mais dépensent un dernier dollar reçu du BS pour acheter un peu plus d’illusions. Vous connaissez  bien des gens riches qui achètent régulièrement  la 6/49?

 Le jeu n’est pas un péché et encore moins un crime: c’est une erreur.  On doit prémunir les gens contre le jeu, mais un adulte qui veut parier devrait pouvoir le faire, où et comme il veut.   Qu’on s’occupe de garder le jeu honnête;  c’est tout ce qu’on demande à l’État.  Et de moins jouer la faiblesse humaine pour remplir ses coffres…

 5. MON CORPS.

 Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce concept de prostitution est ambigu. Pourquoi serait-il interdit de vendre, à la journée ou à l’heure, ce qui peut faire l’objet d’un contrat de mariage en bonne et due forme dont on sait qu’il n’a plus rien d’éternel?  Et est-ce un crime si on “paye” en accordant un contrat, ou une promotion?  Si une femme ou un homme adulte, sain d’esprit, libre et sans contraintes, veut faire l’amour (ou quelque chose qui y ressemble) et en demander un prix pour services rendus, de quel droit  veut-on l’en empêcher?

Si quelqu’un a le droit d’être payé sans discussions pour procurer un plaisir aux clients en chantant, en dansant, en donnant un massage, ou pour avoir fait du bien à autrui en replaçant ses vertèbres, en enlevant ses amygdales, ou que sais-je, au nom de quel vieux puritanisme veut-on priver quelqu’un de faire ce qu’il veut de son corps et d’en tirer profit?   

Ce qu’il faut, c’est protéger les prostitué(e)s de la violence de leurs clients et de leurs souteneurs.  C’est voir à ce que la prostitution ne soit pas source de maladies ou de chantage.  C’est mettre fin à la traite des blanches en mettant définitivement hors de nuire ceux qui s’y livrent.  C’est empêcher la prostitution des enfants en étant d’une sévérité exemplaire pour ceux qui en profitent, et en apportant un soutien à ceux et celles qui en sont victimes.

Pour le reste, qu’on demande aux  p…  de ne pas solliciter, mais plutôt de s’afficher par un béret rose marqué d’un gros coeur – ou n’importe quoi! – et qu’on leur fiche la paix….   Et qu’on cesse d’être ridicules en voulant interdire le “plus vieux métier du monde”.

 6. MA CONSCIENCE

 La vie n’est pas toujours très drôle pour tout le monde.  Il y en a qui ont la force de lutter seuls.  D’autres qui se réfugient dans la prière, dans une grande passion, dans un idéal.  Il y en a pour qui une cigarette ramène le soleil, d’autres à qui il faut un verre d’alcool… ou plusieurs.  Si c’est le corps qui souffre, notre société dit oui à la morphine, non à l’héroïne.  Quand c’est l’âme, elle dit oui au Valium et au Haldol, non au pot, à  la  mescaline ou à la coke.   Pourquoi?   D’autres sociétés disent autre chose.  Affaire d’habitude, de culture, de trafic et de contrôle des changes.  Vous saviez qu’on avait fait la guerre aux Chinois pour les forcer à acheter de l’opium?

 Parfois certaines drogues sont interdites:  l’alcool durant le Prohibition aux Etats-Unis, par exemple.  Alors, le prix monte, le commerce devient un crime, des fortunes sont faites, et ceux qui en ont besoin recourent au crime pour pouvoir se la payer.  Des gens tuent et sont tués pour une poudre qui ne coûte que quelques cents à produire.  Aujourd’hui, on consacre plus d’efforts à lutter contre la drogue que contre tous les autres crimes.  Pourquoi?

 Une drogue, légale ou illégale selon le temps ou le lieu, c’est un truc pour modifier la conscience de la vie.  Une façon de rendre supportable le fait d’avoir un bras coupé ou le coeur brisé, des os en miettes ou des rêves en lambeaux.   Qui a le droit de dire à un autre être humain à quelle aide il a droit pour  transiger avec sa condition humaine?  Ne vaudrait-il pas mieux  tuer le trafic par la baisse des prix, protéger  les mineurs par une extrême sévérité en tout ce qui les concerne… et laisser chacun vivre sa vie avec la béquille dont il a besoin?

 7.  L’ORDRE PUBLIC

 Quand on veut partir en croisade contre le jeu, la prostitution, la drogue ou l’euthanasie, on parle de l’ordre public et de la morale “chrétienne” des citoyens.   Mais, qu’êtrezd’avis ou non, la morale des citoyens n’est plus chrétienne.  Pas avec 6% d’assistance à l’Église, un mariage sur trois qui finit en divorce, un avortement pour deux naissances et  la contraception érigée en politique officielle contre le sida.   Quant à l’ordre public, quand il n’y a pas de victime, l’ordre public n’est pas en cause ou ne devrait pas l’être.

 Une Nouvelle Société doit être inflexible quand il s’agit d’éviter la violence et la souffrance; elle doit être permissive en ce qui concerne le droit sacré des adultes à vivre ce qu’ils veulent et à chercher le plaisir comme ils l’entendent, seuls ou avec quiconque est d’accord. On a  parlé des quatre “non-crimes” les plus évidents, mais il y en a d’autres.

 La nudité en public, par exemple; est-ce qu’il faut en faire une infraction, ou est-ce que la simple esthétique ne suffirait pas?  Et la pornographie?  peut-être ne faut-il supprimer que la pornographie qui met en cause des enfants, ou qui met l’accent sur la violence et le sadisme.

 Nous sommes déjà une Nouvelle Société, et cette société y gagnera si, au lieu de pourchasser des gens qui ne font mal à personne, nos corps policiers peuvent  retourner à leur vrai rôle: protéger la population et faire respecter l’ordre.  

 

Mise à jour 1999

Ce texte était moins une « proposition » – rien de bien original n’y est énoncé – qu’une dénonciation de quelques hypocrisies qui compliquent indûment le fonctionnement de notre société; il est un peu navrant de constater que, six ans après, un consensus encore plus large semble s’être établi au sein de la population pour une séparation nette entre légalité et moralité, mais que ces questions ne semblent pas plus d’être résolues. Elles semblent, au contraire, se transformer et renaître sous une nouvelle forme.



SUICIDE



Ainsi, la question du suicide et de l’assistance médicale au suicide semble être confondue à plaisir par des groupes de pressions avec l’euthanasie sous toutes ses formes, alors que la population voit très bien la différence entre le « meurtre par pitié », le cas où la personne demande une aide spécifique pour mettre fin à ses jours et la décision d’interrompre le soutien artificiel à une personne dont le cerveau ne fonctionne plus. 

La solution partielle qu’apportait la proposition #20, d’exiger de tout adulte qu’il fasse connaître ses instructions à cet effet, a été vigoureusement mise de l’avant pendant quelques années par divers groupes. Puis, sans qu’on sache trop pourquoi, ce combat semble avoir marqué un temps d’arrêt. C’est une lutte à reprendre et à mener à terme.



JEU



Le jeu sous toutes ses formes est devenu omniprésent. Comme le tabac, le jeu est devenu un mal totalement accepté pourvu qu’il serve à renflouer les caisses de l’État. La grande évolution, depuis,1992, c’est l’avènement de possibilités de plus en plus difficiles à contrôler de passer outre aux frontières et de jouer là où l’on veut en passant par les moyens de communications modernes, dont bien sûr l’Internet.

La « proposition » #20, concernant le jeu était déjà en 1992 un voeu pieux plutôt qu’une véritable recommandation. Toute protestation concernant le jeu ayant été reléguée au combat d’arrière-garde de quelques groupuscules, la question du jeu ne satisfait plus vraiment au critère de la proposition #20 qui était une confusion entre loi et morale. La situation actuelle ne justifie même plus que ce voeu soit renouvelé.



PROSTITUTION



La Cour Suprême ayant dit que la prostitution en soi n’était pas un crime, ce sont les éléments qui l’entourent qui continuent à faire problème: proxénétisme, tenir une maison de débauche… il ne me reste ici qu’à réitérer le souhait que les autorités mettent les pendules à l’heure sur cette question, tout à fait dans le sens de la proposition #20. Que l’on s’acharne sur ceux qui intimident, qui menacent, qui frappent, pas sur le petit copain que sa copine fait vivre en tapinant parce qu’il est bien gentil et qu’elle l’aime bien, ce qui ne devrait pas nous concerner. Non plus d’ailleurs que ce qui se passe où que ce soit entre adultes consentant, et quel que soit le prix qu’on leur charge et qu’ils acceptent librement de payer. Un dossier à terminer et à classer.



DROGUES



Les efforts pour légaliser la consommation et la vente tout au moins des drogues dites douces se heurtent sans arrêt à la volonté de groupes occultes qui entendent bien continuer à profiter d’une prohibition qui ne sert que les intérêts des trafiquants et de leurs complices. Le problème des drogues dites dures obéit à la même logique. On ne peut espérer ici que l’émergence d’un gouvernement aux USA qui ait le courage et la force de crever cet abcès qui défie le sens commun. Nul autre pouvoir n’en serait capable.

 

21 La magie du tapis roulant

 1.   LE FISC QUI  LOUCHE

 Il y a les taxes et il y a les impôts; la TPS, la TVQ, les taxes foncières, les scolaires, les  municipales, les taxes d’affaires, les taxes d’eau… et j’en passe:  il faut bien que l’État finance tous ces services gratuits qu’il nous donne, de l’Éducation aux autoroutes, au BS, en passant par la Santé.

 Le fisc cherche à prendre plus à ceux qui ont plus; et ça, au profit du monde ordinaire.  Quand vous payez le fisc, consolateur donc un peu en pensant que chaque fois que l’État vient taper votre voisin, c’est comme s’il vous donnait quelque chose à vous … ou presque.  Le problème n’est donc pas qu’on taxe les contribuables; c’est plutôt qu’on les taxe d’une façon qui semble tellement contradictoire avec tous nos objectifs!  Comme si l’État « voyait croche”, et visait la mauvaise cible: l’action au lieu de l’inertie.

 Car s’il y a deux choses que nous voulons encourager dans notre société, c’est le travail et la consommation.  Or, on recueille le plus clair de nos fonds  publics par un impôt sur le revenu, – salaire du travail – et par des taxes de vente qui rendent la consommation plus onéreuse!  Tout le contraire de ce que nous voulons encourager.

 Bizarre de taxer le revenu, les salaires et les profits. C’est ça l’argent qui circule, le dynamisme économique qu’on veut soutenir!  Ne serait-il pas plus habile de taxer le capital plutôt que le revenu?  Et d’imposer celui qui regarde grandir son magot sans rien apporter  de neuf à l’économie, plutôt que le travailleur et l’entrepreneur qui contribuent de leur initiative et de leur activité? Pourquoi ne pas taxer le capital qui sommeille, l’argent parasite?

 2.  L’ARGENT PARESSEUX

 C’est la faute des Russes, bien sûr…  Les marxistes-léninistes ont dit tant de mal du capital – en faisant tellement de bêtises! – que tout le monde a été depuis longtemps obligé de n’en dire que du bien pour ne pas paraître un peu attardé.  Parler de taxer le capital faisait trop “à gauche”.

 Mais maintenant que les Terribles Soviétiques sont devenus des sous-développés comme les autres et qu’il n’y en a plus que pour la libre entreprise – (dont la plus douce vengeance est sans doute d’avoir vendu comme souvenirs, les derniers vestiges du Mur de Berlin!) – on peut peut-être redevenir plus critique.

 Et pour commencer, on peut dire sans craindre le bûcher que c’est une autre bêtise de parler, comme si c’était la même chose, de la libre entreprise et du capitalisme.  Car on ne trouve pas plus différent d’un entrepreneur qu’un capitaliste.  Alors que l’entrepreneur pense, décide, prend un risque et fait un profit s’il a eu raison, le capitaliste, est celui qui profite sans courir de risque, celui qui se nourrit d’intérêts plutôt que de profits. 

 Le capitaliste est l’homme à l’argent paresseux.  Il  vit au crochet du profit de l’entrepreneur et semble si inutile que, pendant des siècles, la religion chrétienne a interdit le prêt à intérêt. Une pratique d’ailleurs encore interdite aux musulmans. 

 Pour voir à quel point capitalisme et entrepreneuriat s’opposent, regardez comment diverge en Bourse la valeur des obligations – qui payent un intérêt, de celle des actions qui, elles, distribuent des profits:  quand les unes montent, les autres baissent… !

 3. LE TAPIS ROULANT

 Et quand c’est la valeur des actions qui grimpe, les entrepreneurs font des profits, les travailleurs travaillent, et notre économie est en expansion.  Si, au contraire, les gens préfèrent ne pas trop risquer, ne pas investir mais plutôt  placer leur argent à la banque, ou dans des Obligations du Canada, par exemple, les entrepreneurs font faillite, et le chômage augmente.  On dit que l’argent est rare; en fait, il est devenu un peu trop paresseux.

 Il faudrait activer le tapis roulant, et faire courir alors un peu plus vite ce capital paresseux !  Pas pour le faire mourir, mais pour lui faire prendre un peu d’exercices…. Taxer le capital ne veut pas dire “aller chercher l’argent des riches”; ça veut simplement dire aller chercher l’argent autrement.

 Autrement, mais pas nécessairement ailleurs. Car, vous comme moi, nous sommes tous à la fois un peu entrepreneurs et un peu capitalistes.  Ainsi, un dépanneur ou un chauffeur de taxi sont des “entrepreneurs” durant leur travail, mais sont des “capitalistes” quand ils spéculent sur la hausse de valeur, celui-ci de son permis, celui-là de son fonds de commerce.

 Si plutôt que de taxer l’argent qu’ils gagnent, on taxe l’argent que les gens ont, rien ne prouve que tous les riches payeront plus d’impôts et les pauvres moins.  Chacun sera seulement taxé comme  propriétaire et d’investisseur plutôt que comme entrepreneur, commerçant ou travailleur. 

 La différence alors?  Quand on taxe le revenu, on pousse le contribuable à ne pas prendre de risques; quand on taxe le capital, celui-ci doit devenir actif… il  court sur un tapis roulant!

 4. LA PLANCHE A BILLETS

 Pour taxer le capital, il faut voir qu’il y en a deux sortes.  D’un côté, le capital des choses qui ont une vraie valeur – usines, maisons, équipements, etc. – et de l’autre, l’ombre de toutes ces choses:  l’argent.  En soi, l’argent est un bout de papier qui n’a pas d’utilité; c’est l’État qui lui en donne, en disant qu’on peut l’échanger contre les autres biens et services dont le commerce est légal.  La monnaie a la valeur qu’on veut bien lui donner.  La façon facile d’imposer le capital est donc de “taxer” l’argent.

 Pour taxer l’argent, un gouvernement n’a pas besoin d’être bien subtil.  Il n’a qu’à faire tourner la planche à billets  et à en imprimer d’autres!  Si vous doublez ainsi le nombre de billets en circulation, vous venez  – en théorie –  de diminuer de moitié la valeur de votre argent.  Ce qui fait un bel impôt de 50% prélevé à la source sur les détenteurs de billets, puisque l’État a en main les nouveaux billets. 

 Ça, c’est en théorie.  En pratique… c’est encore plus facile!  L’État n’a pas à imprimer de billets; il lui suffit de manipuler la masse monétaire par des émissions d’obligations du gouvernement, des variations des fonds de réserve des banques à charte, et autres trucs de magie financière. 

 Dites “Presto!”, et l’argent est taxé!  La plupart des pays du Tiers-monde se financent exclusivement de cette façon. Une remarque importante, toutefois: le mot magique n’est pas vraiment “Presto!”; c’est “Inflation”. L’inflation est un remède dangereux.  À petites doses, elle dynamise; mais  trop, et la perte de confiance est telle qu’on perd vite bien plus que tout ce que peut produire la planche à billets. 

 5. LES APPRENTIS SORCIERS

 Ce qui donne à l’argent paresseux  une peur maladive de toute inflation qui le fasse courir un peu plus vite. Courir pour garder sa place… et pour tirer le pays avec lui, car pas un pays ne peut survivre sans une inflation raisonnable qui force les détenteurs de capitaux à bouger au moins un peu.  Nous avons eu, en 1991, moins de 5% d’inflation mais une récession extrêmement pénible.  Entre 6% et 8%, nous aurions eu une reprise. La différence, pour ceux qui l’ont empochée, valait-elle toute cette sueur et ces larmes du monde ordinaire? 

 L’État jure qu’il ne se financera pas par la magie de l’inflation et, pour le prouver, laisse la Banque du Canada contrôler la masse monétaire.  Une vertueuse coquetterie, mais nocive pour le monde ordinaire, puisqu’on emprunte à intérêt, ces milliards de dollars qu’on n’imprime pas: l’intérêt sur la dette représente 28% du budget fédéral!  Nos sorciers des finances sont des apprentis… ou ne pensent pas au monde ordinaire.  Il faudrait que nos apprentis sorciers nous donnent une inflation contrôlée. 

 Qu’arriverait-t-il, si on annonçait que la masse monétaire du pays – d’environ 400 milliards de dollars (M 2+) – sera désormais accrue de 0,66% par mois, cette somme étant créditée au compte de l’État?  D’abord, des entrées de 32 milliards au budget de l’État; on pourrait donc déjà réduire l’impôt sur le revenu des particuliers de 55 %.

  Mais attention!  Il ne faut surtout pas en rester là, car le tapis qui démarre à 8% peut vite faire du 50%… ou du 1000%.  Le capitaliste va s’affoler, se précipiter pour acheter une maison ou un Van Gogh.  Surtout une maison.

 6. LE TOUR DU PROPRIÉTAIRE

 Surtout une maison.  La maison qui valait 10 000 dollars en 1950 et qui en coûte 150 000 en 1990 est toujours la même maison.  La maison ne “vaut” pas plus:  c’est l’argent qui vaut moins.

 Parce qu’on a imposé plutôt le revenu que le capital, l’immobilier est devenu un refuge; le propriétaire immobilier s’est joint au prêteur, pour empocher ces milliards dont l’État nous a privés.  Prenez la maison qui vaut trois fois le revenu annuel de son propriétaire.  Si sa valeur augmente par l’inflation de 8% par année, ce gain capital égal à 24% de son revenu payera une bonne partie de l’impôt de celui-ci… Mais le poids du budget sera encore plus lourd sur les entrepreneurs.  Et sur les locataires, qui ne sont certes pas les plus riches du monde ordinaire.  

 Si on passe de l’impôt sur le revenu à un impôt sur le capital, il faut que cette plus-value artificielle que cause la baisse de valeur de l’argent soit récupérée du propriétaire.  Si l’inflation est de 8%, la taxe sur les immeubles doit être aussi de 8%.  Si l’État en prend 7%, en laissant 1% aux municipalités, le refuge immobilier disparaît.

 Et l’État complète son financement.  Car, appliqué au 1,8 trillion que vaut au Canada la propriété immobilière, ce 7% vient ajouter 126 milliards de dollars au 32 milliards perçus de la presse à billets et l’on dépasse le revenu réel de l’État en 1991, lequel n’a été que de 151 milliards de dollars.

 L’impôt peut donc disparaître; mais, si on ferme le refuge immobilier, l’argent paresseux trouvera enfin des ailes… pour fuir le pays plus vite qu’on ne peut dire “Cuba”.  A moins qu’on ne lui offre tout de suite un meilleur refuge.

 7. BELUGAS ET BELUGA

 Nos baleines sont menacées.  Mais “Beluga” est aussi un caviar précieux. Contrairement à l’avis des théologiens, le capitaliste n’est pas inutile; il évite que tout le pouvoir soit aux mains des fonctionnaires, ce qui mènerait à une inertie encore plus grande.  Il faut donc ouvrir un refuge pour cette autre espèce menacée que devient le capital.   Le capital n’a pas peur d’une inflation de 8%:  il a peur de l’incertitude.  Comment  lui garantir que l’inflation ne dépassera pas 8%? 

 Une façon est l’émission de bons d’État indexés, remboursables en tout temps au prix d’achat majoré du taux d’inflation réel excédant 8%.Ainsi, celui qui ne veut pas courir sur le tapis roulant mais seulement protéger son avoir, pourra acheter ces bons et être sûr qu’il ne sera pas taxé de plus de 8% de son capital-monnaie.  

 Vous croyez qu’il n’y aurait pas preneurs pour ces bons?Prenant les taux d’inflation et d’intérêt réels offerts, et les taux d’imposition qui se sont appliqués aux revenus élevés au cours des dernières décennies, il aurait mieux valu la plupart du temps, pour un “capitaliste” qui paye fidèlement ses impôts, acheter des bons indexés de la sorte dans un régime sans impôt sur le revenu, plutôt que des Obligations du Canada dans le régime fiscal en vigueur.   Ce n’est donc pas sur  son dos que se fait la réforme fiscale.  Elle se fait en privilégiant l’action sur l’inaction, et en ne payant plus le prix de l’incertitude que laissent planer les apprentis sorciers du fisc actuel.

 

Mise à jour 1999

La situation s’est brutalement transformée depuis 1992. Au cours des années « 70 et de la première moitié des années « 80, une inflation constante et une fiscalité progressive avaient eu pour résultat un appauvrissement des riches au profit de la classe moyenne. Le phénomène contraire auquel on assistait, au début des années « 90, apparaissait comme un retour du pendule, une phase temporaire d’un cycle. La proposition #21 visait une amélioration des mécanismes d’une politique financière dont l’objectif à long terme semblait être de réduire les inégalités.

 
Aujourd’hui, il est clair que c’est une nouvelle philosophie qui prévaut et que l’objectif du Pouvoir est d’utiliser le potentiel d’extorsion inhérent au système capitaliste pour concentrer la richesse entre le mains de quelques-uns et retourner la plus grande partie possible de la population au niveau de subsistance. Ceci ne pouvant durer bien longtemps, il faut présumer que nos dirigeants SAVENT que le système est en phase terminale et sont à s’offrir une dernière nouba avant le déluge… Qu’on ne se surprenne donc pas de mon changement de ton. 



À la proposition elle-même, il n’y a rien à changer. Ce qu’elle décrit est la pure vérité et le changement qu’elle suggère découle bien des exigences de la situation. On peut y apporter des modifications de détails, mais le principe de base qu’il faut taxer le capital plutôt que le revenu est une évidence, comme est évident le fait que le paiement par l’État d’un intérêt sur le capital « emprunté » est une extorsion institutionnalisée. 



Ceci est tellement simple et évident qu’il faut un effort constant des médias pour garder la population dans une forme d’hypnose où elle ne remet pas en question le pillage à la source par les capitalistes de toute valeur ajoutée à la société. Tellement évident, que personne n’ose jamais engager ce débat publiquement: quiconque voudrait soutenir que le système actuel est logique et légitime apparaîtrait vite comme un imbécile.



La seule réponse des capitalistes, quand on conteste un processus qui donne systématiquement plus à ceux qui ont déjà beaucoup en enlevant tout ce qu’on peut à ceux qui n’ont presque rien, c’est de pousser des cris de vierges offensées, de dire que les choses sont « naturellement » ainsi, ou de changer de sujet…. 



Parmi les propositions de ce livre, la proposition #21 sera la dernière qui sera adoptée. Parce qu’elle est la plus essentielle, celle qui remet en question les assises même de notre société et, aussi, parce qu’elle ne pourra être mise en place efficacement qu’au niveau planétaire; l’initiative devra donc en venir d’une superpuissance, USA, Europe, Chine/Japon.



Pourquoi présenter cette proposition aux Québécois s’il n’est pas en leur pouvoir d’y donner suite? D’abord, parce que nous devons apprendre à discerner partout ce problème d’extorsion qui apparaît en filigrane comme une composante essentielle de TOUS nos autres problèmes: aujourd’hui, rien ne peut être changé dans notre société sans qu’on ait fait la preuve que le résultat du changement sera utile au Capital. Ensuite, parce que tout ce qui contribue à sortir la population de son apathie la prépare à faire un jour ce qu’il faudra pour que le système lui-même change.


 

22 Les profs en cols bleus

1.  LES ROBINETS DÉGOUTENT

 Il y a au Québec des centaines d’avocats, de diplômés en service social et d’autres universitaires qui n’ont pas de travail.  Mais on doit compter des semaines pour trouver un menuisier compétent!  Un plombier, durant la fin de semaine, vous coûte 80 dollars l’heure… mais 30% de la restauration résidentielle se paye au comptant, moins cher, sous la table. Et il faut être bien futé pour faire réparer un téléviseur, de l’équipement ménager ou une automobile sans trop se faire avoir.

 Côtés grands projets, des investisseurs étrangers ont remis en question, l’an dernier, un chantier d’un milliard de dollars à cause du climat dans le secteur construction:  violence sur les chantiers, le favoritisme érigé en système et bien des délégués de chantiers qui touchent des pots-de-vin.  Les retards sont si importants  que le petit entrepreneur n’a parfois le choix qu’entre finir lui-même le travail prévu… ou encourir des pénalités qui amèneraient sa ruine.

 Il y a un malaise profond et une carence grave de travailleurs  qualifiés au niveau des métiers de base, tandis qu’en haut et en dessous on a un surplus sérieux de main-d’oeuvre disponible: 21% de la main-d’oeuvre est présentement en chômage ou prestataire du BS. 

 Bien sûr, la question est complexe, et on trouve pas ou peu d’enthousiasme dans la population pour ce genre de métier.  Mais le besoin est là, et une Nouvelle Société devra d’une façon ou d’une l’autre le régler.  Est-ce que nous ne pourrions pas trouver une astuce pour former ces travailleurs de métier dont on a tellement besoin?

 2. LA DEUXIEME CLASSE

 On essaie beaucoup, car c’est ça – (entre autres choses, mais plus que n’importe quoi!) – qu’un système d’éducation est supposé apporter.  Au Québec, trois ministères se partagent cette tâche et dépensent quelques milliards de dollars par année pour la formation professionnelle.

 On dépense des milliards de dollars par année mais, du point de vue emploi et production, c’est une formation de deuxième classe.  Parce qu’une formation en institutions d’enseignement est trop longue, trop théorique et pas assez pratique, trop générale et pas assez spécialisée pour les postes à remplir.  C’est une formation qui est trop coûteuse, avec des équipements désuets et des profs en cols blancs qui sont d’abord des professeurs, et ensuite seulement des spécialistes des matières qu’ils enseignent.

 Une formation de deuxième classe, qui non seulement ne forme pas pour des emplois disponibles, mais qui ne transmet pas non plus les connaissances qui permettraient au diplômé de devenir  un travailleur entrepreneur autonome, ce qui est peut-être la vraie voie de l’avenir.

 Non seulement une formation de deuxième classe, mais aussi, surtout, une formation de deuxième choix;  car toutes les images négatives du travail manuel que véhiculent les parents et nos enseignants – les premiers parce qu’ils sont des cols bleus, et les seconds parce qu’ils n’en sont pas –  font que ceux qui choisissent la formation professionnelle sont presque toujours ceux qui n’ont pas pu se qualifier pour mieux.  Le « mieux” étant, pour l’étudiant, tout ce qui porte un col blanc.  Même  inutile ou superflu.

 3. OHÉ COMPAGNONS !

 Il y a une alternative à cette formation de deuxième classe en institutions.  Elle est connue depuis le Moyen Age. Une époque où il y avait des Maîtres, des Compagnons qui savaient, et des apprentis qui apprenaient.  Au travail.

 Durant la Deuxième Guerre mondiale, quand on a VRAIMENT voulu être sérieux  – et enseigner vite et bien un métier à ceux et celles qui remplaçaient, en usines, les travailleurs de métier partis pour le front – c’est aussi à la formation en industrie qu’on a eu recours.

 Il y a encore aujourd’hui, en France, en Allemagne, en Angleterre, au Canada même et ailleurs, à côté de la formation professionnelle longue qui se donne en institutions, une formation industrie, une formation sur mesure qui colle à l’emploi et permet d’apprendre à remplir un vrai poste de travail

 Une formation de première classe, avec de vrais équipements et une véritable ambiance de travail.  Donnée par de vrais travailleurs qualifiés, des compagnons dont on fait des maîtres en leur montrant à  enseigner

 C’est ça, la vraie formation professionnelle, et même le travailleur autonome apprend mieux son métier s’il l’apprend en entreprise, dans des circonstances qui reproduisent la vie réelle.

 Pourtant, cette formation est considérée actuellement comme un pis-aller, comme un succédané à la “vraie” formation, qui se donne, elle, dans une institution.  Il serait temps qu’on revoit cette question et que la formation en industrie cesse d’être une exception pour devenir la norme.

 4. ALTERNATIVE “ALTERNANCE”

 Comment monter un système universel de formation en entreprise?  D’abord, que les entreprises qui ont des emplois à combler et qui veulent faire de la formation s’inscrivent au ministère compétent.  On les aidera.  En faisant l’analyse de leurs postes à remplir et en formant, comme enseignants professionnels, certains de leurs travailleurs:  il ne faut pas, en moyenne, plus de six semaines pour montrer à un bon ouvrier qualifié à enseigner ce qu’il sait.

 Ensuite, on doit publier dans les polyvalentes la liste des offres d’emploi des compagnies et accorder automatiquement, à tout étudiant de 16 ans ou plus qui en fait la demande, le droit d’être libéré des cours pendant trois (3) mois pour s’inscrire à un Stage d’orientation en entreprise

 C’est l’entreprise qui fera le choix final des stagiaires.  Au bout de ce stage d’orientation de trois mois, si elle et le stagiaire sont satisfaits, on organisera alors pour celui-ci un programme complet de formation auquel collaboreront, l’entreprise et une institution.

 Le stagiaire recevra en institution la formation théorique et les exercices pratiques dont les parties auront convenu; il recevra en entreprise, dans le cadre de son travail, des exercices dont les parties auront aussi convenu.  En alternance.

 Il passera ainsi 50% de son temps au travail et on lui enseignera de cette façon, en alternant de l’école à l’entreprise, tout ce qui est nécessaire à son travail.  Pas plus pas moins.  Ce qui lui garantira une formation professionnelle et un emploi.  En 18 mois, il deviendra un ouvrier qualifié.

 5. LE VOLET CULTURel

 Si on parle de former le travailleur en entreprise et de lui montrer d’abord ce qui est nécessaire à son travail, on est vite accusé de vouloir le priver d’un accès à la culture.  La culture, qu’en cochon de bourgeois élitiste on va vouloir réserver, bien sûr, aux futurs avocats et médecins!

 Eh bien non, c’est pas ça!  c’est même tout juste le contraire de ça.  Car si on peut donner  en 18 mois au stagiaire son volet professionnel, dans le 50% de son temps qu’il passe au travail et, disons, un autre 25% pour la théorie et la pratique de base en institution, il restera encore 25% de son temps durant ces 18 mois pour lui apprendre autre chose.

 Pendant 25 % de son temps, durant ses 18 mois de formation en entreprise, le stagiaire suivra donc aussi  un volet culturel de formation, composé d’autres cours choisis parmi ceux disponibles en institution.  Joints aux cours du volet professionnel, ces cours lui donneront la scolarité requise pour l’obtention du diplôme visé.

 L’entente avec l’entreprise prévoira que même lorsqu’il aura terminé son volet professionnel, le stagiaire restera  “en alternance”, à 50% seulement de son temps en entreprise, jusqu’à ce qu’il ait terminé son volet culturel et réussi les examens menant au diplôme cherché.  DES, DEP, DEC…

 Ne craignons surtout pas que le travailleur, une fois son emploi assuré, fasse ensuite peu de cas de la culture. Au contraire.  En séparant clairement, d’une part, ce qui est nécessaire pour accomplir un travail donné et, d’autre part, la culture, on lui donne enfin la chance d’en avoir une.

 6. LA CULTURE AU DESSERT

 Car  pourquoi cet engouement pour des carrières universitaires à tout prix, pour lesquelles la demande est faible et qui souvent ne sont pas plus rémunératrices aujourd’hui que des métiers de base, si ce n’est le facteur prestige qui s’y rattache et qui est lui-même lié à la culture?

 Or, le lien entre la culture et la plupart des carrières libérales est affaire de tradition bien plus que de nécessité.  Si on définissait, par exemple, le volet professionnel de l’avocat comme ce qu’il doit savoir pour pouvoir exécuter correctement 95% des tâches journalières de la moyenne des avocats, telles qu’établies par le même genre d’analyse de tâches qu’on utilise pour définir le volet professionnel d’un travailleur manuel, croyez-vous vraiment qu’on ne pourrait pas lui donner cette formation en 18 mois, « en alternance”, entre une institution et un cabinet d’avocats?

 La différence entre la formation d’un avocat et celle d’un plombier, c’est qu’on traite les connaissances culturelles qu’on donne au premier comme si elles faisaient partie de son volet professionnel et lui étaient indispensables, alors que la pratique d’un avocat moyen ne fait pas plus appel au Droit Romain que celle du plombier ne se réfère aux curieux systèmes de ventilation des palais minoens.

 Si on scinde les volets professionnel et culturel, et qu’on donne d’abord à tout travailleur – avocat ou plombier – son volet professionnel, en mettant la culture au dessert mais en rendant son diplôme dépendant d’un nombre fixe de modules de culture, on règle le problème du prestige… et le problème de la main-d’oeuvre qualifiée.

 7. LES MAITRES-TRAVAILLEURS

 Pourquoi  pensez-vous que la durée des cours universitaires de sociologie, d’économie, de droit, de psychologie, etc. est la même?  Certainement pas parce qu’une analyse de tâches a déterminé que ces professions, par miracle, ont toutes des exigences de formation professionnelle égales.  La durée en a été rendue égale pour que le prestige en soit égal, et on y  est arrivé en y ajoutant des volets culturels variables, plus ou moins pertinents.

 Il faudrait être naïf pour croire qu’on empêchera que la culture joue son rôle discriminant; on n’y changera rien.  Mais on pourrait mettre la culture au dessert, après qu’on aura réglé tous les besoins de main-d’oeuvre, en plomberie comme en notariat.  Ce qu’on aurait si tous les cours se donnaient en alternance, entre d’un coté une école ou une université et, de l’autre, un stage en entreprise auprès d’un professionnel reconnu.  Un maître.

 Le volet professionnel correspondrait aux besoins du premier niveau du marché du travail, et qui le passerait avec succès deviendrait “compagnon avocat”,  “compagnon-sociologue”, ou ”compagnon-plombier”.  Ensuite, un volet culturel (aussi exigeant et long que le prestige qu’on voudrait attacher à la fonction) permettrait qu’on devienne Maitre ou Docteur…  Ainsi, c’est le diplôme qui ferait foi de culture et du prestige, et non le volet professionnel choisi.  Nos plombiers nous feraient des thèses non moins passionnantes que nos économistes, et peut-être que nos robinets ne les dégoûteraient plus.

 

 Mise à jour 1999

Cette proposition #22 a eu un bon début de carrière, puisque l’année qui a suivi la publication du livre a été celle de la création de la Société québécoise de développement de la main-d’oeuvre, création qui a été précédée d’une Commission parlementaire à laquelle j’ai eu l’occasion de présenter un mémoire dont l’essentiel reprenait tous les thèmes de cette proposition.



En les développant, bien sûr, et en modifiant le ton et le vocabulaire, puisque chaque événement a son style et que celui d’une présentation en Commission parlementaire n’est pas celui d’une vulgarisation en 2 000 mots. Mais il s’agissait indubitablement des mêmes concepts menant aux mêmes conclusions.



Or, comment cette proposition a-t-elle été reçue en Commission parlementaire? Par des félicitations dépassant de loin la simple politesse – voir la Gazette officielle – venant aussi bien du Ministre Bourbeau que de Louise Harel représentant alors l’opposition. Ensuite? Ensuite, des échanges avec la SQDM, des rapports détaillés… puis, doucement, les choses ont repris leur cours normal. Le mur de l’inertie que dressent les fonctionnaires est infranchissable.



Au moment des élections fédérales de 1993, une lettre ouverte à La Presse soulève, entre autres problèmes reliés à la main-d’oeuvre, celui de la formation professionnelle en entreprise. Cette lettre est reprise dans Le Devoir. On en redemande. Dans la foulée de cette série de publications, je reçois des douzaines d’appuis et des politiciens connus veulent plus de détails. Ensuite… des échanges avec la SQDM, puis, doucement, les choses reprennent leur cours normal et le public oublie. Le mur de l’apathie de la population est infranchissable.



Au moment des élections provinciales de 1994, je suis invité a présenter une série d’articles qui sont publiés en page éditoriale de La Presse. Il est encore question de formation professionnelle en des termes qui reflètent ceux de la proposition #22: formation en entreprise, formation en alternance, valorisation du volet culturel de la formation des travailleurs… Encore une fois tout le monde est bien d’accord. Encore une fois, des échanges avec la SQDM, puis, doucement…. Dois-je continuer?



J’ai eu l’occasion de parler de cette question dans les mêmes termes à des douzaines d’occasion au Québec et à l’étranger. J’en ai parlé à la radio, à la télévision, au cours d’un colloque à l’UQAM. Mes idées sur le partage du travail et le revenu garanti soulèvent parfois un débat sans complaisance, mais je n’ai JAMAIS rencontré quelqu’un qui ne soit pas d’accord avec le concept fondamental de la proposition #22.



Au contraire, j’ai rencontré souvent des auditeurs assez enthousiastes pour faire un suivi et même pour répandre eux-mêmes la bonne parole. Pourtant, je ne vois pas depuis 6 ans une transformation significative de notre système de formation professionnelle. La SQDM est venue, elle est partie… les structures qui administrent la réalité de la formation se transforment comme s’effilochent les nuages dans un ciel d’été… mais personne ne prend la décision d’un changement. Nous sommes sans capitaine et sans timonier, le Québec, dans ce dossier comme dans d’autres, est un bateau à la dérive.

23 La santé bien encadrée2

 1.  LES EXPONENTIELLES

 Les techniques médicales s’améliorent sans cesse; on vit et on survit plus longtemps. À des coûts que certains jugent insupportables: il en coûte 180 000 dollars par année pour maintenir  en vie certains patients.

 On peut dire que c’est ce qu’il en coûterait pour nourrir pendant un an, au Sahel, un village de 300 familles, mais ça, c’est de la démagogie.  Le coût des soins médicaux, c’est d’abord du temps. Le temps précieux du personnel de santé qualifié, lequel ne peut pas se transformer en manioc pour  les Maliens et les Burkinabés.

 Ce qui est vrai, d’autre part, c’est que ces  180 000 dollars représentent le travail à temps plein d’un médecin, d’une infirmière et de deux auxiliaires, et qu’on ne peut pas augmenter indéfiniment, au rythme des progrès de la médecine, le nombre de ceux  dont la vie consiste à préserver celle des autres.

 Simultanément, le champ des connaissances médicales s’élargit et, malgré une sélection de plus en plus sévère au départ, il devient impensable d’entrer dans la tête des futurs médecins tout ce qu’il faudrait y mettre pour qu’ils deviennent ces guérisseurs universels et omniscients qu’on a voulu qu’ils soient:  tout tend donc à devenir objet de spécialisation.

 Croissance exponentielle des coûts, et croissance exponentielle des connaissances, quelque chose va craquer et on a des choix difficile à faire.  Mais avant de tirer à la courte paille qui on va débrancher, il vaudrait mieux remettre en question de vieux mythes, revoir nos systèmes et l’utilisation des ressources, et devenir plus efficaces.

 2.  LES GRANDS INITIÉS

 Comme le mythe qu’il doit y avoir un fossé infranchissable dans le système de santé entre, d’un côté, l’Oint du Seigneur, le grand initié, le médecin qui a toute la science, et, de l’autre côté, ceux qui n’ont pas reçu la Grâce et qui sont tout juste bons à exécuter des instructions.

 C’est un mythe coûteux, et une Nouvelle Société va devoir bâtir un cadre où existeront, beaucoup plus qu’aujourd’hui, entre le docteur et le profane, des paliers intermédiaires de techniciens médicaux dont chacun aura ses compétences reconnues, soulageant d’autant la tâche traditionnelle du médecin.

 Des paliers professionnels, allant du premier niveau d’infirmière auxiliaire au Bachelier en Médecine (qui après trois ans d’université, en saura bien plus qu’un omnipraticien dans une branche de la médecine), en passant par l’infirmier(e) diplômé(e) et les titulaires d’un bac en nursing, chaque palier ayant ses attributions.

 Un encadrement qui, cependant, ne se limitera pas à ces paliers professionnels, mais mettra aussi à profit le réservoir de bonne volonté que constitue d’abord le bénévolat, et surtout la capacité de chacun de se prendre lui-même en charge.

 Pour que le nombre de médecins et de paramédicaux que nous pouvons nous payer suffise pour les cas où ils sont vraiment essentiels, il va falloir demander au patient ordinaire de s’aider un peu et de devenir lui-même raisonnablement “initié”.  Et qu’il commence par pouvoir identifier la plupart du temps, sans avis médical, ses propres petits problèmes de santé.  

 3. AIDE TOI …

 On se plaint de l’encombrement des salles d’urgence et du surmenage des médecins, mais on décourage tant qu’on peut l’autodiagnostic.  Essayez de téléphoner à un hôpital, d’expliquer vos malaises et d’avoir quelques conseils!  Le système n’a qu’une seule réponse:  “passez nous voir”.

 Ce qui est prudent dans une société où l’on n’a jamais voulu informer le monde ordinaire même des rudiments  de l’art… mais est une réminiscence aussi du temps, heureusement révolu, où il était important de voir chaque  patient en chair et en os pour lui présenter la facture.

 Cette réticence à laisser l’individu assumer un rôle actif en santé doit disparaître.  Et cela  commence par une formation de base. Chaque enfant, dès l’école primaire, devrait être sensibilisé à la prévention, bien sûr, mais aussi initié – sans lui créer d’anxiété ni lui mettre en main les médicaments! – à interpréter ses symptômes les plus fréquents.

 Au niveau secondaire, il devrait en apprendre plus.  Les premiers soins – type Ambulance St-Jean – devraient être une matière obligatoire; il est absurde qu’on exige du monde ordinaire – car le secondaire est bien pour tout le monde, n’est-ce pas? – d’y apprendre le calcul différentiel… mais qu’on ne juge pas essentiel de lui  montrer à poser un tourniquet ou à donner la respiration artificielle!  

Au collégial, chaque étudiant devrait en apprendre encore plus.  Assez pour pouvoir apprendre à intervenir en cas d’urgence au niveau secourisme avancé.   Surtout, l’étudiantdu collège devrait apprendre à parler à Esculape.

 4.  …ET ESCULAPE T’AIDERA

 Esculape  – (ou quel que soit le nom qu’on décidera de lui donner) – sera  un système informatisé d’aide au diagnostic qui permettra à une partie significative de la population de porter un premier jugement sur sa propre condition de santé et aussi, en cas d’urgence, sur celle des autres.

 Rien là de futuriste; les conditions existent déjà pour mettre en place un tel système.   Quand un médecin vous examine de façon sommaire, il voit certains symptômes apparents, note vos réponses à certaines questions et vous fait quelques tests très simples. 

À partir de ces données, il élimine déjà 99,9% des diagnostics possibles; si parmi ceux qui restent il y en a de graves, il passera à une autre étape qui exigera des tests plus complexes que ce qu’il peut faire sur place. Si non, il vous prescrira du repos et un médicament banal. 

 Cet examen sommaire et ces tests simples, quiconque n’est pas trop bête peut les faire, comme il suffit de les apprendre pour poser ces questions.  C’est pour décider qu’il faut tester davantage ou que le mal est bénin qu’intervient l’expérience du médecin.

 Ou que pourrait intervenir, de façon bien plus rapide et plus sûre, un ordinateur programmé pour le faire à partir de l’expérience de douzaines de médecins.  Un “système-expert”.

 Il suffirait d’avoir accès à ce “système-expert”, par téléphone ou par tout autre moyen de communication …, et d’avoir sur place ce quelqu’un “pas trop bête” qui tiendrait le thermomètre.  Est-ce que tout diplômé du collégial ne devrait pas savoir le faire?

  5. LES SAMARITAINS

 Si chaque diplômé du collégial avait reçu la formation très simple qui lui permettait ce dialogue avec Esculape  et acceptait de le faire gracieusement,  en bon samaritain, pour lui-même, sa famille, ses voisins et au besoin qui que ce soit, on éliminerait une foule de consultations inutiles aux urgences et aux cliniques… et bien de l’anxiété. 

 Est-ce que ces diplômés des Cegep – qui coûtent tout de même quelques sous à la société – n’accepteraient pas de rendre ce petit service au monde ordinaire?  Et quand Esculape dirait “danger”, le patient irait vers le niveau suivant de diagnostic, où un médecin – moins occupé parce qu’il serait libéré des consultations inutiles – le prendrait alors en charge.

 Et il y a d’autres façons de mettre à contribution le potentiel de bénévolat de la population.  Après une formation appropriée et un examen sérieux, bien des gens pourraient être accrédités et devenir “ambulanciers volontaires”.

 Leur voiture – de modèle adéquat – serait  aménagée aux frais de l’État de tout l’équipement de premiers soins et de réanimation nécessaire, et serait reliée par radio à un centre de coordination branché sur  le “911”. Les appels seraient distribués selon la proximité et la disponibilité, comme le sont les maintenant appels aux taxis. 

 Si des centaines de ces ambulances bénévoles circulaient, la charge de travail ne serait lourde pour personne. Les patients seraient plus vite à l’hôpital, à bien meilleur coût pour l’État.  Il faudrait seulement tenir ces volontaires à l’abri de poursuites en dommages, sauf évidemment s’il y a faute lourde ou grossière négligence.

 6. LES PROFESSIONNELS

 Le but de confier certaines fonctions à des bénévoles n’est pas de réduire le nombre des professionnels de la santé, car la demande pour leurs services est inépuisable; c’est de repousser d’un cran vers le haut les tâches de la plupart d’entre eux.

 Ou plutôt, de revoir à la hausse leur définition de tâches pour que celle-ci colle à la réalité quotidienne. Aujourd’hui, un(e) infirmier(e) a déjà un pouvoir considérable sur le traitement du malade et, quand il ou elle a quelques années d’expérience, sait sans doute bien mieux que le médecin traitant comment doser la médication.

 L’éthique de sa profession lui impose d’ailleurs  d’user de son jugement, lui faisant du même coup porter une responsabilité pour laquelle il ou elle n’a pas l’autorité.  Il faut revoir sa formation et lui donner, dans certaines circonstances, plus de discrétion et un mandat plus large pour réagir aux demandes du patient.

 Quant aux diplômé(e)s du bac en nursing, ce sont des gens qui ont une scolarité qui se compare à celle d’autres professionnels dont on ne met pas en doute l’autonomie.  Sans mettre en question le leadership du médecin dans le dossier médical, il y a  une bonne part de ses attributions qui devraient être déléguées de façon routinière et devenir la responsabilité propre de ces diplômé(e)s en nursing.

 Et n’y a-t-il pas aussi quelque chose d’absurde, dans  la formation actuelle des spécialistes dont nous avons besoin? Pourquoi ne pas former des techniciens médicaux spécialisés, en trois ans, dans le cadre d’un baccalauréat en médecine?  

 7.  LES  SPÉCIALISTES

 Il faut des docteurs en médecine. Comme il faut, en toute discipline, des généralistes chevronnés qui ont une vue d’ensemble et qui font les grandes synthèses.  Mais est-il bien nécessaire  que chaque spécialiste – (dont toute la carrière par la suite se bornera à soigner l’oeil, les organes génitaux ou la psyché de ses clients) – ait préalablement reçu cette formation globale que nous leur imposons?

 Pourquoi la société devrait-elle payer une formation de médecine générale à tous les médecins, alors que la moitié d’entre eux ne garderont plus tard de leurs études générales de médecine que ce qu’ils auraient pu en apprendre en quelques semaines?

 L’anesthésiste de dix ans de pratique spécialisée en sait-il plus que vous sur votre sinusite?  Et entre une sage-femme et un psychiatre, à qui vaut-il mieux confier un accouchement?  Les futurs spécialistes perdent un temps précieux à apprendre des choses qu’en bonne conscience ils refuseront plus tard d’appliquer.

 Il faut créer des baccalauréats en médecine dans une douzaine de spécialités.  Les diplômés qui en sortiront, après trois ans, auront des connaissances plus restreintes que nos spécialistes actuels, qu’il ne s’agit pas de remplacer mais d’épauler;  mais ils en sauront bien plus qu’un généraliste dans leur champ de compétence.  Et nous aurons ainsi, en nombre suffisant, ces ressources dont nous aurons de plus en plus besoin. 

Mise à jour 1999

La proposition #23 venait compléter la proposition #03. Ensemble, elles apportaient une solution au « problème » que pose l’extraordinaire développement de nos connaissances et de nos moyens d’action dans le domaine médical. Un problème? En fait, ce développement est la plus grande bénédiction de notre époque, un progrès qui promet une vie plus longue, plus agréable, plus active. Il faut que nous soyons bien bêtes et le système bien méchant pour ne pas comprendre qu’il n’y a pas là un problème mais un trésor à mettre en valeur

.

Une richesse que nous pouvons d’autant plus facilement exploiter que l’automation – qu’on perçoit comme une cause de chômage – libère les ressources humaines dont nous avons besoin pour le faire. Le défi, c’est de nous dégager d’un préjugé qui limite la nature, le nombre et la mission des intervenants médicaux. Quand les machines produisent, que font les êtres humains? Ils pensent, ils éduquent, ils amusent … ils soignent.



Comment la situation du système de la santé a-t-elle évolué depuis 7 ans? Elle s’est détériorée au-delà des projections les plus pessimistes que l’on aurait pu faire et, le blâme en ayant été mis sur les aspects financiers du système – nécessité d’équilibrer le budget, croissance des coûts, etc. – la proposition de mettre à profit le bénévolat et de confier une responsabilité accrue à l’individu sur sa propre santé semble arriver bien à point. 



La proposition #23, de diverses manières, suggère de répartir entre plus d’intervenants les fonctions qui sont actuellement dévolues aux médecins et autres professionnels de la santé, afin d’avoir PLUS de ressources et MOINS de frais. C’est la seule solution qui n’équivaut pas à renoncer à ce que la médecine peut apporter de plus pour notre bonheur, sous prétexte que quelqu’un s’est arrogé le droit d’exiger un droit de péage pour y avoir accès.



La question est maintenant de savoir si on peut cesser de penser à une société encore primitive, orientée vers la production, où il y a un médecin pour 500 personnes, pour prévoir une société de mieux-être où 20% de l’activité professionnelle sera consacrée à garder les gens en santé, à les soigner et à les guérir. C’est un passage vers un niveau supérieur. Comment vivre cette transition?



D’abord, il faut préparer l’individu lui-même à s’autodiagnostiquer et à se soigner dans les limites de ce qu’on peut apprendre à une adulte raisonnable. C’est une mission pour la réforme d’un système d’éducation tout autant que pour la réforme du système de santé: nos objectifs d’apprentissage actuels sont simplement aberrants.Ensuite, il faut utiliser la notion de bénévolat et mettre à la disposition de toute la collectivité les connaissances plus complexes qui devraient faire partie de toute formation supérieure – encore une tâche pour  le système d’éducation ! – et doter ces bénévoles des outils informatiques ou autres qui leur permettront d’agir utilement – au palier du diagnostic, par exemple.



Dans un troisième temps, il faut créer toute une armée d’intervenants professionnels à temps partiel, de « paramédics » de bénévoles formés à cette fin qui assumeront les fonctions de garde à domicile et de soutien moral des malades, vieillards, accidentés, etc.Puis, au palier intermédiaire entre le médecin omnipraticien que nous connaissons présentement et les infirmie(e)s, il nous faut des « maîtres-médecins » qui seront les ressources spécialisées de demain: oncologue, cardiologue, pédiatre, etc. 

Enfin, au faîte de la pyramide, le Docteur en médecine qui assurera la coordination interdisciplinaire qu’exigera parfois – mais pas toujours! – le suivi médical des patients.

 

24 Droit de parole

1.  L’ÉCLAIRCIE

 Pendant des siècles, on n’a pas été gâté sur la transparence de l’information. Quand le Roi d’Assyrie tuait ou empalait ses ennemis à l’Est du Royaume, il fallait des années avant que ses ennemis  à l’Ouest n’aient la frousse.    

 En 1940, la radio annonce l’avance des Panzers  avec 24 heures de délai; et il y a la censure.  En 1970, plus de censure qui tienne: on voit G.I. et   Viets s’étriper en direct à la TV.  Une brève éclaircie dans la noirceur, une minute de franchise qui a permis aux  Américains de perdre sur les campus universitaires la guerre de l’opinion publique, puis la guerre tout court. 

 On a compris.  En 1991, quand on a déplacé un demi million de soldats vers l’Arabie et dévasté un pays tout entier, on n’a pas vu de sang à la TV.  Des cartes, des experts, quelques ruines, beaucoup de pétrole en flammes, mais on n’a vu personne mourir, et les blessés étaient pansés avant qu’on nous les montre. 

 La question n’est pas qu’on ait eu tort ou raison de montrer une guerre comme un jeu de Nintendo; le point  est que le message du Vietnam a été compris et que l’éclaircie de transparente qu’avait imposée la technique est finie:  le pouvoir a repris contrôle de l’information. 

 Plus habilement que jamais, car plutôt que de chercher à cacher la vérité par des espaces blancs et des rayures noires, les autorités dissimulent désormais la vérité sous des tonnes d’informations.  Au lieu de ne rien montrer, on montre aujourd’hui beaucoup de ce qu’on le veut.  Et on bâtit une nouvelle vérité sur mesure.

 2. L’ÉMOTION SUR MESURE

 Le Pouvoir montre ce qu’il veut. Ce qui est bien gênant pour la démocratie, car on ne peut pas parler de pouvoir du peuple sans informer le monde ordinaire.  Comment décider quand on ne connaît pas les faits?  Surtout, comment décider autre chose que ce que le Pouvoir veut, quand on doit décider à partir des images que le Pouvoir choisit de nous montrer, et donc sous le coup des émotions qu’on veut  que nous ayons?

 Car on peut susciter chez les gens exactement les émotions qu’on veut.   Avez-vous remarqué que les candidats à la Présidence des Etats-Unis ont des visages assez ordinaires, mais que, le soir même de l’élection – et pour la durée de son règne –  l’élu est transfiguré?  Toutes ses photos le montrent désormais grand, noble…

 Ce qui est vraiment une grâce d’état, puisque Nixon, dès sa démission, a pris une tronche patibulaire.  Comme ces criminels qu’on ne nous montre qu’avec des gueules de bandits.  On nous impose la bonne émotion.

 Merveilleux exemple, 77% des Américains, à la sortie du film Tora, Tora  (qui traite de l’attaque sur Pearl Harbour, vu du côté japonais) ont dit “comprendre” la position japonaise.  Alors que je vous jure que si vous  dites à un Américain moyen et un peu costaud qui n’a pas vu le film que vous « comprenez” la position des Japonais au moment de Pearl Harbour, sa réaction va être de vous mettre son poing sur la figure.

 Et ici même, combien de gens ont révisé peu à peu leur jugement sur la crise d’Oka, en suivant la campagne d’information  mise en place?

 3.  LES CENSURES

 Sauf en cas de guerre, il est douteux qu’il existe une politique concertée pour biaiser les faits.  Le  “Pouvoir” qui nous cache la vérité n’est donc pas quelque groupe occulte bien défini, mais le résultat d’une entente tacite, entre toute une partie bien-pensante de la société qui a sa vision des choses et les médias qui font partie de cette élite, et qui ne VOIENT vraiment pas autre chose.

 Je ne suis personnellement ni raciste, ni fasciste, ni communiste;  je ne suis pas sexuellement déviant, je n’ai pas vu d’extra-terrestres et je n’appartiens à aucune secte.  Mais je m’inquiète que les médias donnent l’impression que personne n’est de l’autre côté de ces barricades, et ne donnent jamais donc la parole à ceux qui ne partagent pas  les  idées qui font consensus.

 Je m’en inquiète, parce qu’il serait moins grave de lire un article parfois qui dirait “Voter, qu’osse ça donne? ”, que d’apprendre par les sondages que 72 % de la population ne fait plus confiance aux politiciens.

 On dit qu’il n’y a plus de censure, mais tous les médias sérieux respectent  certains tabous. Tout ce qui n’est pas “bien” n’a donc plus droit de parole… puisque ce qui n’est pas publié dans nos médias “sérieux” n’est pas vraiment diffusé dans la population et, finalement, n’intéresse plus personne.

 Par-delà les tabous, il y a aussi une quasi-censure par condescendance et par simple inadvertance, alors que quelques douzaines de journalistes décident, non seulement de ce dont il est convenable de parler, mais aussi de ce qui intéressera les gens… et de ce qui mérite même qu’on en parle.

 4. “ FAIRE”  LA NOUVELLE

 Il s’en passe des choses sur la planète…. et  la plupart se passent sans qu’un journaliste soit invité. Il y a donc, au départ, non seulement un tri pour décider ce qui sera une nouveau mais, quand on a choisi ce qui vaut la peine d’être diffusé, il y a le choix du témoin.  Et intervient encore là le biais du bien-pensant, parce qu’il n’est pas du tout  indifférent qu’un fait soit narré par Dupont ou Dupond.

 Sympathique, arrogant, fat, agressif, ânonnant, c’est le témoin qui donnera sa couleur au “fait”.  Puis le reporter   biaise encore, choisissant les quelques phrases du témoin qui seront retenues, avec les bonnes mimiques et les bonnes intonations.  C’est ainsi qu’on “fait” la nouvelle.

 Et c’est ce fait, qui est déjà en partie une création, que le journaliste à son tour va commenter, auquel il va trouver des causes, des explications, des conséquences, et qu’il va intégrer à sa vision du monde

 La vision de la réalité que reçoit le monde ordinaire passe ainsi tout entière par le canal étroit de quelques douzaines de journalistes, et devient ce qu’ils veulent.Ce qu’il veulent, dans le respect des tabous que chacun sait qu’il ne doit pas transgresser et qui constituent la vision “correcte” du monde qui correspond au consensus de notre société.

 Mais il y a presque toujours un témoin du monde ordinaire à chaque événement.  Ne serait-il pas intéressant de se servir des techniques modernes pour passer outre au monopole des professionnels de l’information?  Pour  demander au monde ordinaire de dire ce qu’il a vu… et ce qu’il en pense?

 5.  LA BANQUE DES NOUVELLES

 Comment transformer ce rabâchage à sens unique de la vérité officielle par un dialogue qui permettrait au monde ordinaire d’avoir son tour au micro?  En ouvrant à tous l’accès à une Banque des Nouvelles, électronique et interactive, que chacun peut non seulement consulter à partir de son poste de télévision mais à laquelle il peut aussi contribuer. Ce qui est aujourd’hui tout à fait possible.

 Qu’y aurait-il dans cette Banque de Nouvelles?  D’abord, les bulletins de toutes les grandes agences de presse. Pas seulement de United Press, de Reuter et de France Presse, mais aussi des agences russes, chinoises, africaines, etc. Les agences donnent les FAITS…  si on a la prudence d’écouter plus d’une version.

 Ceci, pour notre vision du monde.  Mais, au Québec même, il y a d’autres sources d’information sur les faits:  tout le monde.  Chaque Québécois qui sera témoin d’un événement et qui voudra le signaler pourra le faire.  

 Il lui suffira d’envoyer un fax à la Banque de Nouvelles, pour que  le fait signalé y soit inscrit, sous la  catégorie voulue, et devienne immédiatement accessible à quiconque appellera sur son clavier de type Videoway le code de cette catégorie: crimes, accidents, manifestations, rencontres, etc., etc.

 Il en résultera, ne le cachons pas, une masse énorme d’insignifiances.  Mais un pixel ne coûte pas cher…  Et on sera surpris du nombre d’incidents qui seront signalés.  Qui sait si les coups de feu que croiront entendre au même moment quelques témoins ne serviront pas, un an ou deux plus tard, à disculper l’accusé d’un meurtre?

 6. PASSER LE MICRO

 Et surtout, l’important n’est pas tant ce qui sera dit que le fait que tout pourra être dit.  La transparence, au moins sur la scène locale, deviendra enfin un fait acquis.  Ce qui est bien, mais n’est pas tout. 

 Il est essentiel que le monde ordinaire connaisse les faits, mais il n’aura vraiment droit de parole que s’il peut aussi exprimer son opinion.  Pour chaque fait, national ou international, quiconque le désire pourra envoyer ses commentaires par fax à la Banque des Nouvelles.  

 Chaque commentaire reçu sera codé du numéro de l’événement suivi d’un numéro d’ordre qui apparaîtra au sommaire.  Chacun pourra donc faire apparaître à son écran – et faire sortir une copie sur son fax – de l’opinion émise par qui que ce soit.  Pas seulement par les “sages” que sont nos journalistes professionnels, mais par toute personne du monde ordinaire qui croira qu’elle a quelque chose à dire.

 Quant à ceux qui veulent s’exprimer sur autre chose que l’actualité, une section thématique devrait permettre de structurer aussi ces contributions.  Le monde ordinaire aura ainsi toujours  une façon de se faire entendre. Il aura comme un micro à portée de la main … et  un gros haut-parleur.

 Ce qui ajoute une nouvelle dimension à la démocratie.  Comme pour les faits, l’essentiel n’est pas ici qu’une opinion soit exprimée mais qu’elle puisse l’être. Et n’oublions pas que la technique pour entrer, coder, rappeler et transmettre cette information est disponible… Et même la technique qui permettra de financer l’opération !

  7.  DES SCOOPS  EN OR

 Comment avoir accès au système? Voyons le déroulement de l’opération. Au départ, l’usager a sur son écran le sommaire de l’information disponible.Avec son clavier il peut choisir un thème, dans ce thème un sous-thème et dans celui-ci un événement, lequel fait l’objet de communiqués d’agences ou a été signalé par un  individu.

 L’événement choisi, l’usager peut faire défiler l’information à l’écran. A la fin des communiqués et des rapports de faits, apparaîtra un sommaire des commentaires dont l’événement est  le  sujet.  Avec pour chacun, en plus de son code, de son titre et du nom de son auteur…  son prix. 

 Les faits seront signalés gratuitement, mais  si on veut que les opinions aient quelque valeur, rien de mieux que de charger quelques sous à l’usager.  Et on finance ainsi le fonctionnement de notre Banque de Nouvelles, puisque,   comme pour Alex, et les notoires “976”, la Banque se partagera avec chaque auteur  les sommes reçues.

 On parle d’un prix modeste, disons 1/100ème de cent le mot par exemple; un commentaire de mille mots coûtera  dix cents, soit le tiers du prix d’une cigarette.  Mais dix mille lecteurs réguliers et deux textes par semaines, et un journaliste touchera plus que son salaire actuel; s’il va chercher deux cent mille lecteurs pour un article de fond, il peut vivre un an!  Et il y a d’autres possibilités….  Mais le plus vital, c’est le droit de parole au monde ordinaire.  Le vrai gage de la liberté.

 

Mise à jour 1999

C’est un signe des temps et de la rapidité avec laquelle tout évolue que cette proposition, accueillie comme révolutionnaire il y a à peine 6 ans – et saluée comme telle par des spécialistes des communications – soit devenue aujourd’hui complètement dépassée, dans sa forme sinon dans son concept. Quand la proposition #24 fait allusion à Alex et aux lignes 976, on a un peu l’impression de feuilleter un journal jaunie de l’entre-deux guerres.



En 1990, peu de gens avaient entendu parler du Web et de l’Internet et le fax était encore une nouveauté. Aujourd’hui, en 1998, quiconque a accès à l’Internet peut dire n’importe quoi au monde entier: la transparence que j’appelais de mes voeux est devenue une réalité. Mais l’est-elle vraiment? L’innovation qu’offrait la proposition #24 n’en est plus une, bien sûr, et il est vrai qu’il existe maintenant, avec l’Internet, un lieu de franchise et de défoulement pour ceux qui y ont accès; mais deux écueils majeurs limitent encore la transparence au niveau de la réalité quotidienne.



D’abord, tous ne sont pas encore reliés à l’Internet. Même si le nombre de ceux qui le sont augmente rapidement, il faudra bien encore cinq ans, peut-être dix, pour qu’on puisse considérer que le Web est un lieu de rencontre universel. Ensuite, l’information disponible sur Internet l’est présentement à divers sites et n’est pas structurée comme un tout cohérent. Or, on a vu comment, à la télévision, la profusion de l’information peu cacher la vérité mieux que la censure. C’est maintenant, en pire, la situation qui prévaut sur Internet. 



Il reste ces deux graves problèmes à résoudre. Aussi longtemps qu’il n’existe pas encore une Banque des Nouvelles, cohérente, structurée, tout ce que nous avons dit du contrôle et de la censure de l’information par les médias reste vrai. Le problème qu’il s’agissait de régler demeure entier.



Faut-il attendre qu’un promoteur privé qui y voit son profit prenne l’initiative de lancer la Banque des Nouvelles sur l’Internet – au risque, d’ailleurs, qu’il y introduise discrètement sa propre censure en fonction de ses intérêts? C’est en partie ce qui arrive, jour après jour, quand les médias et les engins de recherche mettent en place des sites dont c’est la mission d’informer et de recueillir des commentaires. Jusqu’à présent une vraie Banque des Nouvelles n’existe pas encore. Peut-être demain…



Le seul problème technique réel qui reste à résoudre est d’obtenir des utilisateurs le paiement de sommes mensuelles relativement modestes pour l’accès aux commentaires. C’est ce paiement qui motivera les auteurs et fera que les sites de commentaires vaudront d’être fréquentés. Aujourd’hui, les intermédiaires qui pourraient organiser la collecte de ces montants par cartes de crédit coûtent trop cher pour que l’opération soit rentable, mais c’est un problème qui disparaît si le promoteur est une compagnie qui doit faire parvenir au client une facture mensuelle pour d’autres raisons. Une compagnie de téléphonie ou de câblodistribution, par exemple… Demain, peut-être.



Ne vaudrait-il pas mieux qu’une entreprise de service publique subventionnée à cette fin par l’État mais conservant son indépendance – et dotée d’un conseil d’administration qui soit garant de sa crédibilité – mette en place cette Banque des Nouvelles qui deviendra l’un des plus solides piliers de la démocratie?

 

25 LA GRANDE MISE A PIED

 1.  LE TRAVAIL DE GRAND-PAPA

 Il y a deux siècles, tout le monde travaillait tout le temps; c’était ça, la vie.  Il y a cinquante ans, on en était à 8 heures par jour et deux semaines de vacances par année, et le travailleur ordinaire, avec ses cinq années d’école primaire, pouvait s’esquinter plus de 100 000 heures dans sa vie.  Aujourd’hui, un travailleur moyen fait 36,7 heures par semaine et prend sa retraite après 25ans.  On ne travaille plus comme avant…

 Plus du tout, car votre grand père, s’il voyait ce que nous faisons, hésiterait beaucoup à appeler ça du “travail”.  Prenez l’agriculture, les pêcheries, la chasse, les mines, la construction, le transport et toutes les industries manufacturières réunies; est-ce que vous n’avez pas là à peu près tout ce qu’on appelait “travail” il y a quelques générations? 

 Eh bien grand-papa aurait un choc  aujourd’hui, car tout ça ensemble ne donne pas du travail à un travailleur sur trois!  Il reste un travailleur sur cinq dans le secteur manufacturier, 8% dans les transports, 6% dans la construction – quand tout va bien – et tout le reste du “vrai” travail de grand-papa – mines, forêts, agriculture, etc. – n’occupe plus cent mille personnes. 

 Qu’est-ce qu’on a fait des autres?  Ils rendent des “services”. Mêmes ceux qui sont restés dans le secteur industriel travaillent de plus en plus en cols blancs, et ne produisent plus eux-mêmes rien de concret:  seulement des idées et du papier…  Mais il faut faire comprendre à grand-papa qu’un million de travailleurs des “services socioculturels” qui apportent plus de santé, d’éducation et de loisirs, c’est bien ça, une meilleure qualité de vie.

 2.  LES JOBS D’HIER

 Vive les “services” et la qualité de vie, mais il y a un petit problème à régler. Quand les travailleurs ont commencé à rendre des services plutôt que de produire des biens, la structure de travail qu’on a mise en place pour eux  a été calquée sur celle de la production en industrie:  on leur a créé des “jobs”.

 Dans le secteur industriel, la vieille façon de produire était de découper le travail en activités simples, puis d’embaucher des travailleurs interchangeables dont chacun apprenait, en une heure ou deux, à faire une de ces activités qui devenait sa “job”.  C’est un système imbattable.

 Imbattable pour fabriquer des chaussures, des jujubes, ou pour faire tout ce qui est programmable. L’ouvrier a son “programme” qui est sa “job”, le patron, compte, surveille et paye; le client trouve chaussure à son pied et des jujubes à son goût, puisqu’à partir d’un travail qui demeure largement le même pour chaque ouvrier on peut faire des produits pour tous les goûts. 

 Mais désormais, ce qui est programmable est fait par des machines.  On enlève aux travailleurs le travail bête, pénible, répétitif, le travail d’automates dont on se plaignait tant, et on le fait faire.. par des automates.  On a rendu à la Machine ce qui est à la Machine.

 Et on cherche à donner aux êtres humains un travail fait pour des êtres humains.  Ce qui est le cas quand le travailleur fait un travail qui n’est pas programmable. Quand il apporte ce que la machine ne peut pas donner: l’Imagination, l’Initiative, et l’Interface.  Mais, pour ce genre de travail, une “job” ne vaut rien et les “jobs” disparaissent.   Elles DOIVENT disparaître.

 3. LES FACTEURS “ I ”

 IMAGINATION, INITIATIVE, INTERFACE. C’est ce que la machine ne peut pas apporter.  Et ce qu’un être humain ne peut pas apporter correctement non plus dans le cadre d’une “job”.  Parce que l’essence d’un système de “jobs”, c’est d’avoir des exécutants dont on peut contrôler les tâches pour les ajuster les unes aux autres.  Chaque  “job” doit avoir son objectif propre qui est une parcelle de l’objectif final, et dont même la qualité soit mesurable. Pour fabriquer les jujubes, il faut que quelqu’un verse la bonne quantité de sucre.  Et qu’on le vérifie.

 Mais s’il s’agit de mettre une parcelle d’imagination, une miette d’initiative ou d’établir une interface correcte avec un autre être humain, le contrôle de qualité pose de sérieux problèmes.  Le résultat  final espéré est la satisfaction d’un client, mais s’il faut, pour y parvenir, toute une série d’actions et de décisions découlant les unes des autres, et dont la qualité de chacune est indispensable pour que ce résultat soit atteint, comment contrôler étape par étape la qualité des “facteurs I” ?

 Surtout si le responsable d’une étape n’a pas de contact avec l’utilisateur final, et pire si celui qui reçoit l’output de celui-là n’a pas non plus la même vision que le client en bout de ligne. Pourquoi le psy qui élabore un questionnaire ou le dessinateur qui pense un nouveau logo se tueraient-ils à la tâche pour que Dupont du Marketing ait plus vite l’information qu’il veut? 

 Questionnaire et logo arriveront à leur heure, et plutôt mal que bien si Dupont s’énerve.  Celui qui travaille avec les « facteurs I » est maître de le faire bien ou mal.  Celui qui le surveille et qui paye n’y peut rien:  il n’y a pas de vrais jujubes à compter.

 4. L’INTANGIBLE ESSENTIEL

 On peut compter les heures de présence et les papiers remplis.  Mais alors, il ne faut pas s’étonner si celui qui est évalué de cette façon met sa priorité sur le temps qui passe, et passe d’abord son temps à remplir des papiers.  Or, sans contrôle, la “job” n’est plus une structure efficace.

 La “job” n’est pas une structure adéquate pour encadrer le travail non-programmable qui va désormais être, de loin, la principale occupation de la main-d’oeuvre.  Pour que celui qui utilise ses “facteurs I” soit efficace, il faudrait que le besoin du client soit sa priorité. 

 Mais la priorité de celui qui travaille dans une “job” ne peut être que les éléments quantifiables que le système des “jobs” prend pour l’évaluer, c’est-à-dire des indicateurs qui ne peuvent mesurer l’essentiel non-programmable de son travail:  la contribution de sa créativité, de son esprit de décision ou de son talent de communicateur à la satisfaction du besoin du client

 Que faut-il faire ?  Autrefois, quand un travailleur à “job” dans le secteur ide production était évalué et payé par un patron, il cherchait à satisfaire celui qui le payait:  son patron.  Le principe de base à respecter aujourd’hui est le même, que ce soit dans le secteur des Services, ou l’Industrie, c’est que: la satisfaction de celui qui bénéficie du service doit avoir l’effet le plus direct et immédiat possible sur la rémunération de celui qui le rend.

 Tout autre système mène à un non-sens, où tout le pouvoir est entre les mains des gens du système et où le client n’en a aucun.  Prenons le cas des réseaux  de services publics.  

 5. LES RÉSEAUX LICENCIÉS

 A qui peuvent se plaindre efficacement aujourd’hui le ou la pensionnaire d’une maison de santé, ou les parent d’un enfant en difficulté d’apprentissage, d’un service maussade, bâclé, tout à fait impersonnel?  Celui ou celle qui doit faire la queue au guichet d’une quelconque officine de l’État?  Au Directeur? Au Ministre? Au Protecteur du Citoyen?  Quel pouvoir réel ont ces gens sur l’employé?

 De quoi se plaindrait-on, d’ailleurs?  Y a-t-il  un règlement qui force à sourire, à accélérer, à prendre un appel à  12.01 ou à retourner un patient avec une bonne dose de délicatesse? Tout doit se régler entre celui qui fournit le service et celui qui le reçoit. Et la relation doit être égale. 

 Il faudrait licencier les professionnels des réseaux, les inciter à se regrouper en petites entreprises de services, et rémunérer ces équipes par capitation, chaque client “valant” un montant fixe déterminé par l’État pour l’équipe  professionnelle à laquelle il apporte sa clientèle. Celui qui rend le service serait  alors un travailleur autonome dont le revenu dépendrait du nombre de ses clients, et  il aurait intérêt à ce que son client soit satisfait.

 On peut concevoir, par exemple, des équipes médicales qui recevraient les patients – leurs clients – dans le cadre d’hôpitaux dont la responsabilité serait uniquement de fournir gîte et couvert et de voir à ce que les équipements fonctionnent.  Ces équipes auraient  avec leurs  patients des relations  plus humaine, et il y aurait entre elles et les hôpitaux une relation égale.  Même chose en éducation, pour des équipes d’enseignants, remplaçant les mots  hôpital  par école  et patient  par élève

 6.  LE TRAVAIL EN  ÉQUIPES

 Il n’y a pas que dans le secteur des services publics que la “job” tend à disparaître.  Dans le secteur de la  production, il n’est pas efficace de traiter les opérateurs de machines comme des machines. Si leur travail est programmable, on les remplace par  des machines; sinon, on apprend à les traiter en êtres humains.  

 Et quand on arrive au palier des “facteurs i” où la machine ne suffit plus, il devient bien plus efficace de  renoncer  à la structure de “jobs” et à une hiérarchie formelle. Mieux vaut des employés qui participent aux profits ou qu’on paye à commissions, et qui s’identifient à une équipe en y mettant leur coeur.

 Mais il est plus facile de s’identifier à un petit groupe qu’à un grand. Les grandes entreprises l’ont compris et ont commencé à se scinder en divisions, en centres de profit, etc.  On peut aller plus loin.  On peut laisser à   des équipes de travail, créées au sein d’une compagnie, la responsabilité totale d’un ou plusieurs éléments d’un projet, les laissant libre de s’organiser elles-mêmes pour les exécuter et les rémunérant au contrat.

 On peut  même laisser ces équipes se constituer en sociétés, traitant avec  la grande entreprise sur la base de devis et propositions, et faisant un profit qui devient leur rémunération.  Rien ne s’opposant d’ailleurs à ce qu’elles sous-traitent elles-mêmes à d’autres.

 Tout le système de production peut devenir ainsi, non plus un ensemble de “jobs”, mais un réseau d’équipes de travail à échelle humaine, un cadre dans lequel des travailleurs autonomes développent leurs “facteurs I”.

 7.  BON BOSS ET PIRANHAS

 Il ne restera pas, dans vingt ans, 10% de la main-d’oeuvre dans le secteur manufacturier.  Et dans une économie de services de ce type, les petits poissons mangent les gros, la grande entreprise ne peut pas concurrencer une petite: sa supervision est trop rigide, son temps de réaction trop lent, et la motivation de ses salariés insuffisante.  Déjà, 80% du travail au Québec est créé dans les PME: les piranhas dévorent déjà les requins 

 Il faut comprendre cette transformation en structures de travail à échelle humaine qui va de paire avec l’automatisation. Il faut l’encourager. Parce qu’on ne parle pas de petites entreprises style XIXème siècle, avec un patron exploiteur et des employés mal payés.  On parle de petites équipes de travailleurs complémentaires, au sein  desquelles une supériorité tranquille du savoir remplace la hiérarchie formelle, celle-ci ne pouvant plus fonctionner quand le travailleur lui-même est le seul qui sait vraiment comment accomplir sa propre tâche.

 On doit bien écouter l’ingénieur qui parle d’ingénierie, le comptable qui parle de chiffres et l’électrotechnicien qui parle de la maintenance des automates programmables. Et aucun de ces travailleurs n’étant moins indispensable que les autres à l’équipe, on pourra les laisser régler entre eux la question du partage des profits qui constitueront leur rémunération.  Le travailleur  sera pour lui-même un bon boss.. et aura la job la plus “steady” qu’on puisse espérer dans ce monde en changement.

 

Mise à jour 1999

La proposition #25 de 1992 , vue dans l’optique de 1999, semble dangereusement prémonitoire et – hélas ! – s’inscrit tout à fait dans l’agenda néo-libéral de privatisation. Il en découle une espèce de complicité après le fait à des crimes que je ne souhaitais pas voir commettre, encore moins excuser. Pire, cette proposition semble encourager la commission d’autres abominations… je veux donc préciser certains détails important de cette proposition.



Quand je propose que les professionnels de la santé et de l’éducation deviennent des travailleurs autonomes et soient rémunérés par capitation, selon le nombre de leurs patients ou élèves inscrits, soyons bien conscients que c’est l’État qui règle toujours la facture, pas l’utilisateur, et qu’il n’y a jamais concurrence au niveau du prix, seulement à celui de la qualité des services offerts.



Soyons bien conscients, aussi, que ce sont les médecins, lesquels sont déjà des travailleurs autonomes – qui sont payés par capitation. Pas leurs employés – infirmières, auxiliaires, secrétaires et préposés à la garde et au soutien des malades – dont le salaire demeurera inchangé à moins qu’ils ne jugent plus avantageux de devenir des partenaires dans l’équipe médicale.

Les mêmes remarques s’appliquent au secteur de l’enseignement. Chaque éducateur peut devenir un travailleur autonome mais chaque « famille », telle que définie à la proposition #04, pourra devenir un employeur, auquel cas les normes actuelles régiront l’embauche des enseignants et du personnel de soutien par cette famille. Ceux qui assureront les fonctions de conseillers pédagogiques demeureront à l’emploi du Ministère et leur statut, comme leur rémunération, demeureront inchangés

Je crois personnellement que la majorité des enseignants au service des familles, en assumant le rôle de véritables éducateurs, préféreront également cesser d’être des employés salariés pour devenir des partenaires au sein de la famille où ils travailleront. Ceci, toutefois, n’est pas une condition essentielle de la proposition #25.



Notons, d’ailleurs, que le choix de l’autonomie présentera peu de risques; la concurrence au niveau de la qualité ne peut créer en éducation des écarts de taille bien considérables entre les « foyers », puisque cette taille même est perçue comme inversement proportionnelle à la qualité de l’enseignement.

Mais surtout, souvenons-nous que cette transformation en travailleurs autonomes de certains travailleurs du secteur médical et enseignants se situerait dans le contexte de plein emploi et de revenu garanti décrit à la proposition #15, pas dans l’ambiance de chômage, de stress et de lutte pour la survie que nous connaissons aujourd’hui.

Enfin, ne perdons pas de vue que si le contrôle de l’utilisateur du service sur celui qui le rend est souhaitable et devrait mener à un écart de rémunération, l’objectif final n’est pas de réduire le personnel médical, et enseignant, mais au contraire de l’augmenter.

UN AVANT PROJET

Ceci n’est pas un projet de société, C’est une suite de solutions simples à des problèmes (relativement) simples. Ce n’est pas que j’aie cherché à escamoter les questions difficiles ; je me suis seulement abstenu de parler des problèmes auxquels je n’ai pas vu de solutions immédiates facilement applicables, Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y en ait pas, mais seulement que je ne les ai pas vues, ou que, pour éviter les redondances, j’ai choisi de ne pas en parler dans cette première liste de choses urgentes à faire.

Il est bien évident, par exemple, que le système « préceptoral » proposé au texte # 4 pour le niveau d’éducation secondaire peut, avec quelques changements, s’appliquer au niveau primaire. Évident que le paiement par capitation, que je recommande pour les médecins généralistes et certains spécialistes au texte # 3 – et aussi pour les cicérones au texte # 19 – peut s’appliquer à d’autres professionnels. Évident, aussi que le regroupement par « trentaines » qui vaut pour les assurances ( # 16) et pour les commensaux (# 18), vaut aussi dans d’autres domaines… et peut-être partout. Et il y a d’autres thèmes à traiter touchant la culture, les loisirs, etc.

Non seulement il y a bien d’autres thèmes à traiter sur bien des sujets différents, mais il y aurait tellement plus à dire sur chacun de ces sujets, et les modalités d’application de chaque proposition exigeraient un volumineux rapport plutôt qu’un paragraphe. Je sais pertinemment que chacune soulève des questions. Mais plutôt que de tenter d’épuiser chaque sujet, j’ai préféré l’esquisser seulement et suggérer que nous fassions le reste ensemble. ENSEMBLE, vous et moi.

Ceci n’est pas un projet de société ; mais c’est peut-être le premier pas vers la recherche en commun de ce qui pourrait en devenir un. Car si plusieurs de ces vingt-cinq propositions semblent presque sans conséquences, voyez cependant dans quel nouveau monde nous vivrions demain si elles étaient toutes appliquées ! Comme elles pourraient l’être. Comme elles le seront si vous le voulez.

 Elles le seront si vous me faites vos commentaires, si vous me dites ce qui vous paraît utopique, incorrect, malsain même, concernant les idées énoncées et les moyens d’action proposés dans ce livre et sur le site Nouvelle Société. Chaque question que vous m’adresserez recevra une réponse.

Si vous suggérez, vous aussi, d’autres solutions simples à d’autres problèmes de notre société ; les solutions qui paraîtront les plus intéressantes seront développées et publiées aussi sur le site, rendant juste crédit à celui ou à celle qui les aura suggérées.

Si vous aidez à l’avènement d’une Nouvelle Société par la diffusion, non seulement des idées de ce livre, mais aussi des autres idées qui suivront et qui seront celles que vous m’aurez suggérées. Si vous aidez à la diffusion de NOS idées.

Nous pouvons élaborer ensemble un projet de société.

Pierre JC Allard

 

       

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