Nouvelle Societe

31-03-09

La structure-machine

Filed under: Actualité,Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:43

En fixant à la structure des services le rôle ambitieux de répondre de façon optimale à toutes les demandes exprimées que l’état de la technologie et notre richesse collective nous permettent de satisfaire, on a fait de cette structure un cadre tout aussi contraignant, pour chaque travailleur individuel, que pouvait l’être jadis l’entreprise capitaliste dont un travailleur de l’industrie devait satisfaire les exigences.

Ce sont les exigences globales de cette « machine à rendre des services » que se veut une société postindustrielle, qui déterminent le nombre correct des spécialistes dans chaque niche de compétence, ainsi que les modalités de leurs interventions et leur interface avec les autres spécialistes. Le travailleur hautement spécialisé doit aujourd’hui se soumettre au rôle que lui impose la structure-machine d’une économie intégrée, exactement comme le travailleur de jadis devait obéir aux modèles de travail qui convenaient à l’usine-machine de l’époque industrielle.

Les travailleurs d’une économie intégrée peuvent être parfaitement libres, mais ils ne le sont sans dommage pour eux et la société qu’à l’intérieur du cadre de la fonction à laquelle les confine leur spécialité. S’ils ne s’acquittent pas des fonctions qui leur sont ainsi dévolues et qui découlent de leur spécialité, leur utilité sociale diminue et devient celle de quiconque n’a pas de spécialité. C’est un choix qui leur appartient, mais dont les conséquences sur leur revenu et leur statut peuvent être brutales.

Un médecin qui ne fait pas un travail de médecin, ou un avocat qui ne fait pas un travail d’avocat, peut bien faire tout ce que son talent lui permet de faire. Il est libre et il n’a pas de « patron ». S’il se prévaut de cette liberté pour sortir de son rôle, toutefois, il ne possède plus alors de compétences professionnelles qui le démarquent et, hormis le prestige qui se rattache à sa formation et dont il peut se réclamer auprès des naïfs, il se retrouve simple quidam, non qualifié et bien vulnérable.

Celui qui veut échapper à son rôle professionnel, défini par ses diplôme, peut réussir – et c’est un beau risque – mais, s’il trébuche, il doit revenir à sa compétence reconnue, ou se replier sur le statut qui correspond à un autre des modules de formation reconnus qui ont marqué son cheminement et qui sera probablement un statut bien moins gratifiant que celui dont il jouissait quand il jouait le jeu.

Cette servitude qu’impose la formation acquise n’est pas une vision basée sur l’extrapolation d’une tendance, ni sur l’avenir anticipé d’une économie tertiaire en gestation ; c’est la situation actuelle. Nous sommes dans une structure-machine. La complémentarité implicite qui justifie la spécialisation exige une synthèse qui pose le même défi que les tâches taylorisées de naguère

Indispensable synthèse, car face à une offre de services fragmentée la demande globale de services ne consiste toujours qu’en demandes ponctuelles qui correspondent à des désirs humains et utilisent un autre langage. Des désirs qui apparaissent tout simples à celui qui les formule. « Je veux vivre longtemps et en bonne santé »…, « Je veux une abondance de tout, mais sans que nul ne soit privé de rien »….

Ses désirs lui apparaissent tout simples, sa demande constitue un tout et elle n’est satisfaite que si le résultat correspond à ses attentes. Ce qui se passe dans la « boîte noire » du système pendant que la réponse adéquate est concoctée ne l’intéresse pas. Comme les prodiges que devait faire l’ingénieur d’une usine taylorisée n’intéressaient que fort peu son propriétaire.

Chaque demande du consommateur d’aujourd’hui, pour simple qu’elle apparaisse, exige néanmoins une réponse complexe, si on veut la satisfaire en tirant pleinement partie des progrès de la technologie auxquels on fait appel. D’autant plus que ses demandes explicites maquillent souvent son vrai désir, qui a toujours été et demeure de recevoir un service « sur mesure » pour en tirer la parfaite satisfaction d’un besoin qui lui est unique et qu’il ne saurait même pas lui-même exprimer !

Un nombre croissant de spécialistes à compétences plus pointues sont donc mobilisés pour satisfaire chaque demande du consommateur. L’efficacité croît, et avec elle la satisfaction. Si on fait les synthèses appropriées bien sûr. Avec la spécialisation, croît le besoin de faire la synthèse des compétences, selon divers patrons qui correspondent à la multitude des désirs des consommateurs. Pour que sa demande puisse rester « simple », il y a des synthèses à faire.

Traditionnellement, des « généralistes » les ont faites, mais la somme des connaissances et leur variété sont maintenant telles, qu’aucun généraliste ne peut plus les faire et le seuil est franchi précisément alors même qu’une vision holistique s’impose partout et que quiconque n’y paye pas hommage sera mis en défaut par le contrôle qu’on fera de la réaction à la situation globale de tous et chacun des intervenants.

Un ordinateur le fera, qui n’aura pas la créativité de définir les paramètres de cette vision holistique, qui n’en comprendra pas les facettes émotives et auquel on ne laissera certes pas l’initiative d’en tirer les conclusions ni les conséquences, mais qui, comme le geai qui ne chante pas, mais qui siffle, sera toujours présent pour rendre indispensable que TOUS les facteurs soient pris en compte.

Cette exigence d’une vision holistique et le contrôle omniprésent qui en résulte soulignent bien le corollaire de la spécialisation plus fine qui est devenue nécessaire pour couvrir le champ élargi de nos connaissances : la nécessité de substituer une synthèse externe efficace de ce que ces spécialités peuvent apporter à la synthèse « interne » qui aurait eu lieu autrefois dans l’esprit du généraliste. Mais n’est-ce pas la même problématique que cette synthèse externe d’OST(Organisation scientifique du travail) qu’exigeait une production taylorisée, cherchant à obtenir une efficacité de machines des travailleurs du secteur industriel en attendant que des machines les remplacent ?

Excluant tout contrôle coercitif du comportement des acteurs – solution absurde quand la motivation est le premier facteur d’efficacité ! – quelle structure de production permettra de réaliser les innombrables synthèses requises?

Pierre JC Allard

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