Nouvelle Societe

24-03-09

Le rêve d’Aladin

Filed under: Actualité,Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:53

Pour que fonctionne la société « géniale », il y a des exigences contradictoires à concilier : comme celles de la liberté accrue de l’individu et la nécessité d’une intervention plus fréquente de l’État.

Il y a, d’une part, la  nécessité absolue de respecter la liberté de l’individu.  Dans le contexte d’une économie complexe d’interdépendance, ce n’est pas un vœu pieux, mais une exigence incontournable, puisque ce sont les individus qui – sans possibilité efficace qu’on les y contraigne, car leur bonne volonté est essentielle –  déterminent finalement de leur plein gré et selon leur motivation, la qualité et donc la valeur réelle des services qu’ils rendent.  Il en va ainsi, quand il s’agit de services, quelle que soit la structure dans laquelle on les intègre. L’individu est libre, parce qu’il est indispensable et incontrôlable.

Cette liberté va s’exprimer d’une part dans ses choix de consommation. Le  citoyen consommateur devant qui s’ouvre une économie tertiaire y voit l’occasion de décider enfin vraiment de sa propre consommation. Dans une économie industrielle, la nécessité de produire en masse l’obligeait à ajuster sa demande à l’offre; mais, dans une économie de services où chaque produit est différent et où la satisfaction s’obtient au cas par cas, Aladin, qui constate avec quelle facilité on peut produire des biens en abondance, rêve de demander ce qu’il a toujours voulu :  EXACTEMENT ce qu’il veut.  On ne l’en privera pas sans mal…

Maintenant que la société est « géniale », il veut tous ses caprices et il a de grandes attentes.  Aladin veut des biens et services en abondance et il les veut sur mesure.  Caprice ?  Bien sûr, mais le Génie est là pour ça.  C’est pour ça qu’on a frotté la lampe.  Produire en masse des objets sur mesure apparaît comme la quadrature du cercle, mais c’est néanmoins ce qu’il veut.

Le but d’un nouvel encadrement de la production doit être de remplacer la subordination de la demande à l’offre, propre à une société industrielle, par une adaptation de plus en plus précise et donc de plus en plus satisfaisante de l’offre à la demande, dans une économie où l’on verra que, – au-delà de la simple atteinte des conditions objectives de réussite – le succès ultime tient à la SATISFACTION de celui qui reçoit les biens et services rendus.

La liberté de l’individu va s’exprimer dans sa façon de consommer, mais aussi de produire. L’entrepreneuriat – et donc l’autonomie – sont des conditions essentielles  à l’accomplissement efficace des tâches improgrammables et, de toute façon, Aladin ne sera satisfait que si non seulement il consomme ce qu’il veut, mais, que, comme travailleur, il le produit comme il l’entend.

C’est pour le travailleur du tertiaire que sera créé le nouveau modèle d’encadrement de la production, mais ce modèle s’imposera partout, parce qu’une part croissante des tâches « humaines » du secteur secondaire seront aussi improgrammables.  Chaque fois qu’une griffe personnelle ajoute une valeur, ce sont parce que des activités « humaines » ont fait appel à la créativité et assimilé le produit à l’art plutôt qu’à l’industrie. De même, le facteur humain reste lié à la prise de décision, à l’initiative qui est toujours présente pour chapeauter toute production.

Les grandes entités industrielles ne disparaîtront pas, mais elle seront structurées comme  des « projets ».  Au sein de ces projets, le succès dépendra  des décisions laissées à des travailleurs à compétence « personnalisée », dans des espaces de gestion délimités où s’exerceront leur créativité et leur MOTIVATION.  C’est l’apport de ces individus qui sera déterminant.

Ainsi, y a-t-il activité plus caricaturale de l’ère industrielle que la confection ?   Pourtant, c’est cette structure par projets qui s’applique déjà chez un grand couturier, lequel doit – seul ou avec une toute petite équipe – être un désigner, un homme d’affaires, un  communicateur, un gestionnaire…  Évidemment, derrière le désigner et ses proches collaborateurs qui participent de son action personnelle, il faut encore aujourd’hui, pour que la confection soit une industrie, d’autres équipes, de Chinois ou de Sri lankais, anonymes celles-là, qui filent tissent ou tricotent…  Mais, dans bien peu de temps, il n’y aura plus derrière l’équipe du designer que des machines.

Toute la production industrielle va se calquer sur le modèle tertiaire et se structurer par projets. Pensez à la production d’un film-fleuve à budget milliardaire, comme « Star Wars »  –  le prototype même de l’entreprise-projet – puis appliquez la même formule à la production de la prochaine Mercedes.  Mais quand on travaille dans la matière, il faut être économe…

On fera donc les plans, les devis et les tests, on fera la campagne publicitaire, puis l’on en vendra sur papier, livrables «à la sortie », des millions d’unités, chacune subtilement différente des autres.  On les vendra… et  alors seulement, on les fabriquera. On recyclera ensuite l’équipement et l’on passera à un autre projet. On concevra et on fabriquera autre chose.    Ce sera la voie pour toute production de bien durables ou semi-durables.

C’est ça, que voudrait Aladin.  Le rêve d’Aladin de produire sur mesure n’est pas chimérique, mais pour satisfaire ces demandes sur mesure dont chacune constitue en quelque sorte un « projet » – et pour le faire a la hauteur de tout ce que la technologie rend possible – il faut pouvoir identifier et combiner toutes les expertises complémentaires indispensables qui, ensemble, peuvent permettre la réalisation de chacun de ces projets.

La complexité de la demande impose  une planification rigoureuse de l’économie dans son ensemble. Il faut que l’on prévoie de mieux en mieux les besoins et que l’on transmette et utilise de plus en plus rationnellement l’expertise disponible. C’est la connaissance qu’on gère – une ressource toujours en carence –  et l’abondance ne peut passer que par la planification.  Il faut une présence plus assidue d’un planificateur global:  l’État.

Le  dilemme est de concilier la montée en puissance de l’individu qui devient plus riche, plus irremplaçable, de moins en moins contraignable – et dont le but social ultime est la liberté ! –  avec notre désir unanime que le monde reste « génial ».  Le monde ne restera  génial, c’est-à-dire maître et utilisateur de la technologie, que si nous consentons à la gestion de notre interdépendance et donc à une présence accrue de l’État comme réalisateur de notre capacité de faire des prodiges quand nous travaillons tous ensemble.

Comment résoudre ce paradoxe d’encadrer la liberté ?  Comment donner  à  Aladin, travailleur et consommateur, exactement ce qu’il veut ?

Pierre JC Allard

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