Nouvelle Societe

20-03-09

Un nouveau rapport des forces

Filed under: Actualité,Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:19

On dit que la production repose sur trois (3) facteurs :  matières premières, travail, capital. Ils sont toujours tous les trois nécessaires, mais l’importance qu’on accorde à chacun varie et avec elle le statut des acteurs dont ce facteur constitue l’apport. C’est ce qui transforme la hiérarchie sociale et conduit à une nouvelle société.

Le rapport de forces entre les facteurs est complètement bouleversé par l’avènement de l’abondance. Au commencement, la terre était la matière première et le seul « capital » important. Le propriétaire s’arrogeait sa « rente », un entrepreneur y mettait son initiative, prenait des décisions et en retirait les revenus bruts moins les frais d’exploitation et cette rente imposée par le propriétaire: c’était son « profit ».  Plus ou moins de profit, selon les circonstances et selon la gourmandise du proprio.  Le travailleur apportait son travail  – l’énergie – et en retirait… ce qu’on lui donnait. Il n’était que le plus lourd des frais d’exploitation

On exploitait la nature.  Mais, exploitant la nature, on y a trouvé l’énergie.  Un grand bond en avant, car en faisant de l’énergie une matière première on changeait radicalement le rôle d’un autre facteur :  le travail.  Avec de nouvelles sources d’énergie, utiliser un être humain comme un chameau à la noria pour tenter d’en tirer un cheval-vapeur a cessé d’être une bonne affaire.  Avec l’industrialisation, tout geste qui exigeait une dépense significative d’énergie a progressivement été confié à une machine et le travailleur-chameau est devenu surabondant.

Parce qu’on réfléchit, aussi, les gestes répétitifs ont aussi été confiés à la machine, en séquences de plus en plus complexes, de sorte que seule est restée finalement , comme composante valable du travail, une chaîne de décisions. La chaîne des décisions que les machines ne peuvent pas prendre, quand on ne peut pas encore associer la seule meilleure réponse au problème posé et qu’on ne peut donc pas en confier la résolution à des algorithmes et à des automates.

Tout travail est ainsi devenu progressivement une prise de décisions. La  distinction initiale entre le « travailleur » qui apportait l’énergie et l’«entrepreneur » qui apportait l’initiative est donc devenue désuète.  Il ne reste plus que des « travailleurs de l’initiative » et on s’attend désormais de chaque travailleur qu’il ait l’initiative d’un entrepreneur et une part croissante de créativité. S’il en est dépourvu, il est inutile.

Le travail est devenu initiative et créativité. La « compétence » est ce qui permet de prendre les  bonnes initiatives et les bonnes décisions…  ou au moins d’en prendre de meilleures plus souvent.   On pourrait définir la compétence comme une aptitude acquise à prendre les bonnes décisions.  Or, il n’y a pas « la compétence », mais « des » compétences.

Avec l’abondance, la production tend à se complexifier. Une complémentarité des tâches s’impose qui mène à une division de plus en plus fine du travail, forçant la fragmentation de la main-d’oeuvre en une myriade de compétences complémentaires, toutes utiles, voire essentielles. Il se crée ainsi une multitude de petites niches, dont chacune exige des compétences distinctes.  Or, c’est parce que le travail-energie était indifférencié que l’industrialisation l’avait rendu surabondant. Différencié en compétences spécifiques à l’intérieur de ces niches, le travail devient une ressource rare.

La rareté des compétences croît inexorablement avec la complexification de la production, alors que l’équipement n’est toujours qu’une application reproductible – et sujette à désuétude – d’un produit, lui-même résultat d’une démarche de production où la compétence joue un rôle croissant.  Cette primauté de la compétence sur la matièere est de plus en plus manifeste à mesure que l’on remonte dans la structure de production, vers les paliers en amont où l’on produit « les outils », puis jusqu’au palier de la conception et de la recherche.

Quand la main-d’œuvre n’est plus une masse de travailleurs interchangeables, mais une mosaïque de compétences complémentaires, chacune indispensable, la rareté du travail sous ses multiples avatars le rend plus précieux que le capital fixe.   On voit tout à coup le travailleur comme un entrepreneur et l’on découvre que l’entrepreneur est – et a toujours été – un travailleur.

Peindre  l’entrepreneur bras dessus, bras dessous avec le capitaliste, est une fausse perception : une image véhiculée par le capitaliste se cherchant un  bouc émissaire.  L’entrepreneur est un travailleur: le travailleur de l’initiative.  Quand le travailleur décide, le rapport des forces entre capital et travail change; il devient une facette du rapport du capital à l’entrepreneuriat et sa rémunération traditionnelle est mésadaptée.

Le travailleur interchangeable touche un salaire, résultat d’une négociation avec le propriétaire dont les termes ne dépendent que de la force respective de parties. L’entrepreneur, lui, décide; il est donc juste qu’il supporte le risque de sa décision et soit payé selon le résultat de son initiative.  Il doit faire un « profit » qui rémunère son initiative et son risque.

« Décider » et « prendre un risque » sont des contributions valables à la production: l’entrepreneur est bien un travailleur. Le capitaliste, lui, ne travaille pas : il possède. On peut dire que son capital travaille pour lui, mais on comprend que ce n’est pas la même chose…  Le capitaliste ne fait pas un profit : il touche un intérêt sur son capital, ce qui est  bien différent. Totalement différent, car l’entente est qu’il touche cet intérêt, quel que soit le résultat de la production à laquelle sert son capital.

Le seul risque du capitaliste-proprio, aujourd’hui comme hier, semble qu’il cesse d’avoir la force d’aller quérir manu militari la rente qu’il exige pour consentir l’accès à la ressource rare qu’il s’est approprié, la terre ou la machine. Mais un nouveau risque lui est apparu, car le capital, comme équipement, est désormais toujours tenu en otage des exigences du travailleur.

Pire pour le proprio, la demande pour des « services » est insatiable, la croissance des expertises requises est exponentielle et c’est la compétence du travailleur qui est la ressource rare. Il s’ensuit un rapport de force différent entre les facteurs: c’est le travail désormais le meneur du jeu.

Pour assurer le dynamisme de l’économie, il faut reconnaître au travailleur son rôle d’entrepreneur.  La société doit inviter le travailleur à entreprendre, garantissant sa sécurité matérielle par un travail-revenu garanti… mais en protégeant la collectivité des abus que le travailleur-entrepreneur pourrait commettre.  Le rapport des forces a changé.

Pierre JC Allard

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4 commentaires »

  1. Monsieur Allard,

    Merci de votre analyse.
    L’année 2009 sera donc celle du « Grand Bouleversement » de la « métamorphose ».
    Celle où le monde aura pris conscience que le modèle de croissance qui est le nôtre doit être radicalement transformé.
    Le travailleur ne doit pas seulement devenir entrepreneur. Il doit le devenir en tenant compte du rapport homme – nature qui a changé.
    Nous vivons une crise des énergies fossiles, changements climatiques, rareté de la ressource et des matières premières, ….

    La raison première de la progression de notre ancêtre était de se protéger des dangers de la nature. D’une certaine manière, cette progression nous a été imposée par la Nature.

    La tentation a été grande de nous en extraire complètement pour ne plus avoir à nous soumettre à aucune de ses contraintes, pour nous construire un monde de plus en plus artificiel qui nous serait réservé.

    Cependant, nous ne pouvons poursuivre notre progression qu’en respectant ses limites, ses possibilités et ses exigences, qu’en vivant en accord et en harmonie avec elle.

    Nous devons nous rapprocher de la Nature et d’une certaine manière nous y réintégrer.

    La chute vertigineuse des cotations boursières est aussi le reflet de l’inquiétude des investisseurs sur les bénéfices des sociétés qui, ….. ratent le tournant.

    L’homme et la nature sont désormais condamner à se réconcilier.

    Y parvenir est la prochaine étape de notre progression.

    D’une certaine manière, c’est la Nature qui nous l’impose. Pour la deuxième fois…

    Bien à vous,

    Eric Lacasse

    Commentaire par Lacasse — 20-03-09 @ 2:24

  2. @ A.L :
    La nature imposera bien ses propres termes, devenus plus doux depuis que la science nous a donné les moyens de l’amadouer. Ce quii m’nquiète davanage, c’est surtout le comportement des humains quand sont renégociés les rapports entre eux…

    PJCA

    Commentaire par PJCA — 20-03-09 @ 4:19

  3. Monsieur Allard,

    Même dans les rapports entre humains entre eux, c’est la Nature qui intervient.
    Et seule la science moderne a pu atrophier la conscience des peuples au point de leur faire admettre, même au-delà de leurs intérêts immédiats, la valeur matérielle plus que la valeur morale….L’hypothèse prépare la théorie, la théorie remplace l’article de foi. C’est le seul chemin ouvert à une mentalité cérébrale, puzzle de concepts dont chacun reste vitalement isolé de l’autre, se pose comme une pierre sur l’autre, sans ciment. C’est une maison bien branlante que celle construite ainsi …

    Nous avons un besoin vital de nature, elle satisfait à toutes nos exigences, occupe la totalité de notre imaginaire.

    Nos ingénieuses inventions ne sont que de pâles copies de la nature elle-même.

    Que nous cherchions par tous les moyens de le nier n’y change rien, l’Homme est un être naturel, nous faisons partie de la nature. Nous devons la réintégrer….L’ère de l’adolescence et de l’insouciance est finie, nous devons passé à l’âge adulte…

    Bien à vous,

    Eric Lacasse

    Commentaire par Lacasse — 20-03-09 @ 5:01

  4. A.L Vous défendez un position qui resemble à celle que je défends d’habitude. J’ai mis un bémol, mais je suis d’accord avec la partition…

    PJCA

    Commentaire par pierrejcallard — 21-03-09 @ 4:27


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