Nouvelle Societe

25-02-09

La fin de la trêve

Filed under: Actualité,Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 2:19

En délocalisant sans crier gare les entreprises des pays développés vers le tiers-monde – et en permettant l’immigration d’une main-d’œuvre à bon marché vers les pays développés – on annonçait que la production migrerait vers « ailleurs » et que le nouvel objectif ne serait plus un équilibre production-consommation au sein des pays développés, mais la construction d’un marché global reproduisant les conditions des débuts de l’industrialisation en Occident.

C’était un geste bien téméraire du Capital, car malgré la saturation des besoins en produits industriels et la demande insatisfaite pour des services, malgré la supercherie qu’il supposait, malgré le caractère de plus en plus illusoire des facteurs le permettant, le modèle de surproduction avait atteint, pendant des décennies, son but de garder production industrielle et donc le capital au coeur de l’économie. Surtout, il l’avait fait à la satisfaction quasi générale : on vivait un Âge d’Or.

En ouvrant les frontières à la main-d’œuvre du tiers-monde, on allait mettre fin à la trêve entre Capital et Travail qui avait permis cet Âge d’Or, puisqu’on allait enlever ses vieilles tâches au travailleur sans lui en offrir de nouvelles. Durant les années de surproduction, en effet, on n’avait en rien réglé le déséquilibre croissant entre la demande et la capacité de production du système industriel, ni surtout la question épineuse de la réaffectation des travailleurs dans ce système, maintenant que le rapport de forces entre les facteurs de production s’était radicalement transformé.

C’était une décision brutale. D’abord, on commencerait par fabriquer dans le tiers-monde certains produits pour le marché des pays développés. Le vrai but, toutefois, serait de passer au plus tôt à la satisfaction des besoins en produits industriels des pays émergents eux-mêmes. On pourrait alors recommencer à produire pour satisfaire de vrais besoins. On le ferait ailleurs, voilà tout… ce qui serait l’issue logique à la crise perverse de surproduction et la fin du monde irréaliste.

Reprenant ailleurs les choses à neuf, on pourrait produire indéfiniment pour de vrais besoins, car le système de production mis en place dans le tiers-monde – concrètement, en Orient – ne répéterait certes pas l’erreur qu’avaient commise les capitalistes du XIXe siècle de mettre en place des capacités de production sans prévoir leur amortissement et leur mise au rancart au rythme de la satisfaction de la demande.

Ailleurs, tout serait plus facile. Sur ces marchés du tiers-monde où l’on aurait besoin de tout, le capital, comme au bon vieux temps, produirait ce qui l’arrangerait, tandis que sa compréhension maintenant bien rodée du « postulat des deux richesses » lui permettrait de bâtir une demande effective à sa convenance par une simple création de monnaie.

Il pourrait le faire sans courir le risque d’une inflation globale, puisque les effets d’une bavure – nul n’est parfait – pourraient être circonscrits à l’une ou l’autre des marches de l’empire. Un jour, le baht thaïlandais pourrait s’effondrer, le lendemain la rupiah indonésienne, ou l’un ou l’autres des divers « pesos » latinos, mais le véritable « argent », celui où le capital existe comme capital n’en serait même pas touché.

Les besoins en gadgets et produits industriels de remplacement des économies développées matures pourraient être comblés par une fraction de cette production réalisée surtout en Orient. La main-d’oeuvre industrielle de l’Occident deviendrait un simple appendice de celle que le capital recruterait « ailleurs », utilisant cette main-d’oeuvre sur place ou se la faisant livrer à domicile.

À quelques réserves stratégiques près, on pourrait alors, en Occident, mettre fin peu à peu à cette production insensée de toutes ces choses dont on n’avait nul besoin. Une production si futile qu’elle laissait le capital à la merci d’une demande artificielle, maintenue sous perfusion par un conditionnement publicitaire qui confinait a l’hypnose. On pourrait aussi stopper le transfert accéléré de richesse auquel menaient les politiques keynésiennes des managers et qui créait chez la classe dirigeante la peur que son pouvoir ne s’effiloche.

Cette évolution, bénéfique au capital, ne le serait pas, cependant, pour les travailleurs. Prendre cette voie était vraiment rompre la trêve et leur déclarer la guerre, car les travailleurs occidentaux ne joueraient plus leur rôle de partenaires. Ils ne seraient même plus des agents actifs de la production.

Comme consommateurs, ils continueraient de servir de cibles au jeu de la production, mais leur importance relative diminuerait, au fur et à mesure que le pouvoir d’achat du tiers-monde augmenterait. Comme citoyens, ils serviraient aussi toujours de pions dans l’autre grand jeu – le jeu politique – auquel se divertissent les puissants de ce monde, mais ils seraient essentiellement entretenus par des mesures d’assistanat. Pas nécessairement « la fin de l’Histoire »…, mais certainement sa mise en veilleuse.

Traiter la main-d’œuvre comme une ressource globale était une décision politiquement si néfaste et économiquement si hasardeuse, qu’on peut se demander si un régime vraiment démocratique aurait eu le courage de la prendre. L’aurait-on fait, si des milliers d’entrepreneurs individualistes en Occident, sans solidarité ni conscience sociale, n’avaient saboté la trêve en exportant leurs capitaux et leurs savoir-faire vers le nouvel Eldorado, renvoyant simplement à l’assistanat leurs travailleurs que les délocalisations rendaient surabondants ?

Pourtant, on l’a fait. Peut-être a-t-on ici une manifestation de cette « main invisible » chère aux penseurs libéraux, car cette décision brutale s’est finalement avérée bénéfique, sortant le système de sa complaisante torpeur. Pour agréable qu’ait été l’Âge d’Or des Trente Glorieuses, en effet, il n’en reposait pas moins sur les piliers chancelants d’une production de l’inutile et d’un travail largement superflu, orienté vers la création d’une richesse de plus en plus irréelle et distribuée au mépris de toute équité. S’ouvrir au tiers-monde pourrait être le remède de cheval conduisant à la guérison.

Que ce soit cette miraculeuse main invisible ou un stratège astucieux qui ait été à l’origine de la manœuvre, le résultat net a été qu’en bousculant brutalement ce système de production qui se tenait sur la tête, on lui a fait compléter sa pirouette dans l’absurde et on l’a forcé à retomber sur ses pieds, lui offrant au moins une chance de retrouver un nouvel équilibre.

Pierre JC Allard

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