Nouvelle Societe

23-02-09

Le chant des sirènes

Filed under: Actualité,Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 2:13

L’équilibre précaire du monde irréaliste des années  » 70 apportait des jours heureux, mais c’est alors qu’est venue la tentation. Même optimisée par l’assistanat, la consommation des travailleurs et non-travailleurs locaux a semblé tout à coup au Capital un retour bien modeste pour toute cette capacité de production dont on disposait et qui augmentait sans cesse. La richesse suintait vers les travailleurs et l’importance croissante de la compétence les rendait insolents. Si on cherchait de la demande effective ailleurs ?

C’était en grande partie pour que la paix sociale facilite l’exploitation du tiers-monde qu’avait été conclue la trève entre le capital et le travail qui avait permis les Trente Glorieuses, mais de quelle « exploitation » parlait-on ? L’on n’était plus dans une vision du monde des siècles d’avant l’abondance et l’on ne pourrait plus voir des galions rapportant l’or de Cipango. Des incursions au tiers-monde devraient avoir lieu, bien sûr, pour s’en approprier les matières premières, mais, cela fait, que pouvait-on tirer du tiers-monde ?

Qu’est-ce qui nous manquait pour que les roues tournent plus vite, que l’on produise encore plus et que le Capital ait encore plus de pouvoir ? De nouveaux MARCHÉS. Une plus grande demande effective, pour vendre plus de ce qu’on produisait et dont les consommateurs occidentaux étaient repus. C’était pourtant une évidente absurdité.

Une absurdité de penser qu’après des décennies ou des siècles de colonisation plus ou moins affichée, les pays du tiers-monde n’étaient pas déjà « optimalement exploités » et qu’on y trouverait une demande vraiment effective, condition préalable à l’objectif d’en tirer un profit réel. Le laxisme intellectuel qu’avait favorisé le bien-être né des Trente Glorieuses peut-il expliquer qu’on n’ait pas vu que ces nations étaient déjà réduites au niveau de subsistance et qu’on avait devant soi une énorme auberge espagnole dont on ne tirerait que ce qu’on y apporterait ?

Comment ne pas faire le constat qu’à tout paiement reçu du tiers-monde devrait correspondre, directement ou via des institutions financières internationales, un virement correspondant vers le tiers-monde, financé par les fonds publics ou privés d’un pays développé ? C’était le citoyen français, américain, anglais qui, par ses taxes et ses impôts – en bout de piste, par son travail – payerait entièrement les biens et les services exportés des WINS vers le tiers-monde.

Après chaque transaction, il ne resterait qu’une part de la somme en jeu entre les mains d’un industriel ou d’un fournisseur de services du pays exportateur, – la plupart du temps sous forme d’un crédit avalisé par l’État de son propre pays d’origine – tandis que le reste devrait être assimilé à un don au pays acheteur. On ne tirerait donc des exportations vers le tiers-monde qu’un prétexte pour que les travailleurs des pays développés transportent vers les populations des pays sous-développés une part de leur production et, vers les industriels des pays exportateurs, une part de ce qui autrement aurait été un revenu additionnel pour leur propre consommation. Une mauvaise affaire…

Mauvaise affaire qui, d’ailleurs, évoluerait de mal en pis suivant l’un ou l’autre de deux mauvais scénarios.

Le premier scénario serait que ces pays du tiers-monde ne se développent pas et continuent à n’offrir, en contrepartie des produits industriels que les pays développés leur exporteraient, que les seuls biens dont la fabrication repose sur l’utilisation intensive du facteur travail. En ce cas, les WINS perdraient les occasions de travail non-mécanisé qui subsistaient encore en Occident et dont on se servait pour justifier la distribution de revenus.

Même ce sacrifice serait vain, d’ailleurs, car dans un contexte d’industrialisation globale croissante la part du travail non-mécanisé dans la production globale ne pouvait que diminuer ; il y aurait de moins en moins de produits que des travailleurs sans formation des pays du tiers-monde pourraient produire et vendre à meilleur prix qu’une exploitation industrielle de pointe en pays développé.

La balance des comptes entre les pays développés industrialisés et ces pays du tiers-monde évoluerait donc de plus en plus au désavantage de ces derniers. Un avantage spécieux, car les termes d’échange étant déjà établis pour permettre toute l’exploitation possible des pays pauvres par les pays riches, on ne pourrait leur vendre plus qu’en leur prêtant sans cesse davantage, sans espoir de profit réel ou même une chance crédible de remboursement.

On vendrait au tiers-monde tous nos surplus. Il nous les payerait avec l’argent qu’on lui prêterait. On prêterait au tiers-monde tout ce qu’on pourrait, mais on annulerait périodiquement cette dette – (ou on ne l’annulerait pas, simple jeu de relations publiques) – mais, de toutes façons, il ne nous rembourserait jamais, puisqu’ils ne dégagerait jamais un profit réel pour le faire.

On toucherait donc indéfiniment un intérêt sur l’argent prêté, ce qui ferait un profit virtuel sur un écran, mais il ne sortirait jamais un seul grain de riz réel du tiers-monde en remboursement des sommes prêtés. Pendant qu’on jouerait au Monopoly sur les ordinateurs, on aurait prêté à ces pays plus que l’équivalent de ce profit virtuel et leur dette se serait encore alourdie…!

Poursuivre la conquête des marchés du tiers-monde conduisait donc à l’hérésie contre le dogme capitaliste de donner quelque chose pour rien. Exactement ce que les efforts pour créer du travail illusoire en Occident cherchaient à occulter. Vendre dans le tiers-monde n’avait aucun sens. On créerait une péréquation constante entre États pauvres et riches, ajoutant simplement une nouvelle dimension exotique à l’assistanat domestique. Une autre victoire de l’illusion sur le réel. Ce premier scénario serait mauvais, mais le second serait pire…

Le deuxième scénario serait que ces pays si, se développent et s’industrialisent, comme hier le Japon, maintenant la Corée, demain la Chine. Ces pays deviendraient alors une partie du problème de surproduction systémique du secteur industriel plutôt qu’une solution. Non seulement ils exporteraient leurs produits vers les pays développés à des prix défiant toute concurrence, mais cet avantage concurrentiel inciterait les industriels des WINS à délocaliser leurs usines vers le tiers-monde, aggravant les problèmes de l’emploi et détruisant l’équilibre entre production et consommation qu’on maintenait déjà a grand peine dans les pays développés.

Vendre au tiers-monde ? Un appel grossier à venir se briser sur les récifs. Il faudrait être fou… pourtant, on s’est empressé de le faire.

Pierre JC Allard

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