Nouvelle Societe

19-02-09

Les joueurs bien élevés

Filed under: Actualité,Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 5:00

Le héros – ou le traître, selon le camp qu’on choisit – arrive dans ce qui paraissait une chasse gardée avec un nouveau concept, et un capital financier qui n’est pas déjà investi et qu’il prend le risque de transformer en un nouvel équipement. Si le concept est porteur et que l’équipement produit mieux et à meilleur compte, ou répond mieux aux désirs des consommateurs constituant la demande effective, l’ Étranger va s’accaparer du marché. Ceux qui le détenaient doivent réagir ou ils sont perdus. L’offre condescend alors à écouter la demande. Brièvement.

Dans ce nouveau scénario, ce ne sont plus, comme le voudrait la théorie classique, les signaux qu’envoie la demande qui entraînent une réaction automatique des producteurs. Ceux-ci sont en attente d’un autre signal : celui de l’investisseur trouble-fête. En fait, ce n’est plus de la demande mais de l’offre que doit venir l’initiative du changement. L’équilibre à maintenir entre l’objectif de satisfaire la demande et l’exigence d’amortir les équipements est évidemment alors biaisé en faveur du report de la décision de réinvestir et l’adaptation de l’offre à la demande subit un décalage systémique.

Un décalage d’autant plus important que le pouvoir du producteur est grand face à celui du consommateur, car la tentation est forte de tirer un peu plus de profit de l’équipement. De retarder l’innovation et, au besoin, d’abattre dans un défilé – symboliquement, on veut le croire – les héros en puissance qui voudraient compromettre les profits des cartels de fait qui règnent sur la production de chaque branche d’activités. Les héros n’arrivent pas. La production continue inchangée pour encore un temps et la demande, pendant ce temps, est de moins en moins satisfaite. C’est le scénario le plus fréquent, car, comme disait Macchiavel, rien n’est plus difficile que de changer l’ordre établi.

Les joueurs peuvent feindre des rivalités mortelles, mais ils ont, du simple fait qu’ils sont à la même table, plus d’intérêts communs que de différends. Le marché est saturé, mais chacun a un énorme tapis et, derrière lui, un ou plusieurs États qui ne le laisseront pas tomber. Personne ne crie banco. Le système feint une libre concurrence, mais ce n’est qu’un leurre. La «concurrence» n’est jamais qu’une émulation courtoise entre joueurs acoquinés qui se renvoient l’ascenseur. Que ce soit Ford ou GM qui prévale cette année, l’an prochain sera différent et recréera l’équilibre. C’est le jeu qui importe.

Ce qui est vraiment crucial pour chaque joueur, c’est ce qui l’est pour eux tous. Pour la table « Automobile », par exemple, la position concurrentielle de chacun à un moment donné est anecdotique ; l’important c’est que le transport par voitures particulières ne soit pas délaissé au profit du transport en commun et que le jeu continue. Les vrais concurrents, ce sont les joueurs de la table à côté. Ceux du rail qui voudraient qu’on passe au transport en commun. Ceux de l’aéronautique qui trouvent bien injuste que l’on construise encore des routes sans péage alors qu’on impose des taxes d’aéroport.

La concurrence se fait de table à table et par lobbies interposés. L’État sert d’amiable compositeur et ses lois sont ses jugements. Les jugements font le constat de la force relative des parties en présence. L’automobile, pas le train. Pas de supersoniques ni de super-jumbos aux USA. Aux USA: Boeing. Seulement Boeing. Concurrence entre tables seulement, mais sans jamais, toutefois, même à ce niveau, compromettre la stabilité du Casino lui-même. Le Casino du Capital a intérêt à ce que la production industrielle se fasse en optimisant l’utilisation du capital fixe et donc à ce que la « concurrence » n’oppose que quelques joueurs bien élevés qui respectent les règles du jeu et ne trichent jamais sur les choses sérieuses. Les intrus ne sont pas les bienvenus, surtout s’ils ont des idées.

Quelques joueurs, donc, à chaque table et chacun à la sienne. Bill Gates en informatique, mais pas en chimie ; Hoffman-Laroche pour les pilules mais pas pour les pneus et je vous prédis que Wal-Mart – qui circule trop allégrement entre les tranchées de la distribution – va subir bientôt bien des avanies Le capital financier, par sa nature même pourtant indifférencié, a mis fin à la prolifération des conglomérats et garde désormais ses industriels dans des cages à part, permettant une concurrence contrôlée qui n’est plus une véritable concurrence.

On est loin du capitalisme sauvage mais dynamique de John Rockefeller ou d’Andrew Carnegie. On a un marché bien élevé, mais, sauf pour Shylock dont le capital se multiplie sans contrainte dans son univers virtuel, le système stagne. Cette fragmentation du marché réduit à néant l’effet de la concurrence dont on fait tant état pour assurer le dynamisme du système de production et garantit que c’est l’offre et non la demande qui conduit le marché.

Qu’est ce que ça produit un système dominé par l’offre, un système qui n’existe que pour se perpétuer et retourner un profit au fabricant ? N’importe quoi. N’importe quoi, mais préférablement la même chose, puisque la rentabilité de la production industrielle va de paire avec l’utilisation prolongée des équipements. Chaque innovation abrège le temps d’amortissement des équipements dont cette innovation suggère le remplacement, hâte leur mise au rancart et réduit le profit du producteur. Donc, rien ne presse pour innover.

Le résultat de ce marché géré en connivence est de freiner l’innovation. Il s’est écoulé 7 ans entre la mise au point du DVD au Japon et son introduction commerciale aux USA ; personne n’a triché. Les écrans à plasma attendent sagement leur tour, lequel viendra sans doute quand sera vraiment saturé le marché de la téléphonie cellulaire.

Pierre JC Allard

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