Nouvelle Societe

23-09-08

L’aller-retour à la terre

Filed under: Auteur — pierrejcallard @ 4:54

Une réforme agraire jointe à la mise en place d’un ONPA est une bénédiction, mais aussi un défi. Avant de se lancer dans cette aventure, un pays doit vérifier d’autres éléments. D’abord, on doit pouvoir résister aux pressions démagogiques et concéder l’usage de la terre, mais ne la donner à personne.

On doit ensuite faire le nécessaire, en y mettant le temps qu’il faut, pour que des millions d’inactifs s’y établissent dans l’ordre. On ne peut revivre l’ouverture de l’Oklahoma ! La reprise du sol qui, dans le monde développé, n’est qu’un simple préambule avant que ne commence le vrai travail d’optimisation des secteurs agriculture/élevage est au contraire, dans le tiers monde, le plus grand défi à relever.

Une politique de retour à la terre, pour merveilleuse qu’elle paraisse, doit aussi être entreprise avec lucidité. Il ne faut pas que l’immensité des terres en friches dans le tiers-monde crée d’illusions sur la capacité d’absorption de main-d’oeuvre et de production utile du secteur agricole. S’il y a aujourd’hui un déficit de production alimentaire dans le monde, il n’est rendu critique que par des problèmes de logistique qui n’ont que peu à voir avec l’étendue des surfaces cultivées et, surtout, ce déficit est dû au déséquilibre des forces en présence sur les marchés. Ce déficit pourrait être réglé d’un trait de plume et en y mettant un an d’effort par quiconque en aurait le pouvoir militaire, politique et économique… et le courage.

Une Nouvelle Société globale règlera ce déficit et les problèmes qu’il occulte de façon efficace, en tirant le meilleur parti des ressources globales: on ne mettra pas de bonnes terres en jachère en Beauce pendant qu’on irrigue à grands frais des hectares de pierraille au Sahel. Une Nouvelle Société limitée à un seul pays, toutefois, n’a pas cette opportunité. Elle doit faire avec ses ressources propres, lesquelles peuvent être bien insuffisantes.

Surtout, tout pays qui procède à une reprise des terres par l’État et à leur réaffectation pour créer les conditions d’un retour à la terre doit comprendre que ce retour à la terre ne peut être qu’une étape. Il faut prévoir que, dans une génération, deux tout au plus, les sans-travail dont on aura fait des agriculteurs ou leurs enfants devront quitter à nouveau la terre dont la mécanisation et la productivité seront devenues telles, si l’expérience a réussi, que comme dans les pays aujourd’hui développés une toute petite minorité de la population active suffira à son exploitation. Les nouveaux paysans devront redevenir citadins.

Quand on parle d’installer les inactifs sur des terres, on parle donc, en fait, d’un aller-retour. Pour que leur passage aux champs donne de bons résultats, il faut que les nouveaux paysans soient, dans le secteur agriculture/élevage, en apprentissage d’entrepreneuriat et qu’ils en profitent pour devenir autonomes. Lorsqu’ils devront inévitablement revenir un jour en milieu urbain, il faut qu’ils soient capables, comme tout le monde devra alors l’être, d’agir comme salariés quelques heures par semaines, mais de devenir simultanément des fournisseurs de services autonomes.

Une Nouvelle Société globale a les outils pour gérer cette double migration. Elle contrôle les entrées au sous-secteur agricole par les conditions qu’elle pose à l’assistance qu’elle accorde aux sans-travail pour leur permettre l’accession à exploitation du sol. Elle contrôle aussi les sorties (le retour vers la ville), d’abord par ses subventions qui déterminent le revenu de l’agriculteur et donc l’écart entre ce revenu et celui qu’il toucherait en ville et, ensuite, par ses investissements en équipement agricole.

Ce sont ces investissements qui amènent les gains de productivité et rendent éventuellement superflue une abondance de main-d’oeuvre dans l’agriculture et l’élevage. Le flux de retour à la ville peut être ajusté à la capacité d’absorption de main-d’oeuvre des secteurs secondaire et tertiaire de l’économie et couplé à un effort colossal d’éducation et de formation ciblée.

Bien des pays du tiers-monde qui n’ont pas ces outils doivent aujourd’hui songer à utiliser la stratégie du retour à la terre. La stratégie d’une expansion suivie d’une contraction à terme de la main-d’oeuvre agricole représente un défi séduisant, car il n’existe pas d’autre solution acceptable et, s’ils y renoncent, ils condamnent à des décennies de misère ceux à qui ils refusent cette opportunité.

C’est un énorme risque, cependant. Une Nouvelle Société peut concéder des terres en friches parce qu’elle peut soutenir les prix des produits agraires. Non seulement en contrôle-t-elle la commercialisation, mais elle contrôle aussi la politique financière, et les conditions de formation professionnelle et d’embauche. Un pays sous-développé qui créerait un ONPA sans disposer de ces autres instruments dans tous les secteurs de l’économie, risquerait fort de réduire ses « nouveaux paysans » à une économie d’autoconsommation, tout en compromettant le développement éventuel d’un secteur agricole vraiment efficace.

Un pays déjà bien sur la voie de développement qui prend la voie du retour à la terre peut se munir en principe de ces outils ; les ressources techniques de la Chine ou du Brésil leur permettraient sans doute d’y parvenir. Mais les pays techniquement sous-développés – voir les chiffres de l’éducation – comme le Congo ou l’Angola, ne le pourraient pas, quelle que soit la richesse de leur sol et de leur sous-sol. Quant à l’Inde, je ne me risquerais pas, pour de multiples raisons, à faire pour le moment le moindre pronostic sur la façon dont y évoluera l’usage des sols.

Un pays qui s’aventure dans cette voir doit comprendre le risque qu’il court. Considérant le spectre de la corruption qui ne peut que devenir omniprésent, le pays qui tente ce retour passager la terre doit modifier ses institutions démocratiques pour créer un État plus fort, au moins le temps de cette double migration. S’il ne suscite pas un enthousiasme et une solidarité dont il existe peu d’exemples dans l’histoire, il y aura des choix à faire, dont l’un, hélas, pourra être de se résigner à ce que la démocratie soit mise en veilleuse. Il faut comprendre les risques.

Pierre JC Allard

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