Nouvelle Societe

17-09-08

Le volet du tangible

Filed under: Auteur — pierrejcallard @ 11:57

La production des biens tangibles -par opposition à la production des intangibles, les services – se caractérise par le rôle important qu’y joue encore la matière première. De cette importance de la matière qui est appropriable et transférable – alors que la compétence qui est le facteur dominant incontesté de la production d’intangibles ne l’est pas, car elle reste liée à celui qui l‘a acquise – découle le pouvoir que conserve le Capital dans ce volet. Un pouvoir maintenant mitigé, car les travailleurs ne sont plus interchangeables et ne peuvent plus être traités comme de simples ressources, mais le rôle du Capital y demeure crucial.

Primordial, même quand la compétence monte en puissance, parce que le Capital, appuyé sur la force, peut encore aujourd’hui maintenir son pouvoir sur la production des biens tangibles en contrôlant cette matière première, tout comme le sédentaire proprio d’oasis du néolithique, s’il en avait la force, pouvait exiger un « dédommagement » des pasteurs nomades pour leur permettre l’accès à sa source.

Le Capital est aujourd’hui mieux organisé et parfois plus subtil, mais c’est le même principe qui s’applique : tirer profit d’une rareté, si nécessaire en la provoquant, puis fixer à son gré les termes de l’échange avec les producteurs. Fixer les termes de l’échange entre proprios-capitalistes et travailleurs-entrepreneurs est l’essence du débat politique au sein d’une société capitaliste. Cette négociation doit conduire à une entente, quels qu’en soient finalement les termes, sans quoi rien n’est produit. Conclure cette entente est le premier défi de la production des biens tangibles.

De l’importance de la matière première découle aussi l’exigence d’en faire l’économie. L’efficacité est de faire coller précisément l’offre à la demande, car tout écart se solde par un gaspillage de ressources naturelles, dont la rareté ne peut qu’augmenter, même si l’horizon où chacune sera épuisée peut sembler éloigné. L’intérêt du travailleur consommateur se confond avec cette économie, car au gaspillage des ressources correspond aussi un gaspillage de travail et une satisfaction amoindrie.

Cette efficacité, cependant, ne sert le Capital que si la ressource demeure rare; si celle-ci devient surabondante, le pouvoir du Capital décroît. Comme diminue le pouvoir du Capital quand on passe de la production du tangible à celle de l’intangible… ce qui est le phénomène fondamental de l’évolution de la production depuis que nous avons atteint l’abondance.

Pour bien camper la problématique du volet de production des biens tangibles, il faut poser dès le départ que si, démographie et enrichissement aidant, il n’est pas sûr que l’on produira moins de biens en termes absolus dans une Nouvelle Société, ll est certain que l’importance relative de ce volet ne peut que s’estomper au rythme où les désirs que cette production vise à satisfaire sont comblés. On y attachera bien moins d’importance.

L’industrie ne sera plus au coeur de la société. Une Nouvelle Société sera postindustrielle. Ce n’est pas une trouvaille, mais il faut le répéter jusqu’à ce que tout le monde l’ait compris et surtout accepté. Gérer le volet de production de biens tangibles, c’est gérer cette décroissance relative. Une décroissance à des rythmes divers.

Dans le tiers-monde le passage de la production du tangible à celle de l’intangible n’est encore qu’un processus en marche, mais produire des biens tangibles ne sera bientôt plus la principale activité du travailleur moyen dans les pays « en voie de développement ». Encore un peu de temps, et la même transformation sera achevée même dans les pays encore aujourd’hui sous-développés.

Dans les pays développés, c’est déjà chose faite. Il ne reste aux USA que 2 à 3% de la main-d’oeuvre au primaire, 12% en industrie et, s’il en reste encore autant, c’est que le processus a été et demeure encore volontairement retardé. La finalité de l’industrie a été pervertie pour garder son pouvoir au Capital et n’est plus orientée vers la satisfaction des besoins ou même de la demande, mais uniquement vers sa continuité comme système. Elle est devenue une fin en soi.

Une fin absurde qui exige du travailleur un effort qui souvent n’est plus nécessaire, pour lui remettre un argent qui n’a plus de valeur réelle, ne servant qu’à rendre sa demande “effective” … pour des produits dont on arrive à grand peine par la publicité à le convaincre qu’il les veut vraiment ! C’est à cette absurdité qu’il faut échapper.

La production industrielle hypertrophiée que nous entretenons est devenue un passe-temps imposé par les “gagnants” aux gens simples que l’abondance a désoeuvrés, ceux-là abusant du désarroi de ceux-ci pour maintenir une hiérarchie sociale qui ne correspond pas aux priorités d’une société industrielle mature et donc d’abondance. Même le retour d’un profit aux investisseurs n’a plus que valeur de symbole, puisque ce profit ne fait que s’ajouter à la quasi-totalité de la richesse qui demeure sagement dans l’univers virtuel comme outil de pouvoir et ne conduit plus jamais à la consommation de biens réels.

Dans une société postindustrielle qui s’assume comme telle, on ne produira plus pour produire, mais pour satisfaire les besoins. Nos besoins, nos désirs et même nos caprices, car une Nouvelle Société sera résolument hédoniste, voire ludique, mais on produira seulement ce que l’on veut vraiment.

Une Nouvelle Société, dans le respect de la nature, de l’efficacité et du simple bon sens, ne produira que ce qu’il faut de biens pour optimiser le mieux-être et satisfaire pleinement la demande réelle. Elle n’imposera pas de restrictions, car le consommateur doit pouvoir chercher sa satisfaction comme il l’entend, mais on va l’inviter à trouver cette satisfaction avec une consommation réduite plutôt que pléthorique de biens divers et y parvenir sera perçu comme une forme de civisme aussi bien que d’intelligence.

Un consensus s’établira spontanément à ce sujet et c’est cette valeur de frugalité relative que véhiculeront le système d’éducation comme les médias. On ne produira plus rien, non plus, qui au vu du service qu’on en attend ne soit pas de bonne qualité quant à sa durée, sa fiabilité et l’économie de ses intrants. Qu’un marché de biens semi-durables se stabilise au niveau de remplacement le plus bas ne sera plus vu comme une calamité, mais comme la confirmation d’un objectif atteint.

La production des biens tangibles visera à apporter la plus grande satisfaction au moindre coût. Dans cette optique, c’est connaître la demande avec précision qui, plus que toute avancée technologique venant ajouter à une productivité déjà énorme, va devenir le véritable critère de l’efficacité.

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