Nouvelle Societe

15-09-08

Russkis et affranchis

Filed under: Auteur — pierrejcallard @ 12:08

Pendant que les managers instauraient une nouvelle dynamique basée sur la production et l’enrichissement pour tous, les circonstances externes étaient particulièrement favorables à une « union sacrée » en Occident. Ce n’est pas une coïncidence, non plus, si la période des Trente Glorieuses vient s’inscrire dans celle du Mur de Berlin (1948-1989)

Non seulement une contrainte inhérente au capitalisme industriel obligeait à une répartition moins inéquitable de la richesse, mais, pour une des rares fois dans l’Histoire, les faibles avaient aussi des griffes. Oh, il y avait eu Spartacus et d’autres Robin Hood – et les monarchies européennes se sentaient sans doute moins sûres d’elle-même après Valmy – mais un État qui, pendant soixante-dix ans, dit qu’il est pour l’Égalité et la justice sociale et qui a la force de se faire respecter, ce n’est pas monnaie courante.

Pendant qu’on dénonçait les goulags, la langue de bois et autres relents du stalinisme qui se terraient derrière le Mur, c’est l’une des grandes périodes de la civilisation qui fleurissait de notre coté du mur. Un Âge d’Or remarquable. Comme le Siècle de Péricles, celui d’Auguste ou celui de Louis XIV. Une époque bénie, allant des accords de Yalta fixant les frontières du Capitalisme et ceux de Bretton-Woods, qui en établissaient la Grande Charte, puis se terminant assez brusquement avec la chute du Mur de Berlin.

Coïncidence ? Oh non! Parce que le Mur de Berlin ne cachait pas seulement ce qui se passait de l’autre côté, il était aussi un élément-clef d’un dispositif d’équilibre qui, de notre côté, obligeait le capitalisme à un peu de retenue dans l’exploitation. Durant toute cette période, dans la plupart des pays d’Occident, a existé une alternative politique à Gauche, rendue crédible par une force militaire menaçante à l’Est. C’est cette force qui rendait impérieux d’amadouer les travailleurs de l’Occident et de les garder au sein d’une « union sacrée ». Sans cette présence d’une force à l’Est, on ne l’aurait peut-être pas fait. C’est le Mur qui a permis que nous vivions notre « Âge d’Or ».

L’URSS, quels qu’aient été ses insuffisances, ses défauts et ses crimes, a joué, du seul fait qu’elle était là, une rôle crucial pour la justice sociale en Occident. Il faudrait lui en savoir gré. Il n’est pas sûr, d’ailleurs, que l’Histoire qui verra en perspective l’Afghanistan, le stalinisme et les goulags – comme le Viêt-Nam, le McCarthyisme et le Bronx – ne portera pas un jugement différent de celui qui prévaut aujourd’hui sur le fond et la fin de l’expérience communiste.

Les Terribles Soviétique imposaient l’union sacrée en Occident ; les affranchis du tiers-monde pouvaient rendre cette union profitable. À la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, le développement de la technologie permettait déjà de prévoir que nous aurions de moins en moins besoin de main-d’oeuvre. Il était donc temps de faire passer nos colonies de l’esclavage au servage, c’est-à-dire d’un mode d’exploitation basée sur la trique et la menace à une exploitation autogérée basée sur les promesses et l’aiguillon de la faim. C’est ce qu’on a appelé la décolonisation.

Quand vous avez la machine qui vous donne presque tout, plus vite et à meilleur coût, pourquoi garder aux livres, juste pour le café, la jute et le cacao, des Nègres qu’il faut administrer et nourrir? Il n’y avait plus aucune raison, après la guerre, de maintenir le régime de colonisation que l’Occident avant établi dans le reste du monde. C’est un régime qui supposait un contrôle politique, exigeait une présence militaire et créait des obligations implicites de développement et de prise en charge des populations colonisées. Le Système a fait ce qu’il fallait pour optimiser ses profits. Allez, hop ! On affranchit … et que tous ces Noirs, ces Bruns et ces Jaunes gagnent leur pitance ou crèvent.

Il suffirait, désormais, de protéger l’accès aux ressources naturelles de ces pays, de détruire leurs infrastructures économiques pour qu’ils ne deviennent jamais des concurrents sérieux, mais demeurent éternellement des consommateurs, de leur prêter pour payer l’épicerie, créant une dette dont l’intérêt constituerait pour l’Occident une rente éternelle. On les laisserait administrer par des « élites locales », jouant le rôle de fermiers généraux, renvoyant tous les profits en Occident en ne gardant pour eux que les trente deniers traditionnels, sous forme de commissions ou de pots-de-vin. Fond Monétaire International, Banque Mondiale… tous les substituts à la colonisation directe ont été créés à Bretton-Woods.

On n’inventait rien. On reconnaissait simplement que le modèle américain d’exploitation – appliqué parfaitement en Amérique latine – était supérieur au modèle européen des colons qui cravachent, des spahis qui paradent et des missionnaires qui espionnent. Le modèle américain? Diviser le territoire en petites satrapies rivales, traiter avec une bourgeoisie inféodée qu’on condescend à ne pas mépriser ouvertement, laisser la porte ouverte à l’initiative, en permettant que des jeunes intelligents et ambitieux puissent arriver au pouvoir par des coups d’États, être intégrés à cette bourgeoisie quand ils ont ainsi « fait leurs preuves »… puis être corrompus à leur tour.

La décolonisation faisait passer le Tiers-monde de l’esclavage au servage et donnait des rendements extraordinaires. Il était plus rentable pour le Système d’exploiter de ce que Toynbee appelait le « prolétariat externe » que ses propres travailleurs, transformant brièvement, sur le dos du tiers-monde, notre société en un jeu à somme non nulle (Non-Zero Sum Game). Il y en avait pour tout le monde et les riches n’avaient pas à perdre leur temps à empêcher Lazare de fouiller sous la table.

L’Âge d’Or est bien venu et a même duré plus que ces trantes années qu’on a dites glorieuse. Dès le départ. cependant, des signes avant coureurs sont apparus indiquant que cet étt de grâce ne serait pas éternel et, surtout, qu’il ne ressemblerait pas tout à fait à ce que l’on avait prévu. Une crise différente des autres s’est dessinée. Une crise bien perverse.

Pierre JC Allard

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Un commentaire »

  1. Ce billet correspond justement à ce que je me demandais, merci beaucoup

    Commentaire par vsayvp@gmail.com — 17-03-14 @ 7:29


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