Nouvelle Societe

14-09-08

Le martyre de l’efficacité

Filed under: Auteur — pierrejcallard @ 1:04

On va produire autrement. On va relever le défi de la complexité en scindant la structure de production en modules complémentaires plus petits et plus spécialisés dont on en fera ensuite la synthèse, favorisant l’autonomie, l’entrepreneuriat, la concurrence et produisant par équipes et par projets. Producteurs et consommateurs évolueront sans peine sur ce marché parcellaire, grâce aux conseils que leur prodigueront des experts auxquels l’État leur facilitera l’accès. La relation entre producteurs et consommateurs sera bien différente.

Plus fondamental encore, le concept d’efficacité va être transformé. L’idée de produire pour satisfaire un désir va être réhabilitée. Avant de proclamer son innocence et de redonner sa liberté à la satisfaction – laquelle n’a jamais été « abominable » que dans l’esprit des producteurs – il peut être utile, toutefois, de faire un bref rappel des tortures qu’on a imposées au concept d’efficacité pour qu’il abjure la satisfaction.

On produit normalement pour obtenir la satisfaction d’un désir. Les désirs étant infinis et les ressources limitées, on doit établir des priorités. Aux temps de pénurie, avant l’industrialisation, l’horizon s’arrêtait souvent à la satisfaction des besoins matériels essentiels et être satisfait se confondait avec en avoir plus. L’efficacité reposait sur l’économie des facteurs : elle consistait à produire une quantité donnée de biens en y affectant le moins de matières premières et de travail possible… ce qui permettait d’en produire davantage. Priorité à l’économie de travail si les ressources naturelles étaient abondantes, ou à l’exploitation optimale de celles-ci si elles ne l’étaient pas.

Quand l’industrialisation a permis que le capital multiplie le travail, le capital est devenu tout-puissant et la valeur du travail s’est effondrée. On en créerait autant que possible pour garder la demande effective et assurer le niveau de consommation globale, car un partage au mérite par le travail est plus conforme à la notion innée de justice commutative, mais on n’hésiterait pas, pour ajuster l’équation de la demande effective, à recourir à un assistanat, dont on souhaitait seulement qu’il demeurât discret.

On a eu au départ quelques inquiétudes quant aux approvisionnement en ressources naturelles et on en a cherché avec application, chez soi et chez les voisins, mais une prospection globale ayant établi qu’elles étaient surabondantes pour l’horizon de planification qu’on avait choisi – et puisqu’elles avaient surtout, pour le capitaliste, valeur d’intrants à la production industrielle – elle auraient le prix qu’on leur fixerait par la spéculation. Travail et matières premières harnachés, la priorité a pu être mise sur le capital : les équipements permettant cette multiplication du travail et la monnaie, représentation symbolique de la capacité de disposer de ces équipements.

La capacité de production augmentant, cependant, le défi a vite cessé d’être de produire plus ; il est devenu d’ajuster la production à une demande capricieuse qui pouvait se tarir dans un secteur, alors que dans un autre elle n’était pas satisfaite. C’est alors qu’on a péché contre l’esprit et que l’efficacité a renié sa vocation qui est de mieux satisfaire tous les besoins pour ne plus adorer que la demande effective et rien d’autre.

Quand la capacité de production a dépassé la demande globale de biens matériels, on a connu une crise perverse, mais l’efficacité avait déjà été assez disloquée sur la roue pour prendre toutes les formes qu’on voulait: elle pouvait ne plus être qu’un tableau de chiffres gratifiants dans un grand-livre ou un ordinateur. Afin de garder sa valeur au capital investi en production, on a totalement cessé de produire pour obtenir la satisfaction des désirs et l’on a choisi l’apostasie: on a commencé à « produire pour produire ».

Produire pour produire, cependant, crée ce paradoxe, qu’on y réussit d’autant mieux que la production est inutile et ne satisfait pas la demande. Il en est découlé une inefficacité voulue, se traduisant par un gaspillage éhonté des ressources humaines et matérielles. Un énorme gaspillage dont personne n’a eu cure, car le véritable but de la production, au-delà de répondre aux besoins réels, ce qui devenait trivial était simplement de produire pour assurer la stabilité sociale, par la rentabilisation du capital et la distribution à la classe laborieuse de revenus permettant la consommation.

La recherche de l’inefficace pour produire l’inutile a duré deux générations et a maintenu le capitalisme industriel en place, de l’après-guerre à nos jours. Elle prend fin, maintenant, parce que la ressource humaine redevient rare. La complexité de la production exige que la main-d’œuvre ne soit plus une masse de travailleurs interchangeables, mais une mosaïque de compétences complémentaires, chacune indispensable.

La rareté croissante des compétences de plus en plus pointues confère au travail un rôle supérieur au capital traditionnel dans la production et les capitalistes quittent en masse la production. Le capital abandonne peu à peu aux travailleurs le contrôle formel d’un système de production dont leur compétence donne déjà à ceux-ci le contrôle de fait.

Le Capital migre hors de la production sans regret, dès qu’il voit qu’il n’y a rien à en tirer qui ne puisse être plus facilement perçu comme une rente en amont de la production, en contrôlant le prix des ressources naturelles qui lui servent d’intrants, ou confisqué en aval par des manipulations monétaires, quand le travail est exécuté. Laissons les travailleurs travailler – c’est leur rôle – et, puisque le travail est devenu initiative et création, laissons les créer et entreprendre.

Le repli du Capital vers l’extorsion et la manipulation monétaire qui accompagne la mainmise des travailleurs entrepreneurs sur la production au sens strict sont regrettables, bien sûr, mais ont cet effet positif, entre autres, de mettre fin au désir de produire pour produire. Le but de la production redevient ce qu’il aurait toujours dû être : LA SATISFACTION.

On va envoyer au gibet les mystiques de la production pour produire, libérer l’efficacité des entraves des sophistes et retrouver une foi simple de charbonnier: nous allons croire à nouveau en la satisfaction des besoins.

Pierre JC Allard

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