Nouvelle Societe

14-09-08

L’abominable satisfaction

Filed under: Auteur — pierrejcallard @ 11:23

Ce qui est investi en capital fixe y reste investi : la machine est inflexible. Lorsqu’il s’agit de produits de consommation courante, le producteur peut fidéliser son client en répondant le mieux possible à sa demande et en se contentant d’une parcelle de sa loyauté : l’acheteur qui aime une mayonnaise ou un ketchup reviendra sans doute en acheter, même s’il découvre les marinades et les chutneys. Il ajoute à sa consommation, même si son revenu limité l’oblige parfois à faire des choix

Dès qu’il s’agit de la production de biens durables ou semi-durables, toutefois, la situation est tout autre et le producteur est sans défense. L’excellence ne suffit plus. Elle peut même cesser d’être un avantage, car rien ne met plus sûrement fin à la demande de l’ingrat consommateur que de la satisfaire pleinement. La pleine satisfaction du désir du client, pour le producteur, est une abomination.

Une structure industrielle est prisonnière de son passé, incarné par l’équipement en place et en cours d’amortissement. Une entreprise n’est jamais aussi profitable que si elle continue à produire ce qu’elle produit déjà et elle est donc victime d’une forme d’hystérèse, forcée de poursuivre indéfiniment dans la voie où elle s’est engagée.

Cette obligation de poursuivre dans la même voie met chaque producteur en grand péril, car la valeur de son capital devient alors totalement dépendante de l’espérance de profit à retirer de la vente d’un seul produit. Si ce produit ne se vend pas et si, surtout, il devient apparent qu’il n’y a pas au moins un espoir crédible qu’il se vendra, ce n’est pas seulement une perte au palier des matières premières, des stocks et du travail investi dans les invendus que subit le producteur, c’est toute la valeur de son investissement qui est mise en péril.

Toute cette capacité de production qu’il a mise en place, en effet, n’a d’autre valeur que cette espérance du profit à tirer de la vente du produit. S’il n’existe pas d’acheteurs pour ce produit, l’équipement qui lui sert à le fabriquer ne peut pas se transformer miraculeusement pour produire autre chose ; il ne vaut plus que son poids en ferraille. Le producteur perd alors le capital investi dans son équipement et qui, par définition, constitue sa richesse. IL PERD TOUT. Il est ruiné. Si derrière lui il y a un investisseur qui l’a soutenu de ses deniers, ce dernier perd aussi sa mise.

Malthus prédisait que le capitaliste avide réduirait les salaires à merci et garderait la classe ouvrière au niveau de subsistance. Il semble qu’il n’ait pas prévu que le « capital fixe », n’ayant pas d’autre utilité que de produire ce qu’il a été conçu pour produire, ni d’autre valeur que l’espoir du profit qu’on tirera de ce qu’il produit, il se créerait inévitablement une dépendance des producteurs et investisseurs envers les consommateurs.

Le capital a une importance primordiale, dans une société industrielle, parce qu’il est investi en équipements qui multiplient la production de toutes ces choses utiles qui constituent la richesse réelle. Le producteur qui investit son capital en équipement multiplie sa richesse, mais si un produit ne se vend pas le producteur y perd beaucoup. L’investisseur est prisonnier de son investissement. Le pouvoir du consommateur, qui apparemment n’en a aucun, est que ce qui est produit DOIT être vendu. Il faut que le consommateur achète. Le producteur est à la totale merci du consommateur et de son abominable satisfaction.

Chaque producteur a donc le problème immédiat de se prémunir contre la satisfaction de son client. Le producteur apprend vite à reconnaître le danger qui se cache derrière le sourire du consommateur satisfait. Il apprend qu’il ne faut jamais satisfaire un besoin si l’on n’en a pas créé un autre. Un producteur veut élargir sa clientèle et la garder, mais il veut surtout qu’elle consomme. Il veut garder son client heureux, mais insatisfait et ne lui donne donc toujours qu’un peu moins que ce qui lui est demandé.

Le producteur surveille donc toujours son client volage avec une suspicion résignée, mais la volatilité de la demande immédiate du consommateur n’est qu’une partie de son problème. Il apprend aussi à surveiller avec appréhension l’horizon d’où peuvent apparaître deux autres dangers. Le premier est l’arrivée inopinée d’un produit similaire, un ersatz qui rendra son produit à lui sans intérêt ou un meilleur produit. Qui se souvient encore des règles à calcul ? Des machines à écrire ? Le deuxième est que, plus simplement, le besoin soit toujours là, mais qu’une innovation rende son équipement désuet et son capital fixe sans valeur puisqu’il ne peut plus alors produire et vendre à profit,

Face à ce danger de l’innovation, le producteur constate bientôt que lui est ses concurrents ont des intérêts communs. Seul, Il est sans défense, mais tous ensemble les producteurs ont un pouvoir économique et donc politique non négligeable. Ils peuvent donc influer sur l’État et se prémunir contre les dangers qui les menacent en biaisant l’évolution naturelle des événements.

Des lois et des réglements peuvent être mis en place pour que leurs intérêts ne soient pas sacrifiés à l’abominable satisfaction des consommateurs. Telle innovation qui viendrait créer le chaos dans un système de production en équilibre peut être jugée « dangereuse » et interdite, ou taxée de façon discriminatoire et sa diffusion retardée, parce qu’elle est importée, produite dans des conditions jugées inacceptables, ou pour quelque autre motif ou prétexte. Il suffit d’une bonne relation avec la pouvoir.

Production et gouvernance doivent marcher la main dans la main. Non seulement pour se protéger contre les caprices du consommateur et sa satisfaction, mais parce qu’il y aussi cette question de demande effective dont l’État doit s’occuper.

Pierre JC Allard

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