Nouvelle Societe

14-09-08

La concurrence

Filed under: Auteur — pierrejcallard @ 12:54

Le défi immédiat que doit relever l’État dans une structure de production entrepreneuriale, outre celui de déterminer la frontière entre secteurs public et privé, c’est celui de maintenir une concurrence efficace. À quoi bon recourir au secteur privé pour produire, si la concurrence n’y est pas maintenue. Paradoxalement, elle ne peut pas l’être si on la laisse simplement s’exercer sans contrainte de haut en bas de la structure de production. Pourquoi ?

Parce que, laissée à elle-même, la concurrence exercera prioritairement ses effets à certains points-charnière du processus de production, aux paliers critiques où on peut créer rapidement des rapports de force stables et permanents qui équivalent à se constituer des rentes. Cela fait, apparaissent deux (2) conséquences néfastes.

La première, c’est qu’au palier est appliquée cette concurrence, il y a une propension à la formation de monopoles ou de cartels de faits. La concurrence, alors, ne s’y exerce plus de façon dynamique, mais devient un simulacre de concurrence. On jouit en complices de la rente. La deuxième conséquence, insidieuse, c’est que l’importance des décisions prises à ces points-charnières vide de son sens le reste de la démarche concurrentielle. Ainsi, inutile de penser que l’on a créé une véritable situation concurrentielle entre des fabricants, si certains d’entre eux peuvent obtenir un accès privilégié exclusif à un intrant qui représente une part significative des coûts du produit final.

Par exemple, il n’y a plus de concurrence valable entre boulangers au niveau de l’efficacité de leurs techniques et de leur gestion – le niveau où la concurrence joue son rôle vraiment utile – si quelques-uns ont accès à la farine à un coût bien inférieur à celui que doivent en acquitter les autres !  Le succès du boulanger ne tient plus alors essentiellement à sa propre performance, mais est biaisé par sa relation avec les acteurs d’un autre rapport de forces qui s’est établi en amont, au niveau des minotiers. Comment, dans cette situation, penser que le succès va venir valoriser et récompenser avec justice son initiative et sa créativité ?

Sur un marché totalement ouvert, la concurrence ne joue son rôle qu’à certains paliers du processus – parfois à celui-là seul où, au départ, elle est la plus vive – et les dés sont pipés pour tous ceux qui interviennent en aval. L’entrepreneuriat du boulanger ne pourrait se mesurer équitablement qu’à sa capacité de faire mieux avec un accès équivalent aux ressources. Accès aux matières premières au même prix, bien sûr, mais, de la même façon, comment peut-on penser qu’une concurrence loyale mesurant la diligence et le talent puisse exister entre fabricants qui n’ont pas accès aux mêmes brevets ?

C’est la responsabilité de l’État de faire en sorte que ce soit la créativité et initiative qui prévalent et donc de veiller à ce qu’existe une véritable concurrence à tous les niveaux. Or, l’État ne peut remplir ce rôle qu’en s’immisçant dans la relation entre fournisseurs et utilisateurs intermédiaires aux divers paliers de la production. En devenant, par exemple, l’unique acheteur de la farine et en la revendant à un prix similaire à l’ensemble des boulangers. S’il le fait, l’État assure un arbitrage honnête entre tous les producteurs, garantissant leur accès aux ressources qui leur viennent des paliers en amont

Devenant l’acquéreur des extrants de tous les fournisseurs en amont et le fournisseur de tous les producteurs en aval, l’État crée ainsi des « espaces » finis à l’intérieur desquels les conditions de départ sont équivalentes pour tous et où la concurrence peut jouer efficacement son rôle. S’il ne le fait pas, on a la situation où on laisserait s’affronter des boxeurs poids mouche et poids lourds… La victoire n’irait pas nécessairement au plus habile.

Il n’y a vraiment concurrence – et la société ne retire les avantages qui en découlent – que si on détermine des « espaces de compétitivité ». Leur taille et leurs limites sont affaires de pragmatisme et d’opportunité ; l’important est que l’État comprenne que c’est son rôle de créer de tels espaces et que, dans une structure entrepreneuriale, il est indispensable qu’il le fasse.

Ce qui est vrai pour les ressources naturelles et intellectuelles (brevets) l’est encore plus pour les ressources humaines. La mise en place une structure de production modulaire où les travailleurs deviennent des agents libres autonomes permet un accès général plus équitable aux ressources. La solution est vraiment satisfaisante si l’État intervient aussi pour assurer la disponibilité, voire l’abondance des ressources humaines, profession par profession. Cette disponibilité est rendue possible par une standardisation de modules de formation de tailles beaucoup plus réduite et leur certification par l’État, permettant un ajustement plus précis et plus rapide de l’offre à la demande

En intervenant pour créer des « espaces » de compétitivité, l’État élimine une bonne part de la spéculation, laquelle va alors se loger « dans le miroir » boursier, ce qui est sa place. Le système utilise déjà les produits boursiers dérivés comme tampons entre le jeu virtuel et le monde réel. L’intervention de l’État rendra simplement le procédé universel et, plutôt que d’en arriver au moment de vérité quand ce sont les producteurs qui viennent satisfaire leurs besoins, ce qui crée des turbulences dans la production et la consommation, c’est simplement l’État, désormais acheteur unique, qui sifflera la fin de la récréation.

La concurrence entre les producteurs restera féroce à tous les paliers, à l’intérieur de leurs espaces de compétitivité. Une situation similaire existe déjà, sur le marché des denrées, où des « offices nationaux » assurent la commercialisation, surtout pour fins d’exportation. Dans une structure de production entrepreneuriale, chaque producteur, chaque travailleur-entrepreneur à chaque palier de production a le droit d’être protégé et de compter sur une affectation équitable des ressources.

L’individu, toutefois, n’est pas seulement un producteur. L’intervention de l’État lui sera tout aussi essentielle comme consommateur, sur un marché qu’on voudra lui montrer simple, mais qui cachera naturellement une réalité tout aussi complexe que la structure de production morcelée qui en est le  « code source ».

Pierre JC Allard

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