Nouvelle Societe

14-09-08

La compétence

Filed under: Auteur — pierrejcallard @ 11:52

En y ajoutant la manœuvre des « Deux richesses », l’approche néolibérale semblait parfaite. Aux travailleurs on donnerait tout… pourvu qu’ils ne demandent rien. L’équilibre est subtil entre les richesses qui s’entrecroisent et il faut des travailleurs dociles. On les traitera avec mansuétude, en échange de leur obéissance. On tient leur accord pour acquis, puisque le capital a TOUT le pouvoir

La seule limite concrète à ce pouvoir est la nécessité de maintenir une demande effective. On ne peut pas laisser les travailleurs sans ressources, puisque les travailleurs et ceux qui en dépendent pour leur subsistance constituent la masse des consommateurs. Le capital fixe perd toute valeur dès qu’il est privé de leur demande effective et paraît ne plus avoir alors aucun espoir de profit.

Cette exigence est une protection collective pour la classe ouvrière, mais le travailleur individuel n’en retire aucun pouvoir. Le facteur travail a bien le recours de tenir en otage le capital fixe qui sans lui ne produit rien – c’est le principe même de l’action syndicale – mais c’est un pari bien risqué, car ce n’est que tous ensemble que des travailleurs interchangeables sont indispensables… Or, de larges regroupements sont toujours vulnérables à la corruption et à la zizanie.

Le capital peut donc presque toujours se dispenser de rémunérer adéquatement tous ses travailleurs, à condition d’en privilégier quelques-uns. Il n’a pas à distribuer les revenus selon les besoins des travailleurs, mais selon ses besoins de producteurs, pour ajuster la demande à l’offre… et maintenir les équilibres.

Le pouvoir écrasant du capital est un irritant pour le travailleur, sans égard aux aspects strictement économiques de la relation, car il n’a pas ce contrôle discrétionnaire sur sa propre action qui va de paire avec le concept de liberté. Il pourrait se rebeller et compromettre un équilibre bien délicat…. Mais on peut compter sur sa complaisance ; c’est le capital qui a tout le pouvoir. Pour l’instant.

Le rapport des forces peut changer selon l’importance relative des facteurs. Le pouvoir total du capital en production ne va durer que le temps des travailleurs interchangeables, ce qui n’est que la préhistoire de l’ère industrielle.

Quand arrivent les machines, en effet, les gestes répétitifs des travailleurs sont peu à peu assemblés en séquences de plus en plus complexes et confiés à ces machines, de sorte que tout travail humain utile devient vite une prise de décision. Tout travailleur devient un preneur de décisions, un travailleur d’initiative et de créativité, car décider est le premier palier de l’initiative et la première expression de la créativité.

L’industrialisation va donc vite exiger de chaque travailleur une part croissante d’initiative ; le travailleur qui en est dépourvu devient inutile, car une machine le remplace. La distinction initiale entre le « travailleur » qui apporte l’énergie et l’«entrepreneur » qui apporte l’initiative va donc s’estomper peu à peu et, dans une société industrielle mature, devenir désuète.

Le travailleur-énergie devient un anachronisme : il ne reste que des « travailleurs de l’initiative » qui ne se distinguent que par leur type de rémunération, profit pour les uns et salaire pour les autres. Dans un société complexe, il doivent TOUS prendre des décisions variées, dont chacune exige une « compétence » distincte.

La compétence, c’est ce qui permet de prendre les bonnes initiatives et les bonnes décisions… ou au moins d’en prendre de meilleures plus souvent. On pourrait définir la compétence comme une aptitude acquise à prendre les bonnes décisions. Reposant sur des connaissances, qui ne sont cumulables que par celui qui les a acquises, la compétence n’est pas appropriable. Le travailleur ne peut en être privé et, le voudrait-il, qu’il ne pourrait pas plus s’en départir que le léopard de la Bible de ses taches !

La production en marche vers l’abondance tend à se complexifier. Une complémentarité des tâches s’impose qui mène à une division de plus en plus fine du travail, forçant le parcellement de la main-d’oeuvre en une myriade de compétences complémentaires, toutes essentielles. Il se crée une multitude de petites niches dont chacune exige des compétences distinctes.

Or, c’est parce que le travail-energie était indifférencié que l’industrialisation l’avait rendu surabondant. Différencié en compétences spécifiques à l’intérieur de ces niches, le travail redevient une ressource rare et c’est là que commence à changer le rapport des forces entre capital et travail

La rareté des compétences croît inexorablement avec la complexification de la production, alors que l’équipement n’est toujours qu’une application reproductible – et sujette à désuétude – d’un produit lui-même résultat d’une démarche de production où la compétence joue un rôle croissant. Cette primauté de la compétence est de plus en plus manifeste, à mesure que l’on remonte dans la structure de production, vers les paliers en amont où l’on produit « les outils », jusqu’au palier de la conceptions et de la recherche, où il ne reste comme facteur significatif de production que le travail sous son aspect compétence

Dès qu’il est apparu que la complexification de la production exigerait que la main-d’œuvre ne soit plus une masse de travailleurs interchangeables, mais se transforme en une mosaïque de compétences complémentaires, chacune indispensable, on pouvait d’ores et déjà prévoir que le jour viendrait où la rareté du travail sous ses multiples avatars le rendrait plus précieux que le capital fixe.

Quand arriverait l’abondance et que le défi ne serait plus de produire plus, mais de produire sélectivement sans cesse autre chose, il y aurait une fragmentation constante des compétences et certaines de celles-ci vaudraient leur pesant d’or.

Le pouvoir du facteur travail – largement chimérique lorsqu’il requiert une solidarité exemplaire d’une multitude de travailleurs, car c’est une condition bien difficile à réaliser- n’appartiendrait plus seulement à la « classe ouvrière », mais passerait vers des groupes de travailleurs de plus en plus restreints, chacun capable de devenir à lui seul indispensable.

Ces petits groupes seraient dans un tout autre rapport de force avec le capital, propriétaire des équipements. Il faudrait donc ajuster constamment, par l’assistanat et autres manipulations financières, le déséquilibre offre-demande qui ne manquerait pas de se manifester quand il faudrait concilier une concentration de la richesse inhérente au système capitaliste avec une indispensable démocratisation de la consommation.

Le capital allait devoir surveiller de près cette montée en puissance de la compétence…

Pierre JC Allard

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