Nouvelle Societe

31-05-08

183. Les frères ennemis

Filed under: Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 8:42

Il y a une grande ironie à entendre les thuriféraires du système économique actuel faire simultanément l’apologie du capitalisme et de la libre entreprise, car si le néo-libéralisme a réussi à en faire les deux piliers complémentaires de notre structure économique, la réalité est que ce sont plutôt les deux pôles entre lesquels celle-ci oscille. Dire que les deux sont nécessaires est une évidence, et décrit la tension dynamique qui prévaut dans la société aussi bien que la dichotomie gauche-droite qu’on utilise plus souvent, mais avec le même défaut de transformer parfois en alliés circonstanciels des concepts qui s’opposent, créant des dissonances cognitives comme la « dictature du prolétariat » des « autocrates de gauche » ou la discipline musclée de certains mouvements de droite pour la défense des libertés individuelles…

Une société peut être à la fois capitaliste et entrepreneuriale – la plupart des régimes actuels en sont des exemples -, mais il faut comprendre qu’elle se déplace alors sur un axe et qu’un pas dans une direction l’éloigne toujours de l’autre. Avec la mise en place d’une structure entrepreneuriale, on va voir apparaître dans toutes son évidence la contradiction et l’antagonisme entre l’entrepreneuriat et le capitalisme… au détriment de ce dernier. Ce n’est pas une quelconque révolte de la classe ouvrière qui va faire reculer le capitalisme et le remettre à sa juste place, mais l’entrepreneuriat.

Hérésie contre le dogme marxiste ? Pour ramener la réalité dans le giron orthodoxe, il suffit d’accepter d’abord que l’entrepreneuriat est bien une forme de travail, puis de constater, comme on l’a vu ailleurs, que tout travail n’est plus qu’une prise de décision et donc une forme d’entrepreneuriat. L’entrepreneur n’est plus le « laquais du capitalisme » du florilège communiste, mais l’allié naturel des autres travailleurs. Il EST le travailleur. Le rapport de forces entre capitalistes et travailleurs-entrepreneurs s’est transformé. Pourquoi ? Parce que, dans un monde plus complexe, on a besoin de compétences dont chacune devient indispensable.

À l’origine, le capitalisme a manipulé l’entrepreneuriat. Le propriétaire terrien, avec ses sbires bien armés, allait se cueillir dans une razzia un entrepreneur qui lui ferait fonctionner une exploitation agricole. S’appuyant sur les mêmes arguments, il passait périodiquement quérir la plus grande partie des produits, ne laissant à l' »entrepreneur » qu’un profit dérisoire. L’entrepreneur était l’un des exploités et, s’il l’était moins que les esclaves, c’est qu’on avait jugé que la liberté, en le motivant, en faisait un outil plus productif et qu’il était plus rentable de le rémunérer avec une part des résultats. Maintenant, complémentarité oblige et la structure de production se morcelle. L’initiative et la motivation jouent un tel rôle que tous les travailleurs deviennent peu à peu des entrepreneurs. Les effectifs de l’entrepreneuriat augmentent… et aussi son importance relative.

Le rapport de force de l’entrepreneuriat au capital dépend de la vélocité du changement, car il incarne le rapport du passé au présent. Lorsque les facteurs de production sont assemblés, le capital – incluant la matière première qui, au départ, est le « capital » par excellence – représente le passé. C’est l’apport au projet de ce qui existe déjà – la richesse – par opposition au travail, qui est ce qu’il faut y ajouter. Le capital est d’autant plus important au départ qu’il est rare, alors que le travail est surabondant et ne vaut pas grand-chose. Mais avec l’abondance et le progrès, c’est une autre histoire…

Non seulement la richesse augmente objectivement, mais, subjectivement, les besoins tendent à être sur-satisfaits, ce qui diminue l’importance relative de la richesse. Pire, le progrès a pour effet d’accélérer la désuétude du seul capital qui soit vraiment actif, le capital dit « fixe », sous sa forme d’outil de production de biens et donc de richesse réelle. L’apport du passé s’effiloche donc de plus en plus vite ; c’est ce que l’on fait à l’instant présent qui est important: le travail. Le travail, qui devient la ressource rare, chaque travailleur-entrepreneur devenant plus important avec la complexité qui augmente. Le rapport des forces entre entrepreneurs et capitalistes est donc transformé.

Attention ! Le capitalisme ne disparaît pas ! Ce que l’on fait dans l’instant présent devient immédiatement, dès l’instant suivant, une partie du « passé »… Le passé se nourrit du présent et ce que l’on produit devient capital. On peut dire, à juste titre, que le pouvoir est toujours entre les mains de celui qui dans l’instant présent possède ce capital, mais ce capital est évanescent et de plus en plus éphémère. Le pouvoir du capitaliste face à l’entrepreneur diminue à mesure que décroît l’espérance de vie de son capital. C’est pour ça, entre autres, que l’on a inventé l’intérêt: pour donner une permanence accrue au capital, en s’assurant qu’il ne s’évanouira, pas trop vite.

Le risque est grand, toutefois, qu’on créée alors discrétionnairement une pseudo richesse, purement monétaire, qui ne pourra convaincre qu’en grossissant les chiffres et ne convaincra donc que les naïfs. La richesse devient virtuelle, et quiconque en a besoin peut s’en créer lui-même, avec la complicité de l’État et d’un banquier, distribuant des images en papier ; il s’est créé 20 000 banques en Russie après l’effondrement de l’URSS. On maintient le capitalisme comme symbole d’une autorité, mais en le vidant de tout pouvoir réel.

On parvient à le maintenir dans le miroir monétaire, mais le capital réel ne se dissipe pas moins, à mesure que le passé perd de son importance relative face aux nouveaux apports du travail-entrepreneuriat. C’est le momentum même du changement qui détermine le rapport de force entre le travail et le capital, entre ce qui se crée maintenant et ce qui a été. Plus l’on décide d’évoluer rapidement, plus le travail- entrepreneuriat gagne en importance par rapport à ce qui a déjà été accumulé. Plus le rapport de l’importance relative de la compétence au capital change en faveur de l’entrepreneur, plus le pouvoir du capitaliste devient précaire, ce qui entraîne un changement de la hiérarchie sociale.

Il ne faut pas penser que le conflit entre le capital et entrepreneuriat est une lutte entre la Gauche et la Droite. On pourrait parler plus pertinemment d’une querelle des « anciens » et des « modernes », car le vrai clivage est entre la stabilité — qu’on peut aussi appeler l’inertie – et le changement, qu’on peut aussi interpréter comme une destruction progressive des valeurs en place. Parler de la Gauche contre la Droite, est une comparaison trompeuse, sauf, peut-être, dans le sens où l’on dit que les partis « naissent à gauche et meurent à droite », ce qui signifie simplement qu’ils vieillissent. Quand on est vieux, on préfère ce qui est à ce qui sera, surtout si on comprend que, pour soi, « ce qui sera » peut-être ne sera pas…

La guerre hypocrite entre capital et entrepreneuriat ne peut mener à une quelconque victoire finale. La tendance actuelle favorise l’entrepreneuriat, mais la riposte du capitalisme est déjà là, sous la forme d’une alliance de fait entre les grands capitalistes shylocks et les petits capitalistes rentiers, constituant une force passéiste unie contre les travailleurs-entrepreneurs en quête du changement. C’est un bloc qui peut être gagnant… pour un temps. Le contraire est aussi possible. Il ne faut pas y voir une lutte du bien contre le mal ; les arguments des deux côtés sont importants. On a un processus cyclique et un équilibre à trouver. Il s’agit de comprendre.
Pierre JC Allard

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2 commentaires »

  1. ce site est très intèressant merci

    Commentaire par jean — 18-11-08 @ 8:59

  2. Merci pour votre intérêt. N’hésitez pas a me faire de commentaires et des recommandations

    PJCA

    Commentaire par pierrejcallard — 26-11-08 @ 6:36


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