Nouvelle Societe

12-03-08

166. Extra ! La guerre est finie!

Filed under: Auteur — pierrejcallard @ 10:30

Une bonne nouvelle qui nous arrive de Baghdad et de Kabul: la guerre est finie. Ce qui n’empêchera pas les Irakiens et le Afghans de mourir demain, mais est un espoir pour les autres. Les civils morts par milliers ne seront pas morts en vain. La bonne nouvelle que véhiculent les massacres en Irak et en Afghanistan — la seule, hélas — c’est que la guerre est un concept fichu. L’idée de faire la guerre est un anachronisme. Parce que la guerre n’apporte plus rien… et qu’elle crée vraiment trop d’ennuis au gagnant…

Jadis, on faisait la guerre pour asservir une main-d’oeuvre, contrôler des ressources, détruire un rival commercial. Trois (3) raisons qui n’ont plus de sens. Aujourd’hui la main-d’oeuvre est surabondante et un envahisseur a sur les bras une multitude pauvre et incompétente qu’il faut nourrir. L’accès aux ressources rares s’obtient par la simple corruption des potentats locaux, soutenus au besoin par quelques bataillons d’élites. L’élimination des rivaux commerciaux se fait sur les marchés boursiers ; Mittal n’a pas occupé Arcelor à la tête d’une horde de cavaliers en turbans.

La guerre va disparaître. Elle ne disparaîtra pas parce qu’elle est abominable – elle l’a toujours été – mais parce qu’elle ne constitue plus une opération rentable pour ceux qui ont le pouvoir de la faire. On se doutait qu’elle était inutile, on est à prouver une fois pour toutes en Irak et en Afghanistan qu’elle est impossible.

Quand la première puissance du monde ne peut imposer sa volonté à quelques millions de paysans et de bergers sur quelques milliers de kilomètres carrés de sable et de reg, peut-on penser que quelque pouvoir militaire que ce soit pourra jamais affirmer sa domination tranquille sur un territoire disputé ? Le monde a changé. La guerre n’a plus d’avenir. Comment la donne a-t-elle changé ?

Traditionnellement, on faisait la guerre à une nation ennemie, perçue comme une masse homogène, et essentiellement malléable. Parce qu’elle était homogène, on pouvait la considérer comme globalement hostile, ce qui pouvait servir de prétexte aux exactions en pays conquis, aux prises d’otages puis, avec le temps, au bombardement des populations civiles et autres horreurs, culminant avec Guernica, Dresde et Hiroshima.

Parce que la masse de la nation était malléable, on pouvait penser qu’il suffisait de défaire son armée en rase campagne, d’obtenir la reddition de ses leaders et de les remplacer pour avoir gagné la guerre. S’il subsistait des velléités irrédentistes, il n’y avait qu’à faire régner la terreur quelque temps, pour obtenir de la population de nouveaux comportements. Une population était là pour obéir à ses maîtres et on avait changé le maître.

C’est avec les guerres de religions, d’abord, que les choses sont devenues moins simples, avec ces hérétiques qui ressemblaient tout à fait aux bons croyants et vivaient dans la maison voisine. Ensuite, est venue l’émergence de la conscience de classe et la loyauté au Parti qui, chez certains, pouvait prendre le pas sur la loyauté à la patrie, sans qu’ils jugent nécessaire d’émigrer. Avec la constitution de grands ensembles multiethniques, toute la notion d’appartenance s’est finalement transformée en casse-tête, compliquant la tâche des envahisseurs. Bien hasardeux de penser que l’on a nécessairement en face de soi un opposant… et donc bien plus habile de chercher des soutiens parmi les adversaires, que de les massacrer tous sans discernement.

Quand les nations sont devenues hétérogènes, certains ont compris que la zizanie pouvait être une arme et ont marqué des points. Le Japon de 1937 l’a utilisé en Mandchourie contre la Chine. D’autres ne l’on pas vu. Si Hitler l’avait compris et avait traité les Ukrainiens comme des amis libérés du joug soviétique, il aurait traversé l’Ukraine comme à la parade. Il serait entré à Stalingrad, puis à Bakou, avant que ne tombe un premier flocon de neige, changeant du tout au tout l’issue de la campagne de Russie et peut-être le sort du monde.

Le Viet-Cong l’a compris et, contrairement aux idées reçues, n’a torturé que bien peu de prisonniers américains, il en a plutôt endoctriné beaucoup, ce qui était une défense efficace contre une force d’invasion multiraciale. Ensuite, le concept s’est raffiné. Israel, dès sa première invasion du Liban, a bien profité de la scission de la population libanaise en une multitude de factions, l’encourageant jusqu’a ce qu’il ne reste plus du Liban une entité capable d’opposer une résistance sérieuse. Une nouvelle façon de faire la guerre.

Une vieille façon, en fait, puisqu’on ne faisait que revenir à l’adage romain qu’il faut diviser pour régner. Depuis lors, on a utilisé à fond la zizanie programmée. Toutes les guerres récentes en Afrique et au Moyen-Orient ont obéi à la même règle. L’Afghanistan en est devenu le cas d’école et la rivalité entre Chiites et Sunnites en Irak, portée à son paroxysme par l’invasion américaine, en est la toute dernière illustration. Tout ça est connu, mais pourquoi en déduire que la guerre devient impossible ?

Parce qu’ il y a un effet pervers à la zizanie, spontanée ou implantée. Quand l’hétérogénéité augmente et que la zizanie est partout, les conflits n’opposent plus deux camps, mais une multitude de factions ; la loyauté et la discipline sont peu à peu redirigées vers la base, à mesure que l’on passe de l’identification à la nation à l’appartenance au clan. Le rapport de force entre les protagonistes fluctue donc sans cesse, au rythme de la cohésion entre leurs composantes, auxquelles ils ne commandent plus, mais qu’il leur faut désormais convaincre.

En l’absence de groupes identitaires forts, on peut même sauter l’étape clanique et arriver directement à l’égocentrisme primaire ; on n’est plus jamais, alors, qu’à une formation réactionnelle près de voir chaque individu se transformer en pur prédateur. Chacun n’agit plus que pour soi et sa motivation suit strictement ses intérêts. Le sort des batailles en vient alors à dépendre de la capacité de persuader ou de soudoyer et ce n’est plus tant du charisme de César que le général a besoin, ni même de la duplicité de Machiavel. Seulement d’une propagande à la Goebbels et d’une promesse crédible de butin.

Quand l’hétérogénéité atteint un seuil critique, la population cesse aussi d’être malléable. Chacun a son objectif et l’on a autant de factions qu’il y a de belligérants. Chaque mousquetaire est contre tous et tous contre chacun. Comment faire la guerre, quand le monde ne se divise plus en unités territoriales peuplées de gens ayant des intérêts communs permanents, mais en regroupements précaires d’individus créant et défaisant leurs alliances au gré de leurs objectifs immédiats ?

Quand c’est chacun pour soi, il n’y a plus de guerre possible, car l’ennemi n’est pas là. Le défi n’est plus de triompher d’un adversaire évanescent dont on ne connaiît même pas les intentions réelles, mais de rétablir l’ordre entre des gens dont chacun a son agenda, qui n’ont en commun que leur haine de l’envahisseur et qui n’ont évidemment nul respect pour l’ordre que celui-ci voudrait imposer. Comment remporter une victoire dont on ne peut même pas définir les conditions ?

La guerre est une partie perdue pour l’agresseur et chaque manche est l’occasion d’une défaite. Avec les techniques modernes, chaque belligérant dispose d’un pouvoir terrifiant qu’il peut exercer SEUL. Chaque individu du pays agressé peut se dire combattant ou non-combattant et en changer à sa guise. Il a le choix du temps et du lieu. Il n’est plus possible de tirer vengeance d’une attaque ou d’un attentat en s’en prenant aux alliés de celui qui en a été l’auteur, car celui-ci n’a plus d’alliés, ni même une population civile à laquelle il s’identifie. Ce n’est plus SA population. Il est à lui seul son parti tout entier.

Pour l’agresseur, le seul ennemi visible est le désordre. Un ennemi invincible, car plus l’on se bat, plus il augmente. Sans un adversaire bien identifié à combattre, chaque soldat devient un agent libre et devient vite aussi dangereux pour celui qui l’emploie que pour celui contre qui on a voulu l’employer. Le conflit ne peut cesser, puisqu’il n’y a personne qui ait l’autorité d’y mettre fin. L’envahisseur n’a le choix qu’entre une retraite ignominieuse ou un génocide qui le mettra au ban de l’humanité

Le génocide conduira à un élargissement du conflit dans lequel l’envahisseur pourrait bien se retrouver l’envahi. Si c’est le retrait qu’il choisit, les querelles intestines dans le pays envahi continuent longtemps après son départ. Pour créer une nouvelle solidarité, on doit y refaire le chemin qu’on avait mis des siècles, parfois, à parcourir. Il n’est pas sûr quc cette solidarité renaisse avant des décennies, des générations, si la cohésion initiale était faible .

L’envahisseur, pour sa part, n’a aucune raison de chanter victoire. Il n’a rien gagné qu’il n’aurait pu obtenir autrement, sans violence et il s’est créé un épouvantable problème. Il doit, en effet, rapatrier ses soldats auxquels il a inculqué le mépris de la discipline, du bon droit, du respect des autres et de la vie. Beaucoup ont été physiquement blessés, encore bien davantage l’ont été mentalement; ils sont aigris et, en l’absence d’une victoire, ils se sentent trahis. Un nombre significatif d’entre eux se perçoivent comme des pillards et des assassins. Leur plan de carrière dans la criminalité et la violence est tout tracé.  L’envahisseur est envahi. La guerre aura couté bien cher à l’État qui se sera voulu conquérant. Trop cher.

On ne fera plus la guerre. On fera encore des razzias, des expéditions punitives brèves, mais on ne fera plus la guerre L’Afghanistan et l’Irak ne sont déjà plus des guerres. Seulement des espaces-temps mal définis de violence gratuite d’où l’on sortira après y avoir tué, détruit et bêtement créé le désordre.

Pierre JC Allard

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4 commentaires »

  1. Bon texte,plutôt bien rédigé (sur le Net, cela se fait rare, hélas.)

    D’accord, la guerre telle qu’on l’a connue jusqu’à, disons, la seconde guerre (dite « Mondiale »), c’est fini.

    Mais je ne suis pas en accord sur le fond de votre article, car je pense qu’au contraire, la guerre n’est pas finie, en tant qu’activité préférée des humains…
    Je pense au contraire qu’elle est appelée à un « bel avenir ».

    Elle va être, selon moi, le point de passage obligé d’une inévitable redistribution des cartes.

    En effet, je pense que ce qui se joue en ce moment (qu’on appelle faussement »la crise »), c’est la disparition des USA en tant que première puissance mondiale.Ni plus, ni moins…
    Et à terme la disparition des USA tels que nous les connaissons …(Déjà un Etat comme le Texas, peu désireux de payer pour les égarements financiers des autres, parle d’une possible « sécession »…hé oui…vous avez bien lu: Sécession, comme au bon vieux temps…)

    Cela ne se fera pas tout seul, on s’en doute…Les USA ne vont pas déposer les armes sans résistance, on s’en doute aussi…Des coups tordus vont surgir de partout (ils en sont les spécialistes, comme chacun sait), avec leurs cortèges de victimes civiles et leurs troupes de mercenaires gérés (oui: »gérés ») par des entreprises privées (et qui font de solides bénéfices.).

    Alors, ce ne sera pas la « guerre de Papa », bien sûr, mais des sortes de fièvres, plus ou moins violentes, plus ou moins durables, plus ou moins étendues géographiquement.Du coup par coup, bien calculé (enfin…plus ou moins bien, voir ce qui se passe en Irak…).

    La guerre va, pour encore de longues années (à mon sens),tenir lieu de « monnaie d’échange » et de « moyen de pression », pour la redéfinition des primautés entre les grands blocs. Pour la redistribution des richesses et des matières premières (en voie de raréfaction, faut-il le rappeler?).
    Aussi, elle sera financée par divers intérêts privés (ou publics), parfois alliés, parfois rivaux (un peu comme au Moyen-âge en Europe).

    Nous sommes aux débuts de la « guerre-marketing », comme un produit qu’on nous vendrait.
    A ce propos, les mensonges(les « habillages ») préludant à l’invasion de l’Irak sont un bon exemple de ce que les méthodes du marketing peuvent faire.
    Et ne croyez pas que les soldats tués ou blessés soient un obstacle: dans la guerre-marketing, on ne les voit plus…Ils (les soldats) sont « mercenarisés » car choisis dans les franges défavorisées de la population et très bien payés (par rapport à ce qu’ils pourraient espérer).
    Leurs familles sont très bien indemnisées en cas de décès, qui de toute manière fait partie des « risques du métier » comme pour, par exemple, pour un chauffeur routier.

    Alors, pardonnez-moi, mais je titrerais pour ma part, citant Clausewitz: « La guerre, plus que jamais la continuation de la politique, avec d’autres moyens. »

    Pour ma part, en cette matière , je consulte régulièrement un excellent site: http://www.dedefensa.org/

    Commentaire par pierrot123 — 26-04-09 @ 7:24

  2. Pierrot 123: « je ne suis pas en accord sur le fond de votre article...  » Au contraire, vous l’êtes. Vous devez l’être, car je suis d’accord avec tout ce que vous en dites par la suite. « Ce ne sera pas la “guerre de Papa”, bien sûr, mais des sortes de fièvres, plus ou moins violentes, plus ou moins durables, plus ou moins étendues géographiquement...  » Ne vous laissez pas distraire par le titre. Le titre est l’emballage. Nous sommes aux débuts de la “guerre-marketing”, n’est-ce pas ? 🙂

    PJCA

    P.S.: Je profite de l’occasion pour vous inviter a collaborer au Babillard du blogue « Les 7 du Québec » qui est en rodage et a besoin d’auteurs comme vous.

    Commentaire par pierrejcallard — 26-04-09 @ 10:24

  3. […] Maintenant que la guerre est devenue totalement absurde, je ne vois pas de meilleure candidate que l’industrie pharmaceutique pour prendre le rôle immonde de celle des armements au XXe siècle ou de la religion auparavant. […]

    Ping par LE SENS DES FAITS – Volume 3 | Pierre JC Allard — 16-06-14 @ 11:38

  4. On a confirmé aujourd’hui que plus de vétérans américains de la guerre en Afghanistan se sont suicidés apres leur retour au pays qu’il n,en est tombé s au combat durant toute cette guerre.

    PJCA

    Commentaire par pierrejcallard — 10-11-15 @ 10:56


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