Nouvelle Societe

10-03-08

03 Réciprocité

Filed under: Auteur — pierrejcallard @ 3:42

Dans une société, on travaille tous ensemble et l’on produit. La société s’enrichit. Chacun veut s’enrichir et, à la base de toute société, il y a le concept implicite de réciprocité. Cette notion de réciprocité est intimement liée à celle de justice commutative. Chacun contribue son apport et pourra retirer de la société sa part d’enrichissement, sa part des biens et services produits. Cette réciprocité, à l’origine, est implicite. Un non-dit.

La justice étant, bien sûr, un projet en construction, la réciprocité qui n’est pas exprimée prête à interprétation. La nature humaine est ainsi faite que, dans la réalité, chacun ne contribue à la société que ce que les circonstances l’obligent à y contribuer et en retire tout ce que sa force lui permet d’en prendre. Ce que chacun contribue à la société détermine sa valeur pour les autres, mais ce qu’il en retire ne dépend pas de cette valeur, mais de sa force. Avec la société vont donc naître des inégalités et l’injustice.

La seule limite intrinsèque à l’injustice vient des impératifs de la division du travail lui-même. Chacun, quelle que soit sa faiblesse et la méchanceté humaine, jouit toujours du respect qui découle de son utilité. Toute utilité a sa valeur et l’esclave, qui n’a aucun droit, reste protégé par sa valeur qui est celle de son travail. On ne le détruit pas, on l’utilise. Il suffit qu’il travaille. Ce qu’on peut obtenir par des châtiments : la force est là pour ça.

Dans une société primaire, pour obtenir un travail simple de travailleurs interchangeables, il suffit que le fort menace le faible et au besoin le punisse. La réciprocité reste à l’étape du voeu pieu. Quand une société se complexifie, cependant, des compétences multiples sont requises dont chacune devient plus rare et donne donc plus de valeur à qui la possède. Chacun garde le respect dû à son utilité, mais cette utilité peut devenir indispensabilité et donc conférer un véritable pouvoir, au moins d’omission, à celui qui la détient. Le fort doit manier la trique avec plus de discrétion .

Certaines compétences apparaissent irremplaçables et suscitent plus de respect. Il en est, surtout, qui ne peuvent donner entière satisfaction à celui qui en profite que si elles sont appliquées avec bonne volonté par celui qui les a, chercher à l’y obliger ne donnant pas les résultats escomptés. La peur peut saboter les résultats, même si l’exécutant terrifié ne le souhaite pas et voudrait bien qu’il n’en paraisse rien. A fortiori, s’il VEUT insidieusement saboter son action

Celui qui a la force apprend donc vite qu’il vaut mieux garder heureux son chirurgien, sa courtisane et le précepteur de ses enfants. Quand il l’a compris, il voit qu’il est plus efficace d’obtenir ce qu’on veut par des promesses que par des menaces et le sourire revient, au gynécée et chez les précepteurs. Quand une majorité effective de la société l’a compris, on passe d’une structure sociétale rigide qui repose sur la punition à une plus souple qui repose sur la récompense.

C’est une approche infiniment plus efficace, car celui travaille fait mieux ce qui va dans le sens de ce qu’il veut faire et s’il le fait dans la sérénité. De plus, tous ces gens qu’on doit utiliser pour manier le bâton dans une société gérée par la peur ne produisent rien et peuvent même se rebeller. Surtout, menacer et punir exige une surveillance et des efforts constants, alors qu’on peut compter que celui à qui l’on a promis une gratification vienne la chercher. Le châtiment est portable, la récompense est quérable

Le principe peut être universalisé à tout le fonctionnement de la société. Si chacun peut être motivé à apporter volontairement sa contribution à la société, tout le monde y gagne. On peut y arriver, si on revient à cette notion de réciprocité que les société en croissance ont tendance à négliger. L’immense majorité des gens apportent sans discussion l’apport qu’on leur demande, en échange d’une part qu’ils considèrent raisonnable de l’apport des autres. La justice commutative peut établir une équivalence entre la valeur des apports et la réciprocité devient alors explicite. Elle le devient efficacement quand chacun a des droits et qu’il y a une même justice pour tous.

Comme la complémentarité, qui permet l’efficacité et la richesse, conduisant à une meilleure maîtrise de l’homme sur la nature et le destin, la réciprocité est une constante de l’évolution de l’humanité. C’est elle, dès qu’on en a compris la nécessité, qui permet que la complémentarité puisse être acceptée, voire désirée, plutôt qu’imposée, ce qui en retarderait le développement.

La réciprocité, instinctive ou bien tôt acquise, de l’enfant qui laisse aller un hochet pour un câlin, peut donc évoluer vers l’État de droit, où tous les échange pourront être consensuels et être dès lors dits justes et équitables, s’ils s’effectuent selon les termes dont on aura convenu. Ce consensus n’empêchera pas que, dans leur application quotidienne, ces termes d’échange restent presque toujours « naturellement » biaisés par la force des parties en présence, mais il y aura une volonté commune qu’ils ne le soient pas. Le temps travaillera pour la justice.

Pierre JC Allard

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