Nouvelle Societe

15-10-07

10 La chance au grégaire

Filed under: Auteur — pierrejcallard @ 11:12

Quand on s’assemble on se copie et on en vient à se ressembler. On se « normalise ». Une société s’oriente spontanément vers la solution en commun des problèmes communs. Ce qui est vrai pour la société l’est a fortiori pour un groupe plus sélectif où l’on partage un but ou un problème commun.

On peut, par exemple, lutter plus efficacement contre une assuétude en soi en la voyant dans le miroir de l’autre. Dans un groupe où tous partagent un même problème, il est plus facile pour tous de l’affronter. La simple appartenance au groupe est un renforcement continu de tout ce qui permet de lutter contre le problème commun et une valorisation des efforts pour le contrer.

C’est en tirant les conséquences de cet effet de la grégarité que sont nés les Alcooliques Anonymes – sans doute la plus efficace initiative sociale de notre époque – et la multitude de groupes qui s’en sont inspirés. On ne vous surveille pas, chez les AA. Un sentiment gratifiant d’appartenance suffit, qui vous incite à vous conformer aux valeurs du groupe pour en être accepté.

Les gens que l’individu côtoie dans ces groupes de libre appartenance ne le surveillent pas, mais ils ne peuvent que noter, sans même vouloir y penser, toute modification de son comportement. Les changements qui indiquent une dérive hors des principes du groupe sont vite remarqués, notés en passant, discutés autour d’une tasse de café puis donnent lieu à des initiatives d’aide. Dans les cas extrêmes, une assistance professionnelle sera spontanément suggérée par quelqu’un du groupe, puis sans doute appuyée par le groupe tout entier. L’individu est libre. Il CHOISIT de se conformer.

L’individu moyen qui vit en société est normalement inséré par les circonstances dans une famille, un milieu de travail et un voisinage. Il y ajoute à sa convenance un cercle d’amis et a aussi généralement l’occasion d’appartenir et de participer aux activités de tout un réseau d’associations de son choix. Il est libre, mais encadré de toute part. Ce réseau exerce sur lui une forte pression et il est bien connu qu’un encadrement social dense réduit la déviance… et la criminalité. C’est la situation qui prévaut naturellement dans une société primitive.

Dans une société industrielle, puis postindustrielle, les exigences économiques ont forcé un déracinement et rendu impermanentes les structures d’accueil qu’on a créées, de l’école à la maison de retraite. Parce qu’il permet un meilleur contrôle des gens, les États totalitaires ont voulu reconstituer un encadrement social dense en forçant l’adhésion a des structures imposées, suscitant parfois l’enthousiasme… mais tôt ou tard le rejet, quand est ressentie la perte de liberté qui accompagne l’enrégimentation.

Une Nouvelle Société, qui n’est ni primitive ni totalitaire, veut avoir les bénéfices de cet encadrement dense, sans subir les restrictions à la liberté qui découlent de l’appartenance à des regroupements monolithiques mis en place par la tradition ou un gouvernement. Elle y parvient en favorisant l’éclosion d’une multitude d’associations auxquelles le citoyen choisit librement d’appartenir. L’État n’y intervient que pour garantir la liberté de l’individu de s’en retirer. Ceci est important, toutefois, car c’est en abusant de cette même force d’atraction du groupe que sont nées des sectes qui ont pu façonner sans contraintes ostensibles les schèmes de pensée, puis les comportements de leurs adhérents.

Ce maillage de la société par appartenances librement choisies permet un contrôle de proximité des individus, par un échantillonnage constant de leurs comportements. Une surveillance qui n’est pas faite par l’État, mais spontanément par d’autres citoyens qui ont avec l’individu des affinités et qui ne le surveillent même pas ! Une surveillance qui n’applique pas des règles formelles, mais s’assure simplement que chacun reste entre les balises des groupes qu’il a choisis, balises toutes incluses dans l’espace de variance que le consensus social juge acceptable dans une société multiculturelle et de très grande tolérance.

Attention ! Le système de sécurité d’une Nouvelle Société ne fait pas de ce réseau d’appartenances qui quadrille la société un mécanisme de délation, mais il le met à profit en lui accordant une écoute attentive. Si, selon le bon jugement des membres d’une association, l’un d’entre eux semble changer, devenir différent, bizarre…. une menace, il suffira que quelques-uns – disons trois – en avisent conjointement les autorités compétentes pour qu’une enquête discrète soit menée. Au besoin, un suivi formel sera peut-être mis en place et, avec l’autorisation du tribunal, une véritable enquête policière puis des mesures adéquates pourront être prises. Pour Quidam Lambda, on ne s’intéresse qu’à ses dérives.

On doit d’abord se demander, bien sur, s’il est acceptable de recourir aux réseaux d’appartenance de cette façon qui conduit en pratique à un profilage et à une segmentation de la population cible en trois (3) groupes.

On a, au centre, le groupe le plus nombreux de ces individus qui appartiennent à une ou plusieurs associations poursuivant des objectifs tout à fait légaux ; on y trouve l’individu moyen « normal » qui entretient des relations constantes avec ses pairs. On choisit de laisser à ceux-ci le soin de déceler ses rares dérapages. La société n’exerce sur lui un contrôle de proximité – qui peut toujours être odieux – que s’il dévie du patron de normalité qu’il s’est lui-même choisi. Dans presque tous les cas, d’ailleurs, ce contrôle exceptionnel établira qu’il évolue sans problème dans le cadre très large d’une légalité consensuelle bien permissive.

À côté de ce grand groupe des citoyens ordinaires, il y en a deux autres. D’abord, celui assez restreint des individus, vite identifiés et fichés, qui sont grégaires comme la majorité des gens, mais qui ont une propension à l’illégalité. On peut s’attendre à ce qu’ils se joignent à d’autres qui l’ont aussi, puisque ce sont les seuls qui entre eux s’accueilleront . Il en sortira des associations criminelle ou à la frontière de la légalité. Une Nouvelle Société leur accordera toute son attention, dans le cadre de ses mécanismes de protection contre les bandes et de PRÉVENTION de leurs crimes et méfaits.

Dans un troisième groupe, on a l’individu solitaire qui n’émarge à la liste des membres d’aucune association. Il n’est certes pas nécessairement un malfaiteur ! C’est peut-être un poète, un philosophe, un doux misanthrope et c’est bien son droit de vivre aussi seul qu’il le veut ; mais ce choix étant atypique, la société s’assurera, par un suivi discret occasionnel, que son choix ne dissimule pas une menace pour les autres ou l’ordre public.

Ce profilage en trois catégories de citoyens auxquels on n’accorde pas une même attention est-il tolérable en démocratie ? Gênante cette surveillance occasionnelle gratuite du « solitaire » … Au consensus social d’en décider. Il faudrait surtout se demander, pourtant, s’il y a une façon plus discrète, moins envahissante et aussi efficace d’optimiser la sécurité, dans une société complexe et de haute technologie, où la vie et les biens de tous sont à la merci de chacun. Tolérer ce contrôle semble essentiel si l’on veut pouvoir se tolérer les uns les autres et s’aimer un peu sans vivre dans la peur.

Pierre JC Allard

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2 commentaires »

  1. Vous écrivez : « On doit d’abord se demander, bien sur, s’il est acceptable de recourir aux réseaux d’appartenance de cette façon qui conduit en pratique à un profilage et à une segmentation de la en trois (3) groupes.  »
    J’imagine qu’un mot manque en fin de deuxième ligne : »segmentation de la (société) en 3 groupes. »

    Même si je souscris grosso merdo à votre conclusion il est indispensable néanmoins de pointer les dérives inévitables de ces types de surveillance citoyenne qui n’ont pas pour but de porter assistance à un individu déviant, mais de protéger une élite co-optée. Dérives qui peuvent aller de la dénonciation calomnieuse jusqu’au harcèlement moral, voire le piègeage de manière tout à fait frauduleuse d’un individu isolé et fragilisé.
    Bref toutes les joies et bonheur dont se repaissent les corbeaux et autres charognards de tous les temps…

    Commentaire par Matt Stieg — 09-02-12 @ 4:56

  2. @ MS

    J’ai réinséré le mot qui avait sauté; merci. Quant à la possibilité de dérives, elle est sérieuse et, comme vous le dites, inévitable. Mais ne vaut-il pas mieux courir ce risque en cherchant à s’en prémunir que celui de l’émergence d’une caste de « surveillants » professionnels, type Gestapo, Guepeou ou NSA que la situation rendra tout aussi incontournable si le citoyen moyen ne s’y implique pas ?

    https://nouvellesociete.wordpress.com/2007/10/14/09-la-menace-de-lindividu/

    pjca

    Commentaire par pierrejcallard — 10-02-12 @ 12:47


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