Nouvelle Societe

14-10-07

08 Le défi des gangs

Filed under: Auteur — pierrejcallard @ 10:27

Nous avons dit que la sécurité intérieure est l’affaire de la police et non de l’armée. En pratique, cependant, les choses ne sont plus si claires dès que la police ne fait plus face à des malfaiteurs agissant seuls, mais à des criminels agissant en bandes, à des « bandits ». Quelques braqueurs, uniquement mus par l’appât du gain, qui s’assemblent, exécutent un coup, décampent et se séparent, troublent évidemment l’ordre public, mais ne constituent pas un défi à l’ordre établi ; le désordre qui résulte de leur geste criminel n’est pas une fin en soi mais un effet induit. La police qui les poursuit ne fait qu’accomplir sa première mission : assurer la protection des citoyens.

Quand, toutefois, se constitue un groupe de motards ou de trafiquants qui s’affichent, recrutent, s’organisent et se préparent une relève, on fait face à un phénomène bien différent. Des criminels qui se constituent en bandes peuvent développer un sentiment d’appartenance, la bande s’appropriant alors la loyauté que l’État attend de ses citoyens. Avec ce sentiment d’appartenance naît une tradition, voire une mystique – tongs, mafias, yakuzas – et donc un désir de permanence du groupe qui ajoute à la notion de criminalité celle d’une continuité dans l’illégalité.

Quand à l’appât du gain vient ainsi s’ajouter la volonté affirmée de rester indéfiniment hors la loi, ce choix d’une irréductible insoumission est une contestation ouverte de l’autorité de l’État qu’on ne peut comparer qu’à celle de l’insurgé qui prend le maquis. Le « banditisme », au sens littéral, est le transfert à une bande de la loyauté due à l’État. Le bandit, en fait, entre en rébellion. Une montée en puissances des bandes (gangs) a donc pour effet de déplacer la priorité de l’action des forces policières, laquelle cesse d’être la capture de malfaiteurs individuels pour devenir une lutte à ces bandes qui posent un défi à l’ordre public. La défense de l’autorité de l’État passe au premier plan.

Ce changement de priorité entraîne un changement d’approche, car les « bandits » sont des adversaires différents des malfaiteurs solitaires. En bandes, des criminels peuvent opposer une sérieuse résistance et devenir des adversaires redoutables pour les corps policiers ; l’affrontement entre policiers et bandits cesse alors d’être une « chasse » de ceux-ci par ceux-là pour devenir une sorte de « guerre ». Une guerre d’usure, puisque les bandes se renouvellent sans cesse par un apport de nouveaux adeptes et peuvent donc subir de graves revers sans qu’elles soient jamais éradiquées. Une guerre dont les belligérants comprennent vite qu’elle sera sans fin et qu’il n’en sortira ni vainqueurs ni vaincus.

Dans cette problématique d’une guerre permanente aux gangs, le rôle traditionnel de la police se transforme et aussi ses comportements. Se réclamant d’une appartenance et se voulant permanentes, les bandes se créent des normes de conduite qui deviennent des « codes d’honneur », puis des règles tacites régissant non seulement la loyauté au groupe, mais même l’affrontement entre policiers et bandits, puisque quand le rapport des forces entre les protagonistes n’accorde plus toujours une supériorité écrasante aux forces de l’ordre les deux protagonistes ont intérêts à respecter ces règles

Quand le travail prioritaire de la police devient la défense de l’État, que les forces en présence s’équilibrent, qu’il y a des règles à suivre et donc une forme de respect pour l’adversaire, on a des conditions qui suggèrent l’intervention d’une armée plutôt que d’un corps policier. L’intervention de l’armée, cependant, constituerait une reconnaissance de fait de la force de l’adversaire et lui confèrerait le droit au respect que mérite un ennemi sérieux. Plutôt qu’une intervention de l’armée, les États qui font face au défi des bandes préfèrent donc souvent augmenter les moyens de la police, parfois au point d’en faire une quasi-armée au sein du pays lui-même.

Lorsque des bandes naissent et montent en puissance, il apparaît incontournable de mettre progressivement en place une quasi-armée de l’intérieur, tout entière dédiée non plus à la défense du territoire national, mais à celle de l’État et de l’ordre public. Ce qui n’est pas sans danger pour un État démocratique, car, du point de vue de l’État, c’est l’insoumission qui menace l’ordre public et que les motifs de cette insoumission soient socialement progressistes ou crapuleux n’y change rien. À la mesure des gestes qu’il pose, le révolutionnaire qui passe à l’illégalité n’est pas moins un criminel que le bandit de grand chemin.

Pour l’État, un mouvement révolutionnaire est une bande, rien de plus. Cette bande peut s’appuyer sur un projet politique, mais toute bande criminelle ne peut-elle pas dorer son image en s’affublant aussi d’un projet politique ? La mafia sicilienne l’a fait, nationaliste à ses heures avant de fuir Mussolini aux USA et de devenir une cinquième colonne américaine en Italie durant la Deuxième guerre mondiale. C’est une excuse trop facile. Le critère du crime doit rester la nature du geste posé et ses conséquences plutôt que ses motifs. Il faut dénoncer la complaisance et l’amnésie sélective qui transforment rétrospectivement en héros les terroristes qui ont du succès.

Puisque l’intention politique ne justifie pas le crime, en quoi l’évolution de la police vers un statut de quasi-armée peut-elle mettre en danger la démocratie ? Le danger vient de la confusion qu’on peut créer entre l’État et le gouvernement et du pouvoir de celui-ci sur les lois et les mots. Le risque, c’est qu’un gouvernement qui devient impopulaire cherche à assimiler tous ceux qui s’opposent à ses politiques à des contestataires de l’État lui-même et donc à des ennemis de l’ordre public.

Quand tout désaccord avec le gouvernement en place peut être redéfini comme « insoumission » – et donc comme un défi à l’État – justifiant que la police reçoive instruction de le réprimer, comment éviter que toute critique soit présentée comme un rejet de l’État et que l’on puisse brimer toute contestation légitime d’un régime en rendant illégaux tous les moyens par lesquels elle pourrait se manifester ? Quand le pouvoir est de mauvaise foi — et ne l’est-il pas toujours au moins un peu ? — une police qui devient une armée pose le risque de mettre une force démesurée au service du statu quo.

C’est un risque, toutefois, qu’on ne peut refuser de courir. Le défi des bandes qui deviennent plus puissantes est la conséquence inéluctable d’un crime qui devient « organisé », cette organisation découlant inévitablement des moyens de communication plus efficaces que rend disponibles la technologie moderne. Ce sont les mêmes moyens qui permettent à l’État de s’organiser encore mieux et de créer une police plus puissante. IL DOIT LE FAIRE. S’il ne le faisait pas, la société ne reposerait plus sur un équilibre entre des droits soutenus par une force consensuelle, mais sur des tractations entre bandes qui suivraient le sort de la force brute dont ils disposent.

Il faut courir ce risque, mais être bien conscient de ses conséquences et insérer dans la structure de l’État des mécanismes de contrôles adaptés à cette nouvelle situation. Dans une Nouvelle Société, ce risque est jugulé non seulement par des contrôles formels efficace, mais par le principe explicite que la légitimité du pouvoir en place repose sur son respect absolu du Contrat Social et, dans le cadre de ce respect, sur l’expression du consensus populaire. Les moyens doivent être là pour que soit déclaré lui-même illégal un gouvernement qui tenterait de manipuler les frontières de la légalité.

La police va évoluer pour faire face au défi des bandes ; la société doit se doter d’une police plus forte, mieux armée, plus fière de sa mission. La police doit évoluer dans la direction d’une armée de métier. Elle doit aussi évoluer dans une tout autre direction, pour faire face au nouveau défi que lui lance le pouvoir accru de l’individu.

Pierre JC Allard

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