Nouvelle Societe

19-12-05

07 La clef de Méphisto

Filed under: Auteur — pierrejcallard @ 9:36

Il est bien pratique de dématérialiser la monnaie. L’État compléte son contrôle de la richesse symbolique et peut reprendre de Mephisto, le capitalisme, la clef-maîtresse de la société : le crédit. Le crédit est ce qui ajuste…

La richesse RÉELLE n’est rien d’autre que la somme des services que nous retirons des biens que nous utilisons et des services que nous rendent nos co-sociétaires. Le système de production a pour unique but réel de produire ces biens et services. On produit, on consomme. Simple.  Mais nous avons des besoins et des désirs différents, hierarchisés ; celui qui a bien mangé et bien bu pense à autre chose. Les « Gagnants » dont les désirs primaires sont comblés se créent d’autres objectifs intangibles – dixit Maslow –  comme le « Pouvoir » ou même la « Richesse », un concept mythique, affublé de la propriété de satisfaire tous les besoins et d’assurer le bonheur.

Étant essentiellement intangibles, les désirs des Gagnants ne devraient pas poser d’obstacles à la satisfaction des besoins des autres ; les pauvres ne manqueront pas de pain parce que les riches en mangent plus.  Mais la quête du Pouvoir et de la Richesse des Gagnants ne peut avoir lieu que dans que dans le miroir, c’est là que l’intangible a son épiphanie.  Dans le miroir, cette quête peut interférer avec la volonté de production et parfois même s’y substituer. On ne manquera pas de pain parce que les riches en auront trop mangé, mais on pourra mourir de faim parce qu’on n’en aura pas produit assez.    On aura décidé dans le miroir de faire autre chose.

Il faut ajuster production et consommation, ce qu’on fait dans la réalité en facilitant l’évolution bien orientée de la capacité de production.  Mais la société actuelle ayant atteint l’abondance, le défi n’est pas produire plus mais de distribuer mieux. Pour optimiser l’ajustement des variables consommation et production, on pourrait enrichir les pauvres en les mettant au travail, mais ils n’ont pas la compétence pour le faire et l’on ne veut pas investir dans leur formation. On pourrait leur donner davantage, mais on démotiverait les travailleurs. Dilemme…

Dilemme et, de toute façon, enrichir en termes absolus ne règlerait pas tout, car les priorités se déplacent.  Pour vaste que soit la table et plantureux le buffet, les besoins des pauvres sont inintéressant et n’y trouvent jamais leur place. Ajuster la production réelle à la demande sur le moyen terme, bien sûr, mais, sur le court terme, la solution est dans le miroir : ajuster la demande à l’offre en jouant sur le crédit disponible

Les alchimistes financiers du capitalisme, qui savent que la monnaie n’est qu’une clef d’accès à la richesse réelle –  et comprennent que le simple reflet sur la réalité de leur Grand Oeuvre d’enrichissement virtuel peut créer au monde ordinaire bien des tracas et avoir un impact négatif sur les gagnants eux-mêmes –  ont donc prévu qu’une providence vienne résoudre les problèmes causés aux simples mortels par les activités d’ En-Haut. Cette providence agit par le crédit, un geste de mansuétude du monde virtuel envers la réalité.

Si les consommateurs manifestent des velléités de sous-consommation, on appelle au secours l’univers parallèle de la richesse virtuelle et on distribue du crédit.  Facile, car pour un travailleur qui veut épargner, on peut toujours en trouver dix qui ne demandent pas mieux que de dépenser plus qu’ils ne gagnent. On trouve ceux qu’il faut et ils font ce qu’on veut qu’ils fassent : ils  dépensent. Quand le consommateur moyen s’endette, c’est parce qu’on le veut bien. C’est que l’équilibre qu’on cherche est par là.

Croyez-vous qu’une population qui dépense plus que son revenu vit « au-dessus de ses moyens » et risque des lendemains qui déchantent ? Pas du tout.  Elle utilise, précisément comme on veut qu’elle les utilise, les crédits mis à sa disposition, pour que le pouvoir d’achat découlant de son travail coïncide avec la valeur monétaire fixée à la production découlant de son travail…  comme il ne peut en être autrement, si on veut maintenir le niveau de consommation effective.

Que faire si les consommateurs choisissent malgré tout d’épargner, d’investir et donc de faire avec l’ « argent pour la consommation » ce qui ne devrait être fait qu’avec l’« argent pour le pouvoir » ?  Aucun problème, car on peut non seulement mener l’âne à la rivière, on peut aussi le forcer à boire.  S’il ne dépense pas, l’État dépensera simplement ce qui doit être dépensé et enverra la facture au consommateur sous forme de taxes et d’impôts.  Les dépenses publiques rétabliront l’équilibre et tant pis pour l’individu qui aura refusé d’être prodigue.

Témérité ?  Non, puisque si les consommateurs y vont trop fort, on augmentera le taux d’intérêt ou, plus simplement encore, on alourdira les exigences et l’on privera de crédit des classes entières de la population ; celles qui ont de vrais besoins, naturellement, puisque les autres n’ont pas de véritable impact sur la réalité.  Si la population bascule de nouveau vers la parcimonie, hésite à s’engager et que les roues ralentissent, on baissera les taux, ou l’on augmentera simplement les marges disponibles sur les cartes de crédit, sans même consulter les bénéficiaires. C’est une faveur qu’on leur fait, n’est-ce pas ?

Le contrôle sur la consommation devient en théorie parfait, puisqu’un ajustement fiscal, un réajustement des salaires, une modification des taux d’intérêt, une inflation ou une dévaluation feront, à posteriori, que la décision collective des consommateurs aura été la bonne. Un individu peut se tromper, mais la population, non, puisque dans l’univers virtuel c’est l’équilibre global qui est tenu pour acquis et qui sert de point de référence.  Les variations monétaires sont introduites de façon purement discrétionnaire, pour confirmer cet équilibre. C’est le reste qui est en mouvement. C’est la réalité qui s’ajuste au miroir.

Comme dans 1984 d’Orwell, le pouvoir qui contrôle la valeur monétaire présente peut réécrire la valeur monétaire passée et y mettre les chiffres qu’il faut pour nous faire l’avenir financier qu’il veut. Quand le Crédit descend en Pentecôte sur la réalité, il efface les bévues des péquenots consommateurs et rétablit l’équilibre. Le crédit ajuste tout. On ne demande au consommateur qu’une simple formalité, comme Méphisto à Faust : signer cette reconnaissance de dette qui porte intérêt et qu’on lui présente quand on lui consent le crédit.

Pierre JC Allard

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