Nouvelle Societe

14-11-05

03 L’obligatoire et le discrétionnaire

Filed under: Auteur — pierrejcallard @ 11:47

C’est ça qu’on refuse d’admettre: l’idée qu’une diversité croissante de l’enseignement est le complément indispensable de la multiplicité croissante des connaissances et de nos besoins d’expertise. Comme cette autre idée, d’ailleurs, qu’il est souhaitable que les éduqués se répartissent dans toutes les directions et aillent vers tous les horizons de la “culture”, au sens le plus large, si on veut vraiment jouir de toute la richesse potentielle de l’explosion des connaissances.

Pourquoi ajouter puis supprimer, comme s’il n’y avait qu’une seule tête à remplir? Pourquoi vouloir parquer le troupeau à brouter dans un seul pâturage, comme si seule cette herbe avait valeur nutritive? Pourquoi faire gravir à tous le calvaire du calcul intégral, par exemple, quand on se désintéresse presque totalement de l’art pictural et qu’on n’enseigne même pas à poser un garrot? Pourquoi ne pas choisir la solution de la diversité ? Pourquoi ne pas enseigner ceci à ceux-ci, et cela à ceux-là, occuper tout le champ en expansion des connaissances en se répartissant la tâche de connaître?

Parce que le système préfère l’homogénéité et que ceux qui le gèrent aiment penser qu’ils savent ce qu’il faut enseigner. La vérité, c’est qu’au-delà d’un tronc commun dont nous reparlerons, personne ne sait vraiment ce qu’il faut enseigner. Renoncer à enseigner tout à tout le monde est une grande souffrance pour un administrateur scolaire. Il va falloir, hélas, que ceux-ci en acceptent une bien plus grande, car, pour relever efficacement le défi du partage de notre responsabilité collective de tout connaître, le système doit d’abord avoir l’humilité d’admettre les limites de son autorité sur ce qui DOIT être enseigné … et ne plus se mêler de ce qui ne le regarde pas.

Il y a des choses que tout le monde doit connaître. Du moins, tous ceux dont les aptitudes mentales sont suffisantes pour qu’on les juge aptes à traverser la vie sans être remis à la garde d’un tuteur. Ces choses qu’il faut connaître, pour pouvoir agir comme un adulte libre et autonome et vivre en société, constituent le tronc commun naturel de l’éducation. Il faut identifier ce tronc commun et en enseigner les éléments à tout le monde.

Il y a aussi des connaissances qui, sans être indispensable à l’humain, le sont au citoyen pour que celui-ci soit partie prenante de SA société; enseignons les aussi à tout le monde. Il y a, enfin, les connaissances professionnelles dont chacun doit connaître sa part pour apporter une contribution utile à la production des biens et services que nous partageons.

Le système doit les enseigner aussi, mais à chacun selon l’usage qu’il pourra en faire, en s’assurant que tous nos besoins seront comblés et en ne favorisant que les chevauchements nécessaires à l’assemblage de ces compétences en un tout cohérent. 

L’État a la responsabilité que soit enseignée, parfois à tous, parfois à ceux seulement qui en nombre suffisant devront l’offrir aux autres, toute compétence qui est ainsi essentielle à l’individu et au bien commun.

Ce qui est ainsi essentiel doit constituer la composante OBLIGATOIRE de l’éducation. Le reste doit en être la composante DISCRÉTIONNAIRE, dont l’apprentissage ne doit pas être imposé mais seulement rendu accessible à ceux qui en font le libre choix. 

Dans notre société – essentiellement hédoniste et libertaire – il est souhaitable de fixer sans compromis, mais de façon restrictive, les exigences du bien commun et donc ce qui en éducation est obligatoire et du ressort de l’État.

L’État, représentant la collectivité, doit avoir son agenda en éducation, mais chaque individu doit pouvoir aussi avoir le sien qui reflète sa personnalité et ses ambitions. Ces agendas personnels ne sont pas incompatibles avec celui de la société, mais ils n’y sont pas identiques non plus et, tout en veillant à ce que le bien commun ait la place qui s’impose, l’État doit les respecter. Le contenu de son éducation, c’est aussi l’affaire de l’éduqué. Comment déterminer dans le contenu des programmes d’éducation ce qui doit être obligatoire?

On revient aux trois dimensions de l’éducation: les valeurs, la culture, l’expertise. Chacune de ces dimensions a ses impératifs, essentiels à la permanence et au développement de la société, lesquels constituent l’agenda de l’État et doivent faire l’objet d’un enseignement obligatoire. Dans chacune de ces dimensions, toutefois, au-delà de ce minimum essentiel, on doit laisser la place à ce que veut l’individu. Voyons ce qui devrait constituer la composante obligatoire de l’enseignement dans chacune de ces dimensions, mais précisons d’abord qu’aucune connaissance n’est exclusivement “axiologique”, “culturelle” ou “professionnelle”; elle est l’un ou l’autre selon l’usage qu’on en fait.

Ainsi, pour les fins du système d’éducation, un enseignement vise à transmettre des valeurs si son but est une transformation du comportement de l’individu et de ses critères de choix. Il est professionnel s’il vise à préparer l’individu à son rôle de producteur de biens et services pour lesquels il existe une demande. Nous dirons qu’il est “culturel” s’il a une autre finalité, que ce soit le renforcement du sentiment d’appartenance de l’éduqué à la société, son initiation à des connaissances usuelles liées à son rôle de consommateur ou son simple plaisir de savoir.

À la limite, tout module d’enseignement peut-être “professionnel” – puisqu’il prépare au moins à la tâche d’enseigner ce même module à d’autres – et “culturel”, puisqu’on ne peut présumer qu’une connaissance soit si rebutante que personne ne puisse choisir de l’acquérir pour son plaisir. Ainsi, quand Churchill s’initiait au travail du maçon, pour construire dans ses temps libres le mur de son jardin, cet apprentissage était pour lui “culturel”, tout comme pouvait l’être pour le maçon la lecture des mémoires de Churchill.

La distinction entre le culturel et le professionnel prend tout son sens pratique lorsqu’il s’agit de financer l’éducation ou d’appliquer les règles du partage du travail et de la garantie universelle d’un revenu. Elle n’en devient cependant pas pour autant spécieuse au sein du système d’éducation lui-même, car elle permet de départager pour chaque individu, au vu de ses intentions et objectifs, ce qui pour lui doit être obligatoire ou discrétionnaire parmi les programmes d’enseignement.

Pierre JC Allard

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