Nouvelle Societe

06-03-05

01 La péréquation

Filed under: Auteur — pierrejcallard @ 5:14

« Péréquation » est l’action pour rendre égaux. On en parle plus souvent pour désigner un équilibrage entre groupes, mais il est étymologiquement tout aussi correct de l’appliquer, comme nous le faisons ici, au gommage des disparités entre individus. Dans une société entrepreneuriale, l’efficacité est accrue, mais une concentration de la richesse doit être compensée sous peine que le jeu ne s’arrête. La péréquation rend les citoyens plus égaux, en corrigeant au mieux les déséquilibres économiques qui résultent du fonctionnement de cette société. L’État prend de Pierre et donne à Paul.

Historiquement, la péréquation est née quand on a donné du pain et des jeux. On a ensuite connu la distribution de grains aux jacques vociférant à la porte du château et les « Routes de quarante sous », mais c’est avec le New Deal américain que la péréquation est devenue adulte. L’industrialisation avait apporté l’abondance, mais des problèmes de distribution qui conduisaient périodiquement à des crises, entraînant la misère pour beaucoup et des distortions de la demande effective néfastes pour les producteurs eux-mêmes. Certains ont réagi, en donnant à l’État le contrôle de la production. Aux USA, vers 1932, on a tenté autre chose.

La décision a été prise de mieux répartir l’abondance qu’apportait l’industrialisation, non pas tant en mêlant davantage l’État à la production – même si quelques mégaprojets ont été réalisés pour créer des emplois – qu’en prélevant des riches pour donner aux pauvre. Cette décision, qui allait à l’encontre du credo libéral dominant et transformait radicalement la mission d’enrichissement de l’État, était rendue possible par la convergence de trois (3) facteurs: la générosité philanthropique qu’apportait l’abondance, la montée en puissance de travailleurs devenant non-interchangeables et la dépendance de la production envers la consommation qui est propre à une production de masse.

Les trois facteurs étaient nécessaires… et une majorité effective. Ne pas penser que celle qui s’est formée pour soutenir le New Deal de Roosevelt consistait uniquement en une masse de « pauvres » s’opposant à une petite élite de « riches ». Les opposants étaient bien ceux déjà riches qui souhaitaient que les choses ne changent pas, mais il n’y avait pas seulement, dans l’autre camp, tous ceux qui n’avaient rien. Formant avec eux une « union sacrée », il y avait tous ceux que l’industrialisation était à enrichir et qui souhaitaient eux aussi une redistribution de la richesse, dès qu’ils comprenaient que cette redistribution était indispensable pour qu’ils s’enrichissent davantage

C’est selon ce nouveau clivage qu’une majorité effective s’est constituée aux USA pour faire face au défi de la Grande Crise et imposer que l’État se rapproche de sa mission de gérance, non pas pour prendre en charge la production, mais pour devenir le grand croupier ré-distributeur de la richesse. Le principe a été accepté, partie par altruisme, partie par nécessité économique, d’un « droit » de ceux qui ont peu à recevoir toute l’aide nécessaire d’une société qui a beaucoup. Ceux à qui le système avait fait tout perdre aurait droit à une redistribution des cartes, à une « nouvelle donne » (new deal pour que la partie continue. On allait, en quelque sorte, repartir à zéro….

Ce que l’on n’a évidemment pas fait… . Dans sa réalisation, le New Deal a été une série d’essais et d’erreurs qui a laissé l’Amérique dans un marasme pas si différent de celui dans lequel elle était avant que l’expérience ne débute. Ce n’est pas le New Deal qui a réglé la Crise, c’est la Deuxième Guerre Mondiale. Les historiens sont divisés, non seulement sur les résultats du New Deal, mais même sur les intentions fondamentales qui l’animaient. Son importance historique est d’avoir créé un consensus au moins circonstanciel entre classes sociales quant à la nécessité d’une redistribution et d’avoir créé l’espoir que l’on puisse corriger le capitalisme autrement qu’en faisant « table rase » autrement qu’à la bolchévique.

L’approche du New Deal s’est présenté à l’époque comme une réponse ponctuelle à des circonstances exceptionnelles. Elle répondait si bien, toutefois, à une tendance lourde vers plus de justice et à évolution économique qui s’est poursuivie depuis, que la mission de gérance de l’enrichissement qu’avait toujours eue l’État s’en est trouvée radicalement transformée et élargie de façon durable.

On a compris qu’un État moderne, fondé sur l’industrie et donc l’interdépendance des sociétaires, ne peut se maintenir que s’il y prévaut une raisonnable solidarité; il s’est développé peu à peu partout un consensus social pour exiger de l’État qu’il entretienne cette solidarité en redistribuant la richesse. On veut que l’État affirme cette indispensable solidarité et que ses interventions reflètent de façon tangible ce mandat plus ou moins explicite qu’on lui a confié de la préserver.

Avec le temps et l’abondance croissante, le consensus est devenu que l’État intervienne et corrige, non seulement les injustices les plus crasses, mais même les disparités économiques jugées trop grandes entre sociétaires et qui pourraient mettre en péril la cohésion sociale.

Un consensus large s’est établi pour une forme de partage de la richesse qui, corrigeant systématiquement à gauche en dessous d’un certain seuil la courbe gaussienne des revenus, éradique la misère et la pauvreté. Il peut y avoir des désaccords quant au point précis où se situe ce seuil et quant à la façon de le fixer, mais il est très largement accepté que ce seuil existe, qu’il est mobile et qu’il doit évoluer en parallèle à l’enrichissement collectif.

Quelques millénaires d’évolution de la pénurie vers l’abondance se sont donc achevés dans l’abondance… et sur une transformation permanente de la mission traditionnelle d’enrichissement de l’État. L’État moderne reçoit de ses commettants un mandat plus exigeant, qui ne se limite plus à enrichir la société et ses sociétaires, mais à rendre ceux-ci plus égaux. À la mission d’enrichissement s’est ajouté un nouveau volet de « péréquation ». La péréquation est appliquée massivement par les États modernes.

La mission d’enrichissement de l’État conserve ses aspects coutumiers de planification globale, d’arbitrage entre les acteurs et d’évaluation finale des résultats de la production, mais il s’y ajoute désormais un volet de péréquation. C’est celui qui en est devenu l’élément le plus visible de la gouvernance et qui soulève le plus d’émotion.

Pierre JC Allard

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