Nouvelle Societe

10-08-09

Le Printemps de Libertad -6

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Chapitre 6

Cardoso et deux de ses amis dont le rôle n’était de toute évidence pas de tenir une conversation occupaient une chambre sans prétention du Queen Elizabeth. Cric et Scalp, vêtus tous deux pour l’occasion d’un complet sombre, étaient arrivés à l’heure prévu. Après, rien de ce qu’ils avaient prévu ne s’était réalisé. Maintenant, ils écoutaient, sans trop savoir comment reprendre l’initiative. C’est Cardoso qui menait le jeu.

– Ce que je vous propose me semble parfaitement normal. Nous vous vendrons la quantité dont vous avez besoin pour le marché local au prix auquel vous nous vendiez précédemment ce dont nous avions besoin pour notre marché. Ça me semble régulier. Nous ne faisons donc avec vous que le même profit que vous faisiez avec nous. Vous cessez simplement d’être les intermédiaires entre les producteurs et nous. Nous nous approvisionnons directement d’une autre source. Je tiens à vous dire que nous n’avons pas établi de contacts directs avec vos fournisseurs. Nous avons été parfaitement réguliers. Maintenant, si vous préférez acheter ailleurs, libre à vous. Je dois vous dire, cependant, que j’ai de bonnes raisons de penser que vos fournisseurs ne vous fourniront plus. Si vous avez une alternative, nous ne nous en mêlerons pas.

Cric trouvait toujours aussi confuse l’explication que Cardoso lui donnait pour la cinquième fois. Il en retenait seulement que les Américains n’achetaient plus: ils étaient prêts à vendre. Ils prétendaient ne pas avoir fait de contacts avec les Colombiens. Ils prétendaient n’avoir aucun intérêt dans le marché local et ne pas vouloir les y concurrencer. Bon. Il n’arrivait pas à mettre le doigt sur la faille, mais il comprenait que si les choses en restaient là leur opération étaient foutue. S’ils ne pouvaient plus compter sur le profit d’intermédiaire entre les Colombiens et New York, ils ne seraient plus en position même de garder leur part du marché de Montréal. Ils devraient réduire leurs effectifs, faute de fonds et, tôt ou tard, c’est Johnny et sa bande qui rafleraient tout. Cric et son groupe ne pourraient même pas compter sur le soutien implicite de la famille de New York, pour lesquels ils ne seraient plus un chaînon indispensable du réseau de distribution mais simplement d’insignifiants distributeurs sur un marché éloigné.

– Je comprends, monsieur Cardoso, mais est-ce que nous n’avons pas toujours loyalement rempli nos engagements? Est-ce que nos prix sont trop élevés?

– Vos prix sont trop élevés, puisque nous pouvons maintenant acheter à meilleur compte. Je répète encore une fois que nous ne vous avons pas doublés. Nous n’avons établi aucun contact avec vos fournisseurs. Nous avons simplement une autre source d’approvisionnement, fiable et moins chère. Suffisamment moins chère pour que nous puissions vous vendre au prix auquel vous nous vendiez. Ça me semble clair. Considérez que les choses deviennent simplement normales, puisque, à mon avis, vos besoins ne représentent qu’environ vingt pour cent de ce que vous nous vendiez. Est-ce qu’il n’est pas plus raisonnable que vous achetiez de nous plutôt que nous de vous?

Il n’y avait vraiment rien à dire. Ils étaient évincés. Soit que les Colombiens aient renoncé à la prudence traditionnelle qui leur faisait chercher un intermédiaire plutôt que de traiter directement avec les Américains — une prudence que respectaient la plupart des groupes importants depuis l’affaire Noriega — soit qu’un autre intermédiaire se soit introduit et ait réussi à faire le contact avec les Colombiens comme avec les New-Yorkais. Si tel était le cas, tous les soupçons pointaient vers Ben Saïda.

Cric se réunit avec Marius et Scalp et résuma la situation. Quand il eut terminé, c’est Marius qui intervint.

– Je ne crois pas que les New-Yorkais et les Colombiens se soient mis d’accord. C’est possible, mais improbable. Je ne crois pas non plus que ce soit Johnny qui ait monté toute cette histoire. Ce serait possible, mais il aurait été plus simple pour eux de se servir de leurs propres sources, de faire une guerre des prix ou de nous tomber dessus directement. De plus, la famille américaine qui contrôle la bande de Johnny et celle que nous approvisionnons à New York sont rivales. Je ne les vois pas comploter pour nous éliminer. Nous et notre marché sommes sans importance pour nos contacts américains; c’est dommage, mais il faut en tenir compte. Cette fois-ci, c’est un avantage. Quand on enlève tout ce qui n’a pas de sens, qu’est-ce qui reste? Ben Saïda. Ben Saïda a réussi a établir un contact avec les Colombiens ET un contact avec nos clients américains. Il nous a donc rendus complètement superflus. Il veut prendre le marché, donc il coupe les prix. Pour prouver qu’il est sérieux, il fait éliminer Paloma. Nous n’avons aucune parade a offrir.

– Sauf, dit Scalp, concentrer toutes nos ressources sur le marché montréalais et rebâtir peu à peu un volume d’affaires raisonnable.

– On n’y arrivera pas, dit Cric, il faudrait faire «sniffer» les enfants et les vieillards! Johnny et son groupe sont dans cinquante patentes. Nous, on n’en a qu’une: la dope. Qu’on bouge dans n’importe quelle direction, on va «piler» sur les pieds de quelqu’un. Si on essaie de le faire sans avoir le «backing» d’une grande famille américaine, on s’en va pas nulle part.

– On peut toujours demander des jobs à Johnny, dit Scalp, mais ça ne m’intéresse pas.

– Il y a une autre solution, dit Cric: convaincre les Colombiens de continuer à faire affaire avec nous plutôt qu’avec Ben Saïda.

– Oui, dit Marius, mais il faudrait d’abord pouvoir les rejoindre. Nous n’avons toujours pas de nouvelles de Ricardo et je n’ai pas réussi à établir un contact avec les gens de Bogota. Soit qu’ils se soient déplacés, ce qui ne serait pas surprenant, soient qu’ils nous ignorent volontairement. Dans un cas comme dans l’autre, c’est une avenue qui est bouchée.

– Il faut tout de même, dit Cric, que Ben Saïda ait contacté les Colombiens. S’il l’avait fait en Colombie, toute l’affaire de Paloma aurait été inutile. Donc, ils ont fait le contact à Montréal. Donc, Ricardo est venu à Montréal et a été intercepté par les Marocains. Il y est peut-être encore.

Marius claqua les doigts. — Ça, je crois que c’est un filon. Donne-moi vingt-quatre heures.
*

Ricardo n’avait pas été très difficile à trouver. Il occupait une suite à l’hôtel Bonaventure et était accompagné d’une femme éblouissante. D’une femme éblouissante et de personne d’autre. Ricardo n’avait pas de gardes du corps ou, du moins, semblait ne pas en avoir. Les gens qui transportaient, négociaient, trafiquaient, étaient ailleurs. Il ne leur parlait pas. Ceux-ci ne communiquaient jamais avec lui. Lui seul savait comment et par qui circulaient ses ordres et lui parvenait l’information. On ne le lui demandait pas. S’il reconnut Marius au moment ou celui-ci l’aborda, il n’en laissa rien paraître. Il haussa simplement les sourcils, le regard interrogateur. Marius ne pouvait se permettre de jouer le même jeu et risqua donc le tout pour le tout.

– Paloma est mort. Pour nous, rien n’est changé. Si quelque chose peut être fait, c’est moi qui ai le mandat de le faire. Peut-on se parler?

Marius le dépassant d’une bonne tête, Ricardo ne pouvait le toiser sans se mettre en état d’infériorité. Il fit néanmoins du mieux qu’il put pour en donner l’impression, en regardant Marius d’abord dans les yeux puis ensuite au niveau de la bouche en s’écartant légèrement. Le message était que Marius n’avait pas l’impeccable dentition d’un Latino et qu’il avait d’ailleurs peut-être mauvaise haleine. Ricardo sourit, cependant.

– Montez chez moi.

Il lui tourna le dos et Marius le suivit. Ricardo ne semblait jamais craindre de tourner le dos à qui que ce soit. On ne pouvait que supposer que quelqu’un surveillait ses arrières. Marius ne risqua pas de perdre la face en se retournant pour vérifier: il emboîta le pas avec la même désinvolture, en silence lui aussi. Ils ne se parlèrent que lorsqu’ils furent dans la chambre de Ricardo.

– Je vous écoute, dit celui-ci, en s’asseyant et en faisant signe à Marius de l’imiter.

Avant même de débuter, Marius savait déjà que la partie était perdue. Il avait reçu les signes clairs d’une fin de non-recevoir. Ricardo mettait simplement un point d’honneur à agir avec correction.

– Y a-t-il un obstacle, dit Marius, à ce que nous faisions la transaction convenue?

– Je ne me souviens pas que nous ayons convenu de quoi que ce soit.

– Disons, la transaction habituelle.

– Chaque transaction est une affaire distincte, vous le savez bien. Nous sommes sur une marché volatile.

– Quelqu’un offre plus?

– Je n’ai pas à répondre à cette question.

– Pouvons-nous, de quelque façon que ce soit, faire un achat?

– Non. J’ai tout ce qu’il me faut et je n’ai plus rien à vendre.

Marius remarqua que Ricardo n’avait pas dit qu’il n’avait rien à vendre, mais qu’il n’avait plus rien à vendre. Ce n’était certainement pas une erreur. Ricardo, tout en respectant les règles de la discrétion venait tout à fait sciemment de lui donner l’information qu’il cherchait. Une transaction avait été faite à Montréal et elle était maintenant terminée. La drogue n’était plus entre les mains des Colombiens mais entre celles d’une tierce partie. Marius hocha la tête, signifiant qu’il avait compris le message et qu’il appréciait la faveur que venait de lui faire Ricardo en l’informant. Appréciant d’être apprécié, Ricardo, grand seigneur, ajouta:

– Nous partons demain. Je regrette toujours de ne passer que quelques jours à Montréal. Je n’ai pas plus de temps.

C’était à la fois la confirmation que la transaction était faite et une indication qu’elle l’était depuis peu. Ricardo n’avait pas à préciser et il le savait: Marius trouverait facilement, dans les registres de l’hôtel, la date exacte et l’heure de son arrivée. Il se leva, l’entrevue était terminée. Il raccompagna Marius jusqu’à la porte et, avant son départ, lui tendit la main. C’était presque lui souhaiter bonne chance. Marius avait toujours pensé que Ricardo avait pour lui quelque sympathie
*

Cric, Marius et Scalp étaient réunis à nouveau, dans le local de la rue Hochelaga. Jamais, depuis douze ans qu’elle était formée, la bande n’avait vécu un moment aussi difficile. Il avait fallu bien des efforts, au départ, pour se tailler une place au soleil. Bien des efforts, pour être reconnus comme un groupe qui méritait qu’on lui fit une place. Il y avait eu des coups durs, plusieurs de ceux qui étaient là au départ étaient disparus. Maintenant, cette affaire qui s’était bâtie sur l’union entre certains contacts de Paloma et l’autorité de Cric menaçait de disparaître.

– Ricardo, dit Marius, est arrivé à Montréal dans l’après-midi du 20. Hier après-midi, 21, il n’avait déjà plus la cocaïne. Ils n’ont pas traîné…

– Depuis que Cardoso est à Montréal, nous ne l’avons pas laissé d’une semelle, dit Scalp. Si les Américains ont reçu leur stock, de qui que ce soit, Cardoso n’était pas présent.

– Mais il n’y a jamais une vente qui s’est faite sans que Cardoso soit présent, ajouta Cric; c’est lui qui porte les billets: personne d’autre. Donc, il faut croire que les Colombiens de Ricardo ont déjà livré le stock à Ben Saïda mais que Ben Saïda l’a pas encore donné à Cardoso. Ça fait qu’il nous reste encore une chance: aller chercher la coke chez Ben Saïda.

– Et comme on lui payera pas, ajouta Scalp, ça peut faire la plus maudite bonne affaire qu’on a jamais faite.

– Si Cardoso veut bien l’acheter de nous, précisa Marius.

– Pour ça, il y a pas de problème, affirma Cric. Si on a le stock, Cardoso posera pas de questions. Il va payer.

– Va falloir le trouver, le stock…

– Pour ça, Scalp, Marius va s’en occuper, conclut Cric.

Marius opina.

– Je peux ramasser n’importe qui du groupe de Ben Saïda dans la demi-heure qui suit, dans la mesure où la discrétion n’est pas de rigueur. Mais, attention: les affaires de Ben Saïda sont complexes et ce n’est pas parce qu’on ramasse l’un ou l’autre de ses hommes qu’on apprendra où est la poudre. On ne sait pas qui a fait la transaction.

– Ramasse Ben Saïda lui-même, suggéra Scalp.

– Récupérer Mohamed Ben Saïda dans une tour à bureau de la rue Université, c’est une opération majeure. Si on est vraiment TROP visibles, Cardoso va s’énerver. Toutefois, dit-il, arrêtant le geste de découragement de Scalp, il est très probable que l’autre Ben Saïda, celui qui a organisé l’attentat contre Paloma, a continué de suivre cette affaire. Donc, il sait où est le butin. Or, lui, il n’est pas difficile à prendre. À cette heure-ci, il se promène dans les maisons de retraités de Laval et distribue de l’argent. Il paie ceux qui ont gagné à la mini-loto.

– Il n’est tout de même pas seul, protesta Cric?

– Non, il a deux armoires à glace avec lui, mais à cause de tout ce fric qu’il transporte: il n’a évidement pas besoin de bousculer qui que ce soit pour les payer. C’est une opération propre et intelligente. Après, ses deux acolytes vont faire le tour de quelques tavernes et bars de danseuses nues, mais Abdallah Ben Saïda ne sera pas là. Lui, il est comme les chefs d’entreprise qui ne parlent au personnel que quand ils ont des bonus à offrir. Les mauvaises nouvelles, c’est toujours d’autres qui les apportent.

Cric se leva. — Vas-y Marius. Prend Bantam, Jonas et ceux que t’as besoin pour faire la job. Une job «clean». Toi, Scalp, occupe-toi de Cardoso. Il ne faut pas qu’il récupère le stock du Marocain. Tu le fais le plus gentiment possible, mais il ne faut pas que la transaction se fasse. No matter what.
*

Abdallah Ben Saïda n’avait jamais cessé d’être filé par les hommes de Marius depuis que ceux-ci l’avaient identifié comme le responsable de l’attentat qui avait coûté la vie à Paloma. Malgré toute la discrétion qui est de rigueur dans ce genre d’affaires, tous ceux qui étaient chargés de la filature avaient bien fini par apprendre ce qu’on reprochait à ce type. Ils avaient tous connu Paloma et nul d’entre eux ne doutait que le Marocain ne fût en sursis. Ils attendaient. Chaque fois que le cellulaire sonnait, ils attendaient les instructions. Ils ne savaient simplement pas si les instructions seraient de l’abattre, de le jeter avec une pierre au cou dans la rivière des Prairies ou de le ramener à Scalp qui lui ferait lui-même son affaire. Ils étaient tellement sûrs que justice serait faite, qu’ils ne montraient même plus d’empressement à la voir s’exécuter. Ils attendaient.

Quand ils apprirent ce matin-là qu’ils n’étaient plus les chasseurs mais que Marius et deux voitures de copains venaient prendre la relève, ils ne furent même pas déçus. Ils savaient qu’ils pouvaient faire confiance à Marius tout autant qu’à Scalp. — On est à la résidence Saint-Laurent, dit le guetteur à Marius; il a fini Laval. Il en a pour vingt minutes ici, après il sera à la Maison de l’Arc-en-ciel, sur Côte-Vertu. On se rencontre ici ou là-bas?

– On veut leur demander de monter avec nous. On peut faire ça sur Côte-Vertu?

– Oui, c’est ben passant mais y a du parking.

Marius et ses hommes furent là les premiers. Ils avaient déjà identifié un coin tranquille où l’on pourrait discuter, derrière le garage, au sous-sol de la maison attenante à celle pour retraités. Une pièce qui, de toute évidence, servait de remise pour les instrument de jardinage et n’était donc pas utilisée à cette époque de l’année. Quand Abdallah et ses compères arrivèrent, il était clair qu’ils ne se doutaient de rien.

Le jeune Marocain descendit seul et se dirigea vers la porte de la maison mais n’y parvint jamais. Il fut accosté par Jonas qui lui posa un pistolet dans les côtes et le fit dévier vers la ruelle menant au garage. Ses deux gardes du corps, tout aussi peu méfiants, bondirent hors de la voiture pour se retrouver entourés chacun de deux hommes de Marius qui les braquèrent de la même façon et les entraînèrent vers la même destination. Tout ça n’avait pas duré deux minutes.
*

– C’est lui, dit Bantam en désignant Abdallah, l’enfant de chienne qui a…

– Tais-toi. Marius n’avait pas l’intention de perdre de temps ni de donner des renseignements. Il était là pour en obtenir. Vite. — Toi, dit-il en s’adressant à l’un des gardes, comment s’appelle le Colombien?

– Quel Colombien?

Marius lui assena de toutes ses forces un coup sur la tempe de la crosse de son pistolet. L’homme poussa un cri sourd, tituba, ses genoux fléchirent. Marius le retint de la main gauche au collet et le frappa encore une fois, au sommet de la tête cette fois-ci. L’homme s’écroula et ne bougea plus.

– L’as-tu tué, demanda Bantam?

Marius, sans répondre, frappa de toutes ses forces l’autre garde au plexus. D’abord de la pointe de son pistolet, puis de la main gauche. Avant que l’homme n’ait pu reprendre son souffle, il l’agrippa aux cheveux, lui baissa la tête et le frappa aussi deux fois à la nuque. L’homme tomba et ne bougea plus.

– Si tu les tues tous, on saura rien, se permit de dire Bantam

– Ces deux-là savent rien, dit Marius. Passe-moi le sécateur.

– Le quoi?

– Les gros ciseaux pour couper les branches, là, dans le coin.

Jonas les lui tendit et Marius s’en servit pour couper le jeans du premier garde.

– Amenez-moi celui-là, dit-il à ceux qui tenaient Abdallah. Amenez-le ici et tenez-le bien.

Quand Abdallah fut tout prêt, Marius baissa le slip de l’homme évanoui.

– Étire-lui le machin, dit-il à Bantam. Non, reste de côté, le spectacle est pour celui-là, dit-il en montrant Abdallah. D’un coup de sécateur il trancha le membre de l’homme qui, même inconscient, poussa un long gémissement et ouvrit les yeux pendant que le sang giclait en fontaine, vers Abdallah. Lâchant le sécateur, Marius souleva la tête de l’homme et la frappa de nouveau sur le sol en béton. Il cessa de gémir.

– Anesthésie, dit Marius, je n’aime pas voir les gens souffrir. Passe-moi çà, dit-il à Bantam, qui était devenu vert et tenait toujours, hébété, le bout de pénis entre ses doigts. Marius le lui enleva et le braqua sous le nez d’Abdallah.

– Ça, c’est un demi-zizi. Si tu oses me dire, une seule fois, tu comprends, une seule fois, une seule fois, que tu ne sais pas quelque chose… le tien passe à la scie que tu vois dans le coin, là-bas. Mais je ne t’assommerai pas avant. Je n’aime pas faire souffrir les gens, mais je peux me forcer. Tu as compris?

L’autre avait fermé les yeux et claquait des dents. Ceux qui le retenaient le regardèrent avec surprise: ils ne savaient pas que l’on pouvait vraiment claquer des dents parce qu’on avait peur.

– Comment s’appelle le Colombien, demanda Marius?

– Ricardo.

– Quand avez-vous reçu la livraison?

– Hier matin, à onze heures.

– Combien avez-vous payé?

Le jeune ne répondit pas. Il hurla et se raidit tétanisé.

– Je te jure, dit-il enfin, je te jure que je ne le sais pas. C’est mon frère Mohamed qui le sait. Je ne le sais pas. Je te jure que je ne le sais pas.

– Où est la drogue, demanda Marius sans insister?

– Sur la rue Paré, à dix minutes d’ici. Mais elle va partir. Elle va partir d’une minute à l’autre. Allez-y tout de suite, autrement ils l’auront enlevée. Dépêchez-vous, je vous jure qu’elle est là. Je ne sais pas où on va l’amener. Allez-y tout de suite.

C’est à ce moment précis que Bantam s’effondra.

– Occupe-toi de lui, dit Marius à Jonas, je crois qu’il a été secoué. Vous deux, dit-il en s’adressant à ceux qui tenaient Abdallah, attachez et bâillonnez ce type-là et amenez-le au local de la rue Adam. Reculez la voiture jusqu’au garage, vous n’aurez pas de problème à l’embarquer. Toi, dit-il à un autre de ceux qui l’accompagnaient, va à l’adresse que ce type va te donner rue Paré. — Tu sais bien l’adresse exacte, n’est-ce pas Abdallah? — et suis tout ce qui sort de là. Prends la deuxième voiture et pars. Tout de suite. Je vais t’envoyer des renforts.

Bantam avait retrouvé ses esprits mais restait silencieux.

– Bantam?

– Oui, Marius. Écoute, je ne sais pas…

– Regarde dans la poche des types et donne-moi la clé de la voiture. Ensuite, prends le pistolet qu’on a enlevé au type tout à l’heure, visse le silencieux qui est sur la table à côté, puis mets-leur à chacun une balle dans la nuque. Tu peux faire ça?

– Oui, Marius, dit Bantam, heureux de redevenir utile et s’empressant déjà de le faire.

– Bantam?

– Oui, Marius

– Quand ce sera fait, toi et Jonas vous roulez chacun des deux gardes dans un des tapis qui sont là-bas dans le coin. Ça devrait faire des paquets transportables. Je t’envoie une voiture pour te débarrasser des colis. En attendant, vous restez ici. Vous, dit-il en s’adressant à ceux qui achevaient de ligoter Abdallah, ne lui foutez pas un mouchoir dans la bouche, il pourrait suffoquer. Il va encore être utile. Ne vous inquiétez pas, il ne criera pas.

Marius n’avait fait que quelques pas dans le garage lorsqu’il entendit un petit bruit sec, comme un éternuement retenu. Encore quelques pas et le même bruit, assourdi. Bantam avait fait son boulot. Il faut savoir motiver le personnel, songea Marius.
*

– C’est «tough», pour les deux gars qui étaient pas au courant, remarqua Scalp.

– C’est la guerre, dit Marius.

Marius avait fait son rapport et tout le gang de la rue Hochelaga se mettait rapidement sur un pied de guerre. Abdallah avait été conduit rue Adam où, avait dit Marius, il serait plus à l’aise… Une demi-douzaine de voitures et de motos étaient postées discrètement autour de la rue Paré, prêtes à suivre quiconque en sortait et, surtout, à suivre le chargement de cocaïne quelle que soit sa destination. Cardoso faisait l’objet d’une surveillance tout aussi étroite.

– C’est vrai, c’est la guerre, dit Cric. Maintenant, ce qu’il faut, c’est entrer rue Paré et prendre le stock avant qu’ils aient eu le temps de le déplacer. Avant qu’ils soient préparés. On les a eus par surprise à Côte-Vert, parce qu’ils savaient pas qu’on les avait repérés. Aussitôt qu’ils vont savoir qu’on a pris le jeune Ben Saïda, ils vont savoir aussi qu’on sait où est le stock. Là, ça va devenir ben plus compliqué.

– C’est vrai, dit Marius, mais on ne sait même pas si la poudre est encore rue Paré. N’oublie pas, Cric, que le jeune Ben Saïda a dit qu’ils se préparaient à la déménager. C’est peut-être déjà fait. Si nous attaquons un endroit où il n’y a rien, nous n’aurons jamais une deuxième chance de nous emparer du chargement avant qu’ils ne l’aient remis à Cardoso. Et je ne pense pas que tu veuilles t’opposer violemment à une vente entre Ben Saïda et Cardoso, n’est-ce pas? On aurait le problème de vendre toute cette camelote au détail et, de toute façon, nous ne vivrions pas assez longtemps pour le faire.

– Non, non. Il n’est évidemment pas question de s’attaquer ouvertement à Cardoso. Il faut récupérer des Marocains, c’est clair.

– Donc, confirma Marius, nous ne bougeons pas aussi longtemps que nous ne sommes pas certains que la cocaïne est bien rue Paré.

– Je me demande, dit Scalp, pourquoi ils l’ont mise rue Paré s’ils avaient l’intention de la transporter ailleurs?

– Sans doute parce que c’est Ricardo qui a choisi l’endroit de sa transaction avec Ben Saïda. Ben Saïda a fait ce que Ricardo voulait, naturellement, mais il s’empresse de transporter la coke vers un endroit plus sûr. Il ne sait peut-être pas à quel point Ricardo ne veut pas rencontrer Cardoso.

– Et si on attaquait pendant qu’ils essaient de la transporter, suggéra Scalp?

Cric réfléchit. — Ça peut être faisable; nous avons une bonne douzaine d’hommes sur les lieux. Mais on sait pas combien il vont être, eux. Ce qu’on sait, c’est qu’on les prendra pas par surprise et qu’ils vont se battre à mort pour la garder. Il faut peut-être pas trop jouer aux cow-boys dans les rues de Montréal. Attendons de savoir où ils vont l’amener, et là on fera ce qu’il faut faire.

Cric avait raison. Marius l’approuva, Scalp aussi. L’hypothèse du «vol de la diligence» devint de toute façon académique quand Cajun, l’un des guetteurs affecté à la rue Paré, téléphona rue Hochelaga pour dire qu’une grosse camionnette avait quitté la rue Paré et qu’on la suivait boulevard Décarie, direction sud. Quelques minutes plus tard, il confirma qu’elle s’était arrêtée dans la cour d’un entrepôt désaffecté de Pointe-Saint-Charles et qu’une demi-douzaine de personnes s’affairaient à la décharger. Des caisses de deux pieds cubes dont on pouvait raisonnablement penser que chacune contenait des sacs d’une livre ou d’un kilo. On savait maintenant où était la drogue. Cric ne laissa que deux voitures rue Paré et les autres rappliquèrent à Pointe-Saint-Charles.

– On entre et on la prend, demanda Scalp?

– Ils sont au moins six qui accompagnaient le chargement, répliqua Marius. L’entrepôt est sans doute leur quartier général et Dieu seul sait combien ils sont à l’intérieur. Je pense qu’il ne faut pas courir de risques. Il vaut mieux battre le rappel des troupes et attaquer en force. Il faut être sûrs de réussir.

– Tu as raison, dit Cric, mais il ne faut pas perdre de temps. Maintenant qu’ils sont là, ils vont téléphoner à Cardoso d’un instant à l’autre.

Marius regarda sa montre.

– À cette heure, je pense que Mohamed Ben Saïda commence à s’inquiéter du retard de son petit frère. Il y a sans doute déjà des gagnants de la mini-loto qui ont téléphoné quelque part pour savoir quand ils seraient payés. Quelqu’un a déjà retrouvé, ou retrouvera bientôt la voiture que nous leur avons prise…

– Pour ça, interrompit Scalp, ne t’inquiète de rien. Elle s’est volatilisée.

– Bravo. Mais, ce que j’allais dire, c’est que je ne pense pas que Ben Saïda essaie de faire la transaction avec Cardoso sans avoir éclairci les événements d’aujourd’hui. Il ne sait pas ce qui s’est passé. Il ne sait même pas que nous savons qu’il existe. Bien sûr, nous sommes les premiers sur lesquels vont porter ses soupçons, mais je ne pense pas qu’il fasse une transaction importante avant d’avoir eu plus de renseignements.

– Qu’est-ce que tu recommandes, demanda Cric?

– Nous ramassons toutes nos forces, correctement armées, et nous nous tenons prêts à entrer là-dedans demain matin. Quand je dis correctement armées, je veux dire qu’il faut pouvoir percer un endroit qui est probablement tout aussi bien défendu que notre local à nous. Souvenez-vous que, même aux moments les plus durs, jamais les gars de Johnny — qui étaient pourtant plus nombreux que nous — n’ont osé venir nous attaquer ici.

– Si l’entrepôt a des murs de béton de deux pieds, dit Scalp, on n’entrera pas là avec des Uzi. S’ils ont correctement fait leur travail, même un bazooka…

– La meilleure clé pour entrer là, dit Marius, elle est sur la rue Adam. C’est le jeune Ben Saïda.

– Tu penses que Ben Saïda échangerait la drogue contre son frère? demanda Cric.

– Ça dépend de son sens de la famille, dit Marius.
*

Bantam et Jonas attendaient. Ils avaient roulé chacun des corps dans un des vieux tapis qui semblaient avoir été taillés sur mesure pour servir de linceuls. Ils les avaient soigneusement ficelés; ils avaient eu tout le temps. Ils avaient même eu le temps de laver au boyau d’arrosage le sol en béton de la remise. Jonas avait poussé la diligence jusqu’à essuyer et ranger le sécateur à sa place. Maintenant, ils attendaient. Une voiture qui était venue les chercher dans l’heure suivant les événements avait reçu, à la toute dernière minute, instruction de se rendre plutôt rue Paré. Quelqu’un d’autre passerait. Ils avaient laissé partir leur cellulaire. Ils étaient isolés. Ils attendaient. Ils étaient là, assis face à face, les pieds posés sur les tapis disposés entre eux, lorsqu’on entra sans frapper.

L’intrusion avait été si inattendue que ni l’un ni l’autre n’eut même le réflexe de saisir son arme. Ils furent à la fois soulagés et bien embêtés quand ils virent qu’ils avaient affaire à une fillette de sept ou huit ans. Celle-ci s’arrêta, interloquée.

– Qui vous êtes?

Bantam répondit la première chose qui lui traversa l’esprit.

– On est venus pour chercher les tapis. Toi, qu’est-ce que tu fais ici?

– Ma maman m’a dit d’aller chercher mes vieux «cossins» et puis de les mettre aux vidanges avant que les vidangeurs passent.

– Ils sont où tes cossins?

– Là, dit-elle, désignant une boîte de carton d’où sortait la tête d’un vieil ours en peluche, un œil arraché.

– Y passent quand les vidangeurs?

– Ben justement, ils sont là. Alors, il faut que je me dépêche, dit-elle, en s’emparant de la boîte de carton.

– C’est tout, demanda Bantam?

– Non, il y a d’autres boîtes, mais c’est mon papa et ma maman qui vont venir les chercher. Elle partit en courant.

– Prends ton bout, dit Bantam à Jonas. Prends ton bout et pis grouille-toi.

Corps et tapis compris, le premier fardeau faisait bien cent kilos. Ils l’amenèrent à l’extérieur, à la porte du garage, s’assurant qu’il ne révélait rien de ce qu’il contenait. Ils étaient à transporter le deuxième à travers le garage quand ils rencontrèrent ceux qui étaient sans doute les parents de l’enfants mais qui ne leur jetèrent qu’un regard distrait. Les éboueurs étaient déjà là quand ils déposèrent le deuxième tapis à la porte du garage.

– C’est quoi, ça demanda l’un d’entre eux, s’adressant à Jonas?

– Des vieux tapis, c’est pour jeter, répondit Bantam.

– Non. On prend pas ça. Ça, ça prend une demande spéciale. On a des gars qui passent une fois par semaine, quand on leur demande. Faut téléphoner.

– Je sais ben, dit Jonas, en s’approchant très près du travailleur qu’il dominait maintenant de son mètre quatre-vingt-quinze bien musclé. On le sait, c’est pour ça qu’on a décidé de venir vous donner un coup de main.

– On vous demande rien, ajouta Bantam, on va les mettre nous-mêmes dans la boîte.

Le chauffeur du camion était descendu à son tour.

– Qu’est-ce qui se passe, là?

– C’est eux autres, là. Je leur ai dit qu’il fallait une collecte spéciale, mais ils veulent qu’on le prenne pareil.

– Non, non, dit le chauffeur. On prend pas de spécial. Puis vous, Madame, qu’est-ce que vous voulez?

La mère de l’enfant était là, une vieille lampe dans une main, un portemanteau dans l’autre. Derrière elle marchait son mari, portant à deux mains une vieille malle en carton remplie de vieux journaux.

– Nous autres, on veut simplement se débarrasser de ça. C’est pas compliqué, dit l’homme. Il déposa son colis sur le sol, mit la main dans sa poche et sortit un billet de dix dollars. On peut toujours régler ça à l’amiable?

– Oof… envoye donc, dit le chauffeur. René, viens t’asseoir, on prend un «break».

Les deux remontèrent dans la cabine et celui qu’on avait appelé René s’adressa au chauffeur.

– As-tu vu la gueule des gars avec les tapis?

– Ben oui.

– Tu trouves pas ça drôle?

– Ben oui.

– Tu sais, un tapis. On peut mettre n’importe quoi là-dedans.

– P’t’être ben.

– Christ, Albert réalises-tu que c’est peut-être des cadavres qu’y a là-dedans?

– Voyons, voyons.

– Le gros tas qui s’est collé sur moi, j’suis sûr que c’est un pas bon.

– Pis?

– Ben pis, pis… qu’est-ce qu’on fait?

– La femme pis le gars, tu penses que c’est des pas bons eux autres aussi?

– Je pense pas qu’ils étaient ensemble

– Je ne sais pas. Moi j’ai vu du bon monde en train de se débarrasser de leurs vieilles affaires pis deux gars avec eux autres qui les aidaient à monter des tapis. Tu sais, les déménageurs, c’est pas des «feluettes». L’autre, à part ça, y était pas si gros que ça. Y en avait rien qu’un qui était gros.

– Tu veux dire qu’on fera rien?

– On a eu un dix. Ils font not’ job. De quoi tu veux te mêler? Supposons, supposons que ce soit des pas bons? Tu veux quoi, une claque su’la gueule? Tu veux une balle dans la tête? Pourquoi tu te mêles pas de tes affaires?

– Bon…

– On frappa dans la vitre du côté du chauffeur. Il descendit la glace. C’était Bantam.

– On voulait vous dire merci, les gars, et pis vous donner un autre dix. Vous avez été ben corrects. Vous pouvez compresser.

– OK, capitaine. On va le faire. Merci beaucoup, là.

– Compressez tout de suite, dit Jonas sans sourire.

La chauffeur et René perdirent en même temps leurs dernières illusions. Ils s’empressèrent donc d’obéir.
*

Cajun, ayant avisé la rue Hochelaga de l’arrivée de la drogue à Pointe-Saint-Charles et transmis les coordonnées exactes de l’entrepôt, remarqua la grosse voiture grise garée directement derrière lui. Il n’eut pas le temps de réagir: les deux portières avant de sa voiture s’ouvrirent en même temps et l’un des deux intrus lui fit signe de descendre, pendant que l’autre vérifiait sur son téléphone le dernier numéro appelé. Ils l’escortèrent jusqu’à leur voiture et le firent asseoir à l’arrière entre eux, pendant que le chauffeur qui n’était pas intervenu redémarrait. Il circulait lentement.

– Vous êtes en état d’arrestation, lui dit l’un de ceux qui l’accompagnaient. Il ne vous sera fait aucun mal.

On ne lui en dit pas plus. La voiture s’éloigna sans que personne ne portât plus d’attention à l’entrepôt, à la drogue qu’il contenait, ni aux gens qui en assuraient la garde.
*

Cric prit l’appel et une voix qu’il ne connaissait pas entra sans délai dans le vif du sujet.

– Vous avez Abdallah. Nous voudrions vous parler. Venez seul.

– Seul?

– Vous avez Abdallah.

– Où?

L’autre donna une adresse, rue du Musée, au nord de Sherbrooke. Cric consulta Scalp et Marius. Il soupesa les solutions de rechange, évalua les risques. Finalement, il décida de partir, accompagné d’un seul acolyte. C’est ce dernier qui revint seul, quinze minutes plus tard, pour annoncer que Cric avait été frappé par une grosse voiture grise qui avait filé.

– Cric allait devant. Ils m’ont dépassé; ensuite, ils l’ont collé sur le trottoir, pis ils l’ont frappé.

– Aucune chance que ce soit un accident, demanda Scalp?

– Certainement pas. Ils ont ouvert la fenêtre et le type s’est penché à l’extérieur pour lui tirer deux balles dans la tête. J’ai réussi à faire demi-tour et à revenir ici. Je pensais que le plus important était que vous soyez prévenus.

– Tu as eu raison, dit Scalp. Repose-toi, et pars à Pointe-Saint-Charles.

Il avertit immédiatement Marius: — Est-ce qu’on attaque tout de suite à Pointe-Saint-Charles? Il est clair que Ben Saïda, il s’en sacre de son petit frère.

– Ce n’est pas évident, dit Marius. Les types qui sont partis à Pointe-Saint-Charles n’ont pas trouvé Cajun. On n’a pas eu de nouvelles de lui depuis qu’il a téléphoné à Cric. Personne ne l’a vu.

– Tu penses qu’ils ont pris Cajun et qu’ils espèrent l’échanger contre le frère? Après avoir tué Cric?

– Certainement pas. Mais tu vois, quand nos gens sont arrivés là-bas, ils ont bien vu que les types de l’entrepôt n’avaient pas encore été prévenus. Ils n’ont l’air de se méfier de rien. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y en a pas cent dans la baraque qui nous attendent, armés jusqu’aux dents. Mais enfin, ceux qu’on voit n’ont pas l’air de s’inquiéter. Donc, je me pose une question. Si ce n’était pas les types de Ben Saïda qui ont pris Cajun mais quelqu’un d’autre? Ce quelqu’un d’autre sait maintenant que nous tenons le jeune Ben Saïda. En tuant Cric, ils veulent peut-être nous provoquer et nous pousser à l’exécuter, nous amenant ainsi à partir une guerre à mort avec les Marocains. À qui profiterait cette guerre?

– La gang de Johnny! Ils pourraient nous faire, aux Marocains et à nous, ce que les Marocains nous ont fait à nous et à la gang de Johnny. Eux, ils ramasseraient les billes.

– Je ne sais pas, dit Marius, mais ce n’est pas impossible. Peut-être que Ben Saïda a décidé de sacrifier son frère. Peut-être que le gang de Johnny est entré dans la bataille. Tout est possible. Mais, il y a une chose qui est sûre: demain il faut y aller en masse, il faut reprendre la cocaïne et la vendre à Cardoso. Sinon, nous sommes rayés de la carte.

Scalp était tout à fait d’accord. Sans grand conciliabule, ils venaient, Marius et lui, d’assumer conjointement le leadership du groupe; les autres, d’ailleurs, les reconnaissaient spontanément comme leurs chefs. Ils formaient une équipe.
*

La reprise de la drogue à Ben Saïda et sa revente à Cardoso représenterait, et de loin, la plus fructueuse transaction que le groupe eût jamais faite. Auparavant, ils avaient acheté et revendu. Maintenant, ils allaient prendre et vendre. Scalp n’eut donc aucune hésitation à inviter à la curée non seulement tous les membres du gang, mais aussi tous leurs amis. Ils vinrent d’aussi loin que Joliette, Sorel et Valleyfield. Une partie significative des motards de la province convergeait vers Montréal

D’heure en heure, Scalp s’assurait que Cardoso n’avait bougé quie pour dîner, prendre un verre au bar, amener une fille à sa chambre. Les gens de New York n’étaient pas nerveux. L’heure et le lieu précis de la transaction avaient sans doute déjà été fixés et ils étaient en vacances, inconscients des changements qui intervenaient d’heure en heure.

Marius, de son côté, avait fait surveiller discrètement les gens de Johnny. Rien ne bougeait de ce côté, comme si eux aussi avaient ignoré que le gang d’Hochelaga avait décidé de déclarer la guerre aux Marocains. Marius s’en félicita, sachant bien, toutefois, que cette ignorance ne pouvait durer. Tout le branle-bas des motards de province qui se dirigeaient vers Montréal ne pouvait qu’attirer l’attention des mafieux de Johnny et de Tony.

Jusqu’à plus ample information, Marius décida donc que c’était bien les gens de Ben Saïda qui avaient pris Cajun et qui avaient éliminé Cric. Jusqu’à preuve du contraire, seulement: il savait à quel point les situations de ce genre peuvent devenir confuses.

( A suivre)

09-08-09

Le Printemps de Libertad -5

Filed under: Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:01

Chapitre 5

La nouvelle de l’attentat raté à la polyvalente Pierre-Dupuy suscita assez d’émoi pour que soit convoquée immédiatement pour le lendemain, à Ottawa, une réunion d’urgence de ce qu’on appelait encore le Comité du Non. Quand il en fut informé, Gérard fit la grimace:

– Primo, je n’ai pas le goût d’aller à Ottawa, dit-il à Consuelo; secundo, tout ceci sent l’improvisation et je suis sur que personne n’aura quoi que ce soit d’intelligent à dire. On me fait simplement perdre mon temps. Tertio, ce n’est pas habile de convoquer une réunion à Ottawa. La négociation a maintenant lieu entre les gouvernements de Québec et d’Ottawa, c’est vrai, mais nous savons tous que la guerre a encore lieu ici, dans les sondages. Il suffirait que les journalistes apprennent que cette réunion a lieu et qu’elle a lieu à Ottawa pour que nous perdions des points.

Consuelo ne répondit rien. Elle s’étira simplement un peu plus pour faire bomber davantage son chandail d’angora et sourit. Elle savait que Gérard ne lui parlait que pour entendre le son de sa propre voix. Il aurait été surpris — peut-être même un peumécontent — qu’elle lui répondit. Elle se contenta donc de noter qu’il n’y avait pas eu de blessés, ce qui laissait Libertad seule vraie victime des escarmouches actuelles. Un rôle qui avait sa valeur.

Elle écouta attentivement les nouvelles de 10 heures et en vint d’elle-même à la conclusion que toute l’affaire était un attrape-nigaud. Les journalistes québécois, mêmes les plus engagés du côté de la souveraineté, en arrivèrent à la même conclusion un peu plus tard, de sorte que la nouvelle, qui avait tout de même fait la manchette du téléjournal, ne se retrouva qu’en page 5 des quotidiens du lendemain. Gérard arriva donc à Ottawa de bien mauvaise humeur et sachant que les délibérations du Comité ne feraient rien pour le rasséréner.

– Ce pseudo attentat est de toute évidence un coup monté. Comme toutes ces histoires de drapeaux du Québec piétinés en pays orangiste. Monsieur Parizeau ferait n’importe quoi pour qu’on piétine le drapeau du Québec. Maintenant, ils mettent des bombes dans leurs propres écoles.

– Mais pourquoi les séparatistes seraient-ils tombés dans ce piège, alors que l’affaire Gomez s’est finalement soldée par un gain de popularité en leur faveur? Ils ne sont pas si bêtes!

– Alors, c’est que quelqu’un de notre côté est vraiment extrêmement bête.

– À moins que celui qui l’a fait ne soit un allié et qu’il n’attende un effet Gomez qui joue en notre faveur. Après tout, il n’y a pas eu de victimes…

– À moins que ce ne soit une astuce de leur part, pour prétendre que nous attendons l’effet Gomez…

À la différence du Comité du Oui, que Bayard à Québec contrôlait d’une main de fer, le Comité du Non, quel que soit l’endroit où il se réunisse, avait toujours été une foire d’empoigne.

– For Chrissake ! ,dit enfin l’un des participants, vous ne trouvez pas que c’est trop compliqué! Quelqu’un fait semblant… que quelqu’un fait semblant…, que quelqu’un fait semblant… aussi bien dire que l’on ne sait pas vraiment l’impact que produira l’incident. C’est maintenant pile ou face, ce qui veut dire que la violence n’a plus aucune utilité.

– Exactement, et c’est tant mieux, surenchérit un professeur que Gérard n’avait jamais vraiment pris le temps de connaître.

– Ceci, ajouta un autre, dans la mesure ou les deux parties le reconnaissent en même temps. Parce ce que si un côté arrête la violence avant l’autre…

En d’autres circonstances, Gérard en aurait profité pour travailler sur ses dossiers. Ce matin-là, il n’avait pas le goût d’entendre des sornettes. — On peut-tu arrêter de se raconter des histoires.– dit-il? Moi, je veux savoir si l’affaire Gomez c’est nous, et si l’affaire Pierre-Dupuy c’est nous. On travaille pas pour la GRC — baptême! — c’est la GRC qui est supposée travailler pour nous autres! Alors je veux un rapport. Tout de suite.

Le président toussota puis donna la parole au représentant des services de sécurité. Celui-ci, au grand plaisir de Gérard, fut parfaitement clair.

– Vous avez ma parole, dit-il, que ce n’est pas nous. Dans le cas de Pierre-Dupuy, ça peut-être n’importe qui; dans le cas Gomez, on sait que c’est bien eux.

Il fut interrompu par un tollé de protestations. C’est Gérard qui se fit le porte-parole des autres.

– Gomez, tout le monde sait que c’est la mafia.

– Erreur, reprit l’homme de la Sécurité nationale, le procédé qui a été utilisé pour faire détonner le bombe est totalement désuet. Jamais la mafia ou même un groupe criminel le moindrement sérieux n’aurait utilisé ce procédé. Nous savons que c’est des gens des années soixante qui ont fait le coup, des séparatistes. Des gens sans doute reliés à Marcel Leblanc, ancien repris de justice à deux reprises! Trois ans et six ans. Un dur. D’ailleurs — c’est un renseignement qui est classifié, mais je suppose qu’il ne l’est pas pour le Comité — Leblanc a été vu récemment en compagnie d’un Belge bien connu de nos services, membre important d’un gang de motards. Le tableau devient de plus en plus clair. Les attentats et les séparatistes sont financés en grande partie par l’argent de la drogue. Un Québec indépendant deviendrait la plaque tournante du commerce des narcotiques pour l’Amérique du Nord.

– Je croyais que ça l’était déjà, commenta cyniquement l’un des participants.

– Pourquoi, demanda plus sérieusement un autre, ne coffrez-vous pas tout ce beau monde?

– Parce que nous n’avons vraiment aucune preuve contre eux.

En un éclair, Gérard se souvint de ce nom: Marcel. C’était Libertad, à l’hôpital, qui l’avait prononcé. Elle avait dit que ce Marcel avait parlé de bombes, de violence. — Lieutenant, dit-il, s’adressant à l’homme de la sécurité qui n’était pourtant pas en uniforme, est-ce que menaces et incitation à la violence ça suffirait pour amorcer l’affaire?

L’autre réfléchit un instant. — C’est mince. Vous savez, quand il n’y a pas un corps à produire… il faudrait des témoins bien crédibles. Extrêmement crédibles.

– Je vais voir ce que je peux faire.

La conversation continue, mais Gérard n’écoute plus. Il se souvient mieux maintenant. Non seulement Libertad a marmonné quelques phrases contre ce Marcel Leblanc, mais Consuelo lui avait aussi parlé de ce Marcel que Libertad avait entendu prêcher la violence. Qui serait plus crédible que Libertad Gomez pour dénoncer Marcel Leblanc? Ou plutôt, non. Il vaudrait mieux monter toute l’affaire contre Leblanc et les autres, puis faire semblant que l’on obligeait Libertad à témoigner, ce qu’elle ferait en pleurant, en demandant le pardon des offenses et la réconciliation nationale. Ce serait spectaculaire. On ferait de la fille qui avait «choisi le Canada» le témoin à charge dans l’arrestation de toute une brochette de séparatistes et de «mafieux» confondus. S’il pouvait organiser cette affaire, on lui devrait une fière chandelle pour tous ces points gagnés dans les sondages…

– … Et donc, messieurs, conclut le président du comité que Gérard n’écoutait plus depuis longtemps, il s’agit surtout de montrer que l’histoire de la bombe à l’école ne tient pas debout. Il ne faut pas qu’un doute subsiste. Faisons nos devoirs, et tout ira bien. Je vous remercie d’être venus.
*

– Mais pourquoi devrais-je voir Gérard?

– Parce qu’il me l’a demandé.

Libertad ne cessait jamais de s’étonner de cette désarmante simplicité chez sa sœur. Celle-ci avait toujours une réponse simple à donner à une question précise. Si la question ne lui paraissait pas claire, elle interrogeait; quand elle avait compris, elle répondait avec cette bonhommie qui créait, chez celui qui avait posé la question, l’impression d’avoir été un peu sot. L’impression qu’il aurait dû lui-même voir l’évidence et ne pas poser cette question superflue. Ainsi, Libertad savait fort bien que si elle demandait à Consuelo pourquoi elle, Libertad, devrait voir Gérard parce que Gérard l’avait demandé à Consuelo, Consuelo n’hésiterait pas à lui répondre, sans hésitation mais avec fermeté, que quiconque prenait en charge tous les besoins de la famille Gomez au complet en plus des caprices de l’aînée des filles avait bien le droit de manifester le désir de rencontrer la cadette. Libertad ne savait pas si la vie était vraiment aussi simple pour Consuelo, ou si c’est l’expérience qui lui avait appris qu’il valait mieux qu’elle le parut.

– Tu sais pourquoi il veut me voir?

– Oui, il veut te parler de ce que tu as entendu chez tes amis séparatistes à l’époque où tu les fréquentais.

– Il veut me soutirer de l’information?

– Non. Il sait déjà tout ce qu’il veut savoir. Il m’a demandé ce matin de te convaincre de DIRE ce que tu avais entendu. Je lui ai expliqué que tu avais tes idées bien à toi et qu’il valait mieux qu’il te le demande lui-même.

– Il pense qu’il peut se servir de moi pour compromettre mes amis, c’est ça?

– Asi es. Tu as compris.

– Il n’en est pas question!

– Ça, ce n’est pas mon affaire. Tout ce que je te demande, c’est d’aller le lui dire toi-même.

Libertad ne voyait vraiment pas comment elle pouvait refuser ce service à sa sœur.

– À quelle heure?

– Aussitôt que possible.

– À sept heures trente du matin?

– Il ne dort pas, il vient de me téléphoner.

– Je lui téléphone d’abord?

– Mais non, niña, vas-y! Je suis sûre qu’il t’attend déjà.
*

Gérard devait l’attendre puisque le portier ne l’annonça même pas, la dirigeant immédiatement vers l’ascenseur. Il la reçut en pantoufle et robe de chambre de soie. Il lui fit signe de le suivre au salon et, avant même de lui offrir un siège, il avait déjà pris sa tête entre ses mains.

– Extraordinaire! Pas une marque! Je crois que je vais recommencer à croire en Dieu!

– Il y a quelques cicatrices, mais elles sont cachées par les cheveux qui ont repoussé, convint Libertad, assez contente elle-même du résultat de la chirurgie. J’ai aussi une perte de vision, vingt pour cent à l’œil droit, mais c’est la vision périphérique qui est affectée et il semble qu’il n’y aura pas de strabisme.

– Regarde-moi. Bien droit dans les yeux. C’est ça, comme ça… Non, il n’y aura pas de strabisme.

Libertad s’aperçut qu’il parlait avec la même assurance que le chirurgien. La même assurance que l’ophtalmologue. Gérard parlait comme un médecin. — Bien sûr, dit-elle, il y a des cicatrices au côté et sur la hanche. Ça, c’est autre chose…

– Vraiment horribles, demanda-t-il avec l’ombre d’un sourire?

– Ils ont fait pour le mieux, mais il reste tout de même trois longues cicatrices. Dont une de dix-huit centimètres et de près d’un centimètre de largeur qui va de la troisième dorsale et qui…

– Un centimètre de large? Montre-moi ça.

Libertad comprit instantanément qu’elle venait de se piéger elle-même. Elle avait voulu impressionner Gérard en parlant de ses blessures comme d’un fait clinique. Maintenant, il voulait qu’elle se déshabille.

– Enlève ta robe, lui dit-il, tout à fait sérieux. Si on peut faire mieux, je vais te le dire.

– Comme ça, ici?

– Mais oui, mais oui, enlève ça, voyons!

Elle s’exécuta. Parce qu’il était sérieux et qu’il parlait comme un médecin. Sans douter un instant, cependant, qu’elle finirait dans ses bras. Il lui faisait la faveur de créer une ambiguïté. Il lui laissait une chance de se raccrocher à une petite parcelle de dignité et de ne pas penser: il m’a dit de me dévêtir, je l’ai fait et il m’a prise. Elle montrait une cicatrice à un homme sérieux qui parlait comme un médecin… Quand elle fut devant lui, en slip, soutien-gorge et bas-culotte, il ne s’approcha pas d’elle mais, au contraire, s’éloigna un peu.

– Tourne-toi.

Il y eut un silence qui lui parut bien long avant qu’il ne dise:

– Bien, très bien!

Elle resta sans bouger, n’osant pas se retourner et lui faire face.

– Très bien, répéta-t-il, la cicatrice suit le ligne des côtes, de sorte qu’on ne voit rien du tout. Quand tu seras plus grande, je veux dire plus âgée, il se formera inévitablement un petit bourrelet ici et tout sera totalement invisible.

Il s’était approché et suivait du doigt la ligne de la cicatrice. Il avait mis aussi la main sur son épaule.

– Maintenant, quant à cet autre cicatrice ici, dit-il en suivant le tracé le long de la hanche, tu remarques qu’on a suturé plus serré. On verra toujours cette marque, mais uniquement comme une ligne mince, rien de désagréable.

Tout en parlant, il l’avait doucement retournée pour qu’elle lui fit face.

– Tout ça est très bien, dit-il en la tenant par les épaules à bout de bras; la regardant des pieds à la tête, tant qu’elle se sentit rougir violemment. Elle rougissait. Elle savait qu’il la voyait rougir et qu’il la sentait émue. Il la garda ainsi un long moment.

– Très bien. Le travail a été très bien fait. Toi, tu es superbe.

Il la ramena lentement et la serra sur lui de plus en plus fort. Il était, de toute évidence, tout à fait prêt pour l’amour et elle ne résista pas. Elle ne dit rien non plus. Elle le laissa la prendre dans ses bras, la déposer doucement sur le divan et achever de la dévêtir.

Il se coucha près d’elle et elle le vit étonnamment musclé, un peu velu, bronzé. Un chaîne au cou et il aurait eu l’air d’un gardien de plage méditerranéen. Mais il ne sentait pas l’aïoli, plutôt l’Eau Sauvage de Dior. Il n’était pas non plus l’homme des étreintes passionnées: il fonctionnait comme une machine bien huilée. Qui a dit que le vice ramollit…

Gérard était sur elle, sous elle, autour d’elle. Il était partout. Il la déplaçait sans effort apparent, l’allongeait, la dépliait, la plaçait pour la caresser de la main et de la bouche. Il se retrouva ainsi bien allongé sous elle, elle-même à genoux et sa tête sur ses genoux à lui. Une position qu’elle n’avait jamais connue. Il glissa un oreiller sous sa tête et sa bouche se posa sur elle. Ses mains caressaient ses seins, ses hanches, son doigt frôlait l’anus puis enfin s’y attardait. Sa bouche explorait. Avec appétit mais retenue, comme s’il voulait promettre… mais pour plus tard. Il lui fit perdre tout contrôle pendant longtemps avant de tenir cette promesse, mais il la tint.

Elle aurait voulu aussi qu’il la prenne. Tout de suite. Passionnément. Mais comme il ne semblait pas pressé de le faire, elle devint elle-même plus active. Elle voulait que Gérard aussi jouisse. Autant qu’il l’avait fait jouir. Il lui semblait que jusqu’à ce qu’il ait joui, elle portait le poids d’une dette impayée qui lui pesait. D’ailleurs, il la retenait à ses côtés. Avec une certaine tendresse, mais fermement. Sans rien indiquer de ses désirs mais en restreignant de plus en plus les alternatives quand elle semblait s’éloigner du but. Quand il fut bien sûr qu’elle avait compris, il prit ses distances.

Elle sentit qu’il avait pris ses distances, qu’il était ailleurs. Ce n’est pas que Gérard ne s’abandonne pas: il s’abandonne bien plus que Robert. Il est simplement ailleurs. Il ne la tient plus, ne la manipule plus, il a remis son corps entre ses mains… pendant qu’une autre partie de lui s’occupe d’autre chose. Ou peut-être, à un autre niveau, cette autre partie de Gérard jouit-elle d’avoir remis son corps entre les mains de quelqu’un qui est totalement à son service. Libertad ne sait pas. Elle ne s’en préoccupe pas. Elle trouve plaisir, au contraire, à aller le chercher ailleurs, à le forcer à lui donner plus d’attention. À réussir à devenir pour lui plus importante, ne serait-ce qu’un moment, que toutes ces autres choses qu’il a dans la tête. Elle découvre le plaisir de savoir que chaque geste, chaque mouvement, chaque variation du rythme de la caresse, aussi imperceptible soit-elle, est comprise et perçue par l’autre. Aucun effort n’est perdu, aucune subtilité n’est laissée pour compte. Gérard — qui pourtant est ailleurs — est plus présent que tout autre homme qu’elle ait connu. Elle veut aller chercher Gérard et le ramener à elle.

Elle y mit le temps et y parvint quand, l’agrippant solidement aux épaules, les ongles dans la chair, il contribua au dernier moment avant le plaisir. Elle ne parvint pas cependant à lui arracher un cri et il ne la serra sur lui que quelques minutes avant de la coucher à ses côtés, caressant ses cheveux d’une main et allumant un cigare de l’autre.
*

– Tu ressembles beaucoup à ta sœur. Avec quelques différences, bien sûr, qui sont d’ailleurs bien agréables… mais au fond, vous aimez les mêmes choses.

C’est elle qui n’avait pas pu résister à la tentation de parler de Consuelo. — Ça ne te gêne pas de me dire ce genre de choses?

– Mais non, pas du tout. J’aime beaucoup ta sœur.

– Tu l’aimes?

– Écoute; je bande, je viens, je lui donne 100 000 dollars par année. Elle mouille, elle jouit, elle me fait faire un million par année. Si ce n’est pas de l’amour, c’est ce qui s’en rapproche le plus.

– Et moi?

– Toi? Est-ce que ça t’a plu, ce matin? Ne rougis pas, voyons! Eh bien moi aussi ça m’a plu. Et ça aussi c’est de l’amour. Maintenant, si tu veux, je vais te parler d’autre chose. Je vais te parler de quelque chose d’aussi naturel que le plaisir et l’amour. Je vais te parler d’une carrière en or, et je vais te parler d’argent aussi, si tu veux.

– Pour faire quoi, demanda-t-elle.

Quel scénario a-t-il en tête, se demande Libertad. Qu’est-ce qu’il veut vraiment? Veut-il une autre Gomez dans ses affaires? Est-ce qu’il les veut, elle et Consuelo, ensemble? Que veut-il de plus que cette information à laquelle Consuelo a fait allusion ce matin?

– Tu n’as qu’une chose à faire: dire la vérité.

– Quelle vérité?

– Tu te souviens, à l’hôpital, tu as dit à ce type qui était venu te voir que Marcel Leblanc avait parlé de violence, sans doute devant Pierre Pinard et quelques autres personnes. Qu’il avait vanté la violence. Proposé de recourir à la violence. Tout ça, avant l’attentat dont tu as été victime. Ce que tu as dit à l’hôpital, tu l’as répété à Consuelo; je présume que tu ne délirais pas. Donc, avant que l’on ne te fasse sauter une bombe à la figure, tu as entendu ce Marcel Leblanc proposer clairement que l’on mette des bombes. Tu ne trouves pas que c’est assez clair?

– Marcel Leblanc — je me souviens en effet qu’on l’appelait Marcel — ne parlait pas de mettre des bombes. Il disait que l’indépendance ne se ferait pas parce que personne n’aurait eu le courage d’en mettre. Ce n’est pas tout à fait la même chose.

– Hmmm… il aurait regretté qu’on n’en mette pas, n’est-ce pas? Il disait que ça aiderait les affaires si quelqu’un en mettait?

– Oui, c’est un peu ça. Mais je ne crois pas que Marcel Leblanc ait mis une bombe dans ma case à Concordia. Je ne crois pas que Robert Desjardins, Delorimier Pinard ou qui que ce soit de ce groupe aient pu mettre une bombe où que ce soit.

– Tu sais, ce n’est pas toujours celui qui presse la gâchette qui est le plus coupable. Quand on prêche la violence…

– Tu ne veux pas vraiment que j’accuse ces gens d’avoir voulu m’assassiner, n’est-ce pas?

– Non. Tu ne peux pas savoir si oui ou non ces gens ont tenté de t’assassiner. Tu ne peux pas savoir s’ils ont demandé à quelqu’un d’autre d’essayer de t’assassiner. Je ne te demande pas de mentir. Je te demande tout simplement de dire la vérité: au cours d’une réunion à laquelle tu as assisté, Marcel Leblanc a incité ceux qui étaient présents à utiliser la violence. Il a regretté qu’on ne fasse pas appel à la violence. C’est tout et c’est assez. C’est la vérité.

– C’est dégueulasse. J’ai fréquenté ces gens pendant des années et je sais qu’il n’ont rien fait de mal.

– Ils n’ont pas fait plus de mal que le chanteur de rock qui appelle les adolescents au suicide. Pas plus de mal que l’ouvrier américain de l’Arkansas qui fabriquait le napalm durant la guerre du Vietnam. Il faudrait tout de même faire en sorte qu’ils cessent. Parce que celui qui a mis la bombe dans ta case à Concordia, c’est quelqu’un comme Marcel qui l’avait encouragé à le faire. Qu’est-ce que tu dirais, si tu rencontrais cet autre Marcel?

– …

– Tout ce que je te demande c’est de remplir ton devoir de citoyenne. Si Marcel est accusé, on t’enverra un subpœna. Tu devras venir en cour et prêter serment. Quand tu y seras, tu pourras dire la vérité…ou mentir et tout perdre.

– Je n’ai pas l’âme d’une espionne!

– Tu n’as espionné personne. Tu dis simplement ce que tu sais. Et de toute façon, que crois-tu que l’on attende de toi à l’étranger? Que tu fermes tes chastes oreilles… ou que tu recueilles adroitement de petites pépites d’information commerciale qui feront faire du fric à des gens comme moi?

Libertad, qui en avait déjà fait l’expérience, eut cette fois beaucoup plus de facilité à expliquer gentiment qu’elle allait réfléchir…
*

Libertad ne tenait pas en place. Avec beaucoup de gentillesse, on lui avait annoncé au Ministère que sa convalescence était prolongée. Il était de plus en plus clair que Consuelo avait eu raison: on ne voulait pas la voir à Ottawa avant la date fatidique du 24 juin. On l’aimait bien, mais elle était un symbole avant d’être une personne et il n’était pas question de rouvrir imprudemment le dossier de la double nationalité avant que les jeux ne soient faits définitivement entre le Québec et le Canada. Aujourd’hui, il pleuvait. La rue Goyer, avec sa foule bigarrée d’enfants de toutes les races traînant sur les trottoirs, n’avait plus l’air d’un bled heureux du tiers monde mais d’un quartier d’immigrants.

Esteban Gomez était allé jouer aux dominos au café du coin avec des hommes de son âge qui lui ressemblaient tant qu’on aurait tous pu les confondre. Guadalupe Gomez frottait encore, inlassablement, un comptoir qui ne serait jamais plus propre puisque d’autres l’avaient irrécupérablement sali bien avant que les Gomez n’en prennent charge. Libertad sortit et marcha vers Côte-des-Neiges, s’abritant sous un parapluie qui suffisait amplement contre une averse qui n’avait rien des grandes pluies de la mousson.

Elle aurait préféré que ce soit la mousson. Elle aurait mieux aimé que les enfants soient maigres, que les rues soient poussiéreuses, qu’il y ait là des huttes et des cabanes au lieu des ces grandes maisons anonymes. Elle aurait souhaité qu’il y eût, à quelques centaines de mètres, une seule tienda vendant du maïs, des lacets, des cigarettes de tabac brun et du guaro. Elle aurait voulait fermer les yeux, les ouvrir et voir quelques paysans titubant sous l’effet du même guaro, machette au côté, qui soulèveraient poliment leur chapeau de paille en la voyant. Elle aurait voulu être ailleurs. Chez elle.

Libertad choisit la banquette d’un restaurant vietnamien. Le thé viendrait, il serait renouvelé. Indéfiniment. Jusqu’à la fin des temps. Rien ne presse. Elle était là, seule, pour se poser enfin la bonne question. Pourquoi avoir toujours dit «oui». Oui à Paloma s’il l’avait voulu. Oui à Gérard parce qu’il l’avait voulu. Oui à Robert, oui à Consuelo, oui à tout le monde. Pas un oui arraché de force, mais un oui empressé, prévenant. Dire oui avant même que l’autre ne fronce les sourcils. Pas tant pour lui plaire que par peur. Pourquoi, songea Libertad, ai-je toujours eu peur.

L’explication facile, évidente, c’était naturellement l’enfance et la jeunesse vécues dans un milieu où la violence était quotidienne. L’apparition périodique, devenue banale, des adolescents portant une Kalachnikov et des grenades à la ceinture. Les jeunes policiers, qu’on disait méchants, suivis des jeunes paysans qui étaient les «bons»… sauf pour le curé et l’alcalde. Le premier alcalde. Celui qu’on avait trouvé mort et qu’avait remplacé un autre maire, plus sympathique à la guérilla. Le curé était resté du côté du pouvoir, mais on avait cessé de l’écouter… Il y avait les «bons» et les «mauvais». Mais tout le monde savait, bien sûr, que ceci n’était que la bonne chose à dire: un homme armé n’est jamais bon. Ce qu’il demande n’est jamais tout à fait raisonnable. Ce qu’il fait n’est jamais tout à fait acceptable. Mais on feint d’être d’accord… et les adolescents à Kalachnikov grandissent pour penser qu’ils vont vraiment bâtir un monde meilleur… mais un monde où ils donneront des ordres. Oui, il y avait eu de bonnes raisons d’apprendre à dire oui.

Il y avait eu de ces bonnes raisons immédiates, mais il y en avait eu d’autres aussi, plus profondes. Il y avait eu l’éternelle domination de l’homme sur la femme, la violence qui avait toujours été présente, celle qui était déjà là quand l’histoire a commencé et qui était toujours présente. Pour faire une femme soumise, violez sa grand-mère… Y avait-il eu autre chose de plus profond encore? Libertad lève les yeux et voit le vieux Chinois qui la regarde. Chinois, Vietnamien… un autre tribu. Il la regarde avec calme. Autour d’elle, il y a d’autres Asiatiques. Il y en a derrière le comptoir, dans la cuisine, assis à une table au fond du restaurant. Ils sont là en relève, inoccupés mais prêts à se lever et à venir servir les clients qui arriveraient. Ils se parlent, ils se sourient. Ils sont une famille.

Libertad se souvient d’une enfance de demi-familles, fragmentées, démembrées, avec des demi-frères et des demi-sœurs qu’on s’échange entre cousins, ou au rythme des décès et des déménagements en quête de travail. Elle se souvient de l’errance continue des membres du clan. À travers le Salvador d’abord, puis le Honduras et enfin toute l’Amérique. Libertad sait que des Gomez de son clan sont éparpillés de Sao Paulo à Seattle, ne connaissant plus très bien eux-mêmes les vrais liens du sang qui les unissent mais tous persuadés que ces liens existent et convaincus que s’y sont ajoutés, à travers cette errance, d’autres liens qui ne se briseront plus.

La pauvreté, l’injustice, la violence les ont dispersés et ils ont erré. Leur errance a entraîné la fragilité et la faiblesse… car lorsqu’on vit ailleurs, il faut toujours dire oui. Mais elle sait que, peu à peu, l’errance des Gomez et des autres est devenue une diaspora, une force qui grandit. Il n’y a pas de jour qu’elle n’entende Lupe Gomez expliquer au téléphone, à quelque interlocuteur inconnu, que «Mi tia Trina, en Nueva York», laquelle est mariée avec le frère de ce señor qui est le cousin du sénateur de la Californie», a fait venir son jeune frère, lequel travaille maintenant avec le beau-frère de Miguel à Miami… et que les deux peuvent rendre des services… Il faut toujours dire oui, quand on est un étranger. Mais on peut s’aider et, petit à petit, on devient fort. Quand on devient fort, il faut encore aider les autres… et on acquiert ainsi la force et le droit de dire non…

Libertad, pendant qu’elle en a le courage, téléphone à Gérard. — Gérard, j’ai bien réfléchi: c’est non. Je ne le ferai pas. Je vais faire honnêtement ce que je pense que je dois faire, et je ne vais pas contribuer à ce que tu me proposes. À aucun prix.

– Tu m’étonnes, mais je respecte ta décision. De toute façon, on va se revoir et je pense que tu diras oui.

– Non. À ça aussi, c’est non.

Libertad raccrocha et, pour la première fois, elle sentit qu’elle était vraiment devenue libre. Forte. Elle-même. Tellement forte, qu’elle pouvait même s’admettre sans rougir qu’elle aurait sans doute dit oui si Gérard lui avait offert une place égale à celle de Consuelo. Tellement forte, qu’elle pouvait même s’admettre qu’elle n’aurait pas pu tenir cette place. Pas avec des cicatrices à la hanche, pas avec cinq kilos de plus que sa sœur, pas sans les yeux bleus outremer… Encore un petit effort, et Libertad s’admit à elle-même qu’elle n’aurait pas pu tenir cette place, même si elle avait été la copie conforme de Consuelo. Elle était simplement une autre femme que Consuelo. À l’intérieur comme à l’extérieur. Une femme forte.

Libertad sortit du restaurant et marcha dans la rue sans aucune peur, réalisant du même coup que la peur ne l’avait jamais vraiment quittée depuis son enfance. Elle vit qu’il faisait maintenant grand soleil et que c’était vraiment, pour elle, le printemps de son indépendance.
*

Il était sans doute heureux pour Libertad qu’elle eut trouvé sa propre indépendance; mais qu’elle eut dit oui à Gérard n’aurait peut-être pas changé grand-chose à l’histoire puisque, après un premier temps de protestations viscérales, les journaux, mêmes les plus nationalistes, n’embarquèrent pas dans l’attentat raté de Pierre-Dupuy. De l’avis de tous, il s’était agi d’un montage grossier et il valait mieux ne plus en parler, ce qui ne faisait pas l’affaire de tous.

– Christ! Ils nous blousent des deux bords! On passe pour des chiens parce que on est supposés avoir «blasté» la petite espagnole, puis on passe pour des cons parce qu’on a fait semblant de mettre un pétard dans un collège québécois. Ce qu’il faut, calvaire, c’est en mettre une vraie! Et pas dans une école: à la GRC, tabarnak! Mieux, à Ottawa, hostie!

– Ben… d’abord, blousé, blousé…, dit Marcel, il y a encore plus de monde pour la souveraineté aujourd’hui qu’il n’y en avait le jour du référendum.

– Peut-être, mais ça va «crasher» vite en maudit si les journaux continuent à rire de nous autres!

– … Ensuite, continue Marcel sans se laisser démonter, si on touche un cheveu de la tête d’un fédéraliste et que l’on sait que c’est nous qui l’avons fait, on perd vingt points dans les sondages. Les gens ne veulent pas de violence. C’est quand on se fait frapper qu’on gagne. Ça, ça fait des semaines que c’est absolument clair.

– On pourrait faire comme les autres, les frapper et leur faire passer toute l’affaire sur le dos, dit un des autres.

Ils étaient cinq, dont Marcel Leblanc et Delo. C’est Marcel qui les avait convoqués pour «faire le point» sur la situation. Delo, malgré tout le respect qu’il avait pour Marcel, avait l’impression que celui-ci donnait des coups d’épée dans l’eau. Il souffrait de ne plus être au centre des opérations ni même un centre d’intérêt. Il s’agite comme un hanneton, pensa Delo, et les trois types qui sont ici n’ont guère d’autre mérite que celui de croire en lui. Quant à leur utilité, elle est nulle. Au fond, c’est Robert qui jouait correctement le jeu. La nouvelle génération avait repris le flambeau.

– On ne peut pas leur faire passer l’affaire sur le dos, comme tu dis Roger, s’il n’y a pas de vraies victimes, dit Marcel. Les journaux ne croient plus aux canulars. Marcel enfonça le clou davantage.

– La population ne croirait jamais que Chrétien a tenté de faire descendre Charest, Manning, ou quelque autre fédéraliste que ce soit. Si elle trouvait un fédéraliste mort, elle saurait que c’est nous. Sans aucun doute. Ça ne serait pas la même la chose si les gars de la Coordination décidaient de nous faire sauter pour prouver leur point. Ça, ce serait beaucoup plus crédible que des fédéralistes tuant d’autres fédéralistes, puisque tout le monde sait que le PQ aimerait autant que nous ne soyons pas là. Et pourtant, je n’ai pas peur: je sais que la population ne croirait pas que Bayard nous a fait descendre. Je ne crois pas non plus que les fédéralistes osent le faire. Aujourd’hui, toute violence nuit.

– Mais tu viens de dire qu’on a monté dans les sondages, protesta Normand, celui qui avait ouvert le bal.

– On a monté dans les sondages parce que, intuitivement, la population savait que ce n’était pas nous, l’affaire Gomez. À Pierre-Dupuy, elle ne sait pas, elle nous donne donc le bénéfice du doute. De toute façon, elle en a assez, la population. C’est pas les journaux qui vont nous faire baisser dans les sondages: plus personne ne lit les journaux. C’est le ras-le-bol généralisé qui va nous faire baisser dans les sondages. Neuf mois, c’était encore trop.

Il y eut un silence. C’est Normand qui revint à la charge, mais sur un tout autre ton. — Marcel, tu as fait du temps, et moi aussi. J’en ai fait moins que toi, mais j’étais plus jeune: je me suis fait battre, je me suis fait faire bien des affaires. Je suis sorti de prison sans une tôle. J’ai dansé nu dans des bars, j’ai vécu de jobines pendant des années, gelé comme un ours polaire chaque fois que j’avais une piasse. La vie a passé, personne m’a dit merci. Je voulais pas qu’on me dise merci. J’ai toujours pensé qu’un jour, je prendrais un gun et pis que je me battrais pour la faire, l’indépendance. Aujourd’hui, tu me dis: on se bat pas. Alors, qu’est-ce que j’ai fait de ma vie depuis trente ans? Je sais que personne ne va me dire merci demain non plus. Je sais qu’il y aura rien de plus pour moi dans un Québec indépendant que ce que je trouve aujourd’hui: pas grand-chose. Moi, j’attends rien, je demande rien, je veux juste la faire, l’indépendance. Mais ça, je te jure qu’on va la faire!

L’autre, qui s’appelait Jean-Pierre, acquiesça.

– Oui, Marcel, on va la faire l’indépendance! On n’arrêtera pas de se battre.

– Sûr, on va la faire, dit Roger.

Marcel a tort de ne pas avoir peur, pensa Delo. C’est pas les gars de Bayard qui vont le tirer: c’est un gars comme Normand, comme Jean-Pierre, comme Roger. Ils vont le faire aussitôt qu’ils auront compris ce que Marcel leur dit depuis des semaines. Il faut du sang de nationalistes. C’est ça qui va créer l’union sacrée, pas autre chose.

– Je n’ai pas dit qu’il ne fallait plus se battre, dit Marcel, j’ai dit simplement qu’il fallait le faire intelligemment. Ça ne donne strictement rien de tuer des fédéralistes. La seule chose qui pourrait nous aider, ce serait que les fédéralistes posent des gestes contre nous. Or, l’affaire de Pierre-Dupuy a été un canular. Ni vous ni moi n’avons l’intention de frapper d’autres Québécois. Je ne vois donc pas de solution.

Le problème de Marcel, pensa Delo, c’est qu’il est un théoricien avant tout. Il est comme cet ingénieur qui jouit à réparer la potence qui va servir à le pendre. Il est heureux d’avoir compris avant les autres qu’il y a une prime au martyre dans une société axée sur les communications. Il est heureux de l’avoir compris, même si ça doit le tuer!

Marcel, en effet, semble parfaitement heureux. Inconscient. Il continue à pérorer.

– Tu vas la faire comment, Normand, ton indépendance? En tirant de la carabine? Et toi, Jean-Pierre, tu penses qu’un enfant blond qui saigne sur un trottoir de Westmount, ça sort positif à la TV pour la souveraineté? Tu penses qu’une bombe à Ottawa, ça va nous aider? Ça nous amènerait l’armée canadienne dans les vingt-quatre heures, dans toute les rue de Montréal. C’est ça que tu veux?

– Oui, c’est ça que je veux, dit Jean-Pierre, on lui tirerait dessus à l’armée canadienne, nous ne sommes plus en 1970!

– Tu vas faire la défense de la patrie à toi tout seul, dit Marcel en haussant les épaules?

Delo trouve de plus en plus que Marcel est malhabile. Puis, tout à coup, il comprend: Marcel n’est pas un imbécile heureux. C’est qu’il n’est pas seulement un intello: il est suicidaire. Il a décidé d’être le héros de ses arrière-arrière-petits-enfants. Il est en train d’expliquer aux trois autres qu’il faut une victime et, quand ils auront compris qu’il faut une victime, ils comprendront que la meilleure victime c’est celui qui n’a pas voulu jouer le jeu de chercher une victime: Marcel. Celui qui les aura traités de façon un peu méprisante, celui qui n’a plus la foi, le traître: Marcel.

Delo voit le manège avec des yeux neufs. Marcel joue au matador. Il pose les banderilles. Déjà, Normand est exactement là où Marcel le veut: Normand a compris ce qu’il devrait comprendre et pas plus. Jean-Pierre est plus lent. Roger ne comprendra jamais à demi-mots, mais les autres lui expliqueront. Delo évite les yeux de Marcel. Il ne sait pas, il ne veut pas savoir quel serait le scénario de rechange pour Marcel si celui-ci pensait, tout à coup, que quelqu’un veut le priver de son martyre. Quand ils partirent, un peu plus tard, Marcel avait passé tous ses messages.
*

– Delo? c’est Normand. Je peux te voir?

Seul Marcel avait pu donner à Normand le numéro de téléphone de Delo. Celui-ci trouva qu’on en mettait un peu beaucoup, surtout qu’il partait demain en voyage et qu’il avait déjà dit, à maintes reprises, qu’il ne fallait jamais lui téléphoner chez lui. Chez lui, c’était aussi chez Pierre Pinard. On risquait beaucoup pour peu en le compromettant dans des histoires scabreuses.

– À onze heures du soir? Est-ce que c’est vraiment si urgent? Je pars en voyage avec mon père demain matin…

– J’ai essayé de te rejoindre plus tôt; ça répondait pas.

Il savait que c’était vrai. Il n’avait simplement pas répondu. Il n’avait pas voulu s’en donner la peine: il savait trop bien ce que le nom sur l’afficheur signifiait.

– J’étais sorti. Pourquoi absolument ce soir?

– Je veux juste te parler. Pas au téléphone.

Delo se retint pour ne pas montrer d’irritation ni d’impatience.

– Je te rencontre à la Moulerie, sur Bernard.

– C’est bruyant…

– Où?

– Chez vous?

– Non. Mon père a des amis à la maison. Va au petit restaurant grec sur l’avenue du Parc où l’on se rencontrait avant, tu te souviens?

– Oui. OK. Dans vingt minutes.

Normand avait raccroché. Delo se souvenait avec attendrissement des réunions animées au café fort qu’il avait eu l’année précédente, avant le référendum, avec Marcel, Normand et tous les autres. C’était l’époque ou il semblait que la décision finale fût le référendum. On votait, on était indépendant. Quelle naïveté! On avait mis le paquet, alors, sur la décision référendaire. On avait chanté «Frère Jacques» pour s’apercevoir, après coup, que ce n’est pas ce qu’on décide qui compte, mais ce qu’on fait. Pour s’apercevoir, surtout, qu’il n’y avait rien à faire. Pour comprendre que le Québec voulait bien chanter des chansons mais qu’il ne ferait pas une révolution. Il y avait quelque chose d’ironique à rencontrer Normand au restaurant grec.
*

Heureusement, Normand était seul. Delo n’aurait pas aimé être vu avec toute la bande. Pas chez lui, pas au restaurant, nulle part. Tout ça était trop bête, trop visible, trop transparent même. Tout ça semblait encore plus naïf que la campagne référendaire. Une opérette qui pouvait mal tourner.

Marcel m’a ben déçu cet après-midi, dit Normand.

– …

– Toi?

– Marcel, tu sais, c’est Marcel…

– Oui, mais on va pas chier loin avec ça…

– Ça va pas si mal que ça. On fait 52% dans les sondages.

– Ça donne quoi, les hosties de sondages? J’aime pas ça, qu’on rit de nous autres.

– C’est quoi, ton idée?

– T’étais là. T’es pas plus «dumb» que moi. Ça serait quoi, ton idée à toi?

– Encore?

– Écoute, moi je l’ai dit, je suis prêt à prendre mon gun pour la faire, l’indépendance. Si je suis prêt à mourir, je pense que j’ai aussi le droit de tuer, non?

– Ben, ça dépend…

– Je parle, quand on est en guerre. Parce qu’on est en guerre, non? C’est pour ça qu’on fait des guerres: pour défendre son pays. Moi, je suis prêt à mourir. Prêt à mourir pour mon pays. Tout de suite. N’importe quand. Ma vie est faite. Vous pouvez me «shooter» demain, si vous pensez que ça va aider.

– Ça donnerait quoi, de te tuer?

– Me tuer moi, rien. Je suis pas connu. Je l’ai été un peu mais je ne le suis plus. Un gars comme Marcel, c’est une autre affaire…

Delo décida d’abréger: — tu penses qu’il faut descendre Marcel et mettre ça sur le dos des fédéralistes?

– C’est-à-dire, que c’est Jean-Pierre qui a eu l’idée. Mais c’est peut-être la meilleure chose à faire. Pour la cause, mais aussi pour Marcel. Avant que Marcel perde son nom. Pour l’arrêter d’ouvrir sa gueule partout et de dire que ça marchera pas. Marcel, c’est un symbole. Il a une grosse responsabilité.

– Tuer Marcel? C’est une grosse décision.

– Faire l’indépendance aussi, c’est une grosse décision.

Ce qu’il faut, pensa Delo, c’est gagner du temps. Il faut que je gagne du temps ou, autrement, il faut que je téléphone à la GRC et que je fasse embarquer Normand et Jean-Pierre. Peut-être Roger aussi. — Qu’est-ce qu’en dit Roger?

– Roger est pas là-dedans. Si on le met là-dedans, il va se faire poigner ou il va parler trop. On est seulement trois: toi, moi Jean-Pierre.

Bonne nouvelle, Roger n’était pas là. Il en restait deux. Que ces deux joyeux conspirateurs soient là, en train de mordre à l’hameçon en disait beaucoup sur le charisme de Marcel. En disait beaucoup, aussi, sur le rapport de l’émotion à la raison dans l’engagement de celui-ci. — Qu’est-ce que tu proposes? Comment?

– C’est là que tu peux nous aider. Moi, je suis un homme d’action. Jean-Pierre aussi. Toi, t’es un planificateur. On veut pas que tu te mouilles; on sait que ton père est important. Pis, à part ça, t’es jeune. Tout ce qu’on veut, c’est que tu nous dises comment. Tu nous dis comment, puis Jean-Pierre et moi on va faire ce qu’il faut… Tsé j’veux dire?

Delo comprit, avec soulagement, que ce serait plus facile qu’il n’avait prévu. De la même façon que Marcel voulait bien donner sa vie mais ne voulait pas allumer la mèche, Normand voulait bien presser la gâchette mais ne voulait pas y penser. Jean-Pierre non plus. Tuer, pour eux, c’était un peu comme faire l’amour et ils préféraient le faire les yeux fermés.

– Je ne dis pas oui. Je ne dis pas oui… mais ce n’est pas non. Tu me comprends?

– Je te suis.

– Bon. D’abord, c’est le moment qui est crucial. Il faut choisir le bon moment si on veut avoir un impact décisif. Il est trop tôt: il faut être plus près du 24 juin. Le plus près possible. Tu comprends?

– Oui, continue.

– Ensuite, il faut être sûr que tout le monde croira que c’est bien les fédéralistes qui ont fait le coup. Pas un «crackpot» fédéraliste, mais la machine fédéraliste elle-même.

– C’est ça, les tops. Les «keymen», interrompit Normand, les yeux brillants. Normand s’amusait… enfin!

– Exactement, reprit Delo: les keymen! Il faut les compromettre jusqu’à l’os. Les compromettre jusqu’en haut. Il faut que tous les vrais Québécois vomissent tout ce qui est Ottawa, tout ce qui est fédéraliste. Tout ce qui…

– C’est ça!

– On va prendre 70 % dans les sondages, continua Delo, assumant le rôle et persuadé, désormais, que l’opérette ne finirait pas en drame. — Ils voulaient les deux tiers pour nous croire? Ils nous ont demandé 66% pour nous croire? C’est 70% qu’on va leur donner! 70%! On va leur montrer que le Québec, c’est un État, une Nation, un Chef! ajouta t-il, persuadé que Normand ne saisirait même pas l’allusion. À sa façon, Delo aussi s’amusait.

Ils bavardèrent encore une heure puis se séparèrent. Le lendemain, dans la voiture qui le menait à l’aéroport avec son père, Delo était moins rassuré. Il était conscient que deux facteurs demeuraient hors de son contrôle. Le premier, c’est que Jean-Pierre — et aussi Normand — voulaient toujours tuer quelqu’un et Marcel de préférence. Le second, c’était que Marcel — qui était peut-être devenu fou mais n’était certainement pas un imbécile — ne tarderait pas à comprendre que quelqu’un faisait obstruction à son apothéose… et que ce quelqu’un ne pouvait être que Delorimier Pinard.
*

Il n’y avait pas de raison valable pour que Pierre Pinard amenât son fils à Washington. Aucune raison, sauf le plaisir de lui montrer une autre facette du monde. C’était une autre manifestation de ce désir immodéré qu’il avait toujours eu de lui mettre en main tous les atouts pour réussir, qu’il s’agisse de contacts, de formation ou d’expérience. Pierre Pinard en avait mis peut-être un peu trop. De sorte que Delo avait tout eu, sauf l’occasion de relever de véritables défis. Tout vu de près, sauf la perspective d’un échec. Tout le monde le lui avait reproché, mais Pierre Pinard n’en avait fait qu’à sa tête. Delo, face à la vie, montrait donc souvent une désinvolture de bon aloi mais aussi une certaine nonchalance.

Il n’y avait rien que Delo put faire pour son père à Washington. Ceci étant bien établi, Delo avait pu, en toute bonne conscience, traîner dans tous les bars très tard le soir plutôt que dans les musées, sans se priver non plus de manger des viandes exotiques dans les attrape-nigauds pour Congressmen de l’arrière-pays ni de dîner très correctement à la Maison Blanche, laquelle n’est pas la White House, bien sûr, mais un restaurant italien de bon ton qui feint d’être français.

Delo s’était offert trois jours de grandes vacances, accompagné surtout d’une jolie Mexicaine qu’il se contentait d’appeler Mañana, peut-être, parce qu’il savait que cette affaire serait sans lendemain. C’est le troisième soir, la veille de leur départ, qu’il rencontra Duncan. C’est Mañana, naturellement, qui les avait présentés.

– Duncan, avait-elle dit, rencontre un de ces «Latinos del norte» qui vont encore donner un frisson à l’Amérique.

– Québécois? avait tout de suite compris Duncan. Il y a longtemps que je voulais en voir un. Ils sont pâles, mais les Finlandais aussi étaient pâles et ils ont fait des misères aux Russes. Salut, Québécois!

Delo compris que Duncan était aussi saoul qu’on peut l’être tout en demeurant distingué et en se tenant droit. Il lui offrit donc immédiatement de s’asseoir.

– Vous faites quoi à Washington, demanda Duncan?

– J’ai vu le Capitol, le Smithsonian Institute, le monument à Jefferson, le monument à Lincoln…

– Ça va, ça va. Vous avez surtout vu la plus belle et la plus gentille fille du District fédéral, que dis-je, des États-Unis, de sorte qu’on peut bien vous pardonner d’être un touriste. De toute façon, je ne partage pas le mépris général pour les touristes: ce sont les seuls qui apportent de l’argent ici. Les autres viennent en chercher… Qu’est-ce que vous êtes venu chercher à Washington?

– Je n’ai rien cherché que je n’ai pas trouvé, dit Delo, en tapotant affectueusement la main de Mañana. Mon père, lui, cherche autre chose. J’espère qu’il l’a aussi trouvé. Il rencontre des gens qui ont, semble-t-il, une certaine importance. Excusez-moi, je ne me souviens pas de leurs noms et, d’ailleurs, vous comprendrez que je ne vous le dirais pas.

Duncan éclata d’un rire franc. Good boy! Est-ce que vous êtes du groupe des révolutionnaires ou de celui des réactionnaires? Bon, ça va, je sais que ça non plus vous ne me le direz pas. Ça n’a pas d’importance. Tout ça, c’est comme Ouroboros, le serpent qui se mord la queue. On révolutionne, on «réactionne»… la caravane passe. Laissez-moi vous offrir une bouteille de faux Chablis mousseux — spécialité de l’État de New York — pimenté d’un tequila añejo, en l’honneur de notre amie commune.

– Pas pour moi, Duncan, dit celle qui était devenue Mañana.

– Oui, oui, j’ai bien dit un Chablis mousseux de l’État de New York accompagné d’un tequila… C’est seulement après que je pourrai vous dire pourquoi Nixon était un grand président, pourquoi le Québec ne sera jamais indépendant, et pourquoi toi, ma Pasionaria, tu deviendras peut-être un jour présidente des États-Unis.

Mañana leva les yeux au ciel. — Delo, je ne veux pas te priver de ça. Ça vaut le détour. Moi, je l’ai déjà entendu. Tu me rejoins au Willard quand tu en as assez. D’accord?

Delo se leva, lui embrassa galamment la main, lui tapota tout aussi gentiment le cul et se rassit. Il voulait savoir ce que Duncan pensait de l’indépendance du Québec.

– Je ne suis pas saoul, dit Duncan, je suis simplement euphorique. J’essaye d’être euphorique tous les soirs. On peut laisser tomber le Chablis mousseux, mais je vous offre le tequila. Dites-moi franchement: vous croyez vraiment que vous allez bâtir un pays, là-bas, au nord, dans la neige?

– C’est ça, comme les Finlandais…

– Je présume que votre père, qui est un vieux monsieur important, est ici en train de faire la cour à une ou l’autre de ces ordures qui prétendent nous gouverner?

– …

– Vous ne dites rien? Vous avez raison; il n’y a rien à dire. Mais je vais vous dire, moi, ce qui va se passer. On va donner son indépendance au Québec comme on l’a donné aux «Absurdistans». Vous ne savez pas ce que c’est que les Absurdistans? C’est ainsi que l’on appelle maintenant tous ces pseudo pays d’Asie centrale qui étaient administrés par l’URSS et à qui on a maintenant permis de redevenir vraiment eux-mêmes, c’est-à-dire ineptes. Des pays qui n’ont aucune raison d’être là, sauf peut-être pour justifier une razzia sur le pays d’à côté.

– Vous en avez contre les pays d’Asie centrale?

– Pas du tout. J’aurais pu dire la même chose de l’ex-Afrique coloniale. On a créé là une cinquantaine de pays qui n’ont pas de sens. Après, on les exploite sans avoir à les consulter. Quel est le pouvoir de négociation du Burkina-Faso face aux États-Unis, à l’Allemagne ou à la France? D’ailleurs les Français et les Anglais n’ont rien inventé. Regardez l’Amérique latine. Ils se sont «absurdisés» eux-mêmes. Ils se sont tapé sur la gueule jusqu’à devenir tous totalement inoffensifs. On les a peut-être aidés un peu, soit, mais ils ont fait le plus gros du travail eux-mêmes. Avez-vous entendu parler de la Guerre du Pacifique? Non? Vous n’êtes pas le seul… C’est là qu’on a réglé son cas à la Bolivie. Savez-vous que le Paraguay a déjà été un grand pays? Ils ont décidé d’affronter l’Argentine, le Brésil et la Bolivie en même temps. Évidemment, il ne reste plus beaucoup de Paraguay, surtout qu’ils ont perdu dans l’aventure les deux tiers de leur population!

– Et vous pensez que le Québec «s’absurdise»?

– Je ne sais pas. Mais ne croyez pas que ce soit un sport pour les bronzés et les demi-bronzés. Voyez la Yougoslavie. Attendez que les Roumains et les Hongrois décident de rouvrir leurs dossiers. Les Ukrainiens, les Bulgares, les Grecs… Il n’y a pas une seule frontière pour changer laquelle on ne trouvera pas dix imbéciles prêts à se faire trouer la peau. Et on manipule tout ça…

– Qui manipule?

– C’est un travail d’équipe. Aujourd’hui, c’est peut-être votre père…

– J’ai plutôt l’impression qu’il s’occuperait des aspects économiques et financiers.

– C’est ça. Vous y êtes. Il n’y en a pas d’autres. Est-ce que vous croyez qu’on déplace les frontières et qu’on crée des États pour aller dans le sens de l’histoire? Le monde entier fait des affaires. C’est notre façon à nous, au vingtième siècle, de faire des guerres.

– Vous pensez que tout est une affaire de gros sous?

– Je le sais. Prenez l’affaire Nixon, par exemple. Vous croyez que quelqu’un de sérieux s’est indigné parce que le président des États-Unis abusait de ses pouvoirs? Mon pauvre ami; il n’y a pas un président de quelque pays que ce soit qui n’abuse pas de ses pouvoirs. On a fait sauter Nixon pour détourner l’attention. Pendant qu’on faisait sauter Nixon, on a manipulé le prix du pétrole et déplacé 250 milliards. Personne n’y a prêté attention: on discutait du principe de la séparation des pouvoirs! Les juges contre Nixon… La population américaine et le monde entier sont restés les yeux rivés sur un miroir aux alouettes, pendant qu’on multipliait par quatre le prix du pétrole, qu’on déplaçait les profits vers la Suisse et qu’on utilisait les fonds pour racheter l’industrie américaine. Une superbe opération.

– Qui a surtout profité à quelques cheikhs arabes!

– Il n’est pas resté entre les mains des cheikhs arabes un pour cent des profits de l’opération. On les a choisis comme boucs émissaires et on en a laissé quelques centaines faire les imbéciles dans les casinos d’Europe pour montrer qu’ils étaient bien vrais. La réalité, c’est que quelqu’un de prévoyant avait déjà pensé qu’il nous faudrait un ennemi après les Russes. Le diable, c’est devenu ces bergers enrichis qui donnaient des montres en or en pourboire au Dorchester à Londres. Ensuite, parce qu’ils étaient du même sang, c’est devenu les Syriens, puis les Irakiens. Ce qui a permis de brûler les puits de pétrole du Koweït et de régulariser les cours… puis de stopper la production de l’Irak et de maintenir le baril de pétrole au niveau où l’on fait un profit. Au niveau surtout où l’on empêche les Japonais d’obtenir sur l’Amérique un avantage concurrentiel trop marqué. Ensuite, via l’intégrisme, on pourra toujours «diaboliser» un milliard de Musulmans en prétendant qu’il sont vraiment plus méchants que les Fondamentalistes américains, dont la moitié des leaders sont pourtant en taule pour escroquerie..

. Delo se sentait un peu étourdi. Le débit de Duncan était trop rapide. Il vidait les tequilas trop vite. Toutes ces histoires de complot faisaient un peu roman feuilleton.

– À part Nixon, il y a eu beaucoup d’autres innocentes victimes?

– Il y en une chaque année. Mais, au niveau où vous l’entendez, pensez à ce pauvre Carter et aux otages en Iran. Qu’est-ce que vous croyiez qu’on cachait, pendant qu’on parlait tous les jours des otages de Téhéran?

– …

– Vous ne vous souvenez pas? L’or. L’or qui passe de 35 dollars à près de 1 000 dollars l’once. Pendant qu’on nous parlait de l’aspect humain du problème des otages et de pseudo missions pour les libérer, l’Amérique faisait faillite. En langage de banquiers internationaux, elle offrait de payer ses dettes à 3 cents le dollar. Après la guerre, l’Amérique avait acheté l’Europe à crédit dans le cadre du plan Marshall, en payant en dollars américains. Un dollar américain valait un trente-cinquième d’once d’or. En 1980, alors que les eurodollars inondaient la planète, nous avons décidé qu’un dollar ne valait plus qu’un neuf centième d’once d’or. Merveilleux concordat, même pas négocié. Une superbe escroquerie. De la grande politique.

– Vous semblez avoir une haine profonde pour l’Amérique?

– J’aime beaucoup l’Amérique. Je me dissocie simplement de ceux qui la gouvernent. J’ai peur qu’un jour on nous fasse payer chèrement toutes les saloperies que nous avons faites. Cuba, Allende, arrêtons là, nous n’en verrons pas la fin.

– Et vous croyez que le Québec va être la prochaine saloperie?

– Je ne sais pas. Vous savez, pour quelqu’un qui a fait un peu d’aviation, Québec, c’est surtout le mot de référence entre Papa et Roméo. Si le pétrole continue d’être un problème, vous risquez d’ailleurs d’être remplacé par Qatar. Pour le reste, le Québec est sans importance. Il y a une chose que je peux vous dire, cependant. Si le Québec se sépare du Canada, quelqu’un y aura trouvé son profit… et s’il ne se sépare pas, c’est que quelqu’un aura trouvé qu’il était plus payant qu’il ne le fasse pas. Ce que vous en pensez n’a pas d’importance.

Duncan se leva, ni plus ni moins droit que lorsqu’il était arrivé, le salua et partit comme un grand seigneur. Delo s’empressa de regagner l’hôtel et de s’allonger tout près de Mañana.

– Tu connais bien ce type que nous avons rencontré?

– Duncan? Tout le monde le connaît à Washington. Il est totalement cinglé. Est-ce qu’il t’a dit qu’il connaissait personnellement Qadaffi et que c’était un grand homme? Un père pour son peuple et qui construisait un pipeline de soixante mètres de diamètre pour amener de l’eau vers Tripoli?

– Non…

– Il t’a dit que toute la guerre du Vietnam n’avait eu pour but que de contrôler le pétrole de la Mer de Chine, et que tout s’était joué quand les Chinois avaient occupé l’île Paracelse?

– Non, mais l’équivalent…

– Il t’a dit que Gorbatchev était une taupe pour les services secrets allemands qui l’avait financé pendant trente ans? Il t’a dit que le virage en cascade de tous les pays de l’Europe de l’est vers l’Ouest avait été planifié comme un jeu de dominos dans un war-room de Stuttgart?

– Non.

– Alors, il ne t’a rien dit. Il n’était pas en forme. Tout le monde connaît Duncan à Washington. S’il trouvait un éditeur, il écrirait des livres. Mais surtout, ne te casse pas la tête avec les histoires de Duncan. Tu sais, à Washington, le pouvoir occupe une strate tellement large qu’on peut se buter à chaque pas sur la médiocrité jointe à la complaisance et sur la vulgarité jointe à la prétention. Duncan est un farfelu sympathique.

– Personne ne s’inquiète de ce qu’il raconte?

– Si quelqu’un s’en inquiétait, Duncan deviendrait millionnaire. Il suffirait que l’on s’inquiète pour qu’il devienne crédible. Pour le moment, c’est un quadragénaire élégant mais un peu survolté qui aborde les gens dans un bar et leur fait des confidences. Il n’a pas d’importance.

– Tu aimes Washington?

– C’est un peu plus propre, mais un peu plus dangereux que Caracas. C’est aussi un endroit où l’on rencontre des gens intéressants. Comme toi. On rencontre aussi à Washington des juges qui sont proxénètes, des ambassadeurs héroïnomanes, des sénateurs complètement éthyliques… Washington est une ville où un conseiller personnel du Président peut recevoir une taloche dans un bar et ne pas s’en porter plus mal. Je ne me souviens plus de son nom, mais on l’avait surnommé Hannibal.

À défaut de tout comprendre de Washington, Delo décida de consacrer toute son énergie à satisfaire Mañana. Il le faisait de mieux en mieux depuis trois jours et en tirait beaucoup de plaisir. Quand il partit de Washington, quelques heures plus tard, il pouvait considérer que cet objectif avait été atteint. Quand à la mission de son père, il n’aurait pas voulu en comprendre la logique, même si on la lui avait expliquée, ce que Pierre Pinard n’avait évidemment pas fait.
*

Ce n’est que le 18 mai que Cric commença vraiment à s’inquiéter. Son émotion s’était calmée en constatant que la bombe à Pierre-Dupuy n’avait été qu’un autre incident rocambolesque de la marche cahoteuse du Québec vers l’indépendance et non pas un complot dirigé contre les opérations de son groupe. Il s’inquiéta, le 18 mai, parce que Ricardo n’arrivait pas. Ricardo n’annonçait pas ses arrivées, mais il y avait tout de même une indispensable périodicité à ses venues. Qu’il ne soit pas là le 10 mai ne signifiait rien, qu’il n’y soit pas le 15 était curieux. S’il n’était pas là le 20, la situation serait difficile. Le 18 mai était le moment raisonnable ou une personne calme et sereine comme l’était Cric pouvait — et devait, même — commencer à s’inquiéter. Il s’en ouvrit à Marius.

– Paloma t’avait-tu dit qu’il y avait un problème avec Ricardo?

– Non, pas du tout. Tout baigne dans l’huile, en autant que je sache.

– Il y avait pas de problème sur les prix? Pas de problèmes de sécurité?

– Non.

– Il y a une semaine que Ricardo devrait être là. Les gars de New York vont être ici le 21. On peut pas vendre ce qu’on n’a pas.

– Qu’est-ce qu’on fait? On trouve une autre source?

– Il faudrait regarder autour. Mais on parle pas d’une couple de doses.

– …

– On parle de ben du stock.

Marius ne demanda pas combien: la question aurait été indécente. — Tu veux que je commence à chercher ailleurs?

– Où tu regarderais?

– D’abord, je reprendrais contact avec les types de Bogota qui nous avaient présenté à Ricardo. C’est logique, non?

– C’est logique. Mais si Ricardo n’est pas là, c’est pas parce qu’il a manqué l’avion. Il faut être prêts si, par hasard, les gars de Bogota n’ont rien à offrir ou ne veulent plus nous parler. As-tu autre chose?

– On parle de coke ou de hasch?

– Coke, le hasch est pas un problème.

– Je peux voir du côté de l’Europe, mais les prix ne se comparent pas. Inutile de servir de mules aux Américains si on ne fait pas un profit raisonnable.

– Dans un sens, tu as raison. Mais renvoyer Cardoso à New York les mains vides… j’aimerais mieux en faire une sans profit que de perdre les clients.

– J’irai voir ce que je peux faire. Tu me donnes les coordonnées du contact de Bogota?

Cric ne cilla pas. Il savait que si quelqu’un pouvait le faire, c’était Marius. Personne d’autre.

– Tu les auras demain matin.

(À suivre)

08-08-09

Le Printemps de Libertad -4

Filed under: Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:01

Chapitre 4

Ce n’est pas parce qu’on se croit un salaud — à tort ou à raison — qu’on ne sait pas y faire. Robert Desjardins avait compris que le mandat que lui avait confié Bayard était une occasion de se faire valoir comme il n’en aurait sans doute plus jamais dans sa vie. Il s’attaqua donc au problème sans perdre une minute. Il traça des ronds et de petites flèches toute la nuit sur des douzaines de feuilles, but beaucoup de café, marcha de long en large en se parlant à lui-même et supputa ses chances exactes de manipuler et de corrompre tous ces gens qui viscéralement disaient non et dont on voulait tout à coup qu’ils disent oui. Avec enthousiasme. Au matin, il avait son plan. À midi, il avait son accord et à dix-sept heures son budget. Le jour suivant fut consacré à assembler ses ressources, à séduire un peu plus ses alliés, à tranquilliser ses rivaux, à pacifier ses adversaires et à mettre en marche la logistique d’une opération qu’il voulait sans bavures comme une opération militaire.

L’annonce que le premier mai 1996 serait jour férié — comme «une main tendue vers tous les travailleurs du monde», ainsi que le Premier ministre l’annonça — fut une surprise. Elle fut une surprise heureuse pour la ministre responsable des ressources humaines, les travailleurs et même pour les cadres syndicaux dont seuls les plus importants avaient été pressentis par Robert. Elle fut aussi une surprise pour les gens du ministère des Finances, de la Fonction publique et du Conseil du trésor pour qui une journée fériée supplémentaire réduisait à néant des giga-octets de prévisions budgétaires et ajoutait du travail au moment précis où l’on réduisait d’autant le temps pour le faire. Robert avait convaincu le Coordonnateur de son plan, le Coordonnateur avait convaincu le Premier ministre. Les autres, c’était l’intendance.

C’est le ministre responsable, toutefois, qui invita les travailleurs du Québec à une grande manifestation de solidarité au Parc olympique le soir du premier mai. Il y aurait quelques discours, bien sûr, mais la bière serait gratuite, courtoisie d’une micro-brasserie qui croyait, elle aussi, que son avenir passait par l’indépendance.

Ce sont les syndicats eux-mêmes, subventionnés pour ce faire par les fonds spéciaux du Secrétariat aux activités de transition, qui invitèrent les compagnons et camarades de l’étranger (sic) à se joindre fraternellement à cette fête de famille. Tous ensemble, Québécois et Canadiens, il fallait affirmer dans les rues de Montréal le droit sacré des travailleurs de toutes les nations à assumer eux-mêmes leur destin politique et à travailler, ensemble, à la réalisation de leurs objectifs sociaux prioritaires.

– Ce qui prouve bien le caractère spontané, totalement vrai — je répète le mot, il est clé: «VRAI» — de cette solidarité, dit Robert aux journalistes après la conférence de presse qu’avaient donnée les patrons de la FTQ, de la CSN et de la CEQ, c’est justement ce qui semble, à première vue, son improvisation.

– Monsieur Desjardins, demanda l’un des journalistes, n’est-il pas surprenant qu’à six semaine de l’indépendance le gouvernement du Québec prenne les fonds des Québécois pour financer la venue au Québec de leaders syndicaux de l’Ouest, des Maritimes, de l’Ontario…?

– Le gouvernement du Québec ne paye RIEN. Je répète, RIEN aux travailleurs qui décident volontairement de venir appuyer la démarche du Québec. Le mouvement syndical canadien dans son ensemble, québécois et canadiens confondus, assume intégralement, solidairement, les coûts — dérisoires d’ailleurs — de la venue au Québec de ces milliers de sympathisants qui CROIENT à la souveraineté québécoise et à la solidarité internationale.

– Mais n’est-il pas vrai, demanda un autre pendant que la caméra filmait Robert, que le Coordonnateur a autorisé personnellement un virement de fonds important aux centrales syndicales?

– Si vous pensez que le gouvernement du Québec achète ses appuis, si vous pensez que les centrales syndicales québécoises sont obligées de payer leurs amis pour venir les voir, vous vous trompez! Ce n’est pas la première fois, d’ailleurs, que les médias, contrôlés par les grand intérêts financiers de qui-nous-savons, essayent de manipuler la population et de travestir les intentions du seul gouvernement qui, dans toute l’histoire du Québec, a vraiment pris les intérêts des travailleurs!

– Mais le gouvernement ne vient-il pas de virer une somme important aux centrales syndicales, demanda un autre?

– Il y a sans cesse des transactions financières qui doivent intervenir entre le gouvernement et les centrales syndicales. Bien sûr, il y a eu des virements récents. Il y en a eu la semaine dernière, le mois dernier, l’an dernier… Tenez, par exemple, des trop-perçus représentant environ un million de dollars ont été remis à la FTQ en règlement d’un contentieux qui traînait depuis des années concernant certaines amendes, certaines déductions pour des jours non travaillés. Est-ce que vous appelez ça des pots-de-vin aux syndicats?

– Ce n’est pas parce qu’un journal a parlé de «pots-de-vin» aux syndicats que toute la presse se ligue contre les syndicats, tenta timidement un des journalistes présents

On venait de changer de sujet. L’accusateur était devenu l’accusé. Robert savait comment noyer un poisson en lui laissant respirer l’air pur. Ses collègues, encore plus aguerris, savaient aussi depuis des années qu’il ne faut jamais tomber dans le piège de répondre à une question.
*

Ils vinrent par milliers. Certains chantèrent l’Internationale, d’autres le Drapeau rouge, tout en défilant rue Sherbrooke. On s’amusa beaucoup. Un groupe de Winnipeg, rappelant sur une longue banderole qu’il avait été le premier au monde à reconnaître le régime bolchévique de 1917, eut un succès bœuf. Le monde était maintenant suffisamment éloigné de la gauche pour que celle-ci pût ajouter le charme vieillot de la nostalgie à l’attrait bien pratique qu’elle exerçait encore sur quelques-uns. Il y en eut pour tout le monde.

L’arrivée au Stade olympique fut spectaculaire. On ne sut jamais quel groupe, le premier, avait décidé de pénétrer dans l’enceinte en brandissant le point gauche; mais il avait suffi que quelques-uns le fissent pour que les autres les imitent. C’est donc des dizaines de milliers de travailleurs portant des pancartes bilingues d’appui à l’indépendance du Québec, certains arborant des drapeaux rouges ou, plus joliment encore des bleus de travailleurs, le poing braqué contre Dieu-sait-quoi, que les caméras de télévision filmèrent au Stade le premier mai. Ces images, lorsqu’elles eurent été distribuées, furent diffusées avec beaucoup plus d’empressement que les discours des politiciens.

Les téléspectateurs québécois, surtout les tenants du oui dont beaucoup, à cause de leur âge ou de leur statut social, n’avaient jamais eu l’occasion de voir de près un point braqué, un drapeau rouge, ou même un travailleur, en ressentirent un vague malaise. Ceci n’était pas important, ils avaient déjà voté. Bien d’autres, qui s’étaient tenus à l’extérieur du débat parce qu’ils ne voyaient pas comment l’indépendance du Québec pouvait changer leur destin mieux que l’arrivée d’une nouvelle girafe au zoo, trouvèrent la cérémonie émouvante. Inspirante.

Tous ces gens qui s’ennuient — ceux qu’on appelle souvent la majorité silencieuse — trouvèrent ce soir-là que l’indépendance était quelque chose de beaucoup plus rigolo que le statu quo antérieur. Ça ferait des gains dans les sondages.

Les journaux anglophones du lendemain allaient s’en indigner, le reste du Canada allait rabrouer ceux des siens qui étaient venus servir de figurants à cette mise en scène, mais tout ceci n’était pas primordial. Comme il semblait bien que n’était pas prioritaire non plus l’impact que pouvait avoir cette scène sortie tout droit des années trente ou cinquante sur les Américains qui avaient quelque bien investi au Québec ou au Canada.

Le Québec vivait son Grand Soir.
*

Si Marcel n’avait pas eu cette indéfectible loyauté envers lui-même qui lui imposait de ne rien renier de sa vie, il n’aurait certainement pas accepté cette rencontre orchestrée par un ancien compagnon de prison des années soixante. Il ne l’aurait surtout pas fait sachant que celui qu’on voulait lui faire rencontrer était fiché par tous les corps policiers, suivi par ceux-ci chaque fois qu’ils en avaient la chance et donc une bien mauvaise fréquentation pour un homme qui, comme lui Marcel, souffrait déjà d’une feuille de route ennuyeuse. Marcel étant loyal et l’entremetteur lui ayant déjà rendu quelques services au cours des années difficiles, le rendez-vous eut lieu. Il eut lieu dans un endroit bien, anonyme à souhait: le bar d’un de ces grands restaurants de la rue Sherbrooke Est. Marcel, qui n’avait pas posé de questions, fut mis au parfum dès la première phrase.

– Nous sommes, dit Marius, des amis de Grenier — Paloma, si tu préfères — le type qui a sauté avec la petite Sud-Américaine. Je te connais. Jerry m’a dit que tu étais régulier. Je le pense aussi. Je vais te dire exactement ce que je cherche et, si tu peux m’aider, tant mieux. Si tu ne peux pas, nous ne serons pas plus mauvais amis. Nous nous comprenons?

– Vas-y.

– Quand Paloma a été tué, nous étions sûrs que vous n’aviez absolument rien à faire là-dedans. Nous étions convaincus que c’était du baratin de journalistes et que c’était un gang rival qui avait fait le coup. Nous avions des décisions à prendre. Nous avons fait notre petite enquête. Nous n’avons rien trouvé, sauf des contradictions. Ceux qui auraient eu intérêt à éliminer Paloma n’ont rien fait de ce qu’il aurait été logique qu’ils fassent par la suite. Tout ceci semble un meurtre inutile. C’est pour ça que j’ai voulu te voir. Au début, les médias disaient que c’était vous, mais nous ne le pensions pas. Maintenant, tous les médias disent que c’est la mafia, mais nous ne croyons plus que ce soit la mafia. Nous ne croyons plus que la drogue ait été le mobile de l’attentat. C’est pour ça que je te demande de me dire si oui ou non c’est la fille qui était visée et si c’est vous qui l’avez fait.

Marcel commença de hocher la tête, mais Marius l’interrompit.

– Attention, écoute-moi bien. Ça fait un mois qu’on tourne en rond et nous devons faire quelque chose. Tu n’a pas à avoir peur si c’est vous qui l’avez fait. Parce que, si c’est vous, nous comprenons que la mort de Paloma a été un accident. On comprend que vous ne visiez pas Paloma. Nous ne pourrions pas vous en vouloir pour ça. Et puis, soyons clairs; de toute façon, nous sommes plutôt pour le Québec, pas contre, tu me comprends? Donc, pour éviter bien des bavures, je te demande de me donner l’heure juste. Ce que tu vas me dire ne servira jamais ni contre toi, ni contre personne de tes amis, ni contre le «Oui». Tu me comprends bien?

Marcel comprenait parfaitement.

– Je ne sais pas. Ce n’est pas moi, ce n’est personne que je connais. Je ne pense pas, parce que je ne vois personne qui aurait eu intérêt à le faire. Ceci dit, on ne me le dirait pas, dit Marcel qui avait vraiment l’impression de se répéter, parce que je ne suis plus au cœur des choses. Si quelqu’un le faisait, il l’aurait fait sans me le dire et sans le dire à aucun de ceux qui se sont compromis au cours de la première vague. Nous, les anciens, nous sommes trop compromis. Je ne le saurais pas.

– J’ai tout de même des raisons de penser que ça pourrait être quelqu’un de chez vous. Je ne mets pas ta parole en doute, mais quelqu’un peut l’avoir fait sans que tu le saches, tu viens de me le dire. Pense, qui pourrait l’avoir fait?

– Je pense, dit Marcel. Voyons voir… Normand? Non. Jean-Pierre… non plus… Donc, ce n’est pas un ancien. Ou alors, ce serait un «ancien» qui aurait coupé tout contact avec nous. Parmi les nouveaux — excuse-moi, je pense tout haut –… peut-être Roger. Et puis, non: Roger n’aurait pas réussi. À moins, que le Marocain… Écoute, quelques semaines avant l’attentat, il y a eu chez nous un Marocain qui voulait passer à l’action directe. Il en vient comme ça, du Maroc ou d’ailleurs, qui arrivent, tout feu tout flamme, pour régler leurs comptes. Le Marocain en question, je ne sais pas de quoi il voulait se venger. Peut-être un père en prison depuis quinze ans, dont il ne sait pas s’il est mort ou vivant… Peut-être une sœur violée en France par un type du Front national, peut-être simplement de ne pas avoir eu de chance. Il y en a souvent qui veulent mettre des bombes ici: c’est plus facile que chez eux. Alors, lui, il voulait passer à l’action directe. Il avait appris plus ou moins comment fabriquer des bombes et comment se procurer les produits. Il voulait voler un détonateur et faire sauter quelque chose. La Banque du Canada, je crois.

– Mais s’il savait comment, qu’est ce qu’il voulait de vous?

– Des données pratiques sur le radio-contact. Je présume qu’il vaut toujours mieux en parler avec quelqu’un qui l’a déjà fait.

– Et qu’est ce qu’il a fait votre Marocain?

– À ma connaissance, rien du tout. Il s’est tenu avec nous quelques semaines, puis il a cessé de venir. Je ne t’en parle que parce que c’est le seul dont je puisse me souvenir qui se soit intéressé aux bombes depuis bien longtemps… Je ne l’ai pas revu depuis pas mal de temps. Je pense, d’ailleurs, que je ne l’ai pas revu depuis l’attentat. Il y a peut-être là quelque chose à vérifier.

–Il a l’air de quoi?

– Marocain. Moustaches, cheveux frisés, barbe forte. Plus grand que la moyenne, mince… tu sais, on ne se regarde pas sous le nez dans ce genre d’affaires… mais une minute! Je me souviens, il disait être étudiant à Concordia. Remarque, ce n’est sans doute pas vrai. Ça aurait trop bête de venir nous le dire s’il avait prévu monter un coup là-bas. Mais je te le dis comme je le sais. Merci de m’avoir rappelé ce type, on va aller regarder de plus près qui il est et ce qu’il fait.

– Nous aussi, dit Marius.

Marcel, tout entier investi dans l’échéance de la Saint-Jean, ne vérifia rien du tout. Après qu’ils se furent quittés, il prit le métro vers le Parc olympique et y arriva juste à temps pour entendre la ministre Harel remercier encore une fois en anglais, avec émotion, les «milliers de travailleurs canadiens, mettant la justice au-dessus des préjugés séculaires, venus saluer dans la solidarité et la fraternité les travailleurs québécois s’apprêtant à assumer librement leur destin». Bien qu’il fallût plus que des discours pour faire vibrer Marcel, 40 000 personnes ovationnant l’indépendance et brandissant des milliers de drapeaux québécois y parvinrent sans peine. Il oublia tout de cette affaire de Marocain; il avait d’autres chats à fouetter.

Pour Marius et les siens, cependant, il n’y avait pas d’autre chat qui méritât tant d’être fouetté. Ils vérifièrent.
*

Johnny et Tony étaient venus seuls rue Hochelaga, sans escorte apparente. Seuls Cric et Scalp prirent donc place avec eux à la table et Marius n’entra que pour faire son rapport. Debout. Affaire d’équilibre, encore une fois. Il était normal que Marius présentât le rapport, puisque c’est la vérification qu’il avait faite qui justifiait cette rencontre au sommet entre les caïds des deux organisations criminelles les plus actives de la région de Montréal.

Cric fit un signe de tête et Marius commença.

– Abdallah Ben Saïda, vingt-quatre ans, nationalité française, origine algérienne. Vague ascendance marocaine, du moins il le prétend. Fréquente aussi bien ici les Juifs marocains séfarades que quelques groupes iraniens présumés intégristes. Il est au Canada depuis trois ans, à titre de résident permanent. Il n’a pas de dossier judiciaire. Son frère, Mohamed Ben Saïda, quarante-six ans, a déjà lui son passeport canadien qu’il a obtenu dans le cadre du programme des immigrants investisseurs. Il est dans l’importation de textiles, les buanderies, la mécanique. Il voyage beaucoup. Il est discret, vit simplement ici mais a une résidence qui vaut dans les sept chiffres près de Montreux, en Suisse. Aucun dossier judiciaire. Nous avons remonté plus loin. Il a été mêlé à une affaire de logements bâtis avec des fonds publics en banlieue de Paris en 1982, affaire qui avait donné lieu à un scandale politique, mais il a été exonéré de tout blâme. On peut supposer qu’il a collaboré avec les autorités. Auparavant, il avait été cité en Espagne dans une histoire de fausses factures pour l’exportation de textile vers l’Amérique latine, une aventure qui avait mené quelques banques à la faillite et qui avait fait beaucoup de bruit à Barcelone. Ici, encore une fois, rien n’a été retenu contre lui; rien à trouver non plus: le dossier est plein de trous. Toute cette information a été corroborée par nos contacts à la GRC.

– Il est dans quoi, sérieusement, demanda Johnny, vous êtes-vous déjà cognés sur lui?

– Jamais. Il aurait pu ne pas exister. Maintenant, en regardant de plus près, on s’aperçoit qu’il est depuis longtemps derrière à peu près tous ceux qui avaient l’air de travailler seuls. Il est la source du financement pour les petits prêts dans plusieurs tavernes du nord de la ville, pas celles ou vous opérez, mais d’autres. Il s’est glissé dans les interstices.

– Dans les quoi?

– Dans les tavernes où personne n’opérait parce qu’il n’y avait pas un marché suffisant. Ce qui est intéressant, c’est qu’il ne s’est pas arrêté là. Il s’est créé un réseau collé aux gens qui travaillent pour le Bien-être social et l’Assurance-chômage. Il a monté une opération où l’on escompte les chèques. Surtout le premier chèque qui peut tarder — ou qu’on peut retarder — plus longtemps. Il fait aussi du pari, mais d’une façon originale. Il est parti des soirées de bingo et il est remonté vers les Clubs de l’âge d’or. De là, il est redescendu vers les familles. Il ne travaille pas sur de gros clients mais sur la masse.

– Il «booke» sur les courses? Sur le hockey?

– Il fait mieux que ça. Il a lancé sa propre mini-loto, surtout dans les maisons pour vieillards. Son numéro gagnant est le numéro gagnant de Loto-Québec; donc pas de doutes quant à l’honnêteté du tirage, mais il paye le prix de Loto-Québec majoré de 30 %. Et il paye… On a trouvé une vieille qui a touché trente-cinq mille dollars! À côté du marché de Loto-Québec, le reste du pari au Québec, c’est des broutilles. Il aurait pu aller encore plus vite et encore plus loin. On a l’impression qu’il a surtout voulu ne pas se faire remarquer.

– Des filles? Des hôtels? Des jobs de bras?

– Pas de prostitution, du moins au Canada. Pour l’étranger, on ne sait pas. Il finance un type qui importe de la porno-vidéo, mais ça semble tout à fait marginal à ses opérations: il est le financier, pas l’exploitant. D’autre part, ce qui est beaucoup plus important, c’est qu’il a participé activement à la contrebande de cigarettes. Il l’a fait indirectement, bien sûr, mais on est remonté à un compte de banque aux États-Unis par lequel des Indiens qui ont été vus en compagnie de gens de son groupe ont fait transiter une douzaine de millions de dollars américains. Tout ça est parti vers Panama. L’argent, je veux dire.

– Il est encore actif dans les cigarettes?

– Selon ce qu’on en sait, il en est sorti, miraculeusement, juste avant que la taxe ne soit abaissée. Ceci veux dire de GROS contacts.

– Il est partout… Sauf où ça compte.

– Il n’est pas directement dans l’importation d’aucune drogue, mais même là, on se sait pas vraiment s’il n’intervient pas au palier du blanchiment. On ne sait pas encore, mais on cherche.

– Et on ne l’a vu dans rien! Impensable!

– On regardait ailleurs, conclut Marius.

– On se regardait trop les uns les autres, dit Cric, comme pour l’affaire de Harry. Je te répète encore une fois, Johnny, que Harry c’était pas nous autres.

– Mais Jerry?

– Jerry, oui. Mais c’était pour l’affaire de NDG et l’explosion de la moto de Spitball

– L’explosion, c’était pas nous autres, affirme Johnny

– Mais vous avez pris le marché de NDG, réplique Cric.

– Un jeu de circonstances. Mais vous savez que NDG, c’est plus de troubles que de profits. Les Jamas prennent 80-90% et c’est volatile. D’ailleurs, vous avez tiré Jerry, mais vous n’avez pas fait d’effort pour occuper le terrain.

Cric savait que c’était vrai. NDG était un quartier lunatique. Trop de hasch “home made”, pas assez de coke. Trop de sang au kilo. Les gens sérieux achetaient au centre-ville. Ils «donnaient au bureau» comme disait Marius. — Écoute, ça ne sert à rien de les passer un par un. On veut se croire, mais on saura jamais. De toute façon, on a compris que Paloma c’était pas vous.

– Pourquoi on aurait fait ça? La famille de New York nous lâcherait si on faisait autant de troubles — et politiques à part ça — pour aller chercher quoi? Ça représente quoi Concordia? Trois à quatre mille fumeurs de pot qui débarquent au moment du diplôme? Quelques centaines d’utilisateurs de coke, plutôt légers, qui sortent du secteur quand ils ont vraiment les moyens d’en prendre sérieusement?

– On comprenait pas nous non plus, dit Cric, mais là on comprend: il y a un autre joueur sur la patinoire.

– C’est le Abdallah qui a fait le coup?

– J’aurais cru au départ, mais on pense plus ça. Ben Saïda — le grand frère, je parle — aurait pas laissé son petit frère se mouiller comme ça. C’est probablement un autre qui a pressé le bouton.

– Et Abdallah?

– Lui, il a fait le job de tête. Il est allé apprendre comment faire une bombe démodée. Ils ont voulu nous mélanger… pis maudit qu’ils nous ont mélangés!

– Il y a un autre joueur, OK, dit Tony qui parlait pour la première fois, mais pourquoi maintenant? Pourquoi il apparaît en 1996?

C’est Marius qui se permit de répondre au lieu de Scalp, lequel aurait normalement dû donner la réplique à Tony comme Cric l’avait donnée à Johnny.

– Ben Saïda n’arrive pas sur le marché en 1996, il y est depuis au moins deux ans. Maintenant, pourquoi il apparaît aujourd’hui? Parce qu’il s’est attaqué à Paloma. Pourquoi il l’a fait? Je suppose qu’ils sont pressés d’entrer sur le marché de la coke parce qu’ils veulent se positionner face à l’indépendance. Un nouveau pays, c’est une nouvelle police, de nouveaux politiciens, de nouveaux contacts avec Interpol. Peut-être qu’ils ont pensé qu’il y avait un avantage à arriver les premiers sur ce qui va être un nouveau marché.

– C’est tiré par les cheveux, dit Johnny; c’est toujours le même marché. On va toujours rester à la même place, on va toujours couvrir les besoins locaux, mais surtout revendre aux États-Unis. Je ne vois pas pourquoi ils auraient révélé leur jeu.

– Remarque, dit Marius, qu’ils on fait de gros efforts pour brouiller les pistes et qu’ils y sont presque parvenus.

– Laissez-nous «checker» tout ça, conclut Johnny, tout en notant que c’est encore Marius qui avait parlé et que c’était peut-être lui, pas Scalp, le vrai numéro deux de la gang de la rue Hochelaga. Il y avait peut-être là un déséquilibre. Quelque chose à utiliser plus tard. Un jour, après la trêve qu’imposait l’apparition de Ben Saïda.
*

Francœur habitait dans une de ces vieilles maisons de pierre où ne peuvent vraiment vivre à l’aise que ceux qui y sont nés. Pierre Pinard y arriva vers vingt heures, le 5 mai, ressentant encore une fois une espèce de crainte révérencielle au moment de pénétrer dans cet antre du vrai pouvoir. Lui-même bien à l’abri du besoin, comme son père avant lui, Pierre Pinard n’en mesurait pas moins toute la distance qui le séparait de ceux qui détenaient la vraie richesse. De ceux pour qui l’argent n’était plus une façon d’assouvir des besoins ou même des désirs, mais uniquement un outil de pouvoir et de domination.

Pierre Pinard avait depuis longtemps réfléchi à ce qu’il fallait peu d’argent pour satisfaire les vrais besoins d’un être humain, à combien minimes — relativement parlant — étaient les montants mis en jeu pour satisfaire même les besoins les plus fous du jouisseur le plus imaginatif. On parlait, au plus, de quelques millions. Dès qu’on parlait de dizaines de millions, de centaines de millions, de milliards, de dizaines de milliards… on sortait du domaine de la convoitise, pour entrer dans celui de la pure jouissance: le pouvoir. Pinard, qui pouvait satisfaire ses besoins et la plupart de ses désirs, souffrait un peu de ne point avoir accès au pouvoir que donne l’Argent. Francœur avait ce pouvoir.

Quelques objets d’art, des meubles anciens, des tapis de Qum aux murs — et non pas au plancher. Francœur n’étalait pas d’autres richesses que celles que pouvait s’offrir un bourgeois bien nanti. Rien n’indiquait que la richesse était là en surabondance, disponible pour commander et pour corrompre. Lorsqu’ils furent au petit salon et que Francœur lui offrit un verre, Pinard ne put s’empêcher de penser qu’il buvait lui-même un meilleur porto et son fils de meilleures bières que celles que Francœur se permettait. Francœur, de toute évidence, trouvait son plaisir ailleurs.

Comme Berger. Pinard n’avait vu Berger qu’une ou deux fois auparavant, toujours chez Francœur. Il savait que Berger était suisse. Suisse et américain. Il savait que Berger était plus puissant que Francœur et il était donc encore plus que ce dernier discret. Discret, presque invisible. Pinard se souvint que Bayard avait dit: «si ce n’est Francœur, ce sera un de ses amis». Bayard connaissait-il l’existence de Berger? Il n’y avait rien à gagner à ce genre de spéculations; il valait mieux penser au travail.

– Il ne faut plus, dit Pinard, voir l’indépendance en 1996 avec les yeux de 1960. Pas même avec les yeux de 1976. Vous ne parlez plus ici avec de jeunes théoriciens. Vos interlocuteurs ne seront pas des gauchistes en mal d’en découdre avec le système. Vous traitez avec des gens d’âge mûr qui ont eu en main le gouvernement pendant plus de dix ans. Nous représentons un segment de la population qui est tout aussi prudent, tout aussi nanti, tout aussi conservateur que le vôtre. Nous méritons d’être pris au sérieux et nous voulons l’être lorsque nous parlons d’indépendance. Le 24 juin, nous ferons l’indépendance.

– Ce qui nous fatigue, dit Francœur, ce qui moi, me fatigue, en tout cas, c’est surtout la totale inutilité de l’exercice que vous vous proposez de faire. Écoute-moi bien Pierre. Nous savons que vous n’êtes pas des imbéciles. Nous ne pensons pas qu’un Québec indépendant puisse vraiment faire pire que les gouvernements qui se sont succédé à Ottawa depuis Trudeau; nous ne croyons simplement pas que vous puissiez faire sensiblement mieux. Vous ne changerez rien. Vous allez tourner en rond. Vous ne comprenez pas les vrais problèmes. Parce que vous ne changerez rien, vous êtes inutiles et même nuisibles, parce que tout changement implique un coût. Le coût de faire l’indépendance du Québec est trop élevé pour ce que ça va rapporter. C’est tout, et c’est assez. Nous n’avons pas d’autre objection à votre projet que celle-là. Votre projet est inutile. Il ne faut pas que toi et tes amis pensiez que cette opinion que nous avons implique un jugement négatif quant à votre compétence. Au contraire, nous serons heureux de traiter avec vous avant, pendant, après que cette aventure sera terminée.

– Mais pense, dit Pinard, pense à toutes les économies si nous éliminons le double emploi, les chevauchements, les duplications…

– Attention, attention, dit Francœur, ne me sors pas la salade à la sauce populaire. Je sais — et tu sais mieux que moi — que les vrais chevauchements ne sont pas entre les compétences fédérales et provinciales. Les chevauchements entre les compétences des ministères québécois de l’éducation et de la main-d’œuvre, par exemple, sont bien plus lourds et coûtent bien plus cher que ceux entre les administrations fédérale et provinciale. Je ne vous le reproche pas, il y a des chevauchements qui sont là pour servir d’excuse… Mais ne me sers pas de vieilles rengaines, sans quoi nous allons prendre un autre verre et parler de base-ball.

– Et entre nous, cher ami, intervint Berger, quand il y a un service québécois et un service fédéral qui se font concurrence, êtes-vous bien certain que ce soit toujours le service québécois qui soit vraiment le meilleur? Si vous le croyez, j’ai le regret de vous apprendre que ce n’est pas l’avis de la majorité de la population. Je ne parle pas seulement de main-d’œuvre; demandez simplement un renseignement aux bureaux de la statistique à Québec et à Ottawa. On ne fait pas un bouleversement comme la création d’une nouvelle entité nationale simplement pour faire de la normalisation de tâches. Quelle est votre vraie raison?

Un mur. Le même discours depuis trente ans. Peut-être, songea Pinard, fallait-il attaquer le problème sous un autre angle. «Personnaliser» la question, comme l’avait suggéré Bayard. Il supputa les risques et les chances et décida de plonger.

–On dit que tout changement impose un coût. C’est vrai, mais le coût de l’un est toujours le profit d’un autre. Pourquoi ne pas regarder plutôt les énormes possibilités de profit liées au changement lui-même?

Berger tourna la tête un peu plus vite. Il ne sursauta pas, loin de là, mais il tourna tout de même la tête un peu plus vite. Pour la première fois, Pinard jugea que Berger accordait un quelconque intérêt à la question.

– Qu’est-ce que tu veux dire, Pierre, demanda Francœur?

– Je dis qu’il en est des époques comme des secteurs économiques et des investissements. Il y a des secteurs de tout repos où l’on ne perd jamais sa chemise mais où l’on gagne peu. Il y a les obligations du Canada, qui ont un rendement assuré, mais c’est sur les denrées que l’on fait de gros profits. De la même façon, on peut faire des profits de bon père de famille dans une économie qui croît de 2% par année avec un gouvernement stable. Mais, il ne faut oublier que c’est en Russie, en Chine et dans le tiers monde, aujourd’hui, que l’on peut tripler son capital en deux ans. Pas ailleurs.

Francœur fit la moue.

– Il y a et il y aura toujours des marchés volatiles, pour ceux que ça intéresse. Personnellement, je ne vois pas d’intérêt à faire du Québec un marché volatile. Ni une Russie, ni une Chine, ni un pays du tiers monde. Est-ce que c’est votre intention?

– La vérité, dit Berger, c’est que les choses actuellement sont en équilibre. Je ne vois pas intérêt à ce qu’il se donne un brusque coup de volant pour changer de cap. Le Québec représente un marché connu où viennent investir et évoluer des gens qui apprécient ce que le Québec leur offre. Le Québec comme province canadienne. Je n’ai rien contre les gens qui veulent courir des risques, mais voulez-vous vraiment entraîner dans une aventure sept millions de personnes qui, vous le savez, n’ont pas très bien compris ce qu’on leur proposait quand ils ont dit oui?

Pinard décida de plonger plus profondément. — Supposons qu’il ne s’agirait pas de prendre une autre direction, mais simplement de faire un petit détour? Un petit détour, le temps de tenir enfin toutes ces promesses que l’on a faites depuis trente ans. Le temps de clarifier la situation… et de faire une bonne affaire?

Cette fois-ci, il en était sûr, Berger avait accroché. Peut-être que «bonne affaire» était le mot clé pour Berger. Francœur n’avait pas encore mordu. — Vous voulez l’indépendance pour un temps, dit ce dernier? Tu sais, Pierre, c’est exactement la thèse de Mansfield: laissez le Québec sortir du Canada, il y reviendra. Je n’ai jamais été, et je ne suis toujours pas d’accord avec cette approche. Les gains sont problématiques, les risques sont tout à fait imprévisibles.

– Pas imprévisibles, dit Pinard, seulement imprévus. Imprévus, parce que nous n’avons pas pu les prévoir… Et nous ne pouvons pas les prévoir parce que nous n’avons pas les outils pour les prévoir. Nous n’avons pas les contacts pour les prévoir. Monsieur Berger, je me souviens qu’il y a quelques semaines, vous parliez d’un contact au Federal Reserve Bank. Il faudrait que les gens en place comprennent qu’il ne s’agit pas de sortir le Québec du Canada puis de l’y faire rentrer: c’est nous qui parlons d’association depuis trente ans! Il s’agit seulement de laisser la porte ouverte le temps d’un courant d’air, le temps d’une grande bouffée d’air pur. Un marché volatile pendant quelques jours est-il vraiment si inquiétant? N’est-ce pas plutôt une aubaine exceptionnelle?

– Tout dépend, dit Berger, de qui ouvre et ferme la porte.

– Les chambres fortes ont deux clés, dit Pinard. Il faut aussi être deux pour lancer un missile nucléaire. Pourquoi ne pas collaborer?

– Pourquoi le faire, protesta Francœur? Vous ne pouvez pas aller jusqu’au bout de votre projet le 24 juin. Le 25 juin, vous serez encore dans la Confédération canadienne.

– Mais je l’espère bien, dit Pinard! Je l’ai dit et je le répète, il y a trente ans que nous parlons d’association. Je voudrais que le Québec soit dans la Confédération canadienne le 25 juin, mais je voudrais qu’il y soit de son plein gré et que les Québécois soient heureux. Il n’est à l’avantage de personne d’avoir une population malheureuse. Il n’est à l’avantage de personne d’avoir un gouvernement humilié et discrédité à Québec. Pourquoi ne pas régler la situation une fois pour toute, mais à l’avantage de tout le monde. À votre avantage comme à celui des autres?

Il y eu un silence et c’est Berger qui reprit.

– Vous ne pensez pas vraiment, Monsieur Pinard, que Francœur et moi pouvons régler cette situation, n’est-ce pas?

– Je crois que pourriez faire ce qu’il faut faire et dire ce qu’il faut dire pour la régler. Je ne pense pas, cependant, que vous prendrez ce risque. Je voudrais donc simplement que vous favorisiez une démarche de ma part qui me permettrait d’essayer de le faire.

Francœur haussa les sourcils puis redevint de marbre.

– Comment?

– Je veux un rendez-vous à Washington et je veux proposer là-bas un scénario sur lequel nous aurons, vous et nous, conclu un accord de principe. Je veux que monsieur Berger passe une coup de fil là-bas qui confirme que nous sommes d’accord.

– D’accord, dit Francœur, pour que nous ouvrions la porte et que vous ne sortiez pas, c’est ça?

– Et que nous laissions entrer une grande bouffée d’air pur. Oui, c’est ça.

Francœur se leva et alla chercher une autre bouteille. Il revint, remplit les verres et attendit. Il consulta Berger du regard, mais celui-ci resta impassible. Pinard aussi. Finalement, c’est Francœur qui parla.

– Combien de temps faut-il laisser la porte ouverte? Il y a beaucoup de plantes qui ne supportent pas le froid…

– Si on le fait, dit Berger, laissons Michael régler les détails.

– C’est tout ce que nous demandons, dit Pinard.

Un nouveau silence, puis Francœur demanda à Berger:

– Vous êtes prêt à appeler Washington?

– Si vous appelez Ottawa, répondit ce dernier. Il faut en finir avec cette histoire; il y a vingt ans que tout stagne dans ce pays.

Francœur demanda à Pinard:

– Tu parlais de deux clés pour le coffre-fort.

– Oui… et vous les avez toutes les deux. Ottawa et Washington. Ce que nous avons, nous, c’est la combinaison. Rien ne sera réglé aussi longtemps que nous n’aurons pas dit oui. Vous serez les premiers à le savoir…

Il n’y avait plus rien à dire. Ils se saluèrent courtoisement, mais personne ne songea même à tendre la main, de sorte qu’aucun ne s’en offusqua.
*

Ils s’étaient réunis, cette fois, dans un local de la rue Bishop qui aurait pu être l’atelier d’un couturier. Ils étaient seuls, mais tout donnait l’impression qu’à tout moment une secrétaire aurait pu entrer et s’asseoir à son poste, qu’un tailleur aurait pu prendre ses ciseaux et tailler, un dessinateur reprendre son esquisse là où il l’avait abandonnée. Marius se demanda si tout ceci n’était qu’un décor et ne servait que de lieu de réunion ou si, au contraire, on avait simplement évacué les occupants le temps de tenir le meeting. Johnny était là, bien sûr, mais accompagné d’un autre Tony. Un Tony qui, de toute évidence, était le père ou un parent de l’autre: une copie un peu jaunie, un peu fripée, avec des cheveux qui n’étaient plus noir jais mais impossiblement blancs. Blancs Alberto VO5, avec des reflets bleutés.

Johnny, pour sa part, nota que Scalp n’était plus là aux côtés de Cric. Les apparences avaient rejoint la réalité. Il n’y avait plus de déséquilibre. Plus de déséquilibre, mais peut-être un mécontent, quelque part… Il faudrait voir plus tard.

– Tout «checke», dit-il. Tout ce que vous nous avez dit est vrai et je puis ajouter que le groupe de Ben Saïda blanchit à tour de bras, via une compagnie de financement qui travaille sur la Russie.

C’est l’autre Tony qui continua. Tony junior travaillait pour Johnny, mais il était clair que Johnny travaillait pour Tony senior. Il se tut respectueusement.

– L’argent sale, dit Tony, part pour Moscou pour être changé en roubles. Personne là-bas ne pose de questions quand on lui donne un dollar pour des roubles. Le gouvernement non plus; c’est l’un des facteurs qui empêchent le rouble de s’effondrer encore plus. Quand ils ont un nombre suffisant de roubles, ils prennent un homme d’affaires honnête, au Canada, lequel met, disons un million, sur la bourse de Moscou. Ce type n’est pas une poire: il fait une bonne affaire. Ses investissements vont prospérer. Il est facile de les faire prospérer, puisqu’on achète les actions des compagnies à la hausse avec les roubles qu’on a eu pour l’argent sale. On achète, on ré-achète, on achète encore plus haut… Dans six mois, l’honnête homme d’affaires aura vu son million en devenir cinq. Il reçoit instruction de vendre et il touche son argent à Grand Cayman. De ces cinq millions, il en garde deux; il a donc doublé son argent. Il remet les trois autres millions à un partenaire de Jersey. Tous les contrats sont en ordre, la transaction est impeccable. La compagnie de Jersey reçoit son argent «good, clean and clear». Tout est parfaitement blanchi. Si un jour quelqu’un posait des questions, c’est l’honnête homme d’affaires qui répondrait, puisqu’il a été partout le «beneficial owner». Il répondra sans crainte, puisqu’il n’a rien à se reprocher. Rien à se reprocher, sauf peut-être une petite manœuvre d’évasion fiscale, ce qui suffira à le garder bien discret. L’argent est propre et peut être investi par la compagnie de Jersey au Canada ou ailleurs. Investi dans les compagnies de Ben Saïda, des Russes qui collaborent avec lui… et dans celles de tous les politiciens et policiers qui ont fermé les yeux en cours de route. Ils sont bien contents qu’on leur donne quelque chose, puisqu’il n’y avait rien à voir de toute façon.

– Pourquoi les paye-t-on, demanda Cric?

– Pour que les lois ne changent pas, intervint Marius, pour que des flics zélés ne viennent pas attirer l’attention en posant des questions idiotes.

Tony approuva de la tête et resta silencieux. C’est Johnny qui reprit la parole.

– La bombe était bien dans le pardessus de Paloma et a été détonnée par radio. Un drôle de procédé, assez démodé d’ailleurs, ce qui est surprenant pour des types du calibre du groupe de Ben Saïda. Il y a pas mal de gens à Concordia qui devraient leur dire merci, car en faisant exploser la bombe au moment où Paloma était devant la case et la bloquait entièrement de son corps, on a fait un minimum de dommages autour. C’est pour ça que la fille n’a été que blessée et que les autres n’ont eu que des égratignures.

– Moi, je n’ai pas de merci à leur dire, les tabernaks, explosa Cric! On les «hitte»-tu? Si on se met ensemble…

Marius savait que la question était saugrenue et il regarda ostensiblement ailleurs pour éviter de rencontrer les yeux des deux autres. C’était une situation difficile: s’il semblait d’accord, il passerait pour un imbécile; s’il semblait désapprouver, il paraîtrait déloyal.

Tony leva lentement la main, dans le geste du patriarche qui demande la patience aux jeunes. — Piano! Nous ne savons même pas qui est derrière Ben Saïda. Aucune des familles de New York n’a l’air d’être dans le coup.

– Peut-être, dit Marius, est-ce justement ce qu’on veut nous faire croire.

– Non, continua Tony, pas un groupe américain ne risquerait de compromettre quarante ans de stabilité relative des marchés américains pour venir vendre un peu plus de poudre à Concordia, ou même toute la poudre qui peut se vendre à Montréal. Ben Saïda est un nouveau joueur. Nous ne le connaissons pas mieux que vous. Nous ne savons pas ce qu’il veut. Un chose que je peux te dire, Cric, c’est qu’il n’y a pas un seul Italien dans le réseau canadien de Ben Saïda. Pas un seul. Ce n’est pas une coïncidence.

Marius approuva de la tête. — C’est vrai. Il y a des Maghrébins à la tête et, en dessous, des Français, des Libanais, des Espagnols, des Iraniens, surtout des Québécois bien ordinaires. Mais il n’y a pas un seul Italien.

– Et en Russie, rien que des Russes, renchérit Tony. À Grand Caïman, c’est un Grec qui tient la baraque. À Jersey, c’est un Français, aussi d’origine russe. Qui est en arrière de tout ça? Alors, ne frappons pas avant de savoir ce qu’on frappe.

Le téléphone cellulaire de Cric sonna. À la surprise générale, car il était inconvenant qu’il soit ainsi interrompu. La conversation ne dura que quelques secondes.

– Ils ont mis une bombe à Pierre-Dupuy, dit Cric.

– Beaucoup de victimes, demanda Marius?

– Non, on a trouvé la bombe avant qu’elle explose. Mais, je le prends pas. Bantam était là une heure avant! C’est notre marché, on va le défendre. Écoutez, dit-il en s’adressant à Johnny, on vous a mis au courant. Énervez-vous pas si ça brasse, vous êtes pas là-dedans. Mais si quelqu’un de chez vous à des problèmes, regardez ailleurs comme il faut avant de penser que c’est nous autres, OK? Il se leva et sortit, Marius le suivit.

(À suivre)

07-08-09

Le Printemps de Libertad -3

Filed under: Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:01

Chapitre 3

Libertad, d’ailleurs, ne devait rien voir ni entendre des événements des jours qui suivirent, ce qui n’empêcha pas le monde de continuer à tourner. Il commença même à tourner sensiblement plus vite, ce soir-là, dans les salles de rédaction de tous les journaux du Québec et du Canada.

L’explosion d’une bombe dans la case d’une néo-Québécoise/néo-Canadienne, au lendemain d’une profession de foi fédéraliste, brisait l’impasse et marquait un tournant dans la marche jusque-là bien tranquille du Québec vers son indépendance. Qu’un certain Julien Granger, autrement inconnu, ait été la principale victime de l’incident n’avait pas valeur de nouvelle. Comme était aussi sans intérêt le fait que quelques autres innocents aient subi diverses contusions. La nouvelle, c’était que Libertad Gomez — «the girl who chose Canada» — comme le titra le lendemain matin le journal The Gazette en mettant sa photo sur cinq colonnes, ait subi de graves brûlures et risquât de perdre la vue. La nouvelle, c’était que’un quart de siècle plus tard, la violence venait de refaire son entrée dans le dossier de l’indépendance du Québec.

Aucun des journaux du 27 mars ne mit en doute que quelque fanatique eût placé cette bombe et chacun dénonça cette violence avec indignation. On ne dénonça pas de la même façon, toutefois, selon qu’on était pour ou contre la souveraineté. D’un côté, on dénonça le séparatisme, tous les souverainistes complices plus ou moins conscients de cet attentat et le gouvernement du Québec responsable de tout. De l’autre, on dénonça la nature humaine, l’intolérance, l’extrémisme…

Personne n’eut le mauvais goût d’applaudir; mais derrière l’écran de la bienséance, il ne manqua pas de Québécois pour penser que la petite Gomez, finalement, l’avait bien cherché… ni d’autres Québécois pour penser que l’événement apportait des arguments inespérés à la cause fédéraliste et qu’il ne fallait surtout pas se priver d’en tirer tout le parti possible.
*

Dès que la nouvelle fut connue, le monde commença aussi à tourner un peu plus vite chez les Pinard.

– Parce que la nouvelle est tronquée, les commentaires biaisés, la vérité occultée, s’indigna Delo, il n’est pas indifférent à l’interprétation de cette affaire que la principale victime en soit un petit caïd de la pègre — comme tout le monde le sait à l’Université Concordia — et que l’on n’en parle même pas! Il s’agit, de toute évidence, d’un coup monté. Parce que tu comprends, n’est-ce pas, Robert, que si ce n’est pas Libertad qui était visée mais ce Granger surnommé Paloma, il n’y a pas de crime politique. Il n’y a plus de méchants séparatistes qui s’attaquent à des jeunes femmes innocentes. Il y a d’un côté un règlement de comptes et, de l’autre côté, une presse canadienne anglophone qui essaie de ternir l’image de l’indépendance du Québec. Tu comprends…

– Évidemment, que je comprends, dit Robert, et c’est parce que je comprends que je suis bien d’accord pour que tu me cites dans ton article, que je suis bien d’accord pour aller extirper de la famille Gomez toutes les déclarations que je pourrai obtenir et que j’essayerai même, dès que Libertad sera hors de danger, d’obtenir d’elle des commentaires qui accréditeront au mieux la thèse du règlement de compte entre «pègreux». Je veux le faire et je vais le faire. Parce que je comprends. Mais ici, entre nous, ne me demande pas de croire à cette thèse. La bombe était dans la case de Libertad, pas dans celle de Paloma. La cellule Riel-Chénier a revendiqué l’attentat avant même que les journaux publient la nouvelle. Et tu sais qu’il ne manque pas, autour de nous, de nostalgiques des années 60 capables de poser une bombe! Tu te souviens de ce que disait Marcel, il n’y a pas si longtemps? Alors, entre nous, ne nous racontons pas d’histoires… Si nous nous bernons nous-mêmes, nous sommes perdus!

– J’y crois, moi, au règlement de compte. Je ne crois pas que Marcel, ni personne de cette époque aurait choisi ce moment ni cette façon de revenir à la violence. Une bombe à la Banque du Canada, une bombe à la Gazette, peut-être. Dans la case d’une néo-Québécoise à Concordia? Ce serait trop bête! Surtout, ne me parle pas de cette cellule Riel-Chénier dont personne n’a jamais entendu parler, dont le communiqué, plein de fautes d’orthographe, a été rédigé, de toute évidence, pour faire le plus de mal possible à l’idée de l’indépendance! Tout ça est un complot. Un autre coup de la Brink’s, en plus méchant.

– Mais pourquoi mettre une bombe dans la case de Libertad si on visait Paloma?

– Il paraît que le pardessus de Paloma était dans la case de Libertad.

– Libertad ne connaissait pas ce Paloma, j’en suis sûr. Du moins, pas intimement…

– Ce qui rend l’affaire encore plus invraisemblable!

– Tu crois que la bombe était dans le pardessus de Paloma?

– Ce ne serait pas la première fois que quelqu’un saute sur une bombe qu’il a préparée pour quelqu’un d’autre. Mais je ne dis pas que c’est là la solution. On ne sait même pas où était la bombe. On ne sait pas la nature de l’explosif utilisé. On ne sait pas si c’est bien l’ouverture de la case qui a déclenché l’explosion! On ne sait rien. La police enquête… mais on ne sait même pas si c’est la Gendarmerie royale ou la Sûreté du Québec qui mène l’enquête. Tout ce qu’on sait, c’est que les fédéralistes n’ont pas intérêt à ce qu’on trouve une autre explication à l’attentat: il vaut mieux imputer le crime aux séparatistes. Donc, je me méfie… et je cherche.

– J’ai déjà averti le Syndicat des policiers qu’il faudrait en savoir plus. De ton côté?

– Tous ceux qui veulent l’indépendance veulent aussi que la vérité sorte. Et qu’elle sorte vite…
*

Le monde, le matin du 27 mars, commence aussi à tourner plus vite dans un local de la rue Hochelaga devant lequel sont garées une demi-douzaine de motos. Ici aussi on s’interroge, ici aussi on veut que la vérité sorte.

– Y pensent que Paloma était séparatiste?

– Non, y pensent que la bombe était pour la fille.

Celui qui venait de répondre était hors d’ordre: c’est Cric, leur chef, qui aurait dû répondre à Bantam. Cric, cependant, ne protesta pas. Il voulait que Scalp prenne plus d’importance. Il fallait qu’il prenne plus d’importance, maintenant que Paloma n’était plus là. Il fallait que Scalp prenne plus d’importance, parce qu’il faudrait maintenant donner plus d’importance à Marius. C’est Marius qui devrait assurer le contact avec les Colombiens. Il fallait que Scalp prenne plus d’importance pour équilibrer l’importance qu’il faudrait bientôt donner à Marius. Chaque départ exigeait ainsi des ajustements. C’est pour ça qu’on tolérait si mal les départs. Dans le cas de Paloma, bien sûr, on ne pouvait pas lui en vouloir…

– Oui, confirma Cric, ils pensent tous que la bombe était pour la fille. Ils pensent ça aujourd’hui. Demain, ils vont se réveiller. On va avoir les journaux sur le dos en plus des types de Johnny. Ils ont eu Paloma, ils sont prêts pour un «showdown». Il va falloir jouer «safe». Scalp, «check» avec tes contacts à Ottawa et essaie de savoir exactement ce qui s’est passé. Exactement. Toi, dit-il, en s’adressant à celui qui avait d’abord posé la question, regarde s’il y a de l’action du côté de la gang à Johnny. Prends tous les gars qu’il faut et suis tous ceux de l’autre bord qui sont importants. OK?

Bantam hocha la tête. Il ne poserait plus de questions inutiles. Scalp n’en poserait pas: il avait ses instructions et, du même coup, il avait sa réponse: il savait qu’il venait de monter d’un cran. Il fallait parfois prendre le risque d’être hors d’ordre. Cric le permettait. Cric pouvait se le permettre. Cric était plus gros, plus fort, plus rusé qu’aucun d’entre eux. Il avait reçu son surnom parce qu’il avait un jour simplement soulevé et tenu une Harley le temps qu’on en change la roue arrière…

Scalp n’avait pas reçu le sien parce qu’il était totalement chauve, mais parce qu’il prétendait que sa grand-mère était Algonquine. C’était peut-être vrai, il avait le nez aquilin et le front fuyant… mais personne n’avait vérifié. On ne vérifiait pas ce que disait Scalp. Il était sérieux, il était solide. Il n’aurait pas supporté qu’on vérifiât.

Les choses avaient commencé à tourner plus vite, également, dans la tête d’un des trois motards qui ne s’étaient pas encore manifestés.

Marius était aussi grand que Scalp; mais, à la différence de celui-ci, il affichait une superbe chevelure poivre et sel. Il était sans doute aussi fort que Cric, mais il n’aurait pas eu le mauvais goût de le laisser paraître; il était certainement plus agile, mieux entraîné, même s’il ne cachait pas et n’aurait pas pu cacher qu’il avait atteint la quarantaine… avancée. Il avait fait son service dans les paras belges, et l’on disait qu’il avait été mercenaire dans quelques bagarres, ici et là, en Afrique et ailleurs.

Il ne le niait pas, ne l’affirmait pas non plus. Il était venu d’ailleurs et le Québec était sa Légion étrangère à lui. Parce qu’il avait ce drôle d’accent, mais qui n’était pas non plus du «vrai» français, on l’avait d’abord cru Marseillais. Marseillais, ça faisait interlope, impitoyable, truand, plus distingué que voyou. Ça laissait supposer des transbordements louches dans des ports exotiques… Lui, il n’avait rien dit, comme d’habitude. Il était donc devenu Marius et il l’était resté.

Marius savait que personne d’autre que lui ne pourrait remplacer Paloma auprès des Colombiens. Ils avaient connu Marius et la chimie était bonne entre eux. Ils ne traiteraient pas avec Cric lui-même et Cric le savait. Cric ne s’habillait pas comme les Colombiens, il ne riait pas des mêmes plaisanteries, il ne buvait pas les mêmes boissons. Les Colombiens, vêtus de soie italienne — mais qui se souvenaient d’une enfance pieds nus dans la milpa — n’avaient pas l’intention de traiter quoi que ce soit avec un type comme Cric. Parce qu’il manquait de raffinement, ils pensaient qu’il manquait d’intelligence et qu’il pouvait faire des bêtises.

Cric savait qu’il ne «passait» pas avec les Colombiens. Paloma oui, parce qu’il parlait espagnol et qu’il avait eu quelque part une copine qui l’avait introduit dans les bons circuits de Cali. Marius «passerait» parce qu’il avait une gueule de Français. Ça, Cric le savait. Marius savait que Cric le savait. Marius comprenait donc parfaitement pourquoi Scalp, tout à coup, pouvait en mener plus large. Une question d’équilibre… Cric présenterait sans doute Scalp aux New-Yorkais comme son nouveau second. Ce serait pour la frime, Cric ne laisserait certainement pas Scalp négocier et établir de vrais contacts avec les acheteurs américains.

Marius décida que rien dans le déroulement de la situation n’exigeait une action immédiate de sa part. Il resta donc bien tranquille. Aujourd’hui, demain, dans quelques jours au plus tard, Cric lui dirait tout simplement, en privé, que Ricardo était à Montréal et que c’est lui, Marius, qui irait lui parler. Il recevrait l’héritage de Paloma.

Il avait parfaitement raison, même si ce n’est que bien plus tard que vint Ricardo et que Cric eut donc à confier à Marius ce qu’on aurait pu appeler pudiquement la «Direction des achats ».
*

Il fallut quelques jours de plus à Libertad pour que l’écheveau de sa vie recommence vraiment à tourner. Au tout début, et pendant deux jours, il y avait eu une merveilleuse inconscience. Après était venue la douleur des brûlures, douleur qu’on avait contrôlée en ramenant la jeune fille vers une autre inconscience, moins profonde: un sommeil entrecoupé d’abord, puis complètement rempli, de rêves qui étaient devenus jour après jour plus semblables à la réalité.

Quand Libertad reprit vraiment ses esprits, elle crut rêver car, sortant du brouillard où elle errait depuis l’explosion., c’est la voix du professeur Mansfield qu’elle entendit avant toutes les autres… «and a very, very courageous child…» terminait Mansfield, se dirigeant vers la porte et ne s’adressant à personne en particulier.

Elle se garda bien d’ouvrir les yeux. Elle eut même la sagesse de feindre l’inconscience le temps qu’il fallut pour que, une à une, les voix se taisent. La voix de sa mère, Lupe, celle de son père, d’autres voix qu’elle ne pouvait identifier. Ils partirent tous et elle eut enfin le temps de se rappeler.

Elle se souvint qu’on lui avait dit qu’elle était hors de danger et que la vision de l’œil droit, qu’on avait cru menacée, n’avait été, en somme, que très peu affectée. On lui avait dit, aussi, qu’un minimum seulement de chirurgie plastique serait nécessaire pour que disparaisse de son visage toute trace de l’accident. Elle conserverait à la hanche droite quelques cicatrices de brûlures, mais rien qui put sérieusement nuire à son apparence.

Ouvrant les yeux, enfin seule, elle se rappela aussi que des «collègues» qu’elles n’avaient jamais connus, — employés d’un ministère où elle n’avait jamais mis les pieds mais qui d’ores et déjà lui versait son salaire sans même l’avoir formellement embauchée! — lui avaient envoyé ces fleurs qui achevaient de faner sur le bord de la fenêtre. Les étudiants et les professeurs de Concordia avaient envoyé cette autre gerbe sur la commode, ce qui justifiait sans doute que Mansfield en personne soit venu à son chevet.

Renouant les uns aux autres de petits fils de mémoire, elle se souvint enfin qu’il y avait déjà des jours qu’à demi-consciente, elle divaguait devant un auditoire de choix et recevait la sympathie, mais aussi les conseils, non seulement de Robert, mais aussi de Delo et de Pierre Pinard; non seulement ceux de Consuelo mais aussi ceux de Gérard. Elle avait été très entourée.

Reprenant pour la première fois tous ses esprits, Libertad comprit que ce qui aurait pu être un accident tragique était devenu un incident favorable à l’essor de sa vie professionnelle. Elle était entré de plain-pied dans la carrière avec l’auréole des héros et, en politique aussi, tout ce qui ne tue pas rend plus fort. Elle était désormais entourée comme seuls le sont les forts: non seulement de ceux qui l’aimaient, mais aussi de toute une faune qui attendait d’elle quelque chose. Il ne s’agissait plus que de distinguer les uns des autres.

Ayant fait le point et renoué les fils, satisfaite que la roue de sa vie avait bien recommencé à tourner, Libertad s’endormit.
*

Elle s’éveilla, le mercredi 3 avril, pour constater que le monde, lui, n’avait pas repris ses esprits. La semaine écoulée avait permis au contraire à la couverture médiatique de l’attentat de devenir de plus en plus sectaire, partiale, excessive, jusqu’à ce que l’indignation face au crime lui-même eut fait place à une autre indignation ayant cette fois pour objet l’utilisation abusive que les médias fédéralistes s’étaient empressés de faire de l’événement. Totalement subjective, désincarnée et découlant de principes plutôt que d’une réalité tangible, cette indignation promettait d’être plus durable. Libertad pouvait guérir, mais la presse «Canadian», pour ses détracteurs, avait péché contre l’esprit et ne pourrait jamais expier sa faute.

– Comment ont-ils pu avoir la mauvaise foi, dit Robert, tout en lui massant la main avec ferveur, de prétendre que nous aurions pu nous attaquer à toi! Tu nous vois mettre une bombe dans ta case! Ridicule! Ridicule et abject! Qui était ce Granger, ce «Paloma»? Tu le connaissais bien?

– Tout le monde le connaissait à Concordia, dit Libertad. Il suivait parfois les mêmes cours que moi, assistait aux mêmes conférences.

– Ce n’était pas un de tes amis? Tu ne le fréquentais pas? Je veux dire, à l’extérieur de l’université?

– Non, mais ce n’est pas Paloma, c’est ton ami Marcel qui parlait de faire sauter des bombes…

– Mais non, mais non, souviens-toi. Marcel disait qu’il ne fallait pas faire sauter des bombes..

– Ce n’est pas ce que j’avais compris, dit Libertad, les yeux mi-clos.

– Chica — dit maman Gomez qui est là, debout, de l’autre côté du lit, comme presque toujours — veux-tu te reposer?

Elle trouve que ce jeune homme parle beaucoup. Il est comme ces curés qui, là-bas, au pueblo, venaient achever les mourants en leur parlant de la vie éternelle et en leur faisant toutes sortes de simagrées au lieu de les laisser s’endormir tranquilles… ou comme ces cousins riches qui venaient à l’occasion, qui apportaient quelques vêtements mais qui parlaient toujours un peu trop fort, un peu trop longtemps. Et il fallait laisser la porte ouverte, après leur départ, pour que disparaisse l’odeur des cigares.

– Tu veux dormir, Mamita?

Et qu’est-ce qu’elle veut encore, celle-là, songea Robert excédé! Il n’arrivait pas à conclure la vente. À cause de l’un ou de l’autre, de Lupe Gomez à tous ces inconnus qui se sentaient tout à coup des droits sur Libertad, il n’arrivait jamais au fait. Il n’arrivait pas à faire préciser par Libertad le véritable rôle de Paloma dans l’affaire.

Delo est là, lui aussi. En observateur. Il regarde tour à tour, comme un entomologiste, Lupe Gomez et Esteban Gomez, Consuelo Gomez et les jambes de Consuelo Gomez. Ce type du Ministère des Affaires étrangères qui se prétend un collègue mais qui, de toute évidence, a cet air absent mais trop attentif des gens qu’on a préparés à faire face à toutes les situations. Delo se demanda si le «collègue» enregistrait les conversations. Était-il armé? Était-il là pour protéger Libertad ou pour s’assurer qu’elle ne dise rien d’incongru? Je fabule, songea plus sobrement Delo, il est simplement là parce qu’il n’avait rien de mieux à faire et on lui fera écrire un rapport que personne ne lira jamais…

Pendant que Delo a pris un peu de distance dans sa tête, Libertad regarde aussi les autres; Mansfield, Delo et ce «collègue», dont elle ne sait rien si ce n’est qu’il a l’air au fond plus honnête que Robert, ce type à ses côtés qui semble vouloir lui témoigner de la tendresse mais qui lui tient la main comme s’il avait peur qu’elle ne s’échappe. Ce type avec qui elle a fait l’amour des centaines de fois mais qui, aujourd’hui, semble intéressé par tout autre chose que l’amour. En arrière-plan, Libertad se souvient aussi de tous ces amis de Robert et de Delo qui parlaient de violence avec passion.

Libertad a fermé les yeux et Lupe Gomez saisit la balle au bond.

– Señor, elle est fatiguée. Il faut la laisser tranquille. Le médecin a dit de ne pas la déranger. Il est temps que nous partions.

– C’est vrai, que vous parlez beaucoup, ajoute doucement Consuelo avec un sourire, si vous l’aimez vraiment, laissez-la tranquille.

Robert perd pied. Il ne connaît pas bien ces gens. À la seule exception de Libertad, laquelle étant sa maîtresse devenait du même coup hors-catégorie, il n’a jamais fréquenté de Latinos. Il en a entrevu quelques-uns. Surtout quelques-unes, un torchon à la main, dépoussiérant les meubles, le samedi matin, chez des amis bien nantis. Pour le reste, il n’en sait que ce que disent les documents du Parti: ils sont nombreux, ils sont latins, ce sont des alliés naturels contre le gringo anglo-saxon… Il n’est pas préparé à ces gens qui font bloc autour de celle des leurs qu’on a blessée et qu’on pourrait encore blesser. Il n’est pas préparé à se faire rabrouer par une jeune femme sortie tout droit d’un catalogue de Vogue, avec des jambes qui n’en finissent plus.

– Bon, ajoute Delo qui a compris la situation, il est temps que nous partions. Robert?

Robert Desjardins s’est ressaisi. Il affiche le large sourire qui lui a valu tant de succès lors de négociations difficiles.

– C’est vrai qu’elle a l’air fatiguée. Tu veux dormir chérie?

Libertad sourit à son tour et lui presse la main — Je pense qu’il vaudrait mieux… Dis-moi bonsoir.

C’est l’occasion, Robert la saisit au bond. — Laissez-nous seuls tous les deux une minute, d’accord?

Surpris à leur tour, les Gomez s’exécutent. Ils entraînent dans leur sillage le collègue et Delo. Dès que la porte est fermée, Libertad, qui a fermé les yeux, sent les lèvres de Robert; sur son front d’abord, sur ses lèvres ensuite. Voilà qui est mieux. Mais il continue…

– Écoute, peux-tu seulement me dire que Paloma avait peur? Peux-tu nous dire qu’avant l’attentat il était inquiet, qu’il semblait craindre quelque chose?

– Mais, il n’avait pas peur! Libertad voudrait bien faire plaisir à Robert, mais elle ne peut pas s’imaginer Paloma ayant peur. Il y aurait quelque chose de cocasse à prétendre que Paloma, ce matin-là, avait l’air d’une bête traquée. Si Robert avait connu Paloma, il ne poserait pas cette question saugrenue.

– Écoute, tu sais que ça n’est pas nous. Aide-nous. Dis simplement que Paloma était inquiet. Qu’il avait l’air inquiet. Un type qui faisait ce genre de commerce ne pouvait pas ne pas être anxieux. Dis-le, c’est tout ce que je te demande. Tu as toujours été avec nous, ne nous laisse pas tomber. Fais-le pour moi.

– Tu sais comme je mens mal. C’est toi-même qui me l’a dit. Mais je vais réfléchir, je te le promets. C’est au tour de Libertad, maintenant, d’afficher le large sourire de la franchise. Elle vient d’apprendre à mentir.

Robert sortit, maman Gomez vint faire une dernière inspection du teint de sa fille, de ses drap, de son verre d’eau et de sa boîte de kleenex, puis ils partirent. Libertad put commencer à réfléchir. Elle réfléchit tard ce soir-là, et le lendemain également. Elle ne pensa à rien d’autre qu’à Robert. Elle se souvint de chaque parole et de chaque étreinte. Ainsi qu’on prétend que celui qui va mourir revoit le film de sa vie, elle refit l’histoire de leur relation. Elle réfléchit. Elle réfléchit si bien qu’elle ne fit rien de ce que Robert lui avait demandé.

En fait, elle conclut qu’il n’y avait aucune raison qu’elle fît quoi que ce soit pour Robert, ce qui était la décision d’une femme forte. Il ne lui fallut, pour s’en remettre vraiment, qu’une quinzaine de jours. C’était plus de sa vie que ne lui avaient coûté l’attentat, la chirurgie plastique et la réhabilitation réunis, mais les médias — qui ne savent pas tout, ni surtout la valeur des émotions — n’en parlèrent évidemment pas. Libertad, pour souffrir, eut cette fois le privilège de l’anonymat.
*

Jean L. Gariépy — Scalp pour ceux qui le connaissaient bien — n’était pas un voisin difficile. Il habitait seul un bas de duplex à Pointe-aux-Trembles et ne recevait pas à domicile. Il se levait un peu plus tard que les autre travailleurs, rentrait plus tard aussi mais avait la gentillesse, sans qu’on le lui ait demandé, de maintenir au plus bas le régime de sa Harley quand il revenait au bercail à des heures indues. Il ne fréquentait pas les voisins mais faisait, de ci de là, un petit signe de tête à ceux qu’il voyait depuis plus d’une dizaine d’année. Scalp avait pour principe de ne jamais causer d’ennuis. Il prenait simplement ce dont il avait besoin. Les agents de probation et travailleurs sociaux de tout acabit qui avait facilité sa réinsertion après chacun de ses brefs séjours en prison l’avaient toujours trouvé docile. N’eut été d’une enfance difficile dans la Haute-Mauricie, d’un père ivrogne et d’une mère qui couvait un œuf chaque année sans trop se préoccuper de ce qu’il advenait des dernières couvées, ils étaient convaincus que Scalp ne serait jamais devenu un délinquant. Ce qui était rassurant pour tout le monde sauf pour ceux qui connaissaient Scalp, lesquels pensaient sans le dire qu’Attila eut également été un autre homme s’il n’était né dans les steppes d’Asie centrale et Jack l’Éventreur un type très bien s’il avait travaillé aux récoltes dans quelque Saskatchewan natale.

Scalp avait toujours aimé les motos. Dès son premier trimestre de polyvalente, il avait obtenu «au bras» qu’un condisciple lui prêtât inconditionnellement une Pixie 50 c.c. Dès l’année suivante, il avait acheté à vil prix un engin plus respectable d’un quidam qui devait s’acquitter de toute urgence d’une dette pressante résultant d’un pari malheureux. Dès qu’il eut quitté, après le Secondaire III, un environnement où il ne se sentait pas très à l’aise — polyvalente et domicile paternel en bloc — il s’était pourvu de véhicules encore plus convenables en les cueillant à sa guise, ce qui lui avait valu quelques réprimandes, la maison de correction et les familles d’accueil. Trois choses que Scalp trouvait insupportables, en ordre ascendant.

Le fait d’être gardé à l’œil pendant quelques heures par jour ne l’avait jamais empêché d’atteindre ses objectifs quotidiens. Au vol de radios dans les voitures avait succédé le vol des voitures elles-mêmes, la distribution de pièces volées et quelques emplois réguliers qui lui ouvraient des perspectives d’avenir plus sérieuses. C’est ainsi que son physique impressionnant et une compétence croissante lui avaient permis d’abord d’assurer la tranquillité de certains bars qui, sans lui, auraient été bien mouvementés, puis, enfin, d’aider au déchargement de cargos du port en collaborant à ce que tous les intéressés en reçoivent bien leur juste part. Il avait pu s’offrir une Harley neuve dès l’âge de dix-huit ans et n’avait vraiment cessé d’en chevaucher que lorsque l’État lui offrait un cure à Bordeaux, à Saint-Vincent-de-Paul, puis dans les établissements plus modernes qui avaient marqué, au cours des ans, les progrès continus du Québec vers une société carcéralement responsable.

N’ayant pas de relations familiales honorables qui puissent le recommander, Scalp avait longtemps agi seul ou avec d’autres qui, même s’ils s’assemblaient pour une affaire, n’en demeuraient pas moins des loups solitaires. Jusqu’à ce qu’il rencontre Cric. Ce sont les bras de Cric qui l’avaient impressionné. Scalp avait des épaules, du biceps, du poitrail mais des bras ordinaires. Oh, il avait du muscle, de la poigne, des bras qui auraient suffi à un bon joueur de tennis ou un bûcheron. Mais il n’avait pas les bras du David de Michel-Ange. Il n’avait pas ces bras qui s’élargissent à la grosseur de l’avant-bras déjà musclé. Cric les avait. On voyait qu’une moto, quelle qu’elle soit, entre les bras de Cric, ferait exactement ce qu’il voudrait. Ils se parlèrent, se trouvèrent «corrects» et décidèrent de faire des affaires. Scalp fut heureusement surpris, au cours des semaines qui suivirent, de voir que Cric n’avait pas seulement des bras mais aussi une tête. Depuis qu’il avait connu Cric, Scalp n’avait pas revu l’intérieur d’une prison.

Quand Cric s’était joint à Paloma, Scalp l’avait suivi. D’autres indépendants, d’autres orphelins sans famille s’étaient joints à eux et le gang d’Hochelaga était devenu une réalité. Quelque chose avec laquelle il fallait compter. Se spécialisant uniquement dans le trafic en gros des narcotiques, le gang s’était tenu à l’écart des pièges qui menacent ceux qui font dans le vol, le recel, l’extorsion, la protection, les jeux illégaux, le proxénétisme, la contrebande, le prêt usuraire et autres vétilles. La force du gang, c’était sa spécialisation. On travaillait peu, mais on travaillait bien. Il restait du temps pour penser. Le temps de regarder autour, de vérifier ses arrières et de voir venir. Ils occupaient bien leur place sur le marché.

Avec la mort de Paloma, tout était remis en question. Par qui? Scalp, chargé de la mission de le découvrir, avait d’abord fait appel à ses contacts réguliers auprès de la police de Montréal et de la Gendarmerie royale du Canada. Il savait depuis longtemps qu’aucune organisation privée ne pouvait exécuter un travail de recherche aussi bien que les corps publics. Il ne s’en était pas tenu, cependant, à l’examen des données documentaires et à leur analyse. Il y avait joint une recherche sérieuse sur le terrain. Il avait d’abord fait filer les membres les plus importants d’une bande rivale qu’il soupçonnait, puis certains indépendants ambitieux dont il se méfiait, mais rien ne lui avait permis de déceler une raison valable à cet attentat, encore moins un indice qui lui aurait permis de pointer du doigt un coupable. Il avait prudemment exploré du côté des Haïtiens, des Jamaïcains, des Chinois… mais sans succès. Scalp était un peu vexé de ne pas avoir réussi à s’acquitter de sa mission.

Il restait l’hypothèse absurde — il n’y avait plus personne à Montréal qui le croyait — que Paloma ait été l’innocente victime et que ce soit cette Libertad Gomez qui ait été visée. Il hésitait à s’engager dans cette voie. D’abord, parce que n’ayant jamais accordé qu’un minimum d’intérêt à la «question nationale» il ne pouvait s’imaginer que quelqu’un de raisonnable puisse faire du mal à son prochain pour une autre raison que de lui prendre quelque chose. Un assassinat politique était aussi loin de sa vision du monde que la philosophie kantienne et tout aussi inacceptable que le viol des enfants. Ensuite, il craignait de perdre un temps fou à suivre des pistes qui ne mèneraient nulle part dans un milieu qu’il ne connaissait pas, pendant que des adversaires beaucoup plus dangereux se préparaient peut-être à frapper une autre fois.

Il réfléchit longtemps ce matin-là, prêtant encore moins d’attention qu’à l’ordinaire aux seins lourds de la serveuse en slip minuscule qui lui avait servi sa bière matinale au bar de la rue Ontario dont il était un client assidu. Bien que la jeune fille frottât avec une application et une énergie digne d’éloges une table déjà bien propre, produisant des girations des dits seins qui auraient troublé un bon chrétien ordinaire, Scalp ne s’en aperçut même pas. Il trouva enfin la solution: c’est Marius qui ferait le suivi de la piste «séparatiste». Quand Scalp eut trouvé la solution, il vit immédiatement apparaître aussi, comme sortant d’un brouillard, les seins de la nouvelle serveuse. Il lui tapota gentiment le derrière et lui demanda son nom. La vie reprenait son cours normal.
*

Québec, 19 avril. 17 heures. Le Comité du Oui est au travail. Le comité restreint du Oui: l’inner sanctum où les autres croient que se prennent les décisions. Ils sont une quinzaine. Pierre Pinard est là, Robert Desjardins aussi. Ils ont la table ronde où l’on peut asseoir quinze personnes: c’est un des privilèges du pouvoir. À une table ronde, ils sont tous égaux. Ce qui n’empêche pas Sylvain, le Coordonnateur des activités de transition, de les subjuguer tous. Sylvain a la quarantaine, il est grand et mince, il porte les cheveux lourds sur la nuque comme il n’est plus permis de le faire. Il a l’air de D’Artagnan. Il a une de ces gueules qu’on met en évidence, rendant encore plus inusité son anonymat et sa discrétion. Très visible, ostentatoire même en groupe restreint, il a choisi de ne pas être sous les projecteurs. Pendant quinze ans, il a travaillé dans l’ombre; maintenant, personne ne peut ignorer qu’il a l’oreille du Premier ministre et que c’est lui, personne d’autre, qui fera ou ne fera pas l’indépendance. Depuis qu’il est adolescent, on l’a surnommé Bayard. Personne aujourd’hui ne l’appelle ainsi, mais on ne se réfère jamais à lui autrement. Aujourd’hui, c’est lui qui parle. Comme toujours.

– Il ne nous reste que deux mois et des poussières. Nous sommes remontés à 51% dans les sondages et c’est l’affaire Gomez qui est la clé. Il est de plus en plus évident que la clé est là. Une semaine avant l’attentat, nous étions tombés à 44%, aujourd’hui — hier plutôt — 51%. Ceci veut dire qu’à peut près tout le monde a compris que l’affaire Gomez a été une provocation. L’attentat a été un leurre. Il s’est agi d’un de ces coups bas du gouvernement fédéral, comme cette histoire de la grange qu’on a brûlée pour faire accuser les séparatistes, comme ce coup du Reform Party noyauté par le Heritage Front, lui-même contrôlé par la GRC ou par d’autres organismes de renseignement plus secrets que nous connaissons bien…

Tous les participants rirent poliment. Bayard, sans le vouloir peut-être, suscitait la flagornerie. Peut-être parce qu’il ne le disait jamais, on s’ingéniait beaucoup, autour de lui, à découvrir l’attitude et le comportement exact qu’il attendait et à le lui offrir. Comme un cadeau. Comme un coup d’encensoir.

Il nous fait un discours, pensa Pierre Pinard, s’imagine-t-il qu’il nous motive? Pense-t-il vraiment nous inspirer le feu sacré à nous qui avons, en moyenne, vingt ans de loyaux services envers la cause et le Parti? Ou est-il en train de donner le change à quiconque de l’extérieur pourrait nous écouter? Soupçonne-t-il qu’il y a des traîtres parmi nous, des délateurs éventuels? La prudence de Bayard lui semblait fastidieuse, mais il se sentait aussi réconforté, en son for intérieur, de n’avoir jamais pu prendre cette prudence en défaut. Pinard croyait fermement que personne, absolument personne dans le camp des fédéralistes, ne manipulerait et ne manigancerait jamais avec autant de sang-froid et de perspicacité que Bayard.

–… Et maintenant, continuait Bayard, il est clair que nous avons le vent dans les voiles. C’est la contre-offensive. Nous avons repassé le seuil de la majorité simple et nous allons vers les 60% le 24 juin. À 60 %, nous sommes indiscutablement crédibles…

On frappe à la porte; le Premier ministre est venu les saluer. Il est symptomatique, pense Pinard, qu’il ait frappé avant d’entrer. Il est significatif qu’il reste debout au lieu de se joindre à eux, ne serait-ce qu’un instant. Jacques Parizeau passe régulièrement au cours de leurs réunions. D’autres passent aussi: les vedettes, les têtes d’affiche… mais ils ne restent jamais. Ils ne disent jamais rien. Ils viennent apporter la caution morale du pouvoir à une opération à laquelle ils ne participent plus. En début de campagne, on a chanté partout au Québec «Frère Jacques», sans que l’on sache trop s’il s’agissait d’une ironie de l’adversaire ou d’un encouragement des fidèles. Frère Jacques dormait; voulait-on qu’il se réveille et aille un peu plus vite… Ou voulait-on qu’il prenne conscience de la situation et arrête tout?

Le génie de Jacques Parizeau, au lancement de la campagne référendaire, avait été de déléguer toutes les tâches importantes à des inconnus. C’est une autre équipe, une autre génération qui était venue mener le combat… et qui l’avait gagné. Gagné contre toute attente, et bien malin qui aurait pu dire si l’équipe mise en place pour mener le bon combat l’avait été pour servir de bouc émissaire à une défaite pressentie ou parce qu’elle était la seule chance de susciter une nouvelle ardeur et d’arracher la victoire. La question était devenue académique. Le référendum avait été gagné et c’est Bayard qui l’avait gagné. Tous ceux qui n’avaient pas voulu «aller à l’abattoir» s’étaient retrouvés bien vivants mais un peu à l’écart. Un peu dépassés. Personne ne voulait plus vraiment réveiller Frère Jacques, mais on trouvait bien rassurant qu’il soit là.

– Il nous faut 60%. Messieurs, il nous faut 60%. Je compte sur vous. Il donna une chaleureuse poignée de main à tout le monde et repartit comme il était venu. La semaine précédente, c’est Bernard Landry qui était passé. La semaine prochaine, ce serait sans doute Bouchard. Ils se succédaient tous dans le bureau du Maire du palais. Ils étaient la légitimité, même si c’est Bayard qui tirait toutes les ficelles. Bayard dont le visage n’était même pas connu de la majorité de la population et dont on connaissait le surnom mieux que le nom.

– Vous avez entendu le Premier ministre? Il nous faut 60% le 24 juin. Comment le faire? En soulignant que c’est nous qui sommes les victimes. Ce n’est pas madame Gomez la victime, c’est nous, les Québécois, qui sommes les victimes depuis 236 ans. Madame Gomez s’est rétablie, nous en sommes heureux. Nous trouvons d’une bassesse inqualifiable que le gouvernement fédéral et la presse anglophone aient voulu utiliser un règlement de comptes entre «pègreux» comme argument dans un débat qui aurait dû se situer plus haut. Maintenant, ils récoltent ce qu’ils ont semé. Nous avons le vent dans les voiles. Vous savez ce que vous avez à faire, que chacun travaille d’arrache-pied dans son milieu.

La réunion est finie. On passe au salon pour le verre de l’amitié. Il ne s’est rien dit au cours de cette réunion. On a joué à fond l’approche «Mission impossible»: il ne s’est rien dit, et toute initiative qui échouera sera désavouée…

– Monsieur Pinard…

Le vrai travail commence. Ils vont, un à un, sans témoins, recevoir du Coordonnateur les vraies instructions. En quelques phrases courtes, comme s’il s’agissait d’un oubli, d’un nota bene. Mieux, d’un post-scriptum à la réunion. Si l’indépendance échoue et que quelqu’un est pendu, ce sera indubitablement Bayard. Mais, si Bayard est pendu, ce sera une grave injustice devant les hommes, car on ne prouvera jamais rien contre lui.

Dès qu’ils sont à l’écart, les ordres tombent.

– Monsieur Pinard, ne voyez plus Marcel Leblanc, ce n’est pas là que vous êtes utile. Suivez Francœur de près et faites-lui comprendre que nous ne sommes pas des imbéciles. Nous ne sommes pas là pour faire une révolution permanente mais pour administrer un pays. Parlez souvent à Francœur, il aura quelque chose à proposer. Lui ou ses amis, si lui ne comprend pas assez vite. Écoutez bien Francœur. Ne refusez rien. Au besoin, personnalisez ce dossier et mettez les points sur les i. D’accord?

Pierre Pinard acquiesce; on ne discute pas avec Bayard.

– Et aussi, Monsieur Pinard ajouta l’autre, faites en sorte que votre fils évite aussi Marcel Leblanc. Ils sont vus ensemble bien trop souvent.

Nouveau hochement de tête. Quelqu’un a-t-il songé, se demanda Pinard, à ce que ferait Bayard, si l’indépendance n’échouait pas et s’il n’était PAS pendu?
*

Il tombe une de ces petites neiges fondantes d’avril qui peut devenir verglaçante. Un petite nuit de printemps qui a l’air bien inoffensive mais qui peut devenir assassine. Robert Desjardins, Delo à ses côtés, conduit donc prudemment. Il n’a pas du tout l’intention de se casser la figure alors qu’il touche presque au but. Il veut vivre jusqu’au bout le printemps de l’indépendance. Il regrette un peu que Delo ait dû monter avec lui, son père ayant autre chose à négocier. Heureusement, Delo ne parle pas beaucoup. Robert veut réfléchir.

On lui a donné un mandat impossible. Démesuré. Irréalisable. Bayard, qui n’a jamais de toute sa vie assisté à une assemblée syndicale et qui n’a même sans doute jamais, du moins de son propre chef et par plaisir, eu le moindre désir de parler à un travailleur syndiqué, vient de lui donner une mission impossible.

– Ce que je vous demande, Desjardins, lui a dit Bayard, c’est tout simplement de faire entériner par la base une décision qui a déjà été prise au sommet. La Fédération des travailleurs du Québec et le Congrès canadien du travail, vous le savez, ont convenu entre eux d’une répartition des tâches et des responsabilités qui ressemble étrangement à ce que nous appellerions une «souveraineté-association». Le Québec, au sein du Canada, ne demande pas plus de pouvoir que la FTQ n’en a eu au sein du Congrès canadien du travail. Ce que j’attends de vous, c’est que chaque association syndicale, au plan géographique comme au plan sectoriel, manifeste son adhésion à cette décision. Vous en avez cent, c’est bien. Vous en avez mille, c’est mieux. C’est l’expression de la fraternité des travailleurs. Le soutien de la classe laborieuse à l’ambition légitime du peuple québécois d’assumer son propre destin. Vous aurez bien sûr l’appui total du syndicat des fonctionnaires. Je veillerai à ce que vous ayez aussi l’appui de la Confédération des syndicats nationaux. Vos supérieurs vous donneront toute latitude et les moyens requis. Comprenez, toutefois, que vous êtes en congé sans solde et que vous agissez en votre nom propre. La FTQ n’a pas à redemander formellement ce qu’elle a déjà obtenu. Elle n’a pas à refaire à la pièce ce qu’elle a construit en bloc. Ce que nous voulons, ce sont des initiatives personnelles. Des gestes spontanés de solidarité. De Halifax à Vancouver. Vu?

– J’ai bien compris. Je ferai tout ce qu’il est possible de faire.

«Sergent, réveillez-moi ce peloton et allez dégager Stalingrad. Schnell!» Tu parles! Pourquoi n’avait-il simplement pas dit non? Pourquoi ne disait-on jamais non à Bayard? Robert, qui avait toute l’ambition qui sied à un honnête homme, sentait qu’il allait jouer toute sa carrière sur une aventure délirante. Il allait prendre un risque déraisonnable. Pourtant, il avait dit oui. C’est peut-être pour la même raison que le Québec avait dit oui. Non pas oui à Bayard lui-même, on ne le voyait pas assez pour que son charisme pût jouer, mais oui, par personne interposée, à ce que Bayard voulait réaliser. Ce que, d’ailleurs, personne ne savait. On avait dit oui à l’Indépendance, oui à Parizeau, à Landry, à Bouchard. Oui à des idées et à des hommes qu’on connaissait bien. Des hommes rassurants, parce qu’ils étaient là depuis trente ans, qu’ils le disaient depuis trente ans et que la foudre ne les avait pas encore frappés. Mais, derrière, on sentait qu’il y avait Bayard.

Combien de syndicats canadiens peut-on convaincre, en deux mois, de reproduire à leur niveau l’accord national de souveraineté association de la FTQ et du Canadian Labor Congress? Combien d’entre eux peuvent faire ratifier ce choix par leurs membres? Combien risqueront de menacer d’une grève générale indéfinie un gouvernement canadien qui ne tendra pas la main au Québec? Quel trotskiste déboussolé qui a l’oreille du Coordonnateur à Québec a bien pu rêver que les Teamsters de la Colombie-Britannique perdraient une seule heure de travail pour soutenir le «libre choix des travailleurs québécois»? Comment quelqu’un comme Bayard a-t-il pu faire de cette aberration un élément de sa stratégie?

La voiture dérapa légèrement dans un virage glacé et Robert décida de ramener son attention au problème immédiat qui était tout de même de ramener intacte à Montréal cette voiture et ses passagers. Il fallait animer Delo.

– Tu dors?

– Non, je réfléchis. C’est fou, comme tout le monde réfléchit. Personne n’a vraiment réfléchi avant le référendum, personne n’a réfléchi au cours des décennies qui ont précédé — pour ne pas dire des siècles — et, tout à coup, tout le monde au Québec prétend «réfléchir». Alors, je réfléchis.

– Si tu avais été à la réunion du comité, tu réfléchirais encore plus.

– Tu veux m’en parler?

– Avec toute l’insistance qu’on met sur la discrétion et la sécurité, j’ose à peine en parler avec ton père qui assiste à la même réunion! Tu sais, je suis persuadé qu’il y a même des choses qu’on ne se dit pas, lui et moi! C’est fou.

– Ça force chacun à penser à son propre boulot. Ça évite aussi le «déviationnisme». C’est bien comme ça que vous appeliez la réflexion à l’heure de la grande solidarité stalinienne, n’est-ce pas?

– Pourquoi «vous»? Je n’étais pas né à l’époque de Staline.

– C’étaient «vos bergers et vos chiens», comme dirait Lafontaine. Mais, sérieusement, est-ce que tu ne trouves pas, toi le militant syndicaliste de gauche, qu’on s’écarte un peu beaucoup du «dialogue franc et sincère», de la «concertation entre tous les intervenants» et autres bidules du même genre? Et pendant qu’on fait le point, ne faudrait-il, avant que tu puisses convaincre Libertad de quoi que ce soit, qu’elle accepte d’abord de te revoir?

C’était un coup bas. Robert évitait soigneusement de parler de sa rupture avec Libertad. Une rupture d’ailleurs qui n’existait pas, puisqu’elle n’avait jamais été formulée. Libertad lui avait simplement fermé sa porte et ne retournait pas ses appels. L’attitude, avait conclu Robert, d’une femme qui n’avait jamais su comment dire non.

– Libertad a été totalement déloyale. D’ailleurs, je ne te l’avais pas dit, mais j’avais déjà rompu avec elle AVANT l’attentat. J’ai rompu avec elle le soir même ou j’ai appris qu’elle allait se prostituer à la télévision et faire des mamours aux fédéralistes.

– Alors, quand nous sommes allés à l’hôpital, c’était quoi? Une réconciliation?

– En quelque sorte; oui. Une réconciliation. Une dernière chance que je lui donnais de revenir du bon côté.

– Au fond, tu ne l’aimais pas du tout. Tu étais en train de la manipuler. Mais qu’est-ce que tu lui offrais?

– Une l – é – g – i – t – i – m – i – t – é. Une appartenance vraie au Québec, à la mesure de l’accueil que je lui avais réservé. De l’accueil que nous lui avions tous réservé.

– Tu parles comme si c’était un gros cadeau d’offrir à quelqu’un la «québécitude». Tu parles comme quelqu’un qui a lu trop de propagande. Tu veux savoir la réalité? Être québécois, au comptant, ça ne vaut pas grand-chose. Ce n’est pas une valeur, c’est une promesse. Donner l’indépendance à la population, donner le Québec à quelqu’un, c’est lui donner un «Do-it-yourself kit», c’est lui offrir une chance de faire quelque chose. Avec ça, je suis d’accord. Mais il ne faut pas s’imaginer qu’on donne un gâteau de noces quand on offre une tasse de sucre et une tasse de farine…

– Tu penses que je m’y prends mal avec elle?

– Je constate que tu n’as pas les résultats que tu attends. Pourtant, c’est une chic fille.

– Si tu voyais sa sœur!

– Je l’ai vue.

– Ah?

– Mais oui, à l’hôpital. Tu étais trop occupé. Tu ne t’occupes pas vraiment des gens.

– Et alors, c’est quelque chose la sœur, non?

– Oui, oui. Mais j’ai un faible pour les femmes fragiles… comme Libertad. Je pense sincèrement que Libertad vaut plus que sa sœur. Plus que tu penses.

– Probablement…

Et maintenant, pensa Robert, c’est Delo qui me prend pour un con. Et maintenant qu’il avait annoncé sa rupture, celle-ci devenait définitive. Il constata que l’idée lui était devenue tout à fait indifférente. Comment pouvait-il avoir changé à ce point sa perspective à l’égard de Libertad? Au fond, songea-t-il, c’est vrai que je ne l’ai jamais aimée. Elle était commode, parce qu’elle était là, disponible, facile à prendre et à satisfaire pendant que je pensais à autre chose. Est-ce que j’ai été un salaud avec elle?

Delo ne parlant plus et la neige ayant cessé, Robert eut tout le temps de faire le point. Il se souvint qu’avant Libertad il y avait eu Jeannine. Avait-elle été importante? Et avant Jeannine, Nicole. Nicole ou Andrée, puisque les deux affaires avaient été menées de front. Laquelle des deux avait été la plus importante? Peut-être était-il — et avait-il toujours été fondamentalement — un salaud avec les femmes. Ou un salaud tout simplement. C’est une idée qu’il trouvait intellectuellement déplaisante mais qui, en y pensant bien, ne suscitait pas chez lui une grande émotion. Il ramena son attention sur ce qui l’intéressait vraiment: exécuter le mieux possible le mandat qu’on lui avait confié.
*

Delo avait eu beaucoup de plaisir à enfreindre la consigne paternelle et il y avait mis beaucoup d’efforts. Il n’acceptait pas, par principe, qu’un boss à Québec — un boss qui d’ailleurs ne lui payait pas de salaire — vint lui dire qui il devait et ne devait pas voir. Il avait mis bien du temps à rejoindre Marcel, apparemment fort occupé, mais il y était parvenu. Marcel et lui, ce jour-là, prenaient enfin, rue Saint-Denis, une bière belge que Delo croyait avoir depuis longtemps méritée. Il faisait maintenant très beau et tout Montréal, comme à l’ordinaire, s’était donné rendez-vous sur une terrasse. Les jupes étaient un peu plus courtes, les filles un peu plus belles que l’année précédente.

– Un temps comme ça mercredi, ils vont mettre un million de personnes dans la rue, dit Marcel, ton chum Robert a fait un sacré travail!

Le premier mai serait jour férié, pour la première fois. Une trouvaille de Robert. C’était un clin d’œil à toutes les gauches du monde mais surtout aux travailleurs canadiens. Des centaines de délégations syndicales, de toutes les provinces canadiennes et de tous les secteurs d’activité, assisteraient au grand Défilé de la solidarité, rue Sherbrooke, courtoisie, bien sûr, du gouvernement du Québec qui avait fait les invitations, payé les billets et promis des réjouissances hors du commun. Robert avait supposé que le travailleur de Swift Current, Saskatchewan, ou de Dartmouth, Nova Scotia, ne détesterait pas venir passer trois jours à Montréal avec sa femme, que la raison en fût les pêches dans l’Atlantique, la lutte contre la pyrale du maïs ou l’indépendance du Québec. Il avait eu parfaitement raison.

En dix jours, il avait fait le travail de dix ans. Des centaines de syndicats seraient représentés au Défilé de la solidarité et toutes les provinces canadiennes y seraient. Les camarades de l’Ouest seraient là, et ils chanteraient Alouette — ou même Frère Jacques — avec autant d’entrain qu’Avanti Populo.

– Robert travaille beaucoup, dit Delo, je ne l’ai pas vu depuis au moins une semaine. Je ne lui ai même pas parlé. Je crois qu’il avait plus que ce Premier Mai à organiser. Ils sont en train de le transformer en machine.

– La petite Libertad Gomez, c’est sa blonde, hein?

– C’était. Il n’a plus de temps pour elle.

– C’est vrai qu’avec ce qu’elle a fait…

– Marcel, dis-moi que ce n’est pas toi, dis-moi que ce n’est pas nous, la bombe.

Marcel soupira et haussa les épaules. Il prit une grande gorgée de bière.

– Ce n’est pas moi. Ça, je peux te jurer que ce n’est pas moi. Maintenant, pour les autres… Je ne sais pas. Je ne pense pas. On ne me le dirait pas. Tu comprends, ceux comme nous qui ont été mêlés aux événements des années soixante et soixante-dix, on ne représente plus vraiment un «plus» pour la cause. Nous n’avons plus la manière de faire. Nous n’avons plus le vocabulaire qu’il faut. Nous sommes comme les vieux joueurs qu’on garde sur le banc pour amadouer la foule mais qu’on ne veut pas vraiment voir sur la patinoire. Nous sommes là parce que ça donnerait une mauvaise image du Parti d’annoncer brutalement que nous ne sommes plus là. Tu te souviens à quel point a été négatif le rejet de Bourgault et du RIN? Pourtant, il fallait évidemment sortir du «Bourgault» pour faire du «Lévesque» et prendre le pouvoir. Il a fallu sortir du «Lévesque» et vendre du «Parizeau» pour gagner le référendum. Maintenant, on est en train de sortir du «Parizeau», qu’on connaît trop bien, pour entrer dans quelque chose qu’on connaît mal et FAIRE l’indépendance. À la vitesse où les choses évoluent, des types comme moi ont l’impression d’être trois ou quatre générations en arrière. Il y en a, comme ton père, qui se sont recyclés; ils assurent la continuité. Mais ceux qui ont vraiment joué leur va-tout il y a trente ans, on ne vient pas les chercher pour les tenir au courant. On nous aimerait mieux empaillés. Tu me parles de l’attentat contre la petite Gomez. Ça peut être vraiment une cellule Riel-Chénier, qui sait… Ça peut aussi être un franc-tireur. N’importe qui, aujourd’hui, peut aller acheter à la pharmacie ce qu’il faut pour faire une bombe et recevoir les instructions sur Internet. Aujourd’hui, on dit que c’est la mafia. Peut-être. Il ne faut pas exclure que ce soit un nationaliste pas très doué. Ça peut aussi être un parfait cinglé, tout simplement. Le plus grand danger pour la société, à partir de maintenant, ce n’est pas le communisme, ni aucun révolutionnaire; c’est la masse grandissante des cinglés. Remarque que ça peut aussi être un Anglais pour nous faire accuser…

– Ça ferait dur…

– Ne pense pas ça. C’est une hypothèse sérieuse. Parce qu’il n’y a plus personne de vraiment important, personne d’irremplaçable, parce que ce sont des machines qui mènent tout, il n’y a plus beaucoup d’intérêt à se débarrasser de ses ennemis. Au contraire, c’est ce qui se passe dans la tête du monde un beau matin, le jour du vote, par exemple, qui est devenu vital. Il est important que le soir de l’indépendance il y ait beaucoup de monde dans la rue qui crient «Vive le Québec libre!» S’il y en a assez, les autres embarqueront et suivront. Et quand je dis «les autres», ce n’est pas les voisins du quartier. Je parle des Français, des Américains, des Nations Unies. Aujourd’hui, ça ne vaut plus la peine d’aller contre la «volonté populaire»: ça crée trop de problèmes et ça ne rapporte pas assez de profit. Alors, ça devient très dangereux.

– Dangereux?

– Très dangereux. Avec l’importance des sondages, le rôle des médias modernes et la sympathie pour les victimes, il est devenu plus rentable de faire disparaître ses amis que ses ennemis. Je ne suis pas certain qu’il n’y a pas, en ce moment même, des souverainistes qui font brûler des lampions pour que quelqu’un nous mette une bombe: on gagnerait trois ou quatre points dans les sondages. Ça ferait bien plus pour la cause que l’assassinat de tous les membres du cabinet Chrétien.

– Jésus Christ!

– Bien oui. Je suis même à peu près sûr qu’il y en a qui font plus que brûler des lampions. On n’est plus dans les années soixante…

– Est-ce que quelqu’un t’a approché pour une opération de ce genre-là?

– Mais non, ils ne me feraient pas confiance pour une affaire aussi complexe. Je suis trop vieux. Moi, je serais plutôt le type qu’on prendrait comme victime…

– Tu dis ça en blague, n’est-ce pas?

– Évidemment…

Marcel et Delo parlèrent encore longtemps. Ils vidèrent des Maredsous et des Gueuzes, aussi loin dans leurs habitudes et leurs goûts de la population qu’ils voulaient libérer que l’était leur langage des préoccupations de celle-ci. Ils parlèrent de tout et de rien, de Robert, de Libertad, de Bayard, du socialisme, du nationalisme, de l’esprit révolutionnaire… Ils parlèrent de tout et de rien, mais surtout de l’indépendance. En fait, seulement de l’indépendance.

(À suivre)

06-08-09

Le Printemps de Libertad -2

Filed under: Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:01

Chapitre 2

Libertad et sa famille occupaient un confortable trois-chambres rue Goyer. Rien d’extravagant, mais l’abondance au quotidien, par la grâce de Consuelo. Papa Gomez ne rajeunissait pas et ne s’était jamais vraiment fait à la vie urbaine; il chômait. Lupe, la mère, gardait des enfants, faisait des ménages, se rendait autrement utile au voisinage et, surtout, avait complètement maîtrisé, de commérages en conseils, toutes les ramifications du réseau d’aide sociale. Libertad servait à la Crêperie du Plateau trois soirs par semaines, faisait des travaux d’étudiants à la pige et subvenait ainsi à ses besoins qui étaient modestes.

Tout ceci n’avait guère d’importance. Consuelo assumait le loyer, l’épicerie et le plus clair des autres dépenses du ménage. Consuelo n’avait pas de problèmes d’argent. Plus grande, plus mince, plus souple, plus âgée de deux ans que Libertad, Consuelo avait eu, dès le départ, non seulement, l’avantage d’être bien belle, mais aussi celui qu’on le lui ait déjà dit, là-bas, au Salvador. Au pueblo d’abord et dans la Capitale ensuite.

Il ne lui avait pas fallu plus d’une visite au bon fonctionnaire du bon ministère pour que la mission canadienne au Salvador soit dirigée vers le village de sa famille. Il ne lui avait pas fallu plus d’une heure pour que le jeune diplomate canadien accorde à son père le visa demandé. Elle était arrivée au Canada à dix-huit ans, déjà bien consciente de ce qu’une femme peut donner et de ce qu’une femme peut recevoir: il y avait des années qu’elle savait déjà ce qu’elle valait. Il lui avait suffi d’un mois, à Montréal, pour devenir la maîtresse d’un type très bien. De Jacques à Jean, de Jean à Simon et de Simon à Gérard, elle était maintenant coordonnatrice à l’accueil d’une société d’import-export dont le plus clair des affaires se faisait avec le gouvernement fédéral.

Elle relevait directement, à ce titre, de Gérard Martin, président-directeur général et seul actionnaire de ladite compagnie. Gérard avait beaucoup d’amis. Les amis de Gérard étaient aussi ceux de Consuelo. Consuelo n’avait cependant pas de meilleur ami que Gérard, comme Gérard n’avait pas d’alliée plus fidèle que Consuelo. C’est du moins ce qu’ils prétendaient tous les deux. Au demeurant — et tout intérêt commercial mis à part — ils avaient tous deux le talent réciproque de se faire jouir comme nul autre, ce qui ne gâte rien au maintien d’une relation harmonieuse et évite bien des malentendus. Comme évitait bien des malentendus le fait qu’elle demeurât toujours officiellement avec sa famille rue Goyer, et non avec Gérard aux Cours Mont-Royal.

C’est sa mère qui accueillit Libertad : — Que c’est bien, que c’est bien, Mamita, que tu aies trouvé un emploi!

Le père Gomez rappliqua à son tour: — Et tu as reçu beaucoup d’appels des gens de la télévision. Dis, ce doit être important ce poste que tu as obtenu!

– Des appels de la télévision?

– Oui, regarde, j’ai noté: Señor McNaughton de CBC, Señora Fraser de CJAD, un type de la Gazette, je ne peux pas prononcer son nom, c’est écrit là.

Consuelo apparut à son tour : — Sos bien popular… Pourquoi ils t’appellent tous?

– Aucune idée. Je n’en ai absolument aucune idée.

– Quand le fils de ta tante Catherine a vécu à Choluteca avec une dame qui était consul honoraire de Panama, commenta Lupe Gomez, j’ai passé une semaine chez eux et elle recevait aussi beaucoup d’appels. C’est normal, quand tu es diplomate, que les journaux t’appellent. Quand tu seras bien connue, ton père pourra aussi trouver un emploi.

– N’embête pas Libertad avec mes problèmes, intervint le père, pense plutôt qu’elle sera peut-être un jour là-bas, au Salvador, et qu’elle pourra vraiment aider César et Benjamin…

Consuelo reprit le contrôle de la situation:

– Rappelle-les, on saura bien. Commence par le type de la Gazette, les gars des journaux sont moins dangereux.

Libertad s’exécuta. Non, monsieur Libkovsky n’était pas là, mais son adjointe était au courant du dossier. Que ressentait Libertad Gomez face à cette nomination au service diplomatique canadien? Acceptait-elle cet emploi? Se sentait-elle d’abord Canadienne ou Québécoise? Voyait-elle dans cet engagement une quelconque renonciation à son statut de Québécoise? Quelle avait été sa position au référendum… Pardon, excusez-moi, je n’aurais pas dû poser cette question. Vous parlez français n’est-ce pas? Ah, vous avez appris le français avant l’anglais? Comme c’est intéressant…! Nous aimerions vous rencontrer, en savoir plus sur vous, sur votre famille, sur vos valeurs, sur vos idées… Quand vous voudrez. Demain? Avec plaisir…

À peu de choses près, même chose à la radio. Moins de curiosité à la télévision mais un rendez-vous ferme pour une entrevue, préenregistrée le lendemain et rediffusée le jour suivant. Libertad donnait la réplique, sans comprendre. Ils étaient trop polis. Trop empressés. Quelque chose sonnait faux. Pourquoi elle? Comment savaient-ils? Que cherche-t-on à lui faire dire? Avant même qu’elle n’eût terminé de retourner les premiers appels, un autre journal et une autre station radiophonique l’avait relancée. Il était déjà quatre heures quand Consuelo vint la rejoindre.

– Et alors?

– Je ne sais pas, ils veulent tous me parler. Il y en a eu deux autres. C’est comme si j’étais la seule candidate acceptée aux Affaires étrangères. Parce que nous sommes des immigrants sans doute. Il n’y a sans doute pas beaucoup d’immigrants qui ont été acceptés…

– Parce que tu es immigrante, parce que tu es une femme, parce que tu es Québécoise… mais je sens qu’il y a autre chose. Je vais parler à Gérard. Tout de suite.

– Et moi, je passe chez Robert. Je ne le lui ai pas encore dit. Au fait, tu l’as cette lettre du Ministère?

– Qui est Robert?

– Je t’ai déjà parlé de Robert, on se fréquente depuis deux ans…

– Oui, je me souviens… qu’est-ce qu’il fait? Que fait-il dans la vie, je veux dire?

– Il est au gouvernement du Québec, les Affaires sociales.

– Important?

– Pas vraiment.

– Ce n’est pas lui, la télévision, la radio, les journaux?

– Il ne le sait même pas!

– Je veux dire: ce n’est pas lui qu’on vise? Il n’est pas assez important pour qu’on essaye de l’atteindre à travers toi, n’est-ce pas?

– Je ne vois vraiment pas…

– Il faut vraiment que je parle à Gérard. La lettre est sur le bahut, dans ta chambre.

– Tu me laisses à la Crêperie?

– Je n’ai pas le temps. Prends un taxi. Tu as besoin d’argent?

– Non, ça va… Merci quand même. Merci pour tout.

– Tu sais, je vais être très fière d’être la sœur d’une diplomate. Merci d’avance…

Il y avait toujours eu entre elles cette complicité essentielle qui doit exister entre maraudeurs d’un même clan isolés en territoire étranger. Les choses n’allaient pas changer simplement parce que l’une d’elles avait réussi une grosse affaire.

Libertad, d’ailleurs, ne voyait pas l’urgence de changer quoi que ce soit. Elle fit comme toujours quatre heures de service aux tables à la Crêperie du Plateau. Comme un soir sur deux, Robert l’attendait à la sortie.
*

Quand elle monta dans la voiture de Robert, celui-ci l’étreignit avec un peu plus d’avidité qu’à l’ordinaire. Elle ne s’y trompa pas

. — Ça t’a foutu un sacré choc, cette histoire de Marcel, n’est-ce pas?

– Évidemment, ça m’a bouleversé. Je ne vois plus trop bien où on s’en va. Mais au fond, ce qui me déprime le plus, c’est Marcel lui-même. Tu sais qu’il a passé près de dix ans de sa vie en prison? ALQ, FLQ… Comment peut-il aussi facilement tirer un trait sur toute sa vie? Comment peut-il le faire avec autant de sang-froid?

– Peut-être la lucidité, peut-être le simple bon sens. Est-ce qu’il n’est pas clair que les gens n’en veulent pas de l’indépendance?

– Les gens ne veulent jamais autre chose que la tranquillité. Je suis sûr que dans toutes les révolutions, il y a eu une heure où ceux qui sont devenus plus tard des héros n’étaient que des trouble-fête. Je suis sûr qu’au début de la Résistance, en France, la majorité de la population souhaitait qu’on en finisse avec les Résistants et que la vie recommence comme avant, avec ou sans les Allemands. Et je ne suis pas sûr que les gens comme Marcel ont vraiment laissé tomber. J’ai parlé avec Delo aujourd’hui, il pense la même chose que moi. Les gens comme Marcel veulent encore faire quelque chose mais ils savent qu’il y a des délateurs et des traîtres partout. Ils feignent de laisser tomber mais ils vont passer à l’action. Au moment où l’on se parle, je suis sûr que Marcel, sans nous le dire, est en train de préparer quelque chose.

– Tu crois? Marcel lui-même disait qu’il ne fallait pas jouer une partie de poker-menteur où l’on se relancerait à coup de vies de Québécois. Tu crois que même ça, c’était un bluff?

– C’est Delo qui disait ça, pas Marcel.

– Et si Marcel, ou quelqu’un comme Marcel, te demandait de passer à l’action directe, comme vous dites, est-ce que tu le ferais?

– Je ne sais pas. Je n’ai pas eu la formation pour le faire. C’est peut-être pour ça qu’on ne me le demande pas.

– Mais si on te l’avait demandé, insista-t-elle. Il fit démarrer la voiture sans répondre. Et mit la radio en marche. C’était la dernière chanson de Léveillé:

«Ce soir-là Montréal, tu sortiras joyeux, fier de la liberté suspendue à ton bras… saluant au passage un drapeau blanc et bleu… et chantant, en français, un air qui te plaira… la, la la la la la la la la la, la la…»

Excédé, Robert passa à la station suivante. — «…et cette myriade de “cas personnels” qui viennent se greffer au problème collectif de l’indépendance. Par exemple, celui de cette jeune néo-Québécoise, Libertad Gomez, dont on a entendu l’entrevue téléphonique il y a quelques minutes et qui sera l’invitée du réseau anglais de Radio-Canada samedi soir, je crois. Vous avez ici une jeune femme dont la carrière prometteuse passe par une adhésion au système fédéral. Aujourd’hui, ce gouvernement est son gouvernement. N’a-t-elle pas raison d’accepter de le servir? S’attend-on à ce qu’elle démissionne le 24 juin à midi? Et, si elle le fait, le gouvernement du Québec lui offrira-t-il un poste équivalent, comme il a promis de le faire à tous les fonctionnaires fédéraux? Il y a des milliers de cas semblables actuellement au Québec. Quelle que soit l’issue de la situation actuelle, on se demande si, Québécois ou Canadiens, nous pouvons éprouver autre chose qu’une grande pitié ou un profond mépris pour les gouvernements, tant à Ottawa qu’à Québec, qui ont permis que cette situation existe.»

Robert avait éteint la radio et s’était mis à rire:

– Quelle coïncidence, n’est-ce pas? Elle s’appelle exactement comme toi!

Libertad ne se sent pas la force d’expliquer. Elle tend simplement à Robert la lettre du Ministère. Après, tout se passe comme un ballet aquatique, silencieusement, au ralenti. Il stoppe la voiture, il lit la lettre, il la lui rend. Il lève lentement les bras comme s’il tenait devant lui un ballon imaginaire, la bouche entrouverte, les sourcils froncés, totalement abasourdi. Puis, il baisse les bras, exhale un profond soupir et, sans même la regarder, lui touche délicatement l’épaule. Deux fois. Ensuite, de l’index, il lui indique la porte. Toujours sans la regarder, toujours en silence, du revers de la main il fait le geste de la balayer hors de cette voiture, hors de sa vie.

Libertad sort de la voiture. Elle est coin Sherbrooke et Saint-Denis. Face à cette statue d’un homme que la douleur étreint. Pour l’instant, elle est sans douleur. Elle est sans émotion. Elle tient toujours à la main la lettre qui lui donne un avenir, une dignité, une vie. Derrière elle, il y a quelqu’un dans une voiture qui veut une autre vie. Tout ça est très simple. Plus simple qu’elle ne l’avait cru. Il lui semble simplement incongru qu’on laisse ainsi des questions de politique transgresser les limites d’une relation personnelle. On voit bien que ce ne sont plus que des hommes qui ont la parole.
*

Il n’y avait en effet que des hommes chez René Francœur quand Pierre Pinard y arriva. Que celui-ci, fonctionnaire du Québec et séparatiste depuis trente ans, fut invité chez René Francœur, pilier du Comité du Non, en disait déjà long sur l’imbroglio qui persistait à trois mois de la déclaration d’indépendance. Que Pierre Pinard trouvât tout à fait normal d’accepter cette invitation montrait encore mieux à quel point les lignes de clivage étaient subtiles et les loyautés étrangement partagées selon le point de vue que privilégiait l’observateur.

Il y avait, ce soir-là, chez Francœur, d’autres fonctionnaires, quelques banquiers, des ingénieurs, des consultants, des hommes d’affaire. Quelques-uns qui avaient voté Oui, beaucoup qui avaient voté Non, mais des gens qui avaient tous en commun d’avoir intérêt à ce que l’indépendance, si elle devait absolument se faire, se fasse au moins avec un minimum de violence et de bouleversements. La maison de Francœur, ce soir-là, voulait être le lieu de rencontre de toutes les tolérances.

René Francœur avait invité environ un tiers d’anglophones. Plus, il aurait paru faire la part trop belle à la minorité; moins, il aurait semblé vouloir respecter un quota. Il avait, de la même façon, invité plus de supporters du Oui qu’il n’en avait comme amis, mais moins que ne l’aurait suggéré le fait qu’ils étaient maintenant au pouvoir et presque à l’heure de réaliser leur projet.

Il était clair pour chacun des invités que le but de leur rencontre était de préparer l’avenir. Leur avenir. L’avenir de chacun d’eux dépendrait d’ici peu de ce qu’il aurait dit, ce soir, à l’un ou l’autre des autres invités. L’astuce était de savoir ce que chacun voulait VRAIMENT entendre… et ce qu’ils prétendraient avoir entendu, le 25 juin, lorsque les jeux seraient vraiment faits.

–… Car les jeux, dit Francœur, ne se feront pas le 24 juin l996. Ils se feront dans les semaines, les mois, les années qui suivront. Parizeau nous parle de la naissance d’un enfant. En fait, il va s’agir de l’apparition d’un fantôme, de la matérialisation d’un ectoplasme dont on ne saura pas très bien s’il est réel, virtuel, fragile, solide… Comment peut-on bâtir un pays sur une balançoire?

– C’est bien le problème, dit Pierre Pinard. Il est clair que la majorité en faveur de l’indépendance peut devenir une minorité avant même que l’indépendance ne soit déclarée. Il est même probable, je l’avoue, qu’elle deviendra une minorité au cours des mois difficiles qui suivront. Il suffirait, cependant, que le gouvernement d’Ottawa — ou quelque groupe que ce soit au Québec même — tente de mettre à profit cette situation… pour que le phénomène inverse se produise. Toute tentative de réintégrer le Canada créera, instantanément, une nouvelle majorité en faveur de l’indépendance. Nous comprenons tous que rien ne serait plus dommageable, pour le reste du Canada comme pour le Québec, qu’une séquence d’entrées et de sorties du Québec dans la Confédération. Il n’y aurait plus, alors, aucune façon pour les investisseurs de vérifier la représentativité et donc la solvabilité de cet interlocuteur mouvant que serait le Canada.

– D’où vous concluez mon cher Pinard, intervint un autre invité, qu’il vaut mieux laisser se faire l’irréparable que de tenter de l’éviter!

– Vous savez, dit le professeur Mansfield, que je ne suis pas loin de penser la même chose. Le lendemain de cette indépendance du Québec, il y aura bien l’une ou l’autre des innombrables séries d’obligations du Canada qui viendra à échéance. Les détenteurs n’enverront pas 23, 25 ou 27% de la note au nouveau gouvernement du Québec. C’est le gouvernement d’Ottawa qui recevra la facture. C’est le gouvernement d’Ottawa qui devra renégocier un emprunt. Il le fera d’autant mieux que la situation avec le Québec sera claire, quelle que soit l’issue de la crise actuelle.

– Je vois mal en effet, dit un autre invité à la crinière blanche, notre ami Michael, au Federal Reserve Bank, supputer le taux de change correct du dollar canadien… si la Banque du Canada ne sait plus trop sur quelle assiette fiscale elle doit compter ni quelle position adoptera un gouvernement du Québec qui n’a pas, en ce genre d’affaires, la moindre expérience.

– Surtout, dit Francœur, si ce gouvernement du Québec, via la Caisse de dépôt ou autrement, détient des milliards de liquidités en dollars canadiens sans que personne ne sache comment il les utilisera!

– En fait, tout le monde bluffe actuellement.

– Mais chacun bluffe sans trop connaître la valeur des cartes ni les règles du jeu, dit Francœur…

– Et la vraie question, compléta l’homme aux cheveux blancs qui avait parlé de Michael, ce n’est pas de savoir qui va gagner ce bluff: c’est sans importance. La vraie question, c’est que le bluff lui-même, s’il dure, va ruiner aussi sûrement le reste du Canada que le Québec.

– Et ceci, si vous me permettez de l’ajouter, dit le professeur Mansfield, aussi bien au niveau des individus et de nos valeurs morales qu’au niveau des paramètres économiques dont nous sommes tous dépendants. Par exemple, j’ai à Concordia une élève, une élève brillante, une certaine Gomez. On est en train de ruiner la carrière de cette pauvre enfant parce qu’on lui demande de dire, aujourd’hui même, si elle sera Canadienne ou Québécoise… alors que Dieu, qui lui avait fait la petite espièglerie de la créer Salvadorienne, a décidé de nous l’envoyer pour que nous la rendions heureuse. Vous savez à quel point je suis resté neutre dans ce débat sur l’indépendance du Québec, mais quand il y va de la vie des gens, je crois qu’il faudrait prendre nos responsabilités.

Pinard prit la balle au bond. — J’ai vu cette fille dont vous parlez à la télévision hier. J’ai surtout eu l’impression qu’on la cuisinait pour lui faire choisir le Canada avant tout. Ce qu’elle a fait d’ailleurs. Mais je vous rappelle que le Québec a déjà accepté le principe de la double nationalité: la balle est dans le camp d’Ottawa. S’il y a un problème humain, ici, ce n’est pas nous qui l’avons créé.

– Oui et non, dit Francœur. La double nationalité, ça voudrait dire que la balance du pouvoir à Ottawa serait toujours aux mains d’une population qui aurait décidé que sa première loyauté serait envers un autre gouvernement… Une absurdité!

– Comme serait absurde, dit Mansfield, que le Canada retire la citoyenneté canadienne à ce 49% des Québécois qui ont choisi de demeurer Canadiens… ou que, ne la leur accordant que s’ils refusent la citoyenneté québécoise, il ne laisse leur sort au Québec entièrement entre les mains d’un électorat qui serait devenu, ipso facto, à 100% souverainiste et contre l’intégration au Canada.

– Cette absurdité ne vous révolte pas, demanda un quidam dont Pinard ne connaissait pas le nom?

– Au contraire, elle me rassure, répondit Mansfield, avec un sourire angélique.
*

Il y a toujours trop de lumière, songea Libertad. Maquillée, fardée, poudrée, elle avait l’impression, sous la lumière crue, d’avoir été transformée en quelque chose d’artificiel dont on tirait habilement les réponses qu’on voulait. Elle avait vu, la veille, l’entrevue qu’elle avait enregistrée le jour auparavant. Elle avait vu, plutôt, ce qu’on en avait fait.

On peut reconstituer n’importe quoi à partir des éléments qu’on choisit de garder d’une conversation ordinaire. Interviewée pour la première fois, en anglais par surcroît — une langue qu’elle maîtrisait moins bien que le français — elle n’avait sans doute pas donné sa pleine mesure. Peut-être devait-elle remercier ceux qui avaient rebâti un discours cohérent à partir de ses phrases, qui avaient supprimé l’hésitation, éliminé les maladresses. Il en était resté que Libertad Gomez, immigrante Salvadorienne totalement intégrée à la communauté francophone, ne voyait rien de mal à réaffirmer son appartenance au Canada et à servir SON pays à l’étranger. Si le Québec y voyait une trahison, le Québec avait tort.

Ce n’est pas ce qu’elle aurait voulu dire. Par respect pour Robert et les autres, elle aurait voulu que sa pensée soit autrement nuancée. Ce n’est pas ce qu’elle aurait voulu dire et elle est vexée qu’on le lui ait fait dire… mais elle doit bien reconnaître que c’est exactement ce qu’elle pense. Aujourd’hui, dimanche, on remet ça. En français, cette fois-ci. Un québécois francophone sur trois va l’entendre, en direct.

Libertad ne sait plus trop si elle devrait tenter de réajuster le tir — au risque de sembler tenir deux langages différents aux anglophones et au francophones — ou si elle doit, au contraire, aller encore plus loin, réaffirmer encore plus clairement son adhésion au Canada. Elle ne le sait pas encore. Elle n’est pas sûre, même en direct, de pouvoir dire ce qu’elle veut dire. Peut-être que ce type qui va l’interroger et qui maintenant la présente sait mieux qu’elle ce qu’elle pense…

– «… une Canadienne, une Québécoise, qui vit au présent cette situation dramatique. Madame Gomez, comment vivez-vous ce déchirement?»

La question est posée. Les projecteurs sont sur elle. Pourquoi a-t-il parlé de «déchirement»? Qui lui a dit qu’elle était déchirée? Si elle était parfaitement sincère, parfaitement maîtresse d’elle-même, c’est ainsi qu’elle répondrait. Par une autre question. Elle dirait: «Pourquoi parlez-vous de déchirement». Mais elle sait que ce n’est pas ce qu’on attend d’elle. Elle sait qu’il ne faut pas tirer la queue du lion. Qui est-elle pour lancer un défi au système? Dans quelle mesure la proposition du Ministère est-elle vraiment inconditionnelle? Combien de centaines d’autres Canadiens n’attendent que de prendre sa place si elle hésite? De toute façon, où sont ses véritables amis? Est-ce que Robert lui-même a hésité un instant avant de la chasser de sa vie?

– Je ne suis pas déchirée, répond Libertad, avec une assurance qu’elle n’éprouve pas, je constate simplement que mon pays est déchiré.

– Votre pays, le Canada? le Québec?

– Mon pays, qui, aujourd’hui, veut porter deux noms mais demeure une seule réalité. La réalité de ma famille, de mes amis, de ce que j’ai vécu ici, dans cette terre d’accueil depuis plus de dix ans. Je sais ce qu’est mon pays. Ce sont les autres qui ne semblent pas savoir quel nom lui donner.

– Est-ce que vous sentez autour de vous une désapprobation… ou plutôt le soutien de votre milieu?

Elle sait qu’elle a trouvé le filon. Le sourire de l’animateur l’encourage. Il est fier d’elle. Elle et lui forment une équipe. Ils disent tous deux ce qui doit être dit. Le défi n’est plus de dire précisément ce qu’elle pense mais précisément ce qu’on attend qu’elle dise. Comme à cette entrevue du Ministère…

– L’immense majorité des gens que je côtoie ne comprennent même pas qu’on puisse se poser cette question. Les gens qui m’interrogent semblent prendre pour acquis que la moitié des Québécois, parce qu’ils ont choisi la souveraineté du Québec, choisiraient également de ne pas accepter une carrière diplomatique au service du Canada. Mais ce n’est pas vrai, et ceux qui m’interrogent prétendent rarement qu’ils prendraient eux-mêmes cette décision. Ils présument, simplement, que d’autres — mais pas eux — auraient fait un choix différent du mien.

– Est-ce que vous croyez que ce soutien que vous apporte une majorité de la population signifie que celle-ci a changé d’opinion depuis le vote référendaire… ou que le Québécois moyen, quand il constate les effets concrets de la séparation, hésite simplement à en accepter pour lui-même les conséquences?

Libertad sent que tout ceci dérape. Elle n’a pas parlé d’un soutien général de la population, elle ne sait pas ce que pense le Québécois moyen. Elle ne sait pas s’il a changé d’avis ou s’il recule devant les conséquences de sa décision. Elle ne voit pas pourquoi son opinion sur toutes ces questions aurait plus de valeur que celle de Delo, de Parsifal ou de sa sœur Consuelo. Que veut-on qu’elle réponde? Heureusement, l’animateur a vu son trouble et continue, sans même une hésitation.

– «…ou avez-vous l’impression qu’il s’agit surtout d’une grande sympathie à votre égard, de l’expression d’une générosité qui unit aujourd’hui tous les Québécois durant cette période difficile?»

– Oui, c’est cette générosité des Québécois qui est le dénominateur commun. Quelles que soient les différences d’idéologie, ils sont d’abord solidaires de la situation difficile que je dois vivre et qui est le symbole de la situation difficile qu’ils doivent maintenant tous vivre.

Libertad a repris confiance. Elle sait qu’elle peut faire confiance à son partenaire. Ils pourraient danser un ballet, il pourraient faire l’amour, ils ont la complicité d’un duo de trapézistes. Avec spontanéité, avec franchise, Libertad Gomez va donc tout naturellement renier, au cours de cette entrevue, toutes ces idées de Robert, de Pinard père et fils et des autres. Des idées auxquelles elle n’a jamais vraiment cru, même si elle a dit Oui en octobre dernier. Sans que personne ne lui ait rien demandé, sans que personne ne lui ait rien promis, elle a fait exactement ce que l’on attendait d’elle.
*

Le mardi 26 mars promettait d’être une journée magnifique. Au brouillard de la semaine dernière avait succédé un soleil radieux. Les terrasses de la rue Crescent n’étaient plus fréquentées par défi mais par plaisir. Le monde était vraiment passé de l’hiver au printemps et Libertad, de l’anonymat à la gloire. Deux entrevues télévisées, trois entrevues radiophoniques, un article de fond dans la Gazette menant à des allusions en éditorial dans La Presse et Le Devoir; Libertad Gomez était devenue une vedette. C’est en vedette qu’elle fut accueillie ce matin-là à Concordia.

Tout ce soutien moral, cette approbation, cette sympathie dont elle avait parlé aux médias, il semblait avoir suffi qu’elle en parle pour qu’ils deviennent une réalité. Un peu marginale jusque-là, elle était devenue tout à coup un centre. Un symbole. Le symbole de cette Tierce-Culture, ni française ni britannique qui est si présente à Montréal et dont l’université Concordia est l’un des foyers.

Le respect dû à une vedette la suivait comme son ombre. On lui souriait, on lui touchait respectueusement le bras, comme si quelque grâce devait émaner de quiconque a été vu à la télévision. On lui dit «carry on», «great stand!» «don’t give up…». Elle ressent l’unanimité. Se peut-il que quelqu’un, quelque part soit en désaccord avec elle? N’y a-t-il pas dans toute l’université Concordia, une seule personne qui soit en faveur de la souveraineté?

– T’as pas aidé tellement en fin de semaine. C’est Paloma qui est à côté d’elle. Il la regarde sans animosité mais sans complaisance. Il la regarde, croit-elle, comme on regarde un enfant qui vient de faire une bêtise, un enfant qu’on aime bien. Libertad se surprend à penser qu’il ne lui est pas indifférent, que Paloma l’aime bien, qu’elle n’est pas heureuse qu’il lui parle comme à un enfant.

– Tu sais, mes options sont limitées…

– C’est ta vie.

– Je ne sais pas pourquoi on m’a invitée. Je ne sais pas pourquoi on m’a choisie, moi plutôt qu’une autre.

– As-tu pensé que le Ministère t’a peut-être donné l’emploi justement pour qu’on puisse t’inviter à la télévision?

– Faut pas paranoïer. Mais, de toute façon, j’aime mieux être diplomate canadienne que waitress québécoise.

– Tu travailles où?

– La Crêperie du Plateau.

– Si j’allais te chercher pour faire un tour de moto, viendrais-tu?

– J’aimerais ça. Quand?

– Samedi. Je vais t’appeler. J’ai un casque pour toi.

Ils sont arrivés au vestiaire, devant la case de Libertad. Paloma a son pardessus sur le bras et le lui tend.

– Mets-le avec le tien, on le reprendra après le cours. Je veux te parler.

Libertad obéit, brouille la combinaison du cadenas et ils repartent ensemble. Ce n’est que dix minutes plus tard, comme sortant d’un rêve au milieu d’un cours totalement dénué d’intérêt, qu’elle se demandera pourquoi elle l’a fait.

Pourquoi a-t-elle accepté un rendez-vous avec un individu totalement perdu de réputation, à ce moment précis de sa vie où elle semble enfin avoir la chance de son côté? Comment peut-elle avoir eu l’idée saugrenue d’accepter de voir ce type alors que tous les regards sont braqués sur elle. Une jeune diplomate canadienne, même pas encore en poste, ne peut évidemment pas se permettre d’enfourcher la moto d’un trafiquant de drogue et de se balader dans les rues de Montréal. Que s’est-il passé?

Bien sûr, elle ne détesterait pas mettre un peu de Paloma dans sa vie et remplacer Robert par quelque chose de plus fort, de plus viril, de plus spectaculaire. Mais, au fond, n’a-t-elle pas eu simplement peur de dire non? Est-ce que l’on n’a pas toujours un peu peur de dire non aux gens qui vous dépassent d’une bonne tête? Comme s’il émanait d’eux une menace implicite. Une promesse implicite aussi, d’ailleurs. Paloma n’avait pas à dire: je vais te prendre, t’aimer et te faire jouir. C’était évident. Il n’avait pas non plus besoin de dire: je te prendrai si je le veux, quoi que tu en penses et quoi que tu dises. Ceci aussi était évident.

Ce qui était moins évident, c’était que cette idée lui plût. Comme si l’action directe à la mode Paloma lui paraissait rafraîchissante après cette «action directe» — combien velléitaire! — de Robert et de ses amis. Paloma, comme Gérard mais d’une toute autre façon, lui paraissait tout à fait irrésistible. L’étaient-ils l’un comme l’autre pour tous, songea Libertad, ou seulement aux yeux d’une réfugiée salvadorienne pour qui la violence a été une réalité?

Il fallut dix autres minutes avant qu’elle ne s’inquiétât du pardessus de Paloma suspendu dans sa case. Qui sait si celui-ci n’y avait pas dissimulé quelque paquet compromettant qu’il avait ainsi voulu mettre à l’abri? Paloma avait-il vraiment le moindre intérêt à son égard ou n’était-il qu’à la manipuler pour d’autres fins qu’elle ne pouvait même pas soupçonner? Pourquoi, d’ailleurs, cette invitation, que rien ne laissait prévoir, alors même qu’elle était devenue une quasi-célébrité? Et n’était-il pas surprenant que cet homme — qu’on pouvait supposer à cent lieues de toutes préoccupations politiques — ait été le seul, ce matin, à ne pas sembler totalement d’accord avec la position qu’elle avait adoptée? Il fallait absolument qu’elle s’en sorte, qu’elle remette un peu de distance entre elle et Paloma. Sans l’irriter, bien sûr…

Quand ils se rencontrèrent au vestiaire, elle n’avait pas encore trouvé la phrase miracle qui lui permettrait de s’en sortir. S’en sortir, d’ailleurs, apparaissait beaucoup plus difficile lorsqu’il était là… comme apparaissaient plus convaincantes les raisons de ne pas «s’en sortir». Il fallait bien pourtant qu’elle fasse quelque chose. Tout en réfléchissant, Libertad composa la combinaison qui permettait l’ouverture de la case. Elle allait l’ouvrir quand une voix l’interpella.

– Hi, Libby, je voulais te dire…

Elle se retourna et sourit, fit un pas en arrière, un autre de côté, sentit Paloma la dépasser mais n’entendit jamais la fin du message que voulait lui transmettre le jeune Pakistanais. Un vent chaud la brûla au visage, la souleva et la projeta de quelques mètres, pêle-mêle avec celui-ci. Elle se souvint, plus tard, d’avoir ressenti l’explosion mais de n’en avoir jamais vraiment entendu le bruit. Libertad n’eut pas à voir non plus, un peu plus loin, le grand corps de Paloma qui avait pris l’apparence d’un tas de chiffon, virant au rouge pourpre à mesure que ses vêtements s’imbibaient de tout le sang qu’il avait pu contenir.

(A suivre)

05-08-09

Le Printemps de Libertad -1

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Chapitre 1

La roue avant droite glissa dans une profonde ornière et un mélange d’eau brunâtre, de calcium et de saleté s’éleva en gerbe pour aller asperger copieusement les passants. Libertad connaissait déjà trop bien les règles du jeu pour tenter de freiner ou de changer brutalement de cap; elle jeta simplement un regard rapide pour tenter d’identifier les victimes et leur offrir, peut-être, d’éventuelles excuses. Peut-être. La vie maintenant filait trop vite pour les excuses. Trop vite pour les regrets. Trop vite pour les projets. Trop vite pour que le présent soit vraiment vécu et puisse laisser de véritables souvenirs. Le pouls de Montréal battait de plus en plus vite. Une anxiété, une tachycardie collective. Chacun, sans qu’il ait semblé nécessaire de le lui enseigner, vivait désormais — ou jouait à vivre — chaque jour comme si ce devait être le dernier. Comme si le jour de l’indépendance allait se lever, salué par les trompettes de Gabriel.

Pare-chocs à pare-chocs, maintenant. La procession des petites fourmis laborieuses. Chaque conducteur maugréant mais heureux, au fond, de faire encore partie du cortège. D’être encore au volant d’une voiture et en route vers un boulot, alors que tant d’autres… À la musique succéda la voix du commentateur et Libertad haussa légèrement le volume de la radio.

– «Huit heures trente-sept minutes, 21 mars 1996. Oyez, Oyez, c’est le printemps! Vous n’y croyez pas? Faites comme monsieur Parizeau, IMAGINEZ que c’est le printemps. IMAGINEZ qu’il fait 18°, que le soleil brille, que les oiseaux chantent, que les premières fleurs vont sortir et que les petites filles jouent du cerceau sur des trottoirs bien secs, pendant que papa travaille et que maman poursuit son certificat en “oiseaulogie comparative” à l’UQAM pour la gloire et la culture d’un Québec souverain. Imaginez-vous… En attendant, pour les vrais automobilistes, dans les vraies rues de Montréal, la température est de 4°. La 13, la 15, la 20, la 25, la 30 et tous les ponts sont bloqués, comme d’habitude, et monsieur Bourque n’a toujours pas tenu sa promesse de nettoyer les rues de Montréal. Tous les départs de Dorval et de Mirabel ont été retardés, en raison du brouillard intense qui a remplacé la pluie verglaçante de la nuit dernière, de sorte que Montréal est aujourd’hui splendidement isolée. Une petite remarque à l’attention de monsieur Parizeau: remarquez bien, monsieur le Président-à-venir, que les avions ne décollent pas lorsqu’ils ne voient pas le bout de la piste. Et maintenant on retourne à la musique, avec le maître incontesté du funk…»

Libertad réussit à changer de station tout en se glissant dans la voie de gauche. Dans un cas comme dans l’autre, l’illusion plutôt que la réalité d’un changement.

– «… Et donc, cette “genèse”, cette “mise au monde”, cet “accouchement normal et à terme”, en neuf mois, du “pays à la tête bien faite” que nous annonçait monsieur Parizeau en octobre dernier, tout ça semble aujourd’hui pour le moins bien compromis. Si, depuis six mois, les négociations avec Ottawa n’ont abouti à rien, comment peut-on nous faire croire que tout sera heureusement réglé dans les trois mois qui restent avant le jour Q? Les sondages de ce matin nous apprennent que 46,4% des Québécois, seulement, sont en faveur de la prétendue souveraineté liée à la très problématique association. Est-ce que c’est là la grande vague d’enthousiasme que nous avait promise le Père Fondateur? Qu’on ne vienne pas nous dire, comme monsieur Landry nous l’a dit il y a quelques minutes, qu’il s’agit d’une “fluctuation à l’intérieur des marges d’erreurs statistiques inhérentes à un sondage”. Est-ce que vous parliez d’erreurs statistiques en novembre dernier, monsieur Landry, quand les sondages prétendaient que l’idée d’indépendance avait progressé de 50,8, le jour du référendum, à 55,2 trois semaines plus tard? La vérité, monsieur Landry, et vous aussi monsieur le Père Fondateur, c’est que la baloune est crevée et que, même si vous le portez depuis six mois, l’enfant n’est pas viable. C’est le moment de vous faire avorter, monsieur Parizeau et ce dont le Québec a besoin, c’est d’un bon curetage de ses derniers éléments fanatiques. Au risque d’être brutal…»

Tout ça, en effet, risquait de devenir de plus en plus brutal, songea Libertad, et d’autant plus brutal qu’il n’y avait plus de femmes présentes au débat. Après le référendum, en octobre, on avait d’abord donné la parole aux femmes, aux jeunes, aux néo-Québécois «de souche». À ceux-ci, surtout, parce qu’il y en avait plus qu’on n’aurait pensé des Johnson, des Robinson, des Mackay de l’Estrie, des Italiens et des Grecs de Montréal, totalement francophones unilingues, apprenant, parfois avec surprise, qu’ils n’étaient pas exactement comme leurs voisins mais que c’était grâce à quelque arrière-grand-père moins irrédentiste qu’ils devaient d’être aujourd’hui devenus des «pures laines».

Au début, il y avait eu des femmes dans le débat. Plus maintenant. L’heure, de part et d’autre, était au langage viril. Même les jeunes mâles, rue Saint-Denis, marchaient d’un pas plus ferme. Draguaient avec plus d’assurance. Souriaient moins. Les jeunes ne divaguaient plus en regardant leur verre de bière; ils le faisaient maintenant l’œil fixe, tourné en haut, à gauche vers ce petit coin d’horizon où chacun voit ses rêves. Et maintenant, songea Libertad, c’étaient les hommes surtout qui rêvaient. Toutes les femmes, confusément, sentaient que les hommes rêvaient d’une bonne bagarre. Et elles s’étaient tues. Il n’y avait plus que les hommes qui parlaient.

Même thème à la station suivante.

– «Moi je pense qu’en effet, on n’a pas effectivement fait le plein complet des voix qu’on aurait pu avoir pour faire ce qu’on aurait voulu faire… et que ce serait ben dangereux de vouloir continuer. Je pense qu’il faudrait qu’on conscientise plus le vrai besoin qu’on a d’être vraiment nous autres, avant d’essayer de le faire.

– Donc, votre message à monsieur Parizeau, monsieur Tremblay, ce serait quoi?

– De conscientiser, comme disait monsieur Bouchard, de conscientiser les Québécois et les Québécoises au besoin vital d’être vraiment la nation qu’on est et d’avoir les vrais pouvoirs d’une vraie nation.

– Donc de ne pas la faire l’indépendance le 24 juin, c’est bien ça?

– Je ne dirais pas: ne pas la faire. Mais la faire uniquement avec des garanties. Et la faire après les vacances d’été, un an après le référendum, comme on nous l’avait promis. La faire en neuf mois, ça a bousculé le monde. C’était pas prévu.

– Merci monsieur Tremblay. Et maintenant nous passons à un autre auditeur…»

Libertad ferma la radio. Ils étaient tous de plus en plus décidés mais de moins en moins convaincus. De plus en plus prêts à en découdre, mais de moins en moins persuadés de la justesse de la cause. Les mâles voulaient vivre une super Coupe Gray, aller porter le ballon à Ottawa ou à Québec. Mieux, une super émeute de Coupe Stanley, avec beaucoup de vitrines à briser, beaucoup d’adversaires à humilier, beaucoup de jobs à prendre. L’uniforme des futurs officiers de la future armée du Québec était déjà dessiné… pendant qu’à Edmonton plus de vingt mille Albertains, autrement sains d’esprit, avaient déjà rejoint les rangs d’une milice volontaire pour la protection de la minorité loyaliste canadienne au Québec «sans distinction d’origine ethnique ni de langue, mais au vu de sa seule loyauté à l’idéal canadien…» Qu’était-elle venue faire dans cette galère!

Qu’est-ce que moi, Libertad Gomez, Salvadorienne, 26 ans, j’en ai à foutre de cette querelle pour rire entre l’équipe des Bûcherons du Saint-Laurent et celle des Cowboys du Far West, pour des enjeux que personne ne sait trop comment définir? Si mon couillon de père, songea-t-elle, avait présenté une image plus crédible à l’Ambassade américaine, c’est vers Miami, New York ou Los Angeles qu’ils auraient tous pu émigrer comme réfugiés politiques. Tout le monde au Salvador pouvait bien être un réfugié politique, puisqu’il fallait toujours se réfugier de quelque chose ou de quelqu’un et que la politique était partout! Son couillon de père s’était présenté à l’Ambassade américaine avec un sourire béat, avec la gueule d’imbécile heureux d’un pauvre, plutôt que la gueule tragique d’un type qui a souffert pour ses principes et sa foi inébranlable dans les valeurs démocratiques… pauvre con! Et s’il n’y avait pas eu cette mission canadienne arrêtée tout à fait par hasard dans leur village, s’il n’avait manqué quelques paysans pour compléter le profil socio-économique parfait de la dernière fournée de Salvadoriens à montrer aux journalistes, s’il n’y avait pas eu surtout ce jeune diplomate canadien qui louchait sur sa sœur Consuelo… Esteban Gomez, sa femme et ses deux filles auraient continué à rouler des tortillas de maïs au soleil sans jamais soupçonner qu’il pût exister, au nord des Gringos, non pas une mais DEUX tribus de quasi-Gringos, capables de se détester aussi cordialement que les Pipiles et les Catrachos.

Pourquoi était-elle là, dix ans plus tard, économiste diplômée mais en fait vendeuse de crêpes dans un restaurant du Plateau, vaguement inscrite à des cours de l’Université Concordia pour se donner l’illusion d’aller encore vers quelque chose, plutôt que d’admettre qu’elle était déjà rendue nulle part et qu’elle n’avait pas plus de problèmes — mais pas plus d’espoirs ni d’avenir — que le reste de la tribu des Bûcherons du Saint-Laurent? Elle était là parce que sa mère était une mégère, bien sûr!

C’est son père, le couillon, qui avait laissé filer les États-Unis et opté pour le Canada, un pays dont il ne savait même pas s’il était petit ou grand, froid ou chaud, amical ou hostile… mais c’est sa mère, la mégère, qui arrivée à Montréal et constatant qu’on y donnait périodiquement un chèque aux défavorisés, n’avait pas voulu courir le risque d’aller vers Toronto. Il avait fallu des années avant qu’elle CROIT que la tribu des Cowboys, à l’Ouest, était tout aussi généreuse avec les Latinos tout en leur offrant aussi de meilleures possibilités d’emploi.

Et c’est pour ça que Libertad Gomez, avec un père trop mou, une mère trop obstinée et une sœur trop belle se trouvait aujourd’hui, ce 21 mars 1996, dans le parfait brouillard d’une journée de printemps maussade de Montréal… et dans celui encore plus triste d’un avenir totalement bouché, partageant sans l’avoir demandé l’avenir des Québécois à trois mois de leur indépendance.

Le téléphone sonna sans que Libertad y prête attention. On ne répond pas aux appels quand on conduit, sans trop savoir si on en a bien le droit, la Jaguar d’un amant de sa sœur. Le tact vient avec l’habitude. Nouvelle sonnerie. Deux coups, un rappel… L’appel n’est pas pour Consuelo; c’est Consuelo qui appelle.

–Sí, dime, mana.

– Libby? Prépare-toi au bonheur et à la joie!

– Quelqu’un t’a donné quelque chose?

– Non, à toi. Tu te souviens de ta demande d’emploi et de l’entrevue que tu avais passée?

– Plus ou moins des vingt dernières, laquelle?

– Ministère des Affaires étrangères du Canada, tonta. Ils t’acceptent.

– Tu as ouvert mon courrier? Tu me fais une blague?

– Généralement, j’ouvre tout ce qui ressemble à une lettre d’employeur. Je jette les refus, c’est moins lourd. Mais cette fois-ci, c’est oui. Tu commences à Ottawa à la mi-mai. Si tu veux, bien sûr. Tu peux aussi attendre en septembre. Ils te donnent le choix. Ils te parlent comme si tu avais une douzaine d’autres propositions et que tu allais leur faire une faveur. ¡Tios elegantes!

– ¡Dios mio!

– J’ai pensé que ça valait la peine de te le dire tout de suite. Où es-tu?

– À deux minutes de chez Gérard. Je laisse la voiture au portier, comme d’habitude?

– Oui, mais ne pars pas. Reste près de la voiture, il va descendre dans deux minutes. Dis-lui que tu es ma sœur et remercie-le.

– Le remercier de quoi?

– D’avoir obtenu le poste au Ministère, bien sûr.

– Tu crois que c’est grâce à lui…

– Certainement pas; je ne lui en avais pas parlé. Mais il comprend vite; tu n’auras pas fini ta phrase qu’il aura déjà pris un air mystérieux. D’ici une semaine, il pourra me raconter, en détails, tous les efforts qu’il a fait pour te faire embaucher. Après, il sera encore plus fier de lui et il me trouvera encore plus indispensable. Ne cherche pas à comprendre: si ça ne te semble pas évident, tu ne comprendras jamais…. ¡ Va, pues!.
*

Quand Libertad entra dans le hall de Concordia et se dirigea vers les escalateurs, il était déjà neuf heures. Il n’avait pas fallu, en effet, plus de deux minutes à Gérard pour comprendre qu’on voulait bien lui attribuer le mérite d’avoir fait dévier toute la machine de l’État, mais il avait jugé bon de se l’entendre répéter plusieurs fois. Il avait aussi cru indispensable de lui offrir de l’accompagner en voiture des Cours Mont-Royal jusqu’à la porte de l’Université ce qui, compte tenu de la circulation, l’avait retardée.

Gérard avait la parfaite assurance de l’homme de quarante ans qui sait que non seulement tout s’achète mais que tout peut s’obtenir à rabais si on paie comptant. Il ne l’avait pas dit, mais il avait manifesté, sans que puisse subsister le moindre doute, qu’il considérait que la jeune sœur de Consuelo ne pourrait que lui appartenir au jour et à l’heure qu’il lui conviendrait à lui de choisir, si par hasard l’envie lui en prenait — ce qui serait alors pour elle une chance exceptionnelle — en considération de quoi elle pouvait déjà conduire la Jaguar, obtenir un emploi à Ottawa et, de toute autre façon, faire de sa vie un succès. Gérard n’était pas vraiment déplaisant, en dépit de son arrogance, seulement à l’abri de tout doute. Libertad se surprit même à penser qu’elle ne saurait pas vraiment comment dire non à cet homme qui ne semblait même pas savoir que le mot put exister. Il faudrait demander conseil à Consuelo.

Se hâtant vers l’amphithéâtre, elle salua de la main Parsifal, un copain, tout en tapotant ostensiblement sa montre pour bien indiquer qu’il n’était pas question d’engager la conversation. Distraite, elle heurta un mur. Un roc. Elle heurta Paloma.

– Salut, Libby!

– Excuse-moi, pourtant, tu es visible…, dit-elle en riant.

– Disons que j’ai été frappé par ta beauté, rétorqua-t-il.

C’était bien le style de Paloma. On ne savait jamais s’il plaisantait ou s’il était sérieux. Il ne voulait jamais qu’on sache s’il plaisantait ou s’il était sérieux. Libertad ne savait pas encore s’il la courtisait vraiment ou s’il faisait semblant de la courtiser. Ou si sa façon à lui de la courtiser était, justement, de faire semblant de la courtiser jusqu’à ce qu’elle donne un signe clair d’intérêt. Un homme dans sa situation ne pouvait pas se permettre une rebuffade. Il ne pouvait pas non plus se permettre de réagir à une rebuffade. Il attendait qu’elle fasse un geste.

– Tu vas au cours de Mitchell, lui demanda-t-il?

– Non, Mansfield. C’est plus contemporain…

– OK, allons-y.

Il se retourna, la prit par l’épaule et marcha tranquillement vers le cours de Mansfield. Libertad se demanda si ceci voulait dire qu’il lui était indifférent d’assister à un cours plutôt qu’à un autre ou s’il tenait à souligner qu’il tenait à sa présence. Il était à la fois flatteur et un peu malvenu d’être vu avec Paloma.

Flatteur parce qu’il était beau, qu’il faisait 1,90 mètre et portait veston et cravate dans un environnement où même les chefs de département hésitaient à le faire. «Je suis un homme d’affaire», disait-il sans vraiment rire, mais avec l’ombre d’un haussement de sourcil, sans jamais pourtant donner l’impression de s’en excuser. Malvenu, parce que tout le monde savait qu’il ne se vendait pas un gramme de coke ni une once de hasch dans Concordia sans que Paloma n’en tirât un bénéfice. Tout le monde savait quelles étaient les «affaires» de Paloma. Comme tout le monde savait que le tatouage, plus ridicule qu’obscène, qu’il portait au majeur et à l’index de la main gauche, marquait sont appartenance à un groupe de motards.

Ce qu’on ne savait pas, c’est si Paloma, d’abord motard, avait infiltré l’Université pour y contrôler le trafic des stupéfiants ou si, au contraire, Julien Granger, dit Paloma, cherchait vraiment à poursuivre des études universitaires mais sans renoncer pour autant à ses activités plus lucratives. Agent double? Agent triple? On pouvait imaginer n’importe quoi au sujet de Paloma, ce qui laissait toujours une bonne raison de ne pas porter à son sujet de jugements trop hâtifs… et de s’éviter des embêtements. Pas que Paloma ait jamais manifesté d’agressivité envers qui que ce soit sur le campus, mais enfin… pourquoi chercher des ennuis, n’est-ce pas?

Le cours était commencé, ce qui n’empêcha pas Paloma de descendre lentement jusqu’à la première rangée et de ne s’y asseoir qu’après avoir courtoisement invité Libertad à le faire d’abord. Le professeur Mansfield ne s’était pas interrompu, n’avait pas jeté de regard en coin et n’avait pas perdu un mot de son exposé. C’est par ces gestes de grand seigneur que Paloma avait choisi de manifester son pouvoir sur son milieu.

Le professeur Mansfield avait aussi le sien, et sa façon de le manifester n’était pas si différente. La soixantaine, bien droit, bien coloré, le verbe clair, il s’affublait de cachemire et de tweed comme un franciscain porte la bure. Il habitait Hampstead, affichait une voiture de pauvre à la porte d’une maison de riche et n’avait jamais pris parti dans le débat pour ou contre la souveraineté du Québec au-delà de ce qu’une analyse objective aurait pu suggérer à ses collègues de Harvard ou de la Sorbonne.

De descendance anglo-irlandaise, il était intimement convaincu, sans jamais l’avouer, bien sûr, qu’il était juste et bon que lui-même et sa famille avant lui aient pu jouir de certains privilèges dans ces pays qu’ils avaient conquis sur des Blancs et des Chrétiens — fussent-ils papistes — et non pas sur des païens multicolores, cette dernière aventure étant un abus si manifeste d’une supériorité naturelle que le ciel avait voulu qu’elle se terminât dans la confusion et que l’on dût même s’abaisser à s’en excuser! C’est de cette façon que pensait le professeur Mansfield, en phrases complexes, principales et subordonnées, élégantes et sans émotion. Quand il parlait au commun des mortels, le professeur Mansfield simplifiait.

– «… Et je dis, donc, qu’il ne s’agissait pas de générosité mais d’astuce lorsque, après la conquête, la Couronne permit aux colons français de conserver leur langue, leur religion et leurs usages. Ne l’aurait-elle pas fait qu’elle eut encouragé une alliance de fait entre ceux-ci et les tribus amérindiennes dont il ne faut pas sous-estimer le danger qu’elles représentaient alors pour le nouvel occupant. Imaginez Pontiac conseillé par les anciens officiers du Régiment de Carignan et armé clandestinement par la France; imaginez un métissage généralisé, et le phénomène Riel contemporain de la rébellion des colonies américaines; imaginez celles-ci trop heureuses de soutenir l’indépendance, au Nord, d’un État amérindien francophone ennemi de la Couronne britannique. Imaginez, une génération plus tard, Napoléon qui, plutôt que de céder la Louisiane, aurait alors pu songer à une Amérique française à l’ouest du Mississippi comme au nord du Saint-Laurent et des Grands lacs… et demeurant Espagnole — et donc bientôt soumise à son frère — au sud du Rio Grande… Refaites l’histoire dans votre tête, et vous comprendrez que Montréal valait bien une messe…»

Libertad n’a pas du tout le goût de refaire l’histoire dans sa tête. Elle a d’autres sujets de préoccupation. D’abord, et par dessus tout, il y a ce désir en elle qu’elle doit contrôler, de se lever tout de suite, de balancer ses cahiers au visage de Mansfield et de courir vers la sortie en sachant qu’elle n’aura jamais plus à écouter les élucubrations de Mansfield, de Mitchell ou de qui que ce soit.

Elle comprend mieux, de minute en minute, que le monde vient de basculer par en haut; qu’elle ne vendra plus de crêpes, qu’elle ne déambulera pas de cours d’appoint en cours d’appoint jusqu’à quarante ans dans l’espoir que quelqu’un veuille bien lui donner un emploi. Elle est désormais une véritable économiste. Une véritable universitaire. Une presque-fonctionnaire. Une quasi-diplomate. De la graine d’ambassadeur. Et pas une diplomate de république de bananes, de café et de maïs; une véritable diplomate d’un vrai pays: le Canada. Son père cultivait pieds nus, sa mère était et demeure illettrée, sa sœur est une pute — même si on ne les appelle pas ainsi quand elles travaillent sur mesure, au cas par cas, sur des types qui ont du fric et des contacts — mais elle, Libertad Gomez, elle est une diplomate.

Libertad a une deuxième préoccupation: le Canada. Pourvu qu’on ne lui enlève pas SON pays! Elle se souvient qu’au moment de l’entrevue, on lui a demandé de réaffirmer son allégeance au Canada. En échange, on l’a assurée qu’elle était et pourrait toujours demeurer Canadienne, aussi longtemps qu’elle ne demanderait pas la citoyenneté d’un autre pays — comme le Québec par exemple — si par malheur on devait en arriver là. Canadienne? Bien sûr, elle est Canadienne! À Montréal, à Toronto, à Whitehorse, si on veut! Mais il vaudrait tout de même mieux que les choses n’en arrivent pas là…

Il vaudrait mieux que les chose n’en arrivent pas là. Pour le Canada… et pour Robert. Elle aime bien Robert. Robert a trente ans, il est sociologue, fonctionnaire, délégué syndical, sa famille est à l’aise et il est aussi québécois qu’on peut l’être. Robert a une belle gueule. Il s’exprime avec élégance. Surtout, il a des parents, des amis, toute une tradition. Il appartient au Québec et, dans une certaine mesure, le Québec lui appartient puisqu’il en connaît tous les méandres et qu’il en partage toutes les obsessions. Robert est de gauche et il est pour l’indépendance… comme tous ses amis. Robert, la famille de Robert, les amis de Robert… tout ça constitue son Québec à elle. Un Québec où elle est acceptée.

Il y a deux ans que Robert est dans sa vie. Il s’y est immiscé sans heurts, comme ils ont glissé entre deux draps de façon si naturelle et en avançant si bien par étapes la conquête mutuelle de leurs corps qu’ils ne sont même pas d’accord sur le jour anniversaire du début de leur intimité. À partir de quel geste peut-on dire: nous avons fait l’amour? Quand on a échappé au folklore de l’hymen, doit-on, comme les théologiens, placer le début de l’amour, comme le péché, là où le plaisir commence? Libertad aime bien Robert et tout ce qu’il représente, elle aime bien, aussi, que Robert l’aime. Jusqu’à ce jour, c’est l’amour de Robert qui a été son seul vrai passeport.

Depuis quelques heures, elle a un autre passeport: la lettre du Ministère. Peut-on faire carrière à Ottawa — ou dans des Ambassades canadiennes à travers le monde — tout en restant l’amie de Robert, l’amie des amis et de la famille de Robert? Peut-on le faire et espérer être la femme de Robert, la mère de petits Québécois et de petites Québécoises qui ne seront pas des immigrants, ni des apatrides, mais qui ont déjà leur petit nid préparé depuis des siècles dans le grand arbre des Desjardins dont Robert Desjardins n’est que la dernière branche?

C’est le bruit des étudiants se levant et sortant de la salle qui fit sortir Libertad de sa rêverie. Paloma, à ses côtés, lui fit un geste amical et sortit sans plus se préoccuper d’elle. Il avait trouvé opportun d’entrer au cours avec elle, il ne voyait pas, de toute évidence, un intérêt quelconque à en sortir de la même façon. Tant mieux, elle avait rendez-vous avec Robert.
*

Libertad, comme la plupart des étudiants de Concordia, préférait au campus universitaire l’ambiance des terrasses et des restaurants du quartier. Elle n’avait pas fait cent pas sur De Maisonneuve direction Crescent que déjà Parsifal l’avait rejointe.

– Hi!

Parsifal n’était pas bête. Il était, au contraire, extrêmement doué. Il lui manquait seulement un intérêt sincère envers les autres qui aurait permis à ceux-ci de le trouver intéressant. Bien accueilli et même respecté par tous, il n’était cependant indispensable à personne — et aux femmes encore moins — bien que celles-ci, à maintes reprises, l’eussent désigné comme le plus souhaitable des partenaires possible (Most Eligible Bachelor).

Que la nature l’eut doté du physique avantageux d’un chevalier teutonique n’était pas en soi une calamité; que son père, musicien, dédaignant la forme anglaise du prénom eut décidé de l’appeler Parsifal en était devenu une. Parlant peu, étudiant beaucoup, toujours soupçonné de chercher son Graal à l’extrême droite, Parsifal était devenu, sans le vouloir, le symbole du conservatisme et le héros des bien-pensants, dans un milieu où les forces vives étaient toutes à gauche et la majorité, tout sauf homogène.

Libertad ralentit et lui sourit en y mettant tout son cœur. Elle ne se sentait pas particulièrement attirée par Parsifal, mais elle regrettait un peu qu’il ne lui eut jamais rien proposé, pas même une sortie en tête-à-tête. Elle aurait refusé, par respect pour Robert, mais elle aurait aimé qu’il le lui proposât. Et puis, aujourd’hui, elle se sentait merveilleusement «Canadian» et il lui semblait que Parsifal était tout à fait le genre de compagnon qu’une jeune diplomate canadienne d’origine Salvadorienne aurait intérêt à montrer dans les salons d’Ottawa.

– Je veux absolument, dit-elle, que tu apprennes le premier comment j’ai cessé aujourd’hui d’être une chenille pour devenir un papillon. Je vais donc, écoute-moi bien, je vais donc t’offrir un double Logavulin 16-ans dans un grand ballon, chez Winston, et nous allons boire une petite fortune pendant que tu vas me regarder d’un air admiratif. Vu?

– J’avais plutôt en tête deux Guinness, chacun payant la sienne, mais si tu a gagné le 6/49…

Parsifal obtint sans difficulté une table en bordure de la rue: c’est un talent inné. Libertad remarqua qu’il tenait son ballon de whisky précieux comme un gentleman, tout naturellement, alors que, tout aussi naturellement, il vidait à l’ordinaire ses bouteilles de Labatt Bleu avec l’abandon du parfait plébéien. Parsifal savait s’adapter.

Qui sait, pensa-t-elle, si ce type à visage d’ange gardien — ou de S.S. qui se garde pur pour la mère patrie — n’est pas à l’occasion un amant fougueux et passionné? Qu’arriverait-il, si elle lui faisait sérieusement du pied — ou de la main — sous la table? Elle trouvait l’idée amusante et tout à fait inoffensive. Parsifal, c’était bien connu, était inoffensif… Elle se ressaisit néanmoins avant de passer à l’acte. Tout ça, c’était le whisky, l’exubérance de la nouvelle. Robert serait là dans quelques minutes, et, pour les sentiments, c’était Robert la valeur sûre.

Parsifal était là pour autre chose. Il était là pour écarquiller les yeux, s’émerveiller, s’enthousiasmer, la féliciter du fond du cœur. Manifester l’approbation de Concordia tout entier et de toute la tribu des Cowboys. Il fallait vite que quelqu’un la félicite, avant que Robert ne lui parle de trahison. Elle voulait vivre pleinement sa minute de gloire avant de subir la réprobation.

– Tu as devant toi, dit-elle, son Excellence Libby M. Gomez, Ambassadeur du Canada aux Nations Unies. — Enfin, presque… Et elle lui conta la demande, l’entrevue, la lettre d’acceptation, l’univers qui chavire par en haut. Elle lui parla d’être universitaire en chômage, de vendre des crêpes aux touristes. Whisky aidant, elle lui parla d’être immigrante. D’être ou de ne pas être accueillie. D’être ou de ne pas être intégrée. D’avoir ou de ne pas avoir d’amis. Parsifal parlait peu mais il écoutait bien. Sans tout lui dire, elle lui parla de Consuelo et de ses immenses yeux d’outremer. Elle lui parlait de Robert quand Robert arriva.

Parsifal accueillit Robert comme un frère. Ou plutôt comme si lui, Parsifal, eût été le frère de Libertad. Pas de malentendus, pas d’ambiguïté; il est le copain, le camarade de classe, l’ami fidèle qui a plaisir à être présent à la réunion du jeune couple. Il offrit sa tournée et partit. Un type qui savait s’adapter.
*

En fait, Parsifal Ewen retourna immédiatement à Concordia où il eut un entretien dont les suites ne sont pas sans conséquences sur le reste de cette histoire et ont même été, pour l’avenir du Québec, d’une importance tout aussi considérable que le nez de Cléopâtre le fut jamais pour celui de l’Empire romain.

– Vous savez, Ewen — dit le professeur Mansfield à son jeune interlocuteur, avec ce style ampoulé qu’il n’abandonnait jamais — à quel point je préfère rester loin de tout ces débats. L’histoire suit son cours et ne commet pas d’erreur. Si les Québécois — et nous sommes vous et moi Québécois, Ewen, ne l’oublions pas — décident collectivement d’assumer leur destin hors de la Confédération canadienne, que peuvent légitimement faire pour s’opposer à sa réalisation ceux d’entre nous qui, comme vous et moi, Ewen, avons d’abord rejeté cette initiative? Ce qui me semble important, Ewen, c’est que ce Canada que j’aime, et dont je ferai toujours intimement partie, considère aussi toujours comme un Canadien ce Québécois que je suis et même ces autres Québécois qui — à tort, j’en suis persuadé, et temporairement, je l’espère — vivent aujourd’hui plus intensément leur identification à cette réalité culturelle immédiate qu’est la francophonie québécoise que leur appartenance que je voudrais viscérale, comme la mienne, à l’ensemble canadien. Vous me suivez, Ewen?

– Tout à fait, professeur.

– Dans cette optique — la seule qui me paraisse à la fois réaliste et avantageuse pour toutes les parties concernées — je crois qu’il est judicieux de votre part d’avoir identifié l’importance possible du phénomène «Libertad Gomez» sur le déroulement des opérations. Les gens comme vous et moi, Ewen, issus de familles qui sont ici depuis trois, quatre, cinq générations… nous sommes les incontournables médiateurs entre la population de première souche, aujourd’hui majoritaire, et ces néo-Québécois qui, inexorablement, démographie aidant, occuperont un jour ce pays aussi sûrement que les Francs ont occupé la France. Nos ancêtres sont venus armés, c’est vrai, mais, à cette distinction près, nous sommes ici les premiers immigrants. Nous avons été les premiers néo-Québécois. Quand nous avons choisi le Canada, c’est un choix de Québécois que nous avons fait, n’est-ce pas Ewen? Nous sommes ici pour rester, n’est-ce pas?

– Il est certain, professeur, que je ne quitterai pas le Québec. Il est certain que c’est comme Québécois que je souhaite le maintien de mon pays, le Québec, au sein du Canada.

– Vous parlez le langage de la raison. C’est aussi le langage que je voudrais tenir, ce dont je ne m’abstiens que pour éviter des malentendus. C’est aussi, j’en suis sûr, le choix éclairé que fait cette jeune Libertad Gomez, totalement prenante de la culture québécoise, mais qui demeure Canadienne. En fait, son choix est le choix quasi unanime de tous les néo-Québécois. Ce qui est exceptionnel, chez Libertad Gomez, c’est qu’elle puisse faire ce choix même en étant si parfaitement intégrée, comme vous me l’avez dit, à la culture francophone majoritaire. Il est clair que nous n’avons pas ici un choix motivé par une méconnaissance du fait français; nous n’avons pas affaire à une transfuge ou à une opportuniste mais à une authentique Québécoise qui a décidé, il y a des mois, de faire confiance à la bonne volonté commune du Québec et du Canada pour qu’elle puisse réaliser son plein potentiel sans avoir à renier quoi que ce soit.

– D’où l’intérêt de diffuser son message implicite: «Ne me demandez pas, compatriotes canadiens, de renoncer à une éventuelle citoyenneté québécoise pour servir un Canada auquel je crois, auquel j’ai toujours cru, auquel je crois que le Québec appartient et appartiendra toujours. Prenez-moi comme je suis, puisque vous m’avez choisie, et ne doutez pas de ma loyauté envers le Canada tout entier même si un incident de parcours entraînait une sécession du Québec qui ne saurait être que temporaire».

– Bien sûr, vous simplifiez, Ewen. Je ne me permettrais pas de m’identifier à ce concept — que l’on pourrait juger méprisant — d’un Québec qui va jeter sa gourme mais qui reviendra au bercail. Je sais, cependant, à quel point les médias peuvent parfois simplifier eux aussi… Personnellement, je crois que tout ce qui favorise la bonne entente entre le Québec et les autres provinces canadiennes est un pas dans la bonne direction. Et je ne cesserais pas de le croire même si le Québec, le 24 juin, décidait d’aller jusqu’au bout de sa volonté d’autonomie. C’est donc sans vouloir en prévoir les conséquences politiques que je crois que le cas Gomez devrait, en effet, ne serait-ce qu’à cause de son intérêt humain, intéresser les médias. Je vous donne ici les coordonnées d’un vieil ami; téléphonez-lui de ma part. Il connaît tout le monde.

Une heure plus tard, Parsifal Ewen étant bien diligent — et l’ami du professeur Mansfield connaissant vraiment tout le monde — Libertad Gomez, qui n’en savait encore rien, était pourtant déjà connue de tous les médias qui comptent. On n’attendait plus que de la rejoindre pour la remettre entre les mains de tous ceux qui mentent et commentent et nous font ainsi notre vérité quotidienne.
*

– On passe chez toi? Libertad n’a encore rien dit à Robert. Quelques banalités sur Parsifal chez Winston, l’agitation de la rue Crescent, les formalités du parking… c’est maintenant, assis côte à côte dans la petite voiture de Robert que l’aveu, pour la première fois devient possible. Possible et immédiatement nécessaire, avant que la dissimulation ne s’installe. À moins que la promesse d’une intimité imminente ne justifie que toute autre considération soit remise à plus tard. — On pourrait acheter quelques charcuteries, une bouteille de vin…

La main de Robert vient aussitôt se poser très haut sur sa cuisse, à la naissance de l’aine. Une petite pression sympathique. Affectueuse, mais aussi une mise en attente du désir. Libertad ne fut donc pas surprise de la réponse.

– Plus tard, on passera chez moi si tu veux. Mais d’abord, nous allons chez Delo. Il faut faire le point. Tout est en train de déraper. Tu as vu les sondages?

– J’ai vu les sondages. Tu sais, un jour c’est oui… un jour c’est non…

C’était bien ça, la situation. Libertad, d’ailleurs, ne comprenait plus depuis longtemps comment l’on pouvait espérer bâtir un pays dont la majorité fluctuait ainsi quotidiennement, littéralement pour un oui pour un non. Au départ, spontanément, elle avait rejeté cette idée de séparation. Ensuite, elle avait compris que Robert et les amis de Robert attendaient d’elle un Oui. Un Oui de solidarité, parce qu’elle avait été acceptée comme Québécoise, parce que le français plutôt que l’anglais était devenu sa première langue seconde.

À Concordia, elle avait constaté qu’au contraire on la prenait pour acquise à la cause du Non: il n’y avait pas de néo-Québécois, il n’y avait que des néo-Canadiens. Pour sa famille, la question était sans intérêt. Elle avait donc appris à laisser supposer, ici un engagement envers le Québec, là un engagement envers le Canada, tout en partageant elle-même l’indifférence de sa famille. Le jour du référendum, par loyauté pour Robert, c’est bien le «Oui» qu’elle avait choisi, mais tout en espérant vaguement que ce soit le «Non» qui l’emporte. Le lendemain, à Concordia, elle avait donc pu paraître sincèrement contrite… ce qui ne l’avait pas empêchée au cours des semaines qui avaient suivies, de célébrer à maintes reprises la «victoire» avec Robert, Delo et les autres.

– Non, maintenant c’est plus grave. Quand on analyse les sondages — et, crois-moi, Delo a accès à bien d’autres sondages que ceux que l’on publie… — on voit que ce n’est plus tant le nombre de gens qui veulent l’indépendance qui varie que le nombre de ceux qui sont prêts à faire ce qu’il faut pour l’obtenir. Les gens commencent à comprendre qu’il ne s’agit pas simplement de dire oui pour devenir indépendant… et ils commencent à avoir peur. C’est le moment de vérité.

– Est-ce que ça veut dire que, jusqu’à aujourd’hui, c’était le temps du mensonge?

Robert se retourna, surpris par sa réplique. C’était bien la première fois qu’elle ne se contentait pas d’acquiescer, de hocher la tête, de répéter autrement ce que lui ou les autres avaient dit. Est-ce que Libertad, sa compagne, n’était pas inconditionnellement de son côté? Elle le rassura en souriant et en posant, à son tour, sa main sur la cuisse de Robert. Plus près du genou, mais non pas à plat: les ongles bien appuyés. Il en conclut qu’elle le suivrait n’importe où.

Libertad n’était pas du tout sûre qu’elle suivrait Robert chez Delo. Delorimier Pinard — Delo pour les intimes — avait reçu ce prénom inusité d’un père totalement convaincu de la justesse de la Cause. Militant de la première heure, Pierre Pinard n’avait jamais quitté la mouvance riniste, felquiste, péquiste, passant donc ainsi de la contestation au pouvoir sans solution de continuité et sans jamais se demander si, comme on le prétend, celui-ci corrompt.

Pierre Pinard, désormais haut fonctionnaire à Québec, n’en avait pas moins gardé à Montréal — à Outremont –une maison spacieuse héritée d’un père et d’un grand-père bien bourgeois. C’est une maison qu’il visitait souvent mais qu’occupait surtout Delo, fils unique, révolutionnaire de deuxième génération à qui l’on avait même épargné le souci de se faire un prénom. Journaliste à la pige, raisonnablement à l’abri de tout problème financier, Delo, de toute sa vie, n’avait eu qu’à penser. Il le faisait fort bien.

Libertad éprouvait pour Delo une certaine fascination. Alors que Robert, de milieu plus modeste, avait adopté un rôle de syndicaliste gauchiste militant qui lui allait comme un gant — et en avait sans difficulté le geste et le vocabulaire — Delo ne semblait jamais tout à fait vrai dans le rôle de l’anarchiste passionné. Delo avait la fougue, il avait le verbe, mais il semblait trop bien jouer des passions pour en être lui-même le jouet et tout ce qu’il disait paraissait trop intelligent, logique et sincère pour ne pas avoir été bâti minutieusement par quelqu’un de sincère et d’intelligent qui voulait convaincre.

Libertad ne savait pas trop comment elle allait expliquer la situation à Robert, mais elle était absolument persuadée qu’il ne fallait surtout pas tenter de l’expliquer à Delo. À son grand regret, ils arrivèrent chez Delo avant qu’elle n’eut trouvé un prétexte valable pour l’éviter.

Delo était là, en compagnie d’autres copains que Libertad connaissait déjà. Le père de Delo y était aussi, cependant, ainsi que Marcel qu’elle avait déjà vu à quelques reprises. Marcel était pour elle une inconnue dans l’équation. Il était le quinquagénaire à col roulé auquel on parlait avec respect mais qui parlait peu. Il appelait Pierre Pinard par son prénom. Il tapotait Delo sur l’épaule. Libertad savait qu’il avait «posé des gestes» pour l’indépendance, mais personne ne lui avait dit si c’était au moment d’Octobre 1970 ou bien avant. Aujourd’hui, c’est lui qui parlait.

–… Comprenons bien la situation. Ni la France, ni les États-Unis, ni qui que ce soit ne va décider pour nous que le Québec est indépendant. L’indépendance, c’est comme la liberté: ça se prend. Et ça se prend toujours de force. Il n’y a pas de papier qui tienne s’il n’y a pas, quelque part, un fusil pour l’appuyer.

C’est Robert qui l’interrompit:

– Qu’est-ce qu’on fait, on met des barricades? Nous savons tous que la population ne suivra pas.

– Tu as bien raison, dit Marcel, c’est pour ça qu’il ne faut pas mettre de barricades. Les barricades, ça vient plus tard, quand on est prêt à subir des pertes et que chaque perte augmente l’engagement des autres envers la cause.

– «Le sang des martyrs», dit Delo, «est une semence de Chrétiens…».

– Oui, dit l’un des autres participants, dont Libertad ne se souvenait plus du nom, mais ça prend quatre cents ans pour donner une récolte et nous avons à peu près quinze jours avant que la population ne change d’avis.

– La force, reprit Marcel, ce n’est pas de monter un drapeau derrière une barricade. C’est d’assurer l’ordre et de faire en sorte que les choses fonctionnent. L’État existe quand il assure l’ordre public. Ce n’est rien de spectaculaire, c’est une série de petits détails. Le huissier qui va exécuter une saisie chez un débiteur, le 25 juin, le fait-il au nom de la Reine, ou au nom du Québec? Supposons qu’il le fasse au nom du Québec et que le débiteur s’appelle John Smith, par exemple; John Smith peut téléphoner au 911 et dire qu’un intrus sans autorité légitime est en train de violer son domicile. Quand la voiture patrouille arrive à la porte, le huissier montre son bref d’exécution et les policiers ont le choix: ils disent à Smith de fermer sa gueule et laissent le huissier faire son travail… ou, s’ils ne croient pas que le Québec soit une autorité légitime, ils embarquent immédiatement le huissier.

Maintenant, si le lieutenant du poste y croit, lui, à l’autorité du Québec, il relâche le huissier et peut même lui donner une escorte pour accomplir sa mission. Entre temps, John Smith a téléphoné à un ami, juge de la Cour supérieure, et obtenu une ordonnance suspendant l’exécution du bref. Si l’ordonnance est établie au nom de Sa Majesté, le huissier et son escorte policière peuvent en remettre en cause la légalité — au nom d’un Québec souverain — et poursuivre l’exécution. Vous voyez le scénario?

Là-dessus, arrive la Sûreté du Québec, suivie de la Gendarmerie royale du Canada et l’ordre public s’établit au nom de celui dont les disciples auront parlé le plus fort… ou auront tiré les premiers. Celui dont les supporters auront rétabli l’ordre public sera le gouvernement légitime du Québec… au moment et au lieu où ceci aura été fait.

Maintenant, imaginez-vous le même incident multiplié par cent, multiplié par mille. Les lignes hiérarchiques ne fonctionnent plus, ni d’un côté ni de l’autre. Vous avez une situation insurrectionnelle. Certains éléments criminels de la population décident de tirer parti de la situation. C’est l’anarchie. La première force organisée, disciplinée qui reprend le contrôle de la situation à l’échelle du Québec devient le gouvernement de facto du Québec. Toutes les décisions référendaires n’y changeront rien. Or, le gouvernement du Québec ne dispose pas d’une force crédible armée, disciplinée, capable d’établir ce pouvoir de facto. Conclusion: c’est le gouvernement d’Ottawa qui le fera, et il le fera avec le soutien d’au moins 70% de la population dès que celle-ci aura goûté à l’anarchie et aura vu l’incapacité du gouvernement du Québec à maintenir l’ordre.

Pour la bonne mesure, considérez que la dernière intervention se fait sous la Loi des mesures de guerre et que les autorités du Québec qui s’opposent à cette intervention musclée deviennent coupables de sédition. Pensez à un procès où Parizeau, Landry, les principaux chefs syndicaux, les leaders indépendantistes sont tout à fait légalement accusés de haute trahison… et condamnés finalement non pas à être pendus mais au silence et à la résidence surveillée, à la grande satisfaction d’une majorité de la population. Fin de la rigolade.

– Il resterait encore, dit Robert, 30% de la population — dont tous les mouvements de gauche et les forces les plus actives de la société — capables de mener une grève générale et même, au besoin, de soutenir une guérilla. Le Québec est incontrôlable sans l’appui de sa population.

– Exact, dit Marcel, mais ce que nous voulons c’est bâtir le Québec; ce n’est pas de créer les conditions pour une autre Bosnie.

– Mais, dit l’un des autres jeunes, est-ce que le gagnant n’est pas justement celui qui accepte le risque de créer une autre Bosnie et le perdant celui qui n’ose pas courir ce risque?

– Est-ce que l’indépendance du Québec va se jouer sur une partie de poker-menteur, dit Delo? Est-ce que le Québec va devoir choisir entre des dirigeants qui auront prouvé qu’ils ont des couilles en se relançant à coup de vies de Québécois?

– Malheureusement, dit Marcel, c’est comme ça que se sont faites toutes les indépendances de l’histoire, sauf celles qui n’intéressaient vraiment personne. Qui n’intéressaient vraiment personne, je veux dire, au niveau des tripes, au niveau des émotions. Si on fait une indépendance qui est une affaire de gros sous, de droits de pêche ou de concessions minières, on la fait faire par des avocats. Alors, mais alors seulement, il y a une chance — je dis bien, une chance — qu’il n’y ait pas de sang dans les rues. Quand tu y crois vraiment, tu cognes. Quand tu cognes, ça fait mal.

– Je crois…, commença Delo, avant d’être interrompu par son père.

– Écoute Marcel, dit Pierre Pinard, — tu as fait neuf ans, «en dedans». S’il y a quelqu’un qui a le droit aujourd’hui de nous dire ce que nous devons faire, c’est toi. Qu’est-ce que tu suggères? J’ai l’oreille de qui-tu-sais à Québec. Qu’est-ce que tu suggères?

Il y eut un moment de silence avant que Marcel ne reprenne, très doucement. — Rien. Je crois sincèrement qu’il n’y a rien à faire. Pour faire une révolution, pour reprendre le pouvoir, il faut vouloir le reprendre et il faut savoir de qui le reprendre. Les Québécois ne veulent pas une révolution. De toute façon, le monde a tourné. Où est le pouvoir? On se bat contre qui? Contre quoi? Je crois qu’au point où nous en sommes, le mieux que le Québec peut espérer c’est de se sortir de cette histoire sans se couvrir de ridicule et sans démotiver sa population, les jeunes en particulier.

– Mais comment peux-tu, dit Delo, avoir changé d’avis de façon aussi radicale depuis quelques semaines?

– Tout simplement, répondit Marcel, parce que je me suis aperçu que plus personne n’y croyait. Si quelqu’un y avait cru, il y a longtemps que les palabres auraient été remplacés par des fusillades. Ce n’est pas que je souhaitais la violence, mais je l’ai toujours su indispensable. Je constate que l’enfant ne donne pas de ruades dans le ventre de sa mère; Parizeau nous dit qu’il est bien élevé: je pense qu’il est mort-né. Maintenant, Pierre, si vous réussissez à Québec, toi, Parizeau, les autres, à faire bouger le gouvernement fédéral, je vous lèverai mon chapeau. Mais ne me demande pas aujourd’hui comment faire une révolution; appelez plutôt des avocats.

Marcel fut le premier à partir, Robert et Libertad le suivirent presque aussitôt. Elle fut soulagée qu’il la ramenât chez elle sans même une allusion à leur conversation antérieure. Elle n’aurait pas eu le courage de le consoler des paroles de Marcel ni celui d’aborder les changements de sa propre vie professionnelle.

(À suivre )

04-08-09

Le Printemps de Libertad -0

Filed under: Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:01

Les vacances continuent….   Après un “Evangile” qui en a a fait tiquer quelques uns, je vous propose maintenant, pour douze jours , un petit roman pour complotistes….

LE PRINTEMPS DE LIBERTAD

Un roman de politique-fiction dans le contexte du Quebec post-référendaire

Ce livre de “politique-fiction” est en fait un roman d’action; un polar dicté en six ( 6) semaines à Moscou à l’été 1995. Il ne s’agissait pas de viser le Goncourt, mais de tenir la gageure de produire rapidement un bouquin amusant qui recelerait tout de même une parcelle de vérité sur ce qui se trame dans les coulisses des révolutions.

En fait, cette parcelle de vérité est devenue un énorme pavé quand on a vu, le soir du référendum, apparaître comme d’une boîte à surprise, en fin de soirée, les résultats d’UNE circonscription, qu’on avait occultés pendant des heures, et qui transformaient brutalement en défaite ce qui semblait une victoire du OUI.

Un regard sur les fluctuations du dollar canadien, au cours de cette même soirée, montre sans aucun doute raisonnable que quelqu’un qui aurait connu les résultats de cette circonscription dès qu’ils ont été compilés aurait pu, avant qu’ils ne soient annoncés (après quelques inexplicables heures de retard…), réaliser une opération tout à fait spéctaculaire aux dépens des spéculateurs de Hong-Kong, de Tokyo et de Singapour qui ne pouvaient alors, statistiquement parlant, que prévoir une victoire du OUI et jouaient donc le dollar canadien à la baisse. La réalité rejoint la fiction.

La version écrite de ce bouquin, non relue, comportait trop d’erreurs typographiques pour qu’on puisse lire celui-ci vraiment avec plaisir. Je veux faire amende honorable, en offrant ici à tous les internautes francophones cette version électronique dont (la plupart) des erreurs ont été corrigées.

Les lecteurs hors-Québec y découvriront une langue à multiples patois, plus proche de la réalité, je crois, que le “joual” stylisé et omniprésent qu’on leur présente souvent comme la “parlure” uniforme des Québécois. Il n’est pas facile d’écrire ces divers patois; ils devront donc se faire à des tournures telles que “c’était-tu toi” …

Pierre JC Allard

Aller au Chapitre 1

03-08-09

Evangile de l’Autre – 4

Filed under: Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:01

PARTIE 4

JÉRUSALEM

Le Fils de l’Autre, qui avait réuni toute la Galilée pour entendre sa parole, n’était venu sembla-t-il à Jérusalem que pour parler à ceux, peu nombreux, qu’il avait jugé utiles à sa mission. Les Prêtres, les Docteurs de la loi et certains Pharisiens.

Pour les Prêtres et les Scribes, le bruit s’étant répandu de tout ce qu’il avait fait en Galilée, leur curiosité était souvent plus grande que leur désir de l’écouter, de sorte que lorsqu’il les rencontrait, ils disaient : – “Maître, nous voudrions te voir faire un miracle”. Il les ignora quelque temps, puis, un jour leur dit: – ” Race Aveugle! Quand vous dites à votre main : “Prends” et que votre main prend, ou quand vous dites à votre jambe “Avance” et que tout votre corps se meut, n’y voyez vous pas un miracle? Et quand vous voyez que je dis “Agis” et que le Succès survient, vous faut-il d’autres prodiges?

Ne comprenez-vous pas que tout est miracle? La reine de Sabah vint des extrémités de la terre pour entendre la sagesse de Salomon. Elle se lèvera, au jour du jugement et condamnera cette génération, parce qu’une sagesse plus grande que celle de Salomon est venue vers vous et que vous n’avez pas entendu. Quand comprendrez-vous que l’Homme est ce que son Créateur l’a fait, que la Nature ne change pas pour satisfaire vos prières, que la Nouvelle Alliance n’a pas pour but de prétendre encore changer les choses, mais de voir comment l’Homme peut vivre mieux en acceptant la réalité et en donnant aux choses le nom qui est le leur? ” Et il semblait parfois qu’il fut irrité, mais il ne fit ni ne dit jamais rien qui fut contraire à la raison.

Ceux qui enseignent au temple avaient une autre curiosité, car ce qu’il disait n’était pas le message d’Élie, d’Isaïe ou de Jérémie, ni surtout celui de Jean, dont pourtant bien des disciples s’étaient ralliés à lui après la mort du Baptiste. Un docteur de la loi lui dit: – “Nos prophètes ont chassé l’ambition et la cupidité de l’esprit des pécheurs par la pénitence, mais toi, tu les invites à s’installer à demeure, comme un coucou dans le nid du pigeon.”

Mais le Fils de l’Autre lui dit: – “Lorsque l’ambition et la cupidité sont chassées d’un homme, elles ne disparaissent pas, car c’est la nature de l’homme d’être cupide et ambitieux. Et si Celui qui l’a créé ne l’avait voulu cupide et ambitieux, il l’aurait fait d’une autre nature. Elles rôdent autour de lui, et lui, avide, les regarde de loin et les convoite, comme David la femme d’Uri à son bain. La nuit, il les laisse entrer en cachette, et là, elles trouvent la maison balayée et ornée par la pénitence. Elles vont donc chercher sept soeurs plus méchantes qu’elles – comme l’hypocrisie, la pitié, la colère, l’envie et la déraison… – et cet homme fait ensuite plus de mal à son prochain en feignant la vertu que s’il se fut montré dès l’abord selon sa vraie nature. Quand cesserez-vous de rêver que les choses soient autres, et vous éveillerez-vous au défi de vivre avec la Nature et la Loi, de trouver la joie durant ces jours peu nombreux où vos sens sont ouverts?”

D’autres disaient: – ” Où est la justice quand le fort triomphe toujours et que le plus rapide gagne toujours la course? ” Alors il leur dit: – “Qui vous a dit que le fort triomphe toujours et que le plus rapide gagne toujours la course? N’avez-vous pas lu Qoheleth? Ne voyez-vous pas, au contraire, tous les jours, les derniers être les premiers et les premiers les derniers? ” Le Succès est semblable à un ouvrier qui, ayant convenu d’un denier par jour pour ses services, s’en fut travailler content dans les vignes de son seigneur dès le matin. Mais ce dernier sortit vers la troisième heure, et de nouveau vers la sixième et la neuvième, et il fit de même à la onzième heure, embauchant chaque fois de nouveaux ouvriers.

Le soir, quand l’ouvrier du matin reçut son salaire et vit que ceux qui n’avaient pas porté le poids du jour en recevaient tout autant que lui, il en fut malheureux, et murmura contre le maître de maison, disant: – ” Tu les traites à l’égal de moi qui ai supporté la fatigue et la chaleur”. Mais celui-ci répondit: -”N’es-tu pas convenu avec moi d’un denier? Prends ce qui te revient, et va-t-en. Je veux donner à ce dernier autant qu’à toi. Ne m’est-il pas permis de faire de mon bien ce que je veux?” Et l’ouvrier s’en alla, malheureux d’un salaire qui avait fait son bonheur.

Mais il aurait dû plutôt se réjouir, car on peut pêcher longtemps et ramener un filet vide, mais on peut aussi trouver un anneau d’or dans la bouche du poisson, de sorte qu’il n’est jamais certain qu’il soit trop tard et qu’ainsi il est toujours l’heure de souffler sur les braises de l’ambition et de se mettre au travail. Aussi, gardez-vous de l’envie, car celui qui trouve un anneau d’or ne fait pas tort à celui qui n’a que le produit de son labeur, mais le console, au contraire, en lui rappelant, les jours où la pêche et mauvaise, qu’il y a toujours un anneau d’or à trouver.

Aux pharisiens ils disaient: – “A vous à qui on a donné, il n’est pas permis que vous hésitiez à suivre la voie du Succès. Car si le sel perd sa saveur, comment la lui rendra-t-on? N’hésitez pas, à vous dévouer entièrement au Succès, car si vous ne le faites, vous êtes comme ce serviteur à qui son Maître confie son argent et qui, au lieu de faire fructifier son bien, l’enterre au jardin. Croyez-vous que c’est ainsi que vous accomplirez la mission que votre Créateur vous a confiée?

Cessez aussi de penser que ce qui entre dans votre bouche vous rend purs ou impurs, car ce n’est pas la nourriture qui entre dans sa bouche qui souille l’homme, mais la parole qui en sort. De même, ce n’est pas ce que votre main touche qui vous salit mais ce que vous faites ou ne faites pas qui vous perdra.”

Un jour qu’il devisait avec les plus riches d’entre eux, une pauvre Samaritaine se jeta à ses pieds et le supplia qu’il lui enseignât comment sortir de sa condition: – ” Aie pitié de moi, Seigneur, car je sais qu’il y a en moi une vertu, mais je ne sais comment en faire un Succès”. Ses disciples s’approchèrent, et lui dirent avec insistance: – ” Renvoie-la, car elle crie derrière nous” et l’un des pharisiens dit: ” Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants, et de le jeter aux petits chiens”. Mais celle-ci répondit: – “Les petits chiens ne mangent-ils pas les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres?”

Entendant cette réponse, et voyant qu’il y avait en elle une force, le Maître la releva, et la confia au Commerçant pour qu’il lui apprît les aspects du négoce que sa vivacité lui permettrait de comprendre et qu’il put, ensuite, l’utiliser à bon escient. Au pharisien, il dit: – ” Je n’ai pas été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. J’ai d’autres troupeaux. Et mieux vaut parler au petit qui écoute qu’au grand dont l’oreille est distraite.” Mais, peu à peu il leur fit comprendre son message.

Certains prêtres, ayant entendu dire qu’il conseillait que chacun profitât selon sa force, son astuce et son travail et que plusieurs, écoutant sa parole, atteignaient ainsi au Succès dirent: – “C’est par l’effet de Béelzébul, prince des démons, qu’il les amènent au Succès” Mais le Fils de l’Autre leur dit: -

“Tout royaume divisé contre lui-même est dévasté et toute ville ou maison divisée contre elle-même ne peut subsister. Si par l’effet du Mal on atteint au Bien – car qui dira que la richesse, le bonheur et la joie – ne sont point les effets du bien? – comment le Mal subsistera-t-il? Si le prince des démons conduit les gens au Bien, il est divisé contre lui-même; comment donc son royaume subsistera-t-il?

Si les fruits sont bons, dites que l’arbre est bon ou, si vous dites que l’arbre est mauvais, alors dites que les fruits sont mauvais aussi, mais ne péchez pas contre la Raison. Car tout autre péché sera pardonné – et si quiconque parle contre le Fils de l’Autre, il lui sera aussi pardonné – mais le blasphème contre la Raison, ne peut être pardonné, ni dans ce siècle ni dans les siècles à venir. Car quiconque s’élève contre la Raison, laquelle a été mise en vous au Commencement pour vous guider vers la Fin, celui-là nie cet esprit en lui qui pourrait comprendre le pardon. Que reste-t-il en lui que le pardon puisse lui être accordé? “

Alors que la Pâque approchait, l’Ancien du Sanhédrin, qui était encore de nous tous le plus près de ces choses, demanda au Maître: – “Où veux-tu que nous te préparions le repas de la Pâque?” Celui-ci répondit: – ” Le lieu importe peu, faites ce qui est nécessaire. Mais soyez certains que tous soient avisés et que les Douze soient là. Car mon temps est proche; je ne verrai pas une troisième moisson avec vous, et il y a encore des choses qui doivent vous être dites.”

Il fut convenu que le repas aurait lieu chez le Pharisien, dont la demeure était au pied de la colline du Temple, et tous furent avisés – le Commerçant à Capharnaüm, l’Essénien à Qumram et tous les autres où qu’ils fussent – que le Maître célébrerait la Pâque avec eux et d’avoir à y être.

Alors que nous avions déjà préparé notre réunion, le fils de la veuve, lequel suivait Jésus, vint nous dire que celui-ci venait aussi vers Jérusalem, suivi d’une grande multitude, afin d’y réclamer le trône de son père David. Et en effet, le lendemain, on entendit une rumeur dans la ville et voici que Jésus y entrait, monté sur un âne. Ceux qui l’accompagnaient criaient: “Hosanna au Fils de David! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur! Hosanna dans les lieux très hauts!” Or, il était su de tous que les prophètes avaient prédit “Fille de Sion, voici, ton roi qui vient à toi, plein de douceur et monté sur un âne, le petit d’une ânesse”.

Aussi, lorsqu’il entra ainsi dans Jérusalem, toute la ville fut émue, et l’on disait: “C’est Jésus, fils de David, le prophète, de Nazareth en Galilée, celui qui guérit les malades, chasse les démons et ressuscite les morts. Il vient monté sur un âne, comme l’a annoncé le prophète. Voici le roi des Juifs.” Et beaucoup des gens de la foule étendirent leurs vêtements sur le chemin; d’autres coupèrent des branches d’arbres et en jonchèrent la route, criant aussi Hosanna!, car nul n’aimait que les Romains fissent la loi en Israël.

Alors que les prêtres et les scribes hésitaient sur ce qu’il fallait faire, Jésus entra dans le temple de Dieu, renversa les tables des changeurs et les sièges des vendeurs de pigeons, puis en chassa tous ceux qui vendaient et qui achetaient dans le temple, disant – ” Il est écrit: “Ma maison sera appelée une maison de prière, mais vous, vous en faites une caverne de voleurs”.” Dans la confusion générale, des aveugles, des boiteux, des malades en grand nombre se dirent guéris.

Quand les principaux prêtres et les Anciens du peuple vinrent se plaindre à Jésus, disant: “Par quelle autorité fais-tu ces choses, et qui t’a donné cette autorité?”, même les petits enfants, sur le parvis du Temple, chantaient: “Hosanna au Fils de David!”. Jésus leur répondit donc, en leur montrant les enfants: – ” N’avez-vous jamais lu ces paroles: “Tu as tiré des louanges de la bouche des enfants et de ceux qui sont à la mamelle?”. Je vous dirai par quelle autorité je fais ces choses quand vous m’aurez dit par quelle autorité baptisait Jean, celui que vous avez laissé mourir. Le baptême de Jean, d’où venait-il? du ciel, ou du Malin? “

Or les Anciens savaient que s’ils répondaient “du ciel”, Jésus les tiendrait responsables de la mort du Baptiste, mais que s’ils disaient “du Malin” la foule qui pleurait encore Jean les lapiderait sur le champ. Ils se retirèrent donc sans répondre, laissant le Temple aux mains de Jésus et la rue au tumulte.

Quand le Fils de l’Autre eut vu le tour des événements, il me dit: -” Barabbas, il n’est pas bon que l’émeute règne et que nos biens soient à la merci des pillards qui ne tarderont pas à apparaître. Vois à ce qu’ils soient protégés.” Ce que je fis aussitôt, en m’aidant de ceux en la ville qui prenaient leurs ordres non de César ni des prêtres, mais des alliés que nous nous étions faits à Tibériade. Ces gens me connaissaient, et ils firent comme je leur dis, veillant à ce que nul mal n’advint à ce qui était à l’Entreprise, même s’il dut en coûter une bousculade ou quelques effusions de sang.

Pendant les jours qui suivirent, la ville resta sans autre loi que celle que j’y faisais régner. Les prêtres n’osaient agir, Jésus s’était retiré à Béthanie, d’où il revenait parfois prêcher à Jérusalem mais sans que ses intentions parussent claires; les légions attendaient qu’on leur donnât des ordres, ce que ceux qui pouvaient les leur donner préféraient ne pas faire. C’est le quatrième jour de ce désordre, à la sixième heure, le moment étant venu, que le fils de l’Autre et les Douze nous réunîmes à l’endroit prévu pour célébrer la Fête et y parler de l’Entreprise.

LA DERNIÈRE CÈNE

Le Fils de l’Autre se mit à table avec les Douze. Mais, dès que nous fûmes tous assis, il dit: – ” Je vous le dis en vérité, l’un de vous me trahira”. Nous fumes profondément attristés, et chacun se mit à lui dire:- “Est-ce moi, Seigneur?” Il répondit: -”C’est celui à qui je donnerai le morceau trempé”. Et, ayant trempé le morceau, il le donna au fils de la veuve, disant : -”Nul ne peut servir deux maîtres; ce que tu veux faire, fais-le vite.” Et le fils de la veuve, s’étant levé, sortit. Car, sa seule force ayant été son héritage, force venant d’un autre et non de lui-même, il n’avait pas eu la fermeté, au moment de la tentation, de résister au message d’amour de Jésus.

Le Fils de l’Autre qui savait ses choses nous dit: – “Étant en lui-même faible, le fils de la veuve qui fut notre compagnon a été séduit par la pitié. il convient qu’il retourne à la faiblesse avant que ne soient dites les paroles que les faibles ne doivent pas entendre”. Puis, à nous les Onze qui lui étions fidèles, il parla.

-” Je suis pour peu de temps encore avec vous. Disons ce qui est et ce qui doit être. En vérité, je vous le dis, j’ai apporté la paix. La paix est une petite semence encore, mais elle grandira. Quand on vous insultera, quand on voudra vous dire iniques, répondez: “Nous apportons la paix” . Car ce n’est que lorsque les supérieurs sont à leur place et les inférieurs à la leur que l’équilibre est atteint et que la paix s’établit. Et ce n’est que quand chaque chose a son prix et que tous peuvent l’avoir, chacun selon sa richesse, que l’homme fort ne prend plus mais achète et que le pauvre ne gémit plus mais espère.

Sachez que, si la Loi semble dure, elle ne l’est pas autant que la révolte contre la Loi. Car qu’est-il arrivé de vos pères et des prophètes qui ont prêché pour que les choses cessent d’être ce qu’elles sont, pour que l’aigle roucoule avec la colombe et que le loup paisse avec les brebis? Vos pères sont morts sans se résigner et les prophètes ont prêché en vain, car l’aigle ni le loup n’ont changé leur nourriture. Et qu’en est-il de ceux qui, étant faibles, se sont crus forts, si ce n’est qu’ils ont péri dans un combat inégal? Et qu’en est-il de ceux qui s’opposent par l’astuce à plus astucieux qu’eux, sinon qu’ils sont bernés et se retrouvent plus démunis qu’ils ne l’étaient auparavant.?.

En vérité, je vous le dis, la Nouvelle Alliance qui donne à chacun selon ses moyens apporte la paix. Mais comment la Nouvelle Alliance se réalise-t-elle? En alliant les forces de ceux qui ont la force, afin que les portes de l’envie ne prévalent pas contre elle. C’est pourquoi nous avons uni les forces de l’État, de la Richesse, de l’Armée, de la Religion, du Droit, de la Tradition, du Mystère, et de l’Intelligence, y ajoutant la plus importante, celle que procure la connaissance de la nature humaine avec sa cupidité, sa luxure, sa veulerie.

Aujourd’hui l’Entreprise est riche, et rien ne se fait en Israël que nous ne souhaitions. Mais ce que je vous ai dit jusqu’à ce jour n’est pas complet. Car aussi longtemps que votre richesse est là, tout entière de grains, de troupeaux, de bâtiments qu’on peut voler ou détruire, votre pouvoir est précaire et repose sur le sable. Aussi, je vous invite à la révélation.: Prêtez-vous les uns aux autres.”

Et remettant à chacun un parchemin que le Commerçant avait signé, nous vîmes que, selon sa volonté, l’Entreprise nous prêtait à chacun cent talents d’or que nous n’avions qu’à accepter. Quand ce fut fait, il nous dit:

-” Sachez que le Scribe ayant établi le crédit de l’Entreprise à Alexandrie, à Éphèse, à Délos et à Rome, vous pouvez y toucher cet or selon vos désirs et vos besoins, tout comme ici à Jérusalem où on ne vous refusera rien.

Sachez aussi que l’Entreprise n’en est pas devenue plus pauvre, mais plus riche, puisqu’elle n’a rien versé mais que, dès que ce prêt vous aura permis de vous faire aussi connaître, chacun de vous, comme un homme de richesse, l’Entreprise pourra obtenir de ses banquiers qu’ils lui prêtent, à elle, cette somme que vous déclarez lui devoir”.

Prenant lui-même le stylet, il nous donna ensuite encore à chacun par écrit, en la forme que le Scribe avait prescrit, dix talents d’or en disant: – ” Ceci, personne ne vous en donnera rien à Alexandrie ni à Rome, puisque le Fils de l’Autre n’a rien qui lui appartienne en propre. Ici, toutefois, tous ceux qui comptent en ce pays me croyant riche, vous en obtiendrez sans difficulté et sans questions qu’on vous en avance la valeur. Ainsi le besoin ni la satisfaction de vos désirs ne poseront obstacles a votre recherche du Succès”.

Puis, il nous encouragea à en faire de même entre nous dès que notre crédit à chacun aurait été établi, disant:-” Faites ceci en mémoire de moi. En vérité, je vous le dis, les récoltes pourront brûler et les vaisseaux sombrer, mais si votre fortune repose sur le crédit les uns des autres, vous ne sombrerez pas. Et un jour viendra où tous prêteront à César et où le sceau de César sur un parchemin sera la seule richesse que nous nous échangerons. Ce jour-là, les riches resteront riches, à l’abri des vicissitudes et des intempéries, car César mettra son sceau là où le lui diront ses amis. Un jour viendra même où toute richesse ne sera plus qu’une nuée, dont ceux qui la possède pourront dire alors ce qu’elle vaut et à qui elle appartient. On dira qu’elle est “Capital”, car elle sera intangible et inaccessible, et n’existera que dans la foi de tous en la parole du Fils de l’Autre”.

Quand ceci eut été fait, il nous demanda alors: ” Quand le Fils de l’Autre ne sera plus parmi les siens, qui sera votre chef?” Et tous se turent et me regardèrent, car jamais nul n’avait jamais contesté que je fus son vicaire et que, lui absent, c’est moi qui commanderais. Mais, personne ne disant mot, il répéta plus fort: ” Quand le Fils de l’Autre ne sera plus parmi vous, qui sera votre chef?” Et le Sophiste s’enhardit à répondre: -” Mais, ne sera-ce pas Barabbas, Seigneur?” Le Fils de l’Autre les regarda tous un à un et redît une troisième fois: – ” Quand je ne serai plus là, qui sera votre chef?” À quoi ils répondirent tous ensemble: “Barabbas”

Le Maître dit alors: -” Vous avez bien dit: Barabbas sera votre chef. Il le sera parce qu’il est le plus fort. À cette heure, votre vie à tous et la sécurité de cette maison sont d’ailleurs entre ses mains. Mais le temps fera que la force de chacun pourra varier. Si l’un d’entre vous croit alors qu’il est le plus fort et veut devenir le chef à son tour, qu’il ne commence pas une lutte stérile, car c’est votre alliance qui vous donne le pouvoir et la puissance.

Qu’il interroge plutôt les autres pour connaître ses appuis. Car, face à plusieurs, même le plus fort est faible; et ce n’est pas tant votre force qui vous rendra digne d’être un chef que votre talent à convaincre les autres de vous apporter leur soutien et de joindre leur force à la vôtre. Tant que la supériorité des forces qui vous appuient n’est pas incontestable, restez tranquilles.

Si votre supériorité devient incontestable, alors, mais alors seulement, allez voir en privé celui qui est le chef et dites lui avec respect mais fermeté: “Voici les appuis dont je dispose: cède-moi la place”. Si vos appuis sont vraiment incontestables, il le fera ou, s’il proteste, la supériorité de vos forces sera telle que sa résistance sera vaincue sans dommage pour l’Entreprise. Si vous vous êtes leurrés, implorez son pardon, mais nul ne le blâmera s’il vous le refuse.

il est bon que, de temps en temps, le chef pose lui-même la question de confiance, comme les Grecs, qui sont démocrates, mais même s’il vous semble habile de décider de cette question en ne comptant que le nombre des appuis de chacun, n’oubliez pas que ce n’est pas le nombre de ceux qui l’approuvent mais la somme des forces qui le soutiennent qui doit décider de qui sera le chef.

Faites donc en sorte que le vote que vous prendrez soit bien préparé, afin qu’il reflète la réalité. Et ne permettez pas que des dissensions entre vous ne remettent en cause l’équilibre naturel qui place les forts au-dessus des faibles, les habiles au-dessus des naïfs et les riches au-dessus des pauvres. Quelles que soient vos rivalités, soutenez l’Entreprise comme je l’ai soutenue. À ceci tous connaîtront que vous êtes mes disciples. Et ça aussi, je veux que vous le fassiez en mémoire de moi.

Nous comprîmes tous qu’en posant trois fois la question sans s’expliquer, comme il l’avait fait, il avait préparé le vote unanime qui venait de me confirmer comme son successeur et que c’est l’exemple qu’il avait voulu nous donner.

Il dit encore: – “Je suis le cep, vous êtes les sarments. Bientôt je devrai partir, car si le sarment qui ne porte pas de fruit est retranché, tout sarment qui porte du fruit doit, lui, être émondé afin qu’il porte encore plus de fruit; ainsi il en est de l’Entreprise. Mais ne craignez pas. Il est vrai que le sarment ne peut de lui-même porter du fruit s’il ne demeure attaché au cep, mais vous le pouvez si vous demeurez attachés à ma parole.

Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix et ces choses que je vous ai dites pendant que j’étais avec vous, votre instinct qui est l’Autre en vous vous les rappellera. Il y a encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pourriez pas les appliquer maintenant. Quand votre instinct se sera vraiment éveillé, il vous conduira dans toute la vérité et il vous annoncera les choses à venir. Si mes paroles demeurent en vous, demandez ce que vous voudrez, et cela vous sera accordé.

Allez et réussissez. Si vous portez beaucoup de fruit, c’est ainsi que mon Père sera glorifié et que vous serez mes disciples. Car si je n’étais pas venu et que je ne vous eusse point parlé, vous auriez pu supporter la misère sans péché; mais maintenant que déjà vous êtes forts, à cause de la parole que je vous ai annoncée, vous n’auriez aucune excuse.”

Il leva sa coupe et nous l’imitâmes: -” Buvons, à la Nouvelle Alliance, qui rend à l’Homme sa vraie destinée. Ce vin est le sang des pauvres et des faibles qui doit être versé pour la naissance du capitalisme, dont il sera dit: “Voici l’état naturel des choses”. Je ne suis pas venu changer les choses, mais changer les noms afin qu’ils s’accordent aux choses. Je ne suis pas venu changer l’Homme, mais faire en sorte que l’homme s’accepte et sois fier de ce qu’il est. Qu’il s’accepte avec son égoïsme, sa rapacité, sa cupidité, son ambition, car il sera dit : “L’homme est un pont entre la Bête et le Surhomme”, et il n’est pas bon que ce pont soit fermé. Il sera dit aussi: ” L’homme n’est ni ange ni bête, qui veut faire l’ange fait la bête” et les prophètes, qui vous voulaient des anges, vous ont rendus bêtes. Mais, aujourd’hui, le jour est venu que vous redeveniez des hommes et en soyez fiers. Ceci est la grâce que je vous apporte, car il sera dit “Il est facile de se haïr, la grâce, c’est de s’accepter”.

Puis nous nous séparâmes, et j’allai faire le tour des hommes que j’avais placés pour qu’ils assurent la protection de nos biens, après quoi je rentrai à la maison où je logeais et m’endormis.

LES DERNIERS JOURS

Je fus éveillé avant l’aurore par des soldats romains en armes qui venaient m’arrêter sur dénonciation du fils de la veuve. Par lui on avait su que c’était de moi que prenaient leurs ordres les bandes qui depuis quelques jours avaient investi la ville. Elles l’avaient fait pour y protéger les biens de l’Entreprise, comme le Maître me l’avait demandé, mais non sans y commettre parfois, à mon insu, quelques exactions.

Amené au prétoire, j’y fus la victime de quelques sévices humiliants mais sans gravité de la part de ceux qui se souvinrent soudain de mon passé et qui, me croyant désormais sans appuis, voulaient prendre revanche du pouvoir que j’avais depuis quelque temps exercé. Certains, plus présomptueux, croyaient même qu’ils pourraient atteindre par moi le Maître – qu’on savait riche – et en tirer profit. – “N’es-tu pas de ceux qui suivent celui qu’on appelle le Fils de l’Autre” – me demanda-t-on ? – “Je n’en suis point” – dis-je avec fermeté. – “Et n’aurait-il pas eu quelque part dans tes crimes” – me demanda-t-on encore? Je le niai avec véhémence et le répétai à maintes reprises sans faiblir.

Je le répétai jusqu’à ce qu’on vînt me chercher pour me présenter à la foule. Amené dehors par deux gardes, je vis que Jésus y était également. Pilate, le procurateur de Rome, dit alors à la multitude assemblée: – “C’est parmi vous une coutume que je vous relâche quelqu’un à la fête de Pâque; voulez-vous que je vous relâche le roi des Juifs ou celui-ci?” Ayant vu de mes yeux l’amour du peuple pour Jésus, je crus que mon sort était joué. Mais le peuple réclama à grands cris ma libération, et je sus que le Fils de l’Autre avait aussi réalisé ce prodige, ma libération à ces conditions m’apportant du même coup le pardon de mes crimes passés.

Libre, je fus rejoint aussitôt par le Sophiste, lequel m’expliqua qu’il avait suffi, pour créer cet enthousiasme envers moi, que le Centurion fit éloigner quelques fanatiques de Jésus et qu’on promit deux barriques de vin à ceux qui restaient. Le Maître et le Centurion étaient venus nous rejoindre quand Pilate sortit de nouveau, et dit aux Juifs : – “Voici, je vous amène ce Jésus, afin que vous sachiez que je ne trouve en lui aucun crime. Voici l’homme. “. Jésus fut alors traîné dehors, portant une couronne d’épines et un manteau de pourpre.

Quand les prêtres et leurs huissiers le virent, ils crièrent en choeur à Pilate: – “Crucifie-le! Crucifie-le!” – “Vois” – me dit le Fils de l’Autre – “Combien il leur a fait peur et à quel point ils sont honteux de leurs hésitations” . Me souvenant de ce que j’avais subi le matin même, je le comprenais bien et devais même me défendre d’une certaine pitié. Pilate leur dit: – “Prenez-le vous-mêmes, et crucifiez-le; car moi, je ne trouve point de crime en lui.” Mais la foule, poussée par les prêtres, se mit à crier encore plus fort: – “Il s’est dit roi, mais nous n’avons d’autre roi que César. Quiconque se dit roi se déclare contre César; si tu le relâches, tu n’es pas l’ami de César!”

“Vois” – me dit le Fils de l’Autre – “Comment c’est lui, Pilate, qui maintenant a peur”. – “Veux-tu” – dit le Centurion – “que nous intervenions?” – “Non” – dit le Maître – “c’est toujours la volonté du plus fort qui triomphe; or, aujourd’hui, Jésus est plus fort que Pilate et Jésus veut être crucifié. Qu’il en soit fait selon son désir et sa décision, laquelle d’ailleurs sert bien nos intérêts.” Après quoi nous partîmes, laissant les événements suivre leur cours.

Le lendemain, le Fils de l’Autre nous réunit et nous apprit ce que la mort de Jésus – laquelle ne semblait pas le surprendre – venait ajouter à nos plans.

- “Jésus était mon frère” – nous dit-il – “Il n’a jamais compris la réalité de ce monde. Maintenant, toutefois, l’heure est venue qu’il triomphe. Car, sans le triomphe apparent de la faiblesse, la force que j’ai apportée pourrait s’user en querelles futiles. Les ouvriers sont peu nombreux, le cheptel est immense; faudra-t-il conduire une à une les brebis vers leur destin? En vérité je vous le dis, ceci ne sera pas nécessaire et les maîtres n’auront pas à élever la voix, car en chacune des brebis il y aura une voix intérieure qui lui indiquera sa voie, celle que Jésus a tracée, la voie de l’abnégation, du pardon des offenses et de la joue tendue. Vous qui êtes les pasteurs, c’est sur un troupeau chrétien que vous lèverez votre houlette.”

- “Mais comment cela sera-t-il, Seigneur” – dit le Sophiste – puisque Jésus est mort, ses disciples dispersés, son message d’amour ayant lamentablement échoué, comme tous les messages qui l’ont précédé et qui ont prôné autre chose que la force?”

- “La mort est la seule vraie défaite et celui qui triomphe de la mort a triomphé de tout” – dit le Fils de l’Autre – “Le message de Jésus vivra si Jésus vit. Annoncez partout que le Christ est ressuscité et la foi de ses disciples n’apparaîtra plus vaine, mais triomphante.”

- “Mais qui nous croira?” – dit le Scribe.

- “Tous ceux qui veulent y croire” – dit le Maître – “et beaucoup de ceux qui craignent d’y croire. Faites que le corps ne soit plus au tombeau, et la foi en sa résurrection s’imposera d’elle-même.”

- “Mais s’il était ressuscité” – dis-je – “il apparaîtrait ici et là, au moins à ceux qui l’ont connu et aimé…”

- “Qui prétendra connaître l’apparence d’un être ressuscité? Quiconque parlera le langage de Jésus sera reconnu comme Jésus, sans égard à son visage ou à sa forme; hâtez-vous tous de le faire, en toute bonne occasion. On le verra partout où l’on a cru en lui et partout où l’on trouvera avantageux de l’avoir vu”.

- Mais Maître, pourrons-nous indéfiniment faire apparaître Jésus?” – s’enquit l’ancien du Sanhédrin.

- Ce ne sera pas nécessaire; un peu de temps, et vous pourrez dire qu’il est monté au Ciel.”

- Lorsque Jésus ne sera plus présent, comment le peuple croira-t-il encore au message de Jésus – qui exige renoncement, bonté, charité, toutes choses qui ne sont pas naturelles à l’Homme – et comment y croira-t-il au point de nous abandonner le vrai pouvoir, la vraie richesse, le vrai plaisir? ” – demanda le Publicain.

- Ses disciples sont des gens simples. Créez leur d’abord quelques difficultés – mais pas trop, le Pharisien ici y veillera avec ses amis Joseph, Gamaliel, Nicodème. Puis, que l’un d’entre vous se joigne à eux en leur apportant la promesse d’une expansion rapide; plus habile qu’eux, il assumera facilement le contrôle de leur organisation naissante, puis orientera – pour qu’elle serve à vos fins et à celle de l’Entreprise – l’évolution de l’Église qui en naîtra. Le Sophiste fera ce travail. Surtout, dites toujours qu’Il reviendra…”


EPILOGUE

Le Fils de l’Autre partit pour Rome avec le Centurion et l’Éphèbe dans les jours qui suivirent, ne nous laissant d’autres directives que celles que nous avions déjà reçues. Animés des principes qu’il nous avait transmis, nous n’avions qu’à suivre notre instinct pour que les choses se passent comme nous le souhaitions, que nous nous aidions – sans complaisance – les uns les autres, dans les limites de notre propre intérêt à chacun et que nous admettions à la connaissance du message du Fils de l’Autre ceux que nous en jugions dignes et qui pouvaient nous servir.

L’Entreprise est devenu une myriade d’entreprises, assurant notre richesse à nous les Onze ainsi que celle de ceux qui ont voulu nous servir. D’autres ont compris les principes du Fils de l’Autre et les ont appliqués pour leur profit, sans qu’il ait été nécessaire de maintenir de liens formels entre eux et nous.

Bien des années ont passé depuis ces événements, au cours desquelles nous nous sommes dispersés. Le Centurion, devenu chef de la garde prétorienne, a joué un rôle important dans l’Empire avant de nous quitter. L’Éphèbe, par d’autres moyens, a obtenu encore plus des empereurs et de leurs favorites. Le Fils de l’Autre a quelque temp aidé au Succès de ces deux-là, avant de disparaître comme il était apparu.

Tout aussi utile au Succès de chacun des Onze, où qu’il se trouvât , ont été les renseignements transmis pas le Sophiste, glanés dans toutes les demeures patriciennes par les esclaves que la petite église chrétienne qu’il contrôlait avait pu si habilement recruter. Nous avons tous eu la richesse et la puissance, discrètement, comme le Fils de l’Autre nous l’avait ordonné.

Il ne me reste plus, en ma vieillesse, qu’à donner suite à la dernière volonté que le Fils de l’Autre m’avait exprimée, celle de faire disparaître toute trace de son intervention. Quelques têtes brûlées, ici à Jérusalem, veulent en découdre avec les légions romaines et devraient me permettre d’y parvenir sous peu en faisant disparaître le Judée tout entière.

Et voici, mon cher Théophile, ce que je devais te dire, afin que tu comprennes bien tous les aspects des événements qui se sont passés. Je sais que tu en feras ton profit mais garderas à ce sujet la plus grande discrétion, le message du Fils de l’Autre, traduit en clair, n’étant pas destiné à toutes les oreilles.

Aujourd’hui, il est clair que ce message du Fils de l’Autre a transformé le monde entier. L’argent – et rien d’autre – est devenu le véhicule et le symbole du pouvoir et de la force; l’Empire bâti sur la guerre et la conquête qu’avait voulu César et qu’avait réalisé Auguste est devenu un marché commercial et financier plutôt que guerrier. Le Fils de l’Autre a atteint tous ses objectifs, y compris celui d’avoir été complètement oublié. La petite Église chrétienne nous rend bien des services, et il faudra faire en sorte qu’elle devienne plus puissante; mais la vraie religion qui domine maintenant l’Empire, c’est celle du Capital.

Même l’Empire pourrait disparaître sans que ceci ne change: les forces que le Fils de l’Autre a révélées ne sont pas moins présentes dans le coeur des Parthes ou des Barbares que dans celui des Romains. Ce sont les forces de la Nature. La Loi. Non seulement aujourd’hui la force triomphe et la corruption règne, mais rien, à ce qu’il semble, ne devrait plus modifier ce cours naturel des choses tel que l’Autre l’a voulu au Commencement. Demain, pour les siècles des siècles… et jusqu’à la fin des temps.

Maintenant que notre victoire est totale, nous les riches, les puissants qui faisons la volonté de l’Autre, une seule vague inquiétude me reste,Théophile. Ce Jésus, ce frère qui n’a pas réussi, nous avons tous comploté de voler son corps, mais je n’ai jamais su qui d’entre nous l’avait fait. Nous sommes tous apparus maintes fois, qui en Galilée, qui en Judée, en nous prétendant le Christ ressuscité, mais bien des faits ont été rapportés auxquels nous n’avons point pris part. Nous avons tous dit “il reviendra” sans y croire, Théophile, mais il me reste une crainte. Suppose un instant l’impensable, Théophile, suppose qu’Il revienne…. Qu’en serait-il de nous s’il fallait qu’Il revienne… ?

02-08-09

Evangile de l’Autre – 3

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PARTIE 3

CANA

Trois jours après, il y eut des noces à Cana. La mère du Fils de l’Autre était là et il fut, lui aussi, invité aux noces avec ses disciples. Le vin ayant manqué, la mère du Fils de l’Autre lui dit:- “Ils n’ont plus de vin” et dit de même aux serviteurs: – “Faites ce qu’il vous dira.” .   

Or, il y avait là six amphores de pierre, destinés aux purifications des Juifs et contenant chacune deux ou trois mesures. Le Fils de l’Autre, connaissant les coutumes des intendants, me manda dire à l’intendant de la maison qu’il vaudrait mieux pour tous que ces six amphores soient remplies discrètement du vin que celui-ci avait détourné de la cave de son maître et gardait dans son propre cellier.

Quand ce fut chose faite, le Fils de l’Autre ordonna qu’on en portât à l’ordonnateur du repas, lequel, quand il en eut goûté, ne sachant d’où venait ce vin, appela l’époux et lui dit: – “Tout homme sert d’abord le bon vin, puis le moins bon après qu’on s’est enivré; toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à présent”   

Mais ceux qui comprennent comment se font ces choses virent que le Fils de l’Autre le comprenait aussi et ils crurent en lui. Les Anciens de la ville, ne pouvant payer les impôts que leur réclamait César, firent donc appel à lui. Ils s’approchèrent de lui et dirent: 

- ” Cette ville est pauvre, les champs peu fertiles, la mer incertaine. On nous réclame, Rabbi, ce que nous ne pouvons payer. L’heure est avancée, car nous avons tardé, et les usuriers seraient notre seul salut si nous ne savions bien qu’ils seront notre perte. Toi qui connais César, peux-tu nous aider?”

- “Il n’est besoin” – leur dit le Fils de l’Autre, – “de connaître ni César ni usuriers, mais seulement le coeur des hommes et la nature des choses. Vous pouvez payer votre dû.”

Ils lui dirent: – “Nous n’avons ici que cent sesterces et quelques deniers” -, mais il leur répondit: – ” Apportez-les-moi; et réunissez aussi devant moi tous ceux en cette ville qui possèdent des champs, ceux qui possèdent des barques, quiconque possède un troupeau, quiconque à sa propre maison”. Quand ils furent tous là, il fit asseoir la foule sur l’herbe et leur dit: – ” Vous savez comment les Romains traitent ceux qui ne payent pas leurs impôts. Mais ne perdez pas courage, car il n’est pas nécessaire que vos fils soient envoyés aux galères, que vos femmes et vos filles soient vendues comme esclaves et que vous – qui avez profité de vos biens sans en donner à César sa part – soyez crucifiés le long de la route à la merci des corbeaux. Il suffit, pour vous éviter ces malheurs, que vos Anciens s’engagent sur leur tête à verser à chaque lune, au publicain que désignera César, un loyer pour l’usage de vos biens, lesquels deviendront désormais ceux de César ou de qui César jugera bon mais dont vous continuerez à jouir, tout comme auparavant, à charge d’en acquitter régulièrement ce loyer”

Quand ils eurent tous compris que leur vie serait sauve et que rien de tangible ne leur serait enlevé, ni à l’un son champ ni à l’autre sa maison, mais que tous n’auraient qu’à payer chaque mois une partie du profit qu’ils en auraient tiré, ils furent remplis de joie.

Le disciple Scribe prépara les accords qui furent conclus, et le disciple Publicain rencontra les Romains – qui le connaissaient bien déjà – auxquels il expliqua qu’il était désormais, lui, propriétaire de Cana tout entier et qu’il serait, pour l’avenir, facile de régler toute affaire à l’amiable. Le disciple Centurion qui l’accompagnait jura sur son glaive qu’il en serait ainsi, et on remit sans reçu aux envoyés du Procurateur cinquante des cent sesterces qu’avaient fournis les Anciens. 

L’affaire étant réglée, on remit les cinquante autres sesterces aux Anciens pour leur service, de sorte qu’ils furent heureux et trouvèrent encore ce qu’il fallait pour convier toute la ville à la fête. Ceux qui y mangèrent pain et poisson étaient environ cinq mille hommes, sans compter les femmes et les enfants. Tous mangèrent et furent rassasiés, et l’on emporta douze paniers pleins des morceaux qui restaient de cette fête tenue dans une ville où la veille encore il n’y avait rien.

CAPHARNAÜM

Suivi des bénédictions de la foule, le Fils de l’Autre se rendit alors à Capharnaüm où on l’avait déjà entendu prêcher et où la réputation d’avoir sauvé ceux de Cana l’avait déjà précédé. Il y trouva, comme en toute ville, des audacieux et des ambitieux qui voulaient qu’il les enrichisse par des changements et des envieux timorés qui souhaitaient le perdre.   

Un pharisien, qui était de ceux que le message du Fils de l’Autre effrayait, le pria pourtant de dîner chez lui. Le Fils de l’Autre étant entré et s’étant mis à table, le pharisien s’étonna tout haut qu’il ne se fût pas lavé avant le repas comme il était prescrit. Mais le Maître lui dit: – “Vous, qui voulez que rien ne change, vous nettoyez le dehors de la coupe et du plat mais à l’intérieur vous gardez la même nourriture. Insensés! Celui qui a fait le plat n’a-t-il pas fait aussi ce qui est dedans? 

Ne vous accrochez pas à la lettre de la Loi, mais à ce que celle-ci recouvre et toutes choses vous deviendront favorables. Malheur à ceux qui exigent la dîme sur toutes les herbes, mais qui négligent les grandes occasions de profit qui leur sont offertes. Malheur à vous qui n’aimez que les premiers sièges dans les synagogues et les salutations dans les places publiques, mais qui ne faites pas fructifier le bien public ni le vôtre. Malheur à vous! parce que vous êtes comme les temples païens qu’on dit pleins de trésors mais qui ne recèlent que du roc et une pièce vide.” 

Un des docteurs de la loi prit la parole, et lui dit: – “Maître, en parlant de la sorte, c’est aussi nous que tu outrages”. Et le Fils de l’Autre répondit: – “Malheur à vous aussi, docteurs de la loi, parce que vous chargez les hommes de fardeaux difficiles à porter et qui n’apportent rien, ni à eux ni à vous. Malheur à vous, parce que vous avez caché la clef de la vraie science de l’âme humaine, n’y entrant pas vous-mêmes mais empêchant d’entrer ceux qui le voulaient.

Maintenant, toutes ces choses seront révélées. Car est-il juste que l’un travaille et que l’autre se repose, mais que les deux partagent le fruit du labeur du premier? En vérité, je vous le dis, Israël et les nations ne seront sauvés que quand chacun touchera le juste fruit de son labeur. Chacun son talent, son astuce et son ambition. Désormais, il y aura en Israël une nouvelle justice.   

Une nouvelle justice que j’instaurerai maintenant parmi vous, et sans qu’il y ait de clameur dans les rues, afin que s’accomplisse ce qui a été annoncé par Isaïe, le prophète: “Voici mon serviteur que j’ai choisi, Mon bien-aimé en qui mon âme a pris plaisir. Je mettrai mon Esprit sur lui et il annoncera la justice aux nations. Il ne contestera point, il ne criera point et personne n’entendra sa voix dans les rues jusqu’à ce qu’il ait fait triompher la justice, mais les nations espéreront en son nom” ” .

Ils restèrent silencieux, car ils ne savaient que lui répondre. Mais, quand il fut sorti de là, les timorés se consultèrent sur les moyens de l’empêcher de nuire. Car ils étaient convaincus de leur vertu, et de la sagesse des messages d’Amour et de Pardon dont ils voyaient pourtant de leurs yeux les néfastes conséquences. Les scribes et les pharisiens commencèrent à le presser violemment et à vouloir le faire parler sur beaucoup de choses, lui tendant des pièges.

Or il arriva – un jour de sabbat que nous traversions des champs de blé – que certains de nous qui avions faim arrachâmes des épis et en mangeâmes. Certains des timorés, voyant cela, lui dirent: – “Vois: tes disciples font ce qu’il n’est pas permis de faire pendant le sabbat”. Mais le Fils de l’Autre leur répondit: – “N’avez-vous pas lu ce que fit David, lorsqu’il eut faim, lui et ceux qui étaient avec lui? Comment il entra dans la maison de Dieu et mangea les pains de proposition qu’il ne lui était pas permis de manger, non plus qu’à ceux qui étaient avec lui, mais qui étaient réservés aux prêtres? Je vous le dis, ce que je fais ici est plus grand que ce que fit David. Si vous saviez ce que signifie ma parole, vous n’auriez pas condamné des innocents, car la quête du Succès ne peut s’arrêter la septième jour et le Fils de l’Autre est maître du sabbat.”

Ils lui demandèrent aussi: – “Est-il permis de faire une guérison les jours de sabbat?” C’était afin de pouvoir l’accuser, car beaucoup glorifiaient Dieu de ce qu’ils avaient été guéris par lui, tant le jour du sabbat que les autres jours. Mais il leur répondit: -”Lequel d’entre vous, s’il n’a qu’une brebis et qu’elle tombe dans une fosse le jour du sabbat, ne la saisira pas pour l’en retirer? Combien un homme ne vaut-il pas plus qu’une brebis! Il est donc permis de faire tout ce qui mène au Succès les jours de sabbat.”

Un autre de ceux qui voulaient sa perte pria le Fils de l’Autre de manger avec lui. Le Fils de l’Autre entra donc dans la maison de celui-là et se mit à table. Mais une femme pécheresse qui se trouvait dans la ville, ayant su qu’il était à table dans cette maison, apporta un vase d’albâtre plein de parfum et, se jetant à ses pieds, les mouilla de ses larmes, les essuya avec ses cheveux, les baisa, et les oignit de parfum. 

Celui qui l’avait invité, voyant cela, dit en lui-même: “Si cet homme était prophète, il connaîtrait qui et de quelle espèce est cette femme; il connaîtrait que c’est une pécheresse et il ne permettrait pas qu’elle le touche”. Mais le Fils de l’Autre prit la parole, et lui dit: 

-”Un maître avait deux apprentis: l’un avait besoin de cinq cents deniers et l’autre de cinquante. Ils souhaitaient l’un et l’autre qu’on leur fit gagner la somme que chacun convoitait. Lequel fera le plus d’efforts?” Son hôte répondit: – “Celui, je pense, qui veut la somme la plus élevée.” Le Fils de l’Autre lui dit: – “Tu as bien jugé. Vois-tu cette femme? Je suis entré dans ta maison, et tu ne m’as point donné d’eau pour laver mes pieds; mais elle, elle les a mouillés de ses larmes et les a essuyés avec ses cheveux. Tu ne m’as point donné de baiser; mais elle, depuis que je suis entré, elle n’a point cessé de me baiser les pieds. Tu n’as point versé d’huile sur ma tête; mais elle, elle y a versé du parfum. Elle a donc de grands besoins et n’aura de cesse que je lui aie appris comment y satisfaire. C’est pourquoi, je te le dis, elle apprendra beaucoup car elle désire beaucoup. Mais on donne peu à celui qui n’a que peu d’ambition.”

Et le Fils de l’Autre confia cette femme à la disciple Courtisane et aux autres femmes avec elle qui assistaient les disciples de leurs resoources afin que cette femme qui l’avait oint du parfum apprît de celles-ci et ne manquât de rien. Et ceux qui étaient à table avec lui se mirent à dire en eux-mêmes: “Qui est celui-ci, qui dit clairement et fais sans honte ce que nous voulons tous faire mais qu’on nous a appris à taire et à cacher?”

Peu de temps après, encouragés par ce que faisait et disait ainsi le Fils de l’Autre – et voulant comme ceux de Cana profiter de sa sagesse – les Anciens de Capharnaüm lui demandèrent à leur tour conseil, car ils avaient pu payer le tribu à César mais s’inquiétaient qu’il n’en fût rien resté pour eux.

-” Seigneur” – lui dirent-il, quand il fut avec eux seuls assemblé – “Montre-nous le chemin du Succès. Car nous savons qu’à Cana on vit maintenant mieux et plus riche, que les paysans payent leurs taxes alors que les Anciens et les notables en sont épargnés et que là, comme ailleurs où tu es passé, les mendiants et les pauvres sont plus dociles, les malades et les infirmes moins visibles.”

Le Fils de l’Autre leur dit: -”Cette ville sera dite bienheureuse, car ce que ceux de Cana ont fait par peur et pour échapper à la misère, ceux de Capharnaüm le feront par ambition et pour accéder à la richesse. Que tous en cette ville qui ont barque, maison, grange, champs fertiles ou en jachère, échoppe, atelier ou quelqu’autre bien en cèdent la propriété au disciple Commerçant qui m’accompagne, lequel en remettra à chacun chaque année le dixième de la valeur pendant dix ans, en plus du juste prix de son travail – comme nous en conviendrons – et du tiers des profits que nous retirerons de l’usage prudent des biens que nous aurons ainsi acquis. Un autre tiers vous en sera partagé entre vous, les Anciens, et le reste me reviendra pour que la Parole soit annoncée”

Ils acceptèrent, et presque tous les habitants de la ville avec eux, car ils avaient confiance au Fils de l’Autre dont ils avaient vu les oeuvres. Quant à ceux qui refusèrent d’abord, le disciple Scribe expliqua aux Anciens comment, en augmentant les taxes et en modifiant les règlements, on pouvant faire en sorte qu’ils se ravisent, donner leurs biens contre salaire et profit devenant plus avantageux que de les garder.

Quant tous les biens de la ville eurent été réunis entre les mains de son disciple, le Fils de l’Autre appela les Anciens et leur dit: – “Il y a aussi caché en cette ville, à l’abri des taxes et des impôts, des trésors d’or et d’argent en abondance. Demandez à tous qu’ils les apportent également, car de ça aussi je payerai le dixième chaque année pendant dix ans et pour ces sommes aussi ceux qui les apporteront participeront au profit de notre entreprise.” Et comme ils protestaient qu’ils avaient en vain tenté d’obtenir ces sommes, tant par la promesse que par la torture, il leur dit:

- “N’est-ce point ici ville de pêcheurs? Vous avez jusqu’à présent pêché près du rivage, mais je vous emmènerai en eau profonde, et celui qui pêche en ces eaux ne manquera de rien. Suivez-moi, et je vous ferai pêcheurs d’hommes. Demandez à tous qu’ils apportent leurs biens et dites leur, en leur montrant cet argent que voici: ” Le Fils de l’Autre a mis en cette affaire cent talents qu’il y croit bien placés; hâtez-vous d’y apporter aussi votre avoir, dont nul aujourd’hui ne vous demandera la provenance. Ne tardez pas car, plus tard, on donnera à celui qui a, mais à celui qui n’a pas on ôtera même ce qu’il croit avoir. “
.
Le premier des Anciens lui répondit: -” Maître, nous avons tout tenté depuis toujours pour ils révèlent leurs biens cachés, mais sans en retirer une obole; toutefois, sur ta parole, je jetterai ce filet.” Et, ayant dit à la population comme le Fils de l’Autre le leur avait ordonné, ils reçurent une plus grande quantité de pièces d’or et d’argent que leur coffre n’en pouvait contenir. Ils durent appeler leurs collègues, les prêtres du temple, lesquels vinrent et remplirent aussi leur coffre, au point qu’on dut laisser les deux coffres entrouverts. 

Quand il eut vu cela de ses yeux, le premier des Anciens tomba aux genoux du Fils de l’Autre et dit: “Seigneur, tu es vraiment celui qui devait venir” car la stupeur l’avait saisi, lui et tous ceux qui étaient avec lui, à cause de tout cet argent qu’on leur avait remis. Mais le Fils de l’Autre se contenta de dire au Scribe de le compter et au Centurion d’en assurer la garde.

Le jour suivant, le Fils de l’Autre rassembla les habitants de Capharnaüm et leur dit:

- ” Je suis parmi vous aujourd’hui, pour que vous connaissiez ma voix. Parce que celui qui n’entre pas par la porte dans la bergerie, mais qui y monte par ailleurs, est un voleur et un brigand. Un voleur ne vient que pour dérober, égorger et détruire; mais celui qui entre par la porte en plein jour est le berger des brebis. Le portier lui ouvre et les brebis entendent sa voix; il appelle par leur nom les brebis qui lui appartiennent et il les conduit dehors. 

Lorsqu’il a fait sortir toutes ses brebis, le bon berger marche devant elles et les brebis le suivent, parce qu’elles connaissent sa voix. Elles ne suivront point un étranger, mais elles fuiront loin de lui, parce qu’elles ne connaissent pas la voix des étrangers. Je suis ici aujourd’hui pour que vous connaissiez tous ma voix.

En vérité, en vérité, je vous le dis, je suis la Porte. Tous ceux qui sont venus avant moi ont parlé d’illusions et de mirages; aussi les brebis ne les ont point écoutés. Mais moi, je suis la porte: si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé; il entrera et il sortira de la bergerie et il trouvera des pâturages à sa faim. Je suis le bon berger. Je suis venu afin que les brebis aient la vie et qu’elles soient dans l’abondance. 

J’ai encore d’autres brebis, qui ne sont pas de cette bergerie; celles-là aussi entendront ma voix et il y aura un seul troupeau, un seul berger. Je dois partir, car il n’est rien de caché qui ne doive être découvert, rien de secret qui ne doive être connu et mis au jour. Personne, après avoir allumé une lampe, ne la couvre d’un vase, ou ne la met sous un lit; mais il la met sur un chandelier, afin que ceux qui entrent voient la lumière. “

Pendant qu’il parlait, on lui dit: “Ta mère et tes frères désirent te voir”. Mais lui répondit: “Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent ma parole et qui la mettent en pratique”. Car il ne lui convenait pas encore que l’on connut trop ses origines.

LES PARABOLES

Souvent, de Tibériade ou Génésareth, il partait dans une barque, pour se retirer à l’écart dans un lieu désert. Quand il en revenait, la foule, l’ayant su, sortait des villes et l’attendait . Il leur parlait en paraboles, sur beaucoup de choses.  

Un jour qu’une grande foule s’était assemblée auprès de lui, le Fils de l’Autre remonta dans la barque, toute la foule se tenant sur le rivage, et il leur dit: 

- “Un semeur sortit pour semer. Comme il semait, une partie de la semence tomba le long du chemin: les oiseaux vinrent, et la mangèrent. Une autre partie tomba dans les endroits pierreux, où elle n’avait pas beaucoup de terre: elle leva aussitôt, parce qu’elle ne trouva pas un sol profond; mais, quand le soleil parut, elle fut brûlée et sécha, faute de racines. Une autre partie tomba parmi les épines: les épines montèrent, et l’étouffèrent. Une autre partie tomba dans la bonne terre: elle donna du fruit, un grain cent, un autre soixante, un autre trente. Que celui qui a des oreilles pour entendre entende.”

Je m’approchai de lui, en notre nom à tous, et lui demandai: – “Pourquoi leur parles-tu en paraboles?” Le Fils de l’Autre répondit: – “Parce qu’il n’est pas donné à tous de connaître les mystères du Succès. Le coeur et la tête de ces gens sont devenus insensibles; ils ont endurci leurs oreilles et ils ont fermé leurs yeux, de peur qu’ils ne voient de leurs yeux et qu’ils n’entendent de leurs oreilles, de peur qu’ils ne comprennent, qu’ils doivent renoncer aux illusions et s’adonner à la poursuite du Succès. Ainsi voyant ils ne voient point, et entendant ils n’entendent ni ne comprennent.

Je leur parle en paraboles et chacun comprend selon ce qu’il peut et ce qu’il doit comprendre, car la Loi est ainsi faite qu’on donnera à celui qui a l’intelligence et la force et qu’il sera dans l’abondance, mais qu’à celui qui a peu on ôtera même ce qu’il a. Pour eux s’accomplit cette prophétie d’Isaïe: “Vous entendrez de vos oreilles, et vous ne comprendrez point; vous regarderez de vos yeux, et vous ne verrez point”. Heureux sont vos yeux de disciples, Barabbas, parce qu’ils voient, et vos oreilles parce qu’elles entendent! Parce que je vous le dis, en vérité, beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous voyez et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez et ne l’ont pas entendu.   

Vous donc, écoutez ce que signifie la parabole du semeur. Lorsqu’un homme écoute l’appel du Succès et ne le comprend pas, il entend sans comprendre, oublie, et retourne à ses rêves de générosité, d’altruisme et de valeurs illusoires. Cet homme est celui qui a reçu la semence le long du chemin.

Celui qui a reçu la semence dans les endroits pierreux, c’est celui qui entend la parole et la comprend. Il la reçoit aussitôt avec joie, mais il n’a pas de racines en lui-même, il manque de persistance, de force et d’intelligence, ainsi que dès que survient une contrariété ou un obstacle, il y trouve une occasion de chute, préférant retourner à ses rêves plutôt que d’affronter la réalité.

Celui qui a reçu la semence parmi les épines, c’est celui qui entend la parole, mais en qui l’éducation, les habitudes, les remords, la paresse, le désir que les choses soient autres qu’elles ne sont étouffent cette parole, et la rendent infructueuse. Celui qui a reçu la semence dans la bonne terre, c’est celui qui entend la parole et la comprend; il travaille avec acharnement, il est sans illusions, il ne pense qu’au Succès et porte du fruit, devenant l’un cent, un autre soixante, un autre trente fois plus riche, chacun selon son talent et son travail.

Il nous proposa une autre parabole, et il dit: – “le Succès est semblable à un homme qui a semé une bonne semence dans son champ. Mais, pendant que ses gens dormaient, son ennemi vint, sema de l’ivraie parmi le blé, et s’en alla. Lorsque l’herbe eut poussé et donné du fruit, l’ivraie parut aussi. Les serviteurs du maître de la maison vinrent lui dire:

- “Seigneur, n’as-tu pas semé une bonne semence dans ton champ? D’où vient donc qu’il y a de l’ivraie?” Il leur répondit: – “C’est un ennemi qui a fait cela”. Et les serviteurs lui dirent:- “Veux-tu que nous allions l’arracher?” – “Non” – dit-il – “de peur qu’en arrachant l’ivraie, vous ne déraciniez en même temps le blé. Laissez croître ensemble l’un et l’autre jusqu’à la moisson, et, à l’époque de la moisson, je dirai aux moissonneurs: “Arrachez d’abord l’ivraie, et liez-la en gerbes pour la brûler, mais amassez le blé dans mon grenier.”"

Et nous comprîmes que celui qui oeuvre avec intelligence et force doit supporter à ses cotés celui qui ne travaille pas et ne comprend pas, car le soleil luit pour tous et tous sont nécessaires à Celui qui les a créés. Mais quand vient le moment du Succès, seuls y ont accès ceux qui en sont dignes et l’ont mérité.

Il proposa au peuple assemblé une autre parabole, et il dit: “Le Succès est semblable à un grain de sénevé qu’un homme a pris et semé dans son champ. C’est la plus petite de toutes les semences; mais, quand il a poussé, il devient un arbre et les oiseaux du ciel viennent habiter dans ses branches.” Mais à nous il expliqua que l’ambition et la recherche du Succès semblent les plus vulgaires des motifs, mais que ce sont eux qui font que l’homme grandit. Or il faut que l’homme soit grand pour créer la beauté, la pensée et recevoir l’Esprit.

Un jour on lui amena des petits enfants afin qu’il leur imposât les mains et les disciples les repoussèrent. Mais le Fils de l’Autre leur dit: – “Laissez les petits enfants, et ne les empêchez pas de venir à vous. Car qui peut vous aider à obtenir le Succès? Les prêtres? Les scribes? Les docteurs? Tous assurément peuvent vous aider à obtenir le Succès, chacun pour sa part, mais personne n’aidera autant à votre Succès que l’homme simple et sans malice qui s’approche de vous comme un enfant.”

Le Fils de l’Autre, ayant alors appelé un petit enfant, le plaça au milieu d’eux et dit: -”Je vous le dis en vérité, si vous n’apprenez à trouver ceux autour de vous qui sont comme de petits enfants, vous n’arriverez pas au Succès. Aussi, gardez-vous bien de mépriser un seul de ces petits car je vous dis qu’ils vous sont nécessaires, comme la gazelle l’est au lion et la colombe à l’aigle. Profitez de ceux qui s’offrent à vous, mais ne les scandalisez pas sans motifs, par des paroles cyniques, car si ce n’était de la foi de l’homme simple, votre Succès deviendrait impossible.
.
Ne soyez pas comme l’hyène qui ricane et insulte sa victime, mais respectez ceux qui vous nourrissent de leur innocence. Aussi, si l’un d’entre vous, par irréflexion ou vanité, scandalise un de ces petits qui croient en la vertu, il aurait mieux valu qu’on suspendît à son cou une meule de moulin et qu’on le jetât au fond de la mer. Car il est nécessaire que l’agneau soit égorgé; mais malheur à l’homme par qui le scandale arrive sans raison.”

Une autre fois, les disciples lui demandèrent encore: – ” Que faut-il sacrifier pour obtenir le Succès” et il leur dit: – “Tout. Et sacrifie non seulement de ce que tu as mais aussi de ce que tu crois être. Si ta main ou ton pied t’empêche de réussir, coupe-les et jette-les loin de toi; car mieux vaut pour toi réussir boiteux ou manchot, que d’avoir deux pieds et deux mains et de rater ta vie. Et si ton oeil t’empêche de réussir, arrache-le et jette-le loin de toi; mieux vaut pour toi réussir ta vie, n’ayant qu’un oeil, que d’avoir deux yeux et de n’être rien”.

- “Rabbi” – lui demanda-t-on un jour – “jusqu’à quand doit-on prolonger l’échéance d’un débiteur et maintenir sa paix avant de laisser éclater sa colère? Doit-on le faire jusqu’à sept fois?” – Aussi longtemps qu’il reste un profit à prendre” – répondit le Fils de l’Autre – “il faut prolonger l’échéance de ton débiteur; non pas sept fois mais septante fois sept fois. Car si ton débiteur a du bien, ton intérêt augmente et tu gardes un ami et, s’il n’a rien, ne vaut-il pas mieux attendre qu’il en ait plutôt que de déchirer ta robe et la sienne en vain?” Puis, il leur conta cette histoire: 

Il était un roi qui voulut faire rendre des comptes à ses serviteurs .et on lui en amena un qui lui devait cent talents. Comme celui-ci n’avait pas de quoi payer, le roi pensa d’abord ordonner qu’il fût vendu, lui, sa femme, ses enfants et tout ce qu’il avait afin que la dette fût acquittée au moins de ce qu’il en pourrait tirer. Mais le serviteur, se jetant à terre, se prosterna devant lui et dit: “Seigneur, aie patience envers moi et je te paierai tout”. Le roi accepta qu’il fût laissé libre afin qu’il pût travailler et acquitter sa dette.

Après qu’il fut sorti, ce serviteur rencontra un de ses compagnons qui lui devait cent deniers. Il le saisit en disant: “Paie ce que tu me dois”. Son compagnon, se jetant à terre, le suppliait, disant: “Aie patience envers moi, et je te paierai.” Mais l’autre ne voulut pas et le fit jeter en prison. Les amis de ce dernier, ayant vu ce qui était arrivé, allèrent raconter au roi tout ce qui s’était passé, le suppliant et disant: “Ordonne que ton méchant serviteur soit livré au bourreau, puisque tu as eu pitié de lui mais que lui n’a pas eu pitié de son compagnon”.

Mais le roi leur dit: “En livrant mon serviteur au bourreau, en quoi servirai-je à son compagnon votre ami? En quoi aurai-je avancé le paiement de ce qui m’est dû?” Et il ordonna plutôt que son serviteur et son compagnon fussent tous deux amenés devant lui et leur dit: “Toi, mon serviteur, sache que la dette de ton compagnon envers toi m’est maintenant transportée. Toi, son compagnon, tu es libéré; tu travailleras à payer les cent deniers que tu devais à celui-ci mais, désormais, c’est à moi que tu les rendras” Ainsi le roi toucha plus vite cent deniers et les deux débiteurs purent payer un jour tout ce qu’ils devaient. 

Il dit aussi dit cette autre parabole: “Le Succès est semblable à du levain qu’une femme a pris et mis dans trois mesures de farine jusqu’à ce que la pâte soit toute levée.” Nous expliquant que c’est l’élite, identifiée par le Succès, qui seule fait que l’homme devient plus que ce qu’il est et réalise le plan de son Créateur.

Le Fils de l’Autre dit à la foule toutes ces choses en paraboles, et il ne lui parlait point sans paraboles, afin que s’accomplît ce qui avait été annoncé par le prophète: “J’ouvrirai ma bouche en paraboles, je publierai des choses cachées depuis la création du monde.” Et chaque soir il renvoyait la foule, qui revenait le matin.

Un jour, il dit aussi; ” Le Succès est semblable à un trésor caché dans un champ. L’homme qui l’a trouvé le cache; et, dans sa joie, il abandonne tout autre but, va vendre tout ce qu’il a et achète ce champ.” Et aussi; “le Succès est semblable à un marchand qui cherche de belles perles. Il a trouvé une perle de grand prix; il est allé vendre tout ce qu’il avait et l’a achetée.” 

Ou encore, il leur dit: “Le Succès est semblable à un filet jeté dans la mer et ramassant des poissons de toute espèce. Quand il est rempli, les pêcheurs le tirent et, après s’être assis sur le rivage, ils mettent dans des vases ce qui est bon, et ils jettent ce qui est mauvais. Il en sera de même à la fin du monde. Les anges viendront séparer ceux qui auront obtenu le Succès de ceux qui n’y seront pas parvenu et ils jetteront ceux-ci dans la fournaise ardente, où il y aura des pleurs et des grincements de dents.

-”Avez-vous compris toutes ces choses” – leur demandait-il? Ils répondaient “Oui”. In jour, il leur dit: “Tout homme instruit de ce qui regarde le Succès est semblable à un maître de maison qui tire de son trésor des choses nouvelles et des choses anciennes. Ainsi, quand de ce que je vous ai dit vous avez compris le sens, de nouveaux exemples vous en viendront à vous-mêmes par la suite” Après avoir dit ceci, ayant achevé ses paraboles, il partit vers un autre lieu.

Alors qu’il prêchait à Génésareth, on vint lui dire qu’étant connu de tous que la grêle avait frappé l’Idumée, des impies avaient propagé la rumeur dans Capharnaüm que de mauvaises nouvelles étaient venues aussi de Tyr – dont on attendait le paiement de créances – et que la ruine menaçait l’Entreprise. – “Viens vite, Seigneur” – lui dit-on – “car il s’élève de la foule une si grande clameur et un si grand mouvement que les gardes du temple en sont débordés.”

Il arriva le soir même en la ville et gagna le temple sans être vu, d’où les Anciens, lui montrant la foule, lui répétèrent – “Seigneur, sauve-nous, nous périssons!” Mais lui leur dit: -” Pourquoi avez-vous peur, gens de peu de foi?” Alors il se montra à la foule, la toisa du regard et la menaça du doigt. Il y eut un grand calme, comme le vent qui tombe après la tempête. S’adressant à eux, il leur dit: 

- ” N’avez-vous pu attendre un an avec moi? Souvenez-vous” – leur dit-il – “Je suis le bon berger. Quand le mercenaire qui n’est pas le berger et à qui n’appartiennent pas les brebis voit venir le loup, il abandonne les brebis, prend la fuite et le loup les ravit et les disperse. Le mercenaire s’enfuit, parce qu’il est mercenaire et qu’il ne se met point en peine des brebis. Mais moi, je suis le propriétaire de cette entreprise: je suis le bon berger. Je suis venu. Je connais mes brebis, et elles me connaissent. À la brebis qui a un bon berger, que lui importe que le vent souffle ou que l’herbe jaunisse? Car elle sait qu’elle trouvera un meilleur pâturage. Quand la grêle détruit les récoltes d’Idumée, le soleil et la pluie en abondance font que la Décapole me donne cent pour un. Et quand une créance tarde à Tyr une autre me vient de Sidon, personne ne m’impose un délai mais je l’accorde de moi-même; j’ai le pouvoir de donner et j’ai le pouvoir de reprendre: tel est le pouvoir que j’ai reçu de mon Père. “

Un de ceux qui était là lui cria: – Maître, je te suivrai partout où tu iras. Où tu mets ton trésor, je mettrai tout mon bien” A cela il répondit: – ” Les renards ont des tanières, et les oiseaux du ciel ont des nids; mais le Fils de l’Autre n’a pas de trésor où il cache son bien: l’esprit souffle où il veut.

Puis la foule se calma et tous rentrèrent chez eux en bénissant leur berger. Il y eut de nouveau, à cause de ces paroles, division parmi les Juifs. Plusieurs d’entre eux disaient: “Il a un démon, il est fou; pourquoi l’écoutez-vous?” D’autres disaient: “Ce ne sont pas les paroles ni le Succès d’un fou”. Mais tous s’interrogeaient : – “Quel est celui-ci” – disaient-ils – “à qui obéit même la foule en colère”?

 

L’APOSTOLAT DES DIX

 

Disposant désormais de plus de richesses que quiconque en Galilée, et voyant le pays languissant et abattu, comme un troupeau qui n’a point de berger, il ordonna à ses disciples de se disperser et de répandre son message. Il dit:    

-” La moisson est grande, mais il y a peu d’ouvriers. Partez. Ne prenez ni or, ni argent, ni monnaie dans vos ceintures, ni sac pour le voyage, ni deux tuniques, ni souliers, ni bâton; car l’ouvrier mérite sa nourriture. Dans quelque ville ou village où vous entriez, trouvez, selon ce que l’Essénien ici vous en aura informé, quelque homme digne de vous recevoir et demeurez chez lui jusqu’à ce que vous partiez. 

En entrant dans la maison, saluez-la et, si la maison en est digne, que votre paix vienne sur elle; mais si elle n’en est pas digne, que votre paix retourne à vous. Celui qui vous reçoit me reçoit, et celui qui me reçoit, reçoit Celui qui m’a envoyé. Celui qui vous reçoit en qualité de prophète recevra une récompense de prophète et celui qui vous reçoit en qualité de juste recevra une récompense de juste. Quiconque donnera seulement un verre d’eau froide à mon disciple, je vous le dis en vérité, il ne perdra point sa récompense. 

N’allez pas encore vers les païens ni dans les villes des Samaritains; allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël, en Galilée et en Judée. Dites: “le Succès est proche; ce que Le Fils de l’Autre a fait pour Cana et Capharnaüm, il le fera pour vous”. Assemblez partout les biens qu’on vous donnera, et donnez ma parole et mon sceau en échange. 

Ce qu’on ne vous donnera pas, achetez-le à vil prix, si vous le pouvez, en vous aidant des Anciens, des Prêtres et des Publicains à qui vous donnerez leur tierce part. Soyez prudents comme les serpents, et durs comme des aigles, car le Succès de l’entreprise en dépend. Ceux qui n’aiment que leur fils et leur fille, leur père et leur mère voudront vous invectiver, vous livrer au tribunaux, vous battre ou vous tuer; car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère et chaque homme qui vise le Succès aura pour ennemis les gens de sa propre maison.

Ne craignez pas ceux qui prêchent et qui invectivent. Il sera dit: “Les pierres et les bâtons blessent, mais les paroles acerbes n’ont jamais tué personne”. Dites-leur: “Celui qui aime son père ou sa mère plus que le Succès n’est pas digne du Succès, celui qui aime son fils ou sa fille plus que le Succès n’est pas digne du Succès.” Dites-leurs que celui qui ne veut le Succès qu’en second lieu n’est pas digne de l’obtenir et que celui qui a peur pour sa fortune la perdra, alors que celui qui risquera sa fortune en suivant ma parole la décuplera”.

De ceux qui chercheront à vous livrer aux tribunaux ne vous inquiétez point, car, même si vous êtes livrés, les cheveux de votre tête sont tous comptés; le disciple ne sera pas traité autrement que son maître et vous n’aurez pas achevé de parcourir les villes d’Israël que le message du Fils de l’Autre aura triomphé. Alors, quiconque m’aura renié devant les hommes, je le renierai aussi devant mon Père; mais quiconque m’aura confessé devant les hommes, je le confesserai aussi devant mon Père au moment du Succès.

De ceux qui voudront vous battre de verges et vous faire mourir, toutefois, gardez-vous, car il a été dit; “il vaut mieux un chien vivant qu’un lion mort”. Quand on vous persécutera dans une ville, fuyez dans une autre. Sortez de cette ville et secouez la poussière de vos sandales. Je vous le dis en vérité: au jour du Succès le pays de Sodome et de Gomorrhe aura été traité moins rigoureusement que cette ville-là…”

Lorsque le Fils de l’Autre eut achevé de donner ainsi ses instructions, il continua d’enseigner et prêcher à son aise dans les villes du pays voisin. Laissant Capharnaüm à ses Anciens qui étaient désormais à ses ordres, il allait de ville en ville et de village en village, prêchant et annonçant la bonne nouvelle.

M’approchant de lui un soir alors que tous dormaient, je lui demandai: – “Maître, pourquoi dis-tu parfois : “il sera dit”, comme si tu étais prophète et que l’important restait à dire et à faire? N’es-tu pas celui qui accomplit les prophètes?”

Je suis d’abord le Messie, Barabbas, et ma mission est d’accomplir. Non pas en changeant la Nature ni l’Homme – ce qui ne se peut – mais en changeant des choses ce qu’on dit qu’elles sont et en rendant ce qu’on en dit conforme à ce qu’elles ont été depuis toujours et à ce qu’elles ne cesseront jamais d’être. Je suis ce Messie, Barabbas, mais, je suis aussi prophète. Car tout ne sera pas réalisé pour tous en un jour et, à ceux-là qui attendent, l’espoir et la prophétie sont encore nécessaires. Or je suis le parfait prophète, Barabbas, puisque je ne prédis aucune parole dont je ne sois donc sûr qu’elle sera prononcée, n’annonçant rien qui ne soit connu depuis le commencement du monde.” Je restai alors confus de ses paroles, mais plus tard je compris ce qu’elles signifiaient.

Mais le temps approchant où les récoltes seraient engrangées de la Syrie à la Chaldée, il resta à Capharnaüm et s’installa au Temple avec les Anciens, qu’on appelait désormais le Conseil du Trésor. Quand les Dix revinrent de leur mission et qu’on eut fait les comptes, le Fils de l’Autre sut que la Galilée tout entière était à lui, hormis quelques terres de peu de valeur et d’autres qui, au contraire, valaient beaucoup, mais que les Dix n’avaient pas convoitées parce qu’elles étaient du prince, des prêtres ou des Romains. A lui aussi, des biens épars en Décapole, en Judée, au Liban, en Syrie et dans les anciens pays des Élamites et d’Edom ainsi que des caravanes allant vers le Pont et le Mittani.   

L’Entreprise ayant réussi, il mandat au Commerçant et au Scribe d’aller partout à travers le pays, payer à tous leur dû et leur part de profit de toutes les terres et affaires qu’il possédait, et ce autant aux petits qu’aux notables et aux Anciens. Quand ce fut fait, il cessa d’enseigner lui-même le peuple, le Succès de son ouvre et les sommes qui avaient été versées à tous suffisant désormais à assurer que son renom grandisse et que son message soit reçu, même si ce message, désormais, allait être transmis par d’autres.

LES MINISTÈRES

Le Fils de l’Autre envoya d’abord soixante-dix disciples pour qu’ils poursuivent l’oeuvre des Dix à travers Israël et les pays voisins. Il choisit les plus astucieux, les plus ambitieux, les plus habiles, tous dont on pouvait espérer qu’ils auraient l’intelligence de ne pas trahir une entreprise aussi florissante et un maître aussi prestigieux. Le Commerçant les initia à cette tâche, car c’est lui, par la suite, qui les dirigerait et leur demanderait des comptes.   

Ensuite, il nous donna à tous les autres une mission, à chacun selon ce qu’il pouvait apporter à l’Entreprise. Ainsi, le Centurion retourna à Rome tisser plus serré la trame de ses liens auprès des Légions, le Maître disant: – “Il sera dit: “les prophètes armés réussissent; ceux qui ne le sont pas échouent”. Soyons ceux qui accordons la paix, selon ce que nous jugeons bon, non ceux auxquels elle sera imposée aux conditions des autres”.

L’Ancien du Sanhédrin et le Pharisien allèrent vers Jérusalem, le premier pour y côtoyer Anne et Caïphe, le second, fils de David, pour apprivoiser au changement à venir, dans le respect de leurs privilèges, les grandes familles de Judée pour lesquelles rien de bon ne pouvait venir de Galilée.

L’Éphèbe et la Courtisane, accompagnés l’une comme l’autre de quelques autres disciples de même talent, s’en retournèrent à la cour du Tétrarque où là chacun et chacune, selon ses goûts, trouverait en eux le plaisir et le confident qu’ils cherchaient tous. Ceci afin qu’à la cour on ne dise que du bien du Fils de l’Autre, et que rien ne s’y passât qui intéressait l’Entreprise dont celui-ci fut gardée dans l’ignorance.

Le Sophiste et le Scribe prirent la mer d’Ascalon vers Alexandrie. Là, ils se feraient des amis, établiraient un comptoir, créeraient des alliances, négocieraient aux meilleures conditions des emprunts sur les biens de l’Entreprise. Le Sophiste savait comment parler aux Grecs, le Scribe savait ce qu’il fallait leur dire.

Le Publicain commença à parcourir la contrée pour s’assurer l’amitié des autres publicains responsables de prélever les impôts partout en Israël et dans l’Empire. Ils allaient le faire désormais sur les biens maintenant considérables de l’Entreprise, et il fallait voir à ce que tous en reçoivent leur juste part des profits, chacun selon sa complaisance. 

L’Essénien, dont les coreligionnaires avaient été si utiles au cours de la mission des Dix, offrant partout aux disciples gîte et couvert et leur soutien, se rendit à Qumram avec une somme merveilleuse pour rendre grâce de l’aide reçue et y préparer une visite du Fils de l’Autre. Il ne fallait pas seulement que les Soixante-Dix jouissent du même soutien, mais aussi que se confonde, sur la personne de notre Maître et sur l’entreprise, l’espoir de renaissance religieuse et nationale que portaient les Esséniens.

Le fils de la veuve fut mandé à suivre les disciples de Jésus. Bien qu’ayant tenté une première fois de se joindre à eux il eut reculé, alors qu’on lui demandait de vendre tous ses biens et de donner l’argent aux pauvres, il réussit néanmoins à se tenir en leur compagnie, passant inaperçu parmi tant d’autres qui lui ressemblaient, et en rapportant à l’Entreprise un compte rendu d’autant plus fidèle de ce qui se passait dans l’entourage de Jésus qu’il comprenait le message de celui-ci bien mieux qu’il n’avait jamais compris celui du Fils de l’Autre.

Quant à moi, Barabbas, connaissant les événements de ma vie, le Fils de l’Autre me demanda de convier dans la ville de Tibériade – qu’il pouvait déjà considérer comme sienne – quelques brigands dont je luis avais parlé comme de gens sur qui on pouvait compter. Quand j’eus reçu d’eux réponse à mes messages et que le Maître eut décidé de ceux qui y seraient, nous partîmes seuls, de nuit, le Fils de l’Autre et moi, vers un lieu que je connaissais. Ils y étaient tous qui devaient y être, et là, il leur dit: 

- “Je suis un homme d’honneur, comme Barabbas ici vous le dira.

- “Toute cette ville t’appartient” – dit celui qui pillait les caravanes du côté de Pétra – “Qu’arriverait-il de nous si ceci était un guet-apens?” 

- Je ne sais ce qui arriverait de toi, mais je sais que moi je mourrais; je sais aussi que tu ne crois pas que ce soit un guet-apens, sans quoi tu ne serais pas venu”.

- ” Ça tu l’as dit” – reprit un autre qui avait sur les mains le sang de bien des enfants de Sadducéens et même de riches Romains – ” Mais qu’arriverait-il si nous te gardions en otage et demandions une rançon pour ta vie?” 

- ” Je mourrais aussi – et vous également – car crois-tu que ceux qui tireraient de ma mort plus de cinq cents talents d’or payeraient une obole pour me garder vivant? Mais de cette ville, tu l’as dit, ceux qui viendraient après ne vous laisseraient pas échapper non plus”. 

- ” Que veux-tu de nous?” – demanda le plus vieux, dont peu sauf moi, Barabbas, savions qu’il armait les navires audacieux qui pillaient les vaisseaux romains au large des côtes d’Égypte.

- “Je veux” – dit le Fils de l’Autre – “que vous me protégiez. Je veux que les caravanes qui portent les couleurs de l’Entreprise soient au milieu du désert comme dans les jardins d’Engaddi, qu’elles traversent les cols et les défilés aussi facilement que les portes de Jérusalem, que ceux qui les gardent, où qu’elles se trouvent, vers Damas, Thèbes ou Byblos, puissent en route se nourrir de dattes et de lait, sans avoir même à y jeter un regard. Je veux que les navires qui me viendront bientôt d’Alexandrie, de Corinthe et de Syracuse soient aussi en sûreté que s’ils traversaient la Mer de Galilée. Je veux que mes villes, leurs temples, les trésors que j’y dépose vous soient sacrés et que, si l’un d’entre vous ou un autre y touchait, vous tous lui fassiez justice et me rapportiez mon bien. Je veux aussi que, si quelque tort m’était causé dont les soldats et la loi tarderaient à me venger, vous le fassiez promptement, sur un mot de moi, et sans que nous ayons alors à en discuter la raison ni le prix.”

-” Et en échange” – dit à nouveau le plus vieux d’entre eux? 

- ” Chaque mois, à la nouvelle lune” – reprit le Fils de l’Autre -”Barabbas viendra ici et partagera entre vous, selon ce que vous en conviendrez vous-mêmes, le dixième de tout l’argent dont l’Entreprise aura profité au cours du mois précédent. Ce qui fera plus d’un talent d’or, soit bien plus que vous ne pourriez me prendre en ce mois, même si vous unissiez toutes vos forces et ne preniez que moi pour victime”.

Ils se concertèrent et acceptèrent, comme je ne doutais pas qu’ils acceptassent. Comme nous revenions par la mer, je demandai au Maître: – “Rabbi, tu as dit vrai. Tu leur donneras bien plus qu’ils ne pourraient te prendre, pourquoi l’as-tu fait ?”

-” Parce que ce qu’ils pourraient me prendre, en effet, n’est rien; ce qui est plus, c’est ce qu’il m’en aurait coûté pour défendre mes biens, mes caravanes, mes vaisseaux. Pourtant, Barabbas, même ceci est peu de choses; mon profit est que, ne m’attaquant pas, ils attaqueront davantage les autres et qu’il sera vite connu que seuls arrivent à bon port les navires de l’Entreprise, que seules nos caravanes amènent leur chargement sans dommage et que seuls vivent sans danger ceux qui travaillent pour nous. Ceci vaut le prix que j’en ai payé. Souviens-toi, Barabbas, que la guerre est un luxe futile, qu’un mauvais règlement vaut le meilleur procès et qu’il sera dit: “le meilleur général est celui qui entre dans la ville sans avoir combattu”.” 

Les notables de Tibériade, ayant vaguement pris connaissance de ce qu’une réunion avait eu lieu de gens dont la réputation était douteuse, dirent aux disciples: – “Pourquoi votre maître mange-t-il avec les publicains et s’assied-t-il avec des gens de mauvaise vie?” Ce à quoi le Fils de l’Autre, l’ayant un jour entendu, répondit: “Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin de médecin, mais les malades. Allez, et sachez que je prends plaisir à la coopération et non à la confrontation. Car je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs.”

Ensuite, tout se passa comme il l’avait dit. Je fis à chaque lune le voyage prévu à Tibériade et toute difficulté qui surgit, s’il en eut, ne se manifesta que quand ils se séparèrent la somme entre eux, ce dont, comme le Maître l’avait ordonné, je ne me mêlai jamais. Quelques incidents de pillards isolés contre les biens de l’Entreprise furent réprimés par ceux-là qui avaient avantage à ce qu’il ne s’en produisit point, de sorte que le pays, purgé de nombreux petits brigands, devint même plus sûr qu’il ne l’avait été. 

Les autres disciples revinrent un à un de leur mission, sauf l’Éphèbe et la Courtisane qui devaient rester auprès du Tétrarque, l’Essénien qui fut appelé à la tête de son ordre et habita dorénavant Qumram, et le fils de la veuve qui suivait toujours Jésus. L’Entreprise était florissante, et tout ce qui valait quelque chose en Galilée, en Judée et même en Samarie en venait peu à peu à lui appartenir, sans pourtant que le Commerçant ou quiconque d’entre nous se mêlât vraiment de gérer cet avoir au-delà d’en tirer un profit. L’important était que les choses appartiennent à l’Entreprise, constituent un capital, et que son crédit en fut d’autant augmenté. 

Le Fils de l’Autre ne prêchait plus, les Soixante-dix s’en chargeant selon les besoins. Au moment de la deuxième moisson, le Fils de l’Autre nous prit à l’écart, celui des disciples qui avait été du Sanhédrin, le Centurion, le Scribe et moi-même et nous mena vers un lieu isolé. À chaque pas il semblait devenir plus grand, son visage resplendissait comme le soleil et ses vêtements devinrent blancs comme la lumière. Là, je vois que nous attendaient le Grand Prêtre de Jérusalem, le Proconsul de Rome et un Banquier d’Alexandrie vêtu de pourpre portant à son doigt une bague sans prix. 

Prenant la parole, je lui dis:- “Seigneur, il est bon que nous soyons ici avec ces gens; si tu le veux, je dresserai ici des tentes, pour toi et tes invités.” Mais ils se retirèrent tous à l’écart, me laissant seul pour monter la garde. Avant de m’assoupir je vis une nuée lumineuse les couvrir et entendit une voix qui disait: “Celui-ci est mon Fils bien-aimé: écoutez-le!”.

Je m’éveillai quand le Fils de l’Autre me toucha et me dit : – “Lève-toi, n’aie plus peur”. Levant les yeux, je vis que lui et nous ses disciples étions seuls. Comme nous revenions, il me prit à part et me donna ordre de ne parler à personne de cette rencontre. ajoutant: -”La Nouvelle Alliance a été scellée”. L’Ancien du Sanhédrin posa alors au Fils de l’Autre cette question: – ” Pourquoi donc les Livres disaient-ils qu’Élie devait venir d’abord, alors que tu es déjà là?” Il répondit: – ” Cela est vrai, et je vous dis qu’Élie est déjà venu et qu’ils ne l’ont pas reconnu. Ils l’ont traité comme ils ont voulu. Il était le sceau des prophètes; nous sommes maintenant au temps d’une Nouvelle Alliance.” Nous crûmes comprendre qu’il parlait de Jean-Baptiste, mais je pensai plus tard qu’il parlait peut-être de Jésus.

Comme nous entrions à Capharnaüm il reprit: – “L’Illusion est terminée. Terminées toutes les tentatives perverses, depuis Adam, pour que le Succès ait un autre visage que le Succès. L’Homme vivra bientôt dans une société dont il sera dit qu’elle est “naturelle”. Il ne restera plus à chacun qu’à y trouver sa place.” Et il nous dit d’être prêts et de ceindre nos reins, car nous allions vers Jérusalem où sa mission serait bientôt consommée.

A suivre (Partie 4)

01-08-09

Evangile de l’Autre – 2

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PARTIE  -  2  

 

LE SERMON SUR LA MONTAGNE

Voyant la foule qui s’était réunie, le Fils de l’Autre monta sur la montagne et, après qu’il se fut assis et que ses disciples eurent pris place à ses côtés, il enseigna la foule et dit:    

“Heureux les riches en esprit, car seul celui qui comprend la nature et la loi des choses peut s’en servir à son profit.

Heureux ceux qui sont forts, car ils posséderont la terre!

Heureux ceux qui ont énergie et ambition, car ils obtiendront le Succès.

Heureux ceux qui sont sans pitié ni compassion, car ils n’auront pas à dépendre de la pitié et de la compassion des autres;

Heureux ceux qui ont l’astuce de vaincre, car ils auront le pouvoir et la richesse.

Heureux ceux qui procurent défis, émulation et concurrence à leur prochain car ils seront appelés les outils du Progrès. 

Heureux ceux qui lutteront avec opiniâtreté pour devenir les meilleurs, car ils y parviendront.

Heureux ceux qui ont en eux la joie, car il n’est pas de plus grand Succès pour l’homme que de trouver le bonheur malgré la cruauté de la nature.

Réjouissez-vous et soyez dans l’allégresse lorsqu’on voudra vous persécutera pour avoir écouté ma voix, car votre récompense sera plus grande encore quand les faibles auront levé en vain leurs armes futiles contre vous sans prévenir votre Succès.

Heureux serez-vous, lorsqu’on vous outragera et qu’on dira de vous toute sorte de mal à cause de votre Succès, car ce qu’on en dira ne changera rien à la réalité de votre victoire

Vous qui êtes riches, forts, intelligents, vous êtes le sel de la terre. Si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on? Il ne sert plus alors qu’à être jeté dehors et foulé aux pieds par les hommes. Ne renoncez donc jamais à vaincre et à dominer, car alors il en serait fait de vous.

Vous êtes, les maîtres, l’élite, la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée et on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau; on la met sur le chandelier et elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison. Que votre lumière luise ainsi devant les hommes, afin qu’ils voient votre supériorité et qu’ils glorifient en vous l’oeuvre de l’Autre.

Ne croyez pas que je sois venu pour abolir la Loi et changer l’ordre naturel des choses; car, je vous le dis en vérité, tant que le ciel et la terre ne passeront point et jusqu’à la fin des temps, il ne disparaîtra pas un seul iota des lois de la nature. Je ne suis pas venu pour les abolir, mais pour qu’elles s’accomplissent. 

Celui-là qui voudra changer le moindre détail de l’ordre naturel des choses et incitera les hommes à faire de même, celui-là sera honni, rejeté, traité comme un misérable et ne parviendra pas au Succès. Mais celui qui comprendra les règles de la nature, les observera et enseignera aux hommes à les respecter, celui-ci sera accueilli, honoré et parviendra au Succès.

Accomplissez la Loi de la nature, qui est que le fort se nourrisse et grandisse de la substance du faible. Car, je vous le dis, si votre intelligence et votre détermination ne surpassent celle des prêcheurs de morales et des faiseurs de bonnes oeuvres vous ne parviendrez pas au Succès.

Vous avez entendu qu’il a été dit aux anciens: “Tu ne tueras point; celui qui tuera mérite d’être puni par les juges”. Moi, je vous dis: si tu as un adversaire, débarasse-t-en promptement, avant qu’il n’en fasse de même avec toi; car personne ne sort d’un différend avant qu’il n’en ait payé la dernière obole ou que son ennemi n’ait été abattu. Et ne croyez pas que votre ennemi ait été abattu simplement parce qu’il a trébuché, mais tenez-le pour vaincu seulement lorsque ses cendres auront été dispersées par le vent.

Je vous le dis en vérité, quiconque laisse vivre son ennemi ou son rival sera châtié; quiconque laisse vivre celui qui n’a pas la force de vivre et de grandir mérite d’être puni par le destin; celui qui retarde la victoire des êtres supérieurs mérite d’être relégué au rang des êtres inférieurs et celui qui met en péril le triomphe de la force doit être condamné pour toujours à rejoindre le troupeau des faibles. 

Si donc tu es à sauver la vie de ton frère et que t’apparaisse l’occasion qui te rendra plus vite plus riche et plus fort, laisse là ton frère et va d’abord faire ce qui te sera le plus profitable, puis reviens, s’il en est encore temps, terminer ce que tu avais entrepris auprès de ton frère. Car la vie de ton frère peut aider à ton Succès, mais n’en est pas assurément le gage et il se peut que tu aies mieux à faire. 

Vous avez appris qu’il a été dit: “Tu ne commettras point d’adultère”. Mais moi, je vous dis que quiconque regarde son prochain avec tendresse a déjà commis un adultère en son coeur, se rendant vulnérable à l’émotion, à la compassion et à la déraison. 

Si ton coeur est pour toi une occasion de faiblesse, arrache-le et jette-le loin de toi; car il est mieux pour toi de parvenir sans coeur au Succès que d’en rester à jamais privé. Et si quelqu’attachement est pour toi une occasion de faiblesse, mets-y fin sans tarder; car il vaut mieux pour toi d’arriver au Succès seul que de périr en restant attaché à ceux qui n’y parviendront pas.

Il a été dit: “Que celui qui répudie sa femme lui donne une lettre de divorce”. Mais moi, je vous dis: Ne prenez jamais d’engagements que vous ne pourrez répudier sans dommage et ne donnez de lettre à personne.

Vous avez encore appris qu’il a été dit aux anciens: “Tu ne te parjureras point, mais tu t’acquitteras envers le Seigneur de ce que tu as déclaré par serment”. Mais moi, je vous dis de ne jurer aucunement; ni par le ciel, ni par la terre, ni par Jérusalem qui est la ville de David. Ne jure pas non plus par ta tête, car tu ne peux rendre blanc ou noir un seul cheveu de ta tête. Que votre parole soit “peut-être”, et que même cela soit dit sans témoins, car un oui comme un non risque de vous causer des ennuis et de mettre en péril votre Succès.

Vous avez appris qu’il a été dit: “oeil pour oeil, et dent pour dent”. Mais moi, je vous dis: crevez le premier tout oeil qui est mal gardé, car le borgne vous fera moins de mal que celui qui a deux yeux et l’aveugle ne vous en fera aucun. Vous serez alors en paix, car il n’est plus nécessaire de résister à celui qui ne peut plus être méchant. 

Si quelqu’un t’a frappé sur la joue droite, gifle toi-même ta joue gauche pour t’apprendre à être prudent. Si quelqu’un veut plaider contre toi, vois s’il n’est pas un juge qui te donnera raison ou un terrain plus propice où lui livrer combat. Si quelqu’un veut prendre ta tunique, vois si, ce faisant, il ne s’est pas mis en position de faiblesse et si tu ne peux pas lui arracher sa tunique et aussi son manteau.

Si quelqu’un te force à faire un mille, fais-lui en faire ou payer deux à la première occasion. Demande aussitôt en retour à celui qui te demande, car c’est l’heure propice à laquelle il exaucera ta demande; ne te détourne pas non plus de celui qui veut emprunter de toi, car c’est le moment de le tenir en ton pouvoir.

Vous avez appris qu’il a été dit: “Tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi”. Mais moi, je vous dis: n’aimez personne. En vérité il sera dit “Traitez vos amis comme s’ils pouvaient devenir vos ennemis”. Car voyez le lion repu et la gazelle qui se côtoient au point d’eau, mais le lion, demain, aura faim à nouveau.

Remerciez l’Autre pour ceux qui vous maudissent, car ils ont ainsi la faiblesse de la franchise et il y a un profit à tirer de ceux qui avouent vous haïr; bénissez aussi ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent, car ils avivent en vous la force d’être impitoyables.

Soyez de vrais fils de l’Autre qui fait lever le soleil sur les méchants comme sur les bons et qui fait pleuvoir sur les injustes comme sur les justes. Si vous aimez ceux qui vous aiment, quel avantage en retirerez-vous. Les plus gueux d’entre vous n’en font-ils pas autant? Et si vous aidez ceux qui vous aident, que faites-vous d’extraordinaire? Les pauvres et les misérables aussi n’agissent-ils pas de même? Mais n’aimez et n’aidez personne, ni même qui vous aime ou qui vous aide, mais profitez de chacun jusqu’à la limite de sa bienveillance; ainsi vous serez dignes d’atteindre au Succès.

Voyez l’agneau qui sert de pâture au loup. Et le petit poisson n’est-il pas aussi la pâture de celui plus gros qui le dévore? La force se repaît de la faiblesse et toute vie ne vit que de la vie qu’elle détruit en la consommant. Soyez donc parfaitement implacables, comme est implacable la Loi de la Nature qui est la volonté de l’Autre.

Gardez-vous de chercher la réussite aux yeux des hommes en négligeant le vrai pouvoir, lequel est souvent caché. Ne vous laissez pas entraîner à placer votre argent sans égard à ce qu’il rapportera, pour la vaine gloriole de l’annoncer en sonnant de la trompette dans les synagogues et dans les rues. Je vous le dis en vérité, ceux qui agissent ainsi ont déjà retiré de leur vanité leur profit et n’en retireront pas d’autre.

Quand tu transiges une affaire, ne sois pas comme les naïfs qui aiment négocier aux coins des rues pour être vus des hommes. Je vous le dis en vérité, de leur vanité ils reçoivent leur récompense et n’en recevront pas d’autre. Quand tu investis, fais plutôt que seule ta main gauche sache ce que fait ta droite et que ton placement se fasse en secret, dans un endroit discret et porte close; c’est ainsi que le Succès viendra à toi.

Quand vous négociez, ne multipliez pas les vaines paroles, comme les minables, qui s’imaginent qu’à parler plus ils convaincront davantage. Parlez peu et ne dites que ce qui doit être dit. Dites à votre prochain, qui est aussi fils de l’Autre et qui sait déjà ce que vous voulez:

“Nous faisons cette affaire pour que ton nom soit honoré, que ton Succès se réalise et que ta volonté soit faite. Laisse-moi en retirer le profit raisonnable nécessaire à ma survie et ne m’en veuille pas des moyens que j’ai pris pour me l’assurer, lesquels sont ceux-là mêmes dont on use aussi à mon égard. Ne me tends pas de piège et ne me créé pas de difficultés inutiles et ainsi ta réputation, ton prestige et ton Succès en seront encore augmentés”.

Il sera dit: “C’est une erreur de penser qu’en accordant de nouveaux avantages on puisse faire oublier les injures passées”. Dans votre marche vers le Succès, ne pardonnez donc rien à personne car nul ne vous pardonnera quoi que ce soit et la nature elle-même encore moins que quiconque.

Si les événements font que la richesse vous manque, ne prenez pas un air triste, comme les faibles qui montrent un visage tout défait, pour inspirer la pitié. Parfume alors plutôt ta tête et lave ton visage, afin de ne pas montrer aux hommes que tu jeûnes; ainsi ils te garderont toute leur estime et le sort te redeviendra favorable.

N’amassez pas des trésors tangibles que l’on peut détruire et que les voleurs dérobent mais amassez-vous des trésors intangibles, virtuels, que la teigne et la rouille ne détruisent point et là où les voleurs ne percent ni ne dérobent. Car là où est ton trésor, là aussi est ta force. Ta fortune est la lampe qui éclaire ta personnalité. Si ta fortune est considérable, toute ta personnalité en est mise en lumière, mais si tu es pauvre tu seras dans les ténèbres.

Nul ne peut servir deux maîtres. Car, ou il haïra l’un et aimera l’autre; ou il s’attachera à l’un, et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir la faiblesse et la force. C’est pourquoi je vous dis: Ne vous inquiétez pas des illusions des prêtres et des poètes, mais de votre vie, de ce que vous mangerez et de ce dont vous serez vêtus. 

Regardez les oiseaux du ciel: ils ne sèment ni ne moissonnent et ils n’amassent rien dans des greniers; il en est donc peut qui survivent à l’hiver. Ne valez-vous pas mieux qu’eux? Ne pouvez-vous, par vos efforts, ajouter quelque temps à la durée de votre vie? Et considérez l’herbe des champs, laquelle existe aujourd’hui et demain sera jetée au four; est-ce là le destin que vous souhaitez? En vérité, je vous le dis, celui qui ne travaille ni ne file ne sera pas vêtu comme Salomon dans sa gloire mais ira nu. 

Cherchez la fortune et le Succès et le reste vous sera donné par surcroît. Mais cherchez dès aujourd’hui, car demain n’aura soin de lui-même que si la veille vous vous êtes donné la peine d’y pourvoir. 

Évaluez votre prochain sans complaisance, car il vous jugera de la même façon. Mais ne dites pas: “Frère, laisse-moi ôter une paille de ton oeil”, car ce n’est pas l’oeil de votre frère qui vous permet de mieux voir. Veillez d’abord à ce qu’il n’y ait pas en vous de faiblesse et votre frère en fera autant ou périra. 

Ne donnez pas les choses saintes aux chiens, et ne jetez pas vos perles devant les pourceaux de peur qu’ils ne les foulent aux pieds, ne se retournent et ne vous déchirent. Que celui qui a des oreilles entende.

Demandez avec assurance et l’on vous donnera; cherchez avec perspicacité et vous trouverez; frappez avec force et l’on vous ouvrira. Car lequel de vous refusera de donner ou d’ouvrir à plus fort que lui? Et qui peut si bien cacher que nul ne trouvera? Tout ce que vous savez que vous accepteriez de céder à la force, sachez que les autres vous le céderont également si vous avec cette force. C’est la Loi.

Entrez par la porte étroite. Car large est la porte et spacieux le chemin qui mène à la pauvreté – et il y en a beaucoup qui entrent par là – mais étroite est la porte et resserré le chemin qui mène au Succès et peu s’y engagent.

Gardez-vous des faux prophètes. Ils viennent à vous avec des promesses, mais ils n’apportent que déception. Gardez-vous des moralisateurs et des prêcheurs de vertu, car ils vous prendront ce que vous avez par la ruse plutôt que la force et si vous avez une excuse pour céder devant la force, vous n’en avez pas pour être naïfs devant ces gens. Jugez-les aux fruits qu’ils offrent; car cueille-t-on des raisins sur des épines, ou des figues sur des chardons? Celui qui offre le dénuement vous mènera-t-il à la richesse? Celui qui offre le renoncement vous conduira-t-il au Succès? Celui qui porte le cilice et parle de sacrifice vous enseignera-t-il le chemin du bonheur et de la joie?

Tout bon arbre porte de bons fruits, mais le mauvais arbre porte de mauvais fruits. Tout arbre qui ne porte pas de bons fruits doit être coupé et jeté au feu. Les prophètes qui disent: “Seigneur, Seigneur!” ne vous apporteront rien. Ceux-là seuls qui font la volonté de l’Autre atteindront le Succès, le bonheur et la joie.

Ceux qui ayant écouté mes paroles hocheront la tête béatement et retourneront à leurs errements antérieurs n’atteindront pas le Succès. Qu’ils ne croient pas faire de miracles en mon nom. Ceux-la atteindront le Succès qui s’astreignent à comprendre le miracle permanent qu’est la Vie et la volonté de l’Autre.

C’est pourquoi, quiconque entend ces paroles et les met en pratique, est semblable à un homme prudent qui a bâti sa maison sur le roc. La pluie est tombée, les torrents sont venus, les vents ont soufflé et se sont jetés contre cette maison, mais elle n’est point tombée, parce qu’elle était fondée sur le roc.

Mais quiconque entend les paroles que je dis et ne les met pas en pratique est semblable à un homme insensé qui a bâti sa maison sur le sable. La pluie est tombée, les torrents sont venus, les vents ont soufflé et ont battu cette maison: elle est tombée et sa ruine a été grande.

Après que le Fils de l’Autre eut achevé ces discours, la foule fut frappée de sa doctrine; car il n’enseignait pas comme leurs scribes et ne répétait pas le message des prophètes mais disait avec autorité ce qu’au fond de leur coeur ils avaient tous toujours su.

LES PRODIGES

Lorsque le Fils de l’Autre fut descendu de la montagne, une grande foule le suivit. Et voici, un lépreux s’étant approché se prosterna devant lui, et dit: – “Seigneur, si tu le veux, tu peux me rendre pur”.     

Le Fils de l’Autre étendit la main, le toucha, et dit: – “Tu es pur. Ne laisse plus personne te dire “Lépreux”. Ta chair peut se corrompre et tes membres se déformer, mais crois qu’il y a en toi une parcelle de vie qui est autre que ton corps et qui est plus que ton corps, et vois: cette parcelle de vie qui est toi reste pure. Nul pouvoir, ni César même ne peut faire que tu sois pour toi et en toi autre que ce que tu crois être. Ne pas s’aimer soi-même, c’est ça le péché. Va, tu es pur. Et ne pèche plus.

Le lépreux dit: – “Alléluia, je suis pur! “, après quoi le Fils de l’Autre lui dit: – “Retourne sans délai d’où tu viens, va te montrer au prêtre, et présente l’offrande que Moïse a prescrite afin que cela lui serve de témoignage. Puis tu lui diras: “Le Maître ordonne que désormais, on ne nous dise plus ‘lépreux’, mais qu’on nous appelle ‘les Bénis qui souffrent dans leur chair’. Le Maître ordonne aussi qu’à moi et aux autres comme moi soit donnée pour toujours une terre, hors les limites de la ville, où nous qui souffrons de ce mal nous rassemblerons et poursuivrons ensemble la purification de nos âmes. Car vivre avec vous qui ne souffrez pas de ce mal ne nous apportera rien que votre dérision et votre mépris aussi longtemps que vous n’aurez pas compris que nous sommes purs. Quand vous l’aurez compris, alors nous reviendrons”.”

Alors, le lépreux qui s’était approché du Fils de l’Autre et en avait reçu la parole, ainsi que les autres comme lui qui étaient présents et pouvaient en rendre témoignage, réunirent ceux parmi la foule qui souffraient de la lèpre et partirent vers la ville la plus proche en chantant des cantiques, louant le nom du Fils de l’Autre. 

Ils dirent en cette ville ce que le Maître leur avait dit et il fut fait sur le champs ce que celui-ci avait ordonné, comme de même il en fut fait ainsi par la suite dans les villes des alentours, puis dans bien d’autres villes de Galilée et de Judée quand ils surent ce qui s’était passé.

Les prêtres et les scribes dirent d’abord entre eux: “Qui est cet homme qui met les lépreux à leur place et leur fait chanter des cantiques”. Puis ils comprirent le message du Fils de l’Autre et dirent: “Loué celui qui a permis que “les Bénis qui souffrent dans leur chair” trouvent leur place, place qui n’est pas avec nous mais qu’on peut dire égale à la nôtre et où ils se purifient dans leur âme et sont sans amertume et sans violence”. Et ainsi ils apprenaient qu’il ne faut pas changer les choses – car leur nature ne permet pas qu’elles soient changées – mais la manière dont elles sont dites, ce qui est le pouvoir de l’homme.

Puis, alors qu’il avait déjà pris la route de Capharnaüm suivi de ses disciples et d’une grande foule, on amena au Fils de l’Autre des aveugles en grand nombre auxquels il s’adressa après que ses disciples les eussent tous réunis. – “Vous qui ne voyez pas la lumière du jour, sachez qu’une Lumière plus grande s’est levée que vous voyez déjà en votre âme et qui brillera désormais pour vous; c’est la lumière de mon message, et l’on ne dira plus de vous “aveugles” mais on parlera avec étonnement des “malvoyants” qui, les premiers, ont vu la Lumière. Que ceux d’entre vous qui voient déjà cette lumière suivent mes disciples qui les guideront vers des villes opulentes et généreuses. Là, il vous sera permis de rendre témoignage sur la place publique de la Lumière que vous avez vue et le peuple reconnaissant vous donnera ce qui est nécessaire à votre subsistance sans qu’aucun autre travail ne soit requis de vous. De ce que vous recevrez, remettez chaque jour le dixième au prêtre en disant “En mémoire du Maître, parce que tu me rends justice”"

En entendant ces mots, tous les aveugles s’exclamèrent qu’ils voyaient la Lumière et furent conduits par les disciples à diverses villes des environs où les prêtres, ayant connu la volonté du Fils de l’Autre et ce qui pourrait leur en échoir, leurs assignèrent à chacun un endroit bien en vue où il pourrait mendier.

Les sourds, quand ils virent le prodige que le Fils de l’Autre avait réalisé pour les aveugles, demandèrent aussi par gestes qu’une grâce semblable leur soit accordée. Ce qu’il fit, en leur faisant transmettre qu’ils pouvaient eux-mêmes se présenter aux prêtres et obtenir le même privilège, dès qu’ils auraient entendu en leur âme une Voix qui glorifiait le Fils de l’Autre et faisait d’eux dorénavant non plus des sourds mais des “malentendants”.

La plupart entendirent vite la Voix. D’autres, sourds-muets et parfois peu doués, ne l’entendirent pas ou ne comprirent pas qu’ils pouvaient l’entendre. De ceux-là il ne fut plus question et ils se séparèrent de la foule qui ne leur accordait plus d’attention. 

Ainsi s’en séparèrent aussi les paralytiques, les infirmes, ceux trop faibles pour maintenir le pas rapide que le Fils de l’Autre imposait à la marche. – “Rabbi” – vint-on lui dire – “bien des vieillards et des enfants ne peuvent pas suivre ton rythme, et la colonne de ceux qui nous suivent s’allonge. Certains trop faibles sont tombés et ne se relèveront pas seuls. Ne devrions-nous pas faire halte et prendre soin de ces gens?”

Le Fils de l’Autre répondit: – “Il sera bientôt dit: “Laissez les morts enterrer les morts”; moi, je vous dis: laissez les faibles prendre soin des faibles, car, étant eux-mêmes faibles, ils comprendront leurs besoins et, trouvant plus faibles qu’eux, ils retireront réconfort de se sentir plus forts auprès de ceux-ci. Accélérons notre marche, au contraire, afin de départager le bon grain de l’ivraie” Et il fit comme il l’avait dit et entra le jour suivant à Capharnaüm.

Alors que le Fils de l’Autre était à Capharnaüm, discutant avec les notables de la ville de la meilleure façon de faire connaître son message à qui devait l’entendre, le Centurion son disciple lui dit: – “Mon serviteur est malade et voudrait voir ce Jésus qui vient et qui fait des miracles; devrais-je le lui permettre?” À quoi le Fils de l’Autre répondit: 

- “Ton serviteur malade ne pourra même approcher Jésus, lequel est entouré des infirmes, des malades et de toute la lie du peuple. Si ton serviteur t’est utile, le Prêtre qui est avec nous ira vers Jésus – nul des siens n’osera lui barrer la route – et le priera de venir guérir ton serviteur, rappelant que c’est par toi qu’a été bâtie la synagogue en ces lieux. Quand Jésus viendra vers ta demeure, va toi-même vers Jésus et dis lui: “Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit; mais dis seulement un mot, et mon serviteur sera guéri. Car, moi j’ai des soldats sous mes ordres; et je dis à l’un: Va! et il va; à l’autre: Viens! et il vient; et à mon serviteur: Fais cela! et il le fait”. Parle ainsi à Jésus et ton serviteur sera guéri”. Le Centurion fit comme le Maître lui avait dit et son serviteur fut guéri par Jésus. 

Quand ceci eut été fait, un disciple demanda au Fils de l’Autre: “Toi qui sais tout, Rabbi, ne peux-tu toi aussi faire des miracles?” À quoi le Maître répondit: 

- “Quand Hiram eut fait le plan du Temple et que les ouvriers eurent commencé à en assembler les poutres et les pierres, un ouvrier de Sidon, ayant quelque mal à placer un des cèdres qui serviraient de solives, s’adressa à un jeune architecte qui surveillait les travaux en l’absence du Maître et le pria de modifier légèrement le plan pour que sa tâche en fut plus facile. Le jeune architecte prit en pitié l’ouvrier, qui était vieux et souffreteux, et modifia le plan. Il en fit de même le lendemain pour plaire à la soeur d’un maçon, lequel n’aimait pas la façon dont le plan avait prévu que les pierres fussent taillées. Et encore le jour suivant, et encore plus tard, chaque fois pour de bons motifs et sans mal apparent. Mais vint un jour où la terre trembla et tout un pan de la muraille inachevée s’écroula, tuant le maçon, l’ouvrier et le jeune architecte qui s’était permis de corriger le plan d’Hiram. Après quoi la muraille fut dressée à nouveau, telle qu’elle devait l’être.

Croyez vous que Celui qui a dit à Job: “J’ai bouclé la ceinture d’Orion” ait fait que le serviteur du centurion fut malade sans en savoir les conséquences et que, pieusement imploré, Il se soit tout à coup ravisé? Croyez-vous qu’Adam ait été fait de chair sans que son Créateur ait su que la chair souffre et est périssable? Croyez-vous que si le monde eut pu exister sans souffrances il n’aurait pas été créé sans souffrances? En vérité, je vous le dis, il n’est rien qui ait été fait au Commencement qui puisse être changé et nul ne creuse un trou à sa gauche qui n’élève un monticule à sa droite. Et quiconque enfreint la Loi ne supprime un mal qu’en en créant un plus grand, car Celui qui a fait le monde connaissait mieux que vous les exigences de la Loi. Ne souhaitez pas de miracles: leur prix est élevé. Souhaitez plutôt comprendre le Plan et avoir la force de vous y soumettre; souhaitez plutôt comprendre la Loi et l’utiliser à votre profit.”

Quelque temps après, alors qu’il était passé de l’autre bord, dans le pays des Gadaréniens, deux zélotes, suivis d’hommes en armes, vinrent au-devant de lui. Ils avaient pour but d’exterminer un troupeau de porcs qu’avaient engraissés là quelques nomades, ignorants de la loi de Moïse qui interdit d’en consommer la chair. Les zélotes et leurs suivants chantaient des psaumes, s’encourageaient les unes les autres à la tuerie et étaient si furieux que personne n’osait intervenir. 

En le voyant ils s’écrièrent: – “Qu’y a-t-il entre nous et toi, Fils de l’Autre?. Le monde n’était-il pas déjà assez plein de l’injustice, de la violence et de l’iniquité sans que tu vinsses enseigner l’égoïsme, la corruption, et l’ingratitude? Fallait-il qu’à la méchanceté de la nature tu viennes ajouter celle des hommes? Que tu mettes en évidence leur turpitude et leurs mensonges et combattes la religion, l’amitié, l’amour et la fraternité? Es-tu venu ici pour nous tourmenter davantage et nous empêcher de mettre fin à l’abomination qui est ici préparée?”

-”Je ne suis pas venu apporter l’épée mais la paix” – leur dit le Fils de l’Autre, désignant la multitude qui le suivait et le disciple Centurion qui avait déjà dégainé son glaive – ” Il sera dit: “Celui qui porte un bâton et parle doucement ira loin”. Puis, il fit signe au disciple Commerçant pour que celui-ci leur parlât. – “Laissez en paix ces nomades, dont nous voulons peut-être acheter ces pourceaux, non pour les manger mais pour en tirer le cuir” – leur dit le Commerçant – “Acceptez plutôt que nous vous en donnions quelques uns, en gage de notre amitié, afin que vous puissiez en faire le même usage licite”.

Entendant ces mots et voyant qu’ils n’étaient pas les plus forts, les zélotes acceptèrent quatre pourceaux et partirent, après quoi les nomades en donnèrent encore vingt au disciple Commerçant et tout leur clan assemblé supplia le Maître qu’il restât avec eux. Mais lui passait son chemin.

Il se rendit ensuite dans le bourg proche de Naïn, à la maison du disciple Publicain, dont il vit la belle-mère couchée et ayant la fièvre. Mais celle-ci le voyant, la fièvre la quitta, elle se leva, et les servit. Ensuite, alors qu’il allait vers Génésareth, une femme atteinte d’une perte de sang depuis douze ans s’approcha par derrière, et toucha le bord de son vêtement. Car elle disait en elle-même: “Si je puis seulement toucher son vêtement, je serai guérie”. Se retournant et la voyant, il dit: – “Prends courage, ma fille” Et cette femme fut guérie à l’heure même. 

Durant les jours qui suivirent, partout où il passait, des ivrognes, des vagabonds, des énergumènes vociféraient, lançaient des quolibets ou manifestaient par leur conduite qu’ils étaient possédés par des esprits impurs. Mais sa seule vue chassait ces esprits et ils se taisaient après qu’ils l’eussent vu. Ainsi la rumeur se répandit que s’était réalisée la parole d’Isaïe: “Il a pris nos infirmités, et il s’est chargé de nos maladies.”

Et la foi de tous allant en grandissant, on lui amena un paralytique couché sur un lit. Le Fils de l’Autre, voyant leur foi, dit au paralytique: – “Prends courage, mon enfant”, sur quoi, celui-ci se leva, prit son lit et retourna dans sa maison. Quand la foule vit cela, elle fut saisie de crainte, et elle glorifia Dieu qui a donné aux hommes un tel pouvoir.

Le Fils de l’Autre, ayant compris qu’était venue l’heure de la Foi, ne s’opposa plus à ce que celle-ci jouât son rôle qui est de préparer à la résignation docile ceux que le changement ne peut atteindre. À chaque aveugle, muet, sourd, paralytique qu’on lui amena, il dit désormais: – “Qu’il te soit fait selon ta foi”. Ceux qui étaient tourmentés par des esprits impurs – ou autrement atteints de quelque mal qui dépend moins de la nature que de l’opinion qu’on a d’en être affecté – s’en trouvaient aussitôt guéris. Et toute la foule cherchait à le toucher, parce qu’une force semblait sortir de lui qui les guérissait tous. 

Des prodiges en grand nombre se firent ainsi à son passage, même si lui ne prétendit jamais qu’il en eut fait aucun. Quand on lui dit que Jésus ressuscitait les morts, et avait ainsi ressuscité Lazare qu’il disait son ami, le Fils de l’Autre dit: “Celui qui a un ami, pourquoi lui imposer une épreuve?” Et comme on s’étonnait de cette remarque, il expliqua; – ” De toutes les épreuves que la Nature impose à l’Homme, en est-il une plus lourde et douloureuse que de quitter cette vie? Et croyez-vous que celui qui a réussi à traverser une fois cette épreuve veuille le faire à nouveau? Si donc Lazare a été tiré des morts – et à moins qu’il ne soit comme Élie transporté au ciel sur un chariot de feu – il devra un jour mourir une deuxième fois. Est-ce vraiment une faveur qu’on lui a faite?” Et nul ne répondit. 

Le Fils de l’Autre, pour sa part, ne fit pas d’autres prodiges que ceux qui se firent à son passage sans qu’il eût à y contribuer, et il cessa vite de s’intéresser à ces événements. Les prodiges n’ajoutaient rien à son message et, s’ils eussent été plus fréquents encore, ils l’auraient détourné de sa mission.

LE BAPTISTE

Il n’en fut pas de même pour Jean, que Hérode le tétrarque avait fait arrêter et mettre en prison, à cause d’Hérodias, femme de Philippe, son frère, parce que Jean lui disait: “Il ne t’est pas permis de l’avoir pour femme”. Hérode voulait le faire mourir, mais il craignait la foule, parce qu’elle regardait Jean comme un prophète. Jean, ayant entendu parler dans sa prison des oeuvres du Fils de l’Autre, lui fit dire par ses disciples: “Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre?” À quoi le Maître répondit en s’adressant à la foule:    

-”Vous qui avez suivi le Baptiste, qu’êtes-vous allés voir au désert? Un roseau agité par le vent? Un homme vêtu d’habits précieux? Ceux qui portent des habits précieux sont dans les maisons des rois et non dans leurs prisons. Qu’êtes-vous donc allés voir? Un prophète? Oui, vous dis-je, et plus qu’un prophète, car c’est celui dont il est écrit: “Voici, j’envoie mon messager devant ta face, Pour préparer ton chemin devant toi”. Je vous le dis en vérité, parmi ceux qui sont nés de femmes et ont suivi la voie des prophètes, il n’en est point paru de plus grand que Jean-Baptiste. Mais sachez cependant que le plus petit de ceux qui atteint au Succès est plus grand que Jean-Baptiste. Car tous les prophètes ont prophétisé jusqu’à Jean mais le ciel ne s’est pas ouvert pour eux et la terre n’en a pas été changée. Mais désormais, le royaume des cieux est pris de force et ce sont les forts qui s’en s’emparent par le Succès. Que celui qui a des oreilles pour entendre entende.

À qui comparerai-je cette génération? Elle ressemble à des enfants assis dans des places publiques et qui, s’adressant à d’autres enfants, disent: “Nous vous avons joué de la flûte, et vous n’avez pas dansé; nous avons chanté des complaintes, et vous ne vous êtes pas lamentés….” … et ils se plaignent ainsi sans savoir eux-mêmes la cause de leur douleur ni l’objet de leur désir. Car voyez: Jean est venu, ne mangeant ni ne buvant, et ils disent: “Il a un démon”. Le Fils de l’Autre vient, mangeant et buvant, et ils disent: “C’est un mangeur et un buveur, un ami des publicains et des gens de mauvaise vie”. Mais, avant que les enfants n’aient grandi et cessé leur jeu, vous verrez que la sagesse du Fils de l’Autre aura déjà produit ses fruits.

Aussi, prenez garde, Cana, Chorazin et Bethsaïda! car, si ce qui sera fait pour vous l’était pour Tyr et pour Sidon, elles atteindraient le Succès. Et toi, Capharnaüm, si tu ne tires profit de la parole du Fils de l’Autre et ne t’élèves jusqu’au ciel, tu seras abaissée jusqu’au séjour des morts; car si les avantages qui te seront accordés l’avaient été à Sodome, en vérité je vous le dis, Sodome subsisterait encore aujourd’hui.”

Puis, ajoutant la promesse et le réconfort à la menace, il poursuivit: – “Louez le ciel de ce que ces choses vous sont révélées, à vous qui êtes sages et intelligents, car elles ne seront pas dites aux enfants. Louez le ciel de ce que le pouvoir de vous enseigner m’a été donné, car personne ne connaît la voie du Succès si ce n’est le Fils de l’Autre et ceux à qui le Fils de l’Autre veut la révéler. Venez donc à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés de préceptes qui vous attristent, car je vous donnerai du repos et la joie. Prenez mon joug et recevez mes instructions; car mon joug est doux et mon fardeau léger et je vous mènerai par le chemin où vous vouliez aller et où vous trouverez du repos pour vos âmes.”

Puis, s’adressant aux envoyés du Baptiste il leur dit: – “Allez, rapportez à Jean ce que vous entendez et ce que vous voyez”. À quoi ceux-ci lui rendirent témoignage: – “Nous voyons que les aveugles voient, que les boiteux marchent, que les lépreux sont purifiés, que les sourds entendent et que l’espoir est annoncé à Israël.”. Ainsi, s’appuyant sur la réputation de Jean, le Fils de l’Autre prévenait les villes où il comptait se rendre de ne plus tergiverser mais de prendre résolument son parti. 

Les envoyés retournèrent vers Jean rendre compte de leur mission. Or, peu de temps après, alors qu’on célébrait l’anniversaire de la naissance d’Hérode, la fille d’Hérodias dansa au milieu des convives et plut à Hérode, de sorte qu’il promit avec serment de lui donner ce qu’elle demanderait. À l’instigation de sa mère, elle dit: “Donne-moi ici, sur un plat, la tête de Jean-Baptiste.”

Le roi fut attristé; mais, à cause de ses serments et des convives, il commanda qu’on la lui donne, et il envoya décapiter Jean dans la prison. Sa tête fut apportée sur un plat, et donnée à la jeune fille, qui la porta à sa mère. Les disciples de Jean vinrent prendre son corps, et l’ensevelirent. 

Les disciples de Jean allèrent l’annoncer au Fils de l’Autre et lui dirent: – “Maintenant, nous te suivrons. Mais pourquoi nous et les pharisiens jeûnons-nous, tandis que tes disciples ne jeûnent point?” Il leur répondit::- “Personne ne met une pièce de drap neuf à un vieil habit, car elle emporterait une partie de l’habit et la déchirure serait pire; on ne met pas non plus du vin nouveau dans de vieilles outres, sinon les outres se rompent, le vin se répand, et les outres sont perdues; mais on met le vin nouveau dans des outres neuves, et le vin et les outres se conservent. Ne croyez pas qu’une Nouvelle Alliance se bâtira sur le respect de vieilles habitudes. Nous ne jeûnerons pas, car quand la Nature t’offre ses fruits, c’est ton Créateur qui t’invite à sa table” 

Or, pendant ce temps Hérode, le tétrarque, ayant entendu parler du Fils de l’Autre, dit à ses serviteurs: – “C’est Jean-Baptiste! Il est ressuscité des morts, et c’est pour cela qu’il se fait par lui des miracles.” Mais le Fils de l’Autre, qui ne cherchait pas de querelles, lui envoya deux disciples, l’Éphèbe et la Courtisane, qui surent convaincre Hérode qu’il n’en était rien. Quand celui-ci eut appris par surcroît que les disciples du Fils de l’Autre ne jeûnaient pas, il comprit que celui-ci n’était pas le Baptiste et lui fit savoir qu’il n’avait pas envers lui d’inimitié. Rassuré sur ce point, le Maître décida que l’heure était venue et il alla vers Cana, en Galilée, où il avait des amis

 

A Suivre – Partie 3

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