Nouvelle Societe

31-08-09

L’abominable satisfaction

Filed under: Actualité,Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:01

Ce qui est investi en capital fixe y reste investi : la machine est inflexible. Lorsqu’il s’agit de produits de consommation courante, le producteur peut fidéliser son client en répondant le mieux possible à sa demande et en se contentant d’une parcelle de sa loyauté : l’acheteur qui aime une mayonnaise ou un ketchup reviendra sans doute en acheter, même s’il découvre les marinades et les chutneys. Il ajoute à sa consommation, même si son revenu limité l’oblige parfois à faire des choix

Dès qu’il s’agit de la production de biens durables ou semi-durables, toutefois, la situation est tout autre et le producteur est sans défense. L’excellence ne suffit plus. Elle peut même cesser d’être un avantage, car rien ne met plus sûrement fin à la demande de l’ingrat consommateur que de la satisfaire pleinement. La pleine satisfaction du désir du client, pour le producteur, est une abomination.

Une structure industrielle est prisonnière de son passé, incarné par l’équipement en place et en cours d’amortissement. Une entreprise n’est jamais aussi profitable que si elle continue à produire ce qu’elle produit déjà et elle est donc victime d’une forme d’hystérèse, forcée de poursuivre indéfiniment dans la voie où elle s’est engagée.

Cette obligation de poursuivre dans la même voie met chaque producteur en grand péril, car la valeur de son capital devient alors totalement dépendante de l’espérance de profit à retirer de la vente d’un seul produit. Si ce produit ne se vend pas et si, surtout, il devient apparent qu’il n’y a pas au moins un espoir crédible qu’il se vendra, ce n’est pas seulement une perte au palier des matières premières, des stocks et du travail investi dans les invendus que subit le producteur, c’est toute la valeur de son investissement qui est mise en péril.

Toute cette capacité de production qu’il a mise en place, en effet, n’a d’autre valeur que cette espérance du profit à tirer de la vente du produit. S’il n’existe pas d’acheteurs pour ce produit, l’équipement qui lui sert à le fabriquer ne peut pas se transformer miraculeusement pour produire autre chose ; il ne vaut plus que son poids en ferraille. Le producteur perd alors le capital investi dans son équipement et qui, par définition, constitue sa richesse. IL PERD TOUT. Il est ruiné. Si derrière lui il y a un investisseur qui l’a soutenu de ses deniers, ce dernier perd aussi sa mise.

Malthus prédisait que le capitaliste avide réduirait les salaires à merci et garderait la classe ouvrière au niveau de subsistance. Il semble qu’il n’ait pas prévu que le « capital fixe », n’ayant pas d’autre utilité que de produire ce qu’il a été conçu pour produire, ni d’autre valeur que l’espoir du profit qu’on tirera de ce qu’il produit, il se créerait inévitablement une dépendance des producteurs et investisseurs envers les consommateurs.

Le capital a une importance primordiale, dans une société industrielle, parce qu’il est investi en équipements qui multiplient la production de toutes ces choses utiles qui constituent la richesse réelle. Le producteur qui investit son capital en équipement multiplie sa richesse, mais si un produit ne se vend pas le producteur y perd beaucoup. L’investisseur est prisonnier de son investissement. Le pouvoir du consommateur, qui apparemment n’en a aucun, est que ce qui est produit DOIT être vendu. Il faut que le consommateur achète. Le producteur est à la totale merci du consommateur et de son abominable satisfaction.

Chaque producteur a donc le problème immédiat de se prémunir contre la satisfaction de son client. Le producteur apprend vite à reconnaître le danger qui se cache derrière le sourire du consommateur satisfait. Il apprend qu’il ne faut jamais satisfaire un besoin si l’on n’en a pas créé un autre. Un producteur veut élargir sa clientèle et la garder, mais il veut surtout qu’elle consomme. Il veut garder son client heureux, mais insatisfait et ne lui donne donc toujours qu’un peu moins que ce qui lui est demandé.

Le producteur surveille donc toujours son client volage avec une suspicion résignée, mais la volatilité de la demande immédiate du consommateur n’est qu’une partie de son problème. Il apprend aussi à surveiller avec appréhension l’horizon d’où peuvent apparaître deux autres dangers. Le premier est l’arrivée inopinée d’un produit similaire, un ersatz qui rendra son produit à lui sans intérêt ou un meilleur produit. Qui se souvient encore des règles à calcul ? Des machines à écrire ? Le deuxième est que, plus simplement, le besoin soit toujours là, mais qu’une innovation rende son équipement désuet et son capital fixe sans valeur puisqu’il ne peut plus alors produire et vendre à profit,

Face à ce danger de l’innovation, le producteur constate bientôt que lui est ses concurrents ont des intérêts communs. Seul, Il est sans défense, mais tous ensemble les producteurs ont un pouvoir économique et donc politique non négligeable. Ils peuvent donc influer sur l’État et se prémunir contre les dangers qui les menacent en biaisant l’évolution naturelle des événements.

Des lois et des réglements peuvent être mis en place pour que leurs intérêts ne soient pas sacrifiés à l’abominable satisfaction des consommateurs. Telle innovation qui viendrait créer le chaos dans un système de production en équilibre peut être jugée « dangereuse » et interdite, ou taxée de façon discriminatoire et sa diffusion retardée, parce qu’elle est importée, produite dans des conditions jugées inacceptables, ou pour quelque autre motif ou prétexte. Il suffit d’une bonne relation avec la pouvoir.

Production et gouvernance doivent marcher la main dans la main. Non seulement pour se protéger contre les caprices du consommateur et sa satisfaction, mais parce qu’il y aussi cette question de demande effective dont l’État doit s’occuper.

Pierre JC Allard

30-08-09

L’inflexible machine

Filed under: Actualité,Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:01

Quand commence la production de quoi que ce soit, producteur et consommateur forment un couple béni par le ciel. Le consommateur a un désir, le producteur veut le satisfaire. Il n’existe pas, cependant, de communauté d’intérêt plus courte, car producteur et consommateur constatent presque aussitôt que leurs attentes sont irréconciliables. Dès que son besoin prioritaire est satisfait, en effet, le consommateur prend pour maîtresse le second besoin sur la longue liste de ses désirs et le producteur se morfond au foyer, car il ne peut pas suivre.

Le producteur ne peut pas suivre le consommateur dans ses fantaisies, car une entreprise industrielle a besoin d’un équipement pour produire. C’est l’équipement qui détermine son volume de production, qui est le facteur le plus important de sa productivité et qui donc, en bout de course, détermine sa profitabilité. C’est l’équipement qui fait l’industrie, mais l’équipement a aussi ses caprices, qui sont encore plus contraignants que ceux du consommateur.

Quand un capital financier se transforme en équipement (capital fixe), il acquiert la vertu multiplicatrice magique qui, dans une société industrielle, en fait la source de toute vraie richesse. Une machine est un multiplicateur de production et donc de richesse. L’essence du capitalisme industriel, c’est que la machine est un tel multiplicateur du travail qu’il devient oiseux de travailler sans machine. Vous n’avez donc plus, pour les exploiter, à maintenir les travailleur en esclavage ; vous n’avez qu’à contrôler leur accès à la machine et a prélever à la source la plus grande partie du profit, en ne leur laissant, comme l’expliquait Malthus, que le revenu de subsistance nécessaire à leur survie.

Un schème séduisant pour le capitaliste, mais en pratique, il y a un problème. Quand le capital-argent s’incarne et devient capital-fixe (machine), il perd sa flexibilité. L’équipement est conçu pour produire quelque chose et rien d’autre. On ne peut pas prendre une horloge et en faire un bateau, ni une presse à imprimer et en faire un four à pain. Le capital fixe cesse d’être omnivalent et devient I N F L E X I B L E. Il ne sert plus à produire que LE produit pour lequel il a été conçu. Le capital investi dans une presse à imprimer va y rester et sa rentabilité va donc dépendre totalement de la demande pour des imprimés, parfois, même, pour une sorte bien précise d’imprimés.

Quand le client est satisfait, il veut autre chose, mais fabriquer un nouveau produit veut dire un nouvel équipement. L’acquisition de l’équipement représente, pour le producteur, un investissement considérable. Pendant un laps de temps variable, mais toujours significatif, tout le profit qu’il pourra retirer de son entreprise ne suffira qu’à compenser le prix qu’il a dû débourser pour acquérir cet équipement. Quand il aura touché l’équivalent en profit d’exploitation du prix de son équipement, auquel il faut ajouter l’intérêt sur ce montant, car Shylock, le capitaliste qui le finance n’est jamais bien loin, alors, mais alors seulement, il réalisera un profit net.

Quand il atteint ce moment tant attendu, le producteur qui a amorti son équipement et dont l’entreprise est enfin ainsi devenue vraiment lucrative ne souhaite rien tant que de continuer à produire longtemps avec cet équipement. La rentabilité, pour un producteur, c’est d’amortir son équipement, puis de continuer à s’en servir longtemps. Idéalement, de produire sans rien changer, jusqu’à la fin des temps.

Il ne faut donc pas s’étonner si un imprimeur préfère imprimer plutôt que de promouvoir la boulangerie ou la navigation. Pour continuer d’imprimer, quand il a amorti son équipement, il visera de nouvelles clientèles cibles en baissant ses prix jusqu’au niveau le plus bas qui lui laissera une marge bénéficiaire, négligeant même parfois de se constituer une provision suffisante pour le renouvellement éventuel de son équipement. Il utilisera la publicité, rognera sur la qualité du papier, jouera la carte de l’obsolescence – dont la cas archétypal est bien celui d’un journal quotidien ! – et tentera de toutes les manoeuvres pour continuer à extraire un profit de son investissement.

Ne lui parlez pas de pain. Ne lui parlez pas de sauver les forêts en lisant son journal sur écran. Ne lui parlez pas des besoins, ni des désirs des consommateurs. La période de grâce pendant laquelle il peut produire avec son équipement amorti durera, en effet, aussi longtemps qu’il y aura une demande effective pour ce que cet équipement peut produire avec profit.

Un producteur ne veut pas changer de production, il veut continuer. Aussi longtemps que son équipement n’est pas raisonnablement amorti, d’ailleurs, il ne PEUT pas changer et DOIT continuer. Dans une situation de forte concurrence, il ne peut vraiment produire profitablement que ce qu’il produit déjà. Les nouveaux désirs du consommateur ne suscitent donc pas chez lui un grand enthousiasme. Le consommateur frivole, inconséquent, déloyal, versatile, dont les goûts peuvent changer de façon radicale, parfois imprévisible est une menace pour le producteur

La notion théorique d’une production tout entière tournée vers la satisfaction de la demande est donc mise à mal dans la minute qui suit l’acquisition de l’équipement. Le consommateur satisfait son besoin prioritaire, puis veut passer à la satisfaction du suivant; le producteur veut lui vendre la même chose. Il n’est pas suffisant pour le producteur que le consommateur consomme ; celui-ci doit consommer ce que le producteur peut produire avec l’équipement qu’il possède. Producteurs et consommateurs ont des intérêts divergents. Il s’agit de savoir qui obtiendra satisfaction, ce qui dépend de leurs pouvoirs respectifs et donc, essentiellement, de la concurrence.

29-08-09

Le travailleur consommateur

Filed under: Actualité,Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:01

Quand apparaît l’industrie, ceux qui ont quelque richesse et un peu de flair y voient une occasion à saisir et les industries naissent. La richesse cesse d’être seulement le résidu statique d’une opération antérieure de brigandage, ou d’une procédure d’extorsion légitimée par le passage du temps, dont on n’a qu’à tirer les fruits, pour devenir un outil. La richesse apparaît comme le moyen de créer davantage de richesse en multipliant l’efficacité du travail.

La richesse peut créer de la richesse, si elle revêt la forme d’une machine et devient un « capital fixe ». Aidé d’une machine disposant de l’énergie nécessaire, un travailleur peut transformer plus de matière première et produire une valeur plus grande. On s’enrichit davantage, et il semble juste que celui qui fournit la machine bénéficie d’une partie de cette valeur accrue, ette machine étant elle-même le produit d’un travail précédent. Il y a une plus-value à partager entre le travailleur, le propriétaire du capital fixe, le fournisseur de la matière première et celui de l’énergie. Ce partage, comme toute autre transaction, se fait selon la force des parties en présence.

Quand il s’agit de production industrielle, matière première et travail sont surabondants. Autrement, il n’y aurait pas lieu d’industrialiser le processus, puisque personne ne cherche sciemment à se créer un problème d’approvisionnement. C’est donc le capital qui est la denrée rare et c’est celui qui a l’argent qui a le pouvoir. L’équilibre entre les facteurs pourra se modifier avec le temps, bien sûr, mais au départ c’est le « capitaliste » qui organisera la fabrication et qui imposera ses conditions. Il est l’industriel, le patron, il a des travailleurs comme il a des machines. Ce sont SES travailleurs.

Le but de l’industriel est de faire un profit en répondant par une production de masse à une demande qui semble intarissable. Pour la demande, il n’a, en effet, que l’embarras du choix : tout le monde manque d’à peu près tout. Il n’y a plus qu’à produire, mais il reste une formalité à régler. Comment une population pauvre va t-elle payer pour les biens qu’on va lui offrir ? La population se présente à l’industriel comme une masse de consommateurs qui ont divers besoins, qu’on verra à satisfaire un à un, au rythme de la mécanisation, mais qui doivent avoir l’argent pour les payer. Où est l’argent ?

C’est alors que l’industriel découvre la face cachée de ses travailleurs. Pour rentabiliser une production de masse, il faut une consommation de masse. Or, une masse de consommateurs, ça ne peut être que les travailleurs, car il n’y a pas des masses de producteurs et, de toute façon, la femme du patron veut encore des robes de soie cousues mains. Comme c’est avec son salaire que le travailleur, qui est aussi le consommateur, doit payer à sa femme ses robes d’indienne, il faut lui en faire gagner. En travaillant.

L’industrie crée des emplois, distribue des salaires et la demande de consommation du travailleur, quand il aura des sous en poche, va cesser d’être une supplique ou un voeu pieux pour devenir «effective ». Il sera promu « consommateur ». Il va pouvoir consommer, ses besoins seront peu à peu satisfaits, l’industrie fleurira et le producteur fera un profit. Le bonheur .

Ce serait le bonheur, si ce n’était d’un dilemme à résoudre. Quand l’industriel a décidé de fabriquer des robes de coton, il leur a fixé un prix qui lui paraissait correct et a aussi fixé ses salaires. Il a prévu faire un profit. Pour maximiser son profit, il lui faut vendre le plus de robes possible, au meilleur prix possible, en payant un minimum en salaire. Simple, mais maintenant qu’il sait que le consommateur, c’est aussi SON travailleur, il y a un os. Il faut payer le travailleur au prix qui en fera un bon consommateur. Il y a un équilibre à maintenir.

L’équation n’est pas simple, car les consommateurs sont pas seulement ses travailleurs, mais ceux de ses concurrents et ceux-ci comme ceux-là n’achètent pas que chez-lui, hélas, mais aussi chez ces concurrents. L’industrie ne fabrique pas non plus que des robes ; elle fabrique aussi des souliers, des chapeaux melons et l’agriculture est aussi en voie de mécanisation accélérée.

La structure industrielle -  et donc l’équation que chaque industriel doit résoudre, quand il fixe ses prix et ses salaires – se complique donc à mesure que progresse l’industrialisation. Elle se complique, aussi, à mesure qu’entrent en scène, banquiers, syndicalistes, politiciens, philosophes, économistes et autres intervenants. Les penseurs et les théoriciens de l’économie cherchent un point d’équilibre.

Les producteurs et investisseurs – et l’État lui-même qui doit gérer cette industrie en ébullition – ne manquent pas de conseillers qui vont leur donner la liste des ingrédients et des incantations pour réussir la potion magique de l’équilibre : les gourous sont nombreux. On leur en proposera beaucoup, car l’effet recherché est subtil, mais il y a surtout Trois Nobles Vérités, qu’on va découvrir par essais et erreurs au cours des décennies et qui vont s’avérer incontournables pour atteindre le samadhi de l’équilibre. Si une société industrielle les ignore, elle va à la ruine.

Ces Trois Nobles Vérités sont : le Paradoxe de l’Abominable Satisfaction, l’ Équation de la Consommation Effective Globale et le Postulat des Deux Richesses

Mais, avant tout, une société industrielle doit comprendre et accepter son karma : le Karma de l’Inflexible Machine.


28-08-09

L’industrie

Filed under: Actualité,Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:01

C’est le temps de l’industrie.  On va pouvoir passer de la pénurie à l’abondance.  Au milieu du XVIIIe siècle, le monde tout entier était plongé dans la misère…  comme il l’avait toujours été. Arrive la « révolution industrielle » et, avec elle, l’espoir de l’abondance. L’industrie, au sens où nous l’entendons ici, est l’utilisation de machines pour produire en masse.

En Angleterre au milieu du XVIIIe siècle, d’abord, puis partout, va s’installer une nouvelle façon de produire qui est le point de convergence de deux quêtes menées par l’humanité depuis son origine : la recherche de mécanismes ingénieux et celle d’une source d’énergie efficace.

Les mécanismes, on en a depuis l’Antiquité, Archimède à Syracuse, Philon d’Alexandrie, des fabricants d’automates dans l’Allemagne du Moyen-âge, Leonard de Vinci à la Renaissance; les hommes sont ingénieux. Pour l’énergie on a eu d’abord les bêtes de somme, chaque culture la sienne, du buffle au yak sans oublier le llama, y joignant tous à l’occasion, comme esclaves, les bipèdes d’autres tribus refusés au concours d’entrée à l’Humanité. Puis sont venus les moulins, à eau et à vent.

Avec le harnachement de la vapeur – Papin Watt, etc. – on a enfin, sous une forme pratique, cette énergie qu’on cherchait et les mécanismes ne manquent pas, non plus que les idées pour les assembler. On comprend qu’il suffit de combiner des mécanismes pour qu’ils accomplissent des tâches utiles et d’y appliquer l’énergie pour avoir une machine. On peut produire. Métiers Jacquard, locomotives, les usages sont infinis et chaque nouvel usage de la machine nous enrichit.

Les activités industrielles nous enrichissent comme collectivité, grâce à l’effet multiplicateur des machines devenues équipements de production et à la productivité prodigieusement accrue qui en résulte. Les machines permettent de produire plus avec moins de travail et ainsi l’on s’enrichit, puisque c’est le travail qui est finalement la source de toute valeur ajoutée. La nature nous donne, on transforme par le travail pour rendre conforme à nos désirs ce que la nature nous donne et l’on obtient la satisfaction, laquelle est la seule vraie richesse.

Dès qu’on a la possibilité de le faire, produire industriellement devient la seule façon sérieuse de produire et le reste devient folklore.  C’est le vrai point tournant de l’histoire de l’humanité, parce que non seulement on va passer peu a peu de la pauvreté quasi  universelle à une richesse sans cesse croissante, mais cette richesse devra aussi être plus équitablement partagée, même si cette tendance vers l’égalité ne sera pas immédiatement évidente.

L’industrie va se placer au coeur de la société, et la structure, le fonctionnement, les valeurs mêmes de la société seront fondamentalement conditionnées par deux (2) phénomènes, l’un économique et l’autre politique, qui découlent directement de l’industrialisation.

Économiquement, on produira plus et on le distribuera mieux.   On peut dire :  « La collectivité » s’enrichit, mais qui vraiment s’enrichit ? Si on regarde les choses et les situations elles-mêmes – et non pas l’image qu’en renvoie le miroir déformant de l’argent – celui qui s’enrichit RÉELLEMENT par la production industrielle est celui qui jouit des services que rendent les objets produits. L’industrie permet de mettre ces services qu’on peut tirer des objets produits à la disposition d’une masse de gens qui n’y auraient pas eu accès si ces objets avaient dû être produits un à un.

Vraiment une masse de gens, car l’industrie n’est utile – et profitable à celui qui produit – que si l’on produit en masse. La machine n’apporte un avantage sur la fabrication artisanale, que si l’on veut produire en série une masse d’objets identiques, car la machine y met son temps pour fabriquer le premier objet ; c’est ensuite, quand elle reproduit, qu’elle est efficace. La machine ne crée pas, elle multiplie.

Cet enrichissement réel que la machine apporte est donc NÉCESSAIREMENT plus équitable, car c’est quand on est nombreux à pouvoir les utiliser qu’on a besoin d’une foule d’objets identiques.  On ne peut pas s’enrichir beaucoup, comme producteur industriel, en ne produisant que pour les besoins d’une petite élite ; on n’y arrive qu’en produisant pour les besoins et les désirs de beaucoup, précisément de tous ceux dont les besoins et les désirs ne sont pas déjà satisfaits. Une production de masse exige une consommation de masse.

L’industrialisation qui apporte l’abondance est donc aussi une bénédiction, sur le plan politique, puisque c’est l’intérêt commun des fabricants comme des consommateurs, que les biens industriels soient produits et consommés le plus largement possible : le bien général se retrouve dans la trajectoire du bien particulier de ceux qui ont le pouvoir… ce qui est toujours la seule chance du bien général. Il se crée donc tout naturellement, dans une société industrielle, un consensus pour produire davantage qui n’existait pas avant l’industrie.

Oh, on était bien heureux, auparavant, que les granges soient pleines, mais celui dont le lopin nourrissait sa famille n’en mangeait pas moins, si celui de son voisin ne rapportait pas et l’intérêt du paysan s’opposait souvent à celui du meunier, car si l’un tirait plus de son travail c’est que l’autre en avait moins reçu du sien.

L’industriel qui fabrique des robes à la chaîne, au contraire, ne s’enrichit vraiment que si tout le pays en porte. L’industrialisation force un enrichissement mutuel dans la société, plutôt qu’un simple jeu à somme nulle, ce qui entraîne une inévitable solidarité entre producteurs et consommateurs.

L’industrialisation a donc été l’incubateur de la démocratie moderne. L’industrie exige que des travailleurs divers collaborent à la production, dont chacun est indispensable et bien plus performant s’il travaille de son plein gré. Chaque participant à la production acquiert donc, à la mesure de son utilité, un pouvoir qui n’est pas négligeable et sur lequel repose le respect social qu’on lui accorde.

Il ne faut pas penser que le citoyen moderne a plus de pouvoir parce qu’il vit en « démocratie », mais être bien conscients que nous allons vers plus de démocratie parce que nous avons plus de pouvoir et que ce pouvoir repose avant tout sur notre participation au processus productif.

27-08-09

Le tour du propriétaire

Filed under: Actualité,Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:02

Il y a une demande pour des entrepreneurs…  Le propriétaire veut avoir à son service des décideurs libres – et donc efficaces – mais en leur laissant un fil invisible à la patte.  Est-ce possible ?  Oui, il le peut, en remplaçant la menace par la récompense.

Le fil à la patte de celui qui se veut libre, mais qu’on veut toujours posséder, c’est l’appât du gain. On peut l’affranchir et en faire un entrepreneur, en les tenant par des promesses.   On peut faire miroiter aux travailleurs-initiative qu’on affranchit l’espoir de plus de richesse et de pouvoir pour eux-mêmes, s’ils servent bien.

On peut leur payer un salaire, mais ils produiront d’autant mieux que le lien sera étroit entre ce qu’ils réalisent et ce qu’ils en tirent.  Le gérant produit mieux s’il y trouve son « profit ». Plus de richesse pour celui qui sert n’a pas à en être beaucoup.  Ce peut être très peu de richesse, si celui qui sert en a vraiment besoin. Sa pauvreté est donc une vertu, puisque c’est elle qui l’incite à servir. On peut parler de servage…

Un mot gênant, mais le serf est un entrepreneur.  S’il produit plus et mieux pour le propriétaire, s’il atteint d’abord les objectifs que ce dernier lui fixe, puis en invente de nouveaux et les atteint aussi, le serf vivra mieux. Il s’enrichira …  Le proprio aussi s’enrichira, s’il exige sa part de ce produit qui s’accroît. Bien motivé par son profit, le serf peut occuper fort bien la fonction d’entrepreneur.

Pourquoi  le proprio travaillerait-il, pourquoi s’embarrasserait-t-il d’esclaves quand il peut toucher sa rente – à quelques piécettes près pour son affranchi devenu entrepreneur – en  ne faisant rien d’autre que posséder ? Il peut toucher ainsi  bien plus que sa rente initiale, d’ailleurs, même piécettes prises en compte, car il ne s’agit plus pour le proprio de tirer simplement une rente d’une terre qui peut être en jachères, mais de drainer tout ce qu’il peut d’une entreprise de production dont l’essor va dépendre de l’ingéniosité du serf-gérant devenu entrepreneur qui l’exploite, en ne laissant  à celui-ci  que son « profit ».

Un profit qui ne sera jamais que ce que le proprio voudra, c’est-à-dire ce qui restera à l’exploitant quand celui-ci aura payé la rente que lui aura discrétionnairement fixée le propriétaire qui a la force pour lui.   Le propriétaire ne fait plus son blé sur seulement l’herbe, mais aussi sur les moutons… et sur la laine.

Pour le propriétaire, ne plus produire, mais faire produire et surtout laisser entreprendre est un grand bond en avant.  Il peut devenir un shylock, un pur capitaliste.Le proprio peut cumuler la fonction d’entrepreneur, mais être entrepreneur est un job à plein temps.  Toute une classe  de gérants-entrepreneurs va donc entrer en scène aux cotés du proprio et du travailleur-énergie et prendre le rôle principal.

Prendre la vedette, car la terre et vaste et les ouvriers nombreux, mais l’initiative est toujours rare. Le gérant entrepreneur peut se déguiser en proprio,  assumer les risques et décider de tout.  Il peut s’enrichir un peu, et même se croire puissant…  mais c’est une illusion.

Une trompeuse et pour lui bien dangereuse illusion, car il décide de tout…  sauf de la « rente » du vrai proprio.   Par divers stratagèmes, qu’on pourra vouloir  subtils, mais qui reposeront toujours en dernier ressort sur la force brute, le proprio va s’assurer que l’entrepreneur ne peut pas contester cette rente.  La rente du proprio dépend de sa force et il ne permet pas qu’elle soit discutée.

Le proprio mène le jeu, car le rapport des forces dépend de l’importance relative des facteurs qu’il faut agencer pour produire.  Matière première, travail et capital doivent toujours être présents, mais l’importance qu’on accorde à chacun varie selon leur rareté relative.  Au commencement, la terre est la source de toute matière première et c’est le facteur important. L’outillage est sommaire et son prix négligeable.  Le  travailleur-énergie, pour sa part, n’est pas vraiment un joueur.  Il est assimilable à une « ressource naturelle ».

Quand les autres matières  premières sont abondantes, c’est son énergie, qui est la ressource rare, mais on le possède ou le contrôle totalement et il prend ce qu’on lui donne. Le proprio a tout le pouvoir.Peut-on néanmoins parler à ce stade d’une opposition entre travail et capital ?  Oui, mais en forçant un peu le sens des mots…  C’est l’entrepreneur qui joue, face au propriétaire, le rôle qui sera plus tard dévolu à la classe ouvrière.

Le propriétaire s’arroge sa rente et un entrepreneur, différend du propriétaire si l’entreprise est de quelque importance, y met son initiative, prend des décisions et en retire le profit d’exploitation… moins cette rente imposée par le propriétaire. L’opposition réelle est entre le propriétaire qui manie la force et l’entrepreneur.  Ce dernier a pour arme sa compétence, en retirant  plus ou moins selon son talent, selon les années et selon la gourmandise du proprio. C’est l’entrepreneur – le travailleur-initiative – qui est le vrai « travailleur ».

L’ouvrier, le travailleur-énergie, n’est même pas perçu comme un protagoniste. On lui donne ce qu’il faut… et c’est bien peu. Ce sera d’ailleurs encore moins, avant de devenir plus, quand, en exploitant la nature, on y trouvera aussi l’énergie.

Tirer l’énergie de la nature est une révolution, car en faisant  de l’énergie une matière première indépendante du travailleur on change radicalement le rôle du facteur travail : utiliser un être humain comme un chameau à la noria pour tenter d’en tirer ce qu’on appellera plus tard un cheval-vapeur cesse d’être une bonne affaire.

Quand une énergie plus grande est disponible, l’important  devient de disposer de nouveaux outils afin de capter l’énergie sous ses nouvelles formes et de l’utiliser pour produire.  Ce sont ces outils – les équipements – qui deviennent en grande demande. Quiconque les possèdent peut produire et s’enrichir, comme jamais auparavant.

Le facteur travail devient surabondant et c’est le facteur « capital » qui va devenir prioritaire.     Le rapport des forces entre les facteurs change et, avec lui, le statut des acteurs dont ce facteur constitue l’apport, ce qui transforme la hiérarchie sociale et va conduire à une toute nouvelle société.  C’est le temps de l’industrie.
Pierre JC Allard

26-08-09

Un temps pour produire

Filed under: Actualité,Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:01

Produire, c’est agencer autrement les ressources dont on dispose.  Grâce au travail qu’on y met, les matières prennent la forme idoine pour satisfaire un besoin; il en sort un produit, quelque chose dont l’utilité est désormais plus grande et donc dont la valeur augmente, puisqu’à cette utilité va  correspondre une demande.  

Au commencement, la matière première est la terre.  D’abord pour y cueillir et y chasser, pêcher dans ses rivières et ses mers, faire paître dans ses champs ou les cultiver ; ensuite  pour en extraire les ressources naturelles agricoles, forestières, minières…    Si un quidam qui a accès à la terre y ajoute son travail – la seule énergie qui lui est alors disponible –  et aussi ce levain que constitue le mélange de créativité et d’initiative qui fait lever la pâte, il est un entrepreneur et il produit.

Il produit parce qu’il  n’entasse pas des cailloux au hasard, mais sait ce qu’il veut – satisfaire un désir -  et qu’il a un plan pour l’obtenir.  Un plan qu’il conçoit et applique et qui va incarner sa volonté de produire et sa capacité de le faire. Le plan exprime l’entreprise.  Celui qui produit satisfait son désir.  Il s’enrichit, mais sa richesse, à ce stade, est encore subjective. Son enrichissement est sa satisfaction.

C’est quand d’autres ont le même besoin et voudraient en faire autant,  mais ne le peuvent pas, que les choses évoluent. Si le quidam qui détient cette matière première qu’est la terre a aussi la volonté et la force – lui est ses amis – d’en contrôler l’accès, il devient le seul à pouvoir satisfaire leur demande,  ce qui va conférer alors à ce qui est ainsi devenu ”sa” terre une valeur accrue  qui découle de la convoitise des autres.

Nous avons dit que a richesse vient par la division du travail, mais la première division du travail est entre ceux qui travaillent et ceux qui ne travaillent pas…  et elle ne se fait pas par consensus, mais par la force.   Notre quidam qui a défendu “son bien” est devenu un “propriétaire”.  Prennent aussi alors une valeur, non seulement la terre qu’il s’est appropriée, mais le simple l’accès à cette terre, au puit, au pâturage, à quoi que ce soit dont il puisse se prétendre propriétaire. Quand « celui qui a » et « celui qui n’a pas » conviennent que cette valeur existe et est la propriété de l’un et non de l’autre, la richesse du proprio devient objective.

Cette richesse lui donne plus de sécurité et plus de pouvoir.  Elle lui apporte plus de satisfaction. Il peut se contenter de défendre son accès exclusif à la matière première -  la terre – et en retirer une rente, mais il peut aussi voir plus grand. Il peut tirer avantage de sa situation privilégiée de proprio et choisir de produire plus que pour ses propres besoins. Il pourra alors échanger le surplus pour autre chose et devenir plus saisfait. Plus “riche”…

Le proprio qui fait ce choix assume formellement la fonction de producteur dans la « société » où il évolue. Sa richesse est devenu “capital”, un facteur de production. Il peut faire ce choix et ne plus seuilemnt extorquer, mais produire.  Être producteur est plus complexe qu’être proprio, cependant, car il n’y a pas d’autre limite à la propriété que celle de la force qu’on peut exercer pour la défendre, mais il y a deux (2) conditions pour devenir producteur.

La première, c’est  de disposer de l’énergie nécessaire pour produire.  C’est un défi facile à relever, car l’énergie, au départ, c’est le travail.  Le travail est une ressource bien naturelle et qui  peut donc être  appropriée, comme toute autre matière première.  Pensant en producteur, le propriétaire va vouloir s’adjoindre des « travailleurs » qui n’auront d’autre  fonction que de lui fournir cette énergie; pensant en propriétaire, il va se les approprier.  C’est le modèle de production basé sur l’esclavage.

La deuxième condition est plus exigeante : il faut planifier, organiser, surveiller les travailleurs, réaliser la production puis la stocker, l’échanger ou la vendre.  Il y a des problème à résoudre, donc des solutions a trouver  et des initiatives à prendre.  On comprend vite qu’il y a un coefficient technique à respecter entre le nombre des travailleurs qui vont apporter l’énergie et celui de ceux qui doivent avoir la compétence de penser et l’autorité de décider.  Il faut ajouter de la créativité et de l’initiative.  Il faut y mettre plus d’«entreprise ».

Le quidam devenu proprio, toutefois, ne se voit plus en entrepreneur: il a un pouvoir. Lorsqu’on est devenu proprio, qu’on est riche et qu’on a des amis en place, il est enrichissant de devenir un producteur, mais bien fastidieux de s’embêter des tâches contraignantes nécessaires pour produire. Ne peut-on pas les confier à d’autres ?  Pourquoi ne pas coiffer les cohortes de “travailleurs-énergie” qu’on s’est appropriés de quelques décideurs et autres “travailleurs de l’initiative”?

Pourquoi ne pas leur ajouter des entrepreneurs que l’on pourra s’approprier également ?  Un homme qui pense et décide n’est pas pour autant  à l’abri d’une razzia…     Celui qui a la force peut réduire en esclavage celui qui a des idées et qui fait des plans, tout aussi facilement que des carriers et des porteurs d’eau.  On peut introduire à la production une « gérance ». Il suffit d’avoir la force avec soi.

Le propriétaire peut posséder des décideurs et aussi son philosophe, son médecin et le précepteur de ses enfants.  Il peut s’approprier des travailleurs de l’initiative… et c’est bien d’abord ce qu’il va faire. Mais le proprio s’aperçoit vite qu’un entrepreneur pense, crée, décide et donc gère  bien mieux quand il se sent libre…   L’entreprise croît dans la liberté.

25-08-09

Les entrepreneurs

Filed under: Actualité,Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:01

Les entrepreneurs apparaissent tôt dans l’Histoire. On pourrait dire que l’entrepreneuriat naît dès qu’un primate futé troque deux noix de coco pour une pointe de silex et que l’État n’y est pour rien, mais les entrepreneurs ne sont d’abord que des commerçants mi-brigands, toujours sur le qui-vive, en transit, une main sur le couteau, Ce n’est que de la cuisse de Jupiter que peut naître le pur entrepreneur, quand un pouvoir existe qui assure sa sécurité. Quand il peut déposer ses armes et ne penser qu’à entreprendre. L’entreprise privée ne se développe donc significativement qu’en symbiose avec le pouvoir.

Dans une société primitive, celui qui commande a tous les pouvoirs et rien ne s’y passe qu’il ne tolère ; pourquoi permet-il que naisse l’entrepreneuriat ? Un peu par paresse, parce qu’il a promis de conduire le peuple vers la terre promise de l’abondance. Il assumé la mission d’enrichir la société – et donc l’ultime responsabilité que soient produits tous les biens et que soient rendus disponibles tous les services que la société peut offrir à ses sociétaires – mais la production ni le travail ne l’intéressent vraiment, seulement le produit.

Assurer la production est sa priorité, mais la production l’ennuie. Quelle bonne nouvelle si tous ces manants veulent bien produire ! Il y a en chacun un entrepreneur qui sommeille ? Éveillons-le. La « libre entreprise » naît quand l’État choisit de s’acquitter de sa mission d’enrichissement en permettant que s’en chargent des quidams qui le feront sans rien lui demander, en tirant simplement un profit de ceux qui reçoivent les biens et les services.

Tous les États ne font pas ce choix, mais la plupart le font. L’État invite les entrepreneurs à la production par paresse, mais aussi et surtout par gourmandise, car l’entreprenariat, non seulement exige de lui moins d’efforts, mais lui apporte plus. L’État a des esclaves, des soldats, des travailleurs qui peuvent produire, mais gérer la production est une séquence de microdécisions. Ce sont les réponses apportées aux questions que soulève cette prise de décisions ininterrompue et les incessantes innovations que ces réponses suggèrent qui déterminent l’efficacité de la production. Or, l’État est trop gros, trop lourd, trop occupé pour les microdécisions..
.
On constate vite que des travailleurs libres d’innover, motivés par un lien direct entre leur performance et le profit qu’ils en retirent, produisent la plupart du temps mieux et plus que ceux que ne motivent que le sens du devoir, l’ambition ou la crainte de la sanction. D’autant plus que ces « entrepreneurs » peuvent être mis en situation de concurrence et conduits à chercher leur profit avec diligence en faisant mieux que leurs émules. C’est une approche plus conforme à la nature humaine et donc plus efficace.

L’État trouve donc vite opportun de céder à des entrepreneurs tout ce qu’il peut de sa fonction de gérance, ne se gardant du processus de production que le contrôle qu’il en juge essentiel, récupérant au passage, d’une façon ou d’une autre, chaque fois que faire se peut, sa large part de la richesse produite.

Quand l’économie devient plus complexe et la tâche de produire plus exigeante, l’entreprenariat devient pour l’État la meilleure façon de produire et de s’acquitter de sa mission d’enrichissement. Un choix bien judicieux, puisqu’il permet que soit mise à profit l’initiative des individus.

C’est un choix, cependant, qui a des conséquences insidieuses, puisqu’il mène à l’émergence d’un pouvoir économique distinct du pouvoir de l’État. Ce pouvoir éconmique est bien modeste au départ dans une société de pénurie et le pouvoir de l’État y reste presque total, mais ce pouvoir économique  ne demande qu’à grandir en parallèle au pouvoir politique de l’État,  car une société qui produit s’enrichit et il se crée une richesse que quelqu’un s’approprie

Aussi longtemps que le pouvoir politique a toute la force, toute la richesse tend à se retrouver entre ses mains. Cesar possède tout. Quand les alliances s’élargissent, cependant, au point où le pouvoir se fragmente, où César a des comptes à rendre, où des lois sont créées qui garantissent des droits et où la promesse se substitue à la menace comme premier outil de dominance,  il devient possible de garder la richesse qu’on a pu produire ou acquérir et d’en tirer un pouvoir.

La mission de produire étant confiée a des entrepreneurs, on peut supposer que ce sont eux qui s’enrichiront et auront ce pouvoir, mais il n’en est pas toujours ainsi. Encore faut-il que celui qui produit la richesse ait le droit appiyé par la force de la garder. C’est la propriété qui confère un pouvoir économique, droit qui découle d’un équilibre des forces et dont la complaisance du pouvoir politique est une condition essentielle.

Ce pouvoir économique reste toujours vulnérable à la force et donc dépendant de la protection de l’État, mais celui qui a la richesse n’est plus sans défense. Derrière la protection formelle de la loi, il a celle bien concrète qu’y ajoute le pouvoir occulte dede garantir son indépendance en utilisant la corruption, sapant au besoin la loyauté de ceux qui, en principe, doivent obéissance à l’État.

Un vrai pouvoir économique peut alors naître en parallèle au pouvoir politique, auquel va correspondre un respect de l’État et des lois au soutien de la propriété.  Les proprios vont pouvoir commencer sérieusement à faire des affaires et à produire… D’abord, toutefois, étant les amis du pouvoir,  ils vont bien sûr commencer par l’extorsion.

24-08-09

L’État gérant et gouvernant

Filed under: Actualité,Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:01

Quiconque prend « le pouvoir » dans une société doit la gouverner. Lui servir de gouvernail et donc en identifier les objectifs – qui seront ceux qu’une majorité effective des sociétaires auront choisis – puis établir et faire respecter les règles qui encadreront les efforts pour atteindre ces objectifs. C’est sa fonction de gouvernance. Sont du ressort de la gouvernance de l’État, les décisions – supposant souvent l’usage de la force – qui mènent à ce que règnent l’ordre et la sécurité qui permettront d’atteindre les objectifs fixés

Parmi les objectifs d’une société, toutefois, il y a toujours celui de s’enrichir et d’enrichir ses membres. Quiconque prend le pouvoir dans une société a donc la mission au moins implicite de l’enrichir. Or, pour que la société s’enrichisse, elle doit produire, car seul le travail crée la richesse; on travaille pour produire et la richesse réelle EST le produit qui découle de ce travail. Gérer la richesse, c’est gérer la production.

Pour produire, il y a des décisions à prendre et des gestes à poser qui le seront mieux si on travaille ensemble, si l’on se concerte et que chacun accomplit la tâche qui lui est dévolue. Le pouvoir doit gérer cette concertation qui découle de la division du travail et, en sus de sa fonction de gouvernance au sens strict, il a aussi pour mission d’assurer la coordination des efforts de production et d’enrichissement collectif. C’est ce que nous appelons la fonction de gérance du pouvoir.

En parallèle à sa fonction de « gouvernance », qui découle de la capacité que lui donne sa force de se faire obéir par tous, le leadership en place a donc toujours cette fonction de « gérance », qui est l’application de son pouvoir à l’organisation de la production dans la société. Avec le temps, la gouvernance, fonction noble, apparaît primordiale; mais au départ, c’est la fonction de gérance qui requiert surtout l’attention du leader.

Dès que la sécurité est assurée – et que la société semble être là pour durer – RIEN n’est aussi important que produire. Dans les sociétés primitives, il va de soi que le pouvoir assume la responsabilité de gérer l’effort collectif. A lui de maintenir ce qui est d’importance vitale et doit servir à tout le monde : les digues en Chaldée, les cultures en terrasses au Pérou. Dans une économie primaire et de pénurie, on ne lui conteste pas ce droit, on est heureux qu’il l’exerce.

Le besoin est évident, les ressources sont limitées, le partage est difficile. S’enrichir veut dire produire et la société primitive s’attend à ce que son leader s’en occupe. Le pouvoir qui gère directement la production se rend bien utile. C’est quand il ne se limite plus à rançonner, mais commence à gérer la production que le pouvoir devient un « État ». Gouvernance et gérance vont de paire, mais c’est la gérance qui montre la voie. Les gens opinent de leurs gouvernants selon le succès qu’ont ceux-ci à les enrichir. Après la sécurité, la production est donc toujours la première priorité de l’État.

A l’origine, la mission d’enrichissement du pouvoir se confond avec la propension du leader à s’enrichir lui-même, mais, quand les alliances se forment, il en enrichit quelques autres avec lui. Avec le temps, quand le pouvoir se diffuse, il enrichira une majorité effective des sociétaires, puis prétendra enrichir tout le monde, puisque c’est ce que tout le monde attend de lui.

Les bénéficiaires vont ainsi changer, les objectifs prioritaires et les moyens d’action aussi, mais le contrôle de la production et de la distribution de la richesse étant toujours une des conséquences immédiates du pouvoir – et pouvant même parfois en être la source – il est ridicule de penser que le pouvoir puisse jamais s’en désintéresser. L’État, plus ou moins discrètement, gère toujours la production.

L’État peut le faire directement, prenant toutes les décisions qui s’imposent, mais, quand la société devient plus complexe, les formes de production se multiplient et l’État est parfois bien heureux qu’on l’y aide. Il veut la richesse pour ceux qui détiennent le pouvoir, mais il ne tient généralement pas à s’immiscer plus que nécessaire dans la création de cette richesse et donc à devoir côtoyer la production et le travail. Quand Rome veut des routes, César ne devient pas pour autant cantonnier; il s’assure seulement qu’on en construise.

L’État peut donc ne s’acquitter qu’indirectement de sa fonction de gérance, se contentant de décider quelle richesse sera produite, puis déléguant les tâches concrètes de sa mission d’enrichissement à des gens qui décideront de la manière de produire et verront à ce que ce qui doit être fait le soit, l’État se bornant à mettre en place une structure normative pour encadrer leurs décisions. Que l’État assume directement ou indirectement sa fonction de gérance est affaire de principes et d’idéologie, de circonstances, d’équilibre des forces et d’efficacité.

Il peut choisir de n’intervenir directement au processus de production que pour les projets qui lui apparaissent indispensables à l’exercice de sa fonction de gouvernance. Il se garde alors que les projets symboliques qui exigent une totale coordination à l’échelle du groupe et dont la réussite contribue significativement à la cohésion sociale, alors que leur échec pourrait entraîner le mécontentement et donc le désordre au sein du peuple.

L’État se contente de bâtir des pyramides, des cathédrales, des “tours”, au sens de Saint-Exupéry… Pour le reste, il s’en remet pour, produire la richesse, à des gens qui veulent vraiment produire parce qu’ils trouvent leur intérêt à le faire: des entrepreneurs

Pierre JC Allard

23-08-09

La loi et le marché

Filed under: Actualité,Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:01

L’alliance dominante – le regroupement de ceux qui, ensemble, ont la force d’imposer leur volonté à la société – va expliciter le contrat social. Elle va donc définir une éthique, une moralité, des normes de conduite, des lois, des règlements … C’est la dimension normative de l’activité humaine.

Quand ces règles sont ainsi faites que la sécurité permanente qu’elles apportent vaut toujours, pour une majorité effective de ceux qui ont la force, plus que les sacrifices ponctuels que l’application de ces règles peut exiger d’eux, on peut raisonnablement s’attendre à ce que la force de ceux qui se commettront à assurer le respect de ces règles soit toujours supérieure à celle de quiconque s’y opposerait. Les lois sont alors stables et un État de droit peut se créer.

Chacun, bien sûr, n’en cessera pas pour autant de chercher à infléchir les règles en sa faveur. Parmi les normes que l’on établit, on trouvera en bonne place – peut-on s’en étonner ? – les lois qui établissent des conditions d’échange systématiquement favorables aux membres de l’alliance dominante. Quand des normes existent qui la font respecter, l’inégalité peut se prétendre légitime
.
Pour retirer plus de la société et y contribuer moins, ce qui est l’enjeu que l’égoîsme impose aux sociétaires, ceux qui ont le pouvoir mettent donc vite en place un cadre légal, des règles qui biaiseront toute transaction en leur propre faveur. Cette mise en place d’un cadre normatif (moral, constitutionnel, juridique, réglementaire) à la convenance de ses membres est l’expression la plus significative du pouvoir qu’exerce l’alliance dominante.

Quand les lois ont été édictées qui assurent la suprématie de l’alliance dominante et régissent les rapports entre les membres de celle-ci en tenant compte de leur force respective, chacun peut tirer légalement la couverture à soi et optimiser l’inégalité en fonction de sa propre force, sans remettre en question l’ordre établi, c’est-à-dire sans compromettre la stabilité de la société ni de l’alliance dominante: la rapine est institutionnalisée.

Dans une société naturelle, il ne faut donc pas penser un instant que les lois sont établies pour faire prévaloir l’équité. Loin de garantir la justice, elles visent à garantir la pérennité de l’équilibre des forces tel qu’il existait au moment où les lois ont été édictées. Corollairement, tout ce qui pourrait modifier substantiellement cet équilibre des forces deviendra illégal, puis, peu à peu, immoral… C’est ce qu’on appelle maintenir l’ordre social.

Le jeu des alliances constitue la dimension politique de l’activité humaine; l’établissement du cadre légal et de ses lois en est la dimension normative; produire en mettant à profit la complémentarité des sociétaires et répartir entre ceux-ci la masse de ce qui est produit en est la dimension économique. Dans une société naturelle, cette répartition est faite en fonction de la force dont chacun dispose et elle tend à être aussi inégale que faire se peut sans compromettre la survie de ceux qui n’ont d’autre pouvoir que leur utilité.

Dans une société primitive, les forts prennent sans discuter, mais quand ce sont des alliances qui détiennent le pouvoir, et qu’un cadre légal a été mis en place, on ne peut plus piller à sa guise: il faut y mettre des formes. On ne prend plus, on marchande. “Utilité” et “rareté” prennent alors une importance accrue et on dit que la “loi du marché” s’impose.

Utilité et rareté sont mises en évidence pour maintenir une apparence d’équité, puisque les inégalités apparaissent alors justifiées ou au pire aléatoires, plus tolérables puisqu’elles sont circonstancielles, « externalisées » donc, et non la conséquence irrémédiables et permanente d’une qualité inhérente à l’un ou à l’autre. L’équité est là, au palier des chances sinon des résultats

Ce qui est vrai… avec certaines réserves. Il est vrai que les biens et services prennent sur le “marché” une valeur variable – et que chaque sociétaire retire un pouvoir précaire de cette valeur circonstancielle du service qu’il offre – mais il est faux de prétendre que l’inégalité s’arrête là et que seules les lois du marché déterminent les “conditions d’échange”.

Il faut voir avec lucidité que l’avantage concurrentiel que confèrent les “lois du marché” à quiconque offre un bien ou un service sur le marché n’est qu’une des composantes du rapport de force qui prévaut au moment de chaque transaction et qui fera que l’une des parties gagnera à l’échange… et l’autre pas. Le pouvoir circonstanciel de la rareté ou de l’utilité ne fait que s’ajouter au pouvoir, significativement plus stable, que chacun tire de son appartenance au réseau des alliances qui quadrille la société.

Chaque sociétaire qui se présente sur le marché cherche à biaiser en sa faveur les “conditions d’échange” (Terms of Trade) en utilisant tout le pouvoir dont il dispose, y compris, au premier chef, celui qui découle de son appartenance à des alliances qui ont la force pour eux . Avec ou sans cadre légal, on va tricher. L’État de droit efficace est celui qui minimise la tricherie, sans oublier qu’elle ne demande qu’à se manifester. On va tricher, mais malgré ces anicroches, la notion de justice sera là pour rester.

Pierre JC Allard

22-08-09

Promesses et récompenses

Filed under: Actualité,Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:01

À la base de toute société, il y a le concept implicite de réciprocité. La justice étant, bien sûr, un projet en construction, la réciprocité demeure souvent un non-dit et un principe qui n’est pas exprimé prête à interprétation. La nature humaine est ainsi faite que, dans la réalité, chacun ne contribue à la société que ce que les circonstances l’obligent à y contribuer et en retire tout ce que sa force lui permet d’en prendre.

Ce que chacun contribue à la société détermine sa valeur pour les autres, mais ce qu’il en retire ne dépend donc pas de cette valeur, mais de sa force. Avec la société vont donc naître des inégalités et l’injustice. La seule limite intrinsèque à l’injustice vient des impératifs de la division du travail lui-même.

Chacun, quelle que soit sa faiblesse et la méchanceté humaine, jouit toujours du respect qui découle de son utilité. Toute utilité a sa valeur et l’esclave, qui n’a aucun droit, reste protégé par sa valeur qui est celle de son travail. On ne le détruit pas, on l’utilise. Il suffit qu’il travaille. Ce qu’on peut obtenir par des châtiments : la force est là pour ça.

Dans une société primaire, pour obtenir un travail simple de travailleurs interchangeables, il suffit que le fort menace le faible et au besoin le punisse. La réciprocité reste à l’étape du voeu pieu. Quand une société se complexifie, cependant, des compétences multiples sont requises dont chacune devient plus rare et donne donc plus de valeur à qui la possède. Chacun garde le respect dû à son utilité, mais cette utilité peut devenir indispensabilité et donc conférer un véritable pouvoir, au moins d’omission, à celui qui la détient. Le fort doit manier la trique avec plus de discrétion.

Certaines compétences apparaissent irremplaçables et suscitent plus de respect. Il en est, surtout, qui ne peuvent donner entière satisfaction à celui qui en profite que si elles sont appliquées avec bonne volonté par celui qui les a, chercher à l’y obliger ne donnant pas les résultats escomptés. La peur peut saboter les résultats, même si l’exécutant terrifié ne le souhaite pas et voudrait bien qu’il n’en paraisse rien. A fortiori, s’il VEUT insidieusement saboter son action !

Celui qui a la force apprend donc vite qu’il vaut mieux garder heureux son chirurgien, sa courtisane et le précepteur de ses enfants. Quand il l’a compris, il voit qu’il est plus efficace d’obtenir ce qu’on veut par des promesses que par des menaces et le sourire revient au gynécée et chez les précepteurs. Quand une majorité effective de la société l’a compris, on passe d’une structure sociétale rigide qui repose sur la punition à une plus souple qui repose sur la récompense.

C’est une approche infiniment plus efficace, car celui travaille fait mieux ce qui va dans le sens de ce qu’il veut faire et s’il le fait dans la sérénité. De plus, tous ces gens qu’on doit utiliser pour manier le bâton dans une société gérée par la peur ne produisent rien et peuvent même se rebeller. Surtout, menacer et punir exige une surveillance et des efforts constants, alors qu’on peut compter que celui à qui l’on a promis une gratification viendra tout seul la chercher. Le châtiment est portable, la récompense est quérable

Le principe peut être universalisé à tout le fonctionnement de la société. Si chacun peut être motivé à apporter volontairement sa contribution à la société, tout le monde y gagne. On peut y arriver, si on revient à cette notion de réciprocité que les société en croissance ont tendance à négliger. L’immense majorité des gens apportent sans discussion l’apport qu’on leur demande, en échange d’une part qu’ils considèrent raisonnable de l’apport des autres. La justice commutative peut établir une équivalence entre la valeur des apports et la réciprocité peut alors devenir explicite. Elle le devient efficacement quand chacun a des droits et qu’il y a une même justice pour tous.

Comme la complémentarité, qui permet l’efficacité et la richesse – conduisant à une meilleure maîtrise de l’homme sur la nature et le destin – la réciprocité est une constante de l’évolution de l’humanité. C’est elle, dès qu’on en a compris la nécessité, qui permet que la complémentarité puisse être acceptée, voire désirée, plutôt qu’imposée, ce qui en retarde le développement.

La réciprocité, instinctive, ou bien tôt acquise, de l’enfant qui laisse aller un hochet pour un câlin, peut donc évoluer vers l’État de droit, où tous les échange pourront être consensuels et être dès lors dits justes et équitables, s’ils s’effectuent selon les termes dont on aura convenu. Ce consensus n’empêchera pas que, dans leur application quotidienne, ces termes d’échange restent presque toujours « naturellement » biaisés par la force des parties en présence, mais il y aura une volonté commune affirmée qu’ils ne le soient pas. Le temps travaillera pour la justice.

En attendant, tout pouvoir circonstanciel cherche à devenir permanent et la société évolue vite vers la mise en place d’un cadre “stable” et “légal” de marchandage qui donnera une légitimité à l’inégalité. On va expliciter plus précisément le contrat social. À l’avantage, autant que faire se peut, de ceux qui l’explicitent.
Pierre JC Allard

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