Nouvelle Societe

31-03-09

La structure-machine

Filed under: Actualité,Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:43

En fixant à la structure des services le rôle ambitieux de répondre de façon optimale à toutes les demandes exprimées que l’état de la technologie et notre richesse collective nous permettent de satisfaire, on a fait de cette structure un cadre tout aussi contraignant, pour chaque travailleur individuel, que pouvait l’être jadis l’entreprise capitaliste dont un travailleur de l’industrie devait satisfaire les exigences.

Ce sont les exigences globales de cette « machine à rendre des services » que se veut une société postindustrielle, qui déterminent le nombre correct des spécialistes dans chaque niche de compétence, ainsi que les modalités de leurs interventions et leur interface avec les autres spécialistes. Le travailleur hautement spécialisé doit aujourd’hui se soumettre au rôle que lui impose la structure-machine d’une économie intégrée, exactement comme le travailleur de jadis devait obéir aux modèles de travail qui convenaient à l’usine-machine de l’époque industrielle.

Les travailleurs d’une économie intégrée peuvent être parfaitement libres, mais ils ne le sont sans dommage pour eux et la société qu’à l’intérieur du cadre de la fonction à laquelle les confine leur spécialité. S’ils ne s’acquittent pas des fonctions qui leur sont ainsi dévolues et qui découlent de leur spécialité, leur utilité sociale diminue et devient celle de quiconque n’a pas de spécialité. C’est un choix qui leur appartient, mais dont les conséquences sur leur revenu et leur statut peuvent être brutales.

Un médecin qui ne fait pas un travail de médecin, ou un avocat qui ne fait pas un travail d’avocat, peut bien faire tout ce que son talent lui permet de faire. Il est libre et il n’a pas de « patron ». S’il se prévaut de cette liberté pour sortir de son rôle, toutefois, il ne possède plus alors de compétences professionnelles qui le démarquent et, hormis le prestige qui se rattache à sa formation et dont il peut se réclamer auprès des naïfs, il se retrouve simple quidam, non qualifié et bien vulnérable.

Celui qui veut échapper à son rôle professionnel, défini par ses diplôme, peut réussir – et c’est un beau risque – mais, s’il trébuche, il doit revenir à sa compétence reconnue, ou se replier sur le statut qui correspond à un autre des modules de formation reconnus qui ont marqué son cheminement et qui sera probablement un statut bien moins gratifiant que celui dont il jouissait quand il jouait le jeu.

Cette servitude qu’impose la formation acquise n’est pas une vision basée sur l’extrapolation d’une tendance, ni sur l’avenir anticipé d’une économie tertiaire en gestation ; c’est la situation actuelle. Nous sommes dans une structure-machine. La complémentarité implicite qui justifie la spécialisation exige une synthèse qui pose le même défi que les tâches taylorisées de naguère

Indispensable synthèse, car face à une offre de services fragmentée la demande globale de services ne consiste toujours qu’en demandes ponctuelles qui correspondent à des désirs humains et utilisent un autre langage. Des désirs qui apparaissent tout simples à celui qui les formule. « Je veux vivre longtemps et en bonne santé »…, « Je veux une abondance de tout, mais sans que nul ne soit privé de rien »….

Ses désirs lui apparaissent tout simples, sa demande constitue un tout et elle n’est satisfaite que si le résultat correspond à ses attentes. Ce qui se passe dans la « boîte noire » du système pendant que la réponse adéquate est concoctée ne l’intéresse pas. Comme les prodiges que devait faire l’ingénieur d’une usine taylorisée n’intéressaient que fort peu son propriétaire.

Chaque demande du consommateur d’aujourd’hui, pour simple qu’elle apparaisse, exige néanmoins une réponse complexe, si on veut la satisfaire en tirant pleinement partie des progrès de la technologie auxquels on fait appel. D’autant plus que ses demandes explicites maquillent souvent son vrai désir, qui a toujours été et demeure de recevoir un service « sur mesure » pour en tirer la parfaite satisfaction d’un besoin qui lui est unique et qu’il ne saurait même pas lui-même exprimer !

Un nombre croissant de spécialistes à compétences plus pointues sont donc mobilisés pour satisfaire chaque demande du consommateur. L’efficacité croît, et avec elle la satisfaction. Si on fait les synthèses appropriées bien sûr. Avec la spécialisation, croît le besoin de faire la synthèse des compétences, selon divers patrons qui correspondent à la multitude des désirs des consommateurs. Pour que sa demande puisse rester « simple », il y a des synthèses à faire.

Traditionnellement, des « généralistes » les ont faites, mais la somme des connaissances et leur variété sont maintenant telles, qu’aucun généraliste ne peut plus les faire et le seuil est franchi précisément alors même qu’une vision holistique s’impose partout et que quiconque n’y paye pas hommage sera mis en défaut par le contrôle qu’on fera de la réaction à la situation globale de tous et chacun des intervenants.

Un ordinateur le fera, qui n’aura pas la créativité de définir les paramètres de cette vision holistique, qui n’en comprendra pas les facettes émotives et auquel on ne laissera certes pas l’initiative d’en tirer les conclusions ni les conséquences, mais qui, comme le geai qui ne chante pas, mais qui siffle, sera toujours présent pour rendre indispensable que TOUS les facteurs soient pris en compte.

Cette exigence d’une vision holistique et le contrôle omniprésent qui en résulte soulignent bien le corollaire de la spécialisation plus fine qui est devenue nécessaire pour couvrir le champ élargi de nos connaissances : la nécessité de substituer une synthèse externe efficace de ce que ces spécialités peuvent apporter à la synthèse « interne » qui aurait eu lieu autrefois dans l’esprit du généraliste. Mais n’est-ce pas la même problématique que cette synthèse externe d’OST(Organisation scientifique du travail) qu’exigeait une production taylorisée, cherchant à obtenir une efficacité de machines des travailleurs du secteur industriel en attendant que des machines les remplacent ?

Excluant tout contrôle coercitif du comportement des acteurs – solution absurde quand la motivation est le premier facteur d’efficacité ! – quelle structure de production permettra de réaliser les innombrables synthèses requises?

Pierre JC Allard

30-03-09

La phase grise

Filed under: Actualité,Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:40

Confrontés à la mécanisation croissante qui seule garantissait l’efficacité – et une baisse des coûts de fabrication compatibles avec une expansion indéfinie de la production et l’enrichissement de la société – les entrepreneurs d’une économie industrielle en sont vite venus à voir chaque usine comme une vaste machine dont les travailleurs n’étaient que les rouages les moins prévisibles et les plus coûteux. Dans cette vision mécaniste du rôle du travail, la taylorisation a trois (3) grands mérites pour l’entreprise.

D’abord, elle facilite l’intégration du travailleur à la machine, permettant une organisation scientifique du travail et une meilleure efficacité objective. Ensuite, elle permet l’utilisation des ressources humaines sans que celles-ci aient à recevoir une longue formation, augmentant le bassin potentiel de travailleurs pour chaque tâche. Enfin, la même analyse des temps et des mouvements du travailleur qui permet de scinder le processus en tâches simples, montre du même coup le fonctionnement qu’on attend de la machine qui le remplacera. La taylorisation apparaît ainsi comme une simple transition. Une quasi-mécanisation, des tâches qui sont encore trop complexes pour une machine, en attendant que ces tâches puissent être totalement programmées.

Des tâches trop complexes pour une machine, mais trop simples pour un être humain et qui deviennent donc fastidieuses. On se souvient peut-être moins, aujourd’hui, du taylorisme lui-même que du film de Chaplin « Les temps modernes » et du livre « Le travail en miettes », publié en 1958 par Georges Friedmann, décrivant l’effet déshumanisant de ces tâches conçues pour des machines, mais exécutées par des êtres humains. Aujourd’hui, on a presque oublié le taylorisme, mais avant de disparaître le taylorisme a eu le temps de se faire détester.

Un peu injustement, d’ailleurs, car si Friedmann avait indéniablement raison dans sa charge contre le travail en miettes, il venait dire du mal de la bouffe après qu’on eut mangé. En 1958, les tâches taylorisées, en effet, avaient de moins en moins de raison d’être, dans un processus industriel qui terminait sa programmation et une économie qui devenait tertiaire : quand la programmation est possible, les tâches taylorisées, évidemment, doivent disparaître. Cela va de soi. Aujourd’hui, il n’en reste presque plus.

Qu’on y ait mis fin, toutefois, ne prouve pas que la taylorisation n’ait jamais été utile. N’est-ce pas grâce à la taylorisation que les tâches fastidieuses, à quelques vestiges près, sont maintenant exécutées par des machines et des automates programmables ? Sous les critiques qu’on adresse au taylorisme, il faut voir s’il ne se cacherait pas uniquement le rejet, parfaitement justifié, d’une situation d’exploitation que la taylorisation rendait plus facile.

Parce que le taylorisme rend inutile de former les travailleurs, il les rend interchangeables et les prive de pouvoir. Il permet donc à qui les emploie de prétendre que, s’ils ne sont pas formés, c’est qu’ils ne peuvent pas l’être, de les traiter de haut et d’en abuser. Cette morgue de l’employeur qui a tout le pouvoir envers ceux qui n’en ont aucun est un vice, cependant, qui ne découle pas du partage efficace des tâches qu’apporte le taylorisme ; elle découle d’un rapport de force entre l’offre et la demande.

Le meilleur exemple de l’effet de ce rapport offre/demande et du rôle facilitateur plutôt que malsain du taylorisme est sans doute celui de l’évolution du statut de la femme, laquelle n’était pas la bienvenue sur le marché du travail aux USA durant la Grande Crise, mais qui a été accueillie à bras ouverts dans les usines, pendant la Guerre de 39-45, alors qu’on manquait de main-d’œuvre. C’est parce que les tâches étaient taylorisées que les femmes ont pu, avec une formation ultra-sommaire, se substituer aux travailleurs appelés sous les drapeaux.

Le taylorisme apparaît entre le moment où l’on commence à vouloir programmer un processus et le moment où l’on y parvient. Il y a alors une phase grise, durant laquelle on ne connaît pas assez le processus pour le mécaniser entièrement, mais où l’on peut en mécaniser de larges pans, en effectuant simplement des contrôles dans les « virages ». C’est la zone où des incertitudes nombreuses peuvent faire sortir de la marge de tolérance le résultat des opérations mécanisées.

Il ne faut donc pas, durant cette phase, que les chaînes de choix à poser soient trop longues sans qu’un contrôle humain n’intervienne, mais il est plus efficace que l’action humaine se fonde sans heurts dans le processus mécanisé et donc que ces contrôles n’exigent qu’une connaissance limitée et bien pointue. On veut des rouages « intelligents ».  Durant cette phase de transition, on gagne à tayloriser les tâches.

Or, c’est exactement la situation que nous vivons présentement dans le secteur tertiaire. On peut mieux satisfaire les exigences de la production de services et donc la demande du consommateur, si on le fait à partir d’une offre de compétences morcelée en spécialités fines. Il nous faut donc réviser notre jugement sur le taylorisme

Comment le taylorisme qui visait à structurer des tâches fondamentalement programmables, exécutées pour des employeurs par des salariés interchangeables peut-il nous aider à planifier la gestion d’un secteur tertiaire dont les activités-clefs sont improgrammables et seront exécutées dans un cadre de travail d’autonomie et d’entrepreneuriat, par des travailleurs hautement spécialisés et donc de moins en moins interchangeables?

On comprend que le taylorisme peut nous éclairer sur les exigences de la situation actuelle, quand on réalise que les différences entre travailleurs hautement spécialisés d’une économie tertiaire ne sont pas discrétionnaires. Elles ne sont pas simplement l’expression de leur liberté individuelle, mais doivent, au contraire, correspondre avec précision aux besoins identifiés de la société et constituent une contrainte. Elles DOIVENT être complémentaires. Dans l’optique de la collectivité, on ne peut voir les travailleurs que comme les rouages d’une structure globale qui constitue une énorme machine. Le système de production est une machine à rendre des services. Nous sommes dans la phase grise…

Pierre JC Allard

29-03-09

Les raccourcis

Filed under: Actualité,Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:36

On en sait de plus en plus. On peut donc répondre de mieux en mieux aux défis que nous pose la vie. Pour pouvoir apporter la meilleure réponse possible à chaque problème qui se pose, toutefois, il faudrait parcourir à chaque fois tout l’univers des connaissances. Or, le coffre à outils est maintenant bien profond et bien garni. La connaissance est bien là, mais personne, quelle que soit son expertise, n’en possède plus qu’une parcelle et ne peut donc éclairer plus qu’une facette de cette « meilleure réponse.

On a donc un meilleur résultat si on met en interaction plus de « gens qui savent », chacun de plus en plus spécialisé. La spécialisation permet une meilleure efficacité du travail en le fractionnant en éléments plus simples, réduisant les temps de formation et augmentant donc le nombre de ceux qui peuvent bénéficier de cette formation et rendre le service requis. Cette fragmentation et les raisons pour la faire rappellent une démarche d’organisation du travail que l’on a déjà bien connue. C’est ce que voulait réussir le taylorisme, ce que l’on a appelé péjorativement le « travail en miettes » ….

Pour réaliser quoi que ce soit, planter un clou, préparer le déjeuner ou envoyer une fusée dans l’espace, il faut poser une séquence de gestes. Chaque geste est un choix entre tous les gestes qui peuvent alors être posés. Comme pour aller porter une lettre du point A au point B, il faut virer quelques fois et donc faire des choix. Marcher est facile, mais il faut savoir où tourner. Pour aller quelque part, il faut connaître le chemin qui y mène.

Un être humain qui veut aller quelque part apprend le chemin qui y mène. On peut mémoriser le plan, mais tout le monde n’est pas doué pour le rallye et, si on a des milliers de lettres à aller porter au même endroit et qu’on est pressé, il vaut mieux établir des relais. Chacun fait son bout de chemin, tend l’enveloppe au suivant puis revient. C’est ainsi que Cyrus, César et Napoléon faisaient livrer leur courrier. Moins de décisions à prendre, seulement marcher…

Seulement marcher, mais, depuis la révolution industrielle, on marche moins. Connaître le chemin permet, en principe, de programmer toute activité dont on « connaît le chemin » et d‘en confier l’exécution à une machine. Au début du XXe siècle, on pouvait déjà, avec les machines dont on disposait, programmer des pans entiers de la production. Pas toute la production, cependant, car s’il n’y a pas de problème à programmer la marche vers un résultat quand il s’agit d’aller droit devant, il n’en va pas nécessairement ainsi si, en cours de route, il y a un carrefour. À chaque bifurcation, il faut prendre une décision.

Une décision simple, ou complexe. Quand les conséquences d’une décision sont claires, la décision est facile: on prend la meilleure direction, laquelle apparaît clairement au vu du résultat cherché. Comme pour aller du point A au point B, dans une ville américaine dont les rues se coupent a angle droit, il suffit de tourner successivement à gauche ou à droite un certain nombre de fois. On peut vite programmer les processus qui n’impliquent que ce genre de décisions. Mais si les conséquences d’un choix ne sont pas parfaitement connues et ne peuvent même pas être prévues avec une probabilité convaincante, le choix devient complexe.

Pour aller de la Place du Tertre à la Place de la Contrescarpe, il ne suffit pas de choisir entre virer à gauche ou à droite … On peut toujours programmer un peu à l’aveugle, en se disant que l’on est « presque » certain du résultat, mais celui qui choisit son chemin mécaniquement, sans bien connaître les repères, peut bien confondre le dôme des Invalides avec celui du Panthéon et se retrouver loin de son but. Dans un processus mécanisé, les incertitudes, aussi minimes qu’elles soient, se multiplient et l’on peut se retrouver vite hors de la marge acceptable de tolérance. Quand les décisions sont complexes, il y a un seuil à partir duquel il vaut mieux s’en remettre à un contrôle humain.

Quand l’intelligence de la machine est encore rudimentaire, on doit donc programmer les lignes droites, mais garder une intervention humaine pour négocier les virages ambigus. On programme d’une décision complexe à l’autre en gardant un humain aux virages difficiles et le processus de production devient une marqueterie de tâches, programmées et non-programmées.

Au départ, les tâches confiées aux travailleurs sont les plus importantes et les machines essaient de les imiter. Peu a peu, toutefois, la machine apprend à prendre la plupart des virages et c’est le travail mécanisé qui devient la norme. L’importance relative du travail-homme et du travail-machine s’inverse et, au lieu d’une production faite par des hommes dans laquelle interviennent quelques machines, on se retrouve avec une production faite par des machines, dans laquelle les humains n’occupent que les postes que les machines ne peuvent pas encore faire, ce qui est fort bien, mais aussi les postes qu’il est encore trop coûteux de programmer, ce qui l’est beaucoup moins.

Dans le premier cas, en effet, le travail humain apporte avec lui la créativité, l’initiative, l’entregent que la machine ne peut pas offrir. Dans le second, le processus général de production est établi en fonction du travail-machine et, au lieu de machines qui imitent les hommes, ce sont les travailleurs qui doivent imiter les machines. Dans ce cas, il apparaît rentable de diviser le travail humain en ses composantes simples et d’agencer ces composantes de la même façon que sont agencés les divers éléments d’une machine.

C’est la machine qui est le modèle et le travailleur idéal agit comme une machine. Son travail est plus efficace s’il n’a qu’un minimum de décisions à prendre. Comme le marcheur qui n’à qu’à marcher…. Plus la tâche humaine se rapproche du simple geste, plus l’interface homme/machine s’ajuste à la machine et plus le couple travailleur/machine est présumé performant. Cette approche est généralement associée à Frederick Winslow Taylor, qui l’a décrite dans The Principles of Scientific Management, un livre publié en 1911 et qui a eu beaucoup de succès.

Pierre JC Allard

28-03-09

Hop… au travail !

Filed under: Actualité,Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:33

Il y a des raisons économiques et sociales, pour mieux se partager le travail. Économiques, car le ratio du temps d’une formation au temps d’utilisation de cette formation est l’une des variables qui en déterminent la rentabilité. Il est clair qu’il est plus productif de mettre 6 mois à apprendre ce que l’on utilisera pendant 6 ans que l’inverse.

Or, pour la majorité des formations, ce ratio aujourd’hui se détériore. Non seulement parce que le simple volume de données à acquérir pour chaque profession augmente et va sans cesse augmenter – à moins que la science ne cesse ses recherches ou que la société ne renonce à en tirer profit, ce qui serait inattendu et bien décevant – mais parce que la période d’utilité d’une formation professionnelle avant qu’elle ne devienne désuète ne peut elle-même que diminuer au rythme où s’accélère le progrès technologique.

Dans une économie de haute technicité, les connaissances générales ne servent que de pré-requis et de discriminants culturels. Elles sont essentielles, mais concrètement ce sont les connaissances pointues, spécifiques, qui sont utilisées et leur durée utile est de plus en plus éphémère. Il n’est donc plus rentable d’imposer au travailleur une longue et unique période d’apprentissage, suivie d’une longue période d’application.

Considérant que les temps et les coûts de la formation vont augmenter – et que pendant que les étudiants sont en formation, ils sont déjà un « capital fixe » qui ne produit pas – il est de plus en plus rentable, lorsque l’étudiant a acquis une compétence utilisable, de le mettre sur le marché du travail au plus tôt, pour qu’il l’applique avant qu’elle ne devienne désuète. Cela, sous réserve de le ramener en formation de façon périodique et, au plus tard, quand sa compétence acquise ne trouvera plus preneur

Ce critère économique impose des temps de formation plus courts et des spécialités reconnues par certification dont le champ soit beaucoup plus restreint que celui des professions que nous reconnaissons aujourd’hui, ne correspondant plus qu’à une partie des corpus professionnels actuels dont on les aura extraits.  Les professions traditionnelles doivent être scindées en leurs composantes qui deviendront complémentaires.

Nous avons déjà dit que l’éducation peut mieux utiliser les ressources humaines en externalisant la composante “mémoire” des apprentissage et en partageant la connaissance.  La complexité croissante qui l’exige suggère aussi que ce soit au palier de la production elle-même, que soit faite la synthèse des compétences acquises.

C’est donc d’une ÉQUIPE de spécialistes complémentaires – et non plus d’un seul expert présumé omniscient – qu’il faut exiger la somme des compétences requises pour résoudre les problèmes complexes que pose notre monde de haute technicité. Au Moyen-âge, Pic de la Mirandole prétendait tout savoir ; aujourd’hui, nul ne peut connaître plus qu’une infime parcelle du savoir. Le Moyen-âge est fini.

Et il y a aussi le plan social…  Sur le plan social, il faut ramener tout le monde au travail, On ne doit pas permettre que tout le travail soit confié à  une petite élite de surdoués, sans quoi le phénomène de l’exclusion fera basculer la majorité effective dans le camp de ceux qui veulent détruire la société et ils y parviendront. Ceci ne découle pas de considérations de justice et d’éthique, mais est une fatalité qui résulte d’un simple rapport de force.

Il existe aujourd’hui des pays entiers dont l’apport au reste de la planète est nul ou négatif, puisque la valeur produite par le travail qui y est accompli n’atteint pas, aux prix du marché international, la valeur, des biens de simple subsistance qui y sont consommés. Même dans les pays développés, sous diverses appellations de chômage ou politiquement correctes de «non-participation», de 20 à 25% des « travailleurs », ne travaillent pas. Dans une société globale où tous les besoins et les désirs que l’on pourrait satisfaire ne sont pas satisfaits, comprend-on à quel point il est ABSURDE qu’il n’y ait pas de travail pour tout le monde ?

Il est scandaleux – et extrêmement dangereux – que l’on maintienne à l’échelle globale une situation où, sur le plan de la production, les trois-quarts des gens ne peuvent RIEN apporter à l’autre quart qui a tout. Tout le monde dans une société doit pousser à la roue. Tout le monde doit être utile. Tout le monde doit POUVOIR être utile.

Pour favoriser une réinsertion au travail sans laquelle la société va se désagréger, le défi n’est pas de créer plus de postes de travail qui exigent une formation de cinq, dix, ou vingt ans.  C’est de privilégier un partage du marché du travail en spécialités et en tâches plus simples exigeant un formation plus courte et dont chacune puisse être confiée à un plus grand nombre de travailleurs. Il faut qu’il y en ait pour tout le monde.

Pour ces seules considérations économiques et sociales, il ne faut donc pas hésiter, en attendant le moment où le découpage des professions pourra s’appuyer sur des critères psychométriques et des analyses expérimentales rigoureuses, à choisir d’errer dans le sens d’un fractionnement abusif plutôt que trop timide des professions actuelles.

Nous voyons ailleurs, dans la série Nouvelle Société, comment il faut mettre en place une éducation et une formation modulaires et comment il doit s’y joindre une certification professionnelle universelle qui prend acte de cette fragmentation des professions existantes en modules dont chacun fera foi d’une compétence beaucoup moins large qu’aujourd’hui.

La mise en place de cette formation et celle de cette certification modulaire sont les préalables essentiels à la répartition différentes des tâches dans un système de production dont la complexification de l’économie exige la spécialisation croissante. L’offre de services doit être fragmentée de façon de plus en plus raffinée pour satisfaire la demande. Il faut concevoir autrement le rôle du travailleur et son identification.

Il y a un précédent à cette fragmentation systématique des compétences. Même si on a fait une bien mauvaise réputation à la parcellarisation du travail, nous ne négligerons pas cette leçon du passé …

Pierre JC Allard

27-03-09

Le cerveau Cro-magnon

Filed under: Actualité,Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:30

Pourquoi des modules de formation plus petits? Pour des raisons économiques et sociales que nous voyons plus loin, mais d’abord pour la raison tout bête que le cerveau humain est limité et qu’il ne semble pas que cette contrainte ait changé depuis quelques millénaires. On ne peut pas mettre une infinité de connaissances dans un cerveau humain

Le cerveau humain est limité.  Il y a des cerveaux où l’on peut en mettre plus, mais c’est là une variable sur laquelle, pour l’instant du moins, la science ne peut pas agir et dont la manipulation, même si elle était possible, soulèverait des questions et des débats dans lesquels je ne voudrais sous aucun prétexte m’immiscer. Disons seulement qu’aucun cerveau humain n’est illimité, ce qui ne prête pas à controverse.

Il est évident que le pourcentage de ceux, au sein d’une population, qui sont capables de faire la synthèse d’un nombre donné d’éléments est une variable dont il faut tenir compte, même si on souhaiterait ne pas avoir à le savoir, puisque c’est cette capacité de stockage et de synthèse des connaissances qui nous permet d’acquérir les uns et les autres les compétences requises pour que nous puissions nous répartir les tâches, produire ce que nous voulons produire et faire fonctionner la société.

Cette capacité de stockage et de synthèse des connaissances est une donnée technique, une contrainte regrettable, mais avec laquelle il faut composer, car on ne peut pas faire dépendre la disponibilité des services dont la société a besoin d’apprentissages que leur complexité rend inaccessibles à une partie si importante de la population qu’on ne puisse espérer trouver en nombre suffisant ceux capables de les assimiler puis de rendre ces services.

Dans l’état actuel de la science, la capacité du cerveau humaine ne peut pas être augmentée.  Il faut faire avec… et la nature nous montre la voie. Quand les petits protozoaires grossissent, le rapport de leur surface à leur volume devient insuffisant pour qu’ils puissent se nourrir par osmose. Ils « comprennent » que leur interface avec le milieu ambiant n’est optimisée que s’ils restent raisonnablement petits et ils se scindent en deux.

De la même façon, mais en inversant le flux, quand la masse des connaissances d’un individu augmente, non seulement atteint-il un seuil où il ne peut en absorber davantage, mais sa bonne volonté à en faire bénéficier la société reste limitée par sa capacité de communiquer, laquelle n’augmente même pas au rythme de ses connaissances.

C’est l’heure de s’inspirer des amibes et de recourir à la scissiparité. Il faut partager les connaissances autrement et ensuite mieux se répartir les tâches. Il y a un avantage évident à fragmenter les connaissances. Pour compétent qu’il soit, un spécialiste, au contraire d’un ordinateur, ne pourra toujours que traiter en séquence les problèmes auxquels il est confronté. Avantageux de  se répartir les compétences?  Incontournable.  Il n’est simplement pas possible de ne pas le faire: il y a en a trop.

Naturellement, on pourrait mieux utiliser notre cerveau. Si on acceptait, par exemple, que le système d’éducation n’exige plus que les étudiants mémorisent toutes les données nécessaires pour résoudre un problème, mais seulement les procédures permettant d’avoir accès en mémoire externe à ces données, sur Internet, par exemple. N’augmenterait-on pas le nombre de ceux qui peuvent faire ce qui doit être fait, si on se bornait à exiger d’eux la mémorisation des algorithmes – ou même, à la limite, celle d’un index des algorithmes – permettant de combiner efficacement les données techniques et scientifiques nécessaires pour agir ?

Oui, ce changement de l’objet des apprentissages est indispensable et, tôt ou tard, on franchira ce pas: l’éducation doit viser à “externaliser” la mémoire.  Mais même ce grand bond en avant au palier de l’apprentissage ne fera que retarder l’échéance d’une inévitable saturation de la capacité de stockage du cerveau des experts de toute nature sur lesquels nous comptons. Il va devenir progressivement plus difficile d’apprendre et de retenir toutes ces connaissances qui se multiplient et donc chacune devient indispensable.

Ce n’est qu’en distribuant plus largement les connaissances au sein de la population, par une fragmentation des modules d’enseignement qu’on peut encore penser couvrir l’universalité de ce qui doit être connu… Ce n’est que de cette façon qu’on peut imaginer qu’ensemble nous posséderons toutes les compétences disponibles pour atteindre au mieux tous les résultats cherchés. Ce n’est que par cette scissiparité, qui est l’aboutissement de la projection de la division du travail sur la formation, que l’on peut espérer gérer la complexité de l’avenir.

Au-delà d’un tronc commun réduit à son strict essentiel, la compétence doit être acquise par petites unités modulaires, préférablement intercalées dans le système de production lui-même, et le coût de cette formation doit être  amorti par une mise en application aussi rapide que possible. On en est maintenant arrivé au seuil de complexité – et à une augmentation incontrôlable des coûts de formation – qui imposent qu’on le fasse.

Quelle serait la taille idéale des modules de formation dans une économie qui accepterait d’optimiser la division du travail ? Je n’ai pas de réponse à cette question, puisque pour chaque type de services à rendre il existe un partage optimal des connaissances. La seule façon correcte de le déterminer est de façon empirique et il faudra du temps pour obtenir cette validation des hypothèses que l’on posera.

En attendant cette validation empirique, toutefois, il n’en faut pas moins, à partir des données dont nous disposons, procéder à une scission IMMÉDIATE des professions existantes en spécialités moins complexes. On peut, sur le plan pédagogique, regrouper les connaissances à acquérir en modules qui en permettront un meilleur assemblage pour satisfaire la demande. Sous réserve d’améliorer ce découpage pas la suite, il faut se hâter de le faire

Se hâter, car la capacité d’apprentissage a des limites inconnues que l’on pourrait et devrait connaître et dont il faut tenir compte, mais il y a deux (2) autres arguments – un argument économique et l’autre social – qui doivent  nous convaincre d’aller rapidement vers une spécialisation plus pointue et des modules de formation plus restreints.

Pierre JC Allard

26-03-09

Complémentarité

Filed under: Actualité,Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:26

Il y a des milliers d’années que nous cherchons à atteindre l’optimum de l’efficacité, à connaître mieux et à faire plus. Collectivement, nous connaissons la réponse à de plus en plus de questions et nous disposons désormais d’un énorme coffre à outils de compétences, ce qui nous facilite la satisfaction de nos désirs et nous promet un avenir meilleur. À condition, naturellement, que nous sachions utiliser ces connaissances.

On ne les utilisera correctement que si on pousse la division des tâches à un nouveau sommet qui reste à inventer. L’optimum n’a pas pire ennemi que la redondance, le double emploi, le surjet inutilement large, par paresse ou inadvertance. Il faut que les tâches – et donc les compétences qui permettent de les exécuter – s’ajustent comme une marqueterie, avec juste ce qu’il faut d’empiétement planifié pour se prémunir contre les imprévus. La quête de l’optimum passe nécessairement par  l’exploitation de toutes les possibilités de la complémentarité.

Avec l’automation, tout travail humain répétitif apparaît bien inutile. Pourquoi répéter et refaire, puisque la machine répète et multiplie sans autre limite que celle des ressources disponibles ? Il ne s’agit plus de faire, mais de créer, de décider et de communiquer. Dites « Sésame », une seule fois, et la caverne s’ouvre : tous les trésors sont là. Ne pas s’y mettre à deux quand un seul suffit…

En théorie, l’on optimiserait la production – et donc la richesse – SI CHAQUE TRAVAILLEUR SE DIFFÉRENCIAIT PAR SA COMPÉTENCE ET DEVENAIT PARFAITEMENT COMPLÉMENTAIRE À TOUS LES AUTRES. C’est ainsi que non seulement tous ensemble on en ferait plus, mais aussi que chacun, étant unique et irremplaçable, disposerait d’un pouvoir égal à tous.

Non seulement serions-nous tous riches, mais l’égalité et l’équité règneraient sur le monde… Dans une société postindustrielle, quand le défi de l’industrialisation a été relevé, que la production en masse est devenue triviale et que seuls importent dorénavant les facteurs humains de créativité, d’initiative et d’interaction, la quête de l’optimum devient la recherche de la parfaite complémentarité.

Bien sûr, c’est une vue de l’esprit. Un optimum irréalisable, puisque l’adéquation de chacun a une fonction et une seule exigerait un ensemble statique, ou du moins parfaitement prévisible, alors que la réalité est dynamique, que les compétences requises sont en changement constant avec les progrès de la technologie et que c’est bien sous l’égide de ce constant progrès que nous concevons notre avenir.

La parfaite complémentarité est une vue de l’esprit qui a des airs de cauchemar, d’ailleurs, puisque si cette complémentarité parfaite entre les travailleurs était par miracle réalisée, si chaque élément de la production était unique et qu’aucun n’était superflu, la défaillance d’un seul élément signifierait l’arrêt de la production tout entière !

Intéressant parallèle à faire avec l’URSS qui, se présumant pérenne et indivisible, avait optimisé ses économies d’échelle en éparpillant sur tout son territoire des usines dont chacune détenait parfois le monopole d’un produit, faisant ainsi souvent dépendre une production dans l’Oural de composantes fabriquées uniquement en Lettonie ou en Moldavie… et vice-versa. La rupture des chaînes approvisionnements qui a suivi sa dissolution politique a ramené l’économie de la zone ex-URSS en arrière, du temps requis pour créer des chaînes d’approvisionnement moins téméraires.

La parfaite complémentarité est un mirage, mais c’est un mirage utile car, si elle est inaccessible – et n’est même pas souhaitable ! – elle n’en constitue pas moins le meilleur but à fixer pour l’établissement d’une nouvelle structure de production. Une cible qui n’est pas là pour être atteinte, mais pour montrer la direction, comme on vise l’horizon au lancer du javelot. Une économie tertiaire doit poursuivre la marche dans la direction de la complémentarité. Pas pour y parvenir, c’est une distopie, mais parce que c’est dans cette la direction qu’est l’abondance que nous cherchons.

La spécialisation, qui tend à donner à chaque travailleur  un “monopole”, ne risque-t-elle pas de donner aussi à chacun un pouvoir exorbitant?  Cette montée en puissance de l’individu face au groupe est  un danger bien réel; il faut s’en prémunir, on peut et on doit le faire.  Mais on ne peut reculer devant les aspects négatifs d’une division plus fine du travail ni freiner cette évolution. La richesse est par là.

Nous sommes encore bien loin, d’ailleurs, de cette dangereuse parfaite complémentarité ! Pour l’avenir prévisible, chaque pas vers la complémentarité est un gain; un pas vers le jour où une économie tertiaire pourra offrir au consommateur, qui a appris du secteur industriel les délices de l’abondance, une abondance en services comparable à l’abondance en produits que lui a donnée l’industrie.

Un objectif qui paraît impossible à réaliser, puisque, la machine ne pouvant les multiplier, il faut produire les services un-à-un et il n’y en aura jamais assez. Mais qui aurait dit, il y a cent ans, quand les cuisinières portaient des coiffes, que chaque foyer aurait un jour sa « cuisinière » portant sa hotte et rougissant plus vite que les filles de Camarès ? Il n’y aura sans doute jamais assez de services, mais c’est en scindant et en re-combinant les compétences dont nous disposons que nous apprendrons à programmer une plus large part des services et à en disposer en abondance.

C’est aussi en poussant la division du travail que nous retirerons sur le champ plus de services et de satisfaction, en attendant que la vraie programmation progressive  des tâches nous offre ces services avec une munificence plus proche de celle du secteur industriel pour ses produits.

Cette quête de la complémentarité doit être poursuivie. La compétence doit nécessairement être d’abord fragmentée, puis reconstituée comme ces outils fragiles que l’on n’assemble qu’au moment de s’en servir. La complémentarité doit s’appliquer à tout le système de production et à chacune de ses parties.  La complémentarité doit être le premier objectif pour la planification du système et de ses composantes. Elle sera d’autant plus efficace  que nous aurons réussi cette complémentarité  avec des modules de formation plus petits et pourrons agencer des tâches mieux définies. La première clef est là.

Pierre JC Allard

25-03-09

Constats et postulats

Filed under: Actualité,Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:23

Le premier objectif d’une Nouvelle Société est de transformer le système de production pour que l’on produise mieux… Et c’est en mettant en place un nouveau système de production qu’on crée une Nouvelle Société. C’est le travail qui crée la richesse et le produit EST la richesse. Les mêmes facteurs de production et les mêmes acteurs sont bien tous présents, dans ce nouveau système, mais les rôles qu’on leur attribue sont substantiellement modifiés.

Le système de production et de distribution d’une Nouvelle Société se distingue de celui de la société actuelle de bien des façons. On peut voir l’ampleur de ces différences en jetant un coup d’œil sur la liste non exhaustive de constats et de postulants que nous énonçons ici.

1. La révolution industrielle, suivie de la révolution informatique, a créé une situation où il est désormais non seulement possible, mais techniquement trivial, de produire tous les biens matériels dont a besoin la population de la planète, non seulement pour sa survie, mais pour une confortable aisance. Il y en a pour tout le monde.  Bien sûr, il faudrait mettre un frein à l’expansion démographique débridée et il faut prévoir des alternatives aux ressources non-renouvelables qui s’épuisent, mais le problème actuel de la pauvreté n’est pas au palier de la capacité de production, mais à celui de la distribution de cette production.

2. On ne peut créer une richesse supplémentaire réelle de biens et de services que par le travail. Plus précisément, en ramenant au travail ceux qui ne travaillent pas. Quiconque peut et veut travailler doit pouvoir le faire et à celui qui sans excuse légitime ne veut pas le faire, la société n’a rien à donner. Cette création de richesse nouvelle résultant d’un retour au travail devrait bénéficier aux travailleurs qui reviennent au travail, puisque ce sont eux qui la produisent. L’écart entre riches et pauvres en serait d’autant diminué et il y aurait redistribution RELATIVE de la richesse. Cette redistribution relative nourrit ceux qui en profitent, mais sans rien enlever à personne.

3. Si la remise au travail de tous les travailleurs valides ne suffit pas à rendre la demande effective pour tout ce qui est nécessaire à la satisfaction des besoins de tous, c’est qu’une hausse générale du pouvoir d’achat du travail s’impose ou que des correctifs doivent être apportés au rapport entre les rémunérations accordées aux divers types de travail. Toute valeur étant ajoutée par le travail, il est normal que soit distribuée à ceux qui ont exécuté ce travail, sous tous ses aspects, une valeur égale à celle du produit et qui en permet donc l’acquisition

4. Une remise au travail exige la réaffectation du capital, mais ne suppose pas sa confiscation. Une Nouvelle Société le voudrait-elle, d’ailleurs, que la richesse monétaire qu’elle pourrait confisquer terminerait sa précaire vie virtuelle au moment où l’on s’en saisirait et elle s’évanouirait en fumée. En renonçant à l’agitation spéculative stérile actuelle et en revenant à une véritable production de biens et services, on recrée du même coup la demande effective, sans laquelle les « riches » eux-mêmes ne peuvent plus acquérir davantage de richesse réelle.

5. Le passage vers une Nouvelle Société ne doit pas faire de perdants. Tous ceux, riches ou pauvres, qui perdent au changement doivent être indemnisés des dommages réels qu’ils encourent et parfois même raisonnablement compensés du manque à gagner légitime dont il sont privés. Quand un examen objectif de la situation le suggère, il faut respecter non seulement tous les droits, mais aussi certains privilèges acquis. La société tout entière doit être solidaire du changement et une structure fiscale adéquate doit voir à ce que tous supportent les coûts d’indemnisation et de compensation nécessaires, chacun selon ses moyens, comme chacun selon ses moyens doit contribuer au remboursement de la dette publique

6. Une Nouvelle Société est permissive, mais dirigiste. L’État démocratiquement élu oriente la production en fonction d’un plan qui hiérarchise les besoins et privilégie l’atteinte de certains objectifs. Le dirigisme d’une Nouvelle Société ne s’exprime pas par des contraintes ou des ordres, mais faisant que l’intérêt public soit toujours placé dans la trajectoire qui mène directement chaque producteur vers son plus grand profit et ne puisse être raisonnablement contourné.

7. Toute situation de monopole privé ou public restreint le choix du consommateur et diminue la motivation du producteur à l’innover. Il faut éviter ces situations, autant que faire se peut.  Quand le volume et/ou la nature de la production ne permettent pas d’alternative au monopole, on en pallie les effets négatifs en suscitant une concurrence interne entre équipes de gestion pour exercer le contrôle du potentiel équipement, ou entre équipes de travail au sein de l’entreprise pour en participer aux profits.

8. La société ne donne rien, sinon en échange d’un travail. Un programme de revenu garanti couvre tous les besoins des travailleurs et se prolonge pour assurer leur retraite, alors qu’une assurance universelle, en vigueur dès la naissance, procure aux handicapés et invalides un revenu qui remplace ou complète celui que leur travail leur aurait apporté. Une Nouvelle Société n’hésitera pas à concéder un crédit à la consommation. Sa politique financière rendra toutefois ce crédit facile à gérer et le revenu garanti lui en garantira le remboursement par retenue à la source.

9. Quiconque possède un moyen de production a non seulement le droit de l’exploiter, mais le devoir de le faire de la façon la plus efficace ; en tirer le meilleur profit, est la preuve de l’efficacité du propriétaire. Plutôt que d’exproprier les entreprises inefficaces pour en confier la gestion à l’État, une Nouvelle Société s’assure que la gestion en passe en de meilleures mains en transformant la valeur fiscale que le propriétaire fixe à son entreprise en « Offre de vente irrévocable » (OVI).  La compétence prend charge et on s’assure du même coup que l’assiette fiscale correspond bien à la valeur marchande des entreprises.

Cela dit, le premier constat à faire, celui qui détermine toute la structure du nouveau système de production, c’est que le progrès et l’enrichissement de la société exigent le choix sans compromission de la COMPLÉMENTARITÉ.

Pierre JC Allard

24-03-09

Le rêve d’Aladin

Filed under: Actualité,Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:53

Pour que fonctionne la société « géniale », il y a des exigences contradictoires à concilier : comme celles de la liberté accrue de l’individu et la nécessité d’une intervention plus fréquente de l’État.

Il y a, d’une part, la  nécessité absolue de respecter la liberté de l’individu.  Dans le contexte d’une économie complexe d’interdépendance, ce n’est pas un vœu pieux, mais une exigence incontournable, puisque ce sont les individus qui – sans possibilité efficace qu’on les y contraigne, car leur bonne volonté est essentielle -  déterminent finalement de leur plein gré et selon leur motivation, la qualité et donc la valeur réelle des services qu’ils rendent.  Il en va ainsi, quand il s’agit de services, quelle que soit la structure dans laquelle on les intègre. L’individu est libre, parce qu’il est indispensable et incontrôlable.

Cette liberté va s’exprimer d’une part dans ses choix de consommation. Le  citoyen consommateur devant qui s’ouvre une économie tertiaire y voit l’occasion de décider enfin vraiment de sa propre consommation. Dans une économie industrielle, la nécessité de produire en masse l’obligeait à ajuster sa demande à l’offre; mais, dans une économie de services où chaque produit est différent et où la satisfaction s’obtient au cas par cas, Aladin, qui constate avec quelle facilité on peut produire des biens en abondance, rêve de demander ce qu’il a toujours voulu :  EXACTEMENT ce qu’il veut.  On ne l’en privera pas sans mal…

Maintenant que la société est « géniale », il veut tous ses caprices et il a de grandes attentes.  Aladin veut des biens et services en abondance et il les veut sur mesure.  Caprice ?  Bien sûr, mais le Génie est là pour ça.  C’est pour ça qu’on a frotté la lampe.  Produire en masse des objets sur mesure apparaît comme la quadrature du cercle, mais c’est néanmoins ce qu’il veut.

Le but d’un nouvel encadrement de la production doit être de remplacer la subordination de la demande à l’offre, propre à une société industrielle, par une adaptation de plus en plus précise et donc de plus en plus satisfaisante de l’offre à la demande, dans une économie où l’on verra que, – au-delà de la simple atteinte des conditions objectives de réussite – le succès ultime tient à la SATISFACTION de celui qui reçoit les biens et services rendus.

La liberté de l’individu va s’exprimer dans sa façon de consommer, mais aussi de produire. L’entrepreneuriat – et donc l’autonomie – sont des conditions essentielles  à l’accomplissement efficace des tâches improgrammables et, de toute façon, Aladin ne sera satisfait que si non seulement il consomme ce qu’il veut, mais, que, comme travailleur, il le produit comme il l’entend.

C’est pour le travailleur du tertiaire que sera créé le nouveau modèle d’encadrement de la production, mais ce modèle s’imposera partout, parce qu’une part croissante des tâches « humaines » du secteur secondaire seront aussi improgrammables.  Chaque fois qu’une griffe personnelle ajoute une valeur, ce sont parce que des activités « humaines » ont fait appel à la créativité et assimilé le produit à l’art plutôt qu’à l’industrie. De même, le facteur humain reste lié à la prise de décision, à l’initiative qui est toujours présente pour chapeauter toute production.

Les grandes entités industrielles ne disparaîtront pas, mais elle seront structurées comme  des « projets ».  Au sein de ces projets, le succès dépendra  des décisions laissées à des travailleurs à compétence « personnalisée », dans des espaces de gestion délimités où s’exerceront leur créativité et leur MOTIVATION.  C’est l’apport de ces individus qui sera déterminant.

Ainsi, y a-t-il activité plus caricaturale de l’ère industrielle que la confection ?   Pourtant, c’est cette structure par projets qui s’applique déjà chez un grand couturier, lequel doit – seul ou avec une toute petite équipe – être un désigner, un homme d’affaires, un  communicateur, un gestionnaire…  Évidemment, derrière le désigner et ses proches collaborateurs qui participent de son action personnelle, il faut encore aujourd’hui, pour que la confection soit une industrie, d’autres équipes, de Chinois ou de Sri lankais, anonymes celles-là, qui filent tissent ou tricotent…  Mais, dans bien peu de temps, il n’y aura plus derrière l’équipe du designer que des machines.

Toute la production industrielle va se calquer sur le modèle tertiaire et se structurer par projets. Pensez à la production d’un film-fleuve à budget milliardaire, comme « Star Wars »  –  le prototype même de l’entreprise-projet – puis appliquez la même formule à la production de la prochaine Mercedes.  Mais quand on travaille dans la matière, il faut être économe…

On fera donc les plans, les devis et les tests, on fera la campagne publicitaire, puis l’on en vendra sur papier, livrables «à la sortie », des millions d’unités, chacune subtilement différente des autres.  On les vendra… et  alors seulement, on les fabriquera. On recyclera ensuite l’équipement et l’on passera à un autre projet. On concevra et on fabriquera autre chose.    Ce sera la voie pour toute production de bien durables ou semi-durables.

C’est ça, que voudrait Aladin.  Le rêve d’Aladin de produire sur mesure n’est pas chimérique, mais pour satisfaire ces demandes sur mesure dont chacune constitue en quelque sorte un « projet » – et pour le faire a la hauteur de tout ce que la technologie rend possible – il faut pouvoir identifier et combiner toutes les expertises complémentaires indispensables qui, ensemble, peuvent permettre la réalisation de chacun de ces projets.

La complexité de la demande impose  une planification rigoureuse de l’économie dans son ensemble. Il faut que l’on prévoie de mieux en mieux les besoins et que l’on transmette et utilise de plus en plus rationnellement l’expertise disponible. C’est la connaissance qu’on gère – une ressource toujours en carence -  et l’abondance ne peut passer que par la planification.  Il faut une présence plus assidue d’un planificateur global:  l’État.

Le  dilemme est de concilier la montée en puissance de l’individu qui devient plus riche, plus irremplaçable, de moins en moins contraignable – et dont le but social ultime est la liberté ! -  avec notre désir unanime que le monde reste « génial ».  Le monde ne restera  génial, c’est-à-dire maître et utilisateur de la technologie, que si nous consentons à la gestion de notre interdépendance et donc à une présence accrue de l’État comme réalisateur de notre capacité de faire des prodiges quand nous travaillons tous ensemble.

Comment résoudre ce paradoxe d’encadrer la liberté ?  Comment donner  à  Aladin, travailleur et consommateur, exactement ce qu’il veut ?

Pierre JC Allard

23-03-09

La contradiction

Filed under: Actualité,Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:07

Pendant que la plus grande partie de l’humanité est gardée dans la misère, les patriciens de l’Occident, repus, vont aux jeux et aux bains, s’amusent des cancans people au Forum et des intrigues au Capitole, discutent  sans vraiment y croire des périls qui ne sont plus “gaulois” ou ”parthe”, mais maintenant « jaune » ou  islamiste »…   Il faut remettre les citoyens au travail.  Vouloir produire quelque chose.  Qu’est-ce qu’il veut le citoyen de l’Occident décadent ?

N’est-il pas obscène de se préoccuper des caprices de ceux qui ont tout avant des besoins de ceux qui n’ont rien ?  Choquant, en effet, mais il faut poser le constat lucide que, la nature humaine étant ce qu’elle est et l’équilibre des forces celui que l’on voit, la satiété des possédants est un pré-requis à la satisfaction minimale des besoins des autres.

On ne mettra en place un système de production-consommation global acceptable, que si la dynamique en est transformée dans les pays développés.  Si on veut que le bébé dépose délicatement son verre sans le briser et qu’il y en ait pour les autres, il ne faut pas le lui arracher, mais lui offrir un hochet et un câlin.   Que veulent les citoyens?

Les citoyens de pays développés, s’entend, à qui l’on a permis l’accès à l’abondance et, parmi ceux-ci, ceux qui sont de la majorité effective, avec voix au chapitre pour décider de ce qui sera produit.  Ils veulent des SERVICES: santé, culture, loisirs… Notons bien, toutefois, qu’ils ne veulent pas des services en lieu et place, mais EN PLUS des biens industriels dont ils sont déjà gavés.

Une consommation plus frugale de ces biens industriels servirait bien leur propre santé et le simple bon sens, mais cela ne leur apparaîtra que peu à peu, quand celle-ci leur aura été vantée par les médias et sera devenue non seulement économiquement opportune et moralement correcte, mais socialement fashionable.  Il faut que les patrons de consommation de notre société changent à leurs propres rythmes, car l’on n’imposerait pas un sevrage à l’enfant sans qu’il ne trépigne et casse tout.

Ce sevrage imposé ne se ferait pas sans mal, d’ailleurs. Car, sans même entrer dans la question du tiers-monde, si collectivement la surabondance est là dans les pays développés,  la pauvreté persiste au sein de l’abondance.  Il y a de telles failles dans la distribution que, si on n’y prenait garde, chaque fois que ceux qui sont à l’apex descendraient d’un cran vers la frugalité, la rigidité de la structure de consommation précipiterait ceux d’en bas dans la misère !

Une Nouvelle Société mettra bien l’accent sur la production de l’intangible, ces services que la population réclame, provoquant cette  expansion du secteur tertiaire qui est le signe ostensible de la métamorphose, mais la production/distribution des biens tangibles des secteurs primaire et secondaire n’en continuera pas moins d’exiger encore une attention constante.  On continuera de s’y intéresser, mais  AUTREMENT, cependant, et c’est cet autrement dont on doit prévoir les exigences les conséquences et les dangers.

Tout ce qu’une machine peut faire sera fait par une machine ; tout le travail humain refluera donc vers l’exécution des tâches improgrammables.  Mais le citoyen consommateur qui veut des services veut aussi des biens.  Des biens fabriqués en série, d’abord, dont il comprend intuitivement que, n’exigeant pas de travail humain, la valeur ne peut qu’en devenir négligeable et qu’il peut en  consommer sans même leur prêter attention…  mais aussi des biens ayant cette même touche « humaine » que des services. À ceux-ci, il s’intéressera beaucoup.

Le consommateur est ambivalent face à la structure industrielle et à la notion de progrès.  Il veut l’abondance, mais il a la nostalgie des heures passées à cheviller ce que l’epoxy colle en un tournemain.  Une table vermoulue met une larme à son oeil que les contreplaqués laissent sec. Il comprend que mettre l’accent sur  les services nous ramène au patron fondamental des millénaires précédents, où ce n’était pas l’outil, mais la compétence de l’artisan qui faisait la valeur du service ou du produit.  En plus des services au sens strict, il veut celui équivoque du « sur mesure » et de l’artisanat.

C’est ce que veut la population qui doit déterminer le nouveau modèle d’encadrement des activités économiques.  La primauté du  facteur travail et cette nostalgie pour l’artisanat doit-elle nous suggérer de créer un encadrement du travail qui s’inspire des modèles de naguère ? Sur quelques points, oui, et il ne faut pas s’en priver. L’autonomie du travail en est un exemple, de même que  la reconnaissance du particularisme des travailleurs.  De même, l’idée de  produire par  « projets »  et le concept du travail autonome que l’on fait de sa propre initiative, « en parallèle »  à un autre, un emploi celui-là qui joue le rôle de la « corvée » d’antan.

Pour fonder une Nouvelle Société, la notion d’entrepreneuriat doit renaître et aussi, surtout, celle d’arbitrage, car essence d’une société est d’y résoudre les différents,  ce qui nous rappelle qu’avant des rois il y eut des Juges en Israël… Il y a beaucoup des concepts ayant précédé la révolution industrielle dont celle-ci  nous a obnubilé la pertinence et doivent être redécouverts.

Il ne faut pas, toutefois, verser dans l’archaïsme. La société qui commence et son système de production ne s’apparenteront pas au monde d’un pâtre biblique, mais plutôt à ceux de ses rêves les plus fous.  On verra une personnalisation du travail, comme avant la Révolution industrielle, mais dans un contexte de communication instantanée, de moyens de transport qui offrent l’ubiquité du tapis magique … et le Roi  peut vraiment avoir des yeux partout.   Aladin a trouvé la Lampe.

La nouvelle structure des échanges impliquera un retour à des principes qui donneront la primauté a l’individu, mais dans un monde de technologies avancées qui impose une coopération de tous les instants et une planification minutieuse.  C’est la  technologie qui est la lampe, et le monde ne reste « génial » que si on s’y met tous et que chacun frotte bien là et comme il doit frotter. L’encadrement de la production dans une économie tertiaire présente donc des exigences opposées, voire contradictoires, d’initiative personnelle et d’action collective. Il faut résoudre ces contradictions.

Pierre JC Allard

22-03-09

Vouloir produire

Filed under: Actualité,Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:00

L’humanité qui a atteint l’abondance produit ce qu’elle veut – c’est le privilège que se mérite la chenille en devenant papillon – mais elle DOIT vouloir produire. Même dans l’abondance, il est vital qu’une société cherche encore à produire et qu’elle favorise cette ambition chez tous ses sociétaires.  Si l’on perd cette ambition d’avoir plus – et cette foi que la société nous apporte davantage, quand on participe à l’effort commun – il n’y a plus d’alternative réaliste à la contrainte pour convaincre les sociétaires de travailler et de vivre ensemble.  Une société doit VOULOIR produire. L’inappétence est un péché mortel.

Pourquoi parler d’inappétence dans un monde où une personne sur six ne mange pas à sa faim ?  Parce que ce qui semble un terrible déficit de production n’est qu’une série d’obstacles artificiels aux paliers de la distribution et du partage. Il saute aux yeux, aujourd’hui, que tous les besoins et même la plupart des désirs et caprices matériels des humains  pourraient être satisfaits sans enlever quoi que ce soit à qui que ce soit.   Nous sommes tout près de la satiété.

Toutes les ressources naturelles sont là, les techniques aussi et le facteur travail ne demande que la volonté qu’on l’utilise pour produire tous les biens matériels que nous voulons. Avec une formation adéquate, nous pourrions aussi, sinon combler, du moins satisfaire l’essentiel de la demande pour les services.  Il suffirait que l’on ait cette volonté de produire qui imprégnait l’Occident pendant les Trente Glorieuses, pour que nos objectifs les plus audacieux deviennent réalisables à très court terme.  C’est la structure même qui est faite pour appauvrir.

La pauvreté n’est pas une fatalité; c’est une décision politique. On voit la structure biaisée des échanges et la distribution malsaine de la richesse comme les effets monstrueux de la rapacité et de l’avarice et, parce que ces tares existent vraiment, il est pratique de croire que le problème est là.  Parce que la réalité est insoutenable, on la peint ainsi en noir dans l’espoir qu’on ne la verra pas. Mais ces tares seules seraient bien incapables d’épuiser l’abondance !   Il faut un effort conscient constant pour garder la pauvreté.

La manipulation pour appauvrir, il faut bien le comprendre, ne vise pas à prendre davantage des pauvres; ils n’ont rien dont les riches aient besoin. L’abondance a simplement rendu vain le sens qu’une humanité en pénurie pouvait donner à son parcours et, en l’absence de valeurs spirituelles, la même perte de sens frappe les individus un à un quand leur survie matérielle est assurée.  On s’ennuie et on veut littéralement se distraire. On joue et on feint de s’amuser.  Les riches s’amusent avec les pauvres. Le jeu des uns est devenu plus important que la vie des autres.

Rien ne presse donc pour annoncer l’abondance, car seul ce partage biaisé de la richesse retarde la dérive vers l’inappétence. On craint que le désoeuvrement ne donne le loisir de la violence à ces cohortes d’improbables gagnants du tiercé que sont les pauvres et l’on attend avant de rendre la richesse effective…  Mais c’est un attentisme aberrant, car on ne triche pas avec la technique.  Ce qui est connu ne se laisse pas oublier.

Le désoeuvrement dans le tiers-monde est venu de toute façon, mais sans l’abondance, exacerbant la colère et menant droit à la violence qu’on voulait éviter. Dans le monde développé, demande effective oblige, la pauvreté ne peut être que relative et un pare-feu nous protège des dangers de la richesse: la nécessité d’un consensus.  Dans une société complexe, chacun devient peu à peu indispensable à tous et le pouvoir que lui confère son indispensabilité est son billet d’admission à la majorité effective. La majorité effective s’est donc élargie; il ne peut plus rien se faire dans une société d’abondance, sans un très large consensus.

Les pays riches doivent composer avec cette majorité effective élargie. Il leur faut parfois lutter avec acharnement pour NE PAS donner à leurs citoyens ce qu’ils veulent…. et leur gâter l’appétit. Mais chercher un consensus est aussi l’excuse parfaite pour ne rien faire.   Quand un consensus est requis pour la détermination des objectifs de production eux-mêmes, NE RIEN FAIRE est une option.

En l’absence d’une volonté collective, le choix de l’individu qui n’est pas poussé par une impérieuse nécessité est souvent aussi de ne PAS produire. Quiconque contrôle un élément indispensable de la production peut faire  chanter toute la société, exigeant qu’on le paye non seulement pour son apport utile réel, mais pour un ajout  énorme de pseudo-travail – gratifiant, mais inutile – pour lequel il présente sa facture !

Insidieusement, on enlève au travail sa composante de production réelle. Sa rémunération ne reflète plus alors sa véritable contribution, seulement le pouvoir de négociation du travailleur… qui tend vers l’infini.  Le travail utile, celui qui souvent demanderait un véritable effort est escamoté autant que possible. Voyez autour de vous.  Quelle part du travail des autres comme du vôtre correspond à la satisfaction d’un besoin et quelle part ne sert qu’à meubler les heures par une activité de pure convenance ?

En situation d’autonomie et l’absence d’un contrôle patronal réel, la valeur du travail doit être objectivée par un arbitrage consensuel, sans quoi chaque travailleur indispensable devient un exploiteur en puissance. Cet arbitrage qui aujourd’hui n’existe pas doit être créé, sans quoi, pour éviter la rupture de toute cohésion sociale, la contrainte se substituera à la promesse comme outil de gouvernance.

Si cette contrainte est mise en place, la société d’abondance ne devient pas un bagne, mais il peut se dessiner, au palier de l’État et de ses créatures, un certain autoritarisme un peu déplaisant.  Une impatience arrogante, aussi,  chez ceux qui ont encore une volonté d’action et qu’énervent le laxisme et la nonchalance de ceux qui ne l’ont plus.  Sous le couvert d’un autoritarisme sans véritable but , c’est le maternalisme sans vraie pitié qui s’installe.

Ce faisant, on ne règle pas le problème de donner un but à la production… Notre société doit se donner un projet. VITE, car l’inappétence, qui semble à des années-lumière, n’est qu’à une simple décision politique près de devenir réalité.

Pierre JC Allard

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