Nouvelle Societe

31-01-09

La fronde des managers

Filed under: Actualité,Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 4:56

La masse des petits épargnants envahissant les institutions financières a fait que l’actionnaire minoritaire y devienne la norme plutôt que l’exception, ce qu’on pouvait prévoir, mais ils ne sont pas restés silencieux comme on l’aurait cru. Les universités formaient des MBA en grand nombre. Jamais le hiatus des connaissances n’avait été aussi grand entre une génération et celle qui l’avait précédée.

Ces gestionnaires professionnels se sont vite imposés comme porte parole des petits actionnaires et ont pris le contrôle des institutions auxquelles ceux-ci confiaient leurs avoirs. Surtout dans les fonds de pension, ou une organisation syndicale permettait des putsch parfaitement concertés. Les capitaux énormes que ces petits épargnants leur ont confiés a vite fait de ces institutions, d’abord les créancières, puis les actionnaires majoritaires des corporations industrielles.

Simultanément, le développement de nouvelles techniques de production et de gestion venait s’ajouter à la simple augmentation de la taille des entreprises, pour exiger que ce soit des gestionnaires professionnels qui prennent en charges ces corporations. Portés par la complexité croissante de l’économie – et la compétence que leur avait apportée un système de formation dont les contenus s’étaient enrichis durant la guerre – ce sont donc des managers salariés, plutôt que des capitalistes entrepreneurs, qui se sont soudain retrouvés à la tête des entreprises. Ils étaient, sans qu’on y ait prêté attention, les premières vagues de la marée montante de la compétence.

L’entrepreneur-patron et le capitaliste-banquier, qui étaient là depuis la révolution industrielle, souvent de pères en fils, contrôlant des entreprises pour lesquels ils obtenaient des capitaux par la vente d’actions sans en perdre la gouverne, puisque le petit investisseur ne se présentait pas aux assemblés d’actionnaires, ne se voyait jamais confier aucune charge et ne se faisait jamais entendre, ont été confrontés à des managers contrôlant de larges blocs d’actions et parfaitement aguerris aux subtilités de la prise de contrôle de compagnies.

Ils ont dû céder la place et sont devenus une rareté. Une génération de managers accédant rapidement aux commandes des grandes entreprises cotées en bourse et déplacé tout l’équilibre du pouvoir dans lasociété. Ces managers, non seulement géraient le capital fixe dans l’industrie, mais contrôlaient aussi le capital-argent dans les institutions financières et c’est eux, aussi, portant le chapeau de hauts fonctionnaires et de consultants experts, qui prenaient les décision au sein de l’État. Vers 1950, ils ont arraché le vrai pouvoir des mains des shylocks.

Puisque leur succès – et leur rémunération dépendaient des gestes qu’ils posaient, des profits exceptionnels qu’ils pouvaient réaliser et donc d’une activité de production réelle plutôt que de la croissance et non de la croissance automatique d’un capital par simple accrétion d’un intérêt, les managers ont rendu la structure de production plus dynamique, donnant la priorité à “faire de l’argent” plutôt qu’à “avoir de l’argent”. Ils ont mis la priorité sur l’action, sur la production elle-même.

Contrairement à ceux qui les avaient précédés et qui n’en avaient qu’une simple perception intuitive, ces managers avaient reçu la formation économique qui leur permettait de comprendre parfaitement la dépendance des propriétaires des équipements envers les consommateurs. Ils savaient l’importance de maintenir une demande effective et connaissaient les méthodes pour y parvenir. Le pouvoir managérial émergent dans le secteur privé, en étroite collaboration avec des managers de l’État issus du même moule, a donc relevé avec brio le défi de donner aux déshérités les moyens financiers de maintenir le niveau de consommation qu’exigeait une économie dont la productivité augmentait en flèche.

Les managers ont mis en place des politiques keynésiennes modérément inflationnistes et des mesures d’assistance financières aux plus démunis, de même qu’une fiscalité progressive musclée. Tous les services sociaux – dont au premier chef la sécurité sociale – visaient aussi cet objectif de rendre effective la demande et d’encourager l’expansion indéfinie de l’industrie.

L’État assurait la croissance, donnait du travail à tout le monde, assurait la paix sociale, enrichissait la classe moyenne des propriétaires et maintenait une économie en équilibre dynamique, se sustentant de son propre mouvement, comme une bicyclette. Personne mieux que Galbraith n’a décrit les détails de cette prise du pouvoir par les managers et ses conséquences

Le manager, payé à salaire, trouvant sa fierté et sa fortune à faire prospérer un système de production, était aussi la vision emblématique du travailleur qui réussit. Il devenait la preuve formelle que la richesse n’avait pas à être presque toujours héréditaire, mais pouvait venir par la compétence, plutôt que par le simple ajout d’intérêts à un capital. Ironiquement, une opération lancée pour asseoir le pouvoir du capital en faisant des travailleurs de tout petits capitalistes, se soldait par un transfert du vrai pouvoir à des travailleurs. Des travailleurs différents, bien sûr, mais n’était-il pas évident qu’un travailleur ayant le pouvoir serait un travailleur différent ?

Cette prise de pouvoir par les managers modifiait le rôle dévolu à la production dans la réalité, mais aussi dans l’imaginaire collectif. Le processus de production en lui-même, indépendamment du besoin qu’il pouvait satisfaire et des gains qu’il pouvait rapporter, prenait soudain une importance énorme, puisqu’il était le lieu privilégié où ces managers qui détenaient le pouvoir pouvaient se réaliser. La croissance devenait une mystique. Il devenait intéressant de produire pour produire.

Le but, comme jamais auparavant, allait devenir de s’enrichir. Créer de la richesse comme signe indiscutable du succès, individuellement, mais aussi tous ensemble, comme société, privilégiant une volonté commune de prospérité. Dans ce contexte, il devenait possible qu’une forme de redistribution relative de la richesse soit librement consentie par les possédants. Il en est sorti cette période d’enrichissement collectif inusité qu’on appellerait par la suite « les Trente Glorieuses ».

Pierre JC Allard

30-01-09

Le bonheur tranquille

Filed under: Actualité,Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 4:53

Après la crise et la guerre est venu Bretton-Woods qui définissait les règles du jeu. Ensuite est venue une industrialisation – et donc un enrichissement – comme on n’en avait jamais connu, L’État et les producteurs avaient appris les Trois Nobles Vérités qui mènent l’industrie à son Nirvana.

– Rien de pire qu’un client satisfait, mais, après un besoin, il suffit d’en créer un autre.

– Il faut un peu d’argent dans la poche des pauvres et on le prend des riches ; ceux-ci ne s’en offusquent pas: ils en font plus…

– On peut donner autant d’argent qu’on veut à tout le monde; les pauvres, nous le remettent tout de suite… et les riches ne le dépensent pas.

Ils avaient aussi compris un petit secret à ne pas crier sur les toîts : c’est l’argent qui apporte le pouvoir, mais c’est le pouvoir qui fabrique l’argent. Forte de sa sagesse, l’industrie, a pu continuer sa progression sans heurts pendant des décennies.

L’industrialisation a d’abord fini de balayer le secteur primaire. La mécanisation de l’agriculture été menée à terme si complètement que, dans les années ”50, qu’il ne restait plus en Amérique du Nord que 3% de la main-d’oeuvre dans les champs, alors qu’il y en avait plus de 90 % avant la révolution industrielle. Ce 3% des travailleurs agricoles non seulement suffisait à nourrir la population américaine, mais exportait ses surplus dans le monde entier.

En parallèle, l’industrialisation sautait aussi d’une branche d’activité à l’autre du secteur secondaire, au rythme des innovations techniques qui le lui permettaient. Le capital laissait les marchés mécanisés dès que la demande tendait à y plafonner et allait vers les nouveaux marchés conquis un à un par la machine, là où il pouvait entrer en force, mettre en place l’équipement nouvellement disponible et faire un gros profit. Une main-d’oeuvre encore largement indifférenciée migrait vers les domaines où un capital fixe ne pouvait pas encore être utilisé profitablement, en attendant que les machines et donc le capital l’y rejoignent…puis la remplace

Les entrepreneurs qui passaient d’une branche à l’autre y perdaient souvent, mais d’autres les remplaçaient ; ils vivaient des aventures… Shylock, le capitaliste endurci, celui qui ne fait que prêter et vit uniquement de ses intérêts, les suivait pas à pas et finançait les équipements. Il le faisait à contrecoeur, car les déplacements sont pour les entrepreneurs, les aventuriers et le vrai Shylock, n’est jamais si bien que dans ses pantoufles. Le capital n’aime pas voyager, mais ambitieux, il suivait…

On avançait. Le pourcentage des travailleurs dans le secteur secondaire était passé, de quelques artisans au départ, à 55% à de la main-d’oeuvre en 1955. La productivité augmentait sans arrêt et le niveau de vie de la population, en termes réels, grimpait de 3% à 4% par année. Des droits humains étaient chaque jour nouvellement reconnus sans discussions, car on s’enrichissait si vite qu’il ne valait pas la peine de mesquiner.

Les disparités entre pauvres et riches en Occident s’estompaient vraiment. Au début des années ”50, on prédisait qu’en l’an 2000, une date mythique à un horizon qu’on pouvait à peine discerner dans les brumes de l’avenir, le revenu du travailleur américain moyen dépasserait 100 000 dollars par année. Il aurait son hélicoptère et il vivrait 100 ans. On se sentait sur la voie du bonheur.

La compétence gagnait en prestige, toutefois, ce qui signifiait plus de pouvoir et un enrichissement pour le travailleur. Il était donc important que le concept d’une lutte des classes, voire d’une incompatibilité entre les intérêts du capital et ceux du travail, soit complètement éradiqué.

Le New Deal, à l’origine, avait fait miroiter l’aisance, au bout du travail. « Work, Work… Work ! », chantait une guinguette de pub anglais. Mais avec une main-d’œuvre qui pouvait devenir arrogante dans sa compétence, le pouvoir a songé que bonheur ne serait parfait que si l’on pouvait promettre aussi au travailleur un enrichissement sans travail, par le simple paiement d’un intérêt, comme pour les riches… Après Bretton-Woods, le capitalisme a donc mis le paquet sur une politique d’élargissement de l’actionnariat, avec deux (2) objectifs en tête.

Le premier, celui de récupérer en épargne la plus grande part possible du prix payé pour le travail. Non pas pour le soustraire vraiment du revenu disponible pour la consommation, ce qui aurait été désastreux pour la demande effective, mais pour le concentrer dans des organismes financiers avant de le redistribuer en crédit. On faciliterait ainsi les transactions entre les « deux richesses », on tisserait un lien de dépendance additionnel entre le capital et l’individu et Shylock en tirerait sa livre de chair au passage.

Le deuxième objectif était de transformer en alliés du capitalisme tous ceux qui, ayant quelques avoirs, étaientdonc intéressés à ce qu’un intérêt obtenu sans risque vienne s’y ajouter. Une classe sociale en rapide expansion de rentiers vieillissants, dont le pouvoir politique ne pouvait qu’augmenter avec leur importance démographique croissante, viendrait ainsi servir de bouclier humain aux shylocks.

Un bouclier efficace, car comment contester la légitimité du paiement d’un intérêt, quand c’est toute la classe moyenne qui en profite pour se bâtir une retraite ? Évidemment, ces détenteurs d’un capital minuscule ne changeraient rien à la récupération de 40% de la richesse et de la quasi-totalité des gains de capital par le 1% de vrais capitalistes de la société, mais, pour celui qui a peu, son peu n’en est pas moins son tout… et il ne se battra pas moins fort pour le défendre. Le bonheur tranquille du capitalisme allait devenir à la portée de tout le monde.

Une stratégie habile. Comme on pouvait s’y attendre, les capitaux provenant des fonds de retraite, des compagnies d’assurances et autres bassins où pouvaient s’accumuler les économies de la classe moyenne se sont bien dirigés vers les grandes institutions financières sous contrôle des capitalistes, pour être ensuite mis sous forme de crédit au service des structures corporatives de production

Tout s’est bien passé… mais un nouveau joueur est apparu que l’on n’attendait pas. Un nouvel avatar du gérant, mais tout heureux de ne pas être vraiment un entrepreneur. Un décideur salarié : le manager

Pierre JC Allard

29-01-09

L’ordre de Bretton-Woods

Filed under: Actualité,Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 4:49

En attendant que la compétence s’impose, le capital, manipulant les « deux richesses», avait tout pouvoir. Restait à faire du néo-libéralisme le système planétaire. Il y avait d’autres options, au départ, mais la Deuxième Guerre Mondiale allait faire que ce soit celle-ci qui prévale. Non seulement le fascisme vaincu avait-il cessé d’être une alternative et le communisme n’avait-il pas la force militaire de s’imposer, mais, tout autre capitalisme national ayant cessé d’exister, le capitalisme anglo-américain, débarrassé de ses rivaux, pouvait désormais imposer sa vérité.

Fort de l’expérience acquise durant la Grande Crise et de sa richesse, il pouvait constituer un pouvoir économique composé non plus désormais d’agents antagonistes, mais unifié et obéissant à des règles définies. Il a donc convié les autres États qui en valaient la peine à Bretton Woods, au New Hampshire, USA, 1944, pour y accepter un nouvel ordre mondial dont les cinq (5) éléments essentiels – non dits, bien sûr – seraient les suivants :

1) Le vrai pouvoir appartient aux agents économiques. Ceux-ci, toutefois, ne constituent plus un ensemble anarchique, mais un Système unifié, obéissant à ses règles définies par traités et sans cesse mises à jour par une panoplie d’organisations internationales. Sous le couvert de ces organisations, s’établissent les consensus entre agents économiques et sont énoncées, avec vigueur ou discrétion selon le cas, les mesures qui doivent être prises pour contrôler dans chaque État les facteurs financiers et créer une situation propice au maintien de ce nouvel ordre mondial.

2) Les États traditionnels sont autorisés à s’occuper de l’intendance, du bonheur des gens et autres trivialités, mais leurs agissements ne doivent pas mettre en péril la structure financière globale mise en place par le pouvoir économique unifié. Dans chaque pays, une structure bancaire et financière, indépendante du pouvoir politique, s’occupe des choses sérieuses : l’argent, la monnaie, le crédit. Ces structures acceptent leurs directives des institutions financières internationales qui elles-mêmes les reçoivent d’un pouvoir économique anonyme et discret. Le commerce international, pour sa part, se plie aux instructions ponctuelles d’un organisme conçu à cette fin (GATT, puis OMC), dans le cadre général d’une politique de libre échange.

3) Conformément aux principes du New Deal, chaque État, dans le respect absolu cependant des règles énoncées quant aux finances et au commerce, voit à assurer à l’intérieur de ses frontières une redistribution de la richesse suffisante pour éviter une révolution. Des institutions financières internationales Banque mondiale et autres aident au besoin ceux qui risqueraient de ne pas pouvoir le faire.

4) Il est fortement suggéré aux États de se doter de gouvernements démocratiques, lesquels évitent les dérives personnelles et favorisent une dépendance du politique envers le pouvoir économique, conformément à l’esprit du nouvel ordre mondial.

5) La supériorité du modèle Sud-Américain – exploitation optimale par les agents économiques importants, via des gouvernants locaux raisonnablement rémunérés – ayant prouvé sa supériorité sur le modèle européen d’occupation militaire, qui entraîne une responsabilité et des frais pour l’occupant, il est aussi fortement suggéré aux pays colonisateurs de se départir de leurs colonies.

L’URSS ayant refusé de jouer le jeu et ayant la force de faire cavalier seul, la part du monde qu’on avait prévue à Yalta lui fut abandonnée. Hors l’aire laissée ainsi en pâture à l’URSS, le nouvel ordre mondial consacrant la main mise des agents économiques sur le pouvoir allait désormais s’appliquer sur le reste du monde ou tout ce qui en comptait. Le pouvoir politique ne serait plus de taille à lutter contre ce pouvoir économique uni qui, dès la signature de l’accord de Bretton Woods en, constituerait désormais le seul vrai gouvernement souverain.

Cet accord allait mettre aux guerres entre grandes puissances et accélérer l’enrichissement matériel global. Comme tous les gouvernements antérieurs, ce gouvernement mondial de fait allait gérer la production. Comme tous les gouvernements qui l’avaient précédé, il le ferait au mieux des intérêts de ses commettants, lesquels étaient en l’occurrence les « agents économiques importants ». Il donnerait à chacun selon son pouvoir, mesuré à sa force militaire brute et à sa capacité de corrompre.

Bretton-Woods, qui était un traité entre États, recelait aussi un mode d’emploi pour les travailleurs. Pas un pacte, puisque ceux-ci n’étaient pas consultés, mais un protocole dont ils tiraient de grands bénéfices et dont on ne doutait qu’ils l’eussent accepté s’il avait paru nécessaire qu’ils en soient informés. Le facteur travail, en 1944, n’aurait pas eu la force d’exiger plus.

Quand on considère ses objectifs, le système néo-libéral implanté à Bretton-Woods a rempli ses promesses et a géré l’effort productif commun mondial avec beaucoup de pragmatisme et un énorme doigté. Il a entraîné, toutefois, certains désagréments. Ainsi, la décolonisation prévue a bien eu lieu, transformant l’esclavage en servage, mais accompagnée d’une baisse de la production dans les pays en voie de développement dont un libre-échange à sens unique a ruiné l’agriculture.

La disparité entre pauvres et riches a donc augmenté à l’échelle mondiale. Dans bien des pays, les mesures d’aide internationale n’ayant jamais été suffisantes ni vraiment efficaces, le seuil de production qui aurait permis un revenu dissuasif d’une remise en question politico-sociale n’a jamais été atteint. On a fermé les yeux et le tiers-monde est devenu une poudrière ne demandant qu’à exploser

À l’échelle nationale, aussi, dans la plupart des pays, le modèle néo-libéral est apparu insatisfaisant au palier de la distribution. L’insécurité a poussé à une thésaurisation à tous les paliers, chaque « bassin » de revenus en retenant plus qu’il n’en avait besoin et faisant que la demande effective soit tarie longtemps avant que les besoins des bassins inférieurs ne soient satisfaits.

Pire, la masse des rémunérations versées aux travailleurs-consommateurs et avec elle la demande effective allait tendre à diminuer à mesure que la technique permettrait de produire mieux et plus vite, avec plus d’équipements et donc moins de main-d’œuvre. Le progrès technologique allait contribuer lui-même à générer un déséquilibre et donc, paradoxalement, un appauvrissement croissant, continu et indéfini. Alors que le pouvoir de la compétence augmentait…

Quelques ajustement à faire, mais pourquoi s’inquiéter de la quadrature du cercle, quand les roues tournent sans que le système cesse de reposer sur sa base ? En manipulant la richesse, on avait trouvé la solution magique : tout pour tout le monde et les contradictions se résoudraient dans le bonheur.

Pierre JC Allard

28-01-09

La menace de la compétence

Filed under: Actualité,Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 4:48

Pourquoi ne pas continuer comme avant ? En y ajoutant la manœuvre des « Deux richesses », l’approche néolibérale semblait parfaite. Aux travailleurs on donnerait tout… pourvu qu’ils ne demandent rien. L’équilibre est subtil entre les richesses qui s’entrecroisent et il faut des travailleurs dociles. On les traitera avec mansuétude, en échange de leur obéissance. On tient leur accord pour acquis, puisque le capital a TOUT le pouvoir

La seule limite concrète à ce pouvoir est la nécessité de maintenir une demande effective. On ne peut pas laisser les travailleurs sans ressources, puisque les travailleurs et ceux qui en dépendent pour leur subsistance constituent la masse des consommateurs. Le capital fixe perd toute valeur dès qu’il est privé de leur demande effective et paraît ne plus avoir alors aucun espoir de profit.

Cette exigence est une protection collective pour la classe ouvrière, mais le travailleur individuel n’en retire aucun pouvoir. Le facteur travail a bien le recours de tenir en otage le capital fixe qui sans lui ne produit rien – c’est le principe même de l’action syndicale – mais c’est un pari bien risqué, car ce n’est que tous ensemble que des travailleurs interchangeables sont indispensables… Or, de larges regroupements sont toujours vulnérables à la corruption et à la zizanie.

Le capital peut donc presque toujours se dispenser de rémunérer adéquatement tous ses travailleurs, à condition d’en privilégier quelques-uns. Il n’a pas à distribuer les revenus selon les besoins des travailleurs, mais selon ses besoins de producteurs, pour ajuster la demande à l’offre… et maintenir les équilibres.

Le pouvoir écrasant du capital est un irritant pour le travailleur, sans égard aux aspects strictement économiques de la relation, car il n’a pas ce contrôle discrétionnaire sur sa propre action qui va de paire avec le concept de liberté. Il pourrait se rebeller et compromettre un équilibre bien délicat…. Mais on peut compter sur sa complaisance ; c’est le capital qui a tout le pouvoir. Pour l’instant.

Le rapport des forces peut changer selon l’importance relative des facteurs. Le pouvoir total du capital en production ne va durer que le temps des travailleurs interchangeables, ce qui n’est que la préhistoire de l’ère industrielle.

Quand arrivent les machines, en effet, les gestes répétitifs des travailleurs sont peu à peu assemblés en séquences de plus en plus complexes et confiés à ces machines, de sorte que tout travail humain utile devient vite une prise de décision. Tout travailleur devient un preneur de décisions, un travailleur d’initiative et de créativité, car décider est le premier palier de l’initiative et la première expression de la créativité.

L’industrialisation va donc vite exiger de chaque travailleur une part croissante d’initiative ; le travailleur qui en est dépourvu devient inutile, car une machine le remplace. La distinction initiale entre le « travailleur » qui apporte l’énergie et l’«entrepreneur » qui apporte l’initiative va donc s’estomper peu à peu et, dans une société industrielle mature, devenir désuète.

Le travailleur-énergie devient un anachronisme : il ne reste que des « travailleurs de l’initiative » qui ne se distinguent que par leur type de rémunération, profit pour les uns et salaire pour les autres. Dans un société complexe, il doivent TOUS prendre des décisions variées, dont chacune exige une « compétence » distincte.

La compétence, c’est ce qui permet de prendre les bonnes initiatives et les bonnes décisions… ou au moins d’en prendre de meilleures plus souvent. On pourrait définir la compétence comme une aptitude acquise à prendre les bonnes décisions. Reposant sur des connaissances, qui ne sont cumulables que par celui qui les a acquises, la compétence n’est pas appropriable. Le travailleur ne peut en être privé et, le voudrait-il, qu’il ne pourrait pas plus s’en départir que le léopard de la Bible de ses taches !

La production en marche vers l’abondance tend à se complexifier. Une complémentarité des tâches s’impose qui mène à une division de plus en plus fine du travail, forçant le parcellement de la main-d’oeuvre en une myriade de compétences complémentaires, toutes essentielles. Il se crée une multitude de petites niches dont chacune exige des compétences distinctes.

Or, c’est parce que le travail-energie était indifférencié que l’industrialisation l’avait rendu surabondant. Différencié en compétences spécifiques à l’intérieur de ces niches, le travail redevient une ressource rare
et c’est là que commence à changer le rapport des forces entre capital et travail

La rareté des compétences croît inexorablement avec la complexification de la production, alors que l’équipement n’est toujours qu’une application reproductible – et sujette à désuétude – d’un produit lui-même résultat d’une démarche de production où la compétence joue un rôle croissant. Cette primauté de la compétence est de plus en plus manifeste, à mesure que l’on remonte dans la structure de production, vers les paliers en amont où l’on produit « les outils », jusqu’au palier de la conceptions et de la recherche, où il ne reste comme facteur significatif de production que le travail sous son aspect compétence

Dès qu’il est apparu que la complexification de la production exigerait que la main-d’œuvre ne soit plus une masse de travailleurs interchangeables, mais se transforme en une mosaïque de compétences complémentaires, chacune indispensable, on pouvait d’ores et déjà prévoir que le jour viendrait où la rareté du travail sous ses multiples avatars le rendrait plus précieux que le capital fixe.

Quand arriverait l’abondance et que le défi ne serait plus de produire plus, mais de produire sélectivement sans cesse autre chose, il y aurait une fragmentation constante des compétences et certaines de celles-ci vaudraient leur pesant d’or.

Le pouvoir du facteur travail – largement chimérique lorsqu’il requiert une solidarité exemplaire d’une multitude de travailleurs, car c’est une condition bien difficile à réaliser- n’appartiendrait plus seulement à la « classe ouvrière », mais passerait vers des groupes de travailleurs de plus en plus restreints, chacun capable de devenir à lui seul indispensable.

Ces petits groupes seraient dans un tout autre rapport de force avec le capital, propriétaire des équipements. Il faudrait donc ajuster constamment, par l’assistanat et autres manipulations financières, le déséquilibre offre-demande qui ne manquerait pas de se manifester quand il faudrait concilier une concentration de la richesse inhérente au système capitaliste avec une indispensable démocratisation de la consommation.

Le capital allait devoir surveiller de près cette montée en puissance de la compétence…

Pierre JC Allard

27-01-09

Le capitalisme en action

Filed under: Actualité,Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 4:46

Quel que soit le projet d’une société, le but de ses leaders est toujours qu’il se réalise grâce aux efforts des faibles et au profit des puissants en utilisant un minimum de violence et d’exactions; c’est à cette fin que sont établis les régimes de gouvernance et les systèmes de production qu’ils gèrent.

Avec l’abondance à portée de main, le capitalisme industriel était le jeu qu’on voulait jouer, après comme avant le petit contretemps de la crise de 1929. Le néolibéralisme en place, il n’y avait qu’à recommencer à produire avec cet addendum aux regles dondamentales qui retaient claires.

1. Dans un capitalisme industriel, le pouvoir est aux mains du capitaliste. C’est l’effet multiplicateur des équipements qui crée la plus-value dont s’enrichit le capitaliste et la richesse du capitaliste repose directement ou indirectement sur la propriété de ces équipements.

2. La richesse, transformée en capital fixe (équipement), devient alors une variable dont la valeur est dépendante de l’espérance de profit résultant de la vente des biens produits par ces équipements.

3. L’imperfection du capitalisme industriel vient de ce que cette espérance de profit dépend elle-même de la demande effective, c’est-a-dire du pouvoir d’achat dont disposent les consommateurs. Il FAUT que les consommateurs aient ce pouvoir d’achat et constituent une “demande effective”, sans quoi l’équipement n’a plus de valeur et le capitaliste est ruiné.

On voit l’effet pervers: la richesse du capitaliste devient dépendante du pouvoir d’achat du consommateur, ce qui impose une contrainte technique à la concentration de la richesse entre les mains du capitaliste propriétaire des équipements. En termes simples, vous ne pouvez pas nourrir la population au pain sec tout en espérant vous enrichir de la vente du rosbif.

Il n’est dans la nature d’aucun pouvoir d’accepter d’être dépendant. Cette dépendance était naturellement insupportable au capitaliste et le capitalisme industriel a donc cherché à échapper à la contrainte de la demande effective, en donnant naissance à deux classes dirigeantes superposées: une caste supérieure de capitalistes purs et une caste d’entrepreneurs.

Les capitalistes purs, que nous appellerons désormais “shylocks”, en hommage à Shakespeare, détiennent le vrai pouvoir et vivent uniquement de leurs “intérêts”, comme d’une rente. Leur seul mérite est d’avoir la richesse et on les en récompense en leur en donnant davantage. Aux USA, ils représentent environ 1% de la population et possèdent environ le tiers de la richesse, ce qui est largement suffisant pour qu’ils en contrôlent le reste.

L’entrepreneur est un « presque puissant » qui est encore soumis à l’indignité de produire quelque chose. Il produit normalement des décisions, doit courir des risques et vit et de ses “profits”, selon son talent et son initiative, d’autant mieux que ses décisions ont été les bonnes. Il a accès au shylock qui rend ses décisions effectives en y investissant des fonds et dont il paye la rente à partir de ses profits Le shylock peut ainsi rester raisonnablement indemne de la précarité d’un profit qui dépend de la demande effective, puisque c’est l’entrepreneur qui absorbe le choc de cette précarité, payant sa livre de chair à son banquier quoi qu’il advienne.

La stratification shylocks-entrepreneurs n’apporte pas une protection parfaite, toutefois, le shylock, pouvant encore perdre , si la consommation baisse au point où l’entrepreneur est ruiné. Une deuxième ligne de défense est donc venue s’ajouter pour protéger davantage la caste des shylocks des caprices du consommateur: les actionnaires.

L’actionnaire est en principe un entrepreneur. Il court des risques. Ce sont les actionnaires qui payent sa rente au shylock, sous forme d’intérêts qui réduisent leurs dividendes. Cette opposition entre shylocks et actionnaires apparaît clairement en Bourse: les fluctuations de la valeur des obligations (qui payent un intérêt fixe aux shylocks ) divergent brutalement de celles des actions qui, elles, distribuent des profits aux actionnaires: quand les unes montent, les autres baissent… !

L’actionnaire majoritaire est un entrepreneur; l’actionnaire minoritaire, non. Voulant singer le shylock et vivre comme lui d’une rente, mais sans en avoir les moyens, il se laisse convaincre de prendre à son compte les risques de l’entrepreneur sans assumer lui-même un contrôle quelconque sur ses décisions. Ignorants, sans pouvoir réel et nombreux, ce sont les actionnaires minoritaires qui portent le chapeau, si la demande effective chute et que la valeur présumée des équipements et donc du capital qui y est investi s’effondre.

Les actionnaires minoritaires constituent une splendide ligne de défense pour les shylocks, lesquels peuvent revenir sans compromission à leur tendance naturelle qui est de prendre sans contrainte tout ce qu’ils peuvent prendre, sans se péoccuper de la demande effectives ni des profits. Vous augmentez les taux d’intérêt… Shylock s’enrichit.

Les actionnaires minoritaires sont doublement utiles, puisqu’ils s’identifient au capitalisme – ce qui est aussi inespéré qu’un joueur de Las Vegas qui se réjouirait des profits que réalise le casino! – et apportent un soutien politique au système, tout en servant de boucliers aux shylocks qui en sont les maîtres. Le système cherche donc à transformer un peu tout le mode en actionnaires, encourageant les activités boursières individuelles, mais, surtout, en opérant cette transformation d’office, par le biais des fonds de pensions…, qui alimentent les fonds mutuels…, qui sont devenus les actionnaires principaux de la majorité des grandes entreprises.

Chacun est ainsi destiné à porter le chapeau à la mesure de son tour de tête défini, entre autres, par la somme de ses avoirs investis dans le système de production et dont il n’assure pas lui-même la gestion, mais pour lequel il accepte qu’un autre prenne la gouverne. La façon cavalière dont ses avoirs sont rémunérés et l’arbitraire auquel il doit se soumettre sont en fonction inverse du pouvoir dont il dispose.

Shylock, lui, est à l’abri de tout… sauf d’un effondrement de la valeur de l’argent lui-même. Comprenez-vous pourquoi Shylock n’aime pas qu’on parle d’inflation ?

Pierre JC Allard

26-01-09

L’argent pour rire

Filed under: Actualité,Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 4:45

Le systeme a pu rendre fonctionnel un systeme qui supposait qu’on se gave sans engraisser, en ne donnant a chacun que ce dont il voulait se nourrir, comme les petits koalas qui seuls se délectent des feuilles d’eucalyptus. Le riche porte son fric à la banque. Le pauvre achete des vivres, mais son épicier ou le fournisseur de son épicier porta aussi le fric a la banque. Le surplus d’argent est éliminé aussi sûrement qu’un exces de vitamine C.

Métabolisme social parfait, pour autant que l’ingestion soit totalement contrôlée. Plus question, donc, d’or ou de friandises; c’est l’État qui, comme Humpty Dumpty, va décider de ce que veut dire “richesse”. Quand son pouvoir s’affirme, l’État n’a plus à confirmer le poids en or ou en argent d’une pièce en y posant son sceau. Sa seule signature suffit et le papier peut devenir monnaie.

Dès que la corruption s’est avérée plus efficace que la violence, la richesse s’est donc confondu pratiquement avec le pouvoir, puisque, dans un monde où l’argent peut satisfaire les désirs, la richesse apporte le pouvoir, mais que c’est le Pouvoir qui imprime la richesse. Il suffit qu’on y croit et celui qui est fort est cru.

Le Pouvoir qui est cru crée l’argent qu’il veut et le donne à qui il veut; c’est une création totale, discrétionnaire. L’argent, qui est devenu le symbole ultime du pouvoir, passe sous le contrôle absolu du Pouvoir lui-même. On est riche ou pauvre, désormais, par simple décision du Pouvoir, décision prise et exécutée selon des règles que le Pouvoir détermine. On laisse alors les balbutiements et l’on peut créer un véritable capitalisme.

La règle première et suffisante, celle qui crée le capitalisme et assure au Pouvoir le contrôle imparable des conditions d’échange, c’est que quiconque a de l’argent en reçoit plus. C’est ce qu’on appelle toucher un intérêt. Le montant de cette prime à la richesse est fixé de façon à maintenir la stabilité du pouvoir en enrichissant les plus riches, en préservant l’aisance de ceux qui ont quelques biens et donc quelque pouvoir et en exploitant les autres.

On appelle Banque l’entité qui gère cette opération récurrente. Le mécanisme précis de création d’argent passe par le privilège de la Banque de prêter ce qu’elle n’a pas; ce privilège lui est garanti par l’État, lequel “émet des obligations”, qui sont autant de promesses de donner plus à ceux qui ont déjà beaucoup, tout en contrôlant l’inflation qui devrait en résulter en réduisant la consommation de ceux qui manquent du nécessaire. Le paiement gracieux d’un intérêt par l’État à la Banque détermine le taux d’intérêt à tous les paliers de la structure et équivaut au détournement continuel de la plus value du travail de la société vers les membres de l’alliance dominante.

Il n’y a aucune logique au paiement d’un intérêt par l’État, puisque c’est lui qui crée ou fait créer l’argent, si ce n’est le maintien du pouvoir en place. Les rationalisations qu’on en donne s’appuient sur des pétitions de principe et des sophismes Seul un lavage de cerveau incessant empêche la population de se rendre compte que là est la source de toute iniquité. Seule une population totalement endoctrinée peut croire aux balivernes qu’on lui raconte pour justifier ce transfert éhonté de richesse des pauvres vers les riches.

Aussi longtemps que la richesse a un support matériel, pourtant, la richesse est en péril. On peut engranger les récoltes, on peut thésauriser l’or, cacher des billets de banques, mais ces biens demeurent appropriables par la violence, vulnérables à des “accidents”, guerres, catastrophes, etc. La solution finale, pour le capitalisme, a été l’identification de la richesse à un symbole totalement intangible et donc PARFAITEMENT contrôlable: l’argent électronique. L’argent électronique est invulnérable.

Il est invulnérable, parce qu’il ne repose sur rien d’autre qu’un consensus. Une note électronique à coté de votre nom, sur un ordinateur, peut faire de vous le maître du monde. C’est une décision libre, réversible, sans contrainte et arbitraire du Pouvoir, le Pouvoir étant l’équipe qui assure le fonctionnement et la permanence du système : l’élément décisionnel de l’alliance dominante.

Le Pouvoir peut effacer cette note électronique et rien de tangible ne se passe; il peut la ré-écrire, l’effacer à nouveau… la magie n’est pas là. Mais que le Pouvoir fasse connaître OFFICIELLEMENT que la note n’est plus là et vous n’êtes plus rien. C’est la situation de César qui ferait apparaître des légions armées en nombre infini, d’un simple effort de volonté. Aucune gouvernance n’a jamais été aussi proche d’un pouvoir divin.

Quand le New deal et les mesures suimilaires qui ont été ensuite adoptées un peu partout dans le monde ont permis de passer au néocapitalisme, il ne s’agissait que de redistribuer des cates dont on gardait les as dans sa manche. On pourrait bien donner tout l’argent qu’on voudrait à qui on voudrait, il ne s’agissait que d”équilibrer une production et une consommation en gardant le peuple trtanquille et en donnant saux puissants ce qu’ils voulaient… ce qui, dans le monde du tangible, n’était vraiment pas grand chose.

On allait vers l’abondance et, plus on s’en rapprochait, plus l’arc-en-ciel paraissait diaphane. Plus le jeu de produire paraissait une simple excuse pour donner un sens à la vie. Plus les enjeux semblaient irréels, comme des reflets dans un miroir. L’argent pour rire n’était qu’un des éléments d’un épisode d’amour courtois entre les besoins traditionnels de l’humain et la hantise de ne plus trop savoir a quel désir se vouer et pour quoi rompre des lances quand la Dame aurait dit oui.

Pierre JC Allard

25-01-09

Le postulat des “Deux richesses”

Filed under: Actualité,Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 4:43

En s’acceptant « néo-libéral », le capitalisme garantissait sa survie. En plaçant un filet de sécurité sous le trapèze de l’initiative, le capitalisme devenait plus attrayant que le communisme ou le fascisme, ses deux rivaux immédiats. Le problème était posé, toutefois, de maintenir ce filet à un coût acceptable aux acrobates de la libre-entreprise. Comment donner de la richesse sans créer une inflation qui ruinerait tout le monde, comme on en avait eu l’illustration caricaturale dans l’Allemagne de Weimar ?

Le génie du système néo-libéral a été de faire clairement la distinction entre d’une part la richesse qui est composée des biens et services qu’on consomme et, d’autre part, la richesse symbolique, scripturale, qui n’est que du papier, mais qui a une valeur indiscutée réelle si on ne s’en sert que comme outil de pouvoir. De faire cette distinction, puis de comprendre qu’il n’y a aucun problème à donner plus d’argent aux riches, dans la mesure où la part des consommateurs n’en est pas réduite et où tout ce qui est produit peut donc toujours être vendu.

On ne peut déplacer l’argent « pour consommation » des travailleurs vers les riches sans rompre l’équilibre de la demande effective, mais on peut créer et donner aux riches une richesse symbolique « pour le pouvoir » . On peut en créer et leur en donner autant qu’il en faut pour les motiver et les garder heureux, sans aucun effet négatif apparent. On peut leur en donner des trillions. C’est donc ce qu’on a fait.

Pourquoi, avec tout cet argent qu’on crée et qui, par définition, ne peut correspondre à la production d’aucun bien réel, la valeur de l’argent ne plonge-t-elle pas tout droit vers zéro (0) ? Parce qu’aussi longtemps que ceux dont les besoins sont déjà satisfaits n’utilisent pas leur argent pour acheter plus, ils ne constituent pas une demande supplémentaire qui pourrait créer une rareté et faire grimper les prix. Or, évidemment, ils n’utilisent pas l’argent supplémentaire qu’on leur donne pour acheter plus, puisque leurs besoins sont déjà satisfaits. CQFD.

Qu’en font-ils de cet argent ? Ils l’épargnent, ils investissent, ils spéculent, mais ils ne le consomment pas. Aussi longtemps que les gagnants gardent leur argent dans un autre univers, qui n’est pas celui de la consommation, il n’y a pas de problème d’inflation. Donner un chèque d’un milliard d’euros qui ne sera pas encaissé ne changera rien à mes fins de mois. Quand il a l’assurance qu’elle ne sera pas consommée, l’État peut créer une richesse symbolique illimitée et la distribuer comme bon lui semble. Il lui suffit d’être bien prudent, pour que cette richesse symbolique qui ne correspond à aucune richesse réelle ne filtre pas vers ceux qui ont de vrais besoins et l’utiliseraient pour consommer.

Est-ce possible ? Oui, si on garde cette richesse « pour le pouvoir » et qu’il ne faut pas dépenser loin du monde ordinaire et donc sous une forme qui, en pratique, lui est inaccessible. Sous la forme de la valeur des titres boursiers, par exemple. Une valeur qui a si peu de liens avec la réalité qu’on pourrait un jour en supprimer pour 8 trillions de dollars (USD $ 8 000 000 000 000) après l’attentat du WTC – (USD $ 28 000 par tête d’Américain moyen !) – sans que l’Américain moyen ne s’en sente vraiment plus pauvre, ni que l’économie ne s’effondre sur le champ.

Il n’est pas sans danger de mettre de l’argent en circulation en prenant pour acquis qu’il ne s ‘égarera pas et ne sera pas dépensé. Un Gagnant peut venir spéculer sur le marché de la consommation, mettant son argent virtuel « pour le pouvoir » en conflit avec cet « argent pour consommation » qu’on donne au monde ordinaire. Il peut y avoir des bavures.
Sur le marché du pétrole, par exemple, on peut spéculer avec des moyens (relativement) modestes, car la vente à la pompe est bien proche de la vente « spot » à Rotterdam. » L’argent « pour le pouvoir peut venir s’encanailler avec l’argent pour la consommation et faire des bêtises. Des fripouilles peuvent manipuler, susciter, profiter des « événements » qui font bouger les cours, comme des guerres en Iraq, des révolutions au Nigeria, des coups d’État au Venezuela. Mais le système peut survivre à ces incidents, même si l’on ne peut, hélas, en dire autant pour tous ceux qui en font les frais.

Ces bavures n’empêchent pas que la cloison soit presque étanche et que la richesse symbolique soit pratiquement interdite de séjour au niveau de la consommation courante. On peut voir certaines extravagances de ceux qui ne sont pas tout à fait assez riches et n’ont donc pas encore absolument tout ce qu’ils veulent, mais ce sont des broutilles dans le contexte de l’économie globale. Tous les Cohibas, les Petrus, les Paradis, les Ferrari du monde ne représentent qu’un léger frémissement sur la courbe de consommation.

Même les industries dites « de luxe » vivent surtout des gens à revenus modestes ; il se boit plus de Champagne dans les mariages du monde ordinaire que dans toutes les noubas des parvenus d’Hollywood et tous les « jets » privés du monde ne valent pas le seul coût de recherche et développement d’un nouveau gros-porteur comme le A 380. L’industrie est pour la masse et les riches sont bien parcimonieux.

Les argents se mêlent peu. L’« argent pour le pouvoir » et l’« argent pour la consommation » peuvent dormir dans le même lit sans se toucher, et sans même une épée entre les deux. Il y a DEUX richesses. C’est ce qui rend possible tout le système capitaliste néo-libéral.

Pierre JC Allard

24-01-09

Néolibéralisme

Filed under: Actualité,Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 4:41

Le libéralisme est inefficace sur le plan social – car le choc entre les grands intérêts privés mène à des inégalités insupportables – et précaire sur le plan économique, car une production dépourvue de toute gouverne conduit à des aberrations au palier des stocks, des investissements et de la rémunération des facteurs. Le libéralisme pur ira donc tout droit à la catastrophe, de crises en crises, jusqu’à la Grande Crise de 1929.

En ses derniers jours, le libéralisme aura suscité deux (2) mouvements apparemment contradictoires, mais qui auront en commun de vouloir subordonner à nouveau l’économique au politique et de contrôler directement ou indirectement la production : le communisme (1917) et le fascisme (1922). Fascisme et communisme auront aussi en commun, le premier par principe et le deuxième par impatience, de se dispenser de la démocratie, jugée trop vulnérable à la corruption des agents économiques.

Avec la Crise, toutefois, une autre approche prend forme aux USA en 1932 : le « New Deal » de Roosevelt. Il n’est pas dans la manière américaine de fabriquer des mots en « isme », trop voyants, et dont il faut parfois définir le sens. Le New Deal sera donc seulement un ensemble de mesures concrètes pour pallier la crise. Il pourra changer, grandir…

La proposition faite par le New Deal aux « agents économiques importants » était la suivante :

1. Il faut redistribuer aux perdant, sans quoi ils ne peuvent acheter et le capital fixe, ne représentant plus la promesse d’un profit éventuel, perd toute valeur. Or, le capital fixe les équipements est le multiplicateur de la richesse et la propriété par excellence des riches. S’il perd sa valeur, les « agents économiques importants » ne sont plus rien. Le pouvoir économique qui gérait de fait la société cesserait d’exister et avec lui la société elle même. Le libéralisme peut survivre, s’il accepte de redistribuer des jetons aux perdants du grand jeu économique, ce qui est sans importance, puisque, les dés étant pipés, ils ne pourront que les perdre à nouveaux. On donne donc aux pauvres ce qu’il faut pour que les entrepreneurs puissent leur vendre

2. . Sous un discours libertaire, le système de production est dirigé pour que soit maintenu l’équilibre. L’État ré-assume un contrôle large sur la distribution des biens et services pour corriger les excès du libéralisme. Au contraire du fascisme qui la renie ou du communisme qui la manipule, l’État néolibéral garderait la « démocratie » en selle, permettant donc que les agents économiques puissent continuer de contrôler la gouvernance par la corruption dans le respect d’un consensus entre eux quant au pouvoir qu’on laisserait à l’État pour éviter les catastrophes. Lois anti-trust, etc. Le Système néo-libéral allait obéir à certains principes de base.

3. Il n’est pas nécessaire, pour contrôler la production, d’être propriétaire de quoi que ce soit ni d’assumer directement la fonction de produire. Il suffit de réglementer les facteurs de production : utilisation du sol, des matières premières et de l’énergie, conditions et prix du travail et surtout, par le contrôle du crédit, la formation du capital fixe, c’est-à-dire la nature et la quantité des équipements sans lesquels une production industrielle est impossible.

4. Lorsque les facteurs sont sous contrôle réglementaire, il n’y a pas à exercer de contrainte au palier des individus, seulement à celui des ensembles économiques. Des indicateurs économiques globaux jouent le rôle de senseurs cybernétiques. Les taux d’intérêts, la masse monétaire, le crédit et autre variables macroéconomiques servent de correctifs et sont modifiés dès que sont atteints les seuils d’intervention prédéterminés. Même si les petite molécules citoyennes s’affolent, au gré des fluctuations de pression et de température, la statistique est là qui garantit que la production de la société maintient le cap, comme un grand vaisseau, indifférent aux pirouettes des passagers sur ses ponts.

5. Ayant dans les faits les moyens d’un dirigisme sévère, le Système peut se permettre de tenir un discours tout à fait libertaire. Chacun peut faire à sa guise, et cette liberté permet une motivation optimale des agents économiques, mais l’État néo-libéral peut oriente néanmoins la production avec plus de précision que quelque autre régime qui l’ait précédé. Cette forme de contrôle efficace, mais discret, a été rendue possible par le développement des techniques de computation et de communication et notre meilleure connaissance des comportements individuels et sociaux. Elle ira s’améliorant au rythme de l’évolution de ces techniques.

Le New Deal grandira et deviendra le néo-libéralisme. Comme tous les régimes du passé, le régime néo-libéral a pour but de combler en priorité tous les désirs de ceux qui ont vraiment le pouvoir, puis ceux de quiconque a la force de satisfaire les siens, distribuant ensuite le reliquat selon la force respective des classes sociales en présence. Le système actuel prend l’approche d’une fontaine à plusieurs bassins. Les bassins supérieurs se remplissent et ce qui en déborde alimente les bassins inférieurs en séquence, du plus élevé au plus bas. Si le débit faiblit, l’approvisionnement se tarit en bas. On peut « mourir de soif auprès de la fontaine ». C’est ce qu’on appelle répondre à la demande effective.

Contrairement à ce qu’on en dit souvent, toutefois, le régime néo-libéral n’est pas indifférent au phénomène de tarissement qui laisse quelques milliards d’humains dans la misère. Au contraire, le Système est tout à fait conscient de la menace que représentent les laissés pour compte, menace qui s’aggrave au fur et à mesure que la science met un pouvoir de destruction significatif à la portée de chaque individu.

Au contraire du libéralisme de Malthus, par exemple, c’est un article fondamental du credo néo-libéral post New Deal qu’il faille prélever et redistribuer vers les démunis la part de la production nécessaire pour qu’ils ne deviennent pas un danger. Le principe est donc accepté de prélever par la fiscalité et d’acheminer vers les plus miséreux, directement ou par les régimes de sécurité sociale, le minimum qui semble requis pour éviter un désordre dangereux.

Le système néolibéral serait parfait, si on pouvait garder solvables les consommateurs sans créer une inflation qui ruinerait les possédants. On y arriverait… si on comprenait que « richesse » est un terme bien ambigü …

Pierre JC Allard

23-01-09

Le libéralisme

Filed under: Actualité,Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 4:39

L’enrichissement est la priorité d’une société dès qu’elle est raisonnablement en sécurité et une coordination des efforts permettant une division optimale du travail est la condition première de l’enrichissement. Dès qu’un pouvoir s’établit dans une société, il s’empresse donc de contrôler la production et la distribution de la richesse: c’est l’expression la plus visible de son autorité… et le bénéfice le plus tangible qu’il retire de son exercice Il y a diverses façons de coordonner l’effort productif commun. Plus ou moins interventionnistes selon la personnalité de quiconque a le pouvoir, bien sûr, mais surtout selon les circonstances.

Ainsi, dans une société pastorale – celle des Hébreux avant Saül dont nous parle la Bible, par exemple – la coordination pouvait se limiter à des ajustements de gré à gré entre les producteurs, assistés au besoin par des « juges » : un modèle pur de libre-entreprise. Dès qu’une société devient plus complexe, toutefois, il faut que des règles soient mises en place pour que le système de production réponde aux attentes. Pendant que les Hébreux faisaient paître leurs brebis, une autorité centrale puissante s’installait en Mésopotamie, où la survie dépendait du fonctionnement d’un système complexe d’irrigation.

Ceux qui gouvernent ont la tendance bien humaine de vouloir maximiser les avantages qu’ils retirent du contrôle qu’ils exercent, alors que les sociétaires ont celle de minimiser la ponction sur le fruit de leur travail qui va de paire avec ce contrôle du pouvoir. De ces buts opposés naît le plus clair de la dynamique entre les citoyens et le pouvoir, dynamique revêt la forme d’une lutte incessante pour le contrôle des facteurs de production.

Une lutte qui est d’abord à sens unique. Pharaons et despotes sumériens voulaient posséder la terre, les systèmes d’irrigation, les semences, les travailleurs eux-mêmes et ils y parvenaient sans peine. Le problème est que plus augmente l’écart entre le travail fourni et le revenu qu’on en retire, plus diminue la motivation spontanée a travailler… et plus augmente la nécessité de gardes, majordomes et intendants qui voient à ce que chacun soit fouetté selon ce qu’il mérite.

A moins que le Pouvoir ne passe de la menace à la promesse, n’accorde un peu de liberté et ne se fasse ainsi des amis. Même un pouvoir absolu a besoin d’« amis », ou au moins d’intermédiaires dont les intérêts soient semblables au sien et dont il puisse attendre un minimum de loyauté. Ces intermédiaires, même à genoux ou le front dans la poussière devant leur maître – Fils de Ra ou que sais-je – n’en détiennent pas moins, la porte du palais franchie, un pouvoir considérable. Et ils acquièrent des richesses. Certains scribes ont pu se construire des pyramides littéralement pharaoniques, et l’on ne doute pas que leur vie quotidienne ait été différente de celle des paysans du Nil. Très tôt, à coté du pouvoir militaire et politique qui se veut absolu, s’est développé en catimini un pouvoir économique.

Pouvoir économique qui, servile au besoin, redresse la tête quand l’occasion lui en est offerte. Dès que le pouvoir cesse d’être absolu et qu’un équilibre des forces donne une certaine importance à ce que les sujets en pensent, la richesse devient le vrai pouvoir, puisque c’est le riche peut payer au pauvre ce qu’il faut pour qu’il pense ce qu’il devrait penser. Le troisième homme des triumvirats romains était généralement un riche patricien et l’on ne saura jamais si entre Marius et Sylla, entre César et Pompée, etc., ce n’est pas le troisième qui arbitrait pour un temps , tirait les ficelles et signait les contrats : Rome ne s’est pas bâtie en un jour.

On sait très bien, cependant, que le pouvoir économique a pu faire ses muscles en Europe, au Moyen Âge, en profitant de l’absence de pouvoir absolu pendant que Papes et Empereurs s’en disputaient les symboles, après quoi l’Italie de la Renaissance s’est vendue en pièces détachées à ceux qui ont eu l’argent pour payer des mercenaires et investir en Suisses. Medicis, Coeur, Fogger… des noms commencent a apparaître de banquiers qui prennent parfois le pouvoir mais qui, surtout, restant dans l’ombre, traitent avec les rois comme avec leurs cousins. Evidemment, quand le « vrai » pouvoir absolu revient en force, on les embastille.

Avec la révolution industrielle, le pouvoir de produire augmente, avec lui la richesse et le pouvoir économique devient prédominant. Ceux qui mangent dans de la vaisselle d’or ne veulent plus être à la merci de quiconque est l’État et exigent plus de liberté. Cette liberté leur est acquise avec les révolutions française et américaine, dans un cadre plus motivant et avec le slogan plus racoleur de la liberté pour tous. Peu à peu s’installe la démocratie qui exprime qu’à cette liberté pour tous se joint le pouvoir pour la collectivité elle-même d’assumer la fonction de gouvernance.

Quand c’est la collectivité toute entière qui détient en principe le pouvoir elle devrait, en bonne logique, gérer la production au profit de tous ses membres. Ceci, toutefois, est inconciliable avec la prétention des acteurs économiques d’agir chacun aux mieux de ses propres intérêts. Quand vient la liberté et la démocratie, le combat entre l’État et l’individu pour le contrôle de la production ne s’arrête donc pas; seuls changent les protagonistes… et le rapport de force.

Ce combat n’oppose plus un Etat Tyran voulant produire pour ses caprices à la masse des producteurs que leur montée en puissance avec la révolution industrielle a rendu capables de s’opposer à cette exigence et de fixer leur propres objectifs. Il oppose désormais ces producteurs qui veulent produire à leur guise et à leur seul profit aux consommateurs qui n’ont alors aucun pouvoir. L’État qu’a créé la démocratie et qui, idéalement, donnerait le pouvoir au peuple, est tout entier à la merci des « agents économiques importants » – (on peut dire aussi capitalistes, shylocks, banquiers) – qui peuvent utiliser l’arme de la corruption sur un gouvernement de pauvres encore plus efficacement que l’État autocratique ne pouvait utiliser la force traditionnelle sur un peuple de faibles. C’est le libéralisme pur.

Dans un premier temps, avec la démocratie naissante et un pouvoir économique triomphant, vient donc, à la demande de ce dernie le temps du laisser faire. Ce n’est plus l’État qui contrôle la production, mais en théorie les « Lois du Marché » et c’est la variation de l’espérance de gain qui va faire que soit produit ce qui doit l’être et avec un maximum d’efficacité. En pratique, une toute petite minorité de financiers manipulent ces lois. Ils sont en concurrence et les meilleurs gagnent. Le rôle de l’ État est d’arbitrer le jeu… Libéralisme pur, mais primaire, relativement inefficace et essentiellement précaire.

Pierre JC Allard

22-01-09

Le grand sacrifice

Filed under: Actualité,Auteur,lesensdesfaits — pierrejcallard @ 4:38

Pour mettre la fin à la crise et assurer la survie du capitalisme, la condition suffisante – mais nécessaire – était de retourner globalement au travailleur/consommateur la pleine valeur de la production. Toute la valeur, sans rien en retenir. Il fallait donc demander aux riches de consentir le sacrifice ultime : renoncer à s’enrichir

Pas chaque riche, bien sûr – il faut bien continuer à s’amuser – mais l’ensemble des riches. Le New Deal de Roosevelt a donc défini et imposé la condition de survie du capitalisme : une redistribution constante de la richesse qui n’interfère pas avec le plaisir de l’acquérir, mais prélève des jetons des gagnants et les retourne aux perdants, garantissant que ceux-ci survivent et que la partie continue

Aux USA, vers 1932, la décision a été prise de mieux répartir l’abondance qu’apportait l’industrialisation. D’autres en sont arrivés à la même conclusion, mais on souvent tenté ailleurs de résoudre le problème par une prise en charge totale ou partielle de la production par l’État. Aux USA, même si quelques mégaprojets ont été réalisés pour créer des emplois, on l’a fait sans remettre en question la décision fondamentale de laisser à des entrepreneurs la responsabilité de produire, n’intervenant plutôt que pour corriger les excès du libéralisme et maintenir l’équilibre au palier de la distribution de la richesse elle-même.

On n’allait pas mêler davantage l’État à la production, simplement prélever des riches pour donner aux pauvre. Cette décision politique, qui allait à l’encontre du credo libéral dominant et transformait radicalement la mission d’enrichissement de l’État, a été rendue possible parce qu’y ont contribué deux (2) facteurs. D’abord, la dépendance de la production envers la consommation qui est propre à une production de masse et dont nous avons parlé, mais aussi la découverte du rôle que peut jouer l’État dans régime capitaliste mature.

Les deux (2) facteurs étaient nécessaires. Il ne faut pas penser que la majorité effective qui s’est formée pour soutenir le New Deal de Roosevelt consistait uniquement en une masse de “pauvres” s’opposant à une petite élite de “riches”. Les protagonistes étaient bien, d’un côté, ceux déjà riches qui souhaitaient que les choses ne changent pas, mais il n’y avait pas que des pauvres dans l’autre camp. Il y avait, dans le camp du changement, non seulement tous ceux qui n’avaient rien, mais aussi tous ceux qui souhaitaient aussi une redistribution de la richesse, dès qu’ils comprenaient que ce New Deal – cette “nouvelle donne” – était indispensable pour qu’ils s’enrichissent davantage avec l’aide de l’Ètat.(19)

C’est selon ce nouveau clivage qu’une majorité effective s’est constituée en 1932, aux USA, pour imposer que l’État se rapproche de sa mission de gérance. Non pas pour prendre en charge la production, mais pour devenir le grand croupier redistributeur de la richesse. et parfois aider un peu les copains. Ne pas mettre les entrepreneurs sous la coupe de l’État, mais, discrètement, l’État au service des entrepreneurs. Avec le New Deal, le principe a été accepté, partie par altruisme, partie par nécessité économique, d’un « droit » de ceux qui ont peu à recevoir l’aide d’une société qui a beaucoup. Ceux à qui le système avait fait perdre tout auraient droit à une redistribution et recevraient de nouvelles cartes. On allait, en quelque sorte, repartir à zéro….

Ce que l’on n’a évidemment pas fait. Le New Deal, au palier de sa mise en place, s’est fait en plusieurs étapes et a été une série d’essais et d’erreurs qui ont laissé l’Amérique dans un marasme pas si différent de celui dans lequel elle était avant que l’expérience ne débute. Ce n’est pas le New Deal qui a réglé la crise : c’est la Deuxième Guerre Mondiale. Les historiens sont divisés non seulement sur les résultats du New Deal, mais même sur les intentions fondamentales qui l’animaient. Son importance historique ne vient pas de ses apports tangibles, mais de impact sur les idées et de deux leçons qu’on en a tirées.

La première, c’est qu’un État moderne, fondé sur l’industrie et donc l’interdépendance des sociétaires, ne peut se maintenir que s’il y prévaut une raisonnable solidarité; il s’est donc développé, un peu partout, un consensus social pour exiger de l’État qu’il entretienne cette solidarité en redistribuant la richesse. On veut que l’État affirme cette indispensable solidarité et que ses interventions reflètent de façon tangible ce mandat plus ou moins explicite qu’on lui a confié de la préserver.

Avec le temps et l’abondance croissante, le consensus est devenu que l’État intervienne et corrige, non seulement les injustices les plus crasses, mais même les disparités économiques trop grandes entre sociétaires qui pourraient mettre en péril la cohésion sociale. Un consensus large s’est établi pour une forme de partage de la richesse qui, corrigeant systématiquement à gauche, en dessous d’un certain seuil, la courbe gaussienne des revenus, éradique la misère et la pauvreté.

Le deuxième leçon a été qu’on PEUT obtenir ce consensus au moins circonstanciel, entre classes sociales quant à la nécessité d’une redistribution. Il n’est pas indispensable de faire “table rase” à la bolchevique ou d’imposer l’ordre par la brutalité comme le fascisme. Si la capacité de production est là, on peut PERSUADER la population de la nécessité du partage. On peut avoir des désaccords quant au point précis où se situe ce seuil à partir duquel l’individu doit être aidé et quant à la façon de le fixer, mais on peut faire très largement accepter que ce seuil existe, qu’il est mobile et qu’il doit évoluer en parallèle à l’enrichissement collectif.

Depuis Roosevelt, on sait que la réalité de l’interdépendance fixe une limite à l’exploitation du travailleur. On ne peut pas tricher avec la réalité. Il faut des politiques qui maintiendront le niveau de consommation global. Cette prise de conscience marque le passage du libéralisme classique au néo-libéralisme

Pierre JC Allard

Page suivante »

Thème : Rubric. Un Blog WordPress.com.

Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.

Joignez-vous à 33 followers