Nouvelle Societe

16-11-09

Placer ses pierres à droite…

Classé dans : Actualité, Auteur — pierrejcallard @ 4:50

Go



Depuis que le président Sarkozy a confié sur Facebook avoir assisté en direct à la chute du Mur de Berlin, il ne manque pas de gens pour dire que c’est lui, dans de précédentes réincarnations, qui a découvert le feu et inventé la roue. Qui sait s’il n’a pas été aussi le premier joueur de Go.

Au jeu de Go, pour ceux qui ne le savent pas, chacun pose des « pierres » sur l’une des 361 intersections d’un grand damier (Goban). Vous entourez complètement les pièces de l’adversaire… Il les perd. Vous gagnez. Simplicité enfantine. Mais les parties de championnat de Go durent des semaines et les joueurs se relaxent en jouant aux échecs…

Quelle stratégie peut bien suivre le Grand Maître Nicolas, dans sa longue partie contre la Gauche, quand il souffle sur les braises de l’identité nationale et fait des appels du pied au FN, dont il a pourtant déjà raflé de la clientèle tout ce qui pouvait l’être ? «Old Nick » — le diable, chez les Anglo-Saxons — a-t-il perdu la main ? Une autre explication est qu’il soit très, très intelligent…

Supposons le scénario — imaginaire, bien sûr — d’une France qui ne voudrait vraiment plus de Sarkozy, avec une Gauche parcellaire qui n’a rien à offrir et, au Centre, un Modem et des Verts qui ne passionnent pas vraiment. Si apparaît un homme charismatique de centre-droit, il peut draguer vers lui tout le Centre loin à gauche et même quelques mécontents néo-gaulliens de UMP à qui l’atlantisme actuel donne de l’urticaire.

Dans ce cas de figure, le sarkozysme qui a fait le plein à droite et reculerait ainsi au centre, pourrait être mis en minorité. Danger ! Où trouver des effectifs de réserve ? C’est là que le véritable Maître de Go montre qu’il connaît bien le goban qu’est France.

L’électorat français, c’est 90 % des citoyens qui se désintéressent totalement de la politique ou ont déjà fait allégeance à un parti. Dans la mesure où les mots ne changent pas pour le dire, ils ne prêtent qu’une attention distraite à ce qui se raconte. Situation statique, où chaque parti cherche prudemment à garder son image de marque, qui est son identification sociale… et aussi une rente de situation. Le jeu politique ordinaire se limite donc à convaincre les 10 % de vagabonds qui basculent et donnent le pouvoir. Par des slogans et des jeux de personnalités seulement. Toucher aux idées est tabou. On ne prend pas de risques.

Il n’y a qu’aux extrêmes du spectre politique qu’on peut prendre des risques, ou au moins offrir une image moins rance que la platitude des éléphants et assimilés. Quand tout va bien, le jeu ordinaire suffit et tout le monde est peinard. Mais si l’on fait face à de vrais problèmes, le jeu ordinaire ne sert plus. Seuls les extrêmes peuvent offrir des solutions miracles. Quand les choses se gâtent, il y a donc une brève période pendant laquelle le peuple VEUT prendre des risques et regarde dans la direction des « extremes »

Quand la population veut prendre des risques, elle va d’abord vers ceux qui lui ont fait miroiter l’utopie dont elle rêvait… et c’est généralement la Gauche. Quant arrive cette prise de conscience, la Gauche a donc un peu de temps pour répondre au rejet de l’ordinaire en offrant de l’extraordinaire et un projet de vrai changement.

Hélas, bien souvent, une Gauche devenue bien pansue a proposé des changements éculés et sans vraiment y croire. Quand vient l’heure où elle est mise en demeure de le faire, elle refuse donc de passer à l’acte, consciente des difficultés, voire de l’irréalisme de ce qu’elle a proposé. C’est alors que la population se tourne vers la Droite. Pas la droite de l’inégalité, celle de la discipline. À la japonaise.

Quand la France se tourne vers la Droite, aujourd’hui, elle voit une jolie femme avec les yeux bleus de Jeanne d’Arc qui a quelque chose à offrir… Disons, des couilles. Il y a une clientèle pour Marine Lepen. Le génie de Sarkozy, c’est de voir que cette situation fait bien son affaire, car la clientèle de Marine est d’abord chez les gauchistes déçus. Pas les gauchistes qui ont trouvé une carte du PS dans leur berceau – ceux-la sont entrés en coma et vont bientôt mourir d’inanition, faute d’une perfusion de rêves crédibles – les gauchistes sérieux. La Gauche du Grand Soir…

Cette vraie Gauche, pour qui le rejet de Sarkozy est devenu viscéral, peut trouver séduisant le discours d’une vraie Droite. Parce qu’il est clair, moral, sans cautèle, anti-élitiste, anti-corruption. L’affaire Mitterrand a peut-être été la paille qui a brisé le dos du chameau, la population prenant conscience que son ennemi n’est pas à sa gauche ou à sa droite, mais en haut: une caste de dirigeants élitistes qui ne lui veut pas du bien et qui la manipule par une illusion de démocratie.

Une certaine Gauche peut trouver le discours de la Droite séduisant, mais aussi CRÉDIBLE, parce qu’il n’y a rien d’incongru à ce que la Droite relève le défi de réaliser des promesses de la Gauche ! Une Droite ne propose pas nécessairement un projet social opposé à celui de la Gauche ; elle propose une manière de faire.

Une Droite n’est pas systématiquement au service des riches. Dès qu’elle le peut, au contraire, elle met riches comme pauvres à leur place et ce sont souvent ces deniers qui y gagnent… un peu ! Ce que la Droite veut, c’est diriger et que les choses se fassent à sa manière. Si la population lui dit clairement ce qu’elle veut, la Droite est souvent prête à tenter de le lui donner et, parce qu’elle prend une approche autoritaire, parfois elle PEUT le lui donner.

Donc, ne pas s’imaginer que la Droite suggérera les horreurs caricaturales dont l’accusent les médias. Le projet de la droite sera séduisant et beaucoup pourront dire oui. Une large part de la population peut vouloir accepter de payer en perte relative de liberté les avantages sociaux et économiques que la Droite lui offrira. L’autoritarisme mène à une catastrophe, mais la catastrophe n’est pas immédiate.

La catastrophe arrive plus tard, quand la démesure implicite au projet que le peuple veut – et que la Gauche lui refuse, précisément à cause de cette démesure — pousse une Droite au pouvoir à des actions plus coercitives pour poursuivre la croissance pyramidale des désirs à satisfaire. Ce sont ces actions coercitives qui finalement brisent le soutien de la population et conduisent à un rejet parfois violent de la Droite

Mais, en attendant, il y a souvent un moment où le peuple est prêt à courir le risque de l’autoritarisme pour sortir du marasme et il y a parfois même un moment de grâce où il est satisfait de la Droite. Jouer avec la Droite est donc dangereux.

Quel avantage a Sarkozy à favoriser une montée de la Droite qui pourrait reprendre les voix qu’il lui a prises? Le gambit de l’UMP, c’est qu’ayant le pouvoir son noyau dur ne la quittera pas : ce sont les extrémistes de gauche qui iront vers le FN. Or, il est hautement improbable que le transport de leurs votes vers la Droite puisse porter celle-ci au pouvoir.

Il est probable, au contraire, que ces votes constitueront un bassin d’électeurs qui, au deuxième tour, viendront appuyer une UMP s’affirmant volontariste et musclée contre tout ce qui serait plus à gauche. Incluant un Villepin de centre droit portant le drapeau des valeurs républicaines et qui serait présenté comme velléitaire.

Il n’est pas exclus que ce soit le choix de 2012.

Pierre JC Allard

09-11-09

La presse citoyenne

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Vivre en société a permis à l’homme la division du travail et l’apprentissage en commun: les deux grands pas en avant qui ont accéléré son évolution. La condition essentielle de cette évolution a été la diffusion de l’information. L’information est le sang d’une société, la communication sa circulation. Une société a un besoin essentiel d’information qui va croissant au rythme où le changement s’y accélère et où les échanges s’y multiplient.

On communique, dans une société, mais émetteurs et récepteurs ne sont pas sur un pied d’égalité. L’auditeur ne peut toujours écouter qu’un seul message à la fois, mais le locuteur peut s’adresser à plusieurs, ce qui est bien utile pour l’ordre et le développement de l’autorité; celui qui parle à le pouvoir et c’est celui qui a le pouvoir qu’on écoute.

Les moyens modernes de communication, cependant, ont tant exacerbé cette inégalité entre la capacité de dire et d’entendre que le citoyen moderne se contente souvent d’écouter. « Informer » — qui est une source cruciale du pouvoir — a été récupéré politiquement par l’État pour devenir propagande et par la structure économique dominante pour devenir publicité. Une situation qui n’est idéale ni pour la propagation des connaissances et donc le progrès de l’humanité ni, surtout, pour l’exercice honnête de cette forme de gouvernance qu’on appelle démocratie.

Elle est Idéale, toutefois, pour l’exercice d’une forme autoritaire de gouvernance. Celle qui peut reposer sur la manipulation de l’information et qui permet donc de respecter la forme extérieure de la démocratie, sans que les citoyens ne s’écartent jamais des choix qu’on veut qu’ils fassent, puisque ces choix sont les seuls qu’ils puissent raisonnablement faire à partir de la vision du monde qu’on leur a transmise.

C’est ce système de démocratie « médiatique » qui prévaut dans nos sociétés occidentales. Cette forme efficace de gouvernance a été compromise par l’avènement de l’Internet qui passe le micro à tout le monde. Le doute s’est installé. Ainsi, le résultat des récentes élections municipales à Montréal, qui a reconduit au pouvoir une administration qui sue la corruption par tous ses pores. Une remise en question s’impose.

L’explication rassurante de ce qui s’est passé à Montréal est qu’il ne s »agit que d’un vice de fonctionnement : les voix du bien contre le mal se sont divisées et un scrutin à deux tours aurait résolu ce problème. Vous croyez ? Peut-être, mais il y a une explication plus brutale. Celle que la population voit le processus démocratique comme une manipulation, ne CROIT plus à la démocratie … et ne vote plus. C’est hélas le raisonnement que semblent avoit fait plus de 60% des électeurs

Le système peut réagir à ce défi par un contrôle plus strict de l’information, ou par une gestion plus pointue des réactions à la transparence. Dans le premier cas, il faut une censure de plus en plus difficile à exercer et une montée progressive de l’autoritarisme. Dans le second, une pression est simplement exercée sur l’interprétation des faits, ce qui équivaut à une transformation ciblée, plus ou moins subtile, des critères éthiques eux-mêmes. Je ne porte pas de jugement sur la valeur morale de cette option.

Il existe une troisième option, qui serait que le pouvoir veuille s’adapter à la volonté populaire, mais elle est trop improbable pour que l’on perde ici du temps à en discuter. Je pose donc l’hypothèse que la seconde solution sera retenue et que le système préférera s’en remettre à sa capacité de parfaire ses mécanismes de manipulation, plutôt que de risquer une dérive ostensible vers le dictatorial.

Si on accepte cette hypothèse, une nouvelle structure d’information peut et doit être mise en place, qui soit manipulable au palier des interprétations, mais désormais VRAIE quant à son contenu objectif et parfaitement transparente. Dans une société technologiquement avancée comme la nôtre, cette structure pourrait être celle décrite ci-après et dont les éléments seraient ceux qui correspondent aux exigences du processus d’information lui-même. Je n’en donne ici que le schéma.

D’abord, il faut capter l’information à sa source, aussi exhaustivement que possible, puis que celle-ci soit universellement diffusée Elle doit alors pouvoir faire l’objet d’une contestation et d’une réponse de la part de tous ceux auprès desquels elle l’a été, ce qui en garantit la véracité et l’authenticité. Cueillette et contrôle exhaustifs exigent que tout le monde ait accès au micro. Quiconque apprend quoi que ce soit doit pouvoir le transmettre librement à tous sans censure, sous réserve d’en porter le responsabilité devant la loi.

Cette liberté d’informer génère une masse énorme de renseignements. Il faut donc que l’information transmise soit organisée et structurée, que les principes de son organisation soient connus de tous et fassent eux-mêmes l’objet d’une diffusion universelle prioritaire. On doit enseigner à trouver l’information avec la même urgence qu’on met à enseigner à lire. Ne pas le faire est une manoeuvre pour garder le peuple dans l’ignorance.

Le véhicule nécessaire et suffisant pour transmettre cette masse d’information est l’Internet. Comprenons bien que rien ne doit interdire que qui que ce soit puisse aussi publier quoi que ce soit, sur Internet ou sous tout autre format, mais tout ce qui est information publique doit être publié par l’État sur Internet. C’est là que s’exprime le droit de l’individu à l’information, droit auquel correspond une responsabilité de l’État d’informer.

L’État s’acquitte de cette responsabilité en posant deux (2) gestes : a) Il fournit à tous les citoyens un accès individuel ou collectif gratuit à Internet ; b) il gère le processus de publication et de structuration de l’information. À quelques restrictions près concernant le respect de la vie privée et la sécurité publique, tout doit être publié. À l’individu de juger par la suite si l’information qu’il reçoit d’autres sources confirme ou contredit celle qu’il reçoit de l’État, auquel cas l’État doit avoir des comptes à rendre.

Dans cette structure, tout le monde peut et devrait être un joueur amateur ; c’est ce qui en garantit la crédibilité. Chacun peut jouer comme reporter apportant des faits bruts, comme journaliste les mettant en contexte et les agençant impartialement pour leur donner un sens objectif, ou comme chroniqueur pour les interpréter et aider chacun à se former une opinion personnelle. Mais à ce jeu, doivent aussi intervenir des professionnels.

Il doit y avoir des reporters de métier, des investigateurs professionnels – autonomes ou regroupés en agence de presse. Il doit y avoir des journalistes chevronnés, capables d’expliquer le sens de ce qui se passe et aussi des chroniqueurs, des experts qui peuvent faire les liens et façonner l’opinion publique en influençant, pour le meilleur ou pour le pire, ceux qui leur font confiance. Ces professionnels doivent être rémunérés. Comment ? Par le biais d’une structure à trois (3) volets.

a) L’État doit créer une agence de presse où travailleront ceux qui veulent se faire un métier de chercher l’information et, au premier chef, ceux qui le font déjà pour les agences ou les médias traditionnels. On réglera avec leurs syndicats les conditions de leur embauche et de leur rémunération. Leur nombre et ces conditions évolueront et nous verrons ci-après comment c’est le public qui en sera le juge. Leurs contributions sont publiés à l’état brut.

b) L’État doit créer une « rédaction » ou salle de presse, à laquelle se joindront tous les journalistes de tous les médias qui choisiront de le faire. Chacun pourra au départ se faire reconnaître dans un ou quelques domaines de spécialité ou d’expertise et sa tâche consistera à écrire sur les sujets de cette compétence à partir des données brutes que fourniront les agences de presse et reporters autonomes, amateurs ou professionnels. Chacun pourra aussi écrire sur tout autre sujet, mais son statut comme auteur sur ces sujets sera celui d’un amateur et non d’un professionnel.

c) L’État doit créer enfin un « aréopage » de chroniqueurs, dont il est entendu que la tâche consiste à émettre des opinions en s’appuyant sur les faits bruts et sur l’interprétation des faits par les journalistes. Les chroniqueurs peuvent être biaisés, mais leur réputation dépendra de leur sincérité à admettre qu’ils le sont. Participeront au départ à cet aréopage les chroniqueurs les plus populaires des médias actuels, mais c’est le verdict populaire qui en modifiera vite la liste:

Que doit-on publier ? TOUT. Quand on ne pense plus papier mais pixels, ce qui peut être publié sur un site de l’État – qui pourrait s’intituler simplement « Information » – n’est plus limité que par ce qu’il est possible de structurer efficacement. Tout ce que publient les reporters, journalistes et chroniqueurs, amateurs aussi bien que professionnels est publié et demeure indéfiniment accessible.

C’est le positionnement, cependant, qui détermine la visibilité relative des nouvelles. Au « Fil de presse » les nouvelles apparaissent par ordre chronologique. Dans la section « Nouvelles », c’est un comité des journalistes qui choisit la préséance d’apparition des articles et leur positionnement de parution de départ, sur une page générale et sur les pages spécialisées qu’on jugera bon de créer. Dans la section « Chroniques », c’est la popularité du chroniqueur au cours de la semaine précédente qui détermine le positionnement initial de ses articles.

Une heure plus tard, cependant, c’est le nombre des lectures qui déterminera le repositionnement d’heure en heure par la suite des articles et des chroniques, selon le nombre de demandes de lectures qu’elles ont reçues dans leurs sections respectives

Les reporters, journalistes et chroniqueurs professionnels devraient toucher un salaire de base auquel s’ajouteraient des primes selon le nombre de demandes de lecture qu’auraient suscité leurs textes. Tout le monde peut, à sa demande, être publié dans « Information », sans préjudice à son droit de publier lui-même sur internet et d’être rémunéré pour le faire , y compris par les lecteurs eux-mêmes.

Les « amateurs » seront aussi rémunérés. Pour chacune de leurs contributions, ils recevront une prime plus modeste, mais au prorata de la rémunération d’un professionnel de la même catégorie – nouvelles ou chroniques – ayant reçu un nombre identique de lectures. Un index alphabétique de tous les auteurs d’articles, amateurs comme professionnels nous donnerait la liste des textes qu’ils ont publiés et nous dirait aussi combien chacun a eu de lecteurs.

La quantité de textes et d’images qui circuleront sans censure rend inévitable que des faussetés soient diffusées et toute image peut être bien tendancieuse, mais la possibilité de commenter sert de protection et un Conseil de presse sera là pour mettre les pendules à l’heure pour une population qui deviendra bien moins crédule quand elle aura cet ancrage solide dans une réalité objective au moins consensuelle.

Cette forme d’autogestion de l’information par les professionnels de l’information eux-mêmes semble la façon la plus pratique d’en assurer l’impartialité, mais il faut y ajouter un contrôle citoyen. La gestion de la publication et diffusion des textes doit donc dépendre d’une Régie autonome de l’Information, sous l’égide d’un « Conseil de presse ».

Ce Conseil consistera en deux (2) sections. La première sera composé de douze (12) citoyens, élus pour la durée d’un mandat (5 ans) renouvelable à l’occasion de chaque élection générale et la seconde de trente (30) citoyens choisis au hasard pour un mois. Ces derniers seront rémunérés pour leur peine à leur revenu actuel plus 15 % et jouiront à la fin de leur mandat du droit inconditionnel de réclamer de leur employeur leur réintégration dans leur fonctions précédentes.

Toute décision du Conseil de presse doit l’être à la majorité de chacune des deux (2) sections. En cas de désaccord, c’est le Tribunal qui tranchera immédiatement et toutes affaires cessantes, tout appel étant entendu lui-meme avec la même priorité.

Nul travailleur de l’information ne sera forcé de se joindre à « Informations », mais on peut supposer que les travailleurs de Quebecor en lock-out – et ceux de Gesca qui pourraient l’être bientôt – trouveraient avantageux d’accueillir cette proposition. Au gouvernement de décider comment il devrait dédommager les journaux et groupes de presse actuels auquel rien n’interdira de poursuivre leurs activités, mais dont il est clair que celle-ci seront perturbées par l’arrivé de ce nouveau media plus crédible… et gratuit

Surtout que, sur le site « Information », il n’y a pas d’autre publicité que celle gratuite, considérée d’intérêts publics. La diffusion de l’information facilitant l’accès des consommateurs aux produits offerts sur le marché est traitée autrement. J’en parle ailleurs – voir le lien – car c’est un tout autre sujet.

Je suis conscient que cette proposition est bien dérangeante et écrase de gros doigts de pied. À peu près tout sera fait pour qu’elle ne soit jamais mise en place. Si vous croyez qu’elle devrait l’être, il faudra donc que vous vous battiez pour qu’elle le soit. Transmettez la RAPIDEMENT à tous les sites et à tous les médias que vous connaissez. Si vous le faites, il y a une chance, seulement une chance, que j’en vois la réalisation de mon vivant.

Pierre JC Allard

02-11-09

Les fossoyeurs de la démocratie

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La population de Montréal a t-elle donné hier son aval à la corruption institutionnalisée ?  Il a suffi que 60% des gens s’en fichent et qu’environ le tiers de ceux qui ont pris la peine de voter ne la voit pas ou la pardonne, pour que la magouille semble reconduite. N’est-il pas clair que  nous pouvous raisonnablement nous attendre à ce que tout continue comme avant, au moins le temps de trouver une autre façon de faire la même chose ?  Quand on aura trouvé, on pourra dire, comme le personnage du Guepard de Visconti. que « tout aura changé pour que rien ne change ».

Est-ce inéluctable ?  Non bien sûr, rien n’est inévitable…  Le maire Tremblay qui ne voyait rien peut maintenant tout voir.  Ses conseillers peuvent tout voir autrement, les habitudes de l’industrie de la construction et des syndicats peuvent être régénérées, la nature humaine peut devenir meilleure….  Rien n’oblige la nouvelle administration de Montreal à persister dans le modèle nauséabond qu’on nous a révélé au cours des dernères semaines. Ne condamnons pas des présumés innocents. Ayons tous la foi, l’espérance… et la charité.

Il reste néanmoins que les Montréalais ont donné  démocratiquement leur aval pour que le même pilote garde la main sur la barre et que les même moussaillons traînent dans l’entrepont   Il est POSSIBLE qu’ils aient eu raison, mais difficile de penser que ce soit probable.  Pourquoi les Montréalais ont-ils fait ce choix un tantinet risqué ?

D’abord… parce que ce n’est PAS le choix qu’ils ont fait ! Les deux-tiers d’entre eux ont voulu que Tremblay parte. La division du vote a voulu qu’il ne parte pas. Un scrutin a deux 2 tours aurait vraisemblablement permis que Harel ou même Bergeron  gagne, au deuxième tour, un duel contre Tremblay.  Ce que nous avons n’est pas vraiment la démocratie.

Cela dit, pourquoi cette faille systemique a-t-elle joué ici en faveur de Tremblay ?  Deux (2) facteurs ont contribué à ce résultat.  D’une part, le clivage ethno-linguistique évident dès le départ et qui rendait Harel inacceptable à la vaste majorité des Anglophones.  Pour triompher de Tremblay, il aurait fallu, soit  que Harel obtienne un pourcentage du vote francophone qui aurait correspondu aussi à une polarisatio ethnique du vote – ce qui n’était  ni probable ni souhaitable –  soit que Bergeron  fasse sauter l’embâcle ethnique et obtienne un appui solide des Anglophones.

Le voeu de ceux qui souhaitaient un changement était que cet embâcle saute et que le vote anti-corruption – francophone comme anglophone – propulse Bergeron en tête.    Tout a fait  réalisable, mais il y avait un danger pour la minorité anglophone que si seul le vote anglophone faisait ce pas,  ce soit Harel qui beneficier du transport des votes anglophones d’un Tremblay alors affaibli… vers un Bergeron qui n’aurait pas la note de passage.

C’était un risque que la communauté anglophone ne voulait pas courir; elle donc resté un temps dans l’expectative. Quand les prises de position contre Bergeron des choniqueurs de Gesca ont convaincu la presse anglophone que l’Establishment québécois  ne laisserait pas tomber le systeme en place – va pour Harel, tout étant  là pour montrer que les même forces resteraient  au  pouvoir, mais pas un facteur imprévisible comme Bergeron  -  The Gazette a jeté son glaive dans la balance et soutenu Tremblay, produisant le résultat que nous avons eu. L’analyse détaillée du vote d’ici un jour ou deux confirmera ce scénario.

Quelle conclusions tirer de ce cafouillage  ?  D’abord modifier le scrution uninominal a un tour qui ne vaut que pour une démocratie bipolaire à l’americaine.  Si les gens commencent à reflechir et qu’on pense à des tierces options, ce type de scrutin n’a plus sa place.

Ensuite, rendre le vote obligatoire, tout en introduisant l’option de refuser tous les candidats. C’est l’inertie qui  a permis à 14% de l’électorat de créer la situation que nous allons vivre. On peut facilement imaginer que la population  qui aurait eu l’obligation de faire une choix n’aurait pas fait celui-là.

Enfin – et surtout – une lueur d’espoir.  En quelques semaines, entre la confirmation par Labonté du cloaque qu’était devenu Montreal et l’élection municipale,  le soutien à Projet Montréal a doublé !  La seule information libre a laquelle l’électeur a eu droit a été celle des blogues, mais la vague Bergeron a  doublé et est monté à 26%, malgré la mauvaise foi et tous les efforts des médias traditionnels.   Il s’en est fallu de bien peu…

C’est sans doute la dernière de ces vagues populaire qui n’aura pas emporté la digue. Il suffit  d’extrapoler la tendance, pour comprendre que la prochaine élection ne se gagnera pas dans le médias traditionnels,  discrédités encore un peu plus  lors de ce scrutin par ces fossoyeurs de la démocratie, comme Alain Dubuc, qui ont traité d’hurluberlu  un candidat auquel finalement aura fait confiance  26 % de la population. Elle se gagnera aur les medias citoyens, où l’on pourra se parler à l’abri de la corruption et de l’hypocrisie de ces pseudo journalistes à la solde d’une presse qui ne veut pas informer, mais manipuler.

Gesca a menacé de fermer ses journaux le 1er décembre.  Tant mieux.   Il y a une alternative à l’Évangile selon Desmarais Je la proposerai ici la semaine prochaine.

Pierre JC Allard

24-10-09

La magouille au pouvoir

Classé dans : Auteur — pierrejcallard @ 12:42

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On voudrait parler d’autre chose, mais on ne pense qu’à ça.  Évincé de Vision Montréal après la divulgation du financement de sa campagne par le plus important fournisseur de la Ville de Montréal, Benoît Labonté a crevé l’abcès et avoué enfin ce que tout le monde soupçonnait :  un système de collusion et de corruption préside à la distribution des contrats, au sein de tous les partis, de tous les paliers de gouvernement au Québec.

On ergotera, mais bien peu de Québécois, aujourd’hui, ne sont pas convaincus que la gouvernance et l’administration, à Québec comme à Montréal,  ne soient pas pourries. Toute la classe politique est compromise, par la phrase fatale de Labonté  que personne ne nie, mais qui est au contraire reprise par ceux qu’il attaque : TOUT LE MONDE SAVAIT.

La confiance n’est plus là.  Je pourrais élaborer sur le phénomème, mais ce serait inutile et prématuré. On a ouvert la boîte de Pandore. Demain on en saura plus. La semaine prochaine davantage, et nul ne doute que l’on n’aille vers un haut-le-cœur généralisé dont peu de politiciens sortiront indemnes.  La population va exiger la mise au rebut de la caste dirigeante actuelle … et chercher des hommes nouveaux. C’est de ça qu’il faut parler.

Parler, en particulier, du rôle des médias. Un clivage va se dessiner au sein des médias, entre ceux qui veulent accompagner cette quête pour une nouvelle façon de gouverner et ceux qui vont rester engoncés dans leurs certitudes de bien-pensants, loyaux à une élite discréditée, prêts à monter aux barricades pour défendre un indéfendable statu quo. Il va falloir juger rapidement de la crédibilité qu’on peut accorder à chacun.

C’est pour cette raison que je crois indispensable, aujourd’hui, de comparer à l’attitude courageuse d’un Alain Gravel  ou d’une Marie-Maude Denis, qui sont à l’avant garde d’une recherche de la vérité, celle pernicieuse d’un Alain Dubuc.

Le privilège des médias, de commenter les campagnes électorales sans être soumis aux contraintes budgétaires  imposées aux citoyens ordinaires, est une “licence 00″ qui leur est accordée de tirer pour tuer les réputations; elle repose sur une présomption de bonne foi et d’impartialité.  Elle ne doit pas être utilisée par quelqu’un à qui son journal fournit un énorme public, pour qu’il présente ses préjugés sans discernement et sans l’ombre d’une justification.

Quand Alain Dubuc de Cyberpresse,  de qui on est en droit d’attendre une opinion reposant sur des faits, se permet d’écrire “ J’exclus en partant Richard Bergeron, un hurluberlu bavard qui ne devrait pas être dans cette course et qui n’a pas ce qu’il faut pour diriger une grande ville” , je suis profondément choqué.  En quoi Bergeron est-il un hurluberlu ?

Je ne vois aucune idée de Dubuc qui soit aussi pertinente que celles que Bergeron propose.   Je ne vois, non plus, rien de plus bavard qu’un chroniqueur comme  Dubuc qui s’est fait une carrière à déblatérer sur le nationalisme québécois et qui s’autorise aujourd’hui des jugements sur l’administration municipale, domaine i.a. où il ne connait rien. Allez ! Des preuves Dubuc, des preuves, faites comme si vous pouviez apprendre un peu de journalisme honnête de Gravel et de Marie-Maude.

Il est révoltant qu’un grand groupe de presse – dont les acquaintances politiques n’ont rien de discret – laisse un de ses sbires déféquer à ses caprices sur un candidat sérieux dans une élection qu’on prétend démocratique.  Je constate – est-ce une coïncidence ? – qu’en voulant  exclure  SANS AUCUN ARGUMENT  le seul candidat dans cette course dont le parti ne soit pas compromis dans des magouilles scabreuses, Dubuc prétend limiter la décision des Montréalais  à “du nouveau qui soit exactement semblable à l’ancien“.  On veut nous  faire choisir entre la peste et le choléra.

Le DG des élections devrait rappeler Dubuc à l’ordre. C’est dans cette optique que j’ai fait parvenir la plainte qui suit et dont on a accusé reception.

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Je considère inconvenant, malfaisant – et injustifié à sa face même – le jugement que porte le chroniqueur Alain Dubuc de Cyberpresse et autres médias, sur le candidat a la Mairie de Montréal Richard Bergeron.

Alain Dubuc dit: ” J’exclus en partant Richard Bergeron, un hurluberlu bavard qui ne devrait pas être dans cette course et qui n’a pas ce qu’il faut pour diriger une grande ville”

Cette opinion péremptoire que rien ne soutient, arrivant au moment précis où le candidat Bergeron reçoit un appui croissant sur les blogues mêmes de Gesca, semble fait dans l’intention de nuire et me semble inconciliable avec la privilège que concède la Loi aux médias d”exprimer des opinions sans être soumis aux limitation budgétaires des camoagnes électorales, privilège reposant au départ sur une présomption de bonne foi et d’impartialité.

Alain Dubuc abuse ici de ce privilège pour des raison inexpliquées. Il doit des excuses au candidat Bergeron et à ce 20% des électeurs qui à ce jour, le soutiennent et ont droit que leur choix ne soit pas indûment discrédité sans cause.

Salutations distinguées

Pierre JC Allard

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Bonjour monsieur Allard,

Nous avons bien reçu votre courriel au Directeur général des élections du Québec et l’acheminons pour considération auprès des directions concernées.

Veuillez accepter, monsieur Allard, nos salutations distinguées.

François Simard
Préposé aux renseignements

Directeur général des élections du Québec
Fsimard@dgeq.qc.ca
1-888-ELECTION (1-888-353-2846)


J’invite à en aviser aussi Monsieur François Simard, tous ceux qui, comme moi, trouvent abusive cette sortie du chroniqueur de Cyberpresse. Voyons ce qu’il en sortira. Ce sera un bon test du niveau de démocratie où nous en sommes rendus

Pierre JC Allard

http://www.electionsmontreal2009.com/monblogue/pierre-jc-allard/un-premier-chacal-en-maraude

http://nouvellesociete.wordpress.com/2009/10/20/bergeron-neglige-des-parieurs/

20-10-09

Bergeron: le négligé des parieurs…

Classé dans : Actualité, Auteur — pierrejcallard @ 8:39

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Les élections à Montréal se déroulent dans une ambiance de gabegies et de prévarication comme, de mémoire d’homme, on n’en avait pas vue. L’administration en place était déjà dans la mire pour une affaire de société publique privatisée dans des circonstances  équivoques, puis utilisée pour des transactions  sur lesquelles la police enquête. C’était mal parti, pour le maire sortant. Mais…

Mais juste un début… La campagne débutait a peine, qu’un rapport  dévastateur du Vérificateur général forçait l’annulation du plus important contrat  de histoire de la ville, laissant en suspens bien des questions.   Plus grave encore, survient une affaire de corruption de conseillers municipaux, emmêlée de tentative d’extorsion, avec allusions à la Mafia et aux Hell’s Angels.

Pour beaucoup, le bilan éthique de l’administration Tremblay la mettait hors–jeu, pavant la voie pour Louise Harel, la candidate rivale, dont on ne mettait pas en doute l’honnêteté…  Mais, il y a deux jours, coup de tonnerre. Ce n’est pas Harel, mais son premier lieutenant, l’homme qui semble destiné à la présidence du Comité exécutif  – et donc le premier responsable pour les milliards de contrats qui seraient donnés par une éventuelle administration Harel – qui est accusé de faire financer sa campagne … par le même contracteur-citoyen qu’on a vu partout dans les scandales du régime Tremblay. Inquiétant

Inquiétant, car c’est l’homme, entre autres, qui voudra ces milliards de dollars de contrats.   De là à penser que les dés auraient été pipés en faveur dudit contracteur, quels que puissent être les résultats des prochaines élections, il n’y avait qu’un pas que l’imaginaire populaire a vite franchi.  Exit, donc, Benoît Labonté et Madame Harel, veuve d’un lieutenant qui ne répond plus au téléphone, semble en aussi mauvaise posture éthique que le Maire sortant.

C’est dans ce contexte que hier, 19 octobre, a eu lieu le débat télévisé entre les trois candidats. Trois ?  Eh oui … Jusqu’à hier, pour les médias qui aiment les situations simplistes, il n’y avait qu’un duel entre Louise-la-Séparatiste, et Gerald–le-Jocrisse, la première roublarde comme pas une, le second inféodé aux Libéraux de Québec et donc, sans surprise, grand distributeur de contrats généreux.  Un duel simple…. Mais les deux mousquetaires étant un peu amochés, on a découvert qu’ils étaient trois. Et c’est le troisième, Richard Bergeron, qui est sorti grand gagnant du débat.

Et pas seulement par défaut, suite à la totale contre-performance de Tremblay et de Harel, mais aussi par la richesse de ses idées et le sérieux de ses propositions.  Seul des trois, il a semblé avoir un plan et une stratégie.  Il n’est pas un orateur enlevant - il manque de pratique au jeu du « ne-rien-dire » – mais sur le fonds, il est clair que Bergeron a marqué des points. Et quand c’est parti…  difficile de remettre le dentifrice dans le tube.

Simultanément, au scandale Labonté dans sa cour, Madame Harel a perdu d’autres points hier par son incapacité à dire une seule phrase en anglais !  On ne sait pas si cette incapacité lui nuit davantage parce qu’elle semble une forme d’incompétence, ou parce qu’elle apparaît comme une provocation aux électeurs anglophones. Mais elle y perd.

Tremblay, pour sa part, quand il dit que tout va bien, a de plus en plus l’air d’un imbécile heureux… Ce matin, le journaliste André Noel a ajouté aux inquiétudes concernant Tremblay, en révélant que 46% en valeur des contrats accordés par la ville au cours de son mandat l’ont été à seulement quatorze (14) soumissionnaires…  dont, en bonne place, ceux liés à tous ces scandales de la SHDM, des compteurs d’eau et de la réfection du toît de l’Hôtel de Ville qui a donné lieu à des tentatives d’extorsions…

Conclusion: ce matin je ne parierais pas sur le résultat de cette élection, mais le momentum a tourné. Si je DEVAIS parier, je pense que Bergeron a le vent dans les voiles et pourrait très bien la gagner.  Ce qui va créer la panique dans quelques milieux.

Panique au sein du crime organisé et des syndicats, panique aussi au sein du gouvernement de Québec, pour qui une victoire de Bergeron serait une menace.  Menace pour le suivi des grenouillages habituels, mais aussi, à moyen terme, menace pour l’avenir du PLQ, car l’apparition d’un homme crédible soulignerait la vacuité du désert qu’est aujourd’hui la politique québécoise.   Ni Charest, ni Marois, ni Taillon ne font vibrer la population…  Un nouveau joueur, arrivant porté par un vent de victoire, brouillerait sérieusement les cartes.

Parce qu’une victoire de Bergeron serait TELLEMENT dérangeante, on peut s’attendre à ce que tout ce qu’on appelle “Establishment”  monte au front pour lui barrer la route.  Dès demain, peut-etre ce soir, les médias vont tout faire pour trouver des squelettes dans son placard, au besoin en inventer.  Les rumeurs les plus folles vont courir.

Suivre la façon dont cette campagne va s’orchestrer sera un bon exercice pratique pour identifier et comprendre les ficelles dont se servent ceux qui ont le pouvoir pour faire barrage à tous et à tout ce qui pourrait changer quoi que ce soit.  Pour stopper tout changement. À tout prix.

Ils sont puissants, mais il y a eu des circonstances où quelques personnes, avec peu de moyens, ont changé le cours des choses.  Il ne faut jamais l’oublier. Je pense que je vais prendre la peine d’aller voter pour Bergeron.

Pierre JC Allard

Addendum, dernière heure:  Dans les heures qui ont suivi la publication de cet article,  Alain Dubuc, un chroniqueur  de Cyberpresse du groupe Gesca, a dit comme ça, en passant, sans autres explications que  Bergeron était un hurluberlu qui n’avait rien de ce qu’il fallait pour diriger un grande ville…   La grande faiblesse du Système, c’est qu’il nous prend TOUS pour des cons.

PJCA

09-10-09

Quand la misère fait bander

Classé dans : Auteur — pierrejcallard @ 2:58

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Brassens pensait à Fernande.   Il y en a pour qui c’est plus compliqué.  Plus discutable…  Ainsi, quand un certain Mitterand,  pas le grand Mitterand,  mais son neveu qui est  tout de même aujourd’hui, de son état, Ministre de la culture de la République française, vient se vanter dans un livre à succès d’avoir honorer de sa clientèle ces bouges de Bangkok où l’on tient captifs des enfants des deux sexes  pour le plaisir des pédophiles du monde entier, ça fait  discuter.

Quand Monsieur le Ministre nous explique  que c’est divin, dans le sens du Marquis, le tourisme sexuel, et nous dit :  « ces rituels de foire aux éphèbes, de marché aux esclaves m’excitent énormément et… ce  spectacle me plait, au delà du raisonnable »….    Ça fait jaser.

Ça fait jaser beaucoup.  200 000 visites en 24 heures, seulement sur les sites de Rue 89 et d’Agoravox.  La France s’est scindée en deux clans,  et il semble bien que quiconque restera neutre se fera marcher dessus… Une affaire Dreyfus, mais à l’âge de l’Internet et des blogues.  La France, qui piaffe impatiemmnet sur la berge attendant qu’on lui dise quelles immondices le courant Clerastream charrie, va ainsi pouvoir s’ébattre tout de suite dans un autre ruisseau fangeux.

C’est un merdier plus facile d’accès, car les méandres et les trous du lit de Clearstream peuvent  être  ardus à  négocier quand on n’a pas la badge de nageur en eaux troubles ….  Alors  que  Lambda et sa dame, même à  leur plus quidam, comprennent tout de suite que les guili-guilis payés cent sous au tiers monde, avec des  pubères et pré-pubères tenus en esclavage et battus pour performer, ne collent pas du tout avec cette « certaine image de la France » dont parlait le Général.

Tout le monde le voit…   Ce qui crée problème,  car ce  scandale arrive au moment précis où beaucoup – peut-être une majorité -  de Français sont si las de la corruption du népotisme et de la magouille de leurs élites politques, qu’ils souhaiteraient  les jeter tous « en un sac en Seine » comme Buridan ou, plus hygiéniquement, les mettre dans le premier égoût..  Ce scandale exemplaire, s’il faisait consensus,  apporterait l’occasion d’un autre  clivage qu’entre la  Gauche et la  Droite, créant  l’occasion d’une “union sacrée” des  Propres contre les Malpropres.   Un leadership à prendre….  Évidemment, les politiciens s’empressent de se positionner selon ce nouveau critère. … et  la course démarre.

De loin en tête, au premier virage, Marine Le Pen du Front National.   C’est elle qui a eu le génie de trouver et de diffuser  les aveux nauséabonds du Ministre.  On lui en veut d’être à Droite, mais elle présente bien, avec fougue et éloquence. Surtout,  dans ce dossier, elle  a avec elle au départ les deux-tiers des Français. C’est donc l’œil rivé sur les impacts politiques  que chacun prend position en France et que les médias interviennent.

Avec cette conséquence surréaliste que  Mitterand se trouve vite des défenseurs, puisqu’il apparaît plus important de contredire une Le Pen vertueuse que de condamner un Mitterand coupable. Marine qui projette une image autrement plus fascinante que les Segolène , Martine et autres éléphanteaux.  Une image plus sympathique, aussi,  – ne serait-ce que pour son appui loyal  à un père bien vilipendé  –  que les  Sarko, Bayrou et Cohn-Bandit.

Donc on défend Miterand…  Attention ! Je ne dis pas que dans un État de droit il ne faille pas  donner le bénéfice du doute.  Comme individu et citoyen, devant un tribunal, -  si la 5è
République avait le courage de l’y traîner, ce que je crois qu’elle n’a pas ! – Mitterand aurait droit à toutes les contorsions pour l’innocenter. Il aurait même droit, comme Villepin aurait dû l’avoir, à ce qu’on ne le traite pas de coupable avant qu’il n’ait été condamné. Je dis cependant que, comme homme public, il doit être soumis à d’autres règles.

La population, qui lui accorde comme individu le droit à ses perversions, n’a pas l’obligation de les tolérer quand il la représente.  Disons en « correctanto » que César devrait avoir avec sa, son ou ses partenaire sexuel(le)s des comportements qui ne font pas courir le quidam-civis gallicus au vomitorium.

Il ne s’agit pas ici de morale sexuelle ; je suis des premiers a ridiculiser le puritanisme des Américains et j’ai écrit bien des articles sur ce sujet.  Il s’agit d’être complice d’un Vel d’Hiv sans fin, ou des milliers et des milliers d’enfants sont enlevés, vendus., concentrés dans des bouges, violés, torturés…   Un Ministre de la France n’a pas à jouir de la misère.

Mitterand l’a fait et la proclamé. On est sans excuse de vouloir faire l’impasse sur cette infamie. On n’en est plus ici au clivage gauche-droite, mais à celui qui doit séparer la dignité des comportement orduriers.   Ce “Fredo”  s’est maintenant fait un prénom qui salit le nom qu’il porte.  Je suis d’accord avec Marine Le Pen : il ne doit pas rester Ministre de la culture. .On le défend en parlant  d’autodafe ?  Soit. J’assume. Passez-moi la torche. Anathema sit !

Ceux qui ne connaissent pas le Sud-est asiatique ne devraient  pas intervenir dans ce débat..  Or ceux qui ne pensent que petite politique le font.  Les bien-pensants, au bord du gouffre font un pas en avant…  Au lieu de concéder  un point à Marine Le Pen, l’Express  parle d’une attaque de la « Fachosphère »…  C’est une erreur, car s’il faut être  fasciste pour dire que  « celui  qui se flatte d’être un esclavagiste profitant de la pire misère humaine pour assouvir ses plaisirs n’est qu’un être immonde ». (Imhotep sur Agoravox)… il se portera bien des chemises noires cet automne.

C’est une grave erreur , car si on colle l’étiquette, « facho » à ceux qui refusent qu’on protège  la pédophilie par copinage – comme Mitterand  défend Polanski et l’Express, Mitterand –  on  encourage des rapprochements.   Si Mitterand est excusé, qui  doutera de la communion en corruption de toutes ces élites pourries de la gouvernance, qui sont dans les « Affaires » de Clearstream, de Taïwan, de Karachi… ?

Ne sautons pas  à la conclusion que la France va basculer à droite.   Mais n’oublions pas que si le débat sort des enjeux sociaux et économiques perennes  – pour lesquels personne ne semble avoir quoi que ce soit d’innovateur à proposer -  et  devient pas défaut une  lutte de la Vertu contre le Vice, de nouvelles alliances se créeront , le débat deviendra plus émotif et donc plus populiste… et nul ne sait où tout ça mènera.

Il est malsain de faire porter du noir à une population en colère. Ne lui dites pas « facho ». Elle pourrait vous prendre au mot.

http://nouvellesociete.wordpress.com/2008/03/10/20-lemancipation/

http://nouvellesociete.wordpress.com/2009/05/12/cette-mochete-de-democratie/

26-09-09

Trancher ce chef qui ne sait voir

Classé dans : Actualité, Auteur, lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:01

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Comme dans Starmania, « il se passe quelque chose à Metropolis ». Aux Hexagonaux qui pensent que les égouts de Clearstream ont reflué dans la Seine, je dis : consolez vous, on a en a aussi plein les arpents de neige.. Et au pays des grands espaces, c’est toujours plus gros. Pas dans le sens de long et de large, mais dans le sens d’épais et de mal dégrossi…

Pourquoi je vous en parle à vous ? Parce que ça me permet de prendre un peu de distance et de résister à la tentation d’aller lancer des cailloux sur ce balcon d’où de Gaulle a parlé . Mal dégrossi ? Tenez, jugez par vous mêmes. ….

«Aujourd’hui, on a eu l’occasion de démontrer hors de tout doute que c’est un bon projet pour Montréal, que c’est un coût qui est très compétitif à comparer avec Toronto et Ottawa, et finalement, que c’est un processus transparent, qui respecte les règles de l’art» …..

«Le vérificateur général conclut que le contrat a été octroyé dans un contexte qui ne favorisait pas l’obtention du meilleur prix. À l’évidence, il y a eu des accrocs à des étapes cruciales du processus, qui m’apparaissent inacceptables. »

On parle bien du même contrat. Un contrat pour l’installation de compteurs d’eaux, prévu pour 32 millions de dollars au départ et qu’on évalue maintenant à 618 millions… Et c’est bien le même homme qui parle : Gerald Tremblay, Maire de Montréal. La première déclaration est du printemps, la seconde de l’automne ; l’été à porté conseil ? En fait, l’été a apporté bien des critiques, mais une seule a été entendue : une critique assassine du Vérificateur général – pensez Cour des comptes – qui ne laisse pas indemne un seul aspect de ce contrat. Un massacre.

Plein de trous, d’erreurs, de souçons de malversation et de corruption. Surtout, des clauses importantes de ce contrat – le plus important de l’histoire de la ville – ont été modifiées en cours de route, sans que le Comité Exécutif, l’organisme responsable pour la ville en ait été même avisé. Rien de subtil. Cette casserole est une casserole.

Ainsi, le fardeau du financement du projet a été transporté du fournisseur de services, le consorcium GÉNIeau… à la Ville elle-même ! …. Inusité… et un changement qui vaut de l’or pour le fournisseur, quand on parle de centaines de millions de dollar et d’un projet dont la côut initial s’est multiplié par 19 !

Ces faits amènent un chroniqueur vedette du plus grand quotidien de la ville (Yves Boisvert, de La Presse) à paler d’un “ plan croche monté par des gens croches”. – “On n’a pas la preuve“, dit-il, “mais pour qui sait lire, c’est l’histoire d’une collusion et d’un trucage”…. Ca paraît mal… Or, vous ai-je dit qu’il y a des élections à Montreal ce premier novembre 2009 et que le Maire – et toutes les autres créatures politiques mêlées à cette affaire – vont devoir faire face au jugement des électeurs leurs créateurs ? Alors Monsieur le Maire a réagi…

Le Maire Tremblay, a réagi en montrant la porte au Directeur général et au Directeur principal du Service des affaires corporatives, les deux (2) plus importants fonctionnaires de la ville. Deux fidèles de la première heure de sa garde prétorienne politique. Les deux épaules, pourrait-on on dire, que couronne le chef de cette administration municipale. On a donc le scénario traditionnel. Trahi par ses lieutenants, un maire, victime innocente qui n’a rien vu, corrige énergiquement la situation. Circulez, plus rien a voir…

Un scénario d’autant plus crédible, que l’épaule qui aurait dû se soulever pour bloquer ce jab et que le chef ne le prenne pas en pleine gueule n’en est pas a sa première distraction. Le Directeur principal du Service des affaires corporatives qui n’a rien vu n’est pas un inconnu. Avocat, c’est lui, il y a quelques mois, qui avait suggéré qu’on procède à une privatisation partielle de la Société d’Habitation et de Développement de Montréal en s’appuyant sur un avis juridique interne, plutôt que d’en référer à Québec.

Une malencontreuse décision, contestée dès le depart, qui a conduit à des operations troubles et finalement à une enquête policière toujours en cours.

On a donc “ce pelé, ce galeux d’où nous vient tout le mal” et le maire peut flotter allegrement au dessus des nuages… À moins qu’on ne se demande pourquoi ce premier problème est arrivé sans que le Maire y voit clair… et pourquoi il a laissé en place le responsable, lui permettant une autre erreur à laquelle le Maire n’a pu non plus rien voir… Et quand on se le demande, on voit d’autres faits gênants.

D’abord, les deux “congédiés” ne l’ont pas été, même si le raport du Vérficateur général laisse supposer un faute grave qui l’aurait justifié ; ils sont “partis”… avec une indemnité de départ qui représente au total 426 564 $. Même en leur donnant le bénéfice du doute qu’il ne s’agit que d’incompétence, c’est une bien jolie prime à l’incompétence.

Et ce n’est pas tout… Quand le Chef de l’opposition officielle de cette démocratie quasi parlementaire qu’est la gouvernance de Montréal propose de réunir d’urgence les élus en conseil extraordinaire pour annuler le contrat de GENIeau au plus tôt et limiter les dégâts, le maire s’y oppose. Il préfère que « le contentieux de la Ville se penche calmement sur la procédure d’annulation du contrat... », renvoyant l’annulation du contrat en novembre, après les élections, ce qui occasionnera des millions de dollars de frais supplémentaires aux Montréalais !

Dans cette affaire nauséeuse de plus d’un demi milliard de dollars, ces petits millions paraissent une vétille, mais n’a-t-on pas l’impression d’un vieux film en noir et blanc, quand le cambrioleur qui a embarqué les Rembrandt du château prend le temps de mettre le pot de caviar du frigo dans sa poche avant de quitter les lieux du forfait ?

Jean Cournoyer, un de mes vieux confrères de classe, ex-politicien devenu journaliste, disait hier du Maire Temblay : “Si j’etais lui, je sacrerais mon camp” C’est l’opinion de la plupart des gens que je rencontre, lesquels sembleraient souhaiter qu’il laisse a son parti la chance de présenter un autre candidat… Mais rien ne permet de croire que Gerald Tremblay ne se présentera pas malgré tout à ces élections. On sent chez ceux qui trempent dans cette histoire la désinvolture qui accompagne l’assurance d’une parfaite impunité, comme s’il n’y avait nulle part un pouvoir et une justice qui pourraient intervenir.

Ce qui suscite des questionnements, car ce pouvoir qui pourrait intervnir, c’est celui du gouvernement – Libéral – du Québec. Or le maire est un ancien ministre Libéral, et cette administration qu’on pourrait soupçonner de piller Montréal sans aucune vergogne est une cohorte d’anciens libéraux que Gerald Tremblay y a trainée dans son sillage.

Denis Lessard, comme Boisvert un journaliste respecté, publie aujourd’hui une liste édifiante des liens entre l’administration Tremblay et ce gouvernement de Québec qui devrait la surveiller… et toute une liste de projets qui semblent une caution de cette administration.

Aggravant l’inquiétude, ce Gouvernement Charest à Québec rejette du revers de la main la proposition d’une enquête publique sur les nombreuses allégations de malversations dans le secteur de la construction dont cette affaire de compteurs d’eau semble un simple élément.

On découvre aussi que la firme Pricewaterhouse, dans un rapport de 2006 qu’on avait gardé jusqu’ici bien discret, disait que le processus d’appel d’offre de la Ville était vicié, ne permettait pas une véritable comcurrence et conduisait à ne donner les contrats qu’a une demi-douzaine de compagnies… Comme celles du consorcium GENIeau, par exemple. Ce qui rappelle que le Gouvenement de Québec a aussi la responsabilité de jeter un oeil sur ces procédures d’appels d’offres… On est un peu inquiet.

Alors, chers cousins, une bonne pensée pour nous. Car quand des amis qui vivent pour l’indépendance du Québec me demandent si la Cour Supérieure – une juridiction fédérale – n’a pas un droit de contrôle sur toutes ces choses et si la Gendarmerie Royale du Canada ne pourrait pas en dernier recours nettoyer ces écuries d’Augias, je sens que avons quelques ennuis, nous aussi… Pour cette question de la GRC, j’ai dit que je me renseignerais…

Pierre JC Allard

21-09-09

Délation et bonne conscience

Classé dans : Auteur — pierrejcallard @ 8:32

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Dans l’Essonne, en banlieue parisienne, on va tenter de promouvoir une nouvelle et audacieuse approche pour assurer l’ordre : la délation. Nous allons bientôt entrer dans le signe de la Balance… Nouvelle, c’est vite dit, car d’Adam à Eve et d’Eve au Serpent, on était déjà en pleine délation et, à Venise, on mettait déjà discrètement les médisances « dans la bouche du lion ».

Pas de doute, toutefois que ce ne soit une approche audacieuse. Car alors que l’espion est parfois perçu comme un héros, le délateur, lui, le « stool », la « balance», il a vraiment mauvaise presse… Pourquoi ne denonce-t-on pas fièrement, avec la satisfaction du devoir accompli ? Surtout maintenant que la dénonciation est indispensable ?

Indispensable ? Eh oui… Parce que, contrariant la lecture qu’on a voulu faire de l’évolution du rapport des forces entre l’individu et la société, l’individu ne devient pas sans défense face à la société; c’est la société qui devient d’autant plus vulnérable qu’elle devient plus complexe. La technique moderne permet désormais à chacun de porter dans une mallette, sinon dans sa poche, le virus ou le gaz qui causera à la société un dommage colossal, voire fatal. Depuis le 9/11 et l’incident du métro de Tokyo, on peut tenir ce point pour avéré. Cette société ne survivra que si chacun prend sur lui de surveiller son voisin. De lui sauter dessus s’il y a urgence, au moins de le dénoncer s’il est suspect.

Une sécurité publique qui n’est plus l’affaire de tous n’apporte plus la sécurité qu’on voudrait. Un système de sécurité publique ne peut plus fonctionner correctement que si tous les citoyens sont essentiellement d’accord avec la loi et se sentent solidaires des gestes posés pour assurer son application. La première condition de la sécurité publique, c’est un soutien inconditionnel à la loi.

L’ordre ne peut donc plus être maintenu que s’il existe un large consensus quant à la légitimité du pouvoir et quant à l’équité fondamentale de la loi. Ce consensus est le basilaire, le palier “0″ sur lequel on peut construire l’édifice de la sécurité publique. Une société doit inspirer le respect, être perçue comme légitime et ses lois doivent jouir d’un soutien inconditionnel.

Or ce soutien n’est possible que si une majorité effective de la population croit que la loi est juste. Le citoyen d’une démocratie doit avoir bonne conscience. Dans la société actuelle, il ne l’a pas. Les assises du basilaire sont lézardées et ce soutien inconditionnel n’existe plus. Pour deux (2) raisons fondamentales.

La première, c’est que notre société est gérée par un système dont les règles sont perçues intuitivement comme iniques, puisqu’elles mènent à des injustices intolérables et croissantes. Dans le contexte de misère qui prévaut presque partout, il n’est plus toujours évident de déterminer qui, du “criminel” ou de la société, a le bon droit de son côté. Doit-on faire trébucher l’enfant qui fuit avec un quignon de pain ou le gendarme qui le poursuit ? Ce dilemme est une réalité quotidienne dans les marchés publics des trois-quarts des villes du monde.

Comment demander au citoyen moyen d’être ABSOLUMENT contre le vol, s’il y a des millions d’individus dans la société pour qui le vol est l’unique accès aux besoins essentiels à leur survie? Notre société a bien raison d’avoir mauvaise conscience, parce qu’elle ne fait pas ce qu’elle devrait faire pour assurer droits, gîte, couvert, services et espoirs à tout le monde. Parce qu’elle ne le fait pas, on ne peut lui reconnaître le droit moral ABSOLU de sévir contre ceux qui transgressent la loi, puisqu’il en est qui ne le font que pour en pallier les criantes injustices.

Le mot-clef, ici, est “absolument”. Aussi longtemps que les conditions sont telles que la société et ses lois ne sont pas perçues comme absolument justes, le droit moral absolu pour une société de faire respecter ses lois est remis en question et cède la place à une casuistique. Nul ne sachant plus très bien si chapardeurs, fraudeurs d’impôts, travailleurs au noir et contestataires n’ont pas le bon droit de leur côté, chacun s’arroge le droit de décider au cas par cas du soutien qu’il doit accorder à la loi.

Comment intervenir si on ne sait plus qui a tort, de celui qui s’enfuit ou de celui qui le pourchasse ? Que ce dernier, d’ailleurs, porte ou non un uniforme. Quand on entre dans le champ de la casuistique, on ne peut attendre du citoyen le soutien inconditionnel de la loi. Il en prend et il en laisse. La première lézarde dans les assises de la loi, c’est l’iniquité de la société qui transparaît dans la misère qu’elle crée.

Il y a une deuxième lézarde : l’ingérence indue de la loi dans des domaines où elle apparaît si bête qu’on ne peut que penser qu’elle sert des intérêts sordides. La population accueille avec une immense tolérance les écarts à toutes les prohibitions qui voudraient interdire à des adultes des choix qui ne concernent qu’eux. On ne peut respecter une loi qui s’attaque en priorité à la culture du pavot plutôt qu’au viol des enfants.

Pour que renaisse un soutien inconditionnel de la loi, il faudrait que les lois expriment une volonté collective de justice conforme à la morale des citoyens. Il faudrait d’abord que le crime soit toujours être perçu comme odieux, mais il faudrait aussi que la loi, se bornant à interdire ce qui porte atteinte aux droits et à la liberté, ne se discrédite plus en consacrant la plus grande partie de ses ressources à imposer des prohibitions futiles.

La population a mauvaise conscience et ne soutient plus la loi. Parce qu’elle ne la soutient plus, la sécurité publique semble devenir la seule responsabilité des professionnels de la police et du droit, ce qui fait peu à peu de ceux-ci des éléments étrangers dans le corps social. Des greffons que ce corps rejette. Cette absence de complicité entre les citoyens ordinaires et ceux qui doivent assurer l’ordre pose obstacle à la délation. Elle est aussi le premier pas vers la fin de la démocratie.

La population doute de la capacité – et de la volonté même – de l’État de faire respecter la justice. Pourquoi ceux dont c’est le rôle de protéger la société, résisteraient-ils à la tentation de la corruption, quand le système qui régit la société semble gérer une opération de rapine institutionnalisée? Si ceux dont c’est la mission de maintenir la sécurité publique ne peuvent plus avoir la conviction d’être du côté du bien, pourquoi ne participeraient-ils pas à la curée en utilisant le pouvoir dont ils disposent?

Dans l’imaginaire populaire, les politiciens deviennent corrompus, les gestionnaires vénaux, les policiers pourris et ce n’est plus de la société que vient la protection: la justice est trop lente et trop faible. Cela conduit à la recherche de solutions de rechanges: port d’armes, gardes privés, villes murées. Les modèles d’imitation changent. Les héros de la télévision sont les justiciers privés: les policiers et militaires qui défient le système et font triompher la justice MALGRÉ les ordres reçus.

Cela conduit aussi à une mutation des valeurs, celles-ci s’accommodant d’une nouvelle réalité qui n’est plus tout à fait celle d’un État de droit. Une part croissante de la population, aujourd’hui, ne fait plus confiance à la police ni aux tribunaux. Il n’existe donc plus de solidarité active contre les éléments criminels dynamiques, gangs et mafias de tout genre, pour qui le désordre est une opportunité. L’État de droit n’est plus soutenu que du bout des lèvres et, sans nous en rendre compte, nous allons ainsi droit vers un dilemme entre fascisme et anarchie. C’est dans ce contexte que s’inscrit le refus de la délation.

La réaction de la population dans l’Essonne nous montrera où nous en sommes sur le plan de la bonne conscience. Or soyons lucides. Sans cette bonne conscience, l’insurrection est là, passive… Elle n’attend que le déclencheur pour s’activer.

Pierre JC Allard

16-09-09

Google. La pensée en liberté

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L’Histoire commence avec l’écriture. Dans ce qui vient avant, on cherche des traces, après on lit les signes. Si l’humanité a fait quelques pas depuis 5 000 ans, c’est surtout parce qu’on a pris des notes et qu’on a ajouté une mémoire collective à nos mémoires individuelles. On a vite compris qu’on voyait plus loin si on grimpait sur les épaules des autres. Celles des « géants », comme Bernard de Chartre l’aurait dit et comme Newton l’a fameusement répété. Or, les épaules des géants, ce sont les textes qu’ils nous ont laissés.

Quand est venue l’imprimerie, des nains on pu se joindre aux géants pour amonceler leurs pierres et la pyramide s’est élevée plus vite. Lecture, réflexion, découverte, science, techniques… En haut de la pyramide du savoir, à laquelle chacun peut contribuer, on a trouvé l’industrie et l’abondance. Quand le Timespour marquer l’An 2 000 a choisi Gutenberg comme « Homme du Millénaire », ce n’était vraiment pas bête. Malheureusement, quand le savoir apporte la richesse, le pouvoir est jaloux du savoir.

L’Église, d’abord, s’est approprié le site et a bâti un mur d’interdits : ne montait pas qui voulait à la pyramide du savoir. Pas les femmes, pas les pauvres, pas les autres… Alors la pyramide a grandi, mais moins vite qu’elle ne l’aurait fait si on avait tous pu y grimper et apporter son caillou. Dommage… L’Église est partie, mais il est resté un mur et, même aujourd’hui, ne monte pas toujours qui veut au savoir.

Il y a un guichet et un prix à payer pour lire et savoir. A l’entrée, comme cerbères, il y a la faune des éditeurs, imprimeurs, distributeurs, agents, libraires et que sais-je qui barbotent autour du livre, pour contrôler et faire payer l’accès à l’écrit et à la culture. Oh, il y a bien quelques petits sentiers qui permettent de se faufiler et d’atteindre la connaissance sans payer le prix qu’en exigent ceux qui la tiennent en otage, mais il faut se battre… ou tricher.

Ce qui est inacceptable, car avec l’Internet est venue la possibilité concrète de donner à tous l’accès à toute connaissance et à toute culture. Le temps est venu de la bibliothèque universelle, virtuelle, globale, exhaustive. L’objectif final, c’est que tout ce qui a été écrit et qu’on a conservé, tout ce qu’on a publié et tout ce qu’on publiera soit disponible en ligne.

Pas seulement la littérature, dite grande ou petite, mais aussi les journaux, les périodiques, les manuels et tout le corpus des travaux de recherche scientifique que leurs auteurs souhaitent publier et qui constituent l’état de la science et de la technique. Il faut que tout ça puisse apparaître à l’écran de l’usager et être imprimé à sa discrétion SANS FRAIS. Il est impérieux qu’on abatte le mur et les guichets élevés ceux qui se sont arrogé un droit de cuissage sur l’écriture et sont en fait les geôliers de la culture. Il faut détruire le mur.

Crucial, car si tous peuvent avoir accès à tout ce que la mémoire collective a accumulé, chacun partira de plus haut pour aller poser sa pierre. La pyramide grandira BEAUCOUP plus vite. C’est la voie du progrès, du développement, de l’enrichissement comme du plaisir qu’apporte la culture. L’humain a choisi l’arbre de la connaissance. Il faut en cueillir tous les fruits et inviter tout le monde à table. TOUT ÊTRE HUMAIN A DROIT À TOUTE LA CONNAISSANCE. Nous devons tous avoir accès à tout ce qui a été écrit depuis toujours. C’est notre patrimoine.

C’est le devoir et ce doit être la responsabilité de la société de s’approprier toute connaissance et toute culture et de les mettre gratuitement à la disposition de tous ses citoyens. C’est à l’État, mandaté par nous tous, de rémunérer les auteurs et tous les créateurs pour les motiver à produire plus et mieux, mais la propriété de ce qui est pensé et créé ne peut être que collective et son usage ne peut être que libre pour tous. L’État qui ne le fait pas ne fait pas son travail.

On trahit la culture française en ne le faisant pas, car la prochaine génération ne prendra connaissance que de ce qui aura été numérisé. Or, la Bibliothèque Nationale de France, qui détient 13 000 000 de documents, n’a réussi à ce jour qu’à en numériser que 300 000 en format texte – environ 2% ! – et l’Association des archivistes français déplore la disparition de la Direction des archives de France, diluée dans une « Direction générale des patrimoines de France », dans le cadre de la révision générale des politiques publiques (RGPP)…
Pendant qu’on tergiverse, Google, qui a numérisé 10 000 000 de documents aux USA, presse le pas et part même en croisade pour sauver aussi les « petites cultures », numérisant tout gratuitement, contre l’engagement d’un accès public gratuit. C’est ainsi qu’on est à compléter la numérisation de la bibliothèque de Barcelone, en catalan… Google est le Chevalier qui vient abattre le mur et libérer la pensée. Il y parvient en deux (2) opérations dont les effets se complètent.

La première, c’est cette numérisation de tous les documents écrits. Un travail colossal, mais indispensable dont j’ai parlé il y a longtemps. La deuxième, c’est une procédure pratique et efficace que Google vient d’annoncer, pour rémunérer ceux qui écrivent.

Il était difficile de payer sur Internet de tout petits montants. Google va intervenir pour consolider les petits paiements de chaque lecteur à tous les auteurs… et les versement à chaque auteur de ses nombreux lecteurs. Chaque auteur pourra ainsi devenir autonome et vendre lui-même sa prose, dont Google fait aussi la promotion méthodique. Intelligente. Gratuite.

Aujourd’hui, l’auteur ne touche que 6, 8 ou 10% des 20, 30, 40 euros que coûte un bouquin. Via l’Internet et Google, l’auteur ne touchera peut-être que 1/100e ou 1/200e de centime du mot pour ses écrits, mais à ce prix, des dizaines ou des centaines de milliers, voire des millions de gens voudront le lire…. C’est par là que passe la rentabilité future du métier d’écrivain.

Numérisation et micro paiements permettent de briser les barreaux de la prison et de libérer la pensée. Google, bien sûr, veut aussi numériser la France. À la rage folle de l’élite de ce qui y scribouille. Le Syndicat national de l’Edition française (SNE), ne veut pas comprendre que Google est là pour aider notre vieille connaissance, Quidam Lambda, héritier de la même culture que le SNE et qui paye sa quote-part de son entretien, mais à qui on n’envoie pas des exemplaires gratuits des espoirs au Goncourt et au Renaudot pour avoir son avis.

Le SNE ne comprend pas que QL, qui paye pour ses livres, en a marre de les payer au prix fort, pas pour mettre du beurre sur les épinards des écrivains, mais pour faire vivre la faune des geôliers de la culture. Le SNE qui a visiblement fait le choix de grenouiller et de grouiller, monte aux barricades contre le projet Google.

Le 4 septembre dernier, le ministère de la Culture et de la Communication a adressé“ses observations sur le projet de transaction” au tribunal américain chargé de vérifier la légalité des ententes entre Google et les autres intervenants. Le SNE allégue que l’intervention de Google est “non conforme” au droit de la propriété intellectuelle et au droit de la concurrence.

Même son de cloche à l’occasion des auditions de Google Books devant la Commission européenne : “cette affaire (intervention Google gratuite) pose une question de principe” : le respect du droit d’auteur qui garantit la rémunération des créateurs et fonde la diversité culturelle..

Bullshit (selles de bœuf) ! Tout le monde est pour la rémunération des créateurs. Il faut seulement affirmer que c’est à l‘État de le faire, selon le consensus social et d’assurer ainsi vraiment l’égalité d’accès au savoir et à la culture. Tout le monde est aussi pour la diversité culturelle. Il faut simplement cesser de dire des âneries et favoriser la diffusion des diverses productions culturelles si on veut qu’elles survivent.

Il est temps de dire que, comme vecteur d’un message, enveloppe d’une oeuvre, contenant d’un contenu, le livre est l’accessoire. C’est un bel objet qui a sa place dans les musées, mais Il n’y a plus de raison pour que tout ce qui est écrit ne soit pas accessible à tous. Il faut arracher la culture à ses geôliers qui tirent une rente d’en réclamer itérativement la rançon. Il est temps que l’âme de l’écrit échappe à son enveloppe matérielle et s’envole, immortelle, sur les ailes de Internet. LIBRE.

Vivement la pensée en liberté ! J’aurais préféré que l’État la libère, mais peut-on espérer une bonne action de ceux qui ont imaginé HADOPI. Ici, c’est Google le preux chevalier. On peut trouver que Du Guesclin est laid et dire qu’on n’aime pas les Bretons… mais c’est lui qui vient sauver la France.

Le SNE et ceux qui le soutiennent concoctent une mixture délétère de chauvinisme et de corporatisme qui leur permettrait de momifier la culture francaise. Il faut les ignorer. Tout ce qu’à pensé l’homme est à toute l’humanité. Google va numériser ? Vivement Google.

Pierre JC Allard

11-09-09

Les anticomplotistes

Classé dans : Auteur — pierrejcallard @ 8:38

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En ce 11 septembre, il est bon de se rappeler que tout n’a pas commencé avec la chute des tours du World Trade Center le «911», même si c’est à partir de là que c’est devenu très grave. Il y a toujours eu des gens pour penser que l’explosion du «Maine», le bombardement de Pearl Harbour, le soin qu’on a mis a ce que Hess ne raconte jamais son histoire et mille autre faits pouvaient cacher autre chose. Pour chacun qui l’a pensé, il y a eu quelqu’un pour dire «paranoia!».

À chaque complot vrai ou présumé, il y a ceux qui y croient… et ceux qui n’y croient pas. Il y a toujours eu des gens naïfs qui croient à toutes les rumeurs de complots… et d’autre encore plus naïfs qui pensent qu’il n’y a jamais de complots: les «anticomplotistes». A partir d’un certain seuil, l’anticomplotisme est une forme de stupidité.

Une stupidité, car dès que deux personnes qui visent un but arriment leurs actions et font en sorte que les autres ne le sachent pas, il y a un complot. Toutes les transaction d’affaires sont des complots. Toutes les stratégies sont des complots. La plupart des rendez-vous galants sont des complots et ce qu’on en dit dans les «powder rooms» en révèle bien d’autres…

Penser que les partis politiques relatent des faits véridiques et les commentent en toute franchise, sans autre but que le bien du peuple, est d’une naïveté qui confine à la stupidité. Croire que quoi que ce soit qu’on nous dit est bien «toute la vérité et rien que la vérité» est une faiblesse de jocrisse.

Je suis donc un peu las de voir des gens qu’on souhaiterait plus doués ou moins hypocrites, déchirer leurs vêtements d’indignation quand on leur dit que la crise financière actuelle est un complot. Elle n’est pas un complot parce qu’elle n’est pas bien réelle, mais parce qu’elle n’a pas eu les causes qu’on nous dit et mènera encore moins aux conséquences qu’on nous annonce.

Elle est un complot parce que tout ce qui bouge dans l’univers politico-financier ne cherche pas à la régler, mais à en tirer parti pour ses propres intérêts. Cela vaut aussi pour ceux chez-nous qui proposent des solutions à la crise, en disant le moins possible sur les moyens qu’ils prendront pour la résoudre, ce qui leur donne la plus grande liberté de manœuvre pour danser ça en tango.

Quand vous vous serez jeté dans leur bras, ce sera un pas en arrière aussi souvent qu’un pas en avant… et on vous collera de très, très près. Ne croyez pas trop que vos partenaires vous aiment. Le tango a été d’abord une danse de voyous.

Politicien ou financier, regardez votre danseur mondain dans les yeux: vous verrez «complot» au fond de sa prunelle.

Pierre JC Allard

07-09-09

« J’accuse… »

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Il y a un mois, Olivier Cabanel publiait sur Agoravox un article bien ficelé où il relatait comment une journaliste d’investigation autrichienne, Jane Burgermeister, venait de déposer une plainte auprès du FBI, accusant l’Organisation Mondiale de la Santé, l’ONU, et diverses sommités politiques de vouloir commettre un génocide planétaire par la diffusion des vaccins anti H1N1.

On en a parlé… puis le football et la temperature, Sarkozy et Michael Jackson ont repris la vedette. Entre Melissa Thuriau face à Hortefeux et la fin du monde, il n’y a pas photo… n’est-ce pas… Pas besoin de camisole blanche ni de Haldol pour Jane, la simple inertie humaine aurait du déjà faire oublier ses accusations. Plus c’est gros, plus c’est facile à faire oublier: le meilleur scotome, c’est le patch noir.

S’il n’y avait que Jane Burgermeister à crier au meurtre, on l’aurait donc déja oublié. Mais il n’y a pas qu’elle. Le Web, tout à coup, est plein de references à des scenarios de fin du monde programmée. Le “911″ a l’air d’une simple mise en bouche.

Ainsi, on a 2 410 000 réponses à une recherche sur Google pour «complot/pandémie », mais on trouve aussi 556 000 références pour les « Camps de la Fema », 600 camps « de concentration » aux USA, bien visibles sur Google Earth, avec des entrées caverneuses et des rangées de cercueuils qui attendent par centaines de milliers…. On a aussi 6 760 000 réponses pour « Illuminati.

Oh, on est encore loin de Mahomet (Mohamed) qui vous vaut 31 millions de réponses, des Beatles (49 millions) ou de Jesus Christ (51 millions). On est TRES loin de Michael Jackson, avec 202 millions de références… Mais il est clair qu’il n’y a pas que Jane qui accuse. Ils sont nombreux, dont François Marginean, bien sûr,  à accuser et il semble qu’ils sont des millions à vouloir parler de complots …

Tenez, prenez le docteur MARC VERCOUTERE – qui accuse et qui  est d’une impitoyable  clarté.  Il explique en cinq (5) points: 1 – le H1N1 est très contagieux mais non mortel (type grippe classique). 2 – le H5N1 est non contagieux, mais mortel dans 90% des cas. 3 – les vaccins combinés en cours de fabrication sont conçus pour le H5N1 et le H1N1. 4 – l’adjuvant des vaccins est du MF59 destructeur pour l’immunité. 5 – les antiviraux préconisés favorisent les commutations à savoir la transmission du patrimoine génétique d’un virus mort ou atténué à des cellules saines qui en retour ouvre la voie à une mutation génétique de virus in vivo.

En résumé, si l’on combine le H1N1 très contagieux (non mortel) au H5N1 non contagieux, mais mortel, on obtient un HxNx très contagieux et mortel. Le tout est favorisé par la chute des défenses immunitaires à cause du MF59 et les mutations possibles sont amplifiées par les antiviraux. Eh voila ! La grippe espagnole, la peste bubonique…

Vrai ou faux ? je ne sais pas, je n’y connais rien. Je ne suis pas médecin. Mais ce que dit le Dr Vercoutère est absolument sans ambiguité.  L’accusation est précise. Provocante.  Elle exige une réaction. J’ai fait asez de droit pour savoir que si ce que dit le DR MARC VERCOUTERE n’est pas vrai, il y a matière à lui faire des misères. Pourtant, l’État reste étrangement silencieux…

Il y a aussi le site Artemisia-college qui diffuse une charge ininterrompue depuis des mois, montrant la perfidie des intervenants, les dangers de la vaccination et incitant la population à ne pas s’y soumettre.   Il y en a bien d’autres. Il y a présentement des milliers de Zola sur l’Internet qui accuse l’État, soit de collaborer à une gigantesque escroquerie au profit des compagnies pharmaceutiques, soit, dans un scénario encore bien plus sinistre, de préparer l’extermination d’une large part de l’humanité !

Mais l’État n’intervient toujours pas…  Dire que ‘”C’est trop absurde” n’est pas convaincant.  Surtout ici en France, quand des ministres intentent  des procès parce qu’on les traite de menteurs… Je trouve  choquant que l’État qui dépense un milliard pour des vaccins n’ait pas  cent sous pour nous rassurer…  Je suis perplexe.

Personnellement, JE NE CROIS PAS à un complot pour exterminer une large part de l’humanité. Comme je suis  absolument convaincu, cependant,  que la politique n’est que l’epitome d’un enchevetrement byzantin de complots qui constitue le plus clair de l’activité humaine, je m’interroge. À quoi joue-t-on ?

L’ampleur de la propagande CONTRE la vaccination laisse supposer une campagne bien orchestrée.  Que l’on laisse cette  campagne se dérouler en toute impunité suggère que le gouvernement n’y voit pas de mal.  J’essaie donc de penser à un cas de figure où le système aurait intérêt à lancer une campagne de vaccination… tout en créant une forte résistance à cette campagne…

Je n’en vois qu’un : la volonté de créer une polémique et un panique telles autour da la grippe et du vaccin, que tous les autres événements ne suscitent plus beaucoup d’intérêt et passent au second plan.  De quoi diable voudrait-on à ce point détourner l’attention…. ? Je réfléchis. Si vous trouvez avant moi, vous me le dites, n’est ce pas ?

Pierre JC Allard

05-09-09

Mairofolies

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Une ville, dans le systeme de gouvernance qui prévaut aujourd’hui  au Québec, a bien peu de pouvoirs.   D’abord, elle n’est qu’une créature du gouvernement de Québec qui pourrait légiférer sa mise en tutelle… ou son extinction.  Ensuite, elle ne s’occupe pas des grands dossiers . La politique étrangere, la monnaie, c’est Ottawa. La santé et l’éducation, c’est Québec… alors, souvent, au municipal, on rigole…

Mais Montréal, pour faire les petites choses qu’on lui confie, c’est tout de même un budget de 4 milliards de dollars,  ce qui est l’ordre de grandeur de celui  de Cuba pour s’occuper de presque tout sur son île… ou du PNB au complet de Haïti ou d’une grande partie des pays du monde.   Alors, un peu de sérieux ne fait pas de mal.

http://nouvellesociete.wordpress.com/2009/05/31/montreal-labeaume-et-sim-city/

Maire de Montréal, c’est peu de pouvoir, mais une grande autorité… si on parle sérieusement et qu’on est respecté. Le 1er novembre, on va se choisir un maire. On le voudrait sérieux et respecté. Or, ce n’est pas gagné.  Les choix à faire ne sont pas évidents.  Il y a clairement deux (2) candidats dans le peloton de tête – Gerald Tremblay et Louise Harel – mais ils ont tous deux leur handicap.

Gerald Tremblay, le maire en poste, a le défaut que son administration ait prêté le flanc à de sérieuses accusations de corruption. Nul n’a fait la preuve qu’il en ait été le responsable ou le bénéficiaire, mais il a indubitablement l’image d’avoir été naïf  ou négligent.  Inspire-t-il aujourd’hui le respect et la confiance nécessaires ?  Ne suffira-t-il pas d’un candidat minimalement  acceptable pour que population vote CONTRE Tremblay ?

http://nouvellesociete.wordpress.com/2009/05/06/le-proces-de-la-sottise/

Louise Harel, la principale rivale du Maire Tremblay, est respectée et perçue comme compétente.  Son handicap ? Être identifiée comme indépendantiste par une large part des anglophones de Montréal et être largement soupçonnée de venir sur la scène métropolitaine continuer  le débat national. Elle a été farouchement opposée à la dilution des pouvoirs du Grand Montréal dans un réseau pyramidal de villes, puis d’arrondissements, dont tout le monde constate qu’il est inefficace, mais dans lequel les minorités voient une protection.   The Gazette ne laissera pas les anglophones l’oublier.

http://nouvellesociete.wordpress.com/2009/06/06/le-charme-discret-de-la-zizanie/

Tout indique un clivage de l’électorat selon les critères de la langue et de l’identification politique au palier national. Entre le libéral Tremblay et la péquiste Harel, tout est donc clair et simple.  Mais ça, tout le monde le sait… Les deux partis ont donc vite pris action pour échapper à cette fatalité.   Ils comptent pour le faire sur l’enchevêtrement des mélodies en sourdine de leurs deuxièmes violons.

Louise Harel, dont le point faible est  la communauté anglophone, a obtenu le soutien de Julius Grey, avocat bien connu des causes controversées; elle en sera certes une pour lui dans son propre milieu….    Pour un anglophone qui ne veut vraiment pas voter pour Tremblay – mais qui  ne sait comment voter Harel sans paraître félon – le soutien de Grey sera une excuse acceptable, mais il faudra que Tremblay l’ait vraiment bien déçu.

Riposte de Gerald Tremblay, recruter comme flamboyante seconde Diane Lemieux, grande rivale de Louise Harel au sein du Parti Québécois.  Ceux qui n’aiment pas Madame Harel pourront ainsi voter contre celle-ci sans abjurer leur foi indépendantiste… Avec Grey et Lemieux, on enlève ce que pourrait avoir de choquant une partage “ethnique” des votes, mais on risque de simplement réduire la motivation et d’avoir un absentéisme record.

L’autre scénario est celui du troisième homme  – Richard Bergeron, de Projet Montréal – dont on ne peut mieux définir la position sur la ligne de départ qu’en citant le blogue Rue Frontenac : «  Le meilleur candidat à la mairie de Montréal s’appelle Richard Bergeron. Il n’a aucune chance de gagner, parce qu’il est trop brillant pour jouer la petite game politique …»

Un jugement qui semble une flatteuse accolade… sauf quand on comprend que les Montréalais SAVENT que gérer cette ville va être une petite “game” politique … Quand le candidat Bergeron souligne la roublardise de Louise Harel qui a infiltré le parti Vision Montréal pour en prendre le contrôle et a presque réussi  en faire autant de Projet Montréal, il lui donne aussi involontairement l’accolade, car c’est cette roublardise qui sera souvent nécessaire au Maire de Montreal dans ses tractations avec les autres paliers de gouvernement, ses fournisseurs et ses employés.

Plutôt que de défier ses rivaux sur ce plan de l’astuce, Bergeron a pris pour stratégie de jouer à fond la carte de l’intégrité. Il l’a fait ostensiblement, en  mettant dans son camp camp le juge John Gomery, connu pour son rôle dans la Commission du même nom sur  le scandale des commandites.

Stratégie habile, car si les affaires de corruption dans l’administration municipale font la manchette des médias, il suffirait que le Maire Tremblay perde des points dans les sondages et ne paraisse plus avoir une chance de gagner, pour que le vote anti-Harel de la commuauté anglophone afflue vers Bergeron et le propulse en tête.  Un coup de dés…

Il y a aussi la “quatrième option”, Louise O’Sullivan. Ex-membre du Comité Exécutif, démissionaire du Parti de Gerald Tremblay en  2005, elle est actuellement en retrait. Si les sondages lui donnaient une quelconque importance, toutefois, elle pourrait se rallier à l’un des autre partis à des conditions intéressantes… et ces élections la feront connaître…

Autre chose ?  Il y a Michel Brulé, l’éditeur, qui n’a jamais renié son intention annoncée en mai de se présenter comme candidat à la Mairie de Montréal. Silencieux pour l’instant, mais s’il faisait acte de candidature et capturait  le vote ultra-nationaliste que Louise Harel ne peut se permettre de courtiser, il brouillerait sérieusement les cartes…

http://nouvellesociete.wordpress.com/2009/05/07/michel-brule-l’incontournable/

Je meurs d’envie de voir les premiers vrais sondages..

Pierre JC Allard

03-09-09

Dans la boule de cristal

Classé dans : Actualité, Auteur, lesensdesfaits — pierrejcallard @ 9:30

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Bonne rentrée à tous

Alfred Desrochers, poete québécois de l’époque où le rap pouvait encore marcher sur douze pieds, parlait des “jours gris que septembre ramène”.  La visibilité est bien bonne cet automne, le plafond est haut et il semble bien que, comme disait le susdit poete, nous allons parcourir cette saison “nimbés de souffles d’ouragans”.   Au cours des semaines qui viennent, je vais me remettre à l’actualité, car c’est bien MAINTENANT que “ça va se passer”.

Je vais attirer votre attention sur certains dossiers, allant du particulier au général en ajustant mes multifocales québécoises.  Au foyer le plus proche, je vais même parler quelquefois des élections à Montréal. Pour ceux du “75″ et assimilés, ne craignez pas de vous y perdre:  il n’est pas nécessaire de connaître pour comprendre, c’est comme chez vous….  Mon premier article sur ce thème – Mairofolies -  laissera pressentir la couleur.

Passant du municipal au provincial (national) québécois, nous verrons une petite partie de ce que Jean Charest ne fera pas, de ce que  le Parti Québécois privé de son Démosthènes Legault ne dira plus et de ce à quoi l’ADQ sans Dumont ne pensera même pas. Un mot pour les autres, Verts et QS, seulement s’ils se rendent intéressants dans leurs versions respectives de « Rêves d’’enfants »

Au fédéral canadien, nous couvrirons cette élection qui vient et qui, hélas, n’a pas des airs d’insurrection. Nous le ferons avec la même tendresse que met un pit-bull à couvrir une levrette.   Je n’aime ni Harper ni Ignatieff, mais j’essaierai de les détester sans parti-pris, avec équité et équanimité, en ne répétant de chacun que le moins dégueu de ce que l’autre en dira. Je leur trouverai une raison d’être ; peut-etre même un sens: le travail de fiction ne me répugne pas.

En France, c’est le bon sens que je chercherai : le travail d’analyse a aussi ses charmes.  Je verrai donc si les circonvolutions des politiques partisanes permettent d’entrevoir la réalité présente – pas si rigolote – d’une politique dont les éléphants devenus souvent des éléphantes ne pensent qu’a un accouchement en 2012.  Il y aura aussi cet emprunt dont nous parle le Prince-Président. Mais en aura-t-il le temps ?

Derrière la France – ou, de plus en plus, devant la France – l’Europe.  Resserrement à Strasbourg contre un Lothaire américain ?  Il ne faut jurer de rien, mais l’Allemagne fait de timides pas à gauche… Si elle y prenait goût ?  Et le dossier immigration va s’enfler avec la crise ; en Italie peu à peu, peut-être en Angleterre d’un seul coup. Il y a aussi l’hypothèse d’un rapprochement de l’UE avec la Russie qui changerait complètement l’équilibre des forces dans le monde. Pour tout de suite ou pour plus tard ? A suivre avec attention.

Je m’attaquerai, comme tout le monde, à l’énigme américaine.  L’Establishment a-t-il vraiment décidé de mettre au rancart capitalisme et du même coup démocratie pour instaurer une « démocratie » encore moins démocratique ? Si oui, il contrôlera d’abord l’internet, qui devient une sérieuse épine au pied, avant de pousser à plein régime la pression médiatique et d’installer un « état d’urgence » qui ne sera plus un État de droit. Pensez à de grandes marches au flambeaux…

Le signe avant-coureur de l’issue de cette lutte entre les « Anciens » – tenants de la gouvernance par une corruption sans limite – et les « Modernes » du New World Order, qui croient qu’on peut désormais la faire avec des slogans et des menaces.  Il apparaîtra quand on verra l’aboutissement du dossier de l’assurance maladie.  Un autre signe avant-coureur de l’évolution vers une dictature bienveillante sera que, si elle s’installe, je ne parlerai plus que de poésie.

Dans les marches de l’Empire, je jetterai coup d’œil de temps en temps sur ce que font les Japonais, les Indiens, les Brésiliens, les Africains. Et bien sûr, il y a les Chinois…  Mais les cartes maïtresses et cachées du poker qui s’en vient, ce sont deux jokers globaux dont la boule de cristal ne peut pas nous avertir de la valeur d’atout ni des impacts.  Tout est fait et bien fait pour que les vaticinateurs de tout acabit ne puissent pas en prévoir l’usage… sans quoi il n’y aurait plus de jeu…

Premier joker : la nouvelle monnaie, qu’il faudra bien mettre en place si on veut continuer à faire des affaires… La question ici est : QUAND. Quand la substitution aura lieu, j’en parlerai pour dire « je vous l’avais bien dit », mais brièvement, car tout le monde, alors, dira la même chose et il faudra plutôt penser à réajuster tous les autres dossiers.

Deuxième joker : la pandémie annoncée, dont il faudra bien enfin nous montrer si elle est là pour nous faire peur ou pour nous tuer. Si elle a lieu, il faudra tous tenter de se rendre utiles. Ce n’est que lorsqu’elle sera là  que chacun pourra voir comment.  J’en parlerai alors… si on peut encore  en dire quelque chose…

En attendant, il est inopportun de trop s’interroger sur les rats qui peut-être la véhiculent.  Contrairement à ce temple du Rajasthan (voir la photo) où voir et toucher le rat blanc vous promet la version hindouiste de la vie éternelle, découvrir dans la boule de cristal que ce sont certains de nos rats attablés qui propagent cette peste supposée en gestation n’augurerait rien de bon pour les intrépides écornifleurs. Passons rapidement.

Ce qui ne m’empêchera pas les écornifleurs mécontents, dont je suis, de sentir en eux, comme les contestataires du passé : « le frisson batailleur qui crispait leurs poings larges ». Avec ce dernier salut à Desrochers, je me remets au travail.  Souhaitez-moi une longue vie…

Pierre JC Allard

01-09-09

Questions nationales: film nécessaire

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Il faut voir ce film de Roger Boire et Jean-Pierre Roy présenté hier soir 31 août au Festival des films du monde.  Le film prendra l’affiche du Cinéma de l’ONF du 17 au 22 septembre prochains.

Il y a vingt angles sous lesquels on peut aborder la critique objective technique et artistique d’un film, dont aucun, hélas, à partir duquel je deviendrais un observateur compétent. Je laisserai cette tâche à d’autres.  Totale subjectivité, donc, de ce que je veux en dire.  Subjectivité qui n’est pas simplement narcissisme, cependant, parce que  je pense que beaucoup s’y reconnaîtront.  Ce film m’a fait beaucoup de  peine.

Il m’ a imposé un deuil nécessaire.  Pour les gens de mon âge – adultes en 1960  – l’Indépendance du Québec a été le projet qui politiquement nous a définis. Définis si complètement, que nous avons transmis aux générations qui nous ont suivis, la première déjà vieillissante, une vision en blanc et noir d’un avenir que, naturellement, la réalité a ensuite révélée en demi-teintes.  Une vision simpliste d’un monde compliqué.  Le deuil pour moi a commencé à l’enterrement de Bourgault (voir l’image) et se termine avec ce film.

Douloureux, car ce film nous oblige à lever le voile avec pudeur et à identifier la reine morte, mais Il FAUT le faire.  Ceux de ma génération qui se sont impliqués dans cette aventure – nous étions nombreux hier, à cette première, de ceux qui en restent  – ont la responsabilité d’encourager l’autopsie. Ce n’est pas une vivisection.

Les politologues, Balthazar en tête, nous ont fourni des explications bien plausibles pour le fiasco final de la quête pour l’indépendance.  On en trouvera sans doute bien d’autres, mais il est important d’accepter la plus fondamentale : si la jeune fille n’est pas devenue femme, c’est surtout parce qu’ELLE NE LE VOULAIT PAS.

Il eut été gratifiant de la séduire, mais ce n’était pas ce qu’elle voulait.  Au lieu de l’accuser d’inappétence ou de s’accuser de ne pas l’avoir prise, le moment est peut-être venu de se féliciter d’avoir respecté son choix plutôt que d’être passé à la violence. Les Québécois ne voulaient pas un pays. Il se sont perçus dans un autre rôle. Peut-on vraiment prétendre qu’on les aime et les vouloir si différents ?

Les Québécois se sont créé un autre destin ; le défi est maintenant qu’ils s’y complaisent et s’y réalisent. On peut regretter que le Québec n’ait pas vécu les affres et les joies d’une indépendance politique à l’âge où « tout le monde le faisait », mais ne tombons pas dans le piège de vouloir  le faire trop tard. On ne s’amuserait pas et l’on n’y grandirait pas. Le temps des nations est fini ; nous sommes à celui des cultures.

Le film de Boire et Roy ouvre la porte a une entomologie de la psyché des Québécois de la fin du vingtième siècle, mais il a aussi la subtile délicatesse de la remettre dans un contexte qui nous fait sentir moins étranges.  Car il est hors de doute que les Écossais diront non et les Catalans aussi.  Les premiers verront qu’ils ne pourraient partir qu’en abandonnant la dot du pétrole, les seconds que l’Espagne est un bon tapis vert où optimiser leurs mises. Ils attendront l’autonomie accrue qui échoira inévitablement aux régions dans la construction européenne.

Évidemment, Écosse et Catalogne ne sont pas, bien au contraire, les parents pauvres des États respectifs où l’Histoire les a mises en tutelle… mais  serions-nous ceux de l’Amérique, si nous mettions tous nos efforts à devenir plus et mieux  ?  Avoir les oripeaux d’un État a été un désir légitime  pour une nation, mais c’était hier. Avant que chacun dépende de tous… Si vraiment, Québécois, nous nous sentons une nation et que ce désir d’indépendance  a été frustré, le temps est venu de lâcher l’ombre pour la proie et d’apporter une réponse collective – NATIONALE – aux défis d’aujourd’hui.   Ce film devrait encourager cette réflexion.

Pierre JC Allard

La consommation globale

Classé dans : Actualité, Auteur, lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:01

Dans une économie industrielle, les consommateurs solvables dont on a surtout besoin sont les travailleurs. On s’attend d’un bon travailleur qu’il consomme ; c’est pour ça qu’on rend sa demande effective en lui payant un salaire qui dépasse le niveau de subsistance. Hélas, le producteur en situation de concurrence veut garder ses prix et donc ses salaires au plus bas et, parfois, il mesquine un peu, avec ses travailleurs. Si on mesquine un peu trop, on risque que la demande globale ne soit plus effective pour acheter tout ce qui est produit.

Au début de l’industrialisation, l’élargissement de la clientèle ainsi que l’augmentation de la demande et de la consommation effectives sont venus tout naturellement. On parvenait facilement à donner plus d’argent à des travailleurs qui n’en avaient pas et à les faire consommer, car l’industrie offrait un revenu plus élevé aux paysans qui arrivait avec l’exode rural et ceux-ci, qui n’avaient rien, voulaient tout. Simultanément, l’augmentation des volumes de production permettait de baisser les prix ; il y avait donc chaque jour plus de gens dont la demande devenait effective. Il pouvait y avoir des déséquilibres, mais on ajustait au cas par cas, au prix de quelques inconvénients parfois tragiques, mais toujours passagers.

Cette situation ne pouvait durer, cependant, car il est clair que si le producteur en position de force ramasse tout l’argent qu’il peut, le travailleur finira par en manquer. Or, le pire scénario, pour les producteurs, c’est que la demande globale ne soit plus « effective », qu’il devienne apparent que les consommateurs en bloc n’auront pas l’argent nécessaire pour acheter tout ce qu’on leur offre. Le pire scénario, car le producteur, individuellement, n’y peut rien : c’est toute la classe des producteurs qui dépend de la consommation de toute la classe des consommateurs.

Pour garder la demande effective, il faut mettre entre les mains de ceux dont les besoins restent à satisfaire en clair, les travailleurs – assez d’argent pour qu’ils puissent acheter tout ce qui est produit. Si le revenu adéquat n’est pas entre les mains des consommateurs, une partie plus ou moins grande de la production ne sera pas vendue et certains, plusieurs ou tous les capitalistes seront ruinés. Il ne suffit donc pas de donner aux travailleurs le seul argent nécessaire à leur survie; il faut aussi, comme Henry Ford l’expliquait avec une géniale simplicité, leur donner l’argent nécessaire pour que soient consommés les biens qu’ils produisent.

La richesse du capitaliste industriel, devient ainsi dépendante du pouvoir d’achat qu’il consent au travailleur/consommateur et le revenu du travailleur ne tend plus vers le “niveau de subsistance” de Malthus, mais vers un “niveau de consommation globale ” qui optimisera l’espérance de gain des producteurs. Le revenu que détermine ce “niveau de consommation” pour les travailleurs, c’est la rémunération minimale qu’il faut leur distribuer pour que tous les biens et services produits par l’économie soient vendus avec profit et consommés.

Maintenir ce niveau de consommation, toutefois, est bien plus complexe que d’abaisser le travailleur à son niveau de subsistance ! Il ne s’agit pas seulement de rehausser le niveau des salaires, même s’il faut commencer par là, mais de mettre le “bon” revenu entre les mains des bons acheteurs potentiels, chacun selon ses désirs d’achat, dans la mesure où ces désirs coïncident avec l’implacable nécessité de maintenir la demande effective pour les biens produits et donc la valeur des équipements qui les produisent.

Cette contrainte de la demande effective pose un frein efficace à la concentration de la richesse dans un régime capitaliste. On ne peut transformer la distribution de la richesse qu’au rythme des objectifs de production et donc au rythme de l’amortissement rentable du capital fixe. Lentement. si la richesse se concentre trop entre les mains de quelques-uns, c’est la catastrophe, car un milliardaire ne consommera jamais, par exemple, même s’il en change vraiment souvent, autant de chaussures qu’un million de travailleurs dont il aura fait des va-nus-pieds.

Si la concentration de la richesse dépossède totalement les acheteurs potentiels de chaussures, les milliardaires qui fabriquent et vendent des chaussures cesseront d’être des milliardaires et rejoindront eux aussi les rangs des déshérités. Pas peu à peu, mais instantanément, car leur fortune ne repose pas finalement sur les équipements eux-mêmes, mais sur la foi inébranlable de tout le monde ou presque en l’existence de milliards de gens qui achèteront des chaussures et les payeront.

Un système économique sous le signe du capitalisme industriel repose sur cette foi qu’il y aura toujours des consommateurs ayant en main l’argent nécessaire pour acheter des chaussures, des voitures, des maisons… Si cette foi se perd il n’y a plus de milliardaires. Il n’y a plus de capitalistes. Il n’y a plus que des larmes, car nous avons vu ce qu’il advient de la richesse du producteur, quand il semble que ses produits ne se vendront pas.

S’il semble que c’est toute la classe des consommateurs qui n’aura pas l’argent nécessaire pour acheter la production globale et que c’est tous les biens qui ne se vendront pas, les conséquences en sont si catastrophiques, que la simple menace que ceci puisse arriver peut créer une panique qui décuple les effets du déséquilibre. On risque la crise. Si la crise vient, le pauvre devra se serrer la ceinture sur une taille mince, mais c’est une énorme panse que devront perdre investisseurs et producteurs.

Pierre JC Allard

31-08-09

L’abominable satisfaction

Classé dans : Actualité, Auteur, lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:01

Ce qui est investi en capital fixe y reste investi : la machine est inflexible. Lorsqu’il s’agit de produits de consommation courante, le producteur peut fidéliser son client en répondant le mieux possible à sa demande et en se contentant d’une parcelle de sa loyauté : l’acheteur qui aime une mayonnaise ou un ketchup reviendra sans doute en acheter, même s’il découvre les marinades et les chutneys. Il ajoute à sa consommation, même si son revenu limité l’oblige parfois à faire des choix

Dès qu’il s’agit de la production de biens durables ou semi-durables, toutefois, la situation est tout autre et le producteur est sans défense. L’excellence ne suffit plus. Elle peut même cesser d’être un avantage, car rien ne met plus sûrement fin à la demande de l’ingrat consommateur que de la satisfaire pleinement. La pleine satisfaction du désir du client, pour le producteur, est une abomination.

Une structure industrielle est prisonnière de son passé, incarné par l’équipement en place et en cours d’amortissement. Une entreprise n’est jamais aussi profitable que si elle continue à produire ce qu’elle produit déjà et elle est donc victime d’une forme d’hystérèse, forcée de poursuivre indéfiniment dans la voie où elle s’est engagée.

Cette obligation de poursuivre dans la même voie met chaque producteur en grand péril, car la valeur de son capital devient alors totalement dépendante de l’espérance de profit à retirer de la vente d’un seul produit. Si ce produit ne se vend pas et si, surtout, il devient apparent qu’il n’y a pas au moins un espoir crédible qu’il se vendra, ce n’est pas seulement une perte au palier des matières premières, des stocks et du travail investi dans les invendus que subit le producteur, c’est toute la valeur de son investissement qui est mise en péril.

Toute cette capacité de production qu’il a mise en place, en effet, n’a d’autre valeur que cette espérance du profit à tirer de la vente du produit. S’il n’existe pas d’acheteurs pour ce produit, l’équipement qui lui sert à le fabriquer ne peut pas se transformer miraculeusement pour produire autre chose ; il ne vaut plus que son poids en ferraille. Le producteur perd alors le capital investi dans son équipement et qui, par définition, constitue sa richesse. IL PERD TOUT. Il est ruiné. Si derrière lui il y a un investisseur qui l’a soutenu de ses deniers, ce dernier perd aussi sa mise.

Malthus prédisait que le capitaliste avide réduirait les salaires à merci et garderait la classe ouvrière au niveau de subsistance. Il semble qu’il n’ait pas prévu que le « capital fixe », n’ayant pas d’autre utilité que de produire ce qu’il a été conçu pour produire, ni d’autre valeur que l’espoir du profit qu’on tirera de ce qu’il produit, il se créerait inévitablement une dépendance des producteurs et investisseurs envers les consommateurs.

Le capital a une importance primordiale, dans une société industrielle, parce qu’il est investi en équipements qui multiplient la production de toutes ces choses utiles qui constituent la richesse réelle. Le producteur qui investit son capital en équipement multiplie sa richesse, mais si un produit ne se vend pas le producteur y perd beaucoup. L’investisseur est prisonnier de son investissement. Le pouvoir du consommateur, qui apparemment n’en a aucun, est que ce qui est produit DOIT être vendu. Il faut que le consommateur achète. Le producteur est à la totale merci du consommateur et de son abominable satisfaction.

Chaque producteur a donc le problème immédiat de se prémunir contre la satisfaction de son client. Le producteur apprend vite à reconnaître le danger qui se cache derrière le sourire du consommateur satisfait. Il apprend qu’il ne faut jamais satisfaire un besoin si l’on n’en a pas créé un autre. Un producteur veut élargir sa clientèle et la garder, mais il veut surtout qu’elle consomme. Il veut garder son client heureux, mais insatisfait et ne lui donne donc toujours qu’un peu moins que ce qui lui est demandé.

Le producteur surveille donc toujours son client volage avec une suspicion résignée, mais la volatilité de la demande immédiate du consommateur n’est qu’une partie de son problème. Il apprend aussi à surveiller avec appréhension l’horizon d’où peuvent apparaître deux autres dangers. Le premier est l’arrivée inopinée d’un produit similaire, un ersatz qui rendra son produit à lui sans intérêt ou un meilleur produit. Qui se souvient encore des règles à calcul ? Des machines à écrire ? Le deuxième est que, plus simplement, le besoin soit toujours là, mais qu’une innovation rende son équipement désuet et son capital fixe sans valeur puisqu’il ne peut plus alors produire et vendre à profit,

Face à ce danger de l’innovation, le producteur constate bientôt que lui est ses concurrents ont des intérêts communs. Seul, Il est sans défense, mais tous ensemble les producteurs ont un pouvoir économique et donc politique non négligeable. Ils peuvent donc influer sur l’État et se prémunir contre les dangers qui les menacent en biaisant l’évolution naturelle des événements.

Des lois et des réglements peuvent être mis en place pour que leurs intérêts ne soient pas sacrifiés à l’abominable satisfaction des consommateurs. Telle innovation qui viendrait créer le chaos dans un système de production en équilibre peut être jugée « dangereuse » et interdite, ou taxée de façon discriminatoire et sa diffusion retardée, parce qu’elle est importée, produite dans des conditions jugées inacceptables, ou pour quelque autre motif ou prétexte. Il suffit d’une bonne relation avec la pouvoir.

Production et gouvernance doivent marcher la main dans la main. Non seulement pour se protéger contre les caprices du consommateur et sa satisfaction, mais parce qu’il y aussi cette question de demande effective dont l’État doit s’occuper.

Pierre JC Allard

30-08-09

L’inflexible machine

Classé dans : Actualité, Auteur, lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:01

Quand commence la production de quoi que ce soit, producteur et consommateur forment un couple béni par le ciel. Le consommateur a un désir, le producteur veut le satisfaire. Il n’existe pas, cependant, de communauté d’intérêt plus courte, car producteur et consommateur constatent presque aussitôt que leurs attentes sont irréconciliables. Dès que son besoin prioritaire est satisfait, en effet, le consommateur prend pour maîtresse le second besoin sur la longue liste de ses désirs et le producteur se morfond au foyer, car il ne peut pas suivre.

Le producteur ne peut pas suivre le consommateur dans ses fantaisies, car une entreprise industrielle a besoin d’un équipement pour produire. C’est l’équipement qui détermine son volume de production, qui est le facteur le plus important de sa productivité et qui donc, en bout de course, détermine sa profitabilité. C’est l’équipement qui fait l’industrie, mais l’équipement a aussi ses caprices, qui sont encore plus contraignants que ceux du consommateur.

Quand un capital financier se transforme en équipement (capital fixe), il acquiert la vertu multiplicatrice magique qui, dans une société industrielle, en fait la source de toute vraie richesse. Une machine est un multiplicateur de production et donc de richesse. L’essence du capitalisme industriel, c’est que la machine est un tel multiplicateur du travail qu’il devient oiseux de travailler sans machine. Vous n’avez donc plus, pour les exploiter, à maintenir les travailleur en esclavage ; vous n’avez qu’à contrôler leur accès à la machine et a prélever à la source la plus grande partie du profit, en ne leur laissant, comme l’expliquait Malthus, que le revenu de subsistance nécessaire à leur survie.

Un schème séduisant pour le capitaliste, mais en pratique, il y a un problème. Quand le capital-argent s’incarne et devient capital-fixe (machine), il perd sa flexibilité. L’équipement est conçu pour produire quelque chose et rien d’autre. On ne peut pas prendre une horloge et en faire un bateau, ni une presse à imprimer et en faire un four à pain. Le capital fixe cesse d’être omnivalent et devient I N F L E X I B L E. Il ne sert plus à produire que LE produit pour lequel il a été conçu. Le capital investi dans une presse à imprimer va y rester et sa rentabilité va donc dépendre totalement de la demande pour des imprimés, parfois, même, pour une sorte bien précise d’imprimés.

Quand le client est satisfait, il veut autre chose, mais fabriquer un nouveau produit veut dire un nouvel équipement. L’acquisition de l’équipement représente, pour le producteur, un investissement considérable. Pendant un laps de temps variable, mais toujours significatif, tout le profit qu’il pourra retirer de son entreprise ne suffira qu’à compenser le prix qu’il a dû débourser pour acquérir cet équipement. Quand il aura touché l’équivalent en profit d’exploitation du prix de son équipement, auquel il faut ajouter l’intérêt sur ce montant, car Shylock, le capitaliste qui le finance n’est jamais bien loin, alors, mais alors seulement, il réalisera un profit net.

Quand il atteint ce moment tant attendu, le producteur qui a amorti son équipement et dont l’entreprise est enfin ainsi devenue vraiment lucrative ne souhaite rien tant que de continuer à produire longtemps avec cet équipement. La rentabilité, pour un producteur, c’est d’amortir son équipement, puis de continuer à s’en servir longtemps. Idéalement, de produire sans rien changer, jusqu’à la fin des temps.

Il ne faut donc pas s’étonner si un imprimeur préfère imprimer plutôt que de promouvoir la boulangerie ou la navigation. Pour continuer d’imprimer, quand il a amorti son équipement, il visera de nouvelles clientèles cibles en baissant ses prix jusqu’au niveau le plus bas qui lui laissera une marge bénéficiaire, négligeant même parfois de se constituer une provision suffisante pour le renouvellement éventuel de son équipement. Il utilisera la publicité, rognera sur la qualité du papier, jouera la carte de l’obsolescence – dont la cas archétypal est bien celui d’un journal quotidien ! – et tentera de toutes les manoeuvres pour continuer à extraire un profit de son investissement.

Ne lui parlez pas de pain. Ne lui parlez pas de sauver les forêts en lisant son journal sur écran. Ne lui parlez pas des besoins, ni des désirs des consommateurs. La période de grâce pendant laquelle il peut produire avec son équipement amorti durera, en effet, aussi longtemps qu’il y aura une demande effective pour ce que cet équipement peut produire avec profit.

Un producteur ne veut pas changer de production, il veut continuer. Aussi longtemps que son équipement n’est pas raisonnablement amorti, d’ailleurs, il ne PEUT pas changer et DOIT continuer. Dans une situation de forte concurrence, il ne peut vraiment produire profitablement que ce qu’il produit déjà. Les nouveaux désirs du consommateur ne suscitent donc pas chez lui un grand enthousiasme. Le consommateur frivole, inconséquent, déloyal, versatile, dont les goûts peuvent changer de façon radicale, parfois imprévisible est une menace pour le producteur

La notion théorique d’une production tout entière tournée vers la satisfaction de la demande est donc mise à mal dans la minute qui suit l’acquisition de l’équipement. Le consommateur satisfait son besoin prioritaire, puis veut passer à la satisfaction du suivant; le producteur veut lui vendre la même chose. Il n’est pas suffisant pour le producteur que le consommateur consomme ; celui-ci doit consommer ce que le producteur peut produire avec l’équipement qu’il possède. Producteurs et consommateurs ont des intérêts divergents. Il s’agit de savoir qui obtiendra satisfaction, ce qui dépend de leurs pouvoirs respectifs et donc, essentiellement, de la concurrence.

29-08-09

Le travailleur consommateur

Classé dans : Actualité, Auteur, lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:01

Quand apparaît l’industrie, ceux qui ont quelque richesse et un peu de flair y voient une occasion à saisir et les industries naissent. La richesse cesse d’être seulement le résidu statique d’une opération antérieure de brigandage, ou d’une procédure d’extorsion légitimée par le passage du temps, dont on n’a qu’à tirer les fruits, pour devenir un outil. La richesse apparaît comme le moyen de créer davantage de richesse en multipliant l’efficacité du travail.

La richesse peut créer de la richesse, si elle revêt la forme d’une machine et devient un « capital fixe ». Aidé d’une machine disposant de l’énergie nécessaire, un travailleur peut transformer plus de matière première et produire une valeur plus grande. On s’enrichit davantage, et il semble juste que celui qui fournit la machine bénéficie d’une partie de cette valeur accrue, ette machine étant elle-même le produit d’un travail précédent. Il y a une plus-value à partager entre le travailleur, le propriétaire du capital fixe, le fournisseur de la matière première et celui de l’énergie. Ce partage, comme toute autre transaction, se fait selon la force des parties en présence.

Quand il s’agit de production industrielle, matière première et travail sont surabondants. Autrement, il n’y aurait pas lieu d’industrialiser le processus, puisque personne ne cherche sciemment à se créer un problème d’approvisionnement. C’est donc le capital qui est la denrée rare et c’est celui qui a l’argent qui a le pouvoir. L’équilibre entre les facteurs pourra se modifier avec le temps, bien sûr, mais au départ c’est le « capitaliste » qui organisera la fabrication et qui imposera ses conditions. Il est l’industriel, le patron, il a des travailleurs comme il a des machines. Ce sont SES travailleurs.

Le but de l’industriel est de faire un profit en répondant par une production de masse à une demande qui semble intarissable. Pour la demande, il n’a, en effet, que l’embarras du choix : tout le monde manque d’à peu près tout. Il n’y a plus qu’à produire, mais il reste une formalité à régler. Comment une population pauvre va t-elle payer pour les biens qu’on va lui offrir ? La population se présente à l’industriel comme une masse de consommateurs qui ont divers besoins, qu’on verra à satisfaire un à un, au rythme de la mécanisation, mais qui doivent avoir l’argent pour les payer. Où est l’argent ?

C’est alors que l’industriel découvre la face cachée de ses travailleurs. Pour rentabiliser une production de masse, il faut une consommation de masse. Or, une masse de consommateurs, ça ne peut être que les travailleurs, car il n’y a pas des masses de producteurs et, de toute façon, la femme du patron veut encore des robes de soie cousues mains. Comme c’est avec son salaire que le travailleur, qui est aussi le consommateur, doit payer à sa femme ses robes d’indienne, il faut lui en faire gagner. En travaillant.

L’industrie crée des emplois, distribue des salaires et la demande de consommation du travailleur, quand il aura des sous en poche, va cesser d’être une supplique ou un voeu pieux pour devenir «effective ». Il sera promu « consommateur ». Il va pouvoir consommer, ses besoins seront peu à peu satisfaits, l’industrie fleurira et le producteur fera un profit. Le bonheur .

Ce serait le bonheur, si ce n’était d’un dilemme à résoudre. Quand l’industriel a décidé de fabriquer des robes de coton, il leur a fixé un prix qui lui paraissait correct et a aussi fixé ses salaires. Il a prévu faire un profit. Pour maximiser son profit, il lui faut vendre le plus de robes possible, au meilleur prix possible, en payant un minimum en salaire. Simple, mais maintenant qu’il sait que le consommateur, c’est aussi SON travailleur, il y a un os. Il faut payer le travailleur au prix qui en fera un bon consommateur. Il y a un équilibre à maintenir.

L’équation n’est pas simple, car les consommateurs sont pas seulement ses travailleurs, mais ceux de ses concurrents et ceux-ci comme ceux-là n’achètent pas que chez-lui, hélas, mais aussi chez ces concurrents. L’industrie ne fabrique pas non plus que des robes ; elle fabrique aussi des souliers, des chapeaux melons et l’agriculture est aussi en voie de mécanisation accélérée.

La structure industrielle -  et donc l’équation que chaque industriel doit résoudre, quand il fixe ses prix et ses salaires – se complique donc à mesure que progresse l’industrialisation. Elle se complique, aussi, à mesure qu’entrent en scène, banquiers, syndicalistes, politiciens, philosophes, économistes et autres intervenants. Les penseurs et les théoriciens de l’économie cherchent un point d’équilibre.

Les producteurs et investisseurs – et l’État lui-même qui doit gérer cette industrie en ébullition – ne manquent pas de conseillers qui vont leur donner la liste des ingrédients et des incantations pour réussir la potion magique de l’équilibre : les gourous sont nombreux. On leur en proposera beaucoup, car l’effet recherché est subtil, mais il y a surtout Trois Nobles Vérités, qu’on va découvrir par essais et erreurs au cours des décennies et qui vont s’avérer incontournables pour atteindre le samadhi de l’équilibre. Si une société industrielle les ignore, elle va à la ruine.

Ces Trois Nobles Vérités sont : le Paradoxe de l’Abominable Satisfaction, l’ Équation de la Consommation Effective Globale et le Postulat des Deux Richesses

Mais, avant tout, une société industrielle doit comprendre et accepter son karma : le Karma de l’Inflexible Machine.


28-08-09

L’industrie

Classé dans : Actualité, Auteur, lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:01

C’est le temps de l’industrie.  On va pouvoir passer de la pénurie à l’abondance.  Au milieu du XVIIIe siècle, le monde tout entier était plongé dans la misère…  comme il l’avait toujours été. Arrive la « révolution industrielle » et, avec elle, l’espoir de l’abondance. L’industrie, au sens où nous l’entendons ici, est l’utilisation de machines pour produire en masse.

En Angleterre au milieu du XVIIIe siècle, d’abord, puis partout, va s’installer une nouvelle façon de produire qui est le point de convergence de deux quêtes menées par l’humanité depuis son origine : la recherche de mécanismes ingénieux et celle d’une source d’énergie efficace.

Les mécanismes, on en a depuis l’Antiquité, Archimède à Syracuse, Philon d’Alexandrie, des fabricants d’automates dans l’Allemagne du Moyen-âge, Leonard de Vinci à la Renaissance; les hommes sont ingénieux. Pour l’énergie on a eu d’abord les bêtes de somme, chaque culture la sienne, du buffle au yak sans oublier le llama, y joignant tous à l’occasion, comme esclaves, les bipèdes d’autres tribus refusés au concours d’entrée à l’Humanité. Puis sont venus les moulins, à eau et à vent.

Avec le harnachement de la vapeur – Papin Watt, etc. – on a enfin, sous une forme pratique, cette énergie qu’on cherchait et les mécanismes ne manquent pas, non plus que les idées pour les assembler. On comprend qu’il suffit de combiner des mécanismes pour qu’ils accomplissent des tâches utiles et d’y appliquer l’énergie pour avoir une machine. On peut produire. Métiers Jacquard, locomotives, les usages sont infinis et chaque nouvel usage de la machine nous enrichit.

Les activités industrielles nous enrichissent comme collectivité, grâce à l’effet multiplicateur des machines devenues équipements de production et à la productivité prodigieusement accrue qui en résulte. Les machines permettent de produire plus avec moins de travail et ainsi l’on s’enrichit, puisque c’est le travail qui est finalement la source de toute valeur ajoutée. La nature nous donne, on transforme par le travail pour rendre conforme à nos désirs ce que la nature nous donne et l’on obtient la satisfaction, laquelle est la seule vraie richesse.

Dès qu’on a la possibilité de le faire, produire industriellement devient la seule façon sérieuse de produire et le reste devient folklore.  C’est le vrai point tournant de l’histoire de l’humanité, parce que non seulement on va passer peu a peu de la pauvreté quasi  universelle à une richesse sans cesse croissante, mais cette richesse devra aussi être plus équitablement partagée, même si cette tendance vers l’égalité ne sera pas immédiatement évidente.

L’industrie va se placer au coeur de la société, et la structure, le fonctionnement, les valeurs mêmes de la société seront fondamentalement conditionnées par deux (2) phénomènes, l’un économique et l’autre politique, qui découlent directement de l’industrialisation.

Économiquement, on produira plus et on le distribuera mieux.   On peut dire :  « La collectivité » s’enrichit, mais qui vraiment s’enrichit ? Si on regarde les choses et les situations elles-mêmes – et non pas l’image qu’en renvoie le miroir déformant de l’argent – celui qui s’enrichit RÉELLEMENT par la production industrielle est celui qui jouit des services que rendent les objets produits. L’industrie permet de mettre ces services qu’on peut tirer des objets produits à la disposition d’une masse de gens qui n’y auraient pas eu accès si ces objets avaient dû être produits un à un.

Vraiment une masse de gens, car l’industrie n’est utile – et profitable à celui qui produit – que si l’on produit en masse. La machine n’apporte un avantage sur la fabrication artisanale, que si l’on veut produire en série une masse d’objets identiques, car la machine y met son temps pour fabriquer le premier objet ; c’est ensuite, quand elle reproduit, qu’elle est efficace. La machine ne crée pas, elle multiplie.

Cet enrichissement réel que la machine apporte est donc NÉCESSAIREMENT plus équitable, car c’est quand on est nombreux à pouvoir les utiliser qu’on a besoin d’une foule d’objets identiques.  On ne peut pas s’enrichir beaucoup, comme producteur industriel, en ne produisant que pour les besoins d’une petite élite ; on n’y arrive qu’en produisant pour les besoins et les désirs de beaucoup, précisément de tous ceux dont les besoins et les désirs ne sont pas déjà satisfaits. Une production de masse exige une consommation de masse.

L’industrialisation qui apporte l’abondance est donc aussi une bénédiction, sur le plan politique, puisque c’est l’intérêt commun des fabricants comme des consommateurs, que les biens industriels soient produits et consommés le plus largement possible : le bien général se retrouve dans la trajectoire du bien particulier de ceux qui ont le pouvoir… ce qui est toujours la seule chance du bien général. Il se crée donc tout naturellement, dans une société industrielle, un consensus pour produire davantage qui n’existait pas avant l’industrie.

Oh, on était bien heureux, auparavant, que les granges soient pleines, mais celui dont le lopin nourrissait sa famille n’en mangeait pas moins, si celui de son voisin ne rapportait pas et l’intérêt du paysan s’opposait souvent à celui du meunier, car si l’un tirait plus de son travail c’est que l’autre en avait moins reçu du sien.

L’industriel qui fabrique des robes à la chaîne, au contraire, ne s’enrichit vraiment que si tout le pays en porte. L’industrialisation force un enrichissement mutuel dans la société, plutôt qu’un simple jeu à somme nulle, ce qui entraîne une inévitable solidarité entre producteurs et consommateurs.

L’industrialisation a donc été l’incubateur de la démocratie moderne. L’industrie exige que des travailleurs divers collaborent à la production, dont chacun est indispensable et bien plus performant s’il travaille de son plein gré. Chaque participant à la production acquiert donc, à la mesure de son utilité, un pouvoir qui n’est pas négligeable et sur lequel repose le respect social qu’on lui accorde.

Il ne faut pas penser que le citoyen moderne a plus de pouvoir parce qu’il vit en « démocratie », mais être bien conscients que nous allons vers plus de démocratie parce que nous avons plus de pouvoir et que ce pouvoir repose avant tout sur notre participation au processus productif.

27-08-09

Le tour du propriétaire

Classé dans : Actualité, Auteur, lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:02

Il y a une demande pour des entrepreneurs…  Le propriétaire veut avoir à son service des décideurs libres – et donc efficaces – mais en leur laissant un fil invisible à la patte.  Est-ce possible ?  Oui, il le peut, en remplaçant la menace par la récompense.

Le fil à la patte de celui qui se veut libre, mais qu’on veut toujours posséder, c’est l’appât du gain. On peut l’affranchir et en faire un entrepreneur, en les tenant par des promesses.   On peut faire miroiter aux travailleurs-initiative qu’on affranchit l’espoir de plus de richesse et de pouvoir pour eux-mêmes, s’ils servent bien.

On peut leur payer un salaire, mais ils produiront d’autant mieux que le lien sera étroit entre ce qu’ils réalisent et ce qu’ils en tirent.  Le gérant produit mieux s’il y trouve son « profit ». Plus de richesse pour celui qui sert n’a pas à en être beaucoup.  Ce peut être très peu de richesse, si celui qui sert en a vraiment besoin. Sa pauvreté est donc une vertu, puisque c’est elle qui l’incite à servir. On peut parler de servage…

Un mot gênant, mais le serf est un entrepreneur.  S’il produit plus et mieux pour le propriétaire, s’il atteint d’abord les objectifs que ce dernier lui fixe, puis en invente de nouveaux et les atteint aussi, le serf vivra mieux. Il s’enrichira …  Le proprio aussi s’enrichira, s’il exige sa part de ce produit qui s’accroît. Bien motivé par son profit, le serf peut occuper fort bien la fonction d’entrepreneur.

Pourquoi  le proprio travaillerait-il, pourquoi s’embarrasserait-t-il d’esclaves quand il peut toucher sa rente – à quelques piécettes près pour son affranchi devenu entrepreneur – en  ne faisant rien d’autre que posséder ? Il peut toucher ainsi  bien plus que sa rente initiale, d’ailleurs, même piécettes prises en compte, car il ne s’agit plus pour le proprio de tirer simplement une rente d’une terre qui peut être en jachères, mais de drainer tout ce qu’il peut d’une entreprise de production dont l’essor va dépendre de l’ingéniosité du serf-gérant devenu entrepreneur qui l’exploite, en ne laissant  à celui-ci  que son « profit ».

Un profit qui ne sera jamais que ce que le proprio voudra, c’est-à-dire ce qui restera à l’exploitant quand celui-ci aura payé la rente que lui aura discrétionnairement fixée le propriétaire qui a la force pour lui.   Le propriétaire ne fait plus son blé sur seulement l’herbe, mais aussi sur les moutons… et sur la laine.

Pour le propriétaire, ne plus produire, mais faire produire et surtout laisser entreprendre est un grand bond en avant.  Il peut devenir un shylock, un pur capitaliste.Le proprio peut cumuler la fonction d’entrepreneur, mais être entrepreneur est un job à plein temps.  Toute une classe  de gérants-entrepreneurs va donc entrer en scène aux cotés du proprio et du travailleur-énergie et prendre le rôle principal.

Prendre la vedette, car la terre et vaste et les ouvriers nombreux, mais l’initiative est toujours rare. Le gérant entrepreneur peut se déguiser en proprio,  assumer les risques et décider de tout.  Il peut s’enrichir un peu, et même se croire puissant…  mais c’est une illusion.

Une trompeuse et pour lui bien dangereuse illusion, car il décide de tout…  sauf de la « rente » du vrai proprio.   Par divers stratagèmes, qu’on pourra vouloir  subtils, mais qui reposeront toujours en dernier ressort sur la force brute, le proprio va s’assurer que l’entrepreneur ne peut pas contester cette rente.  La rente du proprio dépend de sa force et il ne permet pas qu’elle soit discutée.

Le proprio mène le jeu, car le rapport des forces dépend de l’importance relative des facteurs qu’il faut agencer pour produire.  Matière première, travail et capital doivent toujours être présents, mais l’importance qu’on accorde à chacun varie selon leur rareté relative.  Au commencement, la terre est la source de toute matière première et c’est le facteur important. L’outillage est sommaire et son prix négligeable.  Le  travailleur-énergie, pour sa part, n’est pas vraiment un joueur.  Il est assimilable à une « ressource naturelle ».

Quand les autres matières  premières sont abondantes, c’est son énergie, qui est la ressource rare, mais on le possède ou le contrôle totalement et il prend ce qu’on lui donne. Le proprio a tout le pouvoir.Peut-on néanmoins parler à ce stade d’une opposition entre travail et capital ?  Oui, mais en forçant un peu le sens des mots…  C’est l’entrepreneur qui joue, face au propriétaire, le rôle qui sera plus tard dévolu à la classe ouvrière.

Le propriétaire s’arroge sa rente et un entrepreneur, différend du propriétaire si l’entreprise est de quelque importance, y met son initiative, prend des décisions et en retire le profit d’exploitation… moins cette rente imposée par le propriétaire. L’opposition réelle est entre le propriétaire qui manie la force et l’entrepreneur.  Ce dernier a pour arme sa compétence, en retirant  plus ou moins selon son talent, selon les années et selon la gourmandise du proprio. C’est l’entrepreneur – le travailleur-initiative – qui est le vrai « travailleur ».

L’ouvrier, le travailleur-énergie, n’est même pas perçu comme un protagoniste. On lui donne ce qu’il faut… et c’est bien peu. Ce sera d’ailleurs encore moins, avant de devenir plus, quand, en exploitant la nature, on y trouvera aussi l’énergie.

Tirer l’énergie de la nature est une révolution, car en faisant  de l’énergie une matière première indépendante du travailleur on change radicalement le rôle du facteur travail : utiliser un être humain comme un chameau à la noria pour tenter d’en tirer ce qu’on appellera plus tard un cheval-vapeur cesse d’être une bonne affaire.

Quand une énergie plus grande est disponible, l’important  devient de disposer de nouveaux outils afin de capter l’énergie sous ses nouvelles formes et de l’utiliser pour produire.  Ce sont ces outils – les équipements – qui deviennent en grande demande. Quiconque les possèdent peut produire et s’enrichir, comme jamais auparavant.

Le facteur travail devient surabondant et c’est le facteur « capital » qui va devenir prioritaire.     Le rapport des forces entre les facteurs change et, avec lui, le statut des acteurs dont ce facteur constitue l’apport, ce qui transforme la hiérarchie sociale et va conduire à une toute nouvelle société.  C’est le temps de l’industrie.
Pierre JC Allard

26-08-09

Un temps pour produire

Classé dans : Actualité, Auteur, lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:01

Produire, c’est agencer autrement les ressources dont on dispose.  Grâce au travail qu’on y met, les matières prennent la forme idoine pour satisfaire un besoin; il en sort un produit, quelque chose dont l’utilité est désormais plus grande et donc dont la valeur augmente, puisqu’à cette utilité va  correspondre une demande.  

Au commencement, la matière première est la terre.  D’abord pour y cueillir et y chasser, pêcher dans ses rivières et ses mers, faire paître dans ses champs ou les cultiver ; ensuite  pour en extraire les ressources naturelles agricoles, forestières, minières…    Si un quidam qui a accès à la terre y ajoute son travail – la seule énergie qui lui est alors disponible –  et aussi ce levain que constitue le mélange de créativité et d’initiative qui fait lever la pâte, il est un entrepreneur et il produit.

Il produit parce qu’il  n’entasse pas des cailloux au hasard, mais sait ce qu’il veut – satisfaire un désir -  et qu’il a un plan pour l’obtenir.  Un plan qu’il conçoit et applique et qui va incarner sa volonté de produire et sa capacité de le faire. Le plan exprime l’entreprise.  Celui qui produit satisfait son désir.  Il s’enrichit, mais sa richesse, à ce stade, est encore subjective. Son enrichissement est sa satisfaction.

C’est quand d’autres ont le même besoin et voudraient en faire autant,  mais ne le peuvent pas, que les choses évoluent. Si le quidam qui détient cette matière première qu’est la terre a aussi la volonté et la force – lui est ses amis – d’en contrôler l’accès, il devient le seul à pouvoir satisfaire leur demande,  ce qui va conférer alors à ce qui est ainsi devenu ”sa” terre une valeur accrue  qui découle de la convoitise des autres.

Nous avons dit que a richesse vient par la division du travail, mais la première division du travail est entre ceux qui travaillent et ceux qui ne travaillent pas…  et elle ne se fait pas par consensus, mais par la force.   Notre quidam qui a défendu “son bien” est devenu un “propriétaire”.  Prennent aussi alors une valeur, non seulement la terre qu’il s’est appropriée, mais le simple l’accès à cette terre, au puit, au pâturage, à quoi que ce soit dont il puisse se prétendre propriétaire. Quand « celui qui a » et « celui qui n’a pas » conviennent que cette valeur existe et est la propriété de l’un et non de l’autre, la richesse du proprio devient objective.

Cette richesse lui donne plus de sécurité et plus de pouvoir.  Elle lui apporte plus de satisfaction. Il peut se contenter de défendre son accès exclusif à la matière première -  la terre – et en retirer une rente, mais il peut aussi voir plus grand. Il peut tirer avantage de sa situation privilégiée de proprio et choisir de produire plus que pour ses propres besoins. Il pourra alors échanger le surplus pour autre chose et devenir plus saisfait. Plus “riche”…

Le proprio qui fait ce choix assume formellement la fonction de producteur dans la « société » où il évolue. Sa richesse est devenu “capital”, un facteur de production. Il peut faire ce choix et ne plus seuilemnt extorquer, mais produire.  Être producteur est plus complexe qu’être proprio, cependant, car il n’y a pas d’autre limite à la propriété que celle de la force qu’on peut exercer pour la défendre, mais il y a deux (2) conditions pour devenir producteur.

La première, c’est  de disposer de l’énergie nécessaire pour produire.  C’est un défi facile à relever, car l’énergie, au départ, c’est le travail.  Le travail est une ressource bien naturelle et qui  peut donc être  appropriée, comme toute autre matière première.  Pensant en producteur, le propriétaire va vouloir s’adjoindre des « travailleurs » qui n’auront d’autre  fonction que de lui fournir cette énergie; pensant en propriétaire, il va se les approprier.  C’est le modèle de production basé sur l’esclavage.

La deuxième condition est plus exigeante : il faut planifier, organiser, surveiller les travailleurs, réaliser la production puis la stocker, l’échanger ou la vendre.  Il y a des problème à résoudre, donc des solutions a trouver  et des initiatives à prendre.  On comprend vite qu’il y a un coefficient technique à respecter entre le nombre des travailleurs qui vont apporter l’énergie et celui de ceux qui doivent avoir la compétence de penser et l’autorité de décider.  Il faut ajouter de la créativité et de l’initiative.  Il faut y mettre plus d’«entreprise ».

Le quidam devenu proprio, toutefois, ne se voit plus en entrepreneur: il a un pouvoir. Lorsqu’on est devenu proprio, qu’on est riche et qu’on a des amis en place, il est enrichissant de devenir un producteur, mais bien fastidieux de s’embêter des tâches contraignantes nécessaires pour produire. Ne peut-on pas les confier à d’autres ?  Pourquoi ne pas coiffer les cohortes de “travailleurs-énergie” qu’on s’est appropriés de quelques décideurs et autres “travailleurs de l’initiative”?

Pourquoi ne pas leur ajouter des entrepreneurs que l’on pourra s’approprier également ?  Un homme qui pense et décide n’est pas pour autant  à l’abri d’une razzia…     Celui qui a la force peut réduire en esclavage celui qui a des idées et qui fait des plans, tout aussi facilement que des carriers et des porteurs d’eau.  On peut introduire à la production une « gérance ». Il suffit d’avoir la force avec soi.

Le propriétaire peut posséder des décideurs et aussi son philosophe, son médecin et le précepteur de ses enfants.  Il peut s’approprier des travailleurs de l’initiative… et c’est bien d’abord ce qu’il va faire. Mais le proprio s’aperçoit vite qu’un entrepreneur pense, crée, décide et donc gère  bien mieux quand il se sent libre…   L’entreprise croît dans la liberté.

25-08-09

Les entrepreneurs

Classé dans : Actualité, Auteur, lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:01

Les entrepreneurs apparaissent tôt dans l’Histoire. On pourrait dire que l’entrepreneuriat naît dès qu’un primate futé troque deux noix de coco pour une pointe de silex et que l’État n’y est pour rien, mais les entrepreneurs ne sont d’abord que des commerçants mi-brigands, toujours sur le qui-vive, en transit, une main sur le couteau, Ce n’est que de la cuisse de Jupiter que peut naître le pur entrepreneur, quand un pouvoir existe qui assure sa sécurité. Quand il peut déposer ses armes et ne penser qu’à entreprendre. L’entreprise privée ne se développe donc significativement qu’en symbiose avec le pouvoir.

Dans une société primitive, celui qui commande a tous les pouvoirs et rien ne s’y passe qu’il ne tolère ; pourquoi permet-il que naisse l’entrepreneuriat ? Un peu par paresse, parce qu’il a promis de conduire le peuple vers la terre promise de l’abondance. Il assumé la mission d’enrichir la société – et donc l’ultime responsabilité que soient produits tous les biens et que soient rendus disponibles tous les services que la société peut offrir à ses sociétaires – mais la production ni le travail ne l’intéressent vraiment, seulement le produit.

Assurer la production est sa priorité, mais la production l’ennuie. Quelle bonne nouvelle si tous ces manants veulent bien produire ! Il y a en chacun un entrepreneur qui sommeille ? Éveillons-le. La « libre entreprise » naît quand l’État choisit de s’acquitter de sa mission d’enrichissement en permettant que s’en chargent des quidams qui le feront sans rien lui demander, en tirant simplement un profit de ceux qui reçoivent les biens et les services.

Tous les États ne font pas ce choix, mais la plupart le font. L’État invite les entrepreneurs à la production par paresse, mais aussi et surtout par gourmandise, car l’entreprenariat, non seulement exige de lui moins d’efforts, mais lui apporte plus. L’État a des esclaves, des soldats, des travailleurs qui peuvent produire, mais gérer la production est une séquence de microdécisions. Ce sont les réponses apportées aux questions que soulève cette prise de décisions ininterrompue et les incessantes innovations que ces réponses suggèrent qui déterminent l’efficacité de la production. Or, l’État est trop gros, trop lourd, trop occupé pour les microdécisions..
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On constate vite que des travailleurs libres d’innover, motivés par un lien direct entre leur performance et le profit qu’ils en retirent, produisent la plupart du temps mieux et plus que ceux que ne motivent que le sens du devoir, l’ambition ou la crainte de la sanction. D’autant plus que ces « entrepreneurs » peuvent être mis en situation de concurrence et conduits à chercher leur profit avec diligence en faisant mieux que leurs émules. C’est une approche plus conforme à la nature humaine et donc plus efficace.

L’État trouve donc vite opportun de céder à des entrepreneurs tout ce qu’il peut de sa fonction de gérance, ne se gardant du processus de production que le contrôle qu’il en juge essentiel, récupérant au passage, d’une façon ou d’une autre, chaque fois que faire se peut, sa large part de la richesse produite.

Quand l’économie devient plus complexe et la tâche de produire plus exigeante, l’entreprenariat devient pour l’État la meilleure façon de produire et de s’acquitter de sa mission d’enrichissement. Un choix bien judicieux, puisqu’il permet que soit mise à profit l’initiative des individus.

C’est un choix, cependant, qui a des conséquences insidieuses, puisqu’il mène à l’émergence d’un pouvoir économique distinct du pouvoir de l’État. Ce pouvoir éconmique est bien modeste au départ dans une société de pénurie et le pouvoir de l’État y reste presque total, mais ce pouvoir économique  ne demande qu’à grandir en parallèle au pouvoir politique de l’État,  car une société qui produit s’enrichit et il se crée une richesse que quelqu’un s’approprie

Aussi longtemps que le pouvoir politique a toute la force, toute la richesse tend à se retrouver entre ses mains. Cesar possède tout. Quand les alliances s’élargissent, cependant, au point où le pouvoir se fragmente, où César a des comptes à rendre, où des lois sont créées qui garantissent des droits et où la promesse se substitue à la menace comme premier outil de dominance,  il devient possible de garder la richesse qu’on a pu produire ou acquérir et d’en tirer un pouvoir.

La mission de produire étant confiée a des entrepreneurs, on peut supposer que ce sont eux qui s’enrichiront et auront ce pouvoir, mais il n’en est pas toujours ainsi. Encore faut-il que celui qui produit la richesse ait le droit appiyé par la force de la garder. C’est la propriété qui confère un pouvoir économique, droit qui découle d’un équilibre des forces et dont la complaisance du pouvoir politique est une condition essentielle.

Ce pouvoir économique reste toujours vulnérable à la force et donc dépendant de la protection de l’État, mais celui qui a la richesse n’est plus sans défense. Derrière la protection formelle de la loi, il a celle bien concrète qu’y ajoute le pouvoir occulte dede garantir son indépendance en utilisant la corruption, sapant au besoin la loyauté de ceux qui, en principe, doivent obéissance à l’État.

Un vrai pouvoir économique peut alors naître en parallèle au pouvoir politique, auquel va correspondre un respect de l’État et des lois au soutien de la propriété.  Les proprios vont pouvoir commencer sérieusement à faire des affaires et à produire… D’abord, toutefois, étant les amis du pouvoir,  ils vont bien sûr commencer par l’extorsion.

24-08-09

L’État gérant et gouvernant

Classé dans : Actualité, Auteur, lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:01

Quiconque prend « le pouvoir » dans une société doit la gouverner. Lui servir de gouvernail et donc en identifier les objectifs – qui seront ceux qu’une majorité effective des sociétaires auront choisis – puis établir et faire respecter les règles qui encadreront les efforts pour atteindre ces objectifs. C’est sa fonction de gouvernance. Sont du ressort de la gouvernance de l’État, les décisions – supposant souvent l’usage de la force – qui mènent à ce que règnent l’ordre et la sécurité qui permettront d’atteindre les objectifs fixés

Parmi les objectifs d’une société, toutefois, il y a toujours celui de s’enrichir et d’enrichir ses membres. Quiconque prend le pouvoir dans une société a donc la mission au moins implicite de l’enrichir. Or, pour que la société s’enrichisse, elle doit produire, car seul le travail crée la richesse; on travaille pour produire et la richesse réelle EST le produit qui découle de ce travail. Gérer la richesse, c’est gérer la production.

Pour produire, il y a des décisions à prendre et des gestes à poser qui le seront mieux si on travaille ensemble, si l’on se concerte et que chacun accomplit la tâche qui lui est dévolue. Le pouvoir doit gérer cette concertation qui découle de la division du travail et, en sus de sa fonction de gouvernance au sens strict, il a aussi pour mission d’assurer la coordination des efforts de production et d’enrichissement collectif. C’est ce que nous appelons la fonction de gérance du pouvoir.

En parallèle à sa fonction de « gouvernance », qui découle de la capacité que lui donne sa force de se faire obéir par tous, le leadership en place a donc toujours cette fonction de « gérance », qui est l’application de son pouvoir à l’organisation de la production dans la société. Avec le temps, la gouvernance, fonction noble, apparaît primordiale; mais au départ, c’est la fonction de gérance qui requiert surtout l’attention du leader.

Dès que la sécurité est assurée – et que la société semble être là pour durer – RIEN n’est aussi important que produire. Dans les sociétés primitives, il va de soi que le pouvoir assume la responsabilité de gérer l’effort collectif. A lui de maintenir ce qui est d’importance vitale et doit servir à tout le monde : les digues en Chaldée, les cultures en terrasses au Pérou. Dans une économie primaire et de pénurie, on ne lui conteste pas ce droit, on est heureux qu’il l’exerce.

Le besoin est évident, les ressources sont limitées, le partage est difficile. S’enrichir veut dire produire et la société primitive s’attend à ce que son leader s’en occupe. Le pouvoir qui gère directement la production se rend bien utile. C’est quand il ne se limite plus à rançonner, mais commence à gérer la production que le pouvoir devient un « État ». Gouvernance et gérance vont de paire, mais c’est la gérance qui montre la voie. Les gens opinent de leurs gouvernants selon le succès qu’ont ceux-ci à les enrichir. Après la sécurité, la production est donc toujours la première priorité de l’État.

A l’origine, la mission d’enrichissement du pouvoir se confond avec la propension du leader à s’enrichir lui-même, mais, quand les alliances se forment, il en enrichit quelques autres avec lui. Avec le temps, quand le pouvoir se diffuse, il enrichira une majorité effective des sociétaires, puis prétendra enrichir tout le monde, puisque c’est ce que tout le monde attend de lui.

Les bénéficiaires vont ainsi changer, les objectifs prioritaires et les moyens d’action aussi, mais le contrôle de la production et de la distribution de la richesse étant toujours une des conséquences immédiates du pouvoir – et pouvant même parfois en être la source – il est ridicule de penser que le pouvoir puisse jamais s’en désintéresser. L’État, plus ou moins discrètement, gère toujours la production.

L’État peut le faire directement, prenant toutes les décisions qui s’imposent, mais, quand la société devient plus complexe, les formes de production se multiplient et l’État est parfois bien heureux qu’on l’y aide. Il veut la richesse pour ceux qui détiennent le pouvoir, mais il ne tient généralement pas à s’immiscer plus que nécessaire dans la création de cette richesse et donc à devoir côtoyer la production et le travail. Quand Rome veut des routes, César ne devient pas pour autant cantonnier; il s’assure seulement qu’on en construise.

L’État peut donc ne s’acquitter qu’indirectement de sa fonction de gérance, se contentant de décider quelle richesse sera produite, puis déléguant les tâches concrètes de sa mission d’enrichissement à des gens qui décideront de la manière de produire et verront à ce que ce qui doit être fait le soit, l’État se bornant à mettre en place une structure normative pour encadrer leurs décisions. Que l’État assume directement ou indirectement sa fonction de gérance est affaire de principes et d’idéologie, de circonstances, d’équilibre des forces et d’efficacité.

Il peut choisir de n’intervenir directement au processus de production que pour les projets qui lui apparaissent indispensables à l’exercice de sa fonction de gouvernance. Il se garde alors que les projets symboliques qui exigent une totale coordination à l’échelle du groupe et dont la réussite contribue significativement à la cohésion sociale, alors que leur échec pourrait entraîner le mécontentement et donc le désordre au sein du peuple.

L’État se contente de bâtir des pyramides, des cathédrales, des “tours”, au sens de Saint-Exupéry… Pour le reste, il s’en remet pour, produire la richesse, à des gens qui veulent vraiment produire parce qu’ils trouvent leur intérêt à le faire: des entrepreneurs

Pierre JC Allard

23-08-09

La loi et le marché

Classé dans : Actualité, Auteur, lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:01

L’alliance dominante – le regroupement de ceux qui, ensemble, ont la force d’imposer leur volonté à la société – va expliciter le contrat social. Elle va donc définir une éthique, une moralité, des normes de conduite, des lois, des règlements … C’est la dimension normative de l’activité humaine.

Quand ces règles sont ainsi faites que la sécurité permanente qu’elles apportent vaut toujours, pour une majorité effective de ceux qui ont la force, plus que les sacrifices ponctuels que l’application de ces règles peut exiger d’eux, on peut raisonnablement s’attendre à ce que la force de ceux qui se commettront à assurer le respect de ces règles soit toujours supérieure à celle de quiconque s’y opposerait. Les lois sont alors stables et un État de droit peut se créer.

Chacun, bien sûr, n’en cessera pas pour autant de chercher à infléchir les règles en sa faveur. Parmi les normes que l’on établit, on trouvera en bonne place – peut-on s’en étonner ? – les lois qui établissent des conditions d’échange systématiquement favorables aux membres de l’alliance dominante. Quand des normes existent qui la font respecter, l’inégalité peut se prétendre légitime
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Pour retirer plus de la société et y contribuer moins, ce qui est l’enjeu que l’égoîsme impose aux sociétaires, ceux qui ont le pouvoir mettent donc vite en place un cadre légal, des règles qui biaiseront toute transaction en leur propre faveur. Cette mise en place d’un cadre normatif (moral, constitutionnel, juridique, réglementaire) à la convenance de ses membres est l’expression la plus significative du pouvoir qu’exerce l’alliance dominante.

Quand les lois ont été édictées qui assurent la suprématie de l’alliance dominante et régissent les rapports entre les membres de celle-ci en tenant compte de leur force respective, chacun peut tirer légalement la couverture à soi et optimiser l’inégalité en fonction de sa propre force, sans remettre en question l’ordre établi, c’est-à-dire sans compromettre la stabilité de la société ni de l’alliance dominante: la rapine est institutionnalisée.

Dans une société naturelle, il ne faut donc pas penser un instant que les lois sont établies pour faire prévaloir l’équité. Loin de garantir la justice, elles visent à garantir la pérennité de l’équilibre des forces tel qu’il existait au moment où les lois ont été édictées. Corollairement, tout ce qui pourrait modifier substantiellement cet équilibre des forces deviendra illégal, puis, peu à peu, immoral… C’est ce qu’on appelle maintenir l’ordre social.

Le jeu des alliances constitue la dimension politique de l’activité humaine; l’établissement du cadre légal et de ses lois en est la dimension normative; produire en mettant à profit la complémentarité des sociétaires et répartir entre ceux-ci la masse de ce qui est produit en est la dimension économique. Dans une société naturelle, cette répartition est faite en fonction de la force dont chacun dispose et elle tend à être aussi inégale que faire se peut sans compromettre la survie de ceux qui n’ont d’autre pouvoir que leur utilité.

Dans une société primitive, les forts prennent sans discuter, mais quand ce sont des alliances qui détiennent le pouvoir, et qu’un cadre légal a été mis en place, on ne peut plus piller à sa guise: il faut y mettre des formes. On ne prend plus, on marchande. “Utilité” et “rareté” prennent alors une importance accrue et on dit que la “loi du marché” s’impose.

Utilité et rareté sont mises en évidence pour maintenir une apparence d’équité, puisque les inégalités apparaissent alors justifiées ou au pire aléatoires, plus tolérables puisqu’elles sont circonstancielles, « externalisées » donc, et non la conséquence irrémédiables et permanente d’une qualité inhérente à l’un ou à l’autre. L’équité est là, au palier des chances sinon des résultats

Ce qui est vrai… avec certaines réserves. Il est vrai que les biens et services prennent sur le “marché” une valeur variable – et que chaque sociétaire retire un pouvoir précaire de cette valeur circonstancielle du service qu’il offre – mais il est faux de prétendre que l’inégalité s’arrête là et que seules les lois du marché déterminent les “conditions d’échange”.

Il faut voir avec lucidité que l’avantage concurrentiel que confèrent les “lois du marché” à quiconque offre un bien ou un service sur le marché n’est qu’une des composantes du rapport de force qui prévaut au moment de chaque transaction et qui fera que l’une des parties gagnera à l’échange… et l’autre pas. Le pouvoir circonstanciel de la rareté ou de l’utilité ne fait que s’ajouter au pouvoir, significativement plus stable, que chacun tire de son appartenance au réseau des alliances qui quadrille la société.

Chaque sociétaire qui se présente sur le marché cherche à biaiser en sa faveur les “conditions d’échange” (Terms of Trade) en utilisant tout le pouvoir dont il dispose, y compris, au premier chef, celui qui découle de son appartenance à des alliances qui ont la force pour eux . Avec ou sans cadre légal, on va tricher. L’État de droit efficace est celui qui minimise la tricherie, sans oublier qu’elle ne demande qu’à se manifester. On va tricher, mais malgré ces anicroches, la notion de justice sera là pour rester.

Pierre JC Allard

22-08-09

Promesses et récompenses

Classé dans : Actualité, Auteur, lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:01

À la base de toute société, il y a le concept implicite de réciprocité. La justice étant, bien sûr, un projet en construction, la réciprocité demeure souvent un non-dit et un principe qui n’est pas exprimé prête à interprétation. La nature humaine est ainsi faite que, dans la réalité, chacun ne contribue à la société que ce que les circonstances l’obligent à y contribuer et en retire tout ce que sa force lui permet d’en prendre.

Ce que chacun contribue à la société détermine sa valeur pour les autres, mais ce qu’il en retire ne dépend donc pas de cette valeur, mais de sa force. Avec la société vont donc naître des inégalités et l’injustice. La seule limite intrinsèque à l’injustice vient des impératifs de la division du travail lui-même.

Chacun, quelle que soit sa faiblesse et la méchanceté humaine, jouit toujours du respect qui découle de son utilité. Toute utilité a sa valeur et l’esclave, qui n’a aucun droit, reste protégé par sa valeur qui est celle de son travail. On ne le détruit pas, on l’utilise. Il suffit qu’il travaille. Ce qu’on peut obtenir par des châtiments : la force est là pour ça.

Dans une société primaire, pour obtenir un travail simple de travailleurs interchangeables, il suffit que le fort menace le faible et au besoin le punisse. La réciprocité reste à l’étape du voeu pieu. Quand une société se complexifie, cependant, des compétences multiples sont requises dont chacune devient plus rare et donne donc plus de valeur à qui la possède. Chacun garde le respect dû à son utilité, mais cette utilité peut devenir indispensabilité et donc conférer un véritable pouvoir, au moins d’omission, à celui qui la détient. Le fort doit manier la trique avec plus de discrétion.

Certaines compétences apparaissent irremplaçables et suscitent plus de respect. Il en est, surtout, qui ne peuvent donner entière satisfaction à celui qui en profite que si elles sont appliquées avec bonne volonté par celui qui les a, chercher à l’y obliger ne donnant pas les résultats escomptés. La peur peut saboter les résultats, même si l’exécutant terrifié ne le souhaite pas et voudrait bien qu’il n’en paraisse rien. A fortiori, s’il VEUT insidieusement saboter son action !

Celui qui a la force apprend donc vite qu’il vaut mieux garder heureux son chirurgien, sa courtisane et le précepteur de ses enfants. Quand il l’a compris, il voit qu’il est plus efficace d’obtenir ce qu’on veut par des promesses que par des menaces et le sourire revient au gynécée et chez les précepteurs. Quand une majorité effective de la société l’a compris, on passe d’une structure sociétale rigide qui repose sur la punition à une plus souple qui repose sur la récompense.

C’est une approche infiniment plus efficace, car celui travaille fait mieux ce qui va dans le sens de ce qu’il veut faire et s’il le fait dans la sérénité. De plus, tous ces gens qu’on doit utiliser pour manier le bâton dans une société gérée par la peur ne produisent rien et peuvent même se rebeller. Surtout, menacer et punir exige une surveillance et des efforts constants, alors qu’on peut compter que celui à qui l’on a promis une gratification viendra tout seul la chercher. Le châtiment est portable, la récompense est quérable

Le principe peut être universalisé à tout le fonctionnement de la société. Si chacun peut être motivé à apporter volontairement sa contribution à la société, tout le monde y gagne. On peut y arriver, si on revient à cette notion de réciprocité que les société en croissance ont tendance à négliger. L’immense majorité des gens apportent sans discussion l’apport qu’on leur demande, en échange d’une part qu’ils considèrent raisonnable de l’apport des autres. La justice commutative peut établir une équivalence entre la valeur des apports et la réciprocité peut alors devenir explicite. Elle le devient efficacement quand chacun a des droits et qu’il y a une même justice pour tous.

Comme la complémentarité, qui permet l’efficacité et la richesse – conduisant à une meilleure maîtrise de l’homme sur la nature et le destin – la réciprocité est une constante de l’évolution de l’humanité. C’est elle, dès qu’on en a compris la nécessité, qui permet que la complémentarité puisse être acceptée, voire désirée, plutôt qu’imposée, ce qui en retarde le développement.

La réciprocité, instinctive, ou bien tôt acquise, de l’enfant qui laisse aller un hochet pour un câlin, peut donc évoluer vers l’État de droit, où tous les échange pourront être consensuels et être dès lors dits justes et équitables, s’ils s’effectuent selon les termes dont on aura convenu. Ce consensus n’empêchera pas que, dans leur application quotidienne, ces termes d’échange restent presque toujours « naturellement » biaisés par la force des parties en présence, mais il y aura une volonté commune affirmée qu’ils ne le soient pas. Le temps travaillera pour la justice.

En attendant, tout pouvoir circonstanciel cherche à devenir permanent et la société évolue vite vers la mise en place d’un cadre “stable” et “légal” de marchandage qui donnera une légitimité à l’inégalité. On va expliciter plus précisément le contrat social. À l’avantage, autant que faire se peut, de ceux qui l’explicitent.
Pierre JC Allard

21-08-09

Pouvoir et majorité effective

Classé dans : Actualité, Auteur, lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:01
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On se met en société pour travailler et produire. Un peu paradoxal, car chacun ne cherche rien tant qu’à satisfaire ses besoins avec un minimum de travail. On se met en société pour avoir plus, mais travailler moins. Il faut donc qu’une société soit efficace : c’est sa raison d’être.

L’efficacité exige, d’abord, que chacun accomplisse la tâche complémentaire pour laquelle il est qualifié. Il va de soi que si la division du travail ne mène pas à ce résultat, elle ne joue pas son rôle. L’efficacité, cependant, ne s’arrête pas là. Le bon usage de la complémentarité est l’essentiel, car c’est de la ressource travail que naît finalement toute richesse, mais il y a du travail caché. L’efficacité, c’est donc aussi d’être économe des matières premières qu’on utilise, puisqu’il faut les chercher les trouver, les amener à pied d’oeuvre, et que cela aussi exige du travail.

De même pour les outils et équipements, qui représentent eux aussi un investissement travail en amont. On n’est pas efficace, non plus, si on ne tient pas compte des priorités et si on n’affecte pas le mieux possible le travail, les ressources naturelles et ce capital que sont les outils, mais aussi les réserves sans lesquelles demain le travailleur ne mangera pas et ne travaillera pas. L’efficacité exige que l’on s’organise ou qu’on soit organisé. Il faut organiser la production.

Il y a toujours des volontaires pour prendre charge de l’organisation de la production, pour deux raisons. La première est que quiconque « organise » le travail de la société, peut le faire en privilégiant ses propres intérêts. La deuxième, c’est que, lorsqu’on répartit les tâches selon les compétences, il y a une préférence pour les tâches qui ne consistent pas tant à travailler qu’à faire travailler. Faire travailler se confond vite avec organiser et c’est cette compétence que s’arroge le plus fort.

Le plus fort assume le leadership, exige l’obéissance, organise la production en fonction de ses intérêt et assure assez d’ordre et de sécurité, pour que ses intérêts ne soient pas mis en péril. Parfois, dans sa mansuétude, il en fera plus, mais rien n’est moins sûr.

Dans toute société, il y a donc des inégalités et l’injustice est la règle. Au départ, elle est totale. Quand la société grandit, toutefois, le moment vient ou nul ne possède plus seul la force d’agir à sa discrétion.. La primauté de la force ne disparaît pas quand une société grandit et devient plus complexe, mais la manière d’utiliser la force doit changer car même le plus fort se sent faible s’il doit affronter plusieurs adversaires. Dans une société mature, la véritable force cesse d’être celle qu’on peut exercer soi-même pour devenir la somme des forces qu’on peut rallier et contrôler. Ce sont les ALLIANCES qui deviennent la clef du pouvoir.

Ces alliances se font et se défont à tous les paliers d’une société. Elles se recoupent et se chevauchent, imbriquées comme des poupées-gigognes: moi et mon frère contre mon cousin; moi et mon cousin contre le voisin; nous et nos voisins contre l’étranger…. Toutes les combinaisons de “nous” contre “eux” apparaissent, l’objectif demeurant pourtant toujours d’unir des forces diverses en une force commune, laquelle sera supérieure à celle des opposants et permettra aux “alliés” de constituer une « majorité effective » : un groupe dont les membres ont, ensemble, la force d’imposer leur volonté.

Ce jeu des alliances constitue la dimension politique de l’activité humaine. Une dimension toujours présente à tous les paliers, mais dont la manifestation la plus ambitieuse est la construction, au sommet de la pyramide, d’une alliance dominante qui possède la force de diriger la société. Il y a toujours une alliance dominante dans toute société.

Une majorité effective est bien fragile, toutefois, si les alliances varient uniquement au gré des intérêts fluctuanta de chacun. Jouer de sa force au cas par cas ne permet pas l’exercice serein du pouvoir. On peut contrer cette instabilité en élargissant la majorité effective, mais il devient vite plus rassurant pour tout le monde que des règles soient acceptées par tous à la défense desquelles chacun apportera le soutien de la force dont il dispose.

L’injustice fondamentale demeure, mais, pour que se maintiennent les alliances sur lesquelles repose cette majorité effective, un consensus s’établit pour affirmer qu’il serait “juste” que les accords soient espectés et que quiconque y détient une parcelle de pouvoir devra dès lors respecter ses accords, ou du moins donner à penser qu’il les respectera. La majorité effective y ayant intérêt, l’honnêteté gagne soudain à être ostensible et devient donc une vertu.

Un « contrat social » tacite s’établit peu à peu entre ceux qui gouvernent et ceux qui sont gouvernés, fixant les condition auxquelles les accords seront respectés. La morale s’installe, intimement liée à la notion de justice commutative. Dans une société, on travaille tous ensemble et l’on produit ensemble. La société s’enrichit. Quiconque contribue son apport devrait pouvoir retirer de la société sa part d’enrichissement, sa juste part des biens et services produits. A la base de toute société, il y a ce concept implicite de réciprocité.

Le pouvoir obtient sa légitimité quand on sait qu’il reconnaît, au moins du bout des lèvres, que la justice est une vertu.

Pierre JC Allard
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20-08-09

Travailler ensemble

Classé dans : Actualité, Auteur, lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:01
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Pourquoi vivre en société ? Parce que l’être humain a un désir d’éternité et d’omnipotence qui lui crée le défi impossible de maîtriser son environnement et son destin. Il découvre bien vite qu’il n’atteindra jamais cette maîtrise parfaite qu’il souhaiterait, mais qu’il peut s’en approcher par son travail. Or, on travaille mieux en société.

Homo Faber a des désirs à satisfaire. Quand ses désirs sont impérieux, il les appelle besoins. Désirs ou besoins, il doit pour les satisfaire se servir de ce qu’il est pour transformer ce qu’il a en ce qu’il veut. C’est ce qui lui permettra d’obtenir une maîtrise d’abord modeste, mais qui peut être croissante, sur la nature et donc sur sa vie. Il doit consentir l’effort de transformer les choses et les circonstances. Il doit TRAVAILLER à se rendre les choses utiles et les circonstances favorables, ce qui est le sens du mot production. Le produit EST la richesse et seul le travail crée cette richesse.

Pourquoi peut-on travailler mieux et produire plus en société? Parce que chacun contribue son propre apport et que tous ensemble l’on peut accumuler collectivement plus de connaissances que chacun seul ne pourrait le faire. On en sait plus et, surtout, l’on sait des choses différentes. Ces connaissances distinctes font de chacun un être différent, un travailleur tirant de ses connaissances un compétence qu’il a et que les autres n’ont pas.

Faber Jean, en société, ne doit plus se limiter, comme les chimpanzés, à épouiller son voisin Faber Pierre, qui lui rendra le même service. Il peut maintenant, se servant de cette compétence qui lui est propre, aider Pierre comme lui seul peut le faire. Pierre pourra aider Paul, utilisant ses propres aptitudes rendues effectives par d’autres connaissances et Paul, à son tour, pourra se servir de sa compétence propre pour aider Jean.

L’un peut apprendre à faire une lance d’une branche et l’autre d’un tronc un esquif, convenant que leur voisin pêchera pour eux deux. L’un, qui est plus fort, roulera la pierre devant la grotte et assurera la sécurité ; son voisin, plus rapide, ramènera du gibier. Avec le temps, un travailleur sera médecin, l’autre menuisier, l’autre agriculteur et l’on pourra tous manger, se loger et vivre en meilleure santé en société que Robinson seul sur son île.

Vivre en société est un plus, parce que les “sociétaires” peuvent produire ensemble plus que la somme de ce qu’ils pourraient produire chacun pour soi. Quoi que chacun fasse, il apprendra en le faisant à le faire mieux et chacun pourra faire de son mieux, pour le plus grand bien de tous. En société, on peut devenir complémentaires et se diviser le travail.

C’est surtout pour ça que l’on passe de l’unité familiale de base vers des entités de convivialité plus grandes et que l’on vit en société : pour tirer avantage de cette division du travail, dont le premier effet est de permettre une meilleure protection du groupe et le second d’enrichir la société et ses sociétaires, tout en échappant au mieux à l’incontournable malédiction originelle du travail.

Échapper au travail ? Bien sûr, car le travail est un fardeau et ne vaut que par ses résultats. Si le travail apporte une satisfaction autre que son résultat et celle de l’avoir accompli, il ne faut pas parler de ‘travail”, sous peine de créer une grande confusion. Il y a une “désutilité” intrinsèque du travail in se et chacun ne cherche rien tant qu’à satisfaire ses besoins avec un minimum de travail. On appelle “efficaces”, les procédés qui permettent d’avoir plus de résultats pour moins de travail. La division du travail est un procédé efficace.

En société, l’on se partage les tâches, l’on travaille mieux, l’on produit plus et l’on s’enrichit. COMPLÉMENTARITÉ est le mot-clef et c’est la division du travail, mettant à profit la complémentarité, qui est la voie vers la richesse, elle-même symbole de cette maîtrise croissante que l’on recherche sur le destin et la nature. L’évolution de l’humanité et de la civilisation a toujours été le résultat de cette division progressive du travail et l’on ne peut dissocier l’enrichissement continu de la société de ce processus de complémentarité croissante des apports.

Toute société, pour accroître sa richesse, va spontanément vers une division plus fine du travail, ce qui conduit à une structure de production plus complexe où les tâches se multiplient. C’est une bonne nouvelle, car plus de travailleurs en deviennent irremplaçables par leur complémentarité et le pouvoir se redistribue donc plus équitablement. Cette complémentarité et donc l’équité qu’elle sous-tend sont des tendances lourdes de l’évolution de toute société.

C’est dans cette direction qu’uns société évolue. Rien n’est plus essentiel à l’enrichissement matériel de la société que d’identifier de nouveaux partages plus efficaces des compétences, menant à une spécialisation constante des fonctions s’appuyant sur une diffusion ciblée des connaissances. C’est ce processus qui est à la base du progrès et de toute utopie d’un monde idéal où tous seraient indispensables, auraient donc un égal pouvoir et seraient également respectés. Un monde idéal où rien ne pourrait se faire que par consensus….

La division du travail est la raison d’être de la société. Elle ne joue bien son rôle, cependant, que dans la mesure où chacun accomplit la tâche complémentaire pour laquelle il est qualifié. Dans un petit groupe, quand l’objectif est connu de tous et les compétences de chacun bien établies, la concertation peut être informelle et la répartition des tâches tout à fait spontanée. Quand une société grandit, cependant, une organisation s’impose. Il y a toujours un volontaire pour prendre charge de l’organisation….

Pierre JC Allard

19-08-09

L’égoïsme et la force

Classé dans : Actualité, lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:01
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On parle d’une Nouvelle Société, mais qu’est-ce qu’une société ? Une société est un système. Le mot “système” est utilisé dans plusieurs disciplines et revêt des sens si différents, que son emploi peut jeter la confusion. Un système, dans le sens où nous l’entendons ici, est un ensemble d’éléments en interaction ; un système est entièrement défini par ses éléments et les interactions qui constituent son fonctionnement. Il existe une immense variété de systèmes: naturels, artificiels, fermés, ouverts… Votre corps est un système. VOUS êtes un système.

Une société est un système dont les individus sont les éléments et dont les interactions sont des activités de production et d’échange, “échange” incluant ici toute forme de transmission de biens, de services ou d’information, avec ou sans contrepartie, consentie ou imposée. Une société est un lieu d’échanges. Échanges d’idées, de connaissances, de sentiments, de bien et services. On y donne, on y prend, on y vend et achète et l’on y troque. On y met aussi en commun les forces et les ressources dont on dispose, ce qui n’est qu’une autre forme d’échange.

Chaque société est un système qui a ses façons de faire, plus ou moins efficaces, plus ou moins satisfaisantes pour ceux qui en sont parties. Efficacité et satisfaction dépendent largement de ce que sont les sociétaires, de leurs valeurs et de ce qu’ils font, mais, si le résultat n’est pas conforme à leurs espoirs, ce sont toujours les façons de faire et surtout les termes des échanges qui seront blâmées, puisque se sont toujours dans les interactions que les insuffisances se manifestent. Critiquer ces façons de faire, c’est critiquer « le système ».

Le Système est donc vu comme le méchant loup dans la bergerie des citoyens innocents, ce qui est loin d’être faux. Les maux qui nous viennent du Système et ceux dont est responsable la simple nature humaine, cependant, se confondent souvent et la confusion est rarement innocente. Les vicissitudes qui nous viennent de la nature sont ainsi imputées au Système par tous les marchands d’illusions, alors que, pour protéger des intérêts acquis, des problèmes qu’il serait facile de résoudre sont parfois présentés comme des fatalités

C’est la première confusion à éviter quand on parle d’apporter des changements fondamentaux à la société. Or, le loup se déguise en Mère Grand, en Chaperon Rouge et même en descente de lit quand ça l’arrange. Dans la pénombre, l’inverse n’est pas non plus exclu. Il est donc vital de diffuser un signalement précis du Système, car nous sommes désormais bien nombreux à dénoncer le “système” et, à défaut de reconnaître le loup de profil comme de face, on risque de plus en plus de se tirer dessus entre chasseurs.

On risque surtout de tirer en l’air, d’imputer à une société en particulier ce qui est commun à toutes les sociétés et dont il est donc oiseux d’accuser le système qui y prévaut. Ainsi, les sociétés que nous connaissons, y compris celle dans laquelle nous vivons, sont des structures qui ont pris forme spontanément, longtemps avant qu’un intello de service ne décide de les appeler “sociétés” et n’en analyse le fonctionnement. Ces sociétés n’ont donc pas été créées sur plan, pour une finalité, mais se sont développées selon les circonstances. Ce sont des sociétés qu’on pourrait dire “naturelles”.

Les principes de fonctionnement des sociétés naturelles n’ont pas été créés non plus; ils ont simplement été découverts, de même qu’on n’a pas créé, mais qu’on a simplement découvert la Loi de la gravité, celle de la conservation de l’énergie et autres lois de la nature. Il y a longtemps qu’on a découvert les règles qui régissent le fonctionnement des sociétés naturelles: ce sont celles qui découlent de la nature humaine.

Il y a deux principes fondamentaux qui déterminent l’avènement, le fonctionnement et l’évolution des sociétés qui se sont ainsi créées spontanément.

Le premier est que l’ÉGOÏSME EST PARTOUT. Chaque “sociétaire” tente de retirer tout ce qu’il peut de la société en y contribuant le moins possible. Altruisme, dévouement et abnégation peuvent exister dans une société naturelle – surtout quand, comme l’explique Maslow, l’individu, bien repu, cherche des plaisirs plus subtils ou voit son bénéfice au ciel ou ailleurs – mais le comportement prévalent d’une société, celui qui permet de prévoir son fonctionnement, c’est que chacun tire à soi la couverture. Ceci demeure vrai, même si certains mettent à le faire plus d’élégance et moins de malveillance que d’autres.

Le second est que LA FORCE TRIOMPHE TOUJOURS. Au départ, il y a la simple force physique, à laquelle s’ajoute vite celle des armes; ensuite, il y a l’intelligence, à laquelle vient s’ajouter l’information, prenant la forme de la connaissance; enfin, il y a la richesse, laquelle permet de manier la promesse en plus de la menace. Les circonstances modifient les rapports de force et il faut en tenir compte, mais, dans une situation donnée, le plus fort gagne toujours.

Dans une société idéale, ces principes ne s’appliqueraient pas. Chacun exécuterait avec abnégation et enthousiasme la tâche qui lui est dévolue et l’appartenance au groupe serait joyeusement consentie. C’est la situation qu’on imagine dans un monastère bénédictin. Hélas, les États que l’histoire a connus jusqu’à ce jour n’ont pas été des sociétés idéales. Si on veut que ce soit l’altruisme et la justice qui prévalent, il faut que le système l’impose. Il faut créer un système qui le fera et lui montrer à le faire.

Pierre JC Allard

18-08-09

Le Printemps de Libertad -12

Classé dans : Auteur, lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:01

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Chapitre 12

Francœur n’avait pas dit: venez fêter l’indépendance. Il n’avait pas dit: venez fêter le Canada. Il les avait invités apparemment sans raison ni prétexte, pour le seul plaisir de les voir là. Au contraire des réunions habituelles chez Francœur qui offraient souvent l’ambiance de quelque vieux club anglais, il y avait ce soir-là chez lui presque autant de femmes que d’hommes. Parsifal le remarqua et s’en réjouit, y étant lui-même venu accompagné d’une superbe créature. Il savait qu’avec Patricia à ses côtés, il y aurait peu de conciliabules qu’on ne soit prêt à élargir pour les y accueillir. Parsifal comptait bien mettre à profit le conseil de Mansfield et établir des liens durables avec Francœur et ses amis.

Mansfield était encore là, bien sûr. Il représentait les anglophones conciliants, ceux qui aimeraient le Québec indépendant sans cesser d’aimer la Confédération canadienne et ne fermeraient la porte à rien. Pinard y était aussi, et sa présence était le symbole de la réconciliation définitive entre les tenants du Oui et ceux du Non. Il n’y avait plus maintenant que des Québécois, tous heureux d’être aussi Canadiens. Robert Desjardins avait été invité avant même que sa nomination à la FTQ n’ait été rendue publique, ce qui prouvait que Francœur avait du flair ou de bons informateurs.

Contrairement à ce qui se passait généralement, on échangeait ce soir-là bien des mondanités comme si l’on eût craint d’aborder des questions plus sérieuses. Pierre Pinard regretta tout à coup de ne point avoir amené Delo. Il aurait été intéressant pour lui de voir les esquives de tous ces gens dont nul ne voulait se compromettre. Le jeu dura jusqu’à dix heures et rien de plus important ne s’était dit que la satisfaction de tous à ce que les droits de la minorité anglophone aient été laissés entièrement au bon plaisir du gouvernement du Québec et de sa population.

─ C’est là, dit Mansfield, le vrai geste de réconciliation. Quand le gouvernement fédéral peut «abandonner» la population anglophone dans ce nouveau pays qu’est le Québec sans que nous, les présumés orphelins, commencions à gémir, c’est le signe que la réconciliation nationale au Québec est vraiment faite.

─ Ce qui implique, dit Berger, que va disparaître le Parti Québécois, un parti qui, quoi qu’on en dise, n’a toujours eu pour but que d’exacerber la spécificité des francophones de ce pays jusqu’à ce que le Québec obtienne sa souveraineté. Cette souveraineté obtenue, le Parti Québécois n’a plus de raison d’être, pas plus que le Bloc Québécois d’ailleurs.

─ Non plus que le Parti Libéral du Québec, qui ne se définit plus, depuis longtemps, que comme la somme de tout ce qui n’est pas péquiste, ajouta Francœur.

─ Ce qui fait, continua Mansfield, que toutes les alliances politiques sont à refaire au Québec. L’indépendance a fait table rase de tout ça et les gens qui l’ont obtenue se sont rendus «dispensables» si vous me permettez cet anglicisme. La question, maintenant, c’est de savoir si la démocratie va survivre dans ce pays.

Une anglophone à cheveux gris et à tête de cheval expliqua longuement que l’attachement indéfectible des Québécois de toutes origines et de toutes langues au principe sacré de la démocratie britannique rendait ridicule toute autre alternative.

─ Je souhaite que vous ayez raison, dit Berger, mais je suis tout de même anxieux de voir apparaître la relève. Tous ces gens qui nous gouvernent ont déjà atteint l’âge de la retraite.

─ Sauf celui qu’on appelle Bayard, dit Pinard.

─ C’est vrai, mais je ne peux pas voir Bayard dans le rôle d’un politicien, dit Francœur. C’est pour ça que j’aimerais bien, moi aussi, voir apparaître la relève.

Mansfield, comme si on lui avait fait un geste convenu, fit sur le champ une apologie discrète de Percy Ewen, puis termina en lui renvoyant la balle. Ce dernier expliqua sa vision du monde, sa conception d’un Québec francophone où les minorités auraient tout de même leur place, parla de concorde et d’harmonie entre ceux qui savaient, ceux qui possédaient, et ceux qui oseraient mener ce pays vers son avenir.

C’est là que Pinard comprit pourquoi on avait invité Desjardins. Il fallait une alternative. Robert Desjardins, au même moment, l’avait aussi compris.

─ L’harmonie entre Québécois étant déjà établie, comme nous l’a si bien exposé le professeur Mansfield, dit-il, prenant la parole à son tour, je vois la nécessité absolue de réconcilier également les partenaires sociaux de façon à ce que le changement inévitable vers une société plus juste et une meilleure répartition du revenu puisse aller de paire avec le parfait respect des droits acquis et la reconnaissance du rôle indispensable que jouent ceux qui possèdent, investissent et dynamisent l’économie.

Il en remit et en rajouta. Pierre Pinard s’étonna que ce jeune homme eut appris si vite à débiter des fadaises. Il lui semblait qu’hier encore Robert était un ami de Delo, un jeune, un pion sans importance sur l’échiquier. Ce soir, il le voyait pour la première fois comme un homme de pouvoir, un rival pour ceux qui étaient en place.

Robert avait compris lui aussi que sa crédibilité venait de monter d’un autre cran. Hier, il entrait par la grande porte à la FTQ et devenait un porte-parole crédible pour ceux dont on s’attendait qu’ils revendiquent. Aujourd’hui, invité chez Francœur, on lui demandait à lui de donner le ton de la négociation à venir.

Cet Ewen, qu’il avait rencontré une fois auparavant et qui connaissait Libertad, avait été invité pour la même raison. Parce qu’il pouvait devenir le porte-parole crédible d’un segment important de la population: la minorité anglophone. Que voulait-on d’eux? Quelles étaient les conditions que posaient Francœur et Berger à l’appui qu’ils semblaient disposés à leur offrir à l’un comme à l’autre? Souhaitait-on qu’ils s’unissent… ou qu’ils occupent les deux côtés de l’échiquier?

Au même moment, Percy Ewen se demandait si la stratégie de Mansfield était de faire de lui l’éminence grise de ce Desjardins qui avait déjà le vent dans les voiles et auquel un soutien de la minorité anglophone donnerait une assise politique solide, ou si la stratégie de Francœur ─ relayée par Mansfield ─ était de le garder, lui Ewen, comme une alternative à Desjardins de façon à pouvoir les financer ou les manipuler tous les deux.

Pinard regardait le manège avec admiration. Desjardins et Ewen étaient bien jeunes. Même avec du talent, de l’audace, des appuis financiers et une conjoncture favorable, il faudrait au moins cinq ans avant que l’un ou l’autre ou les deux puissent vraiment détenir un vrai pouvoir politique. Pourtant, Francœur et Berger les avaient déjà identifiés, les apprivoisaient déjà, préparant l’avenir.

«Passe encore de bâtir, mais planter à cet âge!»…, pensa-t-il. Qu’est-ce qui motivait ces gens qui avaient fait, il y a quelques jours, il le savait mieux que personne, une opération financière réussie dont l’ampleur ne pouvait même être soupçonnée par le commun des mortels? Pourquoi, au lieu de se reposer sur leurs lauriers, étaient-ils en train de se préparer un autre avenir, une autre fortune, d’autres succès, comme si cette partie d’échecs, de conquête et de domination ne devait jamais finir?

Berger avec Ewen. Berger avec Desjardins. Francœur avec Desjardins. Francœur avec Ewen. Les quatre tous ensemble. Desjardins et Ewen ensemble… Une négociation byzantine était déjà ouverte qui durerait des années. Pierre Pinard eut l’impression d’assister à une scène historique. C’est ici, ce soir, que commençaient à se tracer les nouvelles lignes de clivage de la politique québécoise des prochaines décennies. Son regard croisa celui de Berger et il comprit que sa présence là n’était pas inutile. On voulait qu’il comprenne, qu’il participe, qu’il transmette des messages. Il savait qu’il le ferait. L’indépendance n’était pas une fin, c’était un commencement.

*  *  *

Le matin du 24 juin, Pierre Pinard fit apparaître avec plaisir sur l’écran de son ordinateur la première page du Monde du vendredi précédent. On y parlait du Québec sur trois colonnes. On lui avait dit du bien et du mal de cet article.

«Bien plus qu’à la naissance d’un nouvel État souverain ─ le Québec a déjà, dans une large mesure, renoncé aux prérogatives liées à ce statut ─ c’est à la création d’un mini-marché commun canadien qu’on assistera lundi. Marché minuscule, lui-même intégré à une zone de libre-échange dite nord-américaine, à laquelle l’adhésion du Chili permettra, paradoxalement, dès l’année prochaine, de s’étendre jusqu’en Patagonie.

Les protagonistes de l’accord Québec-Ottawa, conclu tardivement pour mettre fin à la chute du dollar canadien (voir Le Monde du 8 juin),ont paru plus préoccupés de simplifier les divergences séculaires qui séparaient les Québécois des Canadiens que d’y apporter de vraies solutions. Il est révélateur que l’accord de création de la nouvelle Confédération canadienne puisse tenir sur une seule page, quand on sait que 144 volumes ont été nécessaires pour préciser les doléances exprimées à une seule des nombreuses commissions d’enquête chargées de prendre le pouls de la population canadienne.

Qu’une large majorité des Québécois se déclarent aujourd’hui satisfaits de l’entente intervenue en dit long sur le ras-le-bol généralisé d’une population dont l’économie stagnait depuis deux décennies pendant que les forces vives des deux «nations fondatrices» s’épuisaient en querelles byzantines. En tranchant le nœud gordien, messieurs Chrétien et Parizeau ont fait une œuvre dont on leur sera longtemps reconnaissant.

D’abord mal accueilli par la majorité anglophone du pays, l’accord est aujourd’hui accepté comme une solution pragmatique: une façon pratique et réaliste de donner satisfaction à l’élément francophone, auquel, pour obtenir la paix des braves, il aura suffi d’accorder la gratification toute sémantique d’une indépendance virtuelle qui n’ajoute pas grand-chose à ses droits.

La notion d’un Québec souverain dans un Canada uni ─ considérée il y a quelques années comme une pitrerie de chansonnier ─ est devenue réalité. De tous les éléments positifs de cette évolution, il faut retenir surtout que les peuples canadien et québécois, malgré trente ans de débats parfois acrimonieux, n’ont jamais cédé vraiment à la tentation de la violence. Mis à part quelques incidents tout à fait mineurs, l’indépendance que souhaitaient les Québécois depuis longtemps est maintenant leur, sans qu’ils aient eu à payer le prix du sang et de la violence. Ils demeurent à ce titre un modèle à donner en exemple à ces nations de l’Europe orientale qui cherchent encore leur voie.

Il est improbable que le nouveau partage des compétences entre le Québec et la Confédération canadienne modifie de façon perceptible les règles du jeu auquel le Canada nous avait habitué. On regrettera sans doute, au Quai d’Orsay, cette émulation entre l’Ambassade du Canada et la Délégation du Québec qui assurait que l’une comme l’autre donne toujours le meilleur de ce qu’elles avaient respectivement à offrir. La création d’une section québécoise rue Montaigne aura du mal à nous en consoler.

L’abolition de toutes les barrières tarifaires entre les provinces canadiennes ─ particulièrement entre le Québec et le reste du Canada ─ met fin à une situation cocasse qui créait souvent aux Canadiens plus d’obstacles à commercer entre eux qu’avec leurs voisins du sud. Après quelques problèmes d’arrimage, les résultats de cette démarche ne pourront être que positifs. Quant au maintien d’une monnaie et d’une banque centrale commune pour le Québec et le Canada, c’est un point sur lequel toutes les parties s’étaient déjà depuis longtemps entendues.

On peut regretter qu’un État québécois totalement distinct ne vienne pas ajouter une voix francophone aux Nations Unies, à l’Unesco et dans le concert des nations, mais sept millions de Québécois qui ont choisi de demeurer canadiens n’en demeureront pas moins aussi, pour nous, toujours des Français.»

Pierre Pinard relut l’article, regrettant un peu cette rigueur cartésienne qui le rendait si clair et qui insistait pour que l’on appelât une casserole une casserole. Il se demanda si trente ans de sa vie se terminaient ce jour-là sur un triomphe ou sur une défaite. Est-ce qu’on célébrerait à midi aujourd’hui l’indépendance du Québec ou la fin du rêve de l’indépendance québécoise? Il n’en savait rien. Au fond, il n’en voulait rien savoir. Le Monde avait raison. Ce que les Québécois voulaient, c’était qu’on appelle ça l’indépendance et qu’on n’en parle plus.

Il avait demandé à Delo de l’accompagner à la cérémonie qui marquerait l’accession officielle du Québec à l’indépendance. Symboliquement, le drapeau canadien serait remplacé par le drapeau du Québec à tous les mâts des édifices officiels, les drapeaux du Québec et du Canada accolés l’un à l’autre devenant désormais le symbole de la Confédération canadienne. Nulle part ailleurs ce geste purement symbolique ne revêtirait la même signification que sur les Plaines d’Abraham et sur la Citadelle de Québec. C’est donc là que Jacques Parizeau et Jean Chrétien signeraient le nouveau pacte confédératif.

L’aspect un peu revanchard de ce choix n’échappait à personne et avait causé bien des ennuis au Premier ministre du Canada. Ce geste étant toutefois la seule concession réelle faite justement aux nationalistes revanchards, on avait fini par convenir que ce n’était pas cher payer la paix et l’harmonie.

Quand ce jour-là, ils furent tous deux face au fleuve, Pierre demanda à son fils:

─ Ça te fait quoi, l’indépendance?

─ Tu sais, dit Delo, c’est exactement la même indépendance que De Gaulle avait offert aux colonies africaines en 1958…

─ Ce n’est pas assez?

Delo sauta du coq à l’âne. ─ Tu savais qu’il y a une mer de pétrole sous la Mer de Chine et que c’était pour ça qu’on avait fait la guerre du Viêt-Nam?

─ Non, mais si elle est là, je suis sûr que quelqu’un finira bien par l’exploiter. Comme je peux te dire que si les Québécois veulent vraiment être plus indépendants, ils finiront bien par l’être.

─ Et en attendant, c’est le meilleur des mondes?

─ Oui, et on se trouvera bien un jardin à cultiver.

Les premiers ministres parlèrent tous deux d’harmonie, de concorde, de liberté… et d’équilibre. Une petite fille récita un poème de Louis Fréchette tout à fait de circonstance et baisa à genoux le fleurdelisé qui remplaça l’unifolié aux accords d’un nouvel hymne national. Après, tout le monde rentra chez soi.

*  *  *

Libertad ne tiqua pas quand Hugo vint chercher Consuelo rue Goyer ce soir-là. Un coup d’œil lui apprit qu’il conduisait une Mercedes décapotable qui valait bien la Jaguar dont Consuelo avait hérité. Hugo était peut-être un peu plus vieux que Gérard, mais plus grand, plus carré et il avait l’air tout à fait en forme. Ils la saluèrent et s’esquivèrent. Libertad comprit que Consuelo ne serait pas incessamment contrainte à la mendicité et que la famille Gomez pouvait toujours compter sur une source de revenus stable. Elle fut plus surprise quand Esteban et Lupe Gomez, endimanchés, partirent à leur tour. Elle n’avait pas pensé qu’ils iraient se joindre à la fête.

─ Van a la fiesta?

─ Il va y avoir un feu d’artifices. Les gens vont danser. Tu n’y vas pas?

Libertad haussa les épaules.

─ Je vais voir plus tard.

Ils partirent et elle se retrouva seule. Vraiment seule. Il s’en était passé des choses, depuis trois mois! Un emploi inespéré à Ottawa, la notoriété, les feux de la télévision, l’attentat, la souffrance, la rupture avec Robert. Puis, la convalescence, la rencontre avec Gérard, tous ces changements dans sa vie qui avaient fait d’elle une autre femme. Une femme forte. Une femme seule.

Libertad devint très consciente du fait qu’elle n’avait pas d’amis. Tout le monde lui disait bonjour, mais personne ne l’appelait. Elle n’avait jamais établi de relations profondes avec les autres étudiants de Concordia, avec ses collègues de travail à la crêperie ni dans le milieu des immigrants salvadoriens. Sa vie avait tourné autour de Robert et de ses amis, puis tout s’était estompé.

La semaine prochaine ─ on l’en avait averti ─ elle commencerait sa nouvelle carrière à Ottawa. Une nouvelle vie commencerait. Heureusement. Mais ce soir, il faisait beau. Il faisait beau et personne, absolument personne ne pensait à elle. Le téléphone, ce soir, ne pouvait PAS sonner pour elle. Elle passa une robe légère et sortit. Seulement pour être ailleurs.

*  *  *

Il était vingt heures et le ciel commençait a rougeoyer au-dessus des Laurentides. Delo refit une fois de plus l’analyse de ce que son père lui avait dit. L’analyse de ce que Marcel lui avait dit. Il revit dans sa tête tous les éléments du puzzle, puis il fit sa propre synthèse. Le Québec n’était pas indépendant; le Québec, désormais, se dirait indépendant, ce qui permettrait aux Québécois de penser à autre chose. Aux Québécois, aux Canadiens et au monde entier.

Plus personne ne voulait entendre parler de l’indé-pendance du Québec. Tout le monde était heureux de dire que c’était chose faite, ce qui évitait de penser qu’il fallait la faire. C’est tout. Delo savait que Robert Desjardins poursuivait déjà des ambitions politiques. Il voyait que Marcel avait eu son heure de gloire et ne demandait plus qu’à devenir une relique; Marcel ne voulait plus agir, ne voulait plus réfléchir. S’il recevait un héritage, il irait sans doute se terrer quelque part du côté de Montmagny, avec une vue sur le fleuve. Un jour, quelqu’un s’intéresserait à Marcel et écrirait pour lui ses mémoires.

Et il y a son père. Son père qui a toujours été pour lui le symbole même de la lutte pour l’indépendance mais qui, aujourd’hui, feint comme tout le monde de croire qu’il a gagné. Ou qui pense peut-être qu’il est astucieux de marquer le pas, de planter solidement un piton et de laisser le Québec reprendre son souffle avant qu’une autre génération ne reprenne l’escalade vers la vraie indépendance. Peut-être. Il sait que Pierre Pinard a mis un terme à sa quête de l’indé-pendance. Lui aussi.

Delo regarde autour de lui le charme discret, le luxe de bon goût, les livres bien reliés, cette vue sur les Laurentides qui prouve que les riches ont toujours plus, même de ce qui est gratuit. Il a passé sa vie à rêver d’un idéal. On vient de le décevoir. Il regrette un peu d’autres plaisirs qu’il a souvent laissés pour compte. Il a des douzaines d’amis, mais pas un seul auquel il voudrait ce soir donner un coup de fil. Il préfère être seul à la fête.

*  *  *

Ils sont sans doute 500 000 au parc Jeanne-Mance. On a mis des lampions aux arbres; la montagne offre un beau coup d’œil. Il y a des hauts parleurs partout et l’on n’entend que de la musique en français, entrecoupée de poèmes… et de slogans. Déjà des slogans, pensa Delo. On en a voulu faire un fête populaire, mais les projecteurs qui balayent le ciel en tous sens vont chercher quelque chose au niveau de l’inconscient, des images de raids aériens. Des gens à qui on n’a rien demandé ─ ou quelqu’un l’aurait-il fait? ─ promènent des pancartes qui ne disent plus souveraineté, indépendance ou liberté mais simplement: QUÉBEC.  Il traîne partout des photos de Parizeau. Un Parizeau qui parait bien bon, bien paternel, mais un peu triste et bien fatigué. La foule ne se promène pas: elle va quelque part. Elle ne sait pas vers quoi, mais elle marche. Elle marche avec l’énergie des espoirs accumulés depuis trente ans, avec la frustration aussi, peut-être, d’avoir eu trop facilement ce pourquoi on lui avait dit qu’elle devrait combattre âprement. L’avenue du Parc a été réservée aux piétons. Ils sont de plus en plus nombreux; qui pourrait avouer, plus tard, qu’il a vécu cette journée et qu’il n’était pas là? Ils sont tous là, ils se sentent forts.

La musique s’interrompit à tous les haut-parleurs et tous les faisceaux se fixèrent, comme au garde-à-vous. Une voix que Delo n’avait jamais entendue, une voix que personne n’avait jamais vraiment entendue. Une voix de baryton profond. Calme, assurée, jeune.

─ Québécois, Québécoises, nous sommes libres.

La foule hurla comme si elle n’avait eu un seul corps, une seule voix. Quand la clameur se fut apaisée, la voix continua:

─ L’indépendance n’est pas une fin, c’est un commencement. Le Québec a maintenant retrouvé sa dignité, son courage, sa force.

La clameur s’éleva encore une fois, tout aussi unanime, tout aussi stridente. La voix attendit que la foule se fut tue, puis reprit.

─ Le Québec va être plus, le Québec va être mieux, le Québec va grandir.

La foule répondit. Le dialogue était engagé entre cette voix anonyme et cette foule unanime.

─ Québécois, Québécoises, il y aura des sacrifices à faire. Il y aura des défis à surmonter. Mais nous vaincrons. Le Québec se doit d’être un modèle et un phare. Notre mission est d’apporter la lumière et la joie. Ce soir, ensemble, vivons la joie.

Au dernier mot, tout le flanc de la montagne s’embrasa de lampions décorant les arbres jusqu’à la Croix du sommet. Puis, le ciel aussi s’embrasa de douzaines de lucioles bleues et blanches. Le feu d’artifices venait de commencer, mais il commençait en beauté, avec le panache qu’on met généralement à les terminer. Delo n’avait jamais vu autant de lumières. Personne n’en avait jamais vu autant. Toutes blanches et bleus. Les haut-parleurs entonnèrent l’hymne national et, au lieu de se mettre au garde-à-vous, la foule hurla encore une fois. Longtemps. Inlassablement. Puis, la musique changea pour un air de Vigneault et ils chantèrent tous en chœur. C’était leur tour… Ensuite la musique devint un rigodon et ils se mirent à danser.

*  *  *

Delo zigzaguait à travers les couples.

─ C’était qui qui parlait, demandait une femme à son partenaire?

─ J’sais pas, répondait un homme essoufflé.

─ Qui c’est celui qui a fait le speech, demandait un homme à son voisin?

─ Lui? C’est Bayard, j’ai demandé à un des gars de la sécurité. C’est le Coordonnateur.

Delo n’avait jamais entendu le Coordonnateur parler. Personne ne l’avait jamais entendu parler. Maintenant il parlait… Delo avait refusé avec un sourire bien des invitations à danser. Quand une femme qui dansait recula et, par mégarde, lui tomba dans les bras. Il fit le geste de la remettre sur ses pieds et de continuer son chemin. Il sentit cependant qu’elle était bien souple, bien soyeuse, bien palpitante, il éprouva le désir de la retenir un instant. Il la regarda et reconnut Libertad. Il regarda ses yeux qui étaient noisette ─ et non pas d’outremer comme sa sœur Consuelo ─ regarda une bouche humide, charnue et un peu provocante… et il l’embrassa. Elle ne fit rien pour se dégager, mais se serra contre lui, avec désespoir.

Le monde autour d’eux continua de tourner, mais ils n’y prêtèrent plus la moindre attention. Ils s’embrassèrent si longtemps que les rires fusèrent autour d’eux. Quelqu’un applaudit, un autre fit une blague sans méchanceté. Ils n’y prêtèrent aucune attention. Ils auraient pu faire l’amour là, tout de suite, debout, sur place. Leur lèvres se quittèrent un instant et ils se regardèrent. Ils cessèrent de s’étreindre, mais ne rompirent pas le contact. Ils se sourirent, s’embrassèrent à nouveau, puis s’éloignèrent en zigzaguant encore entre les couples, mais ensemble. Ensemble, pensa Libertad, et le mot la faisait presque pleurer de joie. Ce n’est que lorsqu’ils furent en marge de la foule, au nord de la rue Mont-Royal, qu’ils se risquèrent à parler. ─ Le printemps de l’indépendance, dit Libertad en regardant Delo! ─ Si tu veux, dit-il en la serrant contre lui, on va en faire l’été du bonheur.

Épilogue

21 mars 1997

Pierre Pinard est délégué du Québec, confortablement installé à l’Ambassade du Canada à Washington. Il a une superbe résidence sur le Potomac et un grand jardin. Il le cultive. Il pense de plus en plus que nous vivons dans le meilleur des mondes.

Delorimier Pinard est étudiant à Georgetown. Il s’intéresse aux études stratégiques et à la Realpolitik. Il habite toujours chez son père, en bordure du Potomac, mais partage surtout la vie d’une troisième secrétaire de l’Ambassade du Canada à Washington.

Libertad Gomez est troisième secrétaire à l’Ambassade du Canada à Washington. Elle s’occupe des relations avec les milieux hispaniques. Ils sont la force montante. Elle en est une aussi.

Robert Desjardins est devenu secrétaire général de la FTQ. Il est très actif dans le parti Social-Démocrate, le nouveau parti de centre-centre gauche du Québec qui tend vers le centre. Il n’aime encore personne.

Percival Ewen ─ il a laissé tombé la forme allemande du nom ─ est une vedette en gestation. Il est du parti Démocrate-Chrétien. Un parti de centre-centre droit qui tend vers le centre.

Le professeur Mansfield est maintenant recteur de l’Université Concordia. Il est pressenti pour le poste ─ tout à fait honorifique ─ de Président du Québec. Ce serait pour les nationalistes un beau geste de réconciliation avec les minorités. Il s’amuse beaucoup.

Francœur connaît encore tout le monde: rien n’a changé à son train de vie, il est seulement plus riche. Berger? Personne ne le connaît, qui est Berger?

Lucien Gariépy ─ alias Scalp ─ mène adroitement les activités du gang d’Hochelaga, lequel travaille en symbiose avec certains groupes autochtones et maintient une paix armée avec la mafia. Les temps sont durs pour les gangs.

Bayard est décédé dans un triste accident de la route, quelques semaines après l’indépendance. Il s’était endormi au volant. Des rumeurs ont circulé, mais maintenant on l’a oublié.

Hugo Van Jaegeren ─ ci-devant Marius ─ a une maison à Uccle, en banlieue de Bruxelles. Il s’occupe d’une banque du Luxembourg qui fait des affaires avec la Russie.

Consuelo Gomez habite à Uccle, en banlieue de Bruxelles. Elle demeure en contact étroit avec sa sœur et les douzaines de Gomez dispersés à travers les Amériques. Elle est le bastion avancé, la première des Gomez à s’enraciner sur le sol d’Europe.

Mohamed Ben Saïda et son jeune frère sont à Moscou. Ils s’occupent de construction. On n’en sait pas plus.

Personne ne sait où est Gérard, ni où se trouve Cajun. Marcel ne répond plus au téléphone.

Esteban et Lupe Gomez, et même monsieur Tuong de la rue Côte-des-Neiges, maîtrisent de mieux en mieux le français. L’agent Smith aussi: il voyage beaucoup au Québec.

Le jeune Deschênes voyage beaucoup en Ontario et maîtrise de mieux en mieux l’anglais.

Monsieur Cardoso et Ricardo voyagent toujours autant et n’ont rien perdu de leur maîtrise.

L’agent Maurice Paneton, les éboueurs Albert et René, ainsi que leurs petites familles vont bien. Leur vie n’a pas changé. Johnny, Tony, Bantam et Jonas continuent leur boulot quotidien.

Le Québec est indépendant, le Canada est uni. Le Monde dit que rien n’a vraiment changé au Québec ni au Canada.

Duncan est toujours aussi fou.

Michael? Il n’y a aucune raison pour qu’il ne soit pas toujours là.

- 30 -

Pierre JC Allard

Nota bene: Vous pouvez télédécharger “Le Printemps de Libertad” – et quelques autres choses – en version pdf, en allant ICI

À partir de demain, chaque jour, un de moments clefs qui nous ont conduits de l’origine de la société vers la crise actuelle.

17-08-09

Le Printemps de Libertad -11

Classé dans : Actualité, lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:00

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Chapitre 11

Marius et Marcel se rencontrèrent au Rital. Ils ne s’étaient pas revus depuis les événements du 25 mai. Quand Marius apparut, Marcel le reconnut à peine. Le style Armani lui allait comme un gant. Ils n’eurent pas à se donner d’explications pour éclater de rire.

─ Et ta moto, demanda Marcel?

─ Je suis trop vieux. Tiens, je t’ai apporté une boîte de cigares

─ Je ne fume pas.

─ J’ai pensé que tu pourrais fumer 100 000 dollars en coupures de cent. J’aurais pu faire cent coupures de mille, mais ça aurait fait prétentieux et c’est pas facile d’avoir la monnaie.

─ Est-ce que les gars d’Hochelaga vont prendre ton nouveau style?

─ Ils ont Scalp. Moi, je prends ma retraite. J’ai déjà pris ma retraite.

─ Est-ce que tu faisais tout ça simplement pour avoir du fric?

─ Pas au début; c’était l’aventure. T’as pas idée comme j’ai bourlingué. Puis un jour, d’aventure en aventure, ça devient la routine. Alors il faut un gros changement: le calme, l’aisance, la nouba.

─ Joyeux programme!

─ Tu sais, il va y avoir des temps durs dans le métier. Scalp n’aura pas les choses faciles. Heureusement, il peut se replier sur ses contacts avec les autochtones. Ça fait une nouvelle force. Plus solide.

─ La gang d’Hochelaga ne s’en sortait pas mal…

─ Ne crois pas ça. Ce que tu as vu, c’est une parenthèse, ce n’est pas la réalité. La chance des gangs, c’est de ne pas hésiter. Quand tout le monde tergiverse, quand personne ne sait plus où il va, les gangs sont au pouvoir parce que les gangs osent. Ils bougent. Ils agissent. Le printemps de l’indépendance a été le printemps de l’indécision: nous avons pris le pouvoir. Mais attention, quand les gouvernements ne lésinent plus, quand des types solides prennent les choses en main, les gangs ne sont plus que des minables. Mes lance-roquettes contre les .38 de la police de Montréal, c’était merveilleux. Contre un F-18 des forces armées… tu vois ce que je veux dire?

─ C’est pour ça que tu prends ta retraite?

─ Non, l’avenir est encore aux gangs dans la moitié des pays du monde. Les gangs seront toujours au pouvoir dans la moitié des pays du monde: ça fait partie du système. Marius s’interrompit et son regard se fixa au-dessus de l’épaule gauche de Marcel qui sentit une peur panique l’envahir. Quelque chose était là, derrière lui, qui fascinait Marius. Ce ne pouvait être qu’un danger.

Marius se retourna et vit que Libertad et Consuelo étaient là. Marcel fut heureux d’apprendre que Marius pouvait regarder une belle femme aussi intensément qu’une Kalachnikov. Marcel, lui, n’avait pas oublié Libertad. Il se leva

─ Asseyez-vous, je vous en prie.

Marius aussi s’était levé, ne quittant pas Consuelo du regard. Libertad les regarda tous les trois, sourit et s’assit.

─ Libertad, dit Marcel, permettez-moi de vous présenter un ami…

─ Hugo, interrompit Marius, Hugo Van Jaegeren.

─ Hugo, dit Marcel, sans s’émouvoir, tu as certainement entendu parler de Libertad Gomez. «The girl who chose Canada».

─ Je suis Consuelo, la sœur inconnue, dit celle-ci, donnant la main à Marius-Hugo de telle façon que celui-ci ne pouvait guère que la lui baiser. Ce qu’il fit. Elle le fixa un moment, puis revint vers Marcel.

─ Et vous, vous êtes l’homme qui fréquente des motards et qui fait flotter des drapeaux du Québec.

─ C’est ça. Maintenant, nous nous connaissons tous, dit Marcel.

Marius-Hugo fit apparaître une bouteille d’un Brunello remarquable et des amuse-gueule. Ils dirent des choses anodines, mais vite Libertad invita Marcel à l’écart.

─ J’aimerai vous parler quelques minutes. Seul.

Il la suivit, et elle reprit très vite, comme un enfant qui se confesse:

─ Je voulais simplement vous dire que je ne vous ai pas trahi. Ni vous, ni qui que ce soit, ni ce à quoi vous vous êtes donné. Je voulais vous dire que je respectais ce que vous avez fait et ce que vous faites. Que j’étais heureuse, au fond, que le Québec ait finalement obtenu ce que vous vouliez.

─ Je n’ai jamais pensé que vous nous aviez trahis, dit Marcel. J’ai seulement pensé que vous disiez dans vos propres mots ce que la plupart des Québécois voulaient dire. Parce que vous n’étiez pas prisonnière d’une tradition, d’idées toutes faites, d’une éducation québécoise, vous avez pu le dire avec plus de justesse que nous. Ce que vous avez dit à la télévision anticipait ce qui s’est passé la semaine dernière. La souveraineté-association, c’était bien plus près de ce que vous disiez que de ce que nous pensions, nous.

Ils se serrèrent longtemps la main et revinrent à la table. Il sautait aux yeux que Consuelo et Hugo avaient déjà jeté les bases d’une solide relation. Libertad et Marcel s’esquivèrent donc, retournant chacun vers ses affaires, Libertad plus légère d’avoir clarifié les choses avec Marcel et Marcel assez heureux de tenir sous son bras le cadeau de monsieur Hugo Van Jaegeren.

À la même heure, en plusieurs points de la ville, une police devenue plus efficace et plus confiante, visiblement bien informée, s’affairait à cueillir les lambeaux de l’ex-gang de Mohamed Ben Saïda. La parenthèse était finie.

*  *  *

Le lieutenant Lafontaine regarda l’homme qu’on lui avait envoyé avec commisération. Ce type trop pâle, trop mince, trop étroit des épaules n’avait peut-être pas trente ans. Qu’est-ce que le ministre de l’Intérieur faisait avec des types de cet acabit, songea-t-il. Est-ce qu’on pensait vraiment que ce rigolo allait venir lui montrer son métier? Il le fit asseoir tout de même: ceux qui venaient de chez le ministre avait toujours une certaine importance, surtout s’ils étaient annoncés par le directeur en personne.

Le jeune homme lui donna sa carte: Gérald Deschênes, attaché à la Coordination des activités de transition. Pas d’adresse, pas de numéro de téléphone. Une carte à mettre avec des fleurs dans un salon mortuaire. Le jeune homme ne dit rien et Lafontaine en conclut, avec justesse, que celui-ci attendait qu’on lui fasse un rapport.

─ Les faits sont les suivants, monsieur Deschênes. D’abord, les trois présumés trafiquants qu’on a trouvés morts dans l’entrepôt étaient décédés depuis environ trente-six heures d’après le médecin légiste. Ils ont de plus été identifiés comme des membres du gang d’Hochelaga. Il ne faut pas beaucoup d’imagination pour en conclure que ce sont ceux qui ont été abattus lors de l’attaque de la veille et qu’on les a commodément déposés dans l’entrepôt pour prendre la place de ceux qui y étaient auparavant. Nous ne savons pas qui étaient ceux-ci. Ensuite, tous les témoins confirment que trois homme n’auraient pas suffi à déclencher le tir de barrage qui a accueilli le premier assaut. Ensuite, la drogue qu’on a saisie, et dont la valeur se serait chiffrée entre quarante et cent millions de dollars, comme l’ont dit les journaux, est en réalité un produit dilué et redilué que pas un junkie sérieux n’accepterait d’acheter. On peut en conclure qu’une partie significative, sinon la quasi-totalité de la cocaïne qui était dans l’entrepôt lorsque le premier assaut a été donné avait déjà été transportée hors du secteur lorsque le deuxième assaut a été lancé. Autre fait: tous les projectiles lourds qui ont été tirés au cours de ce deuxième assaut l’ont été sur les ailes du bâtiment, et non pas contre la partie centrale; de plus, même les tirs d’arme légère, lorsqu’ils étaient dirigés vers la partie centrale du bâtiment, portaient haut, jamais en dessous d’un mètre cinquante du sol. À l’intérieur, le nombre de balles tirées ─ généralement au plafond ou haut dans les murs ─ n’a aucune commune mesure avec ce qui aurait été requis pour abattre trois hommes. Trois hommes dont on nous dit qu’ils auraient été abattus par surprise. Tout ceci n’a donc aucun sens.

Le jeune Deschênes écoutait patiemment. Il savait déjà tout ça. Il savait aussi d’autres sources qu’un trafiquant colombien bien connu, qui ne se déplaçait pas pour des vétilles, était passé à Montréal dans les jours précédents. Il savait qu’un Portugais, qui servait souvent de mule pour une famille mafieuse importante de New York, était reparti de Montréal le 25. Deschênes aurait pu dicter un rapport complet sur cette histoire, de A à Z, avec plus de détails que Lafontaine n’en aurait jamais. Ceci n’était pas l’objet de sa mission.

─ C’est vous, lieutenant Lafontaine, qui avez autorisé Marcel Leblanc à pénétrer dans le périmètre de sécurité?

─ Oui. Il m’a dit qu’il était envoyé par les autorités du gouvernement de Québec.

─ Il vous en a fourni la preuve?

─ Non… Mais la situation était difficile…

Deschênes l’interrompit. ─ C’est bien vous, lieutenant Lafontaine, qui avez communiqué aux médias la nouvelle que Leblanc servait de médiateur et que le gang d’Hochelaga collaborait avec la police dans cette affaire?

Le lieutenant Lafontaine n’était pas un enfant. Il comprenait bien la tournure que prenait la conversation. Il savait que la conversation rassurante qu’il avait eue avec le chef de cabinet du ministre de l’Intérieur, avant de parler aux médias, n’était enregistrée nulle part. Il se souvenait d’ailleurs fort bien de la teneur de la conversation, et il savait que tout avait été si flou, si ambigu, si tortueux qu’on n’en pourrait rien tirer, même si on en produisait le procès-verbal. Il fit un rétablissement au niveau des méninges et vit tout à coup toute la situation sous un jour nouveau.

─ Je me dois d’ajouter, monsieur Deschênes, que les indices dont je vous ai fait part ne constituent pas des preuves. Tout au plus pourraient-ils susciter des soupçons. La confidentialité de cette information a donc été maintenue de la façon la plus stricte par nos services. Il n’y a que le directeur de la police, moi-même et vous qui ayons l’ensemble des données. Les autres n’en ont que des bribes.

Ce dont nous disposons, continua-t-il après avoir vérifié que son interlocuteur semblait se détendre, justifierait, à mon avis, une enquête sérieuse. Une enquête en profondeur dont il faut bien avouer qu’elle ne pourrait produire de résultats probants que si elle était prolongée durant des mois. Compte tenu des budgets limités dont nous disposons, j’ai donc tenu à informer le Ministère, à la demande du directeur, de notre incapacité à poursuivre cette enquête et à la mener à bonne fin à moins que des crédits supplémentaires ne nous soient accordés. C’est le but de notre entretien.

Deschênes classa immédiatement l’affaire dans sa tête et commença à s’inquiéter plutôt de l’heure du prochain car pour Québec.

─ C’est ce que je pensais. Vous connaissez la situation financière dans laquelle nous nous trouvons… Dans les circonstances, vu la publicité qui a été donnée à cette affaire, je crois qu’il faudrait penser sérieusement à la possibilité de convoquer toutes les parties intéressées et de préparer un rapport sur l’opportunité d’approfondir cette enquête. Nous n’excluons même pas la possibilité d’une commission d’enquête. Toutefois, il faudra faire avec les moyens du bord. C’est une période d’austérité pour tout le monde, même pour les corps policiers. Je pense donc que la police de Montréal devrait nous proposer elle-même les mesures qu’elle entend prendre pour que l’affaire soit menée à terme. Au Ministère, nous ne pouvons nous permettre d’aller plus avant dans cette direction aussi longtemps que toute l’information ne nous est pas parvenue.

─ S’agit-il d’une priorité?

─ Une priorité, parmi d’autres priorités. Je présume que vous informerez le directeur des gestes qu’il serait maintenant opportun de poser.

Deschênes se leva, ramassa l’attaché-case en vrai cuir qui prouvait qu’il n’était pas un rigolo malgré son jeune âge, sourit, tendit la main et partit.

Le lieutenant Lafontaine enleva le dossier Pointe-Saint-Charles de la pile des dossiers urgents et le mit dans la pile des dossiers «à classer».

*  *  *

Le 20 juin, à quatre jours de la souveraineté ─ on ne disait plus l’indépendance ─ Delo put enfin rejoindre Marcel qu’il n’avait pas revu depuis les événements de Pointe-Saint-Charles. Il avait bien des questions à poser et pensait aussi avoir quelques réponses à offrir. Marcel ne lui cacha rien de ce qui s’était passé, ni de son amitié avec Marius, ni des négociations aux rebondissements imprévus, ni de l’opération bidon qui avait permis à la police de saisir des miettes pendant que le gang d’Hochelaga disparaissait avec le gâteau. Il se retint uniquement de lui parler de Hugo Van Jaegeren et des cigares. Delo, pour sa part, n’avait rien d’aussi précis à raconter, mais il avait bien des hypothèses.

─ Ce qui me donne à penser, dit-il à Marcel, c’est que tout semble toujours orchestré et manipulé. Par exemple, as-tu trouvé chez les motards une bonne explication au fait que Paloma ait été assassiné? Est-ce qu’il ne te semble pas bizarre qu’un groupe criminel puissant soit subitement apparu à Montréal, ait réussi à établir des contacts avec la mafia new-yorkaise et un cartel colombien… et semble tout à coup s’évanouir après un baroud d’honneur qui n’a pas eu de lendemain? Parce que, si j’ai bien compris, ton ami Marius t’a dit que le citoyen Ben Saïda s’était enfui et que son groupe, tout à coup, n’existait plus? Ce qui colle bien avec ces histoires que l’on voit dans les journaux de petits pégreux arrêtés par douzaines.

─ C’est vrai que Ben Saïda a l’air de sortir d’une boîte à surprises.

─ Surtout, pourquoi aurait-il tué Paloma? Et comment tous les corps policiers se sont-ils trouvés tout à coup bloqués, privés de directives, abandonnés à eux-mêmes? Il est facile de dire que la pègre était mieux armée que les policiers, mais est-ce que les motards se seraient enhardis à ce genre d’opération sans savoir que les policiers ne bougeraient pas?

─ Ce qui signifierait que quelqu’un, chez les motards, étaient de connivence avec les policiers?

─ Ou de connivence, reprit Delo, avec ceux qui manipulaient ceux qui donnent des ordres aux policiers…

Marcel revit dans sa tête les visages de Marius, de Scalp et des autres. Marius était d’une toute autre dimension. Hugo Van Jaegeren était d’une toute autre dimension. Se pouvait-il que Marius eût joué un double jeu? Il était tout aussi impossible de le croire que d’écarter totalement l’hypothèse…

─ Tu sais, dit-il, je n’ai vu que bien peu de choses. Si j’avais assisté aux négociations avec Ben Saïda, avec les New-Yorkais, les Colombiens, je pourrais peut-être me faire une opinion.

─ Mais, justement, on ne t’a pas donné cette chance, n’est-ce pas?

─ Les événements ne l’ont pas permis. Il y a tout de même des éléments qui ne peuvent pas avoir été manipulés. Personne n’est venu me chercher chez moi, personne ne m’a mis un drapeau du Québec entre les mains.

─ Mais Marius avait fait le contact avec toi auparavant. Tu sais, une solide manipulation, ce n’est sans doute pas une stratégie parfaite que l’on essaye de réaliser. C’est plutôt la création de toute une ambiance, d’une myriade de possibilités dont on s’assure que, tôt ou tard, l’une servira nos fins. Il y a des gens qui expliquent ainsi la création du monde. Nous sommes cette chance sur un trillion de trillions de possibilités d’être exactement ce que nous sommes… Mais il y avait un trillion de trillions de possibilités qu’il existe autre chose. Mieux, pire ou semblable, mais quelque chose.

─ Tu me racontes tout ça, mais c’est le rôle de ton père qui t’inquiète, n’est-ce pas?

─ Je sais que mon père n’a rien fait d’incorrect. Je sais qu’il a travaillé loyalement pour le Québec. Maintenant, je ne sais pas quels moyens il a employés. Tu vois, il y a une chose qui me frappe. Quand le gouvernement du Canada a rétabli son crédit en vendant à un consortium de banques je ne sais combien de milliards de bons du trésor en dollars à 48 cents, sachant pertinemment que le rétablissement de son crédit permettrait au dit consortium de les vendre en dollars à 70 cents, je ne peux m’empêcher de penser que quelqu’un, quelque part, a fait un fric incroyable.

─ Ce qui n’a rien enlevé aux Québécois: le dollar valait déjà 48 cents!

─ Ce qui a enlevé une somme équivalente à des spéculateurs, des institutions, des citoyens ordinaires, des gens qui n’ont pas eu l’astuce de prévoir que le Québec et le Canada concluraient une entente de dernière heure. L’astuce ou l’information?

─ Tu crois que ton père est allé dire à New York que le Québec réglerait à certaines conditions et que c’est pour ça qu’a été créé le consortium qui a permis de sauver le dollar canadien et de faire l’indépendance? C’est bien ça?

─ Je pense que personne n’aurait fait de fric sur la remontée du dollar canadien si le dollar canadien n’avait commencé par baisser. Je pense que ce qui l’a fait baisser, c’est le psychodrame de Pointe-Saint-Charles diffusé sur toutes les télévisions d’Amérique et du monde. Je me pose la question: est-ce que quelqu’un a organisé le psychodrame de Point-Saint-Charles?

─ Si tu soupçonnes ton père d’avoir trempé dans l’organisation d’un complot mafieux, détrompe-toi. Je connais Pierre Pinard depuis plus de trente ans. Ce n’est pas son genre.

─ Non, je ne pense pas qu’il ait participé à cette partie de l’opération. Mais je pense tout de même que la petite guerre de Pointe-Saint-Charles a été faite pour impressionner les badauds. Tu te souviens, Marcel, il y a quelques mois tu me disais qu’il y aurait une épreuve de force et que le gouvernement fédéral la gagnerait parce que le Québec n’avait pas de force armée. Tu te souviens?

─ Oui, je me souviens, c’était chez toi, enfin, chez vous.

─ Eh bien je pense que le Québec n’ayant pas de force armée, on a décidé de lui en donner une le temps de créer un suspense, le temps qu’il y ait apparence d’une véritable épreuve de force entre le Québec et le Canada, le temps que le dollar chute à 50 cents.

─ Et pour faire cette armée, on a pris les motards?

─ On s’est servi des seuls Québécois prêts à courir un risque et qui savaient utiliser des armes. Qui d’autres?

Marcel se remémora toute une série de gestes, de mimiques, de scènes, de situations… Il se surprit à penser que Hugo Van Jaegeren jouant le rôle de Marius était une hypothèse au moins aussi crédible que Marius devenant subitement Hugo Van Jaegeren. On ne le saurait jamais. Mais si on supposait… on ouvrait la boîte de Pandore.

─ Mais ceci voudrait dire, Delo, que des gens à Québec, des gens à Ottawa ont aussi collaboré à cette opération. Quelqu’un a décidé que l’armée n’interviendrait pas. Quelqu’un a décidé que la GRC n’interviendrait pas. Quelqu’un a convaincu la Sûreté du Québec de ne pas intervenir.

─ Surtout, dit Delo, quelqu’un a décidé de faire au Québec, quand le dollar était à 50 cents, une proposition que l’on ne lui avait jamais faite auparavant.

Il y eut un silence et Delo continua.

─ Il a fallu nécessairement qu’il y ait, à Québec, quelqu’un qui décide d’accepter cette proposition sachant que le dollar remonterait à 70 cents.

─ Et tu penses que ton père a joué un rôle important dans ce complot? Parce que si c’est vrai, c’est un complot.

─ J’en suis persuadé, dit Delo.

*  *  *

─ Alors, je lui ai dit: «Ce n’est pas tout d’avoir des gens loyaux; il faut aussi avoir des gens intelligents. Loyaux ET intelligents.»

─ Et il a répondu?

─ Il m’a dit que Desjardins était bien jeune, mais qu’il considérerait.

Celui qui faisait son rapport était une copie conforme de Deschênes. Ce n’était pas Deschênes, mais il avait été coulé dans le même moule, le moule de Bayard. Celui qui écoutait était d’une autre école. Il était d’une époque où il valait mieux sembler ne pas trop savoir où l’on allait, ne pas avoir d’objectifs bien précis. Une époque où il fallait donner l’impression à son interlocuteur que c’est lui qui menait le jeu, qu’on allait soi-même tenter de s’adapter à ce que LUI souhaitait. Ce n’était pas le style qu’on avait favorisé au Secrétariat à la coordination des activités de transition. Chez le Coordonnateur, on disait exactement ce que l’on voulait, et on l’exigeait. La disparité entre les deux hommes était on ne peut plus claire.

─ Donc, disait celui à qui l’on faisait rapport, ils vont nous revenir sur ce dossier. Est-ce que tu as l’impression qu’il vont accepter?

─ Ils vont accepter si on leur botte le cul.

─ Mais, es-tu bien sûr que ce soit nécessaire?

─ Non, mais je ne suis pas sûr que ça ne le soit pas.

L’autre ne comprenait pas vraiment ce que l’on attendait de lui.

─ Mais ils vont nous donner une réponse?

─ La Coordination voudrait Robert Desjardins en poste ─ pas nécessairement en fonction, mais désigné ─ avant la cérémonie du drapeau.

La «cérémonie du drapeau», c’est ainsi que l’on appelait désormais la transmission formelle du pouvoir qui marquerait l’accession du Québec à l’indépendance.

─ Il faudrait tout de même leur donner le temps de prendre une décision.

─ Ils ont tous les éléments pour décider. Il n’y a donc aucune raison qu’ils y mettent le temps sauf cette vieille habitude qu’ils ont d’accumuler chacun, sur le coin de son pupitre, une pile de dossiers non réglés qui est supposée donner l’impression qu’il est débordé de travail. Donc, nous souhaiterions qu’ils agissent. Il n’y a pas de raison pour que Desjardins ne soit pas dans la tribune d’honneur le 24 juin. Il l’a mérité.

─ Ça, c’est vrai, il l’a mérité.

L’extraordinaire succès de la fête de la solidarité du Premier mai avait nimbé Robert Desjardins d’un auréole d’efficacité. Le Ministère le voulait à la FTQ, c’est sûr. Le Ministère se demandait seulement jusqu’à quel point il pouvait forcer la main du syndicat. Jusqu’à quel point il pouvait imposer son candidat comme adjoint au Secrétaire général de la première centrale du Québec.

─ Je vais en parler à la ministre.

L’autre n’insista pas. Il n’avait pas le temps d’insister. Il y avait trop de choses à faire.

─ La Coordination compte sur vous, dit-il avec ce demi-sourire qui était devenu la marque de commerce des hommes de Bayard. Le sourire de gens qui, ayant mesuré tous les risques, ne détestaient pas qu’on leur résistât un peu. Cela donnait du prix à leurs victoires.

L’homme du Ministère écrivit un rapport pour le ministre. Il consulta le sous-ministre et quelques autres membres de son entourage. En sa qualité d’attaché politique, il avait bien quelque chose à dire, mais il n’était pas tout à fait sûr des documents qui devaient être envoyés à la FTQ. Pas de document demandant la nomination de Robert Desjardins, bien sûr, on avait des manières… Mais des documents entre les lignes desquels on pourrait lire que le Ministère souhaitait vraiment que quelqu’un de jeune et de dynamique…

Il alla très vite. Il ne lui fallut pas deux jours pour terminer ses préparatifs et il était prêt à intervenir à la FTQ au niveau qu’il avait jugé approprié quand la FTQ annonça la nomination de Robert Desjardins. Il se sentit humilié. Il comprit que quelqu’un, peut-être ce jeune blanc-bec qui était venu lui parler de botter des culs l’avait simplement laissé sur le bord de la route et avait été faire le boulot, qu’on l’avait jugé, lui, trop mou, trop indécis, trop lent pour exécuter correctement. Il n’appréciait pas qu’on le traitât ainsi après vingt ans de loyaux services.

*  *  *

─ Et je ne croit pas, dit-il au chef de cabinet, qu’il soit dans l’intérêt du Ministère que la Coordination vienne ainsi nous dire ce qu’il faut et ce qu’il ne faut pas faire. La transition se termine avec la cérémonie du drapeau. Je pense qu’il serait temps qu’on avise Bayard et ses hommes que la guerre est finie et qu’ils n’ont plus rien à coordonner.

C’est un langage qui faisait chaud au cœur du chef de cabinet. C’est lui qui avait préparé le rapport négatif sur la proposition du fédéral et il ne savait pas trop s’il en voulait plus à son ministre de ne pas s’être battu avec assez d’acharnement ou à la Coordination d’avoir finalement fait prévaloir son propre point de vue envers et contre tous. Il n’avait pas à le savoir, il avait assez de rancœur pour blâmer les deux.

─ Je vous comprends. Je vous comprends et soyez sûr que le ministre en entendra parler. Comme vous le dites si bien, la transition est terminée. Il est temps de revenir à des méthodes de gestion normales.

*  *  *

Le chef de cabinet du ministre concerné n’était pas le seul à détester Bayard et ses hommes. Il ne courrait donc pas grand risque à s’en ouvrir à ses collègues et il reçut un accueil favorable. C’est donc de tous les côtés que monta vers les membres du cabinet une invitation pressante de leur personnel politique à mettre au plus vite Bayard à sa place, sa place étant, préférablement, ailleurs.

Plus lents à se faire entendre, mais plus tenaces, plus rusés, encore plus mécontents, les hauts fonctionnaires jugèrent le moment opportun de faire savoir qu’ils trouvaient eux aussi inadmissible, depuis bien longtemps, que la Coordination et le Coordonnateur puissent caracoler allègrement à travers l’appareil de l’État comme en pays conquis, sans égard aux règles, aux procédures, aux habitudes et aux privilèges.

Les ministres accordèrent à ces doléances une oreille bien attentive. Certains n’aimaient pas beaucoup Bayard. Les autres ne l’aimaient pas du tout. Jacques Parizeau avait sorti de nulle part cet hommequi avait eu la chance d’être là quand le oui avait triomphé. Il avait encore la chance d’être là maintenant que les circonstances voulaient que le gouvernement fédéral entende enfin raison. Ceci ne signifiait pas qu’on doive lui donner la chance de s’incruster, de faire son nid et de devenir un rival. Comme le mentionnèrent plusieurs ministres, Bayard n’avait pas été élu. Il ne représentait personne. Des rumeurs commencèrent à circuler, se faufilant peu à peu, attirant l’attention du Premier ministre.

La parade vint aussi de partout, mais avec au moins l’apparence de la spontanéité. Les organisateurs politiques de comté firent savoir qu’ils préféraient une organisation efficace à l’improvisation et que le référendum gagné était la preuve que les hommes de Bayard savaient faire. Les communicateurs de tout acabit se firent imperméables à ceux qui dénigraient Bayard, mais très réceptifs, au contraire, à toutes les rumeurs malveillantes qui pouvaient circuler au sujet de ces derniers. Ce qui, au début, avait eu l’air d’une coïncidence apparut bientôt comme un fait, même aux plus obtus.

Quand les syndicats dirent qu’ils appréciaient bien Bayard et que, simultanément, le Conseil du patronat annonça qu’il voyait en celui-ci une garantie du respect par le Québec de ses engagements, les détracteurs de Bayard se turent. Ils devinrent encore plus circonspects quand il devint évident que les principaux bailleurs de fonds du régime tenaient eux aussi à la présence du Coordonnateur. Personne ne fut donc vraiment surpris quand le Premier ministre Parizeau annonça, au Conseil des ministres d’abord et ensuite à la presse, que le Secrétariat à la coordination des activités de transition deviendrait, après l’indépendance, un Secrétariat à la coordination des réformes institutionnelles. Personne ne souleva la question d’un changement de titulaire et personne ne douta que les pouvoirs du Coordonnateur allaient encore augmenter.

*  *  *

─ «It’s a natural», dit l’homme du Reform Party.

Son vis-à-vis du Bloc Québécois ne demandait qu’à en être convaincu.

─ Il saute aux yeux, dit celui-ci, que le Oui au référendum, la chute du dollar canadien, les concessions énormes faites par Ottawa ne mettent pas le Parti Libéral en position favorable pour les prochaines élections dans le ROC. Les conservateurs sont inexistants et ne pourraient renaître qu’au Québec, le NPD n’est vraiment pas dans le sens de l’histoire. Un parti qui a toujours été fédéraliste mais qui plie devant la volonté populaire et qui tend la main au Québec me semble en effet pouvoir réaliser une percée. ─ Et nous ne voyons pas, dit l’autre, comment qui que ce soit pourrait enlever plus de vingt sièges au Bloc Québécois au Québec lors du prochain scrutin fédéral.

─ Nous n’en perdrons pas vingt. Maintenant que l’indépendance est un fait accompli, les anglophones et les allophones québécois n’ont plus rien à attendre du parti de Jean Chrétien, encore moins de celui de Charest. Une alliance entre le Reform et le Bloc Québécois, constituant un Parti de la Confédération Canadienne, irait sans doute chercher TOUS les sièges au Québec. D’ailleurs, monsieur Manning projette une image de probité, de changement, de respect des droits de l’individu qui plaît aux Québécois. Il semble évident que la tradition doit maintenant s’établir à la Chambre Confédérale d’une alternance entre des premiers ministres provenant du Québec et du ROC. «Tirez les premiers, messieurs les Anglais».

─ Vous savez à quel point non seulement monsieur Manning et moi-même mais aussi notre constituency a du respect pour monsieur Bouchard; du respect pour l’homme, du respect pour ce qu’il défend, du respect pour la façon dont il l’a défendu. Soyez sûr que même si monsieur Manning, comme vous l’avez proposé, assume formellement le rôle de Premier ministre de Sa Majesté, monsieur Bouchard sera, en fait, détenteur de pouvoirs identiques. Rien ne se fera sans que le caucus québécois du Parti n’ait donné son accord. Nous ne le dirons pas publiquement, ce serait une mauvaise stratégie politique, mais c’est une évidence qui s’imposera.

─ En créant, dès le départ, la tradition que le tiers du personnel de la Banque du Canada, à tous les niveaux, soit originaire du Québec, nous préviendrons bien des débats acrimonieux.

─ De même pour l’application de la règle du deux tiers-un tiers pour le personnel des Affaires étrangères et l’Armée: le Québec a ainsi la part belle, compte tenu de ce qu’il représente quantitativement au sein de la Confédération canadienne, mais il reconnaît loyalement, d’autre part, qu’il y est minoritaire.

─ Quant à cette libre circulation des biens, des personnes et des capitaux qui sera désormais enchâssée dans notre constitution, un gouvernement confédéral entre les mains du Parti de la confédération canadienne veillera à ce que l’application de la loi corrige ce que la lettre de la loi aurait d’excessif.

Ils s’entendaient très bien. C’était une alliance qui s’imposait. “A natural”…

*  *  *

Le lieutenant Smith, qui n’en avait certainement pas le droit et n’en avait pas reçu l’autorité, avait néanmoins enregistré cette conversation. Il se demanda s’il était dans l’intérêt du Canada qu’un salmigondis d’extrémistes qui avaient occasionnellement soutenu le racisme, le sectarisme ou la rébellion contre la Couronne forment un parti politique et assument le pouvoir au Canada. Il se dit qu’il ne lui appartenait pas d’en juger à lui seul, mais qu’il faudrait en discuter avec ses supérieurs. Après ce que les politiciens avaient fait à ce pays, il ne restait plus qu’un tout petit groupe de gens honnêtes, lucides et dévoués pour s’assurer que ce qui en restait soit dirigé par des gens convenables. Il était fier d’appartenir à ce groupe, et il ferait n’importe quoi pour que le bon droit triomphe. N’importe quoi.

(À suivre)

Le Jardin généalogique du Québec

Classé dans : Auteur — pierrejcallard @ 9:30

Parfois, il me vient des idées. Ainsi, la venue prochaine de l’automne et l’évolution de la société québécoise m’ont suggéré la création d’un jardin. Un symbole visible de notre mutation comme société et un appel à la concorde qui doit y présider. Il faudrait se faire une « jardin généalogique »

Nous sommes environ 7 millions de Québécois. Une large majorité d’entre nous descendons des quelques milliers de Français qui colonisèrent la vallée du Saint-Laurent au XVII et au XVIII ème siècle, de telle sorte que le Québec, plus peut-être que tout autre pays occidental moderne, constitue aujourd’hui une grande famille élargie. Une grande famille dont les liens de parenté ont été exceptionnellement bien préservés, grâce à l’omniprésence de l’encadrement religieux à toutes les étapes de la vie de nos ancêtres et à la conservation de registres qu’aucune guerre ni révolution n’ont détruits

A cette “famille” naturelle, sont cependant venus se greffer, dès le départ, des Québécois d’autres souches: Autochtones, bien sûr, mais aussi Italiens, Anglais, puis, plus récemment, tout un arc-en-ciel d’immigrants de toutes races et ethnies accueillis et adoptés par la Famille Québec et que nous souhaitons voir s’y intégrer harmonieusement

Il serait hautement souhaitable que TOUS les Québécois participent à la réalisation d’une oeuvre commune qui puisse être à la fois le symbole de cette commune origine de la majorité d’entre eux, de l’ouverture de cette majorité à l’accueil des autres et de la volonté ferme de ces derniers de s’intégrer à la Famille Québec.

Je propose le concept motivant et rassembleur d’un “Jardin Généalogique”, lieu de mémoire et espace ludique. Il s’agit que quiconque est né ou est mort au Québec depuis Jacques Cartier — ou y a joué un rôle significatif — ait son nom gravé dans la pierre ou le métal et que soient commémorés les événements qui ont fait notre histoire. Il s’agit que soient clairement définis, non seulement les liens qui font que nous, Québécois de souche française, sommes tous cousins, mais aussi les filiations et les innombrables apparentements entre nous et entre nous et les enfants adoptifs du Québec qui montrent comment, peu à peu, ceux-ci se sont intégrés au Québec et deviennent eux aussi des membres de la “famille”.

Le Jardin généalogique est essentiellement un parc paysagé qui constitue un espace ludique sur une terrain de taille adéquate, facilement accessible, à moins de 45 minutes de Montréal. Quel serait le plan de ce jardin ?

Au centre, la Place de la Nation. Elles est bordée des monuments à Jacques Cartier et aux précurseurs : Olier, La Dauversiere… etc., d’une salle de spectacle avec podium pour spectacle en plein air et de trois (3) pavillons thématiques (“Cultures autochtones”, “Histoire de la nation québécoise”, “Avenir du Québec”) ainsi que de quatre (4) jardins séparant ces édifices, avec retaurants/bars terrasses en bordure de la Place, les jardins se prolongeant jusqu’à la « Ronde des Fondateurs ».

Le développement du parc, en effet, se fait en suivant une spirale continue (Chemin des Ancêtres) partant de cette Place de la Nation) et représentant en ordre chronologique les événements de l’histoire du Québec. La première crconvolution du Chemin des Ancêtres autour de la Place de la Nation est dénommée Ronde des Fondateurs. Elle est bordée, du coté opposé à la Place de la Nation, d’édifices commémoratifs — ou de simples stèles ou statues — des personnages illustres et événements marquants de l’histoire du Québec avant la Conquête.

Ces édifices abritent des mini-musées et offrent accès par ordinateurs à des banques de données, vidéos, etc, pertinentes aux retombées de l’oeuvre du personnage que veut honorer l’édifice. (Jeanne Mance = santé, Marguerite Bourgeois = éducation, Jean Talon = administration publique, etc.).

A partir de la deuxième circonvolution, le Chemin des Ancêtres rappelle, en ordre strictement chronologique de leur date de naissance, la mémoire de tous les Québécois nés ou morts au Québec. Au départ, de petits édifices en bordure du Chemin, largement distancés les uns des autres, représentent chacun deux décennies de notre histoire. Chacun indique les événements ainsi que les noms des Québécois qui sont nés au cours de cette période.

À partir d’ordinateurs sur place, en entrant le nom d’un événement, il est possible d’en obtenir plus de détails. En entrant le nom de l’un de ceux qui y sont commémorés, on doit obtenir les noms (par génération) de tous ses ascendants et descendants connus ainsi que, pour chacun de ceux-ci, la localisation sur le terrain du parc de l’édifice ou du monument où l’on rappelle sa mémoire. Chacun pourra faire un périple visitant tous ses asendants.

A ces édifices s’ajoutent sur le terrain — formant parfois des ronds-points et des places — des monuments rappelant les faits saillants de notre histoire après la conquête et la mémoire de ceux dont la vie a été mêlée à ces événements. Accès aussi, par ordinateurs, aux détails pertinents à ces événements ou à ces personnages.

Est particulièrement mis en évidence le premier arrivant au Québec de chaque ethnie. Il a son monument, qui donne accès par ordinateur à l’information relative à l’expansion et au rôle de cette ethnie au Québec.

Même en tenant compte de ces monuments, la plus grande partie la surface du terrain – et de loin – devrait restée inoccupée au départ, consistant essentiellement en un parc paysagé, aires réservées aux pique-niques, jeux, spectacles, etc. Par la suite, des lots, dont la superficie totale pourra atteindre 50% du terrain, pourront être mis à la disposition d’initiatives privées.

Des familles ou des groupes voulant ériger un monument en l’honneur d’un personnage ou d’un événement. On aura ainsi un monument des Tremblay, des Gauthier, des Roy, etc Aussi un monument des médecins, des agriculteurs, des avocats, des artisans, des ouvriers,des architectes, etc, etc… et toujours sous l’égide d’un représentant emblématique de ce métier ou de cette profession.

Il faudra que ce qui est commémoré soit conforme à l’esprit des lieux et que l’apparence de la construction se marie à l’ensemble du site. Un Le Nôtre québécois en aura la responsabilité et ne rendra de compte qu’à l’Assemblée Nationale.

Le but ? Se rassembler entre Québécois. Mais j’aimerais bien aussi que ce soit un hybride du Père-Lachaise et de Versailles… et le plus beau parc du monde.

Qu’en pensez-vous ?

Pierre JC Allard

16-08-09

Le Printemps de Libertad -10

Classé dans : Auteur, lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:01

Pour aller au début de ce roman, cliquer ici )

Chapitre 10

Dès les premiers jours de juin, les Montréalais eurent des raisons d’espérer que cette année, comme les deux précédentes, l’été serait chaud et ensoleillé. Les terrasses étaient pleines, comme si toute raison de célébrer eût été bonne. La violence avait disparu des rues de Montréal, aussi rapidement qu’elle était venue. Il semblait que les éléments criminels fussent rentrés sous terre.

Personne ne souligna que cette situation pouvait être due au fait qu’une partie significative de ces éléments avaient eu un gros lot à se partager et qu’ils s’étaient peut-être, comme tout le monde, tout simplement mis en vacances. Bien peu savaient qu’une autre partie significative de ces éléments criminels avaient été privés de leur chef et erraient désormais dans toutes les directions. L’important, c’est qu’il faisait beau et que le violence n’était plus là.

La violence avait quitté la rue et s’était déplacée vers les bureaux et les officines, changeant ses moyens mais non ses objectifs. Guertin-Brown, à sa façon, pouvait être violent. Gérard aussi.

─ Qu’est-ce que vous attendez de moi, demanda brutalement Gérard au courtier, dont il retournait enfin l’appel après deux jours de silence?

─ Je vous l’ai dit: quelques garanties additionnelles, des valeurs collatérales, des endossements.

─ Vous voulez faire un million de commissions sur mon dos, mais vous ne voulez pas soutenir mon intervention?

─ Votre intervention était tout à fait opportune. Elle était miraculeusement à point. Ne croyez pas que j’en sois inconscient. D’autre part, j’ai aussi fait mon travail. La stratégie que vous aviez établie a été réalisée impeccablement. Vous êtes dans une position très forte.

─ Je ne vous le fais pas dire

─ Je ne vous demande pas de vous écarter de votre stratégie, je dis simplement: il faut raffermir. Il faut passer quelques contrats d’achats. Il faut que vous acceptiez qu’il y a un plancher que le dollar canadien ne brisera pas. La communauté internationale, le Fonds monétaire international, il faut arrêter quelque part et je crois que ce quelque part est à cinquante cents. Je vous demande simplement de ne plus vendre, de ne pas me demander de vendre et de m’apporter certaines garanties pour votre découvert.

─ De quel découvert parlez-vous, puisque vous avez en main des contrats de vente à cinquante-six cents en moyenne sur un marché qui se stabilise actuellement à cinquante-deux et dont vous dites vous-même qu’il baissera à cinquante?

─ Vous avez un nombre impressionnant de contrats à terme. Personne, aujourd’hui, ne sait combien vaudra le dollar canadien dans trois mois.

─ Si ce n’est qu’il vaudra encore moins.

─ Je ne mets pas en doute la valeur de vos renseignements, mais imaginez que l’on décide de soutenir le dollar canadien.

─ Ne me prenez pas pour un imbécile. Vous savez, comme je le sais, que lorsqu’on parle de «soutenir» le dollar canadien, on parle de passer quelques milliards aux petits copains à qui on a fait savoir, le matin même, qu’il y aura une baisse technique dont il faudra profiter avant que la décision politique n’intervienne pour la corriger. Nous ne sommes pas dans cette situation. Nous ne le sommes pas, pour deux raisons. La première, c’est que le profit, de toute évidence, a été fait à la baisse. Vérifiez qui a vendu. Tout le monde. Wall Street, Tokyo… On ne parle pas d’une baisse conjoncturelle du dollar canadien, on parle d’un effondrement total d’une devise, résultant d’une modification irréversible de la situation politique. C’est la livre sterling après la guerre, c’est le rouble depuis trois ans.

─ Mais supposons que la situation politique canadienne se rétablisse?

─ Il n’y a pas de bon scénario. Si l’indépendance se fait, le Canada est privé du quart de sa base fiscale et ne peut obtenir du Québec qu’il assume sa part de la dette qu’en faisant des concessions intolérables. On fera ces concessions, mais, en attendant, le dollar canadien est l’argent d’un pays insolvable. Supposons, au contraire, que l’indépendance ne se fasse pas. Vous avez au Québec une situation insurrectionnelle, un terrorisme latent… Vous ne lisez pas les journaux? Vous ne regardez pas la télévision? Qu’est-ce qui créerait une reprise de confiance des investisseurs pour justifier une remontée du dollar canadien? La valeur d’une monnaie, c’est la confiance qu’on lui accorde. Dites-moi ce qui pourrait donner confiance aux Canadiens et aux investisseurs étrangers?

Guertin-Brown n’insista que pour la forme. Au fond, il partageait tout à fait l’analyse de Gérard. C’était d’ailleurs l’analyse de tous les milieux financiers, ce qui gardait le dollar canadien à cinquante cents depuis plusieurs jours.

*  *  *

─ Vous savez, mon cher Francœur, les politiciens disent bien ce qu’ils veulent. C’est ce qui fait tout le charme de la politique.

─ Oui, mais une rumeur de contrôle des changes ajoute un élément encore plus imprévisible aux fluctuations du dollar canadien.

─ Vous savez bien qu’il n’y aura pas de contrôle des changes.

─ Moi, oui. Mais je m’inquiète de tous ceux qui peuvent croire ce que racontent les journalistes, les hommes politiques, et petits magouilleurs… Vous savez, il y a quelques jours à peine, j’étais chez un ami, lorsqu’un courtier connu ─ Guertin-Brown, pour ne pas le nommer! ─ a lancé, comme ça, devant tout le monde, la rumeur d’un contrôle des changes. Il a aussi, je voulais vous en parler, mentionné qu’un investisseur québécois important avait joué contre le dollar canadien dès 11 h, le 25.

─ Très indélicat de sa part. Je parle de Guertin-Brown, évidemment…

─ Bien sûr, mais si tous et chacun tire la couverture, où allons-nous?

─ Précisément où nous voulons aller. Ne vous inquiétez pas de ces histoires de contrôle des changes. Tout ceux qui peuvent être influencés par ce genre de boniments ont déjà fait leur lit depuis plusieurs jours. Le marché est stable, n’est-ce pas?

─ Une baisse plus poussée me créerait, et à bien d’autres également, d’énormes difficultés.

─ Il y a un point à partir duquel notre groupe trouverait également la situation bien inconfortable.

─ Vous m’en voyez rassuré; je m’inquiète simplement que ce point ne soit pas le même pour vous et pour nous

─ Je ne peux pas m’imaginer le dollar canadien sous la barre des 48 cents.

─ Vous vivez dangereusement…

─ Allons, allons Francœur votre vieux cœur ne va pas battre la chamade pour quelques cents, n’est-ce pas?

Francœur changea la conversation.

─ Pinard est revenu enchanté de Washington.

─ C’est un bon indice, même si vous savez comme moi que ça ne prouve rien. J’ai parlé à Michael, toutefois, et je puis vous assurer que tous les groupes vraiment importants croient au Canada et le soutiendront.

Francœur aurait voulu demander «Quand?» Mais il savait bien que ce n’était pas la question à poser à Berger. Il dit plutôt: «Je suis sûr que Michael sait que, pour soutenir quelque chose, il faut avoir quelque chose à soutenir…»

Berger acquiesça sans plus, mais il était rassurant.

*  *  *

Pendant que Berger rassurait Francœur, Pinard n’avait personne qui le rassurait. Il savait, il sentait que le moment était venu de faire le suivi auprès des gens de Washington, mais il ne savait toujours pas quel message il devait transmettre. Lors de sa première visite là-bas, il avait eu la curieuse impression d’être attendu depuis longtemps. Non pas attendu depuis une semaine, mais attendu depuis vingt ans. On lui avait parlé avec une gentillesse extrême, presque de la tendresse. Il s’était senti bercé de bonnes paroles. L’amour et la compréhension avaient imprégné toute la rencontre.

Mais oui, le Québec pouvait faire ce qu’il voulait. Bien sûr, les milieux financiers soutiendraient le Québec. Pourquoi quelqu’un lui voudrait-il le moindre mal? Le Canada? Le Canada n’était-il pas le cadre parfait dans lequel le Québec pouvait évoluer? Est-ce que le Québec n’avait pas toujours voulu une souveraineté a-s-s-o-c-i-a-t-i-o-n? On comprenait très bien ce qu’était la souveraineté-association; il ne s’agissait maintenant que de la définir. Sérieusement, cette fois-ci: qu’est-ce que c’était la souveraineté-associa-tion? En trois points simples, car quatre, c’est trop… Il n’avait pas pu répondre à cette question, mais on lui avait suggéré les éléments d’une réponse. Il les avait notés. Il en avait fait rapport à Bayard.

On lui avait dit, à Washington, qu’il était clair que la souveraineté devait précéder l’association. Il avait demandé des explications. Il avait lui-même repris le concept de «porte ouverte» dont il avait auparavant discuté avec Berger et Francœur et qui lui avait ouvert la route de Washington. On l’avait compris. La souveraineté devait précéder l’asso-ciation, mais il n’était pas nécessaire que ce soit de beaucoup. Ça pouvait être de très peu de temps. À Washington, on comprenait très bien, tout à coup, que seule l’obstination du gouvernement fédéral avait fait que l’association ne puisse pas suivre de très près la souveraineté. On l’avait parfaitement compris. Pinard espérait les avoir compris, eux.

Au cours des jours de violence qu’avait vécus Montréal, il avait retransmis sans délai à Washington le message que lui avait donné Bayard. Mot à mot. Il avait rassuré. Eux aussi l’avaient rassuré. «Prenez quelques jours», avait-on dit, «et dites-nous exactement ce que doit être la souveraineté-association. En trois points, pas quatre…» Depuis, il attendait. Il avait vu la violence s’abattre sur Montréal puis s’évanouir. Il avait vu le dollar canadien hésiter, vaciller, s’effondrer puis se stabiliser. Il attendait ses instructions.

À dix-neuf heures, le téléphone sonna chez Pinard. C’était Bayard

─ Monsieur Pinard, dès demain, à neuf heures, dites à nos amis que nous comprenons tous de la même façon ce que sont l’indépendance et la souveraineté; il n’est pas nécessaire de les définir. L’association, oui. Une association avec le Canada, donc, comporte bien les trois points dont vous m’avez parlé. Passez une bonne soirée, ajouta-t-il aimablement.

À neuf heures, le 3 juin, Michael connaissait la position du Québec.

*  *  *

Le 3 juin, le dollar canadien fut malmené dès l’ouverture des marchés. À neuf heures trente, il ne faisait plus que 49 cents US. Quand un sous-directeur du Fond monétaire international offrit au chef de cabinet du ministre des Finances du Canada l’appui inespéré d’un consortium de banques privées, il s’agissait bien d’un rayon de lumière dans un ciel orageux. Le chef de cabinet consulta quelques directeurs avant même d’aborder le ministre. Il préférait être sur de bien connaître son sujet. Le ministre n’eut pas cette délicatesse ni cette prétention. Il savait déjà qu’il n’y comprendrait jamais rien. Il s’en remit à ce que lui disaient son chef de cabinet et son sous-ministre et il communiqua avec le bureau du Premier ministre. Quand celui-ci eut rapidement fait le tour de la situation avec ses conseillers, il était dix heures trente. La complexité de la solution proposée ne leur était pas devenue plus transparente, mais ils avaient compris les ramifications politiques de la situation. C’est alors qu’un homme en qui le Premier ministre avait toute confiance se permit d’appeler le gouverneur de la Banque du Canada.

Celui-ci comprit immédiatement de quoi il s’agissait. Il fit trois coups de téléphone et vit que ce qui était proposé n’étonnait vraiment personne. Enfin, personne de vraiment important. Il put donc revenir au bureau du Premier ministre vers onze heures et lui donner son accord. Quand le ministre des Finances lui-même parla au directeur du Fond monétaire international de droits de tirage spéciaux pour le Canada, bien au-delà de ce que les règlements du FMI prévoyaient, il pouvait donc offrir la garantie financière d’un consortium acquérant, au prix du marché, une émission spéciale de bons du trésor du gouvernement canadien payables en dollars canadiens à trente jours. Cet appui du consortium justifiait pleinement le soutien exceptionnel demandé au FMI. Une réunion des pays intéressés devrait donner son aval, mais il était hors de doute que leur appui fût acquis.

Bien sûr, toute l’opération était conditionnelle à la signature d’un accord entre le Québec et le Canada qui préciserait entre ceux-ci un partage équitable des compétences à la satisfaction générale. Les mécanismes concrets de l’opération ne pouvant être compris que des spécialistes, CNN ne jugea pas nécessaire de se déplacer pour filmer quoi que ce soit. Vingt personnes, tout au plus, furent mises au courant du projet. Beaucoup plus d’acteurs furent mis à contribution pour préparer les propositions qui conviendraient au Québec.

*  *  *

─ Bien entendu, remarqua un fonctionnaire dont nous tairons le nom, nous pouvons laisser aux provinces la compétence en matière de main-d’œuvre. Les affaires sociales aussi. Éducation, formation professionnelle… pas de problème. C’est plutôt un bon débarras.

─ Les ressources naturelles, demanda un autre, c’est déjà à eux, n’est-ce pas?

─ Ça dépend. Quand c’est vraiment sérieux, comme le pétrole d’Alberta, c’est nous qui intervenons. Même chose si ça coûte trop cher, comme Hibernia.

Ils commencèrent ensuite à discuter à qui mieux mieux, sans véritable ordre du jour. Tout à coup, il devenait urgent de FAIRE quelque chose.

─ Le commerce interprovincial?

─ Pas de rapport…

─ Pourquoi ne pas en profiter pour vider l’abcès, dit un autre. Nous décrétons que toutes les lois et tous les règlements faisant obstacle au commerce entre les provinces canadiennes sont abolis. C’est à prendre ou à laisser.

─ L’Ontario n’acceptera jamais…

─ L’Ontario n’a pas voté l’indépendance.

─ Le Québec accepterait la libre circulation des personnes, des biens et des capitaux à travers le Canada, sans restrictions?

─ En échange de la souveraineté? N’importe quand!

─ L’immigration est un vrai merdier. Cette intervention du Québec ne cause que des ennuis.

─ Même pour eux!

─ On la fait sauter?

─ Proposons-le, on verra toujours. Pourquoi ne pas aussi clarifier la question des relations internationales? Si le Québec ou toute autre province veut des délégations à l’étranger, qu’elle installe ses représentants à l’Ambassade du Canada.

─ Ça, ça ne passera pas. Trop de gens ont des intérêts personnels dans les représentations québécoises à l’étranger.

─ On peut le négocier…

─ Le PM a dit: pas de négociation. Une proposition définitive. À prendre ou à laisser.

─ Laissons de côté cette question des délégations du Québec à l’étranger…

─ Non. Réglons-la. Le Canada ne doit avoir qu’une voix à l’étranger. C’est l’essence même d’une quelconque confédération canadienne.

─ La Cour suprême? La Banque du Canada?

─ On leur donne le quart de la représentation; c’est ce qui correspond à leur population.

─ Offrez-leur le tiers, ça n’a aucune importance. Le contrôle d’une compagnie, c’est 51%!

─ Le Canada n’est pas une compagnie!

─ Vous croyez?

─ Est-ce qu’on règle la question du Sénat proportionnel?

─ Pourquoi un Sénat? Pourquoi une Cour suprême fédérale?

─ Faisons sauter.

─ Et d’abord, un Québec souverain devrait-il avoir des députés au parlement d’Ottawa?

─ Proportionnellement à sa population; tout le monde est d’accord sur la situation actuelle.

─ C’est vrai: «If it ain’t broken, don’t fix it!»

Ils discutèrent longuement. La nuit était déjà tombée quand un projet fut déposé au bureau du Premier ministre. Il reconnaissait la souveraineté du Québec et l’appartenance du Québec à une confédération canadienne. La population du Québec élisait toujours des représentants à la Chambre Confédérale, au prorata de sa population. Les pouvoirs de cette Chambre se limitaient à trois. D’abord, la gestion exclusive de toutes les relations internationales de la Confédération, incluant la libre circulation des personnes, des biens et des capitaux à l’intérieur même de l’espace confédéral. Ensuite, la défense et la sécurité de la Confédération. Enfin, l’impression de la monnaie et les autres fonctions auparavant dévolues à la Banque du Canada. Tout le reste était cédé aux provinces, celles-ci pouvant, à leur convenance, les assumer elles-mêmes ou en déléguer la gestion à un appareil administratif confédéral maintenu à cette fin. On présumait que le Québec ne déléguerait rien.

Il était une heure du matin lorsque le Premier ministre du Canada accepta la proposition de ses fonctionnaires et approuva le document, sous réserve de l’accord du gouvernement du Québec. Il y ajouta, pour la bonne mesure, une offre d’assistance technique pour favoriser la transition dans les domaines qui, jusque-là, n’avaient pas été de compétence provinciale. Ceux qui avaient travaillé par équipes à bâtir cette courte proposition auraient été bien surpris d’apprendre que quelque chose de vraiment concret venait de résulter de ce qu’ils croyaient être un centième coup d’épée dans l’eau. On se garda bien de les en informer.

*  *  *

Il n’était pas question qu’un document approuvé par le Premier ministre du Canada fut adressé à un autre que le Premier ministre du Québec. Bayard, n’en prit donc connaissance que quelques minutes après que la proposition eut été remise en mains propres à Monsieur Parizeau. Lorsqu’il fut convoqué au bureau de celui-ci, une demi-douzaine d’autres piliers du régime étaient là.

─ Ce qui me choque, dit l’un d’eux, c’est cette façon du gouvernement fédéral de vouloir régler du revers de la main, avec désinvolture, ces questions qui font problèmes depuis cent ans.

─ D’autant plus, ajouta un autre, que le Québec perd ici sur deux tableaux importants. Deux éléments indispensables à son développement. Premièrement, sa présence internationale autonome qui lui permet d’affirmer la spécificité de sa culture et d’être entendu comme une entité propre au sein du concert des nations. Deuxièmement, l’ouverture inconsidérée de l’espace commercial et financier québécois à tout venant, ce qui créera un préjudice grave à plusieurs de nos industries. Je suis d’ailleurs certains que, sur ce point, l’Ontario partagera nos vues.

─ Et, reprit un troisième, il ne faut pas nous leurrer. Si nous avons une représentation proportionnelle au sein de la Chambre confédérale, il est clair que nous ne serons toujours qu’une minorité. Les décisions de la Confédération canadienne seront les décisions de l’Ontario et de l’Ouest, jamais celles du Québec. Quelle protection pouvons-nous attendre de ce gouvernement, quand il faudra mettre dans la balance les droits des producteurs de porcs et de produits laitiers du Québec face aux intérêts des producteurs de grains de l’Ouest canadien?

─ Le problème qui m’apparaît, dit le suivant, c’est cette notion de sécurité dans l’espace confédéral. Parle-t-on d’un service de renseignements à l’échelle canadienne, c’est-à-dire, appelons les choses par leur nom, d’un réseau d’espionnage contrôlé par Ottawa et toujours à l’affût des renseignements qui peuvent leur être utiles et nous desservir?

─ Quand à l’abandon d’une voix au chapitre de l’immigration, ne nous leurrons pas non plus: ceci est synonyme d’une diminution progressive de notre importance numérique, donc de notre importance tout court dans le système tel qu’il est conçu. Accepter cette proposition, c’est nous condamner à disparaître.

Seul Bayard était resté silencieux.

─ Je crois, monsieur le Premier ministre, dit-il enfin, que le Cabinet dans son ensemble verra cette proposition d’un œil favorable. Je suis persuadé que le caucus des députés du Parti Québécois l’acceptera avec une forte majorité. Je n’ai absolument aucun doute qu’elle serait approuvée par toutes les instances régionales du Parti et que les membres du PQ, s’ils étaient appelés à se prononcer, la ratifieraient dans une proportion dépassant 80 pour cent. Les seuls gens aux Québec qui voteraient contre cette proposition, ce serait certains anglophones et allophones qui réagiraient émotivement au mot souveraineté… et une faible minorité nationaliste qui réagirait de la même façon au mot association. Je propose donc que nous réfléchissions tous, chacun de notre côté, à la proposition qui nous a été faite et que vous donniez votre réponse définitive, monsieur le Premier ministre, ce vendredi même. Si nous ne le faisons pas, les dommages que cause la baisse du dollar canadien à l’économie québécoise deviendront irréparables et nous porterons le poids, dès l’automne, d’un accroissement du nombre des sans-travail. Je parle de plus de 30% de sans-travail. J’ajoute qu’il est impensable qu’une autre proposition nous soit faite avant le 24 juin, ce qui nous amènera, le 25 juin, à reconnaître que nous n’avons simplement pas la force d’imposer nos décisions. Rappelez-vous que cinquante motards ont pris le contrôle de la ville de Montréal sans que personne n’intervienne.

Il y eut un long moment de silence. Chacun savait que Bayard avait certainement en main toutes les données. Le caucus, le parti, la population, personne ne savait mieux que Bayard comment ils réagiraient. C’était indiscutable.

─ Messieurs, dit le Premier ministre, je vous donne rendez-vous vendredi matin.

*  *  *

Bayard ne s’ouvrit à personne de la tournure des événements. Sauf à Pinard. Pinard manifesta la même discrétion, sauf envers Francœur et Berger et ceux-ci, comme les Cabots de Boston (eux aussi !) ne parlaient en effet qu’à Dieu. Le dollar canadien atteignit son bas absolu de 48,31 cents américains le 5 juin, vers onze heures, juste au moment où fermaient les marchés financiers de Londres et de Francfort. Un vent de confiance soufflant par la suite, il remonta progressivement à 50, 51, 52 et finalement 53.75 cents américains le vendredi 7 juin, à cinq heures, quand, dans une annonce surprise, les premiers ministres du Canada et du Québec annoncèrent d’un commun accord qu’un Québec désormais souverain appartenait toujours, et pour toujours, à la Confédération canadienne.

L’annonce de l’accord intervenu avec le Consortium des banques privées et le Fond monétaire international ne parut que le lendemain, dans la page financière des journaux, même s’il fit ce jour-là la une du Wall Street Journal. Pour ceux qui comprenaient les règles du jeu, la crise était finie.

*  *  *

S’il n’avait pas plu ce samedi 8 juin 1996, il est possible que la population eût manifesté sa joie. Ou son mécontentement. Les manchettes des journaux ─ toujours aussi prévisibles ─ montraient assez bien qu’un accord n’avait rien changé au quotidien. Le Devoir titrait que le Québec obtenait la souveraineté, La Presse, qu’un partage désormais équitable des compétences rendait inutile la souveraineté-association et la Gazette, que le Canada était là pour rester. Parce qu’il pleuvait dru, les choses en restèrent là. Ceux qui s’étaient viscéralement battus pour l’indépendance se tapèrent sur l’épaule, ceux qui avaient lutté contre en firent tout autant. C’est ce qu’on appelle un succès politique. Personne n’ayant eu tout ce qu’il aurait voulu obtenir, on pouvait penser que les revendications ne cesseraient pas et que le vie suivrait donc son cours normal. Libertad apprit avec plaisir qu’elle avait encore un pays. Consuelo eut des nouvelles plus alarmantes.

*  *  *

Consuelo se rendit à l’aéroport en taxi, tel que Gérard le lui avait demandé. Il était là, élégant comme toujours, un sac de voyage à la main.

─ Je pars ce soir pour Moscou. Dans une heure. Ça t’intéresse?

─ Combien de temps?

─ Je ne reviens pas.

Il l’avait dit sans émotion; elle accueillit la nouvelle de la même façon.

─ Tu vas me manquer. Je présume que tu vas manquer aussi à ton courtier…

─ Ne t’en fais pas, je ne suis pas ruiné. Je suis largement couvert ailleurs.

─ Oh, je ne m’en fais pas pour toi. Je n’ai simplement pas le goût de courir. Je t’ai vu travailler depuis dix jours. Tu me fais un peu peur.

─ Il y a ceux que l’on paie et ceux avec qui on fait de l’argent. Ce sont deux castes. J’ai essayé de passer d’une caste à l’autre, je n’ai pas réussi. C’est tout.

─ C’est ce qu’on appelle les «transactions d’initiés», n’est-ce pas?

─ Oui. Bullshit, bien entendu. Il n’y a que des transactions d’initiés: si on veut jouer sans information, on joue à la roulette. Ce qu’un initié ne supporte pas, c’est qu’un autre initié ait plus d’information que lui… ou qu’il s’en serve avant lui.

─ Quelqu’un t’a doublé?

─ Oui et non. Ce n’est pas un jeu pour enfants de chœur. Disons qu’un ami qui aurait pu me donner un coup de téléphone ne m’a pas donné ce coup de téléphone. J’ai pris quarante-huit heures de retard, c’était trop. Remarque que je vais faire autant d’argent, même plus. J’ai seulement vendu ─ et je vais continuer de vendre ─ des choses que je n’ai pas payées et que je ne payerai plus jamais. Profit net. La différence entre moi et ceux qui sont pleins aux as, ceux d’en haut, ceux qui sont la «pourriture noble» sur les raisins du pouvoir, c’est que demain ils vont rentrer chez eux, tandis que moi je devrai être ailleurs. C’est tout. Moi aussi, j’aimerais mieux ne pas courir.

Gérard la serra contre lui, sourit, tourna les talons et partit sans se retourner. Gérard savait qu’il y avait une douzaine de Consuelo disponibles dans le lobby de l’Hôtel Métropole, tout autant dans celui du Grand Hôtel de l’Europe… et qu’il y en aurait toujours encore bien plus, renouvelées aux deux ans, à tourner rue de Tilsitt autour de l’Arc de Triomphe.

Consuelo songea qu’elle avait certaines responsabilités financières mais qu’elle avait au moins six mois de vivres pour voir venir et qu’elle n’était pas devenue plus bête ni plus laide en fréquentant Gérard. Elle s’aperçut qu’il avait aussi glissé dans son sac en l’embrassant, sans même qu’elle s’en aperçut, les clés et les enregistrements bien en règle de la Jaguar au nom de Consuelo Gomez. Gérard était un type élégant. Elle se demanda aussi combien de temps elle pourrait encore utiliser comme pied-à-terre l’appartement des Cours Mont-Royal avant que quelqu’un ne l’en expulse. Ce serait l’endroit parfait pour y rencontrer des amis jusqu’à ce que sa situation se stabilise.

( À suivre )

15-08-09

Le Printemps de Libertad -9

Classé dans : Auteur, lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:01

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Chapitre 9

─ Il en reste pour combien, là-dedans, demanda Marcel, en désignant les boîtes remplies de sacs de poudre blanche?
─ Au prix de la rue? Au moins pour deux millions.
─ Même coupée comme vous l’avez fait?
─ C’est ça, le prix de la rue. Disons que ce qu’on a fait aujourd’hui, c’est un peu charrié. Disons que deux millions serait le prix de la rue, mais un prix soufflé, pour un acheteur qui ne connaît vraiment pas ça. On y est allés largement.
─ Mais si c’était pur?
─ Alors, ça vaudrait cent millions. Ce que tu vois, à première vue, a l’air de cent millions, toujours au prix de la rue. Ça va être une saisie impressionnante.
─ Ce qui veut dire, que vous en avez sorti pour quatre-vingt-dix-huit millions…
─ Attention, dit Marius, on est encore au prix de la rue. Nous, on ne fait pas la vente au détail: on vend à d’autres. Coupe tout de suite par dix. Normalement, on l’aurait aussi payée. Tous frais payés, il nous serait resté trois à quatre millions.
─ C’est tout de même beaucoup d’argent.
─ Nous sommes nombreux. Les frais sont élevés. Les risques sont grands…
─ Ça, j’ai vu! sourit Marcel… mais aujourd’hui, c’est la bonne affaire.

Marius le regarda plus longtemps. ─ Oui, tu as droit à quelque chose.
Marcel éclata de rire. Il n’avait jamais pensé un instant qu’il pourrait tirer un profit de toute cette affaire. Il était arrivé là comme on entre en religion, et voilà qu’on lui offrait une fortune. Il regarda Marius et rit de plus belle. Un rire irrépressible qui marquait la fin de deux journées de haute tension.

─ C’est ça, dit-il enfin, tu m’enverras un chèque… Et cette fois, Marius aussi sourit.

Marius redevint immédiatement sérieux et, se retournant, s’adressa aux autres. ─ Ça va. Le pillage est fini. Il est trois heures et quarante. Dans cinq minutes les copains s’amènent. Je veux tout le monde à terre, collé sur le mur, et si quelqu’un lève la tête, on dira à sa veuve qu’il avait été prévenu. Compris les gars?

─ Ça va…
─ OK…
─ All set…
─ Bouchez-vous les oreilles…

Des rires nerveux aussi. Même des motards chevronnés n’aiment pas qu’on leur tire dessus. Scalp ajouta une dernière recommandation.

─ Surtout, j’espère qu’y en a pas un sacrement qui a été assez bête pour se mettre même un «dime bag» dans les poches. J’espère que tout le monde s’est lavé les mains et les ongles. On devrait pas être fouillés, mais j’espère que personne ─ je répète ─ personne a essayé de faire le «smart». Si y’en a un qui a oublié quelque chose dans ses poches, c’est le temps de l’ôter tout de suite. OK?

Cette fois, personne ne parla. Il n’y avait rien à ajouter et le temps pressait. Une autre bombe explosa à Westmount comme un coup de semonce. Marius regarda sa montre. C’est la bombe qui avait tort: il restait dix secondes.

─ Tournez-vous, dit-il en s’appuyant le menton au plancher, les mains derrière la nuque. L’enfer se déchaîna. Il y eut d’abord une série de sifflements, se chevauchant les uns les autres, couverts par le bruit d’explosions à gauche et à droite du corps du bâtiment où ils étaient tapis. Ensuite, des rafales d’armes automatiques, suivies de l’irruption d’une trentaine d’hommes prenant l’entrepôt d’assaut en hurlant.
─ Un film de cow-boys, dit Marcel.
─ On ne pouvait pas faire moins, rétorqua Marius.

Les autres s’engouffrèrent dans l’entrepôt, tirant encore au plafond à qui mieux mieux avec enthousiasme. Scalp leva la main.

─ OK, les boys, ça va.
─ Vas-y, Marcel, dit Marius, va faire flotter ton drapeau; après, toi et Scalp, vous allez chercher tes copains les flics.

* * *

Scalp et Marcel, couverts de poussière et sentant la poudre, traversèrent lentement la place en direction des voitures patrouille qui étaient réapparues, prudemment, au bruit de la dernière attaque. Ils ne se pressèrent pas. C’était une marche de couronnement. Quand ils arrivèrent au périmètre, Lafontaine était déjà là, anxieux de ne pas être laissé hors de la photo. Marcel expliqua tout en deux phrases.

─ Le code était «il reste quelques points à résoudre». Il était entendu que je ne l’utiliserais que si j’avais perdu tout espoir. Quand je l’ai fait, ils avaient déjà décidé de m’abattre et ils avaient demandé à leurs copains, derrière votre périmètre, de vous prendre à revers et de venir les libérer. C’était une question de minutes. De secondes… Heureusement, notre ami Gariépy, dit-il désignant Scalp, a eu le sang-froid et l’habileté de mener l’assaut surprise qui a permis de me libérer. Les trois bandits ont pu être abattus.
─ Trois? Ils n’étaient que trois!
─ Ils n’étaient que trois dans l’entrepôt. Mais ils étaient des douzaines, tout autour de vous, prêts à intervenir. La situation était extrêmement dangereuse. Voyez, Lieutenant, comme vous seriez vulnérable si cet homme, là, à vingt mètres d’ici, décidait de vous abattre!

Lafontaine ne put s’empêcher de se retourner et vit bien, en effet, des dizaines de visages patibulaires qui regardaient dans sa direction, tous bien à portée de tir d’une arme légère.

─ Si vos hommes faisaient immédiatement une rafle parmi cette foule, suggéra malicieusement Marcel, vous cueilleriez la majorité des trafiquants, des mafieux et des tueurs à gages de Montréal.

Les caméras, derrière lui, comme si elles s’étaient donné le mot, initièrent toutes un lent travelling, zoomant à l’occasion sur des visages intéressants. Ce n’étaient pas des visages d’enfants bouffant leur crème glacée.

─ Il y aura une enquête, dit Lafontaine. Pourriez-vous m’accompagner afin que je puisse prendre vos coordonnées et faire les vérifications d’usage, dit-il à Marcel et à Scalp?

Les autres motards, sortis de l’entrepôt, expliquaient aux policiers comment les choses s’étaient passées. Comment les défenseurs, pris par surprise, avaient été abattus. Comment, dans leur propre ignorance des ressources exactes dont disposaient les assiégés, ils avaient du employer plus de force qu’il ne semblait maintenant qu’il eût été nécessaire.

D’autres motards se fondirent tranquillement à la foule, n’ayant rien à cacher ni rien à se reprocher. Les curieux se rapprochèrent, infiltrant peu à peu le périmètre, pendant que ceux qui étaient vraiment concernés par l’opération partaient sans qu’on les contrarie. Une heure plus tard, ce qui avait été une arène n’était plus qu’un espace comme les autres où circulait la foule du monde ordinaire, des gens sans histoire simplement plus nombreux que d’habitude. Le périmètre policier s’était maintenant réduit au point de ne protéger que l’entrepôt pour y préserver, au profit d’une éventuelle enquête, les traces d’un combat maintenant terminé.

* * *

Parsifal était déjà en route vers Montréal quand l’entrepôt fut pris d’assaut et il ne vit donc la fusillade que le soir, à la télévision. Il la vit en même temps que les Torontois et les autres Canadiens, en même temps que ses cousins, lesquels ressentirent un petit frisson de fierté en songeant que Percy acceptait courageusement de vivre au Québec, un pays aussi dangereux.

* * *

N’importe quel quidam peut se présenter à la banque et acheter cent, mille ou dix mille dollars américains. Il allonge simplement le nombre de dollars canadiens ayant la valeur correspondante et reçoit son compte en billets américains. C’est la façon triviale de se procurer des devises. C’est la façon de ceux qui en ont vraiment besoin. Ceux pour qui l’achat et la vente de devises n’est qu’un jeu, toutefois, une spéculation à haut risque, ceux-là ne s’embêtent pas de compter des billets et ne parlent pas à des caissiers. Ils prennent aussi leurs distances face à l’instant présent et introduisent dans la transaction la dimension supplémentaire d’une échéance. Il est donc ainsi possible de promettre la livraison de dollars canadiens à terme, pour un prix déterminé en dollars américains.
Quand on fait ce genre d’opérations, on compte par millions: c’est une petite unité commode. On peut ainsi acheter une devise à terme, espérant qu’à l’échéance sa valeur aura augmenté et qu’on en tirera un profit. On peut aussi, à ce jeu pervers, vendre ce que l’on n’a pas… et espérer que la valeur de la devise que l’on a vendue aura baissé à l’échéance, ce qui permettra d’acheter à meilleur compte ce que l’on a vendu et donc de faire un profit au moment de remplir l’engagement.
Ces transactions à terme ne se font pas en espèces, mais par «contrats». Le montant que le spéculateur doit payer rubis sur l’ongle pour sceller la transaction varie selon la volatilité de la devise sur laquelle il spécule et selon le crédit dont il jouit auprès du courtier avec lequel il transige. Les variations de la valeur d’une monnaie solide en relation avec une autre monnaie solide se mesurent en fractions de cents. ll semble donc raisonnable, même à un courtier prudent, de n’exiger d’un bon client qu’une part minime des valeurs en jeu comme caution de ses engagements et en garantie de sa bonne foi.
La spéculation sur les devises a ceci de merveilleux pour le spéculateur qu’elle n’est pas vraiment soumise à l’arbitraire de la nature ou des événements. Quoi qu’il arrive dans l’univers des choses tangibles, quelle que soit la catastrophe qui survienne ou le bonheur inespéré qui puisse lui échoir, un pays peut toujours, par une décision politique, modifier à sa guise la valeur de sa monnaie. En théorie, bien sûr. En pratique, les décisions qui permettraient de rétablir l’équilibre sont parfois si intolérables qu’elles ne seront pas prises. L’univers de ces choses intangibles que sont les décisions a donc aussi ses propres règles. C’est l’application de ces règles que le spéculateur prétend prévoir.
Le 25 mai 1996, par la grâce des banques centrales qui en avaient ainsi décidé ─ compte tenu de l’agitation des spéculateurs ─ le dollar canadien valait, à midi, 71,40 cents américains. C’est le prix qu’on avait jugé le meilleur pour maintenir l’équilibre entre les deux devises, en tenant compte des coûts de production et des avantages concurren-tiels des producteurs des deux pays, des ponctions que l’on pouvait s’attendre que l’État fasse sur leurs profits pour rem-plir ses propres obligations… et de la confiance des investisseurs.
C’était un équilibre précaire, compte tenu de la situation politique canadienne qui pouvait, à tout moment, augmenter démesurément les obligations financières du gouvernement canadien, rendre ainsi insupportable le fardeau des entreprises et faire fuir tout investisseur sérieux. C’était un prix qui reflétait la foi des investisseurs et des spéculateurs. Ils croyaient que le Canada continuerait d’exister, que le Québec ne se séparerait pas vraiment et que l’ordre public serait maintenu. L’ordre est une condition essentielle au fonctionnement d’une économie moderne.
De temps en temps, depuis des semaines et des mois, des spéculateurs tâtaient le terrain pour évaluer la volonté du gouvernement canadien de maintenir sa monnaie et le sou-tien que lui accordaient les autres pays. Quelques dizaines de millions par ci, quelques dizaines de millions par là, de petites piqûres d’épingle sans méchanceté. Personne n’était parti en guerre contre le dollar canadien.
Vers treize heures trente, le 25 mai, quand les offres de vente du dollar canadien arrivèrent par centaines de millions, non pas de quelque pays lointain, mais de Montréal même, il y eut un moment d’hésitation. Ce qui surprenait, c’était la brutalité de l’opération. Le désir évident de vendre à tout prix de quelqu’un qui n’avait pas le temps d’attendre, de quelqu’un qui avait déjà fait ses bagages. De quelqu’un qui se préoccupait peu de perdre un peu, tant était grande sa crainte de perdre beaucoup. On attendit la correction qui ne manquerait pas de venir, une intervention sereine mais ferme de la Banque du Canada.
Cette réaction ne vint pas. On attendit une réaction des autres gouvernements. Nul ne se manifesta. Il semblait tout à coup qu’il n’y eut plus que des vendeurs sur ce marché. Quelqu’un savait quelque chose, mais quoi? C’est alors que se répandit la nouvelle des bombes qui explosaient à Montréal, d’une insurrection armée en plein centre-ville, du drapeau du Québec qui flottait sous le regard passif des autorités policières, et d’une armée qui refusait d’intervenir… Un situation qu’on aurait pu prévoir à Beyrouth ou à Moscou, mais pas à Montréal.
Le dollar canadien trembla, oscilla, plongea.Les plus prudents attendirent la parade. Peut-être le gouverne-ment canadien voulait-il servir une leçon aux spéculateurs. Peut-être une intervention massive ferait-elle bondir le dollar à 72 cents avant cinq heures? Prudence…

Puis, un à un, les investisseurs laissèrent la prudence au vestiaire et entrèrent dans la danse. Quand le dollar canadien eut baissé à 65 cents, il devint évident que pas un seul pays civilisé n’aurait sciemment permis un tel effondrement de sa monnaie uniquement pour contrer les spéculateurs. Le Canada avait lâché. Pire, on avait lâché le Canada au niveau des banques centrales dont la collaboration aurait été nécessaire pour arrêter la catastrophe.
Les investisseurs qui n’avaient pas encore osé osèrent. La foule des petits spéculateurs vint se joindre à la curée, énervée par les images à l’écran et les rumeurs de catastrophe qui circulaient dans la City, à Wall Street et jusqu’autour de la piscine de l’Interallié. Le Canada était foutu. Il s’agissait de vendre du Canada, et d’en vendre encore, comme du Panama, comme des emprunts du trésor tsariste, comme on vend tout ce qui ne vaut rien.
Le ressac produisit des effets pervers sur toutes les valeurs boursières libellées en dollars canadiens. Les obligations du Canada, mais aussi tous les titres dont la valeur pouvait dépendre des fluctuations de l’économie canadienne. Une forestière finlandaise ne vaudrait plus grand-chose si le Canada vendait tout à coup ses produits forestiers 40% moins cher. Le prix du poisson chuterait sur les marchés d’Europe, si les quotas de pêche que le Canada avait établis par la force n’étaient plus respectés. Le prix de l’or lui-même pourrait être affecté si la baisse relative du coût de la main-d’œuvre permettait la remise en exploitation de certains gisements canadiens.
Les permutations étaient possibles jusqu’à l’infini et permettaient bien des jeux de l’esprit. Autour de la dégringolade du dollar canadien, comme autour d’un grand paquebot qui s’engloutit, il se créa donc un vaste remous. Dans ce remous pouvaient nager… tous ceux qui savaient nager. Les autres s’y noieraient, bien sûr.

* * *

L’agent Maurice Paneton était arrivé tard. Madame Paneton perçut tout de suite quelque chose de différent chez lui mais naturellement n’en laissa rien paraître. Maurice dirait ce qu’il avait à dire quand il en aurait envie. Il n’en eut envie qu’après le téléjournal, après avoir vu encore une fois, mais sous un nouvel angle, Marcel et Scalp sortir en vain-queurs de l’entrepôt sur lequel flottait le fleurdelisé.

─ Le petit est encore sorti? demanda-t-il.
─ Il est allé souper chez sa petite blonde, expliqua madame Paneton. Elle est donc fine, cette enfant-là!
─ Elle est fine, mais de la façon que ça marche, c’est pas demain qu’il va se trouver une job! … Il m’en est arrivé une bonne aujourd’hui.
─ …
─ Je me suis quasiment fait tuer!
─ Es-tu fou? À l’entrepôt de Pointe-Saint-Charles?
─ Non, là-bas, j’étais loin. C’est en revenant. Pas loin d’ici. J’vois deux camionnettes parquées l’une à côté de l’autre, pis deux gars en train de passer des caisses d’une à l’autre. Y’a rien là, mais avec ce qu’on avait vu l’après-midi, j’étais méfiant. Les gars avaient l’air trop pressés pour des vrais livreurs. J’débarque de mon char pis j’m’approche. Les deux moteurs des camionnettes étaient allumés, pis les gars avaient pas l’air trop corrects. J’tais encore un peu nerveux, ça fait que je sors mon gun. J’arrive à côté d’eux autres pis j’dis «Que cé que vous faites là?» Là, j’ai vu qu’y en avait un troisième dans la camionnette. Plus vieux, avec des lunet-tes, assis sur une chaise. Ça, c’était pas normal. Y m’a regar-dé, il a regardé les autres, pis y a dit «What the fuck is this?» L’un des autres lui a dit «Relax». Après, y s’est retourné vers moi et pis y m’a dit: «Chum, aujourd’hui, on est tous Québécois. Prends-en un, pis crisse ton camp». Là, j’ai vu que toute la camionnette était pleine de sacs de poudre. Pas besoin d’te dire que je sais c’que c’est…
─ T’as fait quoi?
─ Ben… j’étais tout seul, ils étaient trois. Au moins trois, j’savais pas si y’en avait pas d’autres dans la cabine en avant. J’savais pas si y’en avait pas d’autres dans l’autre camionnette. Moi, j’avais même pas enlevé le cran de sûreté. J’ai jamais tué personne, moi.
─ T’as pris un sac?
─ Non, quand y a vu que je faisais rien, c’est lui qui m’en a donné un. Il me l’a lancé, pis l’autre est parti à rire. Il a dit: «Échappe le pas, c’est ta paye de trois ans!».
─ Là, tu l’a pris?
─ Là, j’ai eu peur. Parce qu’y avaient tous commen-cé à bouger, pis je savais pas si y en avait pas un qu’était pour me sortir un gun plus gros que le mien. Ça fait que j’ai reculé tranquillement, puis j’suis parti. Ça a pas pris une minute, les deux camionnettes sont passées à côté de moi pis j’les ai pas revues.
─ T’as pris leurs numéros?
─ J’avais vraiment pas la tête à ça…
─ Pis l’sac?
─ J’l’ai pas pris. J’avais rien pour mettre ça… Tu me vois-tu me faire pogner avec de la drogue? En devoir, à part ça?
─ T’as ben fait, Maurice. Viens, on va aller se coucher.

Quand ils furent au lit, il se serra un peu contre elle, en silence, puis ajouta: ─ Parle pas de ça au garçon, hein? Y comprendrait pas…

* * *

Les manchettes des journaux du 26 mai étaient prévisibles. Caricaturales. Le Devoir montrait le drapeau du Québec flottant sur l’entrepôt, La Presse montrait les blessés de Westmount, la Gazette titrait: «Canadian dollar takes a beating». La formulation était pudique, le dollar canadien ayant franchi la barre des 70 cents américains à quatorze heure la veille, clôturant à 64,38. Consuelo remit les journaux sur le guéridon et se dirigea vers la porte. C’est alors qu’elle vit Libertad prenant tranquillement un café au salon et qu’elle revint sur ses pas.

─ Toujours pas au travail?
─ On a prolongé ma convalescence d’une autre semaine, c’est un peu fastidieux
─ Crois-moi, ils ne veulent pas t’avoir avant le 25 juin.
─ Au départ, ils se battaient pour me voir.
─ Les nouvelles ne demeurent pas des nouvelles bien longtemps. Hier, il y a eu quatre autres blessés, dont un enfant. C’est plus important. Tu as vu la gueule des héros de ce matin? Demain, ils n’existeront plus.
─ Je connais bien un des héros, dit Libertad, c’est celui que Gérard voulait que je dénonce…
─ T’as baisé avec Gérard?
─ Pas tout à fait.
─ C’est un expressif oral, dit Consuelo en souriant légèrement.
─ Tu t’en fiches?
─ Autant que lui. Tu le revois?
─ Non. J’ai décidé de m’assumer.
─ Dios mio! Tu as le vocabulaire dépassé. On voit que tu te tiens avec des séparatistes croulants. Ça fait au moins cinq ans que je n’ai pas entendu quelqu’un «s’assumer». Cette année, on a même cessé de se «prendre en main»!
─ Tu les trouves bêtes, les types comme Marcel?
─ Tu dis «Marcel», mais tu penses «Robert». Oui, je les trouve bêtes, bêtes et insignifiants.
─ Ce n’est pas parce qu’on n’a plus de pays que les autres ont tort de vouloir en avoir un.
─ Il n’y a plus personne qui a un pays, dit froidement Consuelo. Ceux qui pensent qu’ils ont encore un pays se font avoir. Regarde Gérard. Tu penses qu’il se bat pour un Canada uni? Chaque fois qu’il intervient dans une transaction, c’est pour baiser le client canadien et aider le client étranger. Tu sais pourquoi il le fait?
─ …
─ Il le fait simplement parce que le client canadien lui fait confiance. Parce que le client canadien pense que Gérard est avec lui. Alors Gérard prend la solution de facilité. Il travaille pour le client étranger qui se méfie et il se sert de sa réputation pour arracher toutes les concessions qu’il peut au client canadien. Toutes le interventions de Gérard, c’est une série ininterrompue de trahisons. Le client canadien perd, parce qu’il croit qu’il a un pays. Gérard gagne, parce qu’il sait qu’il n’a pas de pays. Il fait des affaires.
─ Moi, dit Libertad, j’aurais voulu avoir un pays. Je veux encore avoir un pays.
─ Tu sais ce qui va t’arriver, idiote? Regarde, c’est déjà commencé. On t’aimait le mois dernier, maintenant on t’aime moins. Tu étais utile, tu ne l’es plus. Qu’est-ce qu’on va faire de toi? On ne t’enverra pas dans un pays anglophone parce que ton anglais est moins bon que celui des anglos, moins bon, même, que celui de la majorité des francophones. On ne t’enverra pas non plus dans un pays francophone, parce que tu vas maintenant traîner derrière toi l’image de la fille qui a dit non au Québec.
─ Mais je n’ai pas dit non au Québec!
─ Ce que tu as dit ou n’as pas dit n’a pas d’importance. J’ai dit: tu vas traîner l’image. C’est ça qui compte. On va donc t’envoyer dans un pays latino. Mais attention, pas un pays latino près de chez toi: il faut éviter les conflits d’intérêts. Donc, tu vas te retrouver dans un pays qui, pour eux, ressemble au Salvador… Mais qui pour toi va être complètement étranger. La planète Mars. On va t’envoyer en Argentine, par exemple. Et là, qu’est-ce que tu crois qu’il va t’arriver?
─ Je vais faire mon boulot…
─ Je vais te dire ce qui va t’arriver. D’abord, les gens vont te traiter de haut. Pour eux, tu ne seras pas une véritable Canadienne, une véritable gringa. Personne, ici, ne t’a jamais méprisée comme te méprisera un Argentin qui a à se faire pardonner une arrière-grand-mère métisse ou mulâtre. Tu ne seras jamais assez blanche pour un Argentin. Alors, tu vas le faire comment, ton boulot? En travaillant plus dur que les autres. Mais, parce que tu travailles plus dur, tu ne seras jamais exceptionnelle. Alors… Mais bon, ça suffit. Ce qui compte, c’est que tu as une planque en or: je suis fière de toi. Mais, ne tombe pas dans le piège du «pays».
─ Qu’est-ce qui va arriver, maintenant, au Québec?
─ Gérard dit que tout va commencer à coûter plus cher à cause de la baisse du dollar canadien. Les syndicats vont demander des augmentations. Si on les leur accorde, c’est le dollar qui plonge encore plus. Si on dit non, c’est les travailleurs en grève, un malaise social grandissant… Tout ça, selon Gérard, peut jouer aussi bien en faveur de l’indépendance que contre. On ne sait plus.
─ De toute façon, dit Libertad, on est dans la merde?
─ Tu as tout compris. Gérard dit que, Québec indépendant ou non, ça va être le bordel et que c’est ça qui compte. Je te laisse, j’ai un ami à voir.

* * *

Mansfield avait eu l’humour grinçant d’inviter des amis, le trente et un mai, sous prétexte que c’était peut-être la dernière fin de mois où ils étaient encore tous Canadiens. Francœur était là, quelques autres personnes et Parsifal Ewen aussi, avec lequel Mansfield entretenait des relations on ne peut plus cordiales depuis le jour de cette opération médiatique dont ils avaient ensemble décidé pour Libertad et dont ils avaient choisi depuis d’oublier les conséquences dramatiques.
Le professeur Mansfield vivait modestement: quelques bibelots, beaucoup de livres. Ses amis craignaient ses invitations à dîner, au cours desquelles il ne se servait rien qui vaille le déplacement et qui servaient souvent de prétexte à déguster quelques bières brassées maison dont Mansfield, hélas, n’avait pas le secret. À sa façon, Mansfield aurait trouvé aussi drôle que Marcel Leblanc qu’on lui parlât d’argent. Même s’il n’eût servi à sa table que du pain, il n’en aurait pas moins été convaincu que ce pain était béni, sacré, enrichi de bien des siècles d’histoire et de légendes familiales et qu’il valait donc d’être partagé. Ce soir, pourtant, on parlait d’argent chez Mansfield.

─ Il faut avoir des nerfs d’acier, disait le courtier Guertin-Brown. Tenez, le 25 ─ vous vous souvenez du 25, n’est-ce pas ─ j’ai un client qui m’appelle. Pas un minable, un type solide. Un type qui achetait du yen à trente jours quand le yen passait la barre du cent. Un type qui a suivi la livre sterling à la baisse, en «averageant» ses pertes jusqu’à ce qu’il sorte son épingle du jeu. Un type solide. Bref, le 25, il m’appelle vers onze heures du matin pour me demander de vendre du dollar canadien. Pas un peu, le paquet. À midi, quand il a commencé à être sérieusement «short», je vais lui demander une confirmation par écrit, mais là… Bang! Les bombes. On aurait juré qu’il le savait!
─ Il le savait peut-être, dit Mansfield en riant, j’ai toujours pensé que c’était les financiers qui mettaient des bombes.
─ Oh, pas celui-là! Il est vraiment totalement, mais alors totalement de l’autre côté de la barricade… mais passons! Donc, je déchire la demande de confirmation par écrit et je continue d’exécuter ses instructions. À treize heure, ça vacillait; à quatorze heures, ça s’est effondré.
─ Et alors, demanda Francœur?
─ Alors, ce qui est intéressant, c’est que c’est lui qui a attaché le grelot. Vous savez, dit-il en s’adressant directement au professeur Mansfield ─ présumant sans doute que ce dernier était le seul de ceux présents qui risquât de ne pas le savoir ─ qu’on achète des contrats sur devises avec 1% comptant. Ça, c’est quand on sait jouer, bien sûr. Alors, quand vous y allez à un pour cent comptant, si vous y mettez quelques millions, ça fait quelques centaines de millions de contrat. Ce n’est pas tout à fait rien. Alors, quand la nouvelle est arrivée à New York qu’il explosait des bombes sas arrêt partout à Montréal….
─ Partout?

─ Une tous les quarts d’heure à Westmount, quand ça arrive à la télé américaine, ça devient des bombes partout à Montréal, affirma sentencieusement Guertin-Brown. Donc – continua-t-il – quand les courtiers de New York ont vu qu’il y avait une petite révolution à Montréal, ils ont mis leurs lunettes. Quand ils ont vu qu’un gros ponte de Montréal ─ pas une institution, un privé! ─ jouait sa chemise à la baisse, ils ont pensé la même chose que le professeur: voilà un type qui a de l’information. Et là, ils ont aiguisé leurs crayons.

─ Ils ont vendu, dit Mansfield, faisant dégringoler le dollar canadien.
─ Pas tout de suite. Ça, ç’aurait été de la témérité. Ils se sont préparés à vendre. Ils ont reniflé du côté des gars du Federal Reserve pour sentir le vent, ils ont parlé à des amis au IMF pour savoir ce que mijotait le Français et ses co-pains. Ils ont fait quelques téléphones à Basel. Ils ont vérifié les mouvements du mark et du yen pour être sûrs que l’affaire de Montréal n’était pas simplement là pour détourner l’attention de quelque chose de gros…
─ Ils y mettent le temps!
─ Ce que je viens de vous dire prend une vingtaine de minutes quand on connaît son affaire. Quand ils ont eu recueilli cette information, ils ont regardé ce que faisaient les gars d’Atlanta.
─ Qui sont, demanda Mansfield?
─ Le réseau des nouvelles. Les types de la Guerre du Golfe en direct. Ceux qui ont gagné la Guerre du Golfe en en parlant au lieu de la montrer. Parce que, vous comprenez que si on avait montré l’Irak comme on a montré le Viêt-Nam, on aurait perdu la guerre. Le public américain n’aurait pas suivi si on avait vu du sang partout. De la fumée, oui, du sang, non. CNN a été l’arme secrète de la Guerre du Golfe.
─ Et ils ont fait quoi, CNN, dans l’affaire du dollar canadien?
─ Ce qu’ils ont fait? À quinze heures vingt, via jet privé et hélicoptère, il y avait une équipe de CNN à Pointe-Saint-Charles qui filmait la ruée vers l’or. Je veux dire la course des motards d’Hochelaga vers la drogue du vieil entrepôt.
─ Mais, dit Mansfield, le crash a commencé vers treize heures trente.
─ Naturellement, continua Guertin-Brown, il faut vendre avant que la nouvelle ne sorte. Quand New York a su que CNN partait pour Montréal, le «wise money» n’a pas attendu de voir le spectacle à la télévision. Ils ont vendu tout de suite, sachant que les institutions suivraient quelques heures plus tard et le bon peuple le lendemain matin. Ils ont commencé à vendre sérieusement vers quatorze heures, peut-être un peu avant. Le moment était parfait, puisque Londres et Francfort étaient fermés et que Tokyo n’ouvrirait pas avant des heures. Tout l’argent est resté chez nous.
─ Chez nous, demanda Francœur en fronçant les sourcils?
─ New York, pour des Canadiens, répondit Guertin-Brown, c’est chez nous.
─ Même pour des Québécois? demanda Mansfield en souriant.

Ils partirent tous spontanément à rire.

─ Alors, enchaîna le courtier, quand la nouvelle est sortie à CNN et qu’on a vu les motards et le vieux terroriste avec le drapeau du Québec, les voitures patrouille de la police leur servant plus ou moins de garde d’honneur, l’investisseur moyen de Long Island s’est énervé. Il a vu Fidel Castro, l’ayatollah Khomeini, la Bosnie… Plus tard, quand il a vu CBS et les autres en rajouter aux nouvelles du soir ─ parce que les réseaux ne couvrent plus la nouvelle, ils couvrent CNN ─ il a pris panique. Il a pris panique et le reste de la population avec lui. Ils ont tous vendu du canadien le lendemain matin, le jour suivant, et ils n’ont pas fini. Ceci a permis au «wise money» de Wall Street de se couvrir ou de faire un profit immédiat en rachetant encore plus bas qu’ils n’avaient vendu la veille. Tous les gens sérieux avaient déjà vendu avant que le dollar ne baisse à 60 cents. Après, sont arrivés les vautours. Les chacals. Ceux qui prétendent détenir des renseignements confidentiels et qui peuvent faire vendre leurs clients à 58 cents, à 55 cents… À n’importe quoi. Les investisseurs institutionnels se sont déjà couverts en laissant porter le plus clair du risque à ceux qui sont arrivés tard et qui n’ont rien compris. Maintenant qu’on sait que le dollar canadien oscillera désormais autour de 50 cents, comme auparavant autour de 70 cents, ils se sont tous couverts… Sauf ceux qui ont des nerfs d’acier…
─ Comme votre investisseur de Montréal?
─ Exactement. Lui, il n’a rien couvert du tout. Il a continué imperturbablement à vendre du canadien à 65, à 60, 55 cents. Il a «surfé» au-dessus de la brève reprise de cet après-midi, quand les institutionnels se sont vraiment couverts. Maintenant, il vend encore des contrats à 90 jours à 50 cents, jusqu’à la limite de son crédit. Ça fait quarante-huit heures qu’il ne fait que ça, il travaille à augmenter son crédit.
─ Et vous le suivez là-dedans, demanda Francœur?
─ Dans les limites de la loi et du raisonnable, répondit le courtier. Les chances que le dollar canadien se redresse brutalement sont… disons faibles. Les transactions de notre investisseur lui donnaient ce soir un nombre impressionnant de contrats «averageant» 61 cents américains. Si le dollar canadien se stabilise à 50 cents, il aura multiplié son investissement par un facteur de huit à dix, il aura fait une trentaine de millions.
─ Une petite question technique, demanda Parsifal, pourquoi vend-il encore à 50 cents, si c’est le plancher qu’on attend?
─ Parce qu’il y a une autre option qui elle est VRAIMENT payante. Si le Canada impose un contrôle des changes ─ disons, à 50 cents ─ immédiatement, la perte de confiance va créer un marché noir autour de 40 cents. Or, les mécanismes de contrôle requis prendraient des mois à se mettre en place. Un type avec des nerfs d’acier aura donc tout le temps de se faufiler entre les contraintes et de trouver de l’argent propre pour honorer tous ses contrats. Si c’est le cas, il double encore son argent!
─ My God, dit Mansfield, et penser qu’il y a de pauvres voyous qui se font trouer la peau pour vendre une saloperie de poudre…
─ Et pour rien du tout, dit Francœur, puisque finalement la drogue a été saisie.
─ Heureusement, ajouta Guertin-Brown, sans quoi le gouvernement du Québec comme celui d’Ottawa aurait perdu toute crédibilité.

Francœur prit mentalement note que ce courtier manquait de discrétion. Il prit note également qu’il faudrait bien un jour savoir qui était ce type qui avait «accroché le grelot».
* * *

À la demande de Mansfield, Parsifal était resté. Les autres étaient partis. C’était l’heure du «single malt»

─ Vous avez des amis intéressants, dit Parsifal.
─ Aucun ne l’est plus que vous, mon cher Ewen, répondit Mansfield. Il y eut un silence et Mansfield reprit.
─ Vous savez, Ewen, j’ai de grands amis à McGill.
─ J’en suis persuadé, dit Parsifal, ne voyant pas trop ou l’autre voulait en venir.
─ J’ai des amis au Département de chimie qui m’ont demandé des renseignements sur vous le mois dernier.

Instantanément, le petit ordinateur qui fonctionnait toujours dans la tête de Parsifal avait analysé toute les possibilités et s’était arrêté sur la seule vraisemblable.

─ Je présume que l’on vous a demandé ce que je faisais avec Goodman et Filbert?
─ Exactement.
─ Je suis sûr, Professeur, que vous avez donné les meilleurs renseignements à mon sujet. Autrement, je ne serais pas ici, ajouta-t-il en souriant.
─ Je n’ai dit que du bien de vous. J’ai même dit du bien de Filbert ─ heureusement, j’ai déjà connu son père ─ et un peu de Goodman, même si je ne le connais pas du tout.

Ils sourirent tous les deux, puis Mansfield redevint sérieux et continua.

─ J’avoue, que j’ai eu une minute d’inquiétude. Je ne vous cache même pas que quelqu’un vous a suivi. Si vous aviez vraiment voulu causer des dommages à Pïerre-Dupuy, je vous aurais dénoncé. Heureusement, on m’a téléphoné de McGill pour me dire que l’engin était inoffensif. J’ai appris par la suite que c’est vous qui l’aviez posé. Seul. C’était la partie difficile; je vous félicite d’avoir pris sur vous le plus grand risque. C’est à ça qu’on peut juger un homme. Mais dites-moi, pourquoi l’avez-vous fait?
─ Un certain sens des responsabilités, je pense. La vague idée d’avoir une mission. Il fallait discréditer la violence par le ridicule, éliminer cette possibilité.
─ Bravo encore. C’est pour ça que des gens comme vous auront toujours leur place au Québec.
─ Des gens comme nous, Professeur. Vous ne partirez pas, je pense?
─ Je n’ai pas l’intention de partir. Quoi qu’il arrive. Partir? Ce serait vraiment trop bête! Vous comprenez, n’est-ce pas, mon cher Ewen, que c’est nous, enfin, qui allons devenir la minorité.
─ Je pense que même comme minorité, nous pouvons tenir notre place.
─ Vous voulez dire: prendre la place. Le vote des anglophones étant concentré dans certains districts électoraux, nous allons enfin avoir au Québec le même avantage insurmontable dont ont joui les Québécois au Canada depuis quelques décennies. Si l’indépendance se réalise, la question nationale sera réglée pour la majorité francophone et ne servira plus de point de ralliement. Le vote des Québécois se départagera donc tout naturellement entre une quelconque gauche et une quelconque droite et, naturellement aussi, la gauche et la droite occuperont peu à peu le centre jusqu’à devenir à peu près semblables. Les anglophones, eux, voteront toujours en bloc puisque la question linguistique restera pour eux primordiale. Celui des deux partis pour lequel votera en bloc la minorité anglophone aura le pouvoir. Toujours, inévitablement. Puis, un jour, pour courtiser ce bloc du vote anglophone, un des deux parties se choisira un chef anglo-phone. Ensuite, la tradition deviendra d’alterner entre un francophone et un anglophone. Encore quelques années, quelques blessures cicatrisées, et il ne sera plus possible de prendre le pouvoir au Québec qu’avec un chef anglophone. Nous aurons reconstitué au Québec, à notre avantage, la situation que les francophones font vivre aux Canadiens depuis des années et qui ne pourrait aller qu’en s’aggravant si le Québec ne devenait pas indépendant. Vous m’avez bien suivi, Ewen?
─ Parfaitement Professeur, ─répondit Parsifal, qui avait déjà fait cette analyse depuis longtemps ─ c’est pourquoi j’ai pensé que je pourrais sans doute m’impliquer en politique active. Très bientôt.
─ Je vous y encourage fortement. Nous avons besoin de gens comme vous. Le Québec a besoin de gens comme vous. Revoyez Francœur, si vous le pouvez. Il pourra vous aider: il connaît tout le monde.

(À suivre)

14-08-09

Le printemps de Libertad -8

Classé dans : Auteur, lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:01

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Chapitre 8

─ C’est Cardoso au téléphone, dit Scalp à Marius.

─ Cardoso lui-même?

─ Non, bien sûr, un de ses types. Cardoso fait dire qu’ils ont un «deal» avec un ami ─ je suppose qu’il veut dire avec Ben Saïda ─ et que «a deal is a deal». Si on continue dans cette voie ─ je comprends qu’il veut dire si on essaie de récupérer la marchandise ─ on va créer un déséquilibre. Donc, ils ne pourront pas nous soutenir.
─ Comme s’ils nous avaient soutenus!
─ On va avoir toutes les familles de New York contre nous.
─ Mensonges. Cardoso ─ si c’est bien Cardoso qui a fait l’appel ─ ne parle que pour lui. Attendons de voir comment se positionnent les types de Johnny.
─ Et les Colombiens?
─ Les Colombiens sont sans doute déjà partis puisque le stock et ici et qu’ils ont été payés. La prochaine fois, ils attendront de voir qui a gagné et ils traiteront avec le gagnant; on ne peut pas leur en demander plus.
─ Qu’est-ce qu’on fait?
─ À midi pile, je dis à Bantam d’amener le petit Ben Saïda sur la rue University et de lui faire sa fête. Il reste une heure et quinze minutes à Mohamed pour jouer sa carte… À moins qu’on ne se dégonfle. Est-ce que tu penses qu’on devrait se dégonfler, Scalp?
─ Non. Est-ce que je réponds à Cardoso? Et qu’est-ce que je lui réponds?
─ Tu ne parles pas à Cardoso. Si les choses tournent bien, nous nous excuserons en disant que nous avons confondu son porte-parole avec un agent de Ben Saïda. Si les choses tournent mal, ce que pense Cardoso de nous n’aura aucune importance. Téléphone plutôt à Mohamed et dis-lui textuellement: à midi, on prend le Beur et l’argent du Beur.
─ Quoi?
─ C’est une blague de Français. Il va la comprendre.

* * *

Delo regarda par le judas de la porte et les vit tous les trois: Roger, Normand, Jean-Pierre. Il jura doucement. Il avait expliqué tellement souvent qu’il ne FALLAIT PAS venir chez lui à Outremont. Surtout pas arriver sans prévenir. Il se demanda si Jean-Pierre et Normand avaient finalement décidé de mettre Roger dans le coup quant à leur projet d’assassinat, ce qui créerait un problème supplémentaire. Parce que Roger est un imbécile, bien sûr, mais aussi parce que ce qui avait été, jusqu’à présent, des promesses ambiguës et des engagements équivoques pris seul à seul avec Normand risquait, tout à coup, de se transformer en un acte criminel bien précis. Delo n’avait nullement l’intention d’être mêlé à un complot visant à assassiner Marcel Leblanc. Il décida d’ouvrir quand même; tout, plutôt que l’incertitude.
Ils s’engouffrèrent tous les trois dans la maison, essoufflés, et c’est Jean-Pierre qui parla le premier, les yeux brillants.

─ Ça va péter en tabarnak!
─ As-tu vu le portrait de Marcel à la TV, avec le drapeau, demanda Roger?
─ C’est au boutte, renchérit Normand.
─ Qu’est-ce qui se passe, je n’ai rien vu, dit Delo.
─ Tu regardes pas la TV? Tu lis pas les journaux?
─ Rarement… Jamais quand j’ai vraiment quelque chose à faire. Que s’est-il passé?

─ Il y a eu une bagarre à Pointe-Saint-Charles entre motards. Marcel est apparu avec un drapeau du Québec et ils se sont calmés. Il est devenu le négociateur et le drapeau du Québec flotte à Pointe-Saint-Charles. C’est au boutte!
─ Et ce que Normand ne dit pas, c’est qu’avant que Marcel arrive, ils s’étaient tirés quelque chose de sérieux. Des mitrailleuses, des grenades, des fusées… ajouta Jean-Pierre.

Delo, habitué aux exagérations de Jean-Pierre, ne saisissait pas très bien l’importance ni l’intérêt de cette situation. Il ne comprenait surtout pas ce que Marcel faisait dans toute cette histoire. Il décida cependant de maintenir la stratégie déjà amorcée: ne jamais les contredire.

─ Comme tu disais, Jean-Pierre, ça pète!
─ Ah, mais tu n’as pas tout compris. Tu ne sais pas tout. Cette nuit, on est allés à Westmount et on a fait le chemin de croix de 63. On a mis un hostie de gros pétard dans toutes les boîtes à lettres. Y a pas un maudit chien en ville, ça va sauter en tabarnak!

Cette fois, Delo comprenait. ─ Ça va sauter quand?

─ À partir de midi, pis à tous les quarts d’heure jusqu’à huit heures à soir. On en a mis trente-deux!
─ Où avez-vous pris les explosifs?
─ Ça fait longtemps qu’on était prêts. C’est Marcel qui «tétait», qui «tétait»…
─ C’est pour ça, ajouta Normand, qu’on était un peu choqués contre lui l’autre soir. Mais à c’t’heure, on sait que c’est un vrai gars. On est tous du même bord.
─ Est-ce que c’est Marcel qui vous a dit de faire ça, demanda Delo?
─ Non, Marcel est là-bas, à Pointe-Saint-Charles sur la ligne de feu. Mais on a compris l’idée.
─ Quelle idée?
─ On met le trouble, l’armée arrive comme en 70, sauf que là, on tire dessus. Les Nations Unies interviennent, puis on est indépendants.
─ C’est Marcel, qui vous a dit ça?
─ Pas de même, dit Roger, mais ça voulait dire ça
─ Qu’est-ce que vous faites, maintenant, demanda Delo?
─ Si tu veux, on prend une bière avec toi puis on regarde la TV. Ça va péter en tabarnak!

Delo estima que la première priorité était de les sortir de là.

─ J’aimerais ça, mais il faut que je travaille avec mon père. Il se passe des choses, des choses importantes. Je vous retéléphone. N’appelez pas, on est probablement sur écoute.
─ On comprend.
─ Salut!
─ Salut! On va les avoir, ajouta Jean-Pierre en levant le poing gauche!

Quand ils furent partis, Delo se dit qu’il n’y avait rien de mieux à faire, en effet, que de regarder la télévision. C’est là que tout se passait, que la réalité prenait son sens et que se ferait l’indépendance si elle devait se faire.

─ … de source bien informée que ceux qui occupent l’entrepôt de Pointe-Saint-Charles sont bien des trafiquants de drogue et que la police de Montréal a demandé en vain une intervention à la Gendarmerie royale du Canada. Devant le refus de la GRC, un émissaire du gouvernement serait intervenu auprès d’un club de cyclistes de l’Est de la métro-pole, lesquels ont accepté de venir aider les policiers à régler le problème «entre Québécois». Pour nous en parler davantage, nous avons ici le lieutenant Lafontaine de la police de Montréal. Bonjour lieutenant Lafontaine.
─ Bonjour monsieur Sarrazin.
─ Alors, ce sont bien des trafiquants qui sont terrés dans ce vieil entrepôt désaffecté?
─ Nous en avons la quasi-certitude.
─ Et il est bien vrai que la Gendarmerie royale du Canada a refusé d’intervenir?
─ Nous avons d’abord communiqué avec la Sûreté du Québec, puis avec le ministre de l’Intérieur du Québec. Celui-ci aurait demandé l’intervention de la GRC qui aurait refusé d’intervenir, compte tenu de la situation politique actuelle au Québec.
─ Et cet «émissaire du gouvernement», il s’agit bien de Marcel Leblanc, l’ancien terroriste des années soixante, compromis également dans les événements de soixante-dix?
─ Monsieur Leblanc est intervenu à titre privé, pour faciliter la reddition des trafiquants, lesquels menacent de vendre chèrement leur peau. L’entrepôt est une véritable forteresse. En ce genre de circonstances, nous acceptons toute l’aide offerte pour effectuer une médiation honnête et efficace. Je ne peux ni nier ni affirmer que monsieur Leblanc soit un émissaire du gouvernement du Québec, mais je puis vous assurer que cette considération, si elle avait été mentionnée, n’aurait pas joué dans le fait que nous acceptions d’utiliser ses services de médiateur.
─ Mais n’est-ce pas Leblanc qui a amené ce qu’on a appelé «un club de cyclistes», mais que toute la population reconnaît comme un gang de motards ayant sa propre forteresse rue Hochelaga et bien connu de vos services?
─ Je ne peux vous dire que c’est monsieur Leblanc qui a amené ces gens sur place, mais nous constatons qu’ils ont agi dans le cadre des prérogatives que la loi concède à tout citoyen d’intervenir directement et avec toute la force nécessaire pour prévenir la commission d’un acte criminel ou aider à l’arrestation d’un malfaiteur. Ils l’ont fait avant que la police de Montréal arrive sur les lieux et, en ce sens, ils nous ont donc rendu un fier service. Je ne porte pas de jugement ─ et je n’ai pas à en porter ─ sur leur comportement en d’autres circonstances. Je constate qu’hier matin, c’est grâce à eux que les trafiquants ont été identifiés et ont été forcés de se retrancher dans un entrepôt dont c’est maintenant la tâche des corps policiers de les expulser.
─ Donc, vous collaborez avec le gang d’Hochelaga.
─ Absolument pas. Les gens auxquels vous faites allusion ont découvert des criminels, les ont cernés et les ont empêchés de fuir jusqu’à ce que la police arrive sur les lieux. Il serait tout à fait inconvenant de le leur reprocher ou de leur demander des comptes. Je vous souligne que pas un seul coup de feu n’a été tiré par ceux que vous appelez le gang d’Hochelaga depuis que la police est sur place. À plusieurs reprises, au contraire, des tirs nourris en provenance de l’entrepôt ont été dirigés contre eux comme contre nous.
─ Donc, vous n’avez pas du tout l’intention d’intervenir contre ceux qui, ce matin encore, étaient désignés comme les assaillants?
─ Ce n’est pas nous, monsieur Sarrazin, qui préparons les manchettes des nouvelles. Nous avons constaté les faits et nous ne voyons pas ce que nous pourrions reprocher à ces gens. En ce qui nous concerne, ils ont rempli leur rôle en nous prévenant et ils sont libres de partir à leur convenance.
─ Et pourquoi ont-ils hissé le drapeau du Québec sur leurs positions?
─ C’était l’équivalent du «drapeau blanc» pour engager les négociations. Nous n’en avions pas d’autre. Je ne vois rien de mal à ce qu’un drapeau du Québec flotte où que ce soit au Québec. Y voyez-vous un inconvénient?
─ Certainement pas, lieutenant Lafontaine. Encore une fois, merci.

─ Et maintenant, continua Sarrazin, nous avons un complément d’information en provenance de Québec. À vous Janine.

Une jolie femme blonde apparut à la télévision sur décor de Parlement pour annoncer que le ministre de l’Intérieur avait nié que Leblanc ait eu un mandat pour intervenir, qu’il avait prétendu ignorer si la police de Montréal avait ou non demandé l’intervention de la GRC mais en serait surpris. Il avait expressément nié que l’on ait pu faire appel aux forces armées du Canada. Il n’y aurait pas, avait dit le ministre, d’autre octobre 1970 au Québec. Jamais.
Un reporter d’Ottawa vint dire que le gouvernement fédéral avait nié que l’aide de la GRC ou de l’Armée canadienne ait été demandée «par les autorités compétentes», ce qui laissait supposer que la police de Montréal, sans en avoir le droit, l’avait peut-être, en effet, demandée.

─ C’est pas vrai! On va se couvrir de ridicule! Delo se parlait à haute voix, à lui tout seul, en déambulant dans le salon des Pinard. ─ C’est comme si on disait que c’est un gang de motards qui est devenu l’armée du Québec. Et c’est un policier qui vient nous dire ça! À la télévision!

Pour la première fois, Delo Pinard doutait de la Cause.

* * *

Il était onze heure quand Bantam appella Marius:

─ À ce que je peux voir, il n’y a pas de gars de Johnny dans le secteur Peel-Sainte-Catherine. Du moins, je n’en ai pas vus.
─ Scalp, dit Marius, il semble que les Italiens soient réguliers. On procède? Scalp acquiesça et Marius revint à Bantam.
─ Bantam, écoute-moi bien. Tu prends la petite ordure qui a fait sauter Paloma, tu prends ce Abdallah, tu le mets sur une selle de bicycle au coin University et Maisonneuve et tu l’encules. Vu?

Il y eut un silence.

─ Marius, ch’ pas aux hommes!
─ C’est pas pour le plaisir, Bantam. Un trou est un trou.
─ Je comprends, mais, maudit… je pourrais pas y faire rien que la même chose que t’as faite à l’autre, hier?
─ Non . Y a-tu un gars avec toi qui est «bi» ou qui a passé pas mal de temps à Archambault?
─ Une minute… Jonas! ─ cria Bantam ─ Es-tu «game» pour enculer le petit serin? C’est Marius qui demande ça.

Bantam revint aussitôt à Marius. ─ Y dit: pas vraiment…
Scalp intervint: ─ Passe-le moi. ─ Bantam? C’est Scalp. Passe-moi Jonas. Jonas? C’qu’on te dit, c’est important, c’est pas pour le fun. T’en as déjà fourré des gars? Bon, ça fait qu’arrête-moi ça, on n’a pas le temps de niaiser. Fais-le pour Paloma. Fais-le pour Cric. Fais-le pour toute la gang! Commence à midi. Non, midi et cinq, au cas où le frère changerait d’idée. Fait-le crier, OK? Go!

─ Pis les «beux», demanda Jonas.?
─ Y’en a pu de beux; y sont tous icitte. Arrivez avec les deux plus gros guns que vous avez, pis montrez-les à tout le monde. Y’a personne qui va t’achaler avant que t’aies fini.
─ OK, midi et cinq.

Scalp raccrocha.

─ T’as la manière avec les mecs, dit Marius. Je veux dire: t’as le tour avec les gars.
─ On fait une crisse de bonne équipe, répondit Scalp en souriant.

Marcel, qui avait vu toute la scène, songea qu’en effet, à eux deux, ils donnaient à peu près la même performance que Bayard.

─ Je vais aller voir ce qu’on peut faire avec les «dicks», dit-il.

Marius le prit par le bras. Doucement, mais fermement.
─ Tu comprends que je ne partirai pas d’ici sans le stock, n’est-ce pas? T’a compris ça, hein?
─ J’ai compris que c’est ça que tu voulais. Je comprends que les autres veulent pas te le donner. Je vois que vous avez pas ce qu’il faut pour sortir les gars de l’entrepôt. Je comprends qu’on peut pas rester là longtemps et que chaque minute qui passe augmente les chances que quelqu’un ait le courage de vous attaquer.
─ Tu n’as pas tout le topo. Il n’es pas sûr du tout que nous soyons obligés de reculer.
─ Je ne veux surtout pas le savoir. J’ai déjà appris il y a longtemps que la seule chose qu’on est sûr de ne pas dire, c’est celle qu’on ne sait pas. Toi, tu continues à jouer ta «game». Moi, laisse-moi travailler sur une solution de rechange.
─ D’accord, dit Marius en lui donnant la main. Allez, bonne chance.

* * *

C’est Cardoso lui-même qui appela Ben Saïda.

─ The deal is off. On avait dit 10 heures, il est onze heures et demie. On vous a attendus jusqu’à la dernière minute. On sait depuis hier qu’il y a des difficultés, mais on a tout de même attendu aussi longtemps qu’on a pu. Maintenant, on ne peut plus attendre. Il est clair que vous ne pourrez pas sortir la marchandise de Pointe-Saint-Charles sans passer sur le corps des types de Scalp et de l’autre. Même si vous y parveniez, vous avez la moitié de la police de Montréal de l’autre côté qui vous attend et qui, c’est clair, a un arrangement avec les types d’Hochelaga: on regarde la télévision, nous aussi. Donc, notre contrat est rompu. Nous considérons que nous pouvons renégocier l’affaire avec n’importe qui.
─ Avec les gens de Scalp?
─ Avec n’importe qui. Y compris avec le lieutenant Lafontaine, si c’est nécessaire.
─ J’ai compris.
Mohamed Ben Saïda avait parfaitement compris que Cardoso venait de le libérer. On considérait qu’il avait fait tout ce qu’il y avait à faire. Il ne pouvait en faire plus. Cardoso avait donc la décence, connaissant les menaces de Marius, de le libérer à temps de ses engagements pour qu’il puisse sortir Abdallah du pétrin. Tenir le suspense plus longtemps aurait été inutile. On ne lui demandait pas ce sacrifice. Les jeux étaient faits de telle façon qu’il ne pouvait mener cette transaction à bien. Dommage, mais il y en aurait d’autres. Pour l’instant, il s’agissait de récupérer Abdallah, de fermer les livres et de partir. Le Québec n’avait plus rien à lui offrir. Il était onze heures quarante-cinq. Il donna ses instructions à ceux de l’entrepôt puis fit sans tarder deux réservations vers Amsterdam puis de là vers Moscou.

* * *

Cette fois, il s’agissait bien d’un vrai drapeau blanc. Un des défenseurs de l’entrepôt s’avançait sur la place, lentement, comme Marius l’avait fait la veille. On le fouilla à l’entrée, puis on l’emmena à Marius et Scalp.

─ OK, dit l’homme, prenez le stock. Le boss a dit de relâcher son frère. Nous, on veut sortir de là. Ça a l’air que vous avez les contacts pour passer les «beux».
─ Vous avez tout compris, bluffa Marius, je vais passer chez vous voir ce que vous avez. Tu restes là.

Il confia l’émissaire du Marocain ─ qui lui n’avait rien d’un Marocain ─ à la garde de deux de ses hommes et se retira avec Scalp dans une pièce attenante.

─ Je commence à penser qu’on va sortir d’ici vivants. Vivants et riches. Je vais là-bas et je m’assure qu’on nous refile bien la poudre, pas des vitamines C. Après, je te fais signe et tu avertis Jonas de remettre son pantalon. Après, il faut amener assez des nôtres là-bas pour contrôler la place. J’essayerai de savoir combien ils sont, mais n’écartons pas l’hypothèse d’un guet-apens.
─ Et si c’est un guet-apens?
─ Nous avons toujours Ben Abdallah bien en main, virgo intacta ─ en autant qu’on puisse connaître ce genre de chose ─ et nous avons encore assez de ressources pour prendre la place d’assaut.
─ Tu crois?
─ Je vais voir sur place, mais je le pense. Idéalement, nous amenons nos ressources là-bas peu à peu, de façon à minimiser nos risques. Ensuite, nous testons le barrage policier, question de voir s’ils nous laissent sortir. Si Marcel a fait son travail correctement, nous passons. S’il a échoué, on leur passe dessus. À n’importe quel prix.
─ Et les types de Ben Saïda qui sont là-bas?
─ Si on voit qu’on peut passer le barrage facilement, on les désarme et ils passent avec nous. Si on s’aperçoit qu’il va falloir se bagarrer avec les policiers, on se débarrasse d’abord des types de Ben Saïda, histoire de ne pas les avoir sur nos arrières.
─ Tout ça, en supposant qu’ils ne sont pas plus nombreux que nous.
─ Je ne crois pas; ils auraient joué ça autrement.
Marius prit à son tour le drapeau blanc et s’engagea sur la place, direction entrepôt. Il savait que toute l’affaire tenait à la valeur relative qu’accordait Ben Saïda à la drogue et à son frère, à sa vie à lui, Marius, par rapport à la vie de l’émissaire qu’on leur avait envoyé et aux chances que l’on pût traverser le barrage policier grâce à l’intervention de Marcel. Il y avait bien des variables dans l’équation.

* * *

Marcel avait bien apprécié l’interview de Lafontaine. Il avait eu beaucoup de plaisir, également, à voir sa tête de vieil anarchiste, à lui Marcel, à la télévision, sur le vidéo qu’on avait fait de sa traversée de la place, fleurdelisé cla-quant au vent. Il savait que chaque minute qui passait rendait sa position plus forte. Chaque coup de feu qui n’était pas tiré par les assaillants était une plume à son chapeau. Chaque dénégation du Ministre de l’Intérieur était une approbation tacite de sa démarche. Chaque fois que le gouvernement d’Ottawa corroborait son refus d’intervenir, il savait que grâce à lui le Québec marquait des points. Maintenant, Lafontaine avait dit de si merveilleuses et compromettantes âneries que personne ne pouvait plus reculer. Marcel avait en main le contrôle véritable des événements. Il avait ce contrôle, il le savait, parce qu’il contrôlait via Marius une force de frappe bien supérieure à celle dont disposaient les policiers. Au fond, pensa Marcel, il leur sauvait la vie.

─ Lieutenant, dit un policier à Lafontaine qui prenait tranquillement un café avec Marcel, il y a un messager de l’entrepôt avec un drapeau blanc qui traverse la place.
─ Je crois, dit Marcel à Lafontaine, que nos négociations portent fruits. Marcel continua ensuite à parler d’autre chose. Il continua également à parler d’autre chose quand on leur annonça que le drapeau blanc retraversait maintenant la place en sens inverse. Marcel Leblanc reprenait goût à la vie.

* * *

Marius se garda bien d’entrer dans la place comme en pays conquis. Il aurait pu le faire, les défenseurs de l’entrepôt avaient visiblement mis bas les armes. C’est un grand maigre aux épaules voûtées et à la peau très claire qui semblait mener l’opération et qui vint confirmer la reddition.

─ Le stock est là. Prenez-le. Mais, tu ne sors pas tant que le boss n’a pas son frère et que les beux nous ont pas laissé partir. Les autres partent, moi je reste avec toi jusqu’à ce que les autres aient traversé le barrage. Après, tu pourras encore essayer de me garder moi, mais tu vivras pas vieux.

Marius analysa froidement la situation. Laisser partir Abdallah le premier était un risque énorme. D’autre part, ce qu’il voyait devant lui ne semblait pas représenter un bataillon bien crédible. Il joua le tout pour le tout.

─ Vous permettez? Sans attendre la réponse, il se dirigea vers la fenêtre et fit le signal convenu.
─ Votre boss aura son frère dans quelques minutes. S’il ne vous téléphone pas pour vous le dire, c’est qu’il aura décidé que vous valez mieux morts que vivants.

* * *

Scalp, pour la quatrième fois, essayait de joindre Bantam au téléphone. Évidemment, un cellulaire coin University et Maisonneuve… Il était midi moins deux quand il eut la communication. ─ Jonas?

─ Oui, OK, le gars a déjà les fesses à l’air. T’a-vais raison pour les beux. Il y a deux chars qui ont passé, ils ont regardé de l’autre côté pis y sont partis.
─ Tu peux débander; on a fait un deal. Lâche le kid, il va savoir de quel côté courir.

C’est à ce moment précis que Jonas, Scalp et la plupart des Montréalais entendirent la première explosion qui venait des hauteurs de Westmount.

* * *

Marius fut de ceux qui ne firent pas attention à cette première explosion. Il avait l’esprit ailleurs. Il se sentit mieux quand le téléphone sonna. Encore mieux quand son vis-à-vis eut raccroché et hoché la tête. ─ OK, le boss a son frère. Maintenant, sors-nous d’ici.

─ Qu’est-ce qui vous fait penser que je peux vous sortir de là?
─ Le boss a dit qu’il l’avait entendu à la télévision.
─ Vous êtes combien?
─ Neuf. Nous sommes huit, plus Arthur, qui est chez vous.
─ Avez-vous une voiture?
─ Oui, en arrière dans la cour, sous le porche.
─ Parfait. Nous allons y aller par groupes de trois. Trois avec moi. Venez, on traverse chez les copains.
─ Tu penses que je vais te laisser partir avec trois de mes gars, Frenchie?
─ Si j’avions pas voulu, j’aurions pas venu. Tu as eu le frère, la coke est chez vous. Si je ne reviens pas, c’est qui le perdant?

L’autre haussa des épaules. ─ Toi, toi et toi… allez avec lui. Prenez le char.

* * *

Marcel vit la voiture quitter l’entrepôt et traverser la place, en direction du repaire des assiégeants.

─ Lieutenant, je crois que nos négociations ont finalement abouti. Je retourne aux sources.

C’est à ce moment que la deuxième bombe de Jean-Pierre explosa, là-bas, sur la montagne, et personne n’accorda à Marcel plus qu’un minimum d’intérêt quand il partit à son tour vers la maison occupée par les motards.

* * *

─ Il y a eu quatre blessés, dont un grave, lors de l’explosion de la première boîte, rapporta le sergent Gendron, impeccablement au garde-à-vous. Nous avons immédiatement demandé aux médias d’avertir la population de se tenir loin des boîtes à lettres. Nous n’avions alors, cepen-dant, encore aucune raison de penser qu’il y aurait d’autres explosions ni qu’elles seraient circonscrites à Westmount. Je souligne, monsieur le Ministre, que nous ne savons pas en-core si le phénomène est bien localisé à Westmount. Quand la deuxième bombe a explosé et qu’on a eu deux autres blessés, dont un écolier, on a dégarni le périmètre de sécurité à Pointe-Saint-Charles pour envoyer des autos patrouille écarter la population de toutes les boîtes du secteur présumé ciblé. Depuis, onze autres boîtes ont explosé, mais sans faire de blessés. Elles explosent au rythme d’une tous les quarts d’heure, plus ou moins deux minutes. Les premières analyses indiquent qu’elles ont été élaborées par des artificiers habiles, mais travaillant avec du matériel de fortune.
Le directeur de la police de Montréal, le représentant personnel du maire de Montréal, un observateur de la Sûreté du Québec, un consultant d’une société privée, un sous-fifre quelconque du bureau de Bayard… Le ministre de l’Intérieur se demanda s’il n’aurait pas mieux valu que tous ces gens retournent faire leur boulot plutôt que de se mettre à cinq à hocher la tête, en écoutant le rapport d’un policier compétent mais dépourvu d’autorité qui ne demandait, lui, qu’à retourner faire le sien. C’est à la tête qu’il y avait un problème. C’étaient les chefs, qui ne faisaient pas leur travail. Il en était bien conscient, comme il était conscient de faire partie de cette cohorte de «responsables» qui n’avaient plus aucun contrôle sur les événements: ─ Merci, sergent Gendron. Et la situation à Pointe-Saint-Charles?

─ Confuse. Il y a eu du va-et-vient vers midi entre le repaire des assiégeants et l’entrepôt des assiégés. On présume, mais on ne sait pas vraiment, que c’est Marcel Le-blanc qui mène ce qui semble être des tractations entre les parties en cause. Le lieutenant Lafontaine a la situation bien en main mais, conformément aux instructions reçues, nous n’intervenons pas.
─ Qui a autorisé cette entrevue du lieutenant Lafontaine a la télévision qui accrédite de plus en plus l’hypothèse que les motards sont là avec l’accord de la police?
─ Le lieutenant Lafontaine a été en contact étroit avec monsieur le Directeur ici présent, avec votre chef de cabinet et avec le bureau du Coordonnateur. Je ne sais pas d’où il a reçu les instructions formelles d’accorder cette entrevue.
─ Vous étiez là, ce matin?
─ Oui monsieur le Ministre.
─ Est-ce que vous suggérez d’intervenir plus activement?
─ Négatif, monsieur le Ministre. Nous ne savons pas combien il y a d’assiégés, mais nous sommes certains qu’il y a, ou qu’il y a eu, plus d’une cinquantaine de motards armés de fusils-mitrailleurs, de bazookas et de lance-roquettes qui ont donné l’assaut hier matin. Une seule personne armée d’un lance-roquettes pourrait, à partir de la positon des assiégeants, pulvériser en quelques minutes toutes nos voitures patrouille et leurs occupants. Les instructions que nous avons reçues de demeurer à l’écart semblent donc justifiées.
─ Quels sont les effectifs des forces de l’ordre sur le périmètre?
─ Nous avions 427 agent en ligne, officiers compris, à midi aujourd’hui. Nous avons dégarni pour faire face à la situation de Westmount, mais il reste certainement plus de trois cents policiers sur les lieux.
─ Et ils sont cinquante?
─ Négatif, monsieur le Ministre. Ils sont une cinquantaine face à l’entrepôt, mais nous savons qu’il y a au moins cent, peut-être deux cents autres éléments connus de nos services qui se promènent à l’extérieur du périmètre de sécurité. Tout se passe comme si tous les gangs de Montréal s’étaient unis. Ils sont certainement armés, mais nous n’avons pas eu l’occasion de faire l’inventaire de leur armement. Ils sont probablement beaucoup mieux équipés que nos policiers.
─ C’est vous qui êtes encerclés, c’est ça?
─ Nous ne sommes pas vraiment encerclés dans la mesure où personne ne gêne nos mouvements. Cependant, surtout depuis qu’il a fallu dépêcher trente voitures pour assurer la vigilance à Westmount, il ne semble pas que nous soyons en mesure d’imposer l’ordre dans le secteur Pointe-Saint-Charles.
─ Si la SQ avait accepté de nous aider, s’exclama le directeur de la police de Montréal… Les autres le regardèrent sévèrement et il se tut. Le ministre continua.
─ Pourquoi dites-vous «il y a ou il y a eu» cinquante assaillants? Est-ce que vous les laissez partir?

─ Nous suivons les instructions de non-intervention. Si un individu ou plusieurs prétendent qu’ils sont des résidants du secteur et demandent qu’on les laisse franchir le barrage, on les laisse passer.
─ Le faites-vous même s’ils sont connus de vos services?
─ Nous avons de bonnes raisons de penser qu’il faudrait utiliser la force pour les retenir. Ceci serait contraire aux directives que nous avons reçues.
─ En clair, vous me dites que c’est la pègre qui contrôle Montréal, aujourd’hui?
─ Inexact, monsieur le Ministre. En fait, la ville est remarquablement calme, mis à part les incidents terroristes de Westmount ─ lesquels sont ennuyeux mais désormais inoffensifs dans la mesure où les gens sont tenus éloignés des boîtes à lettres ─ et quelques affaires courantes sans importance. Le problème de Pointe-Saint-Charles est tout à fait circonscrit. L’ordre règne à Montréal.

Le directeur de la police de Montréal sourit. Enfin, ce Gendron disait quelque chose de sympathique. Le représentant du maire songea qu’il ne serait peut-être pas nécessaire de redorer le blason de la ville en changeant le directeur de la police. L’homme de la Sûreté du Québec pensa que les conséquences de la position ferme que son corps policier avait adoptée ne seraient peut-être pas aussi dramatiques qu’on ne l’avait craint, ce qui était une bonne nouvelle. Le consultant de l’extérieur, à quatre cent cinquante dollars par jour, était un ami et n’écoutait pas. L’homme du bureau de Bayard prenait des notes, mais ne montrait aucun signe d’émotion. Il avait été bien formé.

─ Je comprends, continua le ministre, sans montrer lui non plus d’émotion, que tous les bandits de Montréal se sont réunis pour une petite fête intime, mais que vous n’avez pas un filet assez grand pour les prendre!

Gendron répondit sans broncher.

─ Ni le filet, ni les ressources humaines, ni les armes… ni les ordres, monsieur le Ministre.

* * *

Dans la tiédeur de cet après-midi de la fin mai ─ les hostilités ayant apparemment cessé entre les belligérants ─ le secteur Pointe-Saint-Charles avait pris la couleur et les odeurs d’une fête foraine. Des milliers de curieux déambu-laient sereinement à l’extérieur du périmètre de sécurité, envahissant les terrains vagues et les petits espaces oubliés par l’histoire que le CN, par habitude plus que par intérêt, avait interdits au public depuis des décennies. Des vendeurs ambulants de crème glacée offraient leurs produits aux pas-sants, deux Antillais faisaient la navette entre un dépanneur voisin et la foule, offrant des boissons douces aux passants. Quelques bières avaient fait leur apparition sans que les policiers protestent: aujourd’hui, ils s’occupaient de choses plus sérieuses. De temps en temps, quelques badauds s’approchaient du barrage policier, tentant de jeter un coup d’œil sur la place, aussi vide qu’une arène espagnole avant la corrida. Vide, sauf quand la petite voiture verte, périodiquement, comme un balancier, faisait la navette entre l’entrepôt et le château fort des assiégeants. Les assiégeants qui, apparemment, n’assiégeaient plus personne.
Moins tendus, les policiers qui se tenaient près des voitures patrouille se permettaient d’échanger des plaisanteries avec les filles en minijupes. Ceux qui contrôlaient les accès à la place avaient relâché quelque peu leur surveillance, chaleur aidant, et ne jetaient qu’un regard distrait sur la pièce d’identité qu’il continuaient d’exiger de ceux qui voulaient traverser, dans un sens ou dans l’autre, cette frontière artificielle qu’on avait dressée.
Au milieu de cette foule, on distinguait à peine certains individus plus sérieux, plus actifs, mieux vêtus, qu’on pouvait soupçonner d’être liés aux véritables protagonistes du drame. Il y en avait beaucoup. Il y avait cependant encore plus de journalistes, de pigistes, de reporters amateurs, de représentants de la radio et de la télévision, d’envoyés de magazines, toute une faune bizarre de porteurs de carte de presse pour qui la situation avait le double avantage d’être à la fois une nouvelle et des vacances. Les «communicateurs», dans cette foule, étaient bien plus affairés et plus visibles ─ surtout ceux portant caméra ou vidéo ─ que les pègreux ou mafieux de tout acabit.
Il était trois heures dix quand les vrais toreros arrivèrent. Précédés d’une escorte policière, ils fendirent la foule sans difficultés. On s’écarta diligemment sur leur passage. Les communicateurs, surtout, manifestèrent les plus grands signes de déférence. Les cameramen de CBC et de Radio-Canada firent courtoisement signe de passer aux nouveaux arrivants. CNN était là.
Quelques adolescentes qui connaissaient déjà les faits de la vie firent des minauderies, mais n’intéressèrent pas les cameramen qui ne se parlaient qu’entre eux, comme la légende veut que les Cabots de Boston ne parlent qu’à Dieu. Quelques enfants dépenaillés assis par terre, qui bouffaient des échafaudages précaires de crèmes glacées multicolores furent, eux, touchés par la grâce sans même s’en apercevoir. La caméra se posa sur eux. Si une des séquences survivait au montage, l’un de ces enfants pourrait dire un jour à ses enfants et à ses petits-enfants, qu’un soir, en 1996, son menton dégoulinant avait été vu, brièvement, par le président des États-Unis et celui de la Russie, par le Secrétaire général des Nations Unies, ainsi que des milliardaires et autres maîtres du monde.
Les seigneurs d’Atlanta continuèrent d’avancer et le périmètre de sécurité cessa d’exister devant eux. Ils firent quelques pas dans l’espace interdit, vérifièrent la position du soleil ou si quelque toit, quelque part n’offrirait pas un meilleur point de vue, puis s’installèrent.

13-08-09

Le Printemps de Libertad -7

Classé dans : Auteur, lesensdesfaits — pierrejcallard @ 2:50

Chapitre 7

Marcel se leva tôt et constata qu’une fois de plus le ciel offrait une journée de soleil aux Québécois. Un autre congé ensoleillé, un autre point dans les sondages. Gott mit Uns! Il mit la radio, le temps de prendre un café et de plani-fier sa journée.

─ … Aujourd’hui 24 mai, il fait beau – disait l’animateur. On s’amuse mieux au Québec depuis qu’on a décidé de sortir du Canada. La vraie indépendance, est-ce que ce ne serait pas de découper la province et de la faire flotter sur la Mer des Antilles? Aujourd’hui, Jour Q – 30. Fête de Dollard au Québec, Fête de Victoria pour les autres. Où en est-on, Michel, dans les sondages?
─ Merci Jeannot. Côté indépendance… sondage d’hier, le oui fait 53%. En baisse depuis le sommet de 56,3% du 2 mai, mais en hausse sur la semaine dernière. Du soleil, encore aujourd’hui. Encore quelques congés payés ensoleil-lés et Monsieur Parizeau va aller chercher son 60%. Pour le reste, tout le monde demeure sur ses positions.
─ Donc, Michel, rien sur le front des négociations?
─ Rien, toujours rien. À trente jours de l’indépendance, Monsieur Chrétien demande toujours une reddition sans conditions. Il veut le retrait pur et simple de la Loi de sécession avant de négocier.
─ Ce qui est devenu tout à fait impossible, n’est-ce pas?
─ Il est clair qu’on ne réussira pas à régler en trente jours ce qu’on n’a pas réussi à régler en trente ans. Donc, c’est l’expectative, chacun…
─ Excuse-moi, Michel, une nouvelle de dernière heure qui peut avoir son importance. Il y a eu, il y quelques minutes, une fusillade à Pointe-Saint-Charles. Un nombre impressionnant de motards ont donné l’assaut ─ c’est le bon mot je crois ─ il y quelques minutes à peine, à un entrepôt apparemment abandonné, mais qui, en fait, avait été transformé en forteresse, sans doute par une bande rivale. Il y aurait eu des blessés, mais on n’en sait pas plus pour l’instant. La police serait sur les lieux mais ne serait pas encore intervenue.
─ Et bien dis donc, Jeannot, on ne rigole pas du côté des motards, hein? En attendant d’en savoir plus, je disais donc que c’était l’expectative sur le front de la négociation menant, ou ne menant pas, à l’indépendance. Partout, c’est l’expectative. Expectative des gouvernements, bien sûr, mais aussi expectative sur les marchés financiers. Le dollar cana-dien se maintient toujours à 71 cents US, ce qui semble mi-raculeux. Le ministre des Finances du Canada, a d’ailleurs remercié hier les investisseurs étrangers de leur confiance et les a assurés que le Canada, avec ou sans le Québec, ferait face à tous ses engagements.
─ Ouf! Ça ferait une sacrée facture à payer pour Toronto, ça!
─ Oui, mais le Québec ne perdrait rien pour attendre…
─ Excuse-moi, Michel, nous avons maintenant un reporter sur les lieux de la fusillade de Pointe-Saint-Charles. Je lui donne la parole. Jean-Marc, vous m’entendez?
─ Je vous entends, Jean.
─ Que se passe-t-il, exactement?
─ On n’en sait rien, mais la rumeur veut qu’il y ait un otage à l’intérieur; les autres veulent le reprendre.
─ Il semble que les policiers ne soient pas encore intervenus, ai-je raison?

─ C’est vrai, les policiers ne sont pas intervenus. Mais, il faut comprendre la situation. Ici, à l’extérieur, il y a au moins soixante motards en embuscade. Du moins, c’est le nombre de motos garées dans le secteur immédiat, selon notre propre décompte. Bien sûr, il y en a sans doute d’autres qui ne sont pas venus en moto. On sait que nos motards ont les moyens de se payer de grosses voitures… De l’autre côté, il semble que les défenseurs aient été prévenus. Ils ont, en tout cas, répondu immédiatement avec des armes automati-ques lorsqu’ils ont été attaqués et il y a eu au moins trois morts ou blessés chez les assaillants. Donc, il ne s’agit pas d’une escarmouche. La police est prudente.
─ Où sont les policiers?
─ Il y a ici, un peu à l’écart, une quinzaine de voitures de patrouille et il en arrive d’autres constamment. Pour le moment, cependant, ils se contentent de créer un périmètre de sécurité et d’éloigner les curieux.
─ Est-ce qu’on peut dire qu’ils ont encerclé les combattants?
─ Oui, mais je le répète, les combattants, comme vous le dites si justement, sont lourdement armés.
─ Est-ce que tout ça ne nous ramène pas à l’affaire des Warriors de Kanesatake, quand il était clair que la Sûreté du Québec n’avait simplement pas les armes pour faire respecter la loi?
─ Je n’ai aucun commentaire des policiers, mais j’ai vu, de mes propres yeux, plusieurs tirs de bazooka contre l’édifice.
─ Est-ce que l’on sait qui sont les combattants?
─ Du côté des assaillants, il semble que ce soit le groupe des motards dont le quartier général est situé rue Hochelaga, ceci dit sous toute réserve. On ne sait pas vraiment qui est à l’intérieur. Il semble que ce ne soient pas des motards. Si c’était le cas, ils auraient garé leurs motos à l’intérieur puisque l’on n’en voit pas dans la cour de l’entrepôt. Personne ne sait non plus combien ils sont là-dedans.
─ Peut-on penser à des gens de la mafia? On sait qu’il y a eu parfois des accrochages entre mafieux et motards.
─ Je n’en ai aucune idée.
─ Est-ce que vous pouvez parler à l’un des assaillants, puisqu’il semble que, pour l’instant, la situation soit calme?
─ J’ai essayé, il y a quelques minutes, mais on m’a demandé de ne pas insister.
─ Je vois… Eh bien à plus tard. Alors, Michel, qu’est-ce que vous pensez de tout ça?
─ De toute évidence, c’est un règlement de compte entre pègreux. Peut-être pour une affaire de prise d’otage, probablement reliée au trafic de la drogue. Ce qui surprend, ce matin, c’est l’ampleur des hostilités. Je ne crois pas que l’on ait vu un tel déploiement de force depuis l’Été des Indiens…

Marcel ferme la radio. Il vient de se souvenir qu’il a un ami chez les gars de la rue Hochelaga.

* * *

Les renforts sont arrivés peu à peu; il y a maintenant une trentaine de voitures de patrouille dans les rues entourant l’entrepôt où sont réfugiés les hommes de Ben Saïda encer-clés par ceux de Scalp et Marius. C’est le lieutenant Lafon-taine qui mène l’opération, mais il le fait avec prudence. Il est en liaison téléphonique.

─ … Oui chef.
─ …
─ Non chef.
─ …
─ Chef, on ne peut pas savoir combien ils sont. Il y en a partout. Je n’ai pas assez d’hommes ici pour les comp-ter. Ce que je peux vous dire, c’est qu’il y a eu des tirs de mortier ou de quelque chose qui ressemble à des mortiers. Ils sont armés jusqu’aux dents. De la façon dont les gens de l’entrepôt retournent le feu, ils sont probablement tout aussi nombreux. Ce n’est pas à notre niveau. Il faut appeler la SQ. Appeler la GRC. Il faut appeler l’Armée. Ce n’est pas nous qui pouvons régler la situation. Il n’est pas question que mes hommes rentrent là-dedans avec des .38!
─ …
─ Je peux peut-être en arrêter un autour, un de ceux qui n’est pas directement engagé dans la fusillade, mais c’est un risque. Si les autres s’en mêlent, on sortira pas d’ici vi-vants.

Il raccrocha et s’adressa à ses adjoints qui faisaient cercle autour de lui. ─ Ils ont appelé le Ministre. Ils vont nous informer. Jusque là, pas de panique. Complétez le périmètre de sécurité, mais pas d’action agressive. Notre rôle, c’est d’abord de protéger la population innocente. Éloignez les curieux.

* * *

L’ex-ministre de la Sécurité publique, promu depuis quelque temps ministre de l’Intérieur, est en communication avec le Premier ministre.

─ Je regrette, monsieur le Premier ministre, mais la Sûreté du Québec ne veut pas bouger. Son analyse de la situation, sur la base des données disponibles ─ et c’est la mienne aussi ─ révèle qu’il ne s’agit pas d’actes de banditisme simples mais d’une véritable offensive concertée dont la cause et les objectifs demeurent inconnus. Nous n’avons pas devant nous une bande de malfaiteurs. Nous sommes en présence de deux groupes solidement armés, disciplinés, de deux troupes chacune de la taille d’une compagnie qui s’affrontent avec des armes modernes. Voudrions-nous intervenir pour les séparer, que nous ne saurions même pas de quel droit nous pourrions désigner l’une des parties combattantes comme cible principale de notre attaque. Sur la base de ce que nous voyons, Monsieur le Premier ministre, les gens qui sont dans l’entrepôt ont été attaqués et sont en état de légitime défense. Il est surprenant qu’ils aient riposté, mais ils sont en état de légitime défense. Est-ce que nous allons également leur tirer dessus? Allons-nous au contraire prétendre que nous allons à leur secours, alors qu’ils sont armés de fusils mitrailleurs et qu’il sont soupçonnés d’une prise d’otage? L’opinion des corps policiers sur place ─ et je répète que la Sûreté du Québec ne voit aucune raison d’intervenir ─ c’est que la seule intervention policière raisonnable consiste à tenter d’abord de séparer les combattants. Pour le faire, il ne faut pas prendre parti, mais parlementer. C’est ce que nous faisons.
─ …
─ Oui, j’ai de bonnes raisons de croire que les négociations sont déjà engagées. Au moins avec les assiégeants. Je vous tiens au courant monsieur le Premier ministre.
─ …
─ Je n’ai aucune raison de croire qu’il s’agisse d’un coup monté pour embarrasser le gouvernement. Il est possible que ça le soit. Je l’ignore. Bien sûr, l’intervention de l’armée canadienne pourrait devenir nécessaire au cas où nous serions dans une position difficile.
─ …
─ Oui, monsieur le Premier ministre, il y aura peut-être matière à tractations. Je ne pense pas, toutefois, qu’il soit urgent que vous vous adressiez à la population. Vous en êtes le seul juge, monsieur le Premier ministre, mais il est clair que tout ceci peut avoir un impact, voulu ou non, sur les négociations avec le gouvernement fédéral. Voulez-vous que je communique avec le Coordonnateur?
─ …
─ Oui, monsieur le Premier ministre. Je suis et resterai à mon poste.

* * *

Marcel se dirigea vers une voiture de patrouille et aborda le policier en souriant: ─ «Take me to your leader.»

─ Hein?
─ Qui est en charge des opérations ici?
─ J’sais pas. Demande au sergent, la voiture à côté.

Marcel fit quelques pas. ─ Sergent?

─ Oui, qu’est ce qu’y a?
─ Je pense que je pourrais vous aider. Je connais un des types qui est là-dedans et je pense que je pourrais le raisonner.
─ Y a personne qui passe.
─ Est-ce que le capitaine Dubuc est ici?
─ Qui?
─ Le capitaine Dubuc. Vous ne le connaissez pas?
─ Non. C’est le lieutenant Lafontaine qui est en charge.
─ Il est où?
─ De l’autre côté de la place. Passe par là, là!

Marcel fit docilement le tour du périmètre, localisant l’homme à cheveux gris et à casquette et s’en approcha en écartant gentiment ceux qui l’en séparaient, comme s’il eût été porteur d’un message important.

─ Lieutenant Lafontaine?
─ Oui. Vous êtes monsieur?
─ Marcel Leblanc, lieutenant. J’ai été avisé par Qué-bec qu’un individu connu sous le nom de Marius est impli-qué dans cette affaire et qu’il serait opportun que j’intervienne pour essayer de le raisonner.
─ Qui, à Québec?
─ Des amis, au bureau du Coordonnateur.

Un policier s’approcha du lieutenant Lafontaine et lui parla à voix basse, ce qui n’empêcha pas tout le monde d’entendre dans un rayon de dix mètres.

─ C’est Marcel Leblanc. C’est un gars qui s’est battu à mort pour le Québec.
─ Pis?

─ S’il dit qu’il peut les calmer, peut-être qu’il peut les calmer. S’il dit qu’il connaît du monde à Québec, c’est parce qu’il connaît du monde à Québec. C’est sa peau, pas la nôtre. Faites ce que vous voudrez, mais…
─ OK, dit le lieutenant Lafontaine à Marcel, envoye, allez-y.
─ Est-ce que vous auriez quelque chose que je pour-rais utiliser comme drapeau blanc, demanda Marcel. En principe, on porte un drapeau blanc pour pas se faire tirer dessus.

Les policiers haussèrent les épaules. ─ Non…, non…

─ Quelqu’un a-t-il un drapeau du Québec?
─ Jérôme en a un dans son char, dit l’un des poli-ciers. Il l’avait apporté pour la fête de Dollard, ce soir, au parc Angrignon.

* * *

Marcel s’avança lentement sur la place, tenant bien haut le drapeau du Québec. Il ne savait pas si Marius était là. Il ne savait pas ce que signifiait le drapeau du Québec pour les motards de la rue Hochelaga. Il ne savait pas qui était dans l’entrepôt de l’autre côté. Il marchait lentement, pour n’inquiéter personne. Comme un marguillier portant l’étendard du Sacré-Cœur dans une procession de la Fête-Dieu. Il avait déjà entendu dire que l’on n’entend pas le coup de fusil qui nous tue. Parce qu’il était dans son caractère de relever ce genre de défi, il prêtait l’oreille… Il arriva sans encombre à la porte d’une des maisons délabrées vers les-quelles s’étaient repliés Scalp, Marius et les autres après le premier assaut infructueux contre l’entrepôt.

─ Laisse-le venir, dit Marius à Scalp. Je le connais.
─ Personne tire, cria Scalp aux autres. Puis, il demanda à Marius: ─ Pourquoi, le drapeau?
─ D’habitude, on porte un drapeau blanc pour parlementer. Mais on fait avec, n’est-ce pas?
─ OK, qu’il vienne, dit Scalp.

Marcel était à la porte. ─ Je veux parler à Marius. Je peux vous aider.

─ Entre, dit l’un des motards. Marius est en haut.

Marcel monta l’escalier et revit Marius. ─ Tu me re-connais? Je pense que je peux vous aider.

─ Comment?
─ Vous êtes complètement encerclés et vous n’avez pas une chance de sortir d’ici. Monte d’abord le drapeau du Québec: la police ne tirera pas sur vous autres. Ensuite, je vais faire évacuer vos blessés, j’ai appris que vous en aviez. Enfin, avec un peu de chance, je vais vous avoir une retraite honorable. Comme les Warriors en 1992. (Et ce, pensa Marcel, pour la même raison; vous ne le savez peut-être pas, mais vous êtes simplement beaucoup plus forts qu’eux.)

Marius regarda Scalp. Celui-ci haussa les épaules. ─ On n’a rien à perdre. De toute façon, l’indépendance, je suis pour. Pour les blessés, dit-il en s’adressant à Marcel, forget it. On n’en a plus. On a trois corps, mais ça peut attendre un peu, il y a des choses plus urgentes. OK, dit-il aux autres, montez le drapeau, aussi haut que vous pouvez.
Le geste ayant été interprété comme une provocation par ceux de l’entrepôt, l’apparition du drapeau fut immédia-tement saluée par une rafale de fusil mitrailleur. Ensuite, tout se calma encore une fois.

─ Maintenant quoi, demanda Marius?
─ Maintenant, dit Marcel, on attend.

* * *

─ Oui, monsieur le Premier ministre, je vois la même chose que vous à la télévision: des hommes armés qui font le siège d’un bâtiment et qui arborent le drapeau du Québec. Je ne sais pas pourquoi ils le font.
─ …
─ Je suis Coordonnateur des activités de transition; c’est au ministre de l’Intérieur de nous dire ce qui se passe dans ce qui me semble, à moi, un règlement de compte entre pègreux.
─ …
─ Oui, je suis bien conscient de l’impact négatif de voir flotter un fleurdelisé au dessus d’une bande de motards armés. Toutefois, je n’ai pas de solution immédiate à offrir. Je réfléchis. Je vous jure que nous réfléchissons tous.
─ …
─ Oui, sans une minute de délai, monsieur le Premier ministre. Dès que nous avons une solution.

Bayard raccrocha. ─ Appelez-moi le ministre de l’Intérieur
Dès que l’autre fut en ligne, Bayard passa aux directives sans s’occuper des mondanités: ─ Demandez à la police de Montréal d’augmenter au maximum ses effectifs, mais d’élargir le périmètre de sécurité. Je veux qu’ils sortent de l’image.

─ Pardon?
─ Qu’ils reculent et qu’ils n’interviennent pas. Qu’ils n’interviennent sous aucun prétexte. On va parlementer. Et, au fait, essayez de savoir pourquoi ils se tirent dessus. Je viens de parler au Premier ministre.
─ Entendu.

Bayard ne demanda à personne de composer pour lui le numéro de Pinard: il le savait par cœur.

─ Monsieur Pinard? Vous voyez comme moi ces événements incongrus à la télévision. Je compte sur vous pour rassurer tous ceux qui pourraient s’inquiéter. Ce drapeau du Québec est un malentendu. Il n’est pas question que nous ayons recours à la violence et les corps policiers n’interviendront pas. Cette situation se réglera dans le calme. Nous maintiendrons cette position, même si quelqu’un hisse le drapeau canadien sur l’entrepôt. Il raccrocha.

* * *

Le soir du 24 mai fut fêté joyeusement au parc Jeanne-Mance, au Vieux Port, au parc Jarry, au Stade Olympique et dans une douzaine d’autres endroits. À trente jours de l’échéance, ceux qui prônaient l’indépendance occupaient la rue et la ville était couverte de fleurdelisés. Suivant les consignes du gouvernement fédéral, ceux qui étaient contre maintenaient un silence prudent. Ils attendaient que le temps, inévitablement, joue contre ceux qui tentaient ─ sans en avoir les moyens ─ de renverser l’ordre établi. De tous les fleurdelisés qui flottaient sur la ville, il n’y en avait aucun, toutefois, qui fût aussi ostensible que celui qui flottait, à Pointe-Saint-Charles, sur un groupe de motards dont l’indépendance n’était absolument pas le premier souci.

* * *

Parsifal Ewen avait toujours eu pour Toronto cette condescendance que partagent tous les Québécois, sans distinction de langue ni d’origine. Il devait bien constater que, du haut des airs, la nouvelle mégalopole offrait un plus joli coup d’œil que les toits plats de Montréal et voulait bien admettre que c’était ici, non plus là-bas, que battait le cœur du Canada. C’est ici que se brassaient les affaires, que se finançaient les projets, que les décisions étaient, sinon prises, du moins préparées. Il convenait aussi que ce que le Canada pouvait offrir de culture et d’originalité était là plus qu’ailleurs.

Tous les petits chemins du Canada menaient à Toronto et c’est de là que ceux qui faisaient leurs preuves pouvaient faire le grand saut vers les USA et le monde entier. Il était d’accord avec tout, mais il gardait le préjugé tenace que cette ville n’était que riche, que prospère, que dynamique et qu’il lui manquait une histoire et une âme. Aucune évidence ne le détromperait.

Il reportait la même condescendance sur les Torontois en général et sur les membres de sa famille qui s’y étaient établis, des oncles et cousins germains qu’il plaignait de n’avoir pas connu une ville bigarrée, cosmopolite comme Montréal. Il venait régulièrement à Toronto et regardait sans les voir les Indiens, les Pakistanais, les Chinois et les autres qui avaient fait désormais de Toronto une ville non seule-ment plus populeuse mais aussi plus hétéroclite que Montréal ne l’avait jamais été. Il ne les voyait pas.

Comme il ne voyait pas les boîtes et les bars qui rendaient ici le péché aussi accessible que dans toute autre grande ville. Il voyait toujours Toronto du haut des airs: une ville-jardin adossée au lac, une ville où des gens bien sages et bien blancs allaient en procession le dimanche au Sunday School. Parsifal ne voyait pas Toronto. Il ne voyait que le terminus de la fatidique 401 qui, si tout allait vraiment telle-ment mal au Québec, serait un jour la route de l’exil pour les anglophones québécois. Toronto était la poire pour la soif, la terre d’asile.

C’est avec la même condescendance que Parsifal ex-pliqua à Janet, la sœur de son père, et à son mari Geoffrey, le grand ralliement qui avait marqué le premier mai à Montréal et qui avait fait trembler Bloor Street.

─ Vous voyez, dit Parsifal, rien n’est vraiment si simple au Québec. Vous avez vu à la télévision une marche de prolétaires, le couteau entre les dents, à l’assaut des len-demains qui chantent. La réalité, c’était une partie de plaisir, un souvenir nostalgique, une fête costumée dans le style des années cinquante offerte à de petits cadres syndicaux bien bourgeois qui voulaient boire une vraie bière qui ne goûte pas le pipi de chat et flirter avec une French girl comme il n’en existe que dans leur imagination de provinciaux.

─ Mais l’esprit, derrière tout ça? La menace d’un bouleversement social? Que fera un pays à gouvernement social-démocrate comme le Québec, si la chance lui est donnée de bâtir vraiment son projet de société?
─ Le gouvernement «novateur», «idéaliste», et «gauchiste» du Québec est en fait un gouvernement de vieux politiciens roublards dont aucun membre important n’a moins de cinquante ans. Les sociaux-démocrates dont vous parlez sont, sans exception, des petits-bourgeois bien éduqués, des intellectuels, des gens qui se blesseraient avec un fusil de chasse et qui craignent plus que Dieu tout se qui ressemble à un bouleversement social. S’il y a un problème au Québec, il n’est pas à gauche: il est à droite.
─ L’Église, est encore là, n’est-ce pas, demanda Janet?

Parsifal rit de bon cœur.

─ Il y a aujourd’hui plus de pratiquants dévots dans la seule ville de Moscou qu’il n’y en a dans tout le Québec. Les commentaires du pape sur la sexualité et le contrôle des naissances ne choquent même plus; ils fournissent surtout du matériel aux chansonniers.
─ Tu ne crains aucune violence au Québec, demanda Janet?
─ Il n’y a pas, dit Parsifal, plus pacifique qu’un Québécois. Nous sommes pacifiques à en paraître trouillards, contre la violence au point de nous laisser écorcher!
─ Et ces histoires de bombes, demanda Victor, le plus vieux de ses cousins?
─ Dans le cas de la jeune Latino-américaine, dit Parsifal, je la connais personnellement. Nous savons tous qu’elle a été malheureusement à la mauvaise place au mauvais moment et qu’elle a été victime d’un règlement de compte entre mafieux. Dieu merci, maintenant elle va bien. Mais, croyez-moi, je connais l’homme qui est mort dans cet attentat. Tout le monde le connaissait à l’Université Concordia. C’était l’homme qui contrôlait la vente des drogues sur tout le campus. Il faut vraiment une imagination débridée pour penser que cette histoire peut avoir eu le moindre rapport avec l’indépendance du Québec.
─ Et l’autre bombe dans un collège?
─ Un canular. Un canular ou une manœuvre subtile pour faire basculer quelques indécis d’un côté ou de l’autre. Vous savez, tout se joue sur les sondages. C’est idiot, mais le Québec n’OSE pas aller jusqu’au bout de son projet s’il n’a pas au moins la majorité des francophones derrière lui. Sans qu’on sache comment ni pourquoi, le gouvernement fédéral est entré dans le jeu et suit la même logique. Ce qui fait que même si le PQ a gagné son référendum, l’indépendance ne sera pas déclarée le mois prochain si le nombre de ceux qui supportent l’indépendance ne se stabilise pas au-dessus de 53%.
─ Pourquoi 53%?
─ 53 et des poussières… Le chiffre magique, c’est 66% de l’électorat francophone. Si ce résultat est atteint, il y aura des pressions internationales pour que le gouvernement fédéral n’insiste pas et soit beau joueur. Le mot clé, c’est: “Business as usual!”

Parsifal était tout à fait convaincu de les avoir rassurés quand Nancy, la plus jeune des cousines, fit irruption au salon. ─ Daddy, Mammy, Percy… Come quick! La guerre est déclarée!
Ils se levèrent tous de bonne grâce et suivirent l’enfant au salon, un peu amusés par son émoi, jusqu’à ce qu’ils eurent vu, de leurs propres yeux, aux nouvelles de CBC, les voitures de patrouille qui encerclaient Pointe-Saint-Charles. Ils cessèrent alors d’être amusés et devinrent même franchement inquiets, Parsifal le premier, quand le commentateur expliqua qu’on tirait du mortier, qu’il y avait eu trois morts ou blessés, et que le drapeau du Québec flottait sur un pâté de maisons d’où des gens armés défiaient les forces de l’ordre. Janet et son mari, les enfants, ils regardèrent tous Parsifal avec un air de reproche. Ils lui en voulaient un peu, pas tant de leur avoir menti que d’avoir dit «nous» plutôt que «eux» quand il avait parlé de ces Québécois qui n’aimaient pas la violence.

Le Victoria Day fut célébré sans éclat à Toronto. L’anxiété qu’avaient ressentie les milieux financiers en apprenant la nouvelle de ce qui apparaissait comme une insurrection au Québec s’était propagée peu à peu à travers toutes les couches de la population. Ceux qui aimaient bien la reine, les Windsors malgré leurs petits travers et le trône d’Angleterre, n’avaient pas le cœur à la fête. Quant à cette multitude d’Indiens, de Chinois, de Pakistanais, d’Antillais et autres néo-Torontois qui formaient maintenant la majorité de la population de la ville, le nom de Victoria évoquait chez eux de mauvais souvenirs plutôt qu’une nostalgie du Raj britannique.

Parsifal revint le lendemain à Montréal, ce qui lui évita d’avoir à expliquer aux autres pourquoi il était tout à fait normal que la police de Montréal collaborât avec un groupe de motards et comment un vieux séparatiste, deux fois condamné pour des actes criminels sérieux avait pu devenir le héros du jour.

* * *

La nuit du 24 au 25 mai à Pointe-Saint-Charles se passa sur le qui-vive mais sans escarmouches. Puis la deuxième journée du siège commença. Marius et Marcel avaient eu le temps de refaire connaissance.

─ Donc, dit Marcel, ce sont là les types qui ont tué Paloma? Je comprends que vous leur couriez après, mais je ne comprends pas pourquoi vous vous êtes laissés piéger ici, entre deux feux, avec eux en-dedans et la police tout autour?
─ Parce qu’on pensait entrer facilement. On pensait prendre ce qu’on avait à prendre et partir avant même que la police ne soit informée. On les croyait une douzaine tout au plus, dans un vieil entrepôt, mal armés… Je crois plutôt qu’ils nous attendaient. Maintenant, il est vrai que nous avons la police tout autour, mais ce n’est pas aussi grave que tu crois.

Marius sait que la situation est encore bien plus confuse que Marcel ne le croit. Il sait que Scalp a battu le rappel du gang au complet et de ses alliés et qu’ils sont déjà encore bien plus nombreux, sans motos, invisibles mais bien armés, AUTOUR des policiers qui pensent sans doute avoir encerclé le petit groupe des assaillants. Marius se doute aussi que, quelque part autour, les gens de Ben Saïda ont aussi des leurs qui rôdent. Et les gens de Johnny sont sans doute aussi présents. Comme les gens de la SQ et de la GRC, même si on ne les voit pas. Le tout ressemble à ce jeu japonais de go où chacun s’enroule ainsi autour de l’adversaire. Les voitures de patrouille ont disparu, les rues sont vides. Comme si le reste du monde avait décidé de leur laisser vider leur querelle entre eux. Mais il sait que c’est une illusion.

─ Marius, dit Scalp, je viens de recevoir un téléphone de Johnny. Il m’a dit: on est avec vous.
─ Tu crois que c’est vrai?
─ Il aime peut-être mieux se battre de temps en temps avec du monde qui connaît, comme nous, plutôt qu’avec Ben Saïda qu’y connaît pas. Peut-être. De toute façon, le message, c’est qu’il ne nous frappera pas dans le dos. Tu crois toujours que c’est lui qui a Cajun et qui a fait tuer Cric?
─ Je ne sais pas. On ne peut faire confiance à personne.
─ Qu’est-ce qu’on fait maintenant? On demande aux autres de percer le barrage policier?
─ Non, ça ne ferait qu’en faire venir d’autres. Concentrons-nous sur l’entrepôt.
─ On attaque encore une fois?
─ Non, j’appelle Ben Saïda.
─ Tu crois encore que tu peux échanger le frère contre le stock? Et puis pourquoi pas? Il peut bien nous le donner, il le sortira jamais d’icitte. Nous autres non plus, même si on l’avait, on serait pas sortis du bois. Ça sera pas facile de charger le barrage policier, surtout avec la TV qui passe tout en direct. On a assez de gars pour le faire, mais ça va coûter cher en maudit!.
─ Un problème après l’autre, si tu veux. Pour le moment, récupérons la poudre.

Marius avait longtemps pensé à ce qu’il fallait dire à Ben Saïda. ─ Monsieur Mohamed Ben Saïda, s’il vous plaît.

─ De la part de qui? s’enquit une secrétaire bien stylée.
─ Dites-lui que c’est son vieil ami Marius et que je veux échanger des nouvelles d’Abdallah.
─ Seulement Marius?
─ Oui, il me connaît bien.
─ Je vous écoute, dit une voix grave avec un léger accent.
─ Écoute-moi bien, mon petit père. Nous sommes tous dans un merdier. Alors, si tu veux, on se refile nos atouts et on simplifie la donne. Les mecs d’en face nous passent la came, on te renvoie le frangin. Si je n’ai pas de nouvelles avant midi, on se le farcit à la grecque sur une selle de moto coin Peel et Sainte-Catherine. Vu?
─ Je ne sais pas de quoi vous parlez, mais j’ai pris note. L’autre raccrocha.
─ Qu’est-ce qu’il dit? demanda Scalp.
─ Il ne peut rien dire: ce n’est pas Ben Saïda.
─ Comment le sais-tu?
─ Ben Saïda n’a pas de dossier, il n’est pas assez bête pour même laisser entendre sa voix au téléphone alors que chaque parole que nous disons est non seulement enregistrée mais, analysée pour détecter le stress et les mensonges. Il écoutait, mais c’est un autre qui a parlé. Maintenant, il doit réfléchir et je lui ai laissé tout le temps.
─ C’est la première fois que je te vois te gêner pour une écoute téléphonique, remarqua Scalp.
─ D’habitude, il y a vingt mille cellulaires en opération à Montréal, continuellement. Bonne chance pour nous trouver. Aujourd’hui, je suis sûr qu’il y a déjà des antennes paraboliques orientées vers nous et que rien, absolument rien ne sort sans être enregistré. Il n’est même pas absolument certain qu’ils n’entendent pas ce que nous disons actuellement, même si tu vois que j’ai choisi un endroit fermé et bien abrité. Excuse-moi un instant.

Marius recomposa:

─ Bantam? Je te dirai une autre fois que je te trouve extraordinaire. Pour le moment, je veux que tu surveilles le secteur Peel et Sainte-Catherine et que tu m’avertisses immédiatement si tu vois apparaître des types de Johnny. Je te rappelle. Il raccrocha.

Scalp approuva de la tête.

─ Si les gars de Johnny apparaissent dans le secteur Peel et Sainte-Catherine, c’est Ben Saïda qui va leur avoir dit; donc, on saura qu’y sont contre nous autres pis on pourra même penser que c’t’eux autres qui ont tué Cric. Eux, ou eux travaillant avec Ben Saïda. Si les types de Johnny n’apparaissent pas, on procède avec le petit frère?
─ Oui, mais pas au coin de Peel et Sainte-Catherine; devant les bureaux de Ben Saïda, rue University.
─ Excuse-moi, dit Marcel, mais pourquoi voulez-vous le… «farcir à la grecque» comme tu dis?
─ Pour neutraliser complètement Ben Saïda. Si on tue Abdallah, on commence une vendetta. Si au contraire on lui fait des gentillesses, si on peut dire, devant tout le monde, on crée à Ben Saïda un problème insoluble. D’un côté, il est le salaud qui a laissé enculer son petit frère: quelle confiance ses hommes peuvent-ils désormais avoir en lui pour les sortir du pétrin si jamais ils en ont besoin? Ensuite, le petit frère ne lui pardonnera pas. Donc, il faudra que Mohamed surveille ses arrières jusqu’à la fin de ses jours. Troisièmement, même si le petit frère lui pardonnait, Mohamed ne croira jamais que le petit frère lui a pardonné. Pas plus qu’il ne croira que ses gens ont oublié qu’il a laissé tomber son petit frère dans un moment difficile. Donc, déshonneur, avanie et zizanie. C’est le principe des Grecs et des Bulgares, l’adversaire a tellement d’ennuis qu’il ne peut plus vous embêter.
─ Les Grecs et les Bulgares?
─ Oui. Au Moyen Âge, des dizaines de milliers de Bulgares ont été fait prisonniers par les Grecs qui ne les ont pas tués mais les ont renvoyés chez eux après leur avoir crevé les yeux, sauf à un sur dix qu’on avait juste éborgné, pour qu’ils puissent reconduire les autres à domicile. Tu vois le bordel? Des milliers de héros qui rentrent chez eux et dont il faudra prendre soin pendant trente ans. Toute l’économie du pays n’y arrive pas. C’est la pauvreté. Chacun tire à soi la couverture. Les enfants des victimes ne le pardonnent pas aux autres. Le pays est complètement démotivé, démobilisé, rendu inoffensif pendant une génération. Beaucoup plus efficace que d’avoir tué tous les prisonniers. J’ai dit que c’était les Grecs qui l’avait fait aux Bulgares, mais il se peut bien que ce soit les Bulgares qui l’aient fait aux Grecs. Enfin, tu comprends le principe?
─ Je comprends que tu vas foutre un bordel sans nom dans les troupes de Ben Saïda, et pour longtemps. Mais dis-moi, tu crois que tu vas pouvoir lui faire ce genre de truc en public, sur la rue University, en plein midi?
─ Il n’y a plus de policiers. Tu vois bien, dit Marius en montrant les rues désertes, ils se sont retirés si loin que c’est comme s’ils n’existaient plus. Je pense d’ailleurs que c’est grâce à toi. Ton truc du drapeau a été extraordinaire; j’aimerais y avoir pensé. Bref, il n’y a plus de policiers à Montréal, puisqu’ils ont reçu l’ordre de ne pas intervenir. Si Johnny n’a pas menti, la ville est à nous.

* * *

Le lieutenant d’Intelligence Smith qui avait assisté à la réunion du Comité du Non et répondu aux questions un peu vives de Gérard est cette fois-ci dans le rôle de celui qui interroge. Il le fait poliment, comme une personne disciplinée qui interroge non pas son supérieur, mais quelqu’un qui, en diagonale, se situe à un niveau plus élevé de la pyramide hiérarchique. Il le fait poliment, mais il suinte l’exaspération.

─ Donc, encore une fois, c’est la situation de Kanesatake. On circule, on manœuvre, on discute…, mais on n’intervient pas.
─ …
─ Je comprends que ce sont les ordres du cabinet du Premier ministre et je ne les discute évidemment pas. Je dis simplement qu’il y a de plus en plus d’éléments criminels qui comprennent qu’il n’y a plus de loi dans ce pays. Plus de loi soutenue par une force réelle. Hier les Indiens, aujourd’hui les motards, demain les Québécois!
─ …
─ Excusez-moi, Monsieur, j’ai été un peu vif. Je dis simplement que les gens n’obéissent plus à la loi que par habitude. La force qui soutient le droit est devenue un bluff; on nous a imposé tellement de contraintes que nous sommes devenus ce que les Chinois appelaient un «paper tiger». Un tigre en papier, un truc pour effrayer les enfants.
─ …
─ La SQ parlemente? Je veux bien, mais nous avons une responsabilité fédérale concernant le trafic de la drogue. Est-ce qu’on va négocier avec les trafiquants, comme les Colombiens avec Escobar? Est-ce qu’on va offrir à nos motards des cellules décorées à leur goût, avec des droits de visite et de sortie à leur guise?
─ …
─ Monsieur, il n’y a plus de lois dans ce pays. Bientôt il n’y aura plus de pays du tout. La police de Montréal est invisible, la Sûreté du Québec n’intervient pas, on nous demande de ne pas bouger et l’armée n’a pas été prévenue. Qui, aujourd’hui, fait respecter la loi dans ce pays?
─ …
─ J’ai compris: stand-by. Vous n’avez pas à me le répéter, j’ai déjà reçu mes instructions et je les respecte. Mais vous me permettrez de vous dire que je vais vérifier, dès demain, à quel prix et à quelles conditions je pourrais prendre une retraite que je crois avoir bien méritée.

Il ne claqua pas vraiment l’appareil, mais le déposa plus rudement que le protocole n’eut exigé qu’il le fît après une conversation un peu houleuse avec le chef de cabinet d’un ministre. Les officiers d’Intelligence avaient traditionnellement droit à leur franc-parler bien au-delà des normes permises aux officiers ordinaires: on ne tenait pas à se mettre à dos quelqu’un qui avait accès à tant de renseignements confidentiels. Cette fois, il y avait été un peu fort. Il haussa les épaules, regarda encore une fois ses dossiers, puis sortit, prit sa voiture et décida tranquillement qu’il passerait la journée dans le parc de la Gatineau. On peut amener l’âne à la rivière, songea-t-il, mais on ne peut pas le forcer à boire. Qu’ils aillent tous se faire foutre.

* * *

Gérard regardait la télévision comme tout le monde. Il était aussi en contact avec bien des gens qui en savaient plus ou prétendaient en savoir plus. Le matin du 25, quand il vit que le drapeau du Québec flottait encore à Pointe-Saint-Charles et que pas un seul policier n’était en vue, il téléphona directement au bureau du Premier ministre et y rejoignit l’attaché politique qu’il voulut.

─ Je tiens pour avéré, dit-il, qu’aucun corps policier ne veut ni ne peut intervenir. Ils n’ont simplement pas les outils pour le faire. Qu’est-ce que fait l’armée?
─ L’armée a été avisée. Ils ont étudié la situation. L’état-major demande six jours pour un déploiement efficace.
─ On recommence la plaisanterie de Kanesatake! Et le plan Colborne?
─ Le plan Colborne avait été prévu pour faire face à une déclaration d’indépendance spontanée du Québec. Il avait été prévu pour mâter des émeutes et des ouvriers dans la rue avec des pancartes. Au pire, on en tirait un, on arrêtait les meneurs, les autres se dispersaient. Je dis bien au pire. Nous ne nous attendions même pas à ce que les choses en arrivent là. Aujourd’hui, on parle de tout autre chose. On parle de gens qui ont des armes et qui savent s’en servir. Des gens qui sont invisibles et qui sont prêts à vous tirer dans le dos au travers d’un sac en papier. Il s’agit de tout autre chose.
─ En clair, vous n’envoyez pas les troupes?
─ On n’envoie pas les cadets de Westpoint parader dans le Bronx.
─ Et ce déploiement?
─ Si je puis vous parler franchement, monsieur, ─ et cette information est naturellement tout à fait confidentielle ─ il s’agit de gagner du temps, de déplacer suffisamment de monde pour impressionner la population et de tourner autour des gars pour leur faire peur. Quand ils ont assez peur, ils s’en vont et on les laisse partir. Vous l’avez bien dit, c’est le scénario de Kanesatake et de Kanawake.
─ Je pensais que le Canada avait une force armée efficace. Chypre…
─ Oui, Chypre… mais c’était il y a longtemps. Aujourd’hui, on tire un Somalien et on passe en conseil de guerre. On te tire dessus en Bosnie, tu dois t’excuser d’avoir été à la mauvaise place. La troupe n’a pas toute la motivation que l’on souhaiterait.
─ Vous me dites que nos gars ne veulent pas aller se faire «snipper» pour donner du «leverage» politique aux clowns qui sont en place. C’est bien ça?
─ Je ne me permettrais pas de le présenter de cette façon, Monsieur.
─ Alors passez-moi votre patron.

Il ne fallut que deux minutes avant que quelqu’un de plus important prenne l’appel de Gérard. Il n’en avait pas fallu plus pour que celui-ci se mette vraiment en colère.

─ Écoute, veux-tu me dire qui le mène, ce pays, bon Dieu!

L’autre soupira. ─ Ce matin, personne. Du moins, personne que je connaisse. Non, si c’est ce que tu veux savoir, l’armée n’interviendra pas. D’abord, ils ne veulent pas intervenir. Ensuite, si on envoie des francophones, on ne sait pas s’ils vont tirer. On ne sait pas de quel bord ils vont tirer s’ils tirent. On ne sait pas comment ils vont réagir après le premier coup de fusil. Si on envoie des non-Québécois, on a l’air d’une armée d’occupation; en ce cas, on perd la guerre des sondages et des appuis internationaux… Or, c’est là que ça ce passe, tu le sais comme moi.

─ Alors vous faites quoi?
─ On attend. On annonce surtout pas qu’on pourrait intervenir. Tu veux un conseil, fait comme si on n’existait pas.

Gérard ne fit qu’un autre téléphone, très bref.

─ C’est moi. Achetez de l’américain. Ça presse. Tout ce que vous pouvez. Vendez aussi du canadien à terme, 30 jours, 90 jours… tous les marchés que vous pourrez. Bougez vite. Je ne comprends pas que ça n’ait pas encore plongé.

À sa façon, Gérard venait de voter “Oui.”

(A suivre)

10-08-09

Le Printemps de Libertad -6

Classé dans : Auteur, lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:01

Chapitre 6

Cardoso et deux de ses amis dont le rôle n’était de toute évidence pas de tenir une conversation occupaient une chambre sans prétention du Queen Elizabeth. Cric et Scalp, vêtus tous deux pour l’occasion d’un complet sombre, étaient arrivés à l’heure prévu. Après, rien de ce qu’ils avaient prévu ne s’était réalisé. Maintenant, ils écoutaient, sans trop savoir comment reprendre l’initiative. C’est Cardoso qui menait le jeu.

– Ce que je vous propose me semble parfaitement normal. Nous vous vendrons la quantité dont vous avez besoin pour le marché local au prix auquel vous nous vendiez précédemment ce dont nous avions besoin pour notre marché. Ça me semble régulier. Nous ne faisons donc avec vous que le même profit que vous faisiez avec nous. Vous cessez simplement d’être les intermédiaires entre les producteurs et nous. Nous nous approvisionnons directement d’une autre source. Je tiens à vous dire que nous n’avons pas établi de contacts directs avec vos fournisseurs. Nous avons été parfaitement réguliers. Maintenant, si vous préférez acheter ailleurs, libre à vous. Je dois vous dire, cependant, que j’ai de bonnes raisons de penser que vos fournisseurs ne vous fourniront plus. Si vous avez une alternative, nous ne nous en mêlerons pas.

Cric trouvait toujours aussi confuse l’explication que Cardoso lui donnait pour la cinquième fois. Il en retenait seulement que les Américains n’achetaient plus: ils étaient prêts à vendre. Ils prétendaient ne pas avoir fait de contacts avec les Colombiens. Ils prétendaient n’avoir aucun intérêt dans le marché local et ne pas vouloir les y concurrencer. Bon. Il n’arrivait pas à mettre le doigt sur la faille, mais il comprenait que si les choses en restaient là leur opération étaient foutue. S’ils ne pouvaient plus compter sur le profit d’intermédiaire entre les Colombiens et New York, ils ne seraient plus en position même de garder leur part du marché de Montréal. Ils devraient réduire leurs effectifs, faute de fonds et, tôt ou tard, c’est Johnny et sa bande qui rafleraient tout. Cric et son groupe ne pourraient même pas compter sur le soutien implicite de la famille de New York, pour lesquels ils ne seraient plus un chaînon indispensable du réseau de distribution mais simplement d’insignifiants distributeurs sur un marché éloigné.

– Je comprends, monsieur Cardoso, mais est-ce que nous n’avons pas toujours loyalement rempli nos engagements? Est-ce que nos prix sont trop élevés?

– Vos prix sont trop élevés, puisque nous pouvons maintenant acheter à meilleur compte. Je répète encore une fois que nous ne vous avons pas doublés. Nous n’avons établi aucun contact avec vos fournisseurs. Nous avons simplement une autre source d’approvisionnement, fiable et moins chère. Suffisamment moins chère pour que nous puissions vous vendre au prix auquel vous nous vendiez. Ça me semble clair. Considérez que les choses deviennent simplement normales, puisque, à mon avis, vos besoins ne représentent qu’environ vingt pour cent de ce que vous nous vendiez. Est-ce qu’il n’est pas plus raisonnable que vous achetiez de nous plutôt que nous de vous?

Il n’y avait vraiment rien à dire. Ils étaient évincés. Soit que les Colombiens aient renoncé à la prudence traditionnelle qui leur faisait chercher un intermédiaire plutôt que de traiter directement avec les Américains — une prudence que respectaient la plupart des groupes importants depuis l’affaire Noriega — soit qu’un autre intermédiaire se soit introduit et ait réussi à faire le contact avec les Colombiens comme avec les New-Yorkais. Si tel était le cas, tous les soupçons pointaient vers Ben Saïda.

Cric se réunit avec Marius et Scalp et résuma la situation. Quand il eut terminé, c’est Marius qui intervint.

– Je ne crois pas que les New-Yorkais et les Colombiens se soient mis d’accord. C’est possible, mais improbable. Je ne crois pas non plus que ce soit Johnny qui ait monté toute cette histoire. Ce serait possible, mais il aurait été plus simple pour eux de se servir de leurs propres sources, de faire une guerre des prix ou de nous tomber dessus directement. De plus, la famille américaine qui contrôle la bande de Johnny et celle que nous approvisionnons à New York sont rivales. Je ne les vois pas comploter pour nous éliminer. Nous et notre marché sommes sans importance pour nos contacts américains; c’est dommage, mais il faut en tenir compte. Cette fois-ci, c’est un avantage. Quand on enlève tout ce qui n’a pas de sens, qu’est-ce qui reste? Ben Saïda. Ben Saïda a réussi a établir un contact avec les Colombiens ET un contact avec nos clients américains. Il nous a donc rendus complètement superflus. Il veut prendre le marché, donc il coupe les prix. Pour prouver qu’il est sérieux, il fait éliminer Paloma. Nous n’avons aucune parade a offrir.

– Sauf, dit Scalp, concentrer toutes nos ressources sur le marché montréalais et rebâtir peu à peu un volume d’affaires raisonnable.

– On n’y arrivera pas, dit Cric, il faudrait faire «sniffer» les enfants et les vieillards! Johnny et son groupe sont dans cinquante patentes. Nous, on n’en a qu’une: la dope. Qu’on bouge dans n’importe quelle direction, on va «piler» sur les pieds de quelqu’un. Si on essaie de le faire sans avoir le «backing» d’une grande famille américaine, on s’en va pas nulle part.

– On peut toujours demander des jobs à Johnny, dit Scalp, mais ça ne m’intéresse pas.

– Il y a une autre solution, dit Cric: convaincre les Colombiens de continuer à faire affaire avec nous plutôt qu’avec Ben Saïda.

– Oui, dit Marius, mais il faudrait d’abord pouvoir les rejoindre. Nous n’avons toujours pas de nouvelles de Ricardo et je n’ai pas réussi à établir un contact avec les gens de Bogota. Soit qu’ils se soient déplacés, ce qui ne serait pas surprenant, soient qu’ils nous ignorent volontairement. Dans un cas comme dans l’autre, c’est une avenue qui est bouchée.

– Il faut tout de même, dit Cric, que Ben Saïda ait contacté les Colombiens. S’il l’avait fait en Colombie, toute l’affaire de Paloma aurait été inutile. Donc, ils ont fait le contact à Montréal. Donc, Ricardo est venu à Montréal et a été intercepté par les Marocains. Il y est peut-être encore.

Marius claqua les doigts. — Ça, je crois que c’est un filon. Donne-moi vingt-quatre heures.
*

Ricardo n’avait pas été très difficile à trouver. Il occupait une suite à l’hôtel Bonaventure et était accompagné d’une femme éblouissante. D’une femme éblouissante et de personne d’autre. Ricardo n’avait pas de gardes du corps ou, du moins, semblait ne pas en avoir. Les gens qui transportaient, négociaient, trafiquaient, étaient ailleurs. Il ne leur parlait pas. Ceux-ci ne communiquaient jamais avec lui. Lui seul savait comment et par qui circulaient ses ordres et lui parvenait l’information. On ne le lui demandait pas. S’il reconnut Marius au moment ou celui-ci l’aborda, il n’en laissa rien paraître. Il haussa simplement les sourcils, le regard interrogateur. Marius ne pouvait se permettre de jouer le même jeu et risqua donc le tout pour le tout.

– Paloma est mort. Pour nous, rien n’est changé. Si quelque chose peut être fait, c’est moi qui ai le mandat de le faire. Peut-on se parler?

Marius le dépassant d’une bonne tête, Ricardo ne pouvait le toiser sans se mettre en état d’infériorité. Il fit néanmoins du mieux qu’il put pour en donner l’impression, en regardant Marius d’abord dans les yeux puis ensuite au niveau de la bouche en s’écartant légèrement. Le message était que Marius n’avait pas l’impeccable dentition d’un Latino et qu’il avait d’ailleurs peut-être mauvaise haleine. Ricardo sourit, cependant.

– Montez chez moi.

Il lui tourna le dos et Marius le suivit. Ricardo ne semblait jamais craindre de tourner le dos à qui que ce soit. On ne pouvait que supposer que quelqu’un surveillait ses arrières. Marius ne risqua pas de perdre la face en se retournant pour vérifier: il emboîta le pas avec la même désinvolture, en silence lui aussi. Ils ne se parlèrent que lorsqu’ils furent dans la chambre de Ricardo.

– Je vous écoute, dit celui-ci, en s’asseyant et en faisant signe à Marius de l’imiter.

Avant même de débuter, Marius savait déjà que la partie était perdue. Il avait reçu les signes clairs d’une fin de non-recevoir. Ricardo mettait simplement un point d’honneur à agir avec correction.

– Y a-t-il un obstacle, dit Marius, à ce que nous faisions la transaction convenue?

– Je ne me souviens pas que nous ayons convenu de quoi que ce soit.

– Disons, la transaction habituelle.

– Chaque transaction est une affaire distincte, vous le savez bien. Nous sommes sur une marché volatile.

– Quelqu’un offre plus?

– Je n’ai pas à répondre à cette question.

– Pouvons-nous, de quelque façon que ce soit, faire un achat?

– Non. J’ai tout ce qu’il me faut et je n’ai plus rien à vendre.

Marius remarqua que Ricardo n’avait pas dit qu’il n’avait rien à vendre, mais qu’il n’avait plus rien à vendre. Ce n’était certainement pas une erreur. Ricardo, tout en respectant les règles de la discrétion venait tout à fait sciemment de lui donner l’information qu’il cherchait. Une transaction avait été faite à Montréal et elle était maintenant terminée. La drogue n’était plus entre les mains des Colombiens mais entre celles d’une tierce partie. Marius hocha la tête, signifiant qu’il avait compris le message et qu’il appréciait la faveur que venait de lui faire Ricardo en l’informant. Appréciant d’être apprécié, Ricardo, grand seigneur, ajouta:

– Nous partons demain. Je regrette toujours de ne passer que quelques jours à Montréal. Je n’ai pas plus de temps.

C’était à la fois la confirmation que la transaction était faite et une indication qu’elle l’était depuis peu. Ricardo n’avait pas à préciser et il le savait: Marius trouverait facilement, dans les registres de l’hôtel, la date exacte et l’heure de son arrivée. Il se leva, l’entrevue était terminée. Il raccompagna Marius jusqu’à la porte et, avant son départ, lui tendit la main. C’était presque lui souhaiter bonne chance. Marius avait toujours pensé que Ricardo avait pour lui quelque sympathie
*

Cric, Marius et Scalp étaient réunis à nouveau, dans le local de la rue Hochelaga. Jamais, depuis douze ans qu’elle était formée, la bande n’avait vécu un moment aussi difficile. Il avait fallu bien des efforts, au départ, pour se tailler une place au soleil. Bien des efforts, pour être reconnus comme un groupe qui méritait qu’on lui fit une place. Il y avait eu des coups durs, plusieurs de ceux qui étaient là au départ étaient disparus. Maintenant, cette affaire qui s’était bâtie sur l’union entre certains contacts de Paloma et l’autorité de Cric menaçait de disparaître.

– Ricardo, dit Marius, est arrivé à Montréal dans l’après-midi du 20. Hier après-midi, 21, il n’avait déjà plus la cocaïne. Ils n’ont pas traîné…

– Depuis que Cardoso est à Montréal, nous ne l’avons pas laissé d’une semelle, dit Scalp. Si les Américains ont reçu leur stock, de qui que ce soit, Cardoso n’était pas présent.

– Mais il n’y a jamais une vente qui s’est faite sans que Cardoso soit présent, ajouta Cric; c’est lui qui porte les billets: personne d’autre. Donc, il faut croire que les Colombiens de Ricardo ont déjà livré le stock à Ben Saïda mais que Ben Saïda l’a pas encore donné à Cardoso. Ça fait qu’il nous reste encore une chance: aller chercher la coke chez Ben Saïda.

– Et comme on lui payera pas, ajouta Scalp, ça peut faire la plus maudite bonne affaire qu’on a jamais faite.

– Si Cardoso veut bien l’acheter de nous, précisa Marius.

– Pour ça, il y a pas de problème, affirma Cric. Si on a le stock, Cardoso posera pas de questions. Il va payer.

– Va falloir le trouver, le stock…

– Pour ça, Scalp, Marius va s’en occuper, conclut Cric.

Marius opina.

– Je peux ramasser n’importe qui du groupe de Ben Saïda dans la demi-heure qui suit, dans la mesure où la discrétion n’est pas de rigueur. Mais, attention: les affaires de Ben Saïda sont complexes et ce n’est pas parce qu’on ramasse l’un ou l’autre de ses hommes qu’on apprendra où est la poudre. On ne sait pas qui a fait la transaction.

– Ramasse Ben Saïda lui-même, suggéra Scalp.

– Récupérer Mohamed Ben Saïda dans une tour à bureau de la rue Université, c’est une opération majeure. Si on est vraiment TROP visibles, Cardoso va s’énerver. Toutefois, dit-il, arrêtant le geste de découragement de Scalp, il est très probable que l’autre Ben Saïda, celui qui a organisé l’attentat contre Paloma, a continué de suivre cette affaire. Donc, il sait où est le butin. Or, lui, il n’est pas difficile à prendre. À cette heure-ci, il se promène dans les maisons de retraités de Laval et distribue de l’argent. Il paie ceux qui ont gagné à la mini-loto.

– Il n’est tout de même pas seul, protesta Cric?

– Non, il a deux armoires à glace avec lui, mais à cause de tout ce fric qu’il transporte: il n’a évidement pas besoin de bousculer qui que ce soit pour les payer. C’est une opération propre et intelligente. Après, ses deux acolytes vont faire le tour de quelques tavernes et bars de danseuses nues, mais Abdallah Ben Saïda ne sera pas là. Lui, il est comme les chefs d’entreprise qui ne parlent au personnel que quand ils ont des bonus à offrir. Les mauvaises nouvelles, c’est toujours d’autres qui les apportent.

Cric se leva. — Vas-y Marius. Prend Bantam, Jonas et ceux que t’as besoin pour faire la job. Une job «clean». Toi, Scalp, occupe-toi de Cardoso. Il ne faut pas qu’il récupère le stock du Marocain. Tu le fais le plus gentiment possible, mais il ne faut pas que la transaction se fasse. No matter what.
*

Abdallah Ben Saïda n’avait jamais cessé d’être filé par les hommes de Marius depuis que ceux-ci l’avaient identifié comme le responsable de l’attentat qui avait coûté la vie à Paloma. Malgré toute la discrétion qui est de rigueur dans ce genre d’affaires, tous ceux qui étaient chargés de la filature avaient bien fini par apprendre ce qu’on reprochait à ce type. Ils avaient tous connu Paloma et nul d’entre eux ne doutait que le Marocain ne fût en sursis. Ils attendaient. Chaque fois que le cellulaire sonnait, ils attendaient les instructions. Ils ne savaient simplement pas si les instructions seraient de l’abattre, de le jeter avec une pierre au cou dans la rivière des Prairies ou de le ramener à Scalp qui lui ferait lui-même son affaire. Ils étaient tellement sûrs que justice serait faite, qu’ils ne montraient même plus d’empressement à la voir s’exécuter. Ils attendaient.

Quand ils apprirent ce matin-là qu’ils n’étaient plus les chasseurs mais que Marius et deux voitures de copains venaient prendre la relève, ils ne furent même pas déçus. Ils savaient qu’ils pouvaient faire confiance à Marius tout autant qu’à Scalp. — On est à la résidence Saint-Laurent, dit le guetteur à Marius; il a fini Laval. Il en a pour vingt minutes ici, après il sera à la Maison de l’Arc-en-ciel, sur Côte-Vertu. On se rencontre ici ou là-bas?

– On veut leur demander de monter avec nous. On peut faire ça sur Côte-Vertu?

– Oui, c’est ben passant mais y a du parking.

Marius et ses hommes furent là les premiers. Ils avaient déjà identifié un coin tranquille où l’on pourrait discuter, derrière le garage, au sous-sol de la maison attenante à celle pour retraités. Une pièce qui, de toute évidence, servait de remise pour les instrument de jardinage et n’était donc pas utilisée à cette époque de l’année. Quand Abdallah et ses compères arrivèrent, il était clair qu’ils ne se doutaient de rien.

Le jeune Marocain descendit seul et se dirigea vers la porte de la maison mais n’y parvint jamais. Il fut accosté par Jonas qui lui posa un pistolet dans les côtes et le fit dévier vers la ruelle menant au garage. Ses deux gardes du corps, tout aussi peu méfiants, bondirent hors de la voiture pour se retrouver entourés chacun de deux hommes de Marius qui les braquèrent de la même façon et les entraînèrent vers la même destination. Tout ça n’avait pas duré deux minutes.
*

– C’est lui, dit Bantam en désignant Abdallah, l’enfant de chienne qui a…

– Tais-toi. Marius n’avait pas l’intention de perdre de temps ni de donner des renseignements. Il était là pour en obtenir. Vite. — Toi, dit-il en s’adressant à l’un des gardes, comment s’appelle le Colombien?

– Quel Colombien?

Marius lui assena de toutes ses forces un coup sur la tempe de la crosse de son pistolet. L’homme poussa un cri sourd, tituba, ses genoux fléchirent. Marius le retint de la main gauche au collet et le frappa encore une fois, au sommet de la tête cette fois-ci. L’homme s’écroula et ne bougea plus.

– L’as-tu tué, demanda Bantam?

Marius, sans répondre, frappa de toutes ses forces l’autre garde au plexus. D’abord de la pointe de son pistolet, puis de la main gauche. Avant que l’homme n’ait pu reprendre son souffle, il l’agrippa aux cheveux, lui baissa la tête et le frappa aussi deux fois à la nuque. L’homme tomba et ne bougea plus.

– Si tu les tues tous, on saura rien, se permit de dire Bantam

– Ces deux-là savent rien, dit Marius. Passe-moi le sécateur.

– Le quoi?

– Les gros ciseaux pour couper les branches, là, dans le coin.

Jonas les lui tendit et Marius s’en servit pour couper le jeans du premier garde.

– Amenez-moi celui-là, dit-il à ceux qui tenaient Abdallah. Amenez-le ici et tenez-le bien.

Quand Abdallah fut tout prêt, Marius baissa le slip de l’homme évanoui.

– Étire-lui le machin, dit-il à Bantam. Non, reste de côté, le spectacle est pour celui-là, dit-il en montrant Abdallah. D’un coup de sécateur il trancha le membre de l’homme qui, même inconscient, poussa un long gémissement et ouvrit les yeux pendant que le sang giclait en fontaine, vers Abdallah. Lâchant le sécateur, Marius souleva la tête de l’homme et la frappa de nouveau sur le sol en béton. Il cessa de gémir.

– Anesthésie, dit Marius, je n’aime pas voir les gens souffrir. Passe-moi çà, dit-il à Bantam, qui était devenu vert et tenait toujours, hébété, le bout de pénis entre ses doigts. Marius le lui enleva et le braqua sous le nez d’Abdallah.

– Ça, c’est un demi-zizi. Si tu oses me dire, une seule fois, tu comprends, une seule fois, une seule fois, que tu ne sais pas quelque chose… le tien passe à la scie que tu vois dans le coin, là-bas. Mais je ne t’assommerai pas avant. Je n’aime pas faire souffrir les gens, mais je peux me forcer. Tu as compris?

L’autre avait fermé les yeux et claquait des dents. Ceux qui le retenaient le regardèrent avec surprise: ils ne savaient pas que l’on pouvait vraiment claquer des dents parce qu’on avait peur.

– Comment s’appelle le Colombien, demanda Marius?

– Ricardo.

– Quand avez-vous reçu la livraison?

– Hier matin, à onze heures.

– Combien avez-vous payé?

Le jeune ne répondit pas. Il hurla et se raidit tétanisé.

– Je te jure, dit-il enfin, je te jure que je ne le sais pas. C’est mon frère Mohamed qui le sait. Je ne le sais pas. Je te jure que je ne le sais pas.

– Où est la drogue, demanda Marius sans insister?

– Sur la rue Paré, à dix minutes d’ici. Mais elle va partir. Elle va partir d’une minute à l’autre. Allez-y tout de suite, autrement ils l’auront enlevée. Dépêchez-vous, je vous jure qu’elle est là. Je ne sais pas où on va l’amener. Allez-y tout de suite.

C’est à ce moment précis que Bantam s’effondra.

– Occupe-toi de lui, dit Marius à Jonas, je crois qu’il a été secoué. Vous deux, dit-il en s’adressant à ceux qui tenaient Abdallah, attachez et bâillonnez ce type-là et amenez-le au local de la rue Adam. Reculez la voiture jusqu’au garage, vous n’aurez pas de problème à l’embarquer. Toi, dit-il à un autre de ceux qui l’accompagnaient, va à l’adresse que ce type va te donner rue Paré. — Tu sais bien l’adresse exacte, n’est-ce pas Abdallah? — et suis tout ce qui sort de là. Prends la deuxième voiture et pars. Tout de suite. Je vais t’envoyer des renforts.

Bantam avait retrouvé ses esprits mais restait silencieux.

– Bantam?

– Oui, Marius. Écoute, je ne sais pas…

– Regarde dans la poche des types et donne-moi la clé de la voiture. Ensuite, prends le pistolet qu’on a enlevé au type tout à l’heure, visse le silencieux qui est sur la table à côté, puis mets-leur à chacun une balle dans la nuque. Tu peux faire ça?

– Oui, Marius, dit Bantam, heureux de redevenir utile et s’empressant déjà de le faire.

– Bantam?

– Oui, Marius

– Quand ce sera fait, toi et Jonas vous roulez chacun des deux gardes dans un des tapis qui sont là-bas dans le coin. Ça devrait faire des paquets transportables. Je t’envoie une voiture pour te débarrasser des colis. En attendant, vous restez ici. Vous, dit-il en s’adressant à ceux qui achevaient de ligoter Abdallah, ne lui foutez pas un mouchoir dans la bouche, il pourrait suffoquer. Il va encore être utile. Ne vous inquiétez pas, il ne criera pas.

Marius n’avait fait que quelques pas dans le garage lorsqu’il entendit un petit bruit sec, comme un éternuement retenu. Encore quelques pas et le même bruit, assourdi. Bantam avait fait son boulot. Il faut savoir motiver le personnel, songea Marius.
*

– C’est «tough», pour les deux gars qui étaient pas au courant, remarqua Scalp.

– C’est la guerre, dit Marius.

Marius avait fait son rapport et tout le gang de la rue Hochelaga se mettait rapidement sur un pied de guerre. Abdallah avait été conduit rue Adam où, avait dit Marius, il serait plus à l’aise… Une demi-douzaine de voitures et de motos étaient postées discrètement autour de la rue Paré, prêtes à suivre quiconque en sortait et, surtout, à suivre le chargement de cocaïne quelle que soit sa destination. Cardoso faisait l’objet d’une surveillance tout aussi étroite.

– C’est vrai, c’est la guerre, dit Cric. Maintenant, ce qu’il faut, c’est entrer rue Paré et prendre le stock avant qu’ils aient eu le temps de le déplacer. Avant qu’ils soient préparés. On les a eus par surprise à Côte-Vert, parce qu’ils savaient pas qu’on les avait repérés. Aussitôt qu’ils vont savoir qu’on a pris le jeune Ben Saïda, ils vont savoir aussi qu’on sait où est le stock. Là, ça va devenir ben plus compliqué.

– C’est vrai, dit Marius, mais on ne sait même pas si la poudre est encore rue Paré. N’oublie pas, Cric, que le jeune Ben Saïda a dit qu’ils se préparaient à la déménager. C’est peut-être déjà fait. Si nous attaquons un endroit où il n’y a rien, nous n’aurons jamais une deuxième chance de nous emparer du chargement avant qu’ils ne l’aient remis à Cardoso. Et je ne pense pas que tu veuilles t’opposer violemment à une vente entre Ben Saïda et Cardoso, n’est-ce pas? On aurait le problème de vendre toute cette camelote au détail et, de toute façon, nous ne vivrions pas assez longtemps pour le faire.

– Non, non. Il n’est évidemment pas question de s’attaquer ouvertement à Cardoso. Il faut récupérer des Marocains, c’est clair.

– Donc, confirma Marius, nous ne bougeons pas aussi longtemps que nous ne sommes pas certains que la cocaïne est bien rue Paré.

– Je me demande, dit Scalp, pourquoi ils l’ont mise rue Paré s’ils avaient l’intention de la transporter ailleurs?

– Sans doute parce que c’est Ricardo qui a choisi l’endroit de sa transaction avec Ben Saïda. Ben Saïda a fait ce que Ricardo voulait, naturellement, mais il s’empresse de transporter la coke vers un endroit plus sûr. Il ne sait peut-être pas à quel point Ricardo ne veut pas rencontrer Cardoso.

– Et si on attaquait pendant qu’ils essaient de la transporter, suggéra Scalp?

Cric réfléchit. — Ça peut être faisable; nous avons une bonne douzaine d’hommes sur les lieux. Mais on sait pas combien il vont être, eux. Ce qu’on sait, c’est qu’on les prendra pas par surprise et qu’ils vont se battre à mort pour la garder. Il faut peut-être pas trop jouer aux cow-boys dans les rues de Montréal. Attendons de savoir où ils vont l’amener, et là on fera ce qu’il faut faire.

Cric avait raison. Marius l’approuva, Scalp aussi. L’hypothèse du «vol de la diligence» devint de toute façon académique quand Cajun, l’un des guetteurs affecté à la rue Paré, téléphona rue Hochelaga pour dire qu’une grosse camionnette avait quitté la rue Paré et qu’on la suivait boulevard Décarie, direction sud. Quelques minutes plus tard, il confirma qu’elle s’était arrêtée dans la cour d’un entrepôt désaffecté de Pointe-Saint-Charles et qu’une demi-douzaine de personnes s’affairaient à la décharger. Des caisses de deux pieds cubes dont on pouvait raisonnablement penser que chacune contenait des sacs d’une livre ou d’un kilo. On savait maintenant où était la drogue. Cric ne laissa que deux voitures rue Paré et les autres rappliquèrent à Pointe-Saint-Charles.

– On entre et on la prend, demanda Scalp?

– Ils sont au moins six qui accompagnaient le chargement, répliqua Marius. L’entrepôt est sans doute leur quartier général et Dieu seul sait combien ils sont à l’intérieur. Je pense qu’il ne faut pas courir de risques. Il vaut mieux battre le rappel des troupes et attaquer en force. Il faut être sûrs de réussir.

– Tu as raison, dit Cric, mais il ne faut pas perdre de temps. Maintenant qu’ils sont là, ils vont téléphoner à Cardoso d’un instant à l’autre.

Marius regarda sa montre.

– À cette heure, je pense que Mohamed Ben Saïda commence à s’inquiéter du retard de son petit frère. Il y a sans doute déjà des gagnants de la mini-loto qui ont téléphoné quelque part pour savoir quand ils seraient payés. Quelqu’un a déjà retrouvé, ou retrouvera bientôt la voiture que nous leur avons prise…

– Pour ça, interrompit Scalp, ne t’inquiète de rien. Elle s’est volatilisée.

– Bravo. Mais, ce que j’allais dire, c’est que je ne pense pas que Ben Saïda essaie de faire la transaction avec Cardoso sans avoir éclairci les événements d’aujourd’hui. Il ne sait pas ce qui s’est passé. Il ne sait même pas que nous savons qu’il existe. Bien sûr, nous sommes les premiers sur lesquels vont porter ses soupçons, mais je ne pense pas qu’il fasse une transaction importante avant d’avoir eu plus de renseignements.

– Qu’est-ce que tu recommandes, demanda Cric?

– Nous ramassons toutes nos forces, correctement armées, et nous nous tenons prêts à entrer là-dedans demain matin. Quand je dis correctement armées, je veux dire qu’il faut pouvoir percer un endroit qui est probablement tout aussi bien défendu que notre local à nous. Souvenez-vous que, même aux moments les plus durs, jamais les gars de Johnny — qui étaient pourtant plus nombreux que nous — n’ont osé venir nous attaquer ici.

– Si l’entrepôt a des murs de béton de deux pieds, dit Scalp, on n’entrera pas là avec des Uzi. S’ils ont correctement fait leur travail, même un bazooka…

– La meilleure clé pour entrer là, dit Marius, elle est sur la rue Adam. C’est le jeune Ben Saïda.

– Tu penses que Ben Saïda échangerait la drogue contre son frère? demanda Cric.

– Ça dépend de son sens de la famille, dit Marius.
*

Bantam et Jonas attendaient. Ils avaient roulé chacun des corps dans un des vieux tapis qui semblaient avoir été taillés sur mesure pour servir de linceuls. Ils les avaient soigneusement ficelés; ils avaient eu tout le temps. Ils avaient même eu le temps de laver au boyau d’arrosage le sol en béton de la remise. Jonas avait poussé la diligence jusqu’à essuyer et ranger le sécateur à sa place. Maintenant, ils attendaient. Une voiture qui était venue les chercher dans l’heure suivant les événements avait reçu, à la toute dernière minute, instruction de se rendre plutôt rue Paré. Quelqu’un d’autre passerait. Ils avaient laissé partir leur cellulaire. Ils étaient isolés. Ils attendaient. Ils étaient là, assis face à face, les pieds posés sur les tapis disposés entre eux, lorsqu’on entra sans frapper.

L’intrusion avait été si inattendue que ni l’un ni l’autre n’eut même le réflexe de saisir son arme. Ils furent à la fois soulagés et bien embêtés quand ils virent qu’ils avaient affaire à une fillette de sept ou huit ans. Celle-ci s’arrêta, interloquée.

– Qui vous êtes?

Bantam répondit la première chose qui lui traversa l’esprit.

– On est venus pour chercher les tapis. Toi, qu’est-ce que tu fais ici?

– Ma maman m’a dit d’aller chercher mes vieux «cossins» et puis de les mettre aux vidanges avant que les vidangeurs passent.

– Ils sont où tes cossins?

– Là, dit-elle, désignant une boîte de carton d’où sortait la tête d’un vieil ours en peluche, un œil arraché.

– Y passent quand les vidangeurs?

– Ben justement, ils sont là. Alors, il faut que je me dépêche, dit-elle, en s’emparant de la boîte de carton.

– C’est tout, demanda Bantam?

– Non, il y a d’autres boîtes, mais c’est mon papa et ma maman qui vont venir les chercher. Elle partit en courant.

– Prends ton bout, dit Bantam à Jonas. Prends ton bout et pis grouille-toi.

Corps et tapis compris, le premier fardeau faisait bien cent kilos. Ils l’amenèrent à l’extérieur, à la porte du garage, s’assurant qu’il ne révélait rien de ce qu’il contenait. Ils étaient à transporter le deuxième à travers le garage quand ils rencontrèrent ceux qui étaient sans doute les parents de l’enfants mais qui ne leur jetèrent qu’un regard distrait. Les éboueurs étaient déjà là quand ils déposèrent le deuxième tapis à la porte du garage.

– C’est quoi, ça demanda l’un d’entre eux, s’adressant à Jonas?

– Des vieux tapis, c’est pour jeter, répondit Bantam.

– Non. On prend pas ça. Ça, ça prend une demande spéciale. On a des gars qui passent une fois par semaine, quand on leur demande. Faut téléphoner.

– Je sais ben, dit Jonas, en s’approchant très près du travailleur qu’il dominait maintenant de son mètre quatre-vingt-quinze bien musclé. On le sait, c’est pour ça qu’on a décidé de venir vous donner un coup de main.

– On vous demande rien, ajouta Bantam, on va les mettre nous-mêmes dans la boîte.

Le chauffeur du camion était descendu à son tour.

– Qu’est-ce qui se passe, là?

– C’est eux autres, là. Je leur ai dit qu’il fallait une collecte spéciale, mais ils veulent qu’on le prenne pareil.

– Non, non, dit le chauffeur. On prend pas de spécial. Puis vous, Madame, qu’est-ce que vous voulez?

La mère de l’enfant était là, une vieille lampe dans une main, un portemanteau dans l’autre. Derrière elle marchait son mari, portant à deux mains une vieille malle en carton remplie de vieux journaux.

– Nous autres, on veut simplement se débarrasser de ça. C’est pas compliqué, dit l’homme. Il déposa son colis sur le sol, mit la main dans sa poche et sortit un billet de dix dollars. On peut toujours régler ça à l’amiable?

– Oof… envoye donc, dit le chauffeur. René, viens t’asseoir, on prend un «break».

Les deux remontèrent dans la cabine et celui qu’on avait appelé René s’adressa au chauffeur.

– As-tu vu la gueule des gars avec les tapis?

– Ben oui.

– Tu trouves pas ça drôle?

– Ben oui.

– Tu sais, un tapis. On peut mettre n’importe quoi là-dedans.

– P’t’être ben.

– Christ, Albert réalises-tu que c’est peut-être des cadavres qu’y a là-dedans?

– Voyons, voyons.

– Le gros tas qui s’est collé sur moi, j’suis sûr que c’est un pas bon.

– Pis?

– Ben pis, pis… qu’est-ce qu’on fait?

– La femme pis le gars, tu penses que c’est des pas bons eux autres aussi?

– Je pense pas qu’ils étaient ensemble

– Je ne sais pas. Moi j’ai vu du bon monde en train de se débarrasser de leurs vieilles affaires pis deux gars avec eux autres qui les aidaient à monter des tapis. Tu sais, les déménageurs, c’est pas des «feluettes». L’autre, à part ça, y était pas si gros que ça. Y en avait rien qu’un qui était gros.

– Tu veux dire qu’on fera rien?

– On a eu un dix. Ils font not’ job. De quoi tu veux te mêler? Supposons, supposons que ce soit des pas bons? Tu veux quoi, une claque su’la gueule? Tu veux une balle dans la tête? Pourquoi tu te mêles pas de tes affaires?

– Bon…

– On frappa dans la vitre du côté du chauffeur. Il descendit la glace. C’était Bantam.

– On voulait vous dire merci, les gars, et pis vous donner un autre dix. Vous avez été ben corrects. Vous pouvez compresser.

– OK, capitaine. On va le faire. Merci beaucoup, là.

– Compressez tout de suite, dit Jonas sans sourire.

La chauffeur et René perdirent en même temps leurs dernières illusions. Ils s’empressèrent donc d’obéir.
*

Cajun, ayant avisé la rue Hochelaga de l’arrivée de la drogue à Pointe-Saint-Charles et transmis les coordonnées exactes de l’entrepôt, remarqua la grosse voiture grise garée directement derrière lui. Il n’eut pas le temps de réagir: les deux portières avant de sa voiture s’ouvrirent en même temps et l’un des deux intrus lui fit signe de descendre, pendant que l’autre vérifiait sur son téléphone le dernier numéro appelé. Ils l’escortèrent jusqu’à leur voiture et le firent asseoir à l’arrière entre eux, pendant que le chauffeur qui n’était pas intervenu redémarrait. Il circulait lentement.

– Vous êtes en état d’arrestation, lui dit l’un de ceux qui l’accompagnaient. Il ne vous sera fait aucun mal.

On ne lui en dit pas plus. La voiture s’éloigna sans que personne ne portât plus d’attention à l’entrepôt, à la drogue qu’il contenait, ni aux gens qui en assuraient la garde.
*

Cric prit l’appel et une voix qu’il ne connaissait pas entra sans délai dans le vif du sujet.

– Vous avez Abdallah. Nous voudrions vous parler. Venez seul.

– Seul?

– Vous avez Abdallah.

– Où?

L’autre donna une adresse, rue du Musée, au nord de Sherbrooke. Cric consulta Scalp et Marius. Il soupesa les solutions de rechange, évalua les risques. Finalement, il décida de partir, accompagné d’un seul acolyte. C’est ce dernier qui revint seul, quinze minutes plus tard, pour annoncer que Cric avait été frappé par une grosse voiture grise qui avait filé.

– Cric allait devant. Ils m’ont dépassé; ensuite, ils l’ont collé sur le trottoir, pis ils l’ont frappé.

– Aucune chance que ce soit un accident, demanda Scalp?

– Certainement pas. Ils ont ouvert la fenêtre et le type s’est penché à l’extérieur pour lui tirer deux balles dans la tête. J’ai réussi à faire demi-tour et à revenir ici. Je pensais que le plus important était que vous soyez prévenus.

– Tu as eu raison, dit Scalp. Repose-toi, et pars à Pointe-Saint-Charles.

Il avertit immédiatement Marius: — Est-ce qu’on attaque tout de suite à Pointe-Saint-Charles? Il est clair que Ben Saïda, il s’en sacre de son petit frère.

– Ce n’est pas évident, dit Marius. Les types qui sont partis à Pointe-Saint-Charles n’ont pas trouvé Cajun. On n’a pas eu de nouvelles de lui depuis qu’il a téléphoné à Cric. Personne ne l’a vu.

– Tu penses qu’ils ont pris Cajun et qu’ils espèrent l’échanger contre le frère? Après avoir tué Cric?

– Certainement pas. Mais tu vois, quand nos gens sont arrivés là-bas, ils ont bien vu que les types de l’entrepôt n’avaient pas encore été prévenus. Ils n’ont l’air de se méfier de rien. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y en a pas cent dans la baraque qui nous attendent, armés jusqu’aux dents. Mais enfin, ceux qu’on voit n’ont pas l’air de s’inquiéter. Donc, je me pose une question. Si ce n’était pas les types de Ben Saïda qui ont pris Cajun mais quelqu’un d’autre? Ce quelqu’un d’autre sait maintenant que nous tenons le jeune Ben Saïda. En tuant Cric, ils veulent peut-être nous provoquer et nous pousser à l’exécuter, nous amenant ainsi à partir une guerre à mort avec les Marocains. À qui profiterait cette guerre?

– La gang de Johnny! Ils pourraient nous faire, aux Marocains et à nous, ce que les Marocains nous ont fait à nous et à la gang de Johnny. Eux, ils ramasseraient les billes.

– Je ne sais pas, dit Marius, mais ce n’est pas impossible. Peut-être que Ben Saïda a décidé de sacrifier son frère. Peut-être que le gang de Johnny est entré dans la bataille. Tout est possible. Mais, il y a une chose qui est sûre: demain il faut y aller en masse, il faut reprendre la cocaïne et la vendre à Cardoso. Sinon, nous sommes rayés de la carte.

Scalp était tout à fait d’accord. Sans grand conciliabule, ils venaient, Marius et lui, d’assumer conjointement le leadership du groupe; les autres, d’ailleurs, les reconnaissaient spontanément comme leurs chefs. Ils formaient une équipe.
*

La reprise de la drogue à Ben Saïda et sa revente à Cardoso représenterait, et de loin, la plus fructueuse transaction que le groupe eût jamais faite. Auparavant, ils avaient acheté et revendu. Maintenant, ils allaient prendre et vendre. Scalp n’eut donc aucune hésitation à inviter à la curée non seulement tous les membres du gang, mais aussi tous leurs amis. Ils vinrent d’aussi loin que Joliette, Sorel et Valleyfield. Une partie significative des motards de la province convergeait vers Montréal

D’heure en heure, Scalp s’assurait que Cardoso n’avait bougé quie pour dîner, prendre un verre au bar, amener une fille à sa chambre. Les gens de New York n’étaient pas nerveux. L’heure et le lieu précis de la transaction avaient sans doute déjà été fixés et ils étaient en vacances, inconscients des changements qui intervenaient d’heure en heure.

Marius, de son côté, avait fait surveiller discrètement les gens de Johnny. Rien ne bougeait de ce côté, comme si eux aussi avaient ignoré que le gang d’Hochelaga avait décidé de déclarer la guerre aux Marocains. Marius s’en félicita, sachant bien, toutefois, que cette ignorance ne pouvait durer. Tout le branle-bas des motards de province qui se dirigeaient vers Montréal ne pouvait qu’attirer l’attention des mafieux de Johnny et de Tony.

Jusqu’à plus ample information, Marius décida donc que c’était bien les gens de Ben Saïda qui avaient pris Cajun et qui avaient éliminé Cric. Jusqu’à preuve du contraire, seulement: il savait à quel point les situations de ce genre peuvent devenir confuses.

( A suivre)

09-08-09

Le Printemps de Libertad -5

Classé dans : Auteur, lesensdesfaits — pierrejcallard @ 12:01

Chapitre 5

La nouvelle de l’attentat raté à la polyvalente Pierre-Dupuy suscita assez d’émoi pour que soit convoquée immédiatement pour le lendemain, à Ottawa, une réunion d’urgence de ce qu’on appelait encore le Comité du Non. Quand il en fut informé, Gérard fit la grimace:

– Primo, je n’ai pas le goût d’aller à Ottawa, dit-il à Consuelo; secundo, tout ceci sent l’improvisation et je suis sur que personne n’aura quoi que ce soit d’intelligent à dire. On me fait simplement perdre mon temps. Tertio, ce n’est pas habile de convoquer une réunion à Ottawa. La négociation a maintenant lieu entre les gouvernements de Québec et d’Ottawa, c’est vrai, mais nous savons tous que la guerre a encore lieu ici, dans les sondages. Il suffirait que les journalistes apprennent que cette réunion a lieu et qu’elle a lieu à Ottawa pour que nous perdions des points.

Consuelo ne répondit rien. Elle s’étira simplement un peu plus pour faire bomber davantage son chandail d’angora et sourit. Elle savait que Gérard ne lui parlait que pour entendre le son de sa propre voix. Il aurait été surpris — peut-être même un peumécontent — qu’elle lui répondit. Elle se contenta donc de noter qu’il n’y avait pas eu de blessés, ce qui laissait Libertad seule vraie victime des escarmouches actuelles. Un rôle qui avait sa valeur.

Elle écouta attentivement les nouvelles de 10 heures et en vint d’elle-même à la conclusion que toute l’affaire était un attrape-nigaud. Les journalistes québécois, mêmes les plus engagés du côté de la souveraineté, en arrivèrent à la même conclusion un peu plus tard, de sorte que la nouvelle, qui avait tout de même fait la manchette du téléjournal, ne se retrouva qu’en page 5 des quotidiens du lendemain. Gérard arriva donc à Ottawa de bien mauvaise humeur et sachant que les délibérations du Comité ne feraient rien pour le rasséréner.

– Ce pseudo attentat est de toute évidence un coup monté. Comme toutes ces histoires de drapeaux du Québec piétinés en pays orangiste. Monsieur Parizeau ferait n’importe quoi pour qu’on piétine le drapeau du Québec. Maintenant, ils mettent des bombes dans leurs propres écoles.

– Mais pourquoi les séparatistes seraient-ils tombés dans ce piège, alors que l’affaire Gomez s’est finalement soldée par un gain de popularité en leur faveur? Ils ne sont pas si bêtes!

– Alors, c’est que quelqu’un de notre côté est vraiment extrêmement bête.

– À moins que celui qui l’a fait ne soit un allié et qu’il n’attende un effet Gomez qui joue en notre faveur. Après tout, il n’y a pas eu de victimes…

– À moins que ce ne soit une astuce de leur part, pour prétendre que nous attendons l’effet Gomez…

À la différence du Comité du Oui, que Bayard à Québec contrôlait d’une main de fer, le Comité du Non, quel que soit l’endroit où il se réunisse, avait toujours été une foire d’empoigne.

– For Chrissake ! ,dit enfin l’un des participants, vous ne trouvez pas que c’est trop compliqué! Quelqu’un fait semblant… que quelqu’un fait semblant…, que quelqu’un fait semblant… aussi bien dire que l’on ne sait pas vraiment l’impact que produira l’incident. C’est maintenant pile ou face, ce qui veut dire que la violence n’a plus aucune utilité.

– Exactement, et c’est tant mieux, surenchérit un professeur que Gérard n’avait jamais vraiment pris le temps de connaître.

– Ceci, ajouta un autre, dans la mesure ou les deux parties le reconnaissent en même temps. Parce ce que si un côté arrête la violence avant l’autre…

En d’autres circonstances, Gérard en aurait profité pour travailler sur ses dossiers. Ce matin-là, il n’avait pas le goût d’entendre des sornettes. — On peut-tu arrêter de se raconter des histoires.– dit-il? Moi, je veux savoir si l’affaire Gomez c’est nous, et si l’affaire Pierre-Dupuy c’est nous. On travaille pas pour la GRC — baptême! — c’est la GRC qui est supposée travailler pour nous autres! Alors je veux un rapport. Tout de suite.

Le président toussota puis donna la parole au représentant des services de sécurité. Celui-ci, au grand plaisir de Gérard, fut parfaitement clair.

– Vous avez ma parole, dit-il, que ce n’est pas nous. Dans le cas de Pierre-Dupuy, ça peut-être n’importe qui; dans le cas Gomez, on sait que c’est bien eux.

Il fut interrompu par un tollé de protestations. C’est Gérard qui se fit le porte-parole des autres.

– Gomez, tout le monde sait que c’est la mafia.

– Erreur, reprit l’homme de la Sécurité nationale, le procédé qui a été utilisé pour faire détonner le bombe est totalement désuet. Jamais la mafia ou même un groupe criminel le moindrement sérieux n’aurait utilisé ce procédé. Nous savons que c’est des gens des années soixante qui ont fait le coup, des séparatistes. Des gens sans doute reliés à Marcel Leblanc, ancien repris de justice à deux reprises! Trois ans et six ans. Un dur. D’ailleurs — c’est un renseignement qui est classifié, mais je suppose qu’il ne l’est pas pour le Comité — Leblanc a été vu récemment en compagnie d’un Belge bien connu de nos services, membre important d’un gang de motards. Le tableau devient de plus en plus clair. Les attentats et les séparatistes sont financés en grande partie par l’argent de la drogue. Un Québec indépendant deviendrait la plaque tournante du commerce des narcotiques pour l’Amérique du Nord.

– Je croyais que ça l’était déjà, commenta cyniquement l’un des participants.

– Pourquoi, demanda plus sérieusement un autre, ne coffrez-vous pas tout ce beau monde?

– Parce que nous n’avons vraiment aucune preuve contre eux.

En un éclair, Gérard se souvint de ce nom: Marcel. C’était Libertad, à l’hôpital, qui l’avait prononcé. Elle avait dit que ce Marcel avait parlé de bombes, de violence. — Lieutenant, dit-il, s’adressant à l’homme de la sécurité qui n’était pourtant pas en uniforme, est-ce que menaces et incitation à la violence ça suffirait pour amorcer l’affaire?

L’autre réfléchit un instant. — C’est mince. Vous savez, quand il n’y a pas un corps à produire… il faudrait des témoins bien crédibles. Extrêmement crédibles.

– Je vais voir ce que je peux faire.

La conversation continue, mais Gérard n’écoute plus. Il se souvient mieux maintenant. Non seulement Libertad a marmonné quelques phrases contre ce Marcel Leblanc, mais Consuelo lui avait aussi parlé de ce Marcel que Libertad avait entendu prêcher la violence. Qui serait plus crédible que Libertad Gomez pour dénoncer Marcel Leblanc? Ou plutôt, non. Il vaudrait mieux monter toute l’affaire contre Leblanc et les autres, puis faire semblant que l’on obligeait Libertad à témoigner, ce qu’elle ferait en pleurant, en demandant le pardon des offenses et la réconciliation nationale. Ce serait spectaculaire. On ferait de la fille qui avait «choisi le Canada» le témoin à charge dans l’arrestation de toute une brochette de séparatistes et de «mafieux» confondus. S’il pouvait organiser cette affaire, on lui devrait une fière chandelle pour tous ces points gagnés dans les sondages…

– … Et donc, messieurs, conclut le président du comité que Gérard n’écoutait plus depuis longtemps, il s’agit surtout de montrer que l’histoire de la bombe à l’école ne tient pas debout. Il ne faut pas qu’un doute subsiste. Faisons nos devoirs, et tout ira bien. Je vous remercie d’être venus.
*

– Mais pourquoi devrais-je voir Gérard?

– Parce qu’il me l’a demandé.

Libertad ne cessait jamais de s’étonner de cette désarmante simplicité chez sa sœur. Celle-ci avait toujours une réponse simple à donner à une question précise. Si la question ne lui paraissait pas claire, elle interrogeait; quand elle avait compris, elle répondait avec cette bonhommie qui créait, chez celui qui avait posé la question, l’impression d’avoir été un peu sot. L’impression qu’il aurait dû lui-même voir l’évidence et ne pas poser cette question superflue. Ainsi, Libertad savait fort bien que si elle demandait à Consuelo pourquoi elle, Libertad, devrait voir Gérard parce que Gérard l’avait demandé à Consuelo, Consuelo n’hésiterait pas à lui répondre, sans hésitation mais avec fermeté, que quiconque prenait en charge tous les besoins de la famille Gomez au complet en plus des caprices de l’aînée des filles avait bien le droit de manifester le désir de rencontrer la cadette. Libertad ne savait pas si la vie était vraiment aussi simple pour Consuelo, ou si c’est l’expérience qui lui avait appris qu’il valait mieux qu’elle le parut.

– Tu sais pourquoi il veut me voir?

– Oui, il veut te parler de ce que tu as entendu chez tes amis séparatistes à l